//img.uscri.be/pth/bdecf7dc1e82d2bfc19f128a691868f9e43246e0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Communauté(s), communautarisme(s): aspects comparatifs

De
272 pages
Dans les sociétés occidentales contemporaines, la présence de communautés constituées sur la base de critères ethniques, religieux, linguistiques, culturels, nationaux est désormais bien établie. Cependant, exprimer des revendications spécifiques suscite parfois des craintes. Les manifestations du "fait communautaire" sont qualifiées de "positives" lorsqu'elles conduisent à une reformulation identitaire visant à une meilleure intégration. A contrario, elles sont taxées de "communautaristes" lorsqu'elles se radicalisent et risquent de porter atteinte à la cohésion nationale.
Voir plus Voir moins

Sous la direction de

Lucienne GERMAIN Et Didier LASSALLE

COMMUNAUTÉ(S), COMMUNAUTARISME(S) : ASPECTS COMPARATIFS

Collection : Racisme et eugénisme

Groupe de recherche sur les « Migrations, Relations Interethniques et construction des Identités Européennes ». Laboratoire de recherches sur les cultures anglophones –LARCA.

Ouvrage publié avec le concours de l’Université Paris-Diderot. Comité de lecture : [http://www.eila.univ-paris-diderot.fr/recherche/ICT-civi/GRER/]

L’HARMATTAN

COMMUNAUTÉS, COMMUNAUTARISME, MULTICULTURALISME

Lucienne GERMAIN et Didier LASSALLE ‘Individu’, ‘communauté’, ‘société’ sont trois termes fréquemment utilisés à différents niveaux et dans divers contextes du discours sociopolitique contemporain. La première question qu’ils suscitent est la définition de leur nature, qui peut varier, en fonction des approches philosophiques. La seconde est celle des relations complexes, et souvent conflictuelles, entre ‘communauté’ et ‘société’. Quant à la troisième, elle concerne la place de l’individu au sein de, et par rapport à, ces deux construits éminemment sociaux. Historiquement, le sociologue allemand Ferdinand TÖNNIES1 est le premier à opposer la notion de ‘communauté’ (Gemeinschaft), s’articulant sur la solidarité, la proximité et les relations affectives, à celle de ‘société’ (Gesellschaft), définie par des relations formelles, fonctionnelles et intéressées. Il désigne ainsi les deux formes distinctes de socialisation qui coexistent, selon lui, dans les sociétés modernes. Tout d’abord, elle procède d’une volonté ‘naturelle’, qui tout en s’inscrivant dans l’évolution historique et culturelle du groupe, insiste sur la continuité et sur la conformité de l’individu en son sein. La suivante découle de choix arbitraires et rationnels issus d’une volonté réfléchie. L’individu, libéré des traditions, s’adapte aux changements et aux circonstances tout en cherchant à satisfaire ses désirs2. Cette opposition originelle réapparaît, mais formulée différemment, chez d’autres auteurs importants. Ainsi, Martin BUBER contraste la « communauté de
1

- Ferdinand TÖNNIES, Communauté et Société. Catégories fondamentales de la sociologie pure, Introduction et traduction de J. Leif. Titre allemand original : Gemeinschaft und Gesellschaft, Paris : Les Presses Universitaires de France, Collection -Les classiques des sciences humaines, 1977. 2 - Cf. Laurent BOUVET, Le Communautarisme : Mythes et réalités, Paris : Lignes de repère, 2007, pp.39-40.

5

sang » –référence aux liens historiques et ethnoculturels forts liant un groupe particulier– à la « communauté choisie » de la modernité qui désigne le peuple avec lequel ce groupe partage un environnement social initial, une langue et des usages. Max WEBER la reprend en partie à son compte en différenciant la « communalisation » (Vergemeinschaftung), une relation sociale fondée sur le sentiment subjectif d’appartenance à une même communauté, de la « sociation » (Vergesellschaftung), une relation sociale qui s’appuie sur un compromis ou une coordination d’intérêts motivés rationnellement3. Emile DURKHEIM distingue, pour sa part, deux grands types de « solidarité » censés assurer la cohésion sociale : la solidarité mécanique spécifique des sociétés archaïques où les individus sont et se vivent comme tous identiques ; la solidarité organique, caractéristique des sociétés modernes où les individus sont et se perçoivent comme différents mais complémentaires4. La nature des liens, qui unissent les individus fondant des ‘communautés’, et leurs variétés constituent l’une des préoccupations intellectuelles majeures des grands sociologues du 19ème et du début du 20ème siècle. Pour l’idéologie ‘libérale’ –qui relie l’individualisme à l’universalisme, à la neutralité de l’État, à la priorité du droit, du juste sur le bien, etc.– l’explication est simple : l’avènement moderne de l’État-nation, rationalisé et bureaucratique, a entrainé le déclin du fait communautaire. Ce dernier est la conséquence de l’irruption d’une valeur incontournable, l’individu, et de la naissance de la « société des individus », un modèle de représentation s’opposant à celui de ‘communauté’. A mesure que l’on progresse dans la modernité, les anciens modes communautaires perdent de leur pertinence au profit de nouveaux regroupements associatifs plus volontaires et contractuels, de traits comportementaux plus individualistes et plus rationnels, résultant de la volonté des agents de rechercher leur intérêt. Les ‘communautés’ voient leur influence décroître dans l’espace
3 - Max WEBER, Économie et Société /1 : Les Catégories de la sociologie, Paris : Plon, Agora : Pocket, 1995, pp.78-82. 4 - Emile DURKHEIM, De la Division du travail social : Livre I, édition électronique réalisée à partir de l’édition de 1893, pp.58-162. [http://www.classiques.uqac.ca].

6

politique et social au bénéfice d’individus autonomes, c’est-à-dire capables de décider en toute liberté de leurs affiliations sociales et culturelles. La nature profonde de l’homme moderne se dévoile progressivement lorsqu’il cherche à s’émanciper du poids des contraintes communautaires : ainsi la notion même de ‘communauté’ se trouve peu à peu délégitimée. La référence communautaire peut alors être assimilée à une « survivance » conservatrice, témoin d’une époque révolue, qu’il convient d’éradiquer. Elle peut aussi être interprétée comme une nostalgie romantique et utopique d’un « âge d’or » ou une référence, un appel à un avenir « collectiviste »5. Cette interprétation libérale, stricte et dogmatique, de l’opposition entre ‘communauté’ et ‘société’ a été très dommageable. Elle est devenue l’illustration incontestée de l’antagonisme viscéral présupposé entre la ‘société ouverte’ reposant sur l’égalité, le contrat, la liberté individuelle, et la ‘société fermée’, fondée sur la triade « hiérarchie, ordre, autorité ». Pour Karl POPPER, théoricien de la société démocratique moderne, l’usage critique de la raison par des individus détachés de leurs appartenances ou de leurs traditions communautaires –c’est-à-dire des normes et des valeurs de leur groupe– caractérise l’ouverture sociétale. Dès lors, la conclusion pratique inéluctable est qu’il convient de porter un œil toujours critique sur le fonctionnement de ces ‘communautés’ et de les garder à distance, car elles sont « porteuses d’enfermement, d’inégalité et d’exclusion »6. D’autre part, la critique de John RAWLS, en introduisant une nouvelle approche libérale, rompant avec la problématique utilitariste jusque-là dominante chez les théoriciens anglo-saxons, souligne avec force la prééminence des droits individuels sur le bien commun : « chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice qui, au nom même du bien-être de la société, ne peut être transgressée »7. Cette subordination de la communauté à
- Cf. Laurent BOUVET, Le Communautarisme : Mythes et réalités, op.cit., pp.20-21. 6 - Pierre-André TAGUIEFF, La République enlisée : Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, Paris : Édition des Syrtes, 2005, p.141. 7 - Cf. John RAWLS, A Theory of Justice, Cambridge (Mass): Harvard University, 1971, p.30.
5

7

l’individu se retrouve également chez les libéraux « libertariens » (libertarians) à l’instar de Robert NOZICK affirmant qu’« il n’existe aucune entité sociale […] qui justifie un sacrifice en tant que tel. Il n’y a que des individus, des individus différents, qui mènent des vies individuelles »8. En résumé, la société n’est qu’une addition d’individus porteurs de droits inaliénables. Ces derniers constituent simplement « un cadre équitable à l’intérieur duquel les individus peuvent choisir leurs propres valeurs et leurs propres fins, aussi longtemps que ce choix reste compatible avec l’égale liberté des autres »9. Ce redéploiement du libéralisme philosophique et politique se produit parallèlement à l’émergence du « tournant identitaire » aux Etats-Unis. Ce dernier conduira à une réappropriation de l’idée communautaire contre les présupposés individualistes libéraux par le truchement de l’identity politics10 qui s’impose dans les sciences sociales américaines des années 1970, et par l’apparition de la critique « communautarienne » dans les années 1980.

La critique « communautarienne » du libéralisme

Les penseurs « communautariens » (communitarians) insistent sur la dissolution du lien social, l’éradication des identités collectives et la montée des égoïsmes dans les sociétés

8 - Par rapport aux libéraux classiques, les « libertariens » préconisent un pouvoir et un interventionnisme d’État extrêmement restreints. Robert NOZICK, Anarchy, State and Utopia, New York: Basic Books, 1974, pp.32-33. Cette citation n’est pas sans rappeler les propos de Margaret Thatcher : « La société n’existe pas. Il y a des individus hommes et femmes, et il y a des familles » in Women’s Own, 31 October 1987. 9 - Michael J. SANDEL (ed.), Liberalism and Its Critics, New York: New York University Press, 1984, p.4. 10 - L’expression identity politics désigne, aux États-Unis, toute forme d’action politique destinée à promouvoir les intérêts spécifiques des membres d’un groupe à qui l’on aurait dénié certains droits fondamentaux en raison de leur identité ou de caractéristiques partagées, réelles ou supposées.

8

industrialisées contemporaines11. A leurs yeux, la philosophie libérale est responsable de la disparition des communautés, un élément essentiel de l’existence humaine12. En effet, cette approche est incapable de rendre compte d’un certain nombre d’engagements forts –obligations familiales, servir son pays ou faire passer le bien commun avant son propre intérêt. De plus, elle ne reconnaît toujours pas l’enchâssement (embedding) de l’individu dans un contexte socio-historique particulier, source d’une grande partie de ses valeurs. Elle suscite aussi une inflation de la politique des droits : chacun cherchant à maximiser ses intérêts au détriment des autres. Enfin, elle sous-estime l’importance de la langue, de la culture, des mœurs, des pratiques et des valeurs partagées, dans l’élaboration d’une véritable « politique de reconnaissance » (politics of recognition) des identités et des droits collectifs. Pour leur part, les communautariens rejettent l’idée d’un individu formant un tout complet, cherchant à promouvoir ses intérêts par des « libres choix » indépendants du contexte culturel dans lequel il vit. Dans leur optique, la communauté préexiste à l’individu, qui ne peut se couper de ses racines, en conséquence elle définit ses caractéristiques. Aussi, l’individu est-il appréhendé, selon la vision aristotélicienne classique, comme un « animal politique et social »13. Les droits ne sont plus des attributs universels et abstraits, mais l’expression des valeurs propres des collectivités ou des groupes différenciés. Les ‘communautariens’ remettent également en cause la « neutralité » de l’État libéral, souvent qualifiée d’illusoire ou, parfois même, de désastreuse dans ses effets. Ils déplorent, en particulier, la perte de la dimension éthique dans la mesure où l’on ne peut exiger, ni même attendre, du politique une conception, quelle qu’elle soit, du ‘bien commun’. Leur projet distinctif est donc d’identifier les formes valorisées de communautés et de concevoir des politiques destinées
11 - Le terme communitarianisn désigne à l’origine un mouvement qui s’est développé et structuré dans les années 1970-1980 en réaction à la reformulation, par John RAWLS, de la théorie politique libérale. 12 - Les principaux auteurs ‘communautariens’ sont : Michael SANDEL, Michael WALZER, Amitai ETZIONI, Alasdair MACINTYRE, Charles TAYLOR. 13 - Pour Aristote l’homme est un zôon politikon, ce qui revient à dire qu'il est aussi bien social que politique. Aristote, Politique.

9

à les protéger et à les promouvoir, sans sacrifier trop de liberté. Ils distinguent trois grands types de communautés : - Les ‘communautés géographiques’ (communities of place) qui sont liées au voisinage, à la région. L’affectif y joue un rôle important, car c’est également le lieu où l’individu est né et a été élevé, et où il aimerait finir ses jours. Protéger ces ‘communautés géographiques’ implique de leur accorder un certain nombre de droits et de pouvoirs pour, par exemple, résister à la spéculation immobilière ou préserver un mode de vie. Les effets pervers de ces politiques –développement de la ghettoïsation sociale et/ou économique– sont largement attestés14. - Les ‘communautés de mémoire’ (communities of memory) sont ‘imaginées’ et leurs membres possèdent une histoire partagée sur plusieurs générations. Ces communautés se relient au passé, tout en étant tournées vers l’avenir. Leurs membres s’efforcent de réaliser les idéaux et les aspirations enchâssés dans les expériences passées, contribuant, ce faisant, au bien commun. Ainsi, elles apportent sens et espoir à la vie des individus. La nation, les groupes ethnolinguistiques ou ethnoculturels, en sont des exemples reconnus. Dans les démocraties libérales occidentales, un certain nombre de mesures, plus ou moins symboliques, existent pour nourrir et renforcer les liens entre les individus et leur nation : service national actif (militaire ou civil), cours obligatoires dans les écoles –histoire, citoyenneté ou instruction civique–, cérémonies d’accession à la citoyenneté, etc. En outre, la nature plurinationale, généralement admise, de la plupart des états contemporains a suscité certaines dispositions accordant des droits politiques aux groupes minoritaires qui les composent : dévolution des pouvoirs aux sous-ensembles nationaux, enseignement des langues et reconnaissance des cultures régionales, etc. Ces différentes mesures ont été abordées dans les travaux récents sur le nationalisme, la citoyenneté et le multiculturalisme, en particulier dans ceux de Will KYMLICKA ou de Stephen MACEDO15.
- Cf. « Ghettos américains, banlieues françaises », Hérodote, Paris : Éditions La Découverte, n°122, 2006. 15 - Will KYMLICKA, Multicultural Citizenship, Oxford: Clarendon Press, 1995; Stephen MACEDO, Diversity and Distrust, Cambridge: Harvard University Press, 2000.
14

10

- Les ‘communautés psychologiques’ (psychological communities) sont fondées sur les relations interpersonnelles et gouvernées par des sentiments de confiance, de coopération et d’altruisme. Elles se distinguent, d’une part, des ‘communautés géographiques’ puisqu’elles n’ont pas nécessairement d’unité de lieu ou de proximité, et d’autre part, des ‘communautés de mémoire’ dans la mesure où elles sont plus « réelles » et de taille beaucoup plus réduite : la famille en est l’exemple prototypique. Dans cette optique, les ‘communautariens’ favorisent les mesures destinées à protéger et promouvoir les liens familiaux ou de nature similaire. Confrontés à la persistance aux États-Unis, de phénomènes tels que la perte d’intérêt pour la vie politique, la recherche effrénée du profit, la solitude, la criminalité urbaine ou les forts taux de divorce, les ‘communautariens’ se sont massivement investis dans le champ politique au cours des années 199016. Leurs critiques acerbes ont pris pour cible, indifféremment, la gauche et la droite. La gauche s’est vue reprocher son soutien à des avantages sociaux impossibles à financer dans une période caractérisée par une ‘croissance molle’ et une population vieillissante. De plus, on lui a fait grief du transfert de pouvoir des communautés locales et autres institutions démocratiques, vers des structures bureaucratiques centralisées destinées à assurer la bonne répartition des aides sociales. Ces dispositions auraient accru les sentiments d’impuissance et d’aliénation à l’égard du processus politique. Enfin, l’État-providence moderne s’accompagnant d’une logique universalisante des droits, est stigmatisé pour avoir fragilisé les liens sociaux et familiaux dans la société civile en rendant inutile l’engagement des communautés, en décourageant les aides privées, en prenant des mesures contraires à la famille17, et en encourageant même la dislocation de la cellule familiale18.
16 - Certains d’entre eux, tels Amitaï ETZIONI ou William GALSTON, ont même participé activement à l’administration CLINTON. 17 - Dans de nombreux États américains, on supprime les aides sociales lorsque les bénéficiaires se marient avec une personne qui travaille. 18 - Aux États-Unis, le divorce « sans-faute » (no-fault divorce) est souvent financièrement attractif pour le parent n’ayant pas la garde des enfants, généralement le père.

11

La droite favorable aux solutions ‘libertariennes’ est également fortement critiquée, car ces dernières sont rendues plus directement responsables de l’érosion des liens sociaux et des formes valorisées de vie communautaire. Le capitalisme sauvage est vu comme un facteur déterminant de la fragilisation de la famille, de la désorganisation des communautés locales, et du dévoiement du processus démocratique19. De plus, la valorisation démesurée du profit dans l’ère reaganienne et thatchérienne s’est faite au détriment de la solidarité sociale sous toutes ses formes, une tendance renforcée par la mondialisation accrue qui a contraint les États à se conformer aux exigences du marché international. En résumé, le projet politique ‘communautarien’ implique la valorisation de ces trois formes de communautés même si, dans la pratique, promouvoir un idéal particulier entraîne souvent des conflits d’intérêts. Par exemple, si l’on considère comme Amitaï ETZIONI que l’engagement dans les affaires publiques de citoyens informés et vertueux est essentiel pour lutter contre la corruption du système politique américain, ces derniers ne disposeront plus de suffisamment de temps et d’énergie pour s’investir pleinement dans leur vie familiale20. De la même manière, une participation intense à la vie publique empiètera obligatoirement sur l’investissement personnel dans la sphère professionnelle. Quoi qu’il en soit, le développement 'commmunautaire' peut accroître la participation individuelle dans la sphère politique et dans tout un éventail d’activités civiques. Dans cette approche, la communauté devient un espace public affectif et altruiste où les décisions sont prises de façon décentralisée. Bill CLINTON s’est beaucoup inspiré de cette thématique dans ses discours, et surtout lors de sa première campagne présidentielle. Tony BLAIR l’a mise au centre de son projet politique, la « Troisième Voie », qui visait, entre autre, à l’établissement d’une « société de partenaires » (stakeholding

19

- Les parents ont de moins en moins de temps pour s’occuper de leurs enfants, les entreprises ferment ou transfèrent leurs sites de production et leurs sièges sociaux, et les hommes politiques américains sont souvent dépendants de groupes d’intérêts économiques pour leur survie politique. 20 - Amitaï ETZIONI, The Spirit of Community, New York: New York University Press, 1993, p.244.

12

society) au Royaume-Uni21. Après l’arrivée du New Labour au pouvoir en 1997, la politique d’encouragement et de valorisation des communautés, en particulier des minorités ethnoculturelles, a été quasiment institutionnalisée. Cependant, en se radicalisant de plus en plus, elle a finalement échappé au carcan institutionnel qui l’enserrait, jusqu'à être reniée par ses propres concepteurs au début des années 200022. Aujourd’hui, cette approche a perdu du terrain au bénéfice d’autres préoccupations plus immédiates visant à renforcer l’intégration et la cohésion sociale.

Où en sont les communautés ?

Avec la mondialisation et la multiplication concomitante des flux, des réseaux, des diasporas ou de ce que le sociologue Michel MAFFESOLI appelle des tribus, les communautés constituent désormais des groupes très diversifiés23. En outre, la crise du modèle usé de l’État-nation a relancé l’idée de communauté. Ceci se traduit par des interrogations récurrentes sur le pluralisme et le multiculturalisme des sociétés occidentales contemporaines ainsi que par la popularité grandissante des petites unités de vie collective, à l’écart des grandes institutions bureaucratiques ou étatiques, considérées comme incapables de jouer leur rôle de structures d’intégration. Dans cette optique, la communauté fait figure d’unité fondamentale où se déploie une démocratie de proximité –plus organique et plus directe– fondée sur la participation active des membres et sur l’élaboration de nouveaux espaces publics. Pour Chantal MOUFFE, c’est une façon de résoudre le défi majeur lancé en ce début de siècle : « comment

21 - Laurent BOUVET, Le Communautarisme : Mythes et réalités, op.cit., pp.1314. 22 - Les émeutes de Oldham et de Bradford de juin/juillet 2000, marquent le début de ce revirement. 23 - Cf. Michel MAFFESOLI, Le Temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, nouvelle édition augmentée, Paris : la Table ronde, 2000.

13

réussir son intégration et affirmer son identité sans nier la diversité et la spécificité des diverses composantes ? »24. Certains théoriciens de l’extrême droite nationaliste ont aussi réintégré et revalorisé les appartenances communautaires dans la réflexion théorique et politique. La séparation des communautés, qu’ils encouragent, est à leurs yeux un moyen de préserver les cultures dans toute leur 'essence', et de les utiliser comme instrument dans la lutte anti-globalisation. Il s’agit pour eux de faire respecter les identités culturelles menacées par la mondialisation galopante, le fédéralisme européen sournois, le métissage généralisé et le dynamisme démographique des Musulmans25. A gauche, les partisans de la reconnaissance politique des groupes communautaires insistent sur les persécutions dont ces derniers ont été ou sont encore l’objet (génocide, colonisation, racisme, discriminations de toute nature) et sur la nécessité de leur fournir une protection spécifique et des avantages compensatoires. Le concept de communauté a donc réussi à se débarrasser de l’étiquette désuète, et même archaïque, que lui avait attribué l’approche libérale. Il s’est imposé comme l’une des solutions possibles au problème de la cohésion sociale dans un contexte postmoderne –même si ses développements les plus radicaux sont aujourd’hui universellement condamnés. De nos jours, les ‘communautés’, les ‘cultures’ ou les ‘identités’ de toutes natures sont célébrées quotidiennement dans la plupart des médias des pays occidentaux qui appellent à pratiquer ‘la tolérance’, ‘le respect de la différence’, et à ‘valoriser la diversité’. Même en France, pays resté longtemps réfractaire à l’affirmation des particularismes, des communautés relativement autonomes et diverses sont apparues et se manifestent, parfois bruyamment, pour exiger des droits spécifiques, des protections particulières ou des mesures de « discrimination positive »26.
24 - Chantal MOUFFE, « La citoyenneté et la critique de la raison libérale », in Jacques POULAIN et Patrice VERMEREN (éd.), L’Identité philosophique européenne, Paris : L’Harmattan, Association Descartes, 1993, p.101. 25 - Cf. Alain de BENOIST, « Dissolution du lien social et retour des communautés » in La ligne de mire. Discours aux citoyens européens –vol.II. 1988-1995, Arpajon : Édition du Labyrinthe, 1996, pp.189-217. 26 - Cf. Les revendications des Indigènes de la République, du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN), mais également des homosexuels.

14

Faut-il avoir peur des communautés ?

Cette interrogation récurrente est liée à l’amalgame souvent fait entre ‘communauté’ et ‘communautarisme’. Il n’y a pourtant pas lieu de s’inquiéter lorsque les communautés se présentent comme des groupes purement cultuels, n’ayant aucune visée politique. Il en va de même pour les ‘communautés de mémoire’, de valeurs, de croyance, de langue et d’origine ethno-nationale, à condition qu’elles se confinent dans ce que Pierre-André TAGUIEFF nomme « l’infrapolitique » ou « la politique informelle », et ne cherchent pas à faire prévaloir leurs particularismes au détriment de la citoyenneté. Son analyse s’appuie sur l’exemple des Juifs de France, illustration admirable selon lui, que l’affirmation d’une identité communautaire forte ne nuit pas à une bonne intégration au sein de la communauté nationale. Ces ‘communautés’ ne menacent personne et relèvent simplement du droit des individus à s’associer librement en fonction des critères de leur choix27. Toutefois, les ‘communautés’ ont toujours des adversaires très virulents se recrutant, en France, dans certains milieux républicains partisans d’une laïcité pointilleuse. Dans les cas les plus extrêmes, la notion même de ‘communauté’ est récusée. Selon Julien LANDFRIED, directeur de l’Observatoire du communautarisme, les ‘communautés’ n’ont pas d’existence propre, car elles ne sont que « des systèmes de croyance sociopolitiques » fondés sur des « critères d’appartenance non choisis ou présentés comme étant identitaires, tels que la race, l’ethnie, la religion ou l’orientation sexuelle ». En revanche, il souligne l’existence d’ « organisations communautaires » qui ont pour objectif unique l’obtention du monopole de représentation d’une communauté donnée auprès des « institutions publiques » et de la « société du spectacle médiatique » 28.

- Pierre-André TAGUIEFF, La République enlisée : Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, op.cit., pp.146-147. 28 - Cf. Julien LANDFRIED, Le Concept de communauté et sa relation avec le communautarisme, [http://www.communautarisme.net] (22/09/2007).

27

15

En dépit de ces oppositions radicales, une manière de consensus se dégage sur la nécessité de groupes ‘intermédiaires’ ou ‘secondaires’, qui seuls permettent l’intégration sociale selon DURKHEIM :
Une nation ne peut se maintenir que si, entre l’État et les particuliers, s’intercale toute une série de groupes secondaires qui sont assez proches des individus pour les attirer fortement dans leur sphère d’attraction et les entraîner ainsi dans le torrent général de la vie.29

Communauté, communautarisme

Dans le discours politique français contemporain, y compris à son plus haut niveau, le terme ‘communautarisme’ est si chargé de connotations péjoratives qu’il est devenu pratiquement impossible de l’employer dans un contexte autre qu’essentiellement critique. Ainsi les paroles en 1998 de Jacques CHIRAC, président de la République : « Le communautarisme et ses dérives sont le contraire de l’union et du sentiment d’appartenance à une même nation, sentiment qui est la clef de voûte de notre conception commune de la République »30 ; ou encore en 2003, « La tentation du repli sur soi et de l’égoïsme, les excès de l’individualisme et de l’indifférence, les menaces du communautarisme ne peuvent […] que conduire à l’obscurité, au conflit, au recul »31. Le qualificatif de « communautarisme » stigmatise donc la tendance des groupes à se replier sur eux-mêmes, la subordination de l’individu à la loi communautaire, et le risque de conflits intercommunautaires. Il
29 - Emile DURKHEIM, De la division du travail social, op.cit., p.29. Emile DURKHEIM faisait explicitement référence aux groupes professionnels, mais rien n’interdit d’extrapoler. 30 - Jacques CHIRAC, « Discours du président de la République. Vœux de Corrèze (Tulle) », 10 janvier 1998. 31 - Jacques CHIRAC, « Message du président de la République à l’occasion du rassemblement de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne lu par M. Luc Ferry, ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche », 3 mai 2003.

16

condamne aussi la propension de tout regroupement particulier à intervenir dans le champ politique pour défendre ses intérêts exclusifs. Cette critique du sectarisme communautariste et de la fragmentation conflictuelle qu’il entraîne, est parfaitement légitime. Par contre, sa dérive vers une condamnation générale des sentiments et des pratiques communautaires est particulièrement discutable, car ‘communauté’ ne s’identifie pas automatiquement à ‘communautarisme’, même si « les critères permettant de trier le bon grain communautaire de l’ivraie communautariste [sont] tout sauf précis »32. Ce sectarisme, pour le moins très contestable, ne se retrouve pas systématiquement dans les communautés définies par une histoire partagée, un haut degré de solidarité et un fort sentiment identitaire spécifique. Diaboliser, criminaliser ou ‘lutter’ contre les menaces du ‘communautarisme’ est donc contreproductif si les ‘communautés’ se contentent d’évoluer dans les limites de la société civile. L’appartenance communautaire ne représente un danger pour la ‘communauté politique’ en démocratie que lorsque celle-ci est exploitée et mobilisée par des idéologues sans scrupules visant à provoquer un chaos généralisé33. Tant que le ‘communautarisme’ s’inscrit dans la sphère privée, il est inoffensif et peut en outre cohabiter en parfaite harmonie avec des institutions laïques. Lorsqu’il cherche à s’immiscer dans la sphère publique, il se heurte de manière frontale aux instances de régulation politique dont les rôles sont, avant tout, de protéger les libertés individuelles ainsi que de préserver l’unité et la cohésion nationale. De sorte que le questionnement, sous forme de mise en garde, de Dominique de VILLEPIN, Premier ministre –« Faut-il renoncer à l’exigence de cohésion nationale au profit du communautarisme, au risque d’accroître le repli et l’incompréhension entre nos concitoyens ? »34− s’inscrit dans le prolongement de l’affirmation de Jacques CHIRAC, deux ans plus
- Laurent LEVY, Le Spectre du communautarisme, Paris : Éditions Amsterdam, 2005, p.110. 33 - Pierre-André TAGUIEFF, La République enlisée : Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, op.cit., pp.146-147. 34 - Dominique de VILLEPIN, « État d’urgence : déclaration du Premier ministre à l’Assemblée nationale », 8 novembre 2005.
32

17

tôt : « La dérive du sentiment communautaire vers un communautarisme figé menace de fragmentation nos sociétés contemporaines »35. De fait, « le communautarisme remet donc au goût du jour le thème de la République menacée de l’intérieur »36. Deux manifestations du ‘communautarisme’ doivent être distinguées pour éviter tout amalgame. La première, qualifiée par Pierre-André TAGUIEFF de « communautarisme absolu », constitue à l’évidence une sorte de racisme à contre-courant pouvant conduire à des actions politiques violentes et/ou à des velléités séparatistes (ethno-nationalismes européens, Afrocentrisme aux USA, etc.). La seconde, « communautarisme relatif ou tempéré », en est une expression atténuée qui relève simplement du regroupement d’individus selon des critères recevables pour les pays démocratiques37. Pourtant, le ‘communautarisme’ continue d’inquiéter et de déstabiliser pour trois raisons principales. Il met tout d’abord en jeu des formes spécifiques de détermination identitaire (race, ethnie, religion) liées à des contextes historiques encore très sensibles : esclavagisme, colonisations, exploitations, persécutions, etc. Ensuite, dans ses phases revendicatives, il s’accompagne, de modes de mobilisation très éloignés de ceux traditionnellement utilisés dans les démocraties modernes –il se situe souvent hors des partis politiques et des institutions de représentation et de médiation. La fatwa lancée contre Salman RUSHDIE, lors de la publication de son livre 'sacrilège' en 198838, en est un bon exemple. Enfin, il préfigure un retour à une société qualifiée d’archaïque où l’individu moderne perdrait son autonomie au profit d’un alignement identitaire imposé par son appartenance39. En outre, n’ayant pas réussi à prouver qu’il fonctionnait mieux que les instruments imparfaits d’intégration habituels, le
- Jacques CHIRAC, « Discours du président de la République lors de la remise du rapport de la commission STASI sur la laïcité », 11 décembre 2003. 36 - Fabrice DHUME, « ‘Communautarisme’, L’imaginaire nationaliste entre catégorisation ethnique et prescription identitaire », 7 novembre 2007. [http://lmsi.net/spip.php?article 681] (30/11/2007). 37 - Pierre-André TAGUIEFF, La République enlisée : Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, op.cit., p. 128. 38 - Salman RUSHDIE, Satanic Verses, New York: Viking, 1989. 39 - Laurent BOUVET, Le Communautarisme : Mythes et réalités, op.cit., p.10.
35

18

‘communautarisme’ a été décrédibilisé. Dans la plupart des pays40 où il s’est développé, généralement à la marge de politiques dites multiculturalistes, la socialisation et l’acculturation classiques n’ont jamais cessé d’opérer : les systèmes éducatifs ont plus ou moins rempli leur fonction d’intégration culturelle ; l’action politique militante et la participation associative –culturelle, caritative, humanitaire, etc.– ont contribué à l’apprentissage de la citoyenneté nationale. Néanmoins, certains de ses échecs incontestables ont abouti, dans les cas les plus extrêmes, à la violence, au repli identitaire allant même jusqu’à pérenniser des formes inquiétantes de ghettoïsation : les émeutes interethniques, les attentats meurtriers, la radicalisation de groupes islamistes en GrandeBretagne ou l’assassinat du cinéaste Théo VAN GOGH par un fondamentaliste musulman aux Pays-Bas en sont des exemples tragiques. Le multiculturalisme

Le terme ‘multiculturalisme’, employé dans les contextes les plus divers, recouvre des réalités bien différentes. Le concept luimême, très controversé, est parfois totalement assimilé au « communautarisme absolu » pour lui faire perdre toute crédibilité. De plus, les démocraties libérales modernes se décrivent fréquemment comme des sociétés multiculturelles, alors que très peu d’entre elles ont officiellement adopté de telles politiques. A l’origine, le terme désignait, au Canada et en Australie, un pan important des politiques gouvernementales destinées à faciliter la gestion du pluralisme au sein des entités nationales –rendu nécessaire par la prise de conscience des conséquences sociales et culturelles de l’immigration de masse. L’association et l’interchangeabilité des termes ‘multiculturel’, ‘multiethnique’ et ‘multiracial’ dans les discours publics et médiatiques contemporains, soulignent que la présence de communautés migrantes non-Blanches au sein de ces sociétés occidentales est censée constituer le problème majeur. De plus, pour une partie de la gauche radicale, le vocable fait référence aux tentatives de
40

- États-Unis, Canada, Australie, Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique, etc.

19

renversement idéologique des conceptions mono-culturelles dominantes de l’histoire sociale, considérées comme ethnocentriques ou même carrément racistes. Ces trois orientations principales du multiculturalisme, qui peuvent être étroitement imbriquées dans la pratique, doivent être différenciées. La conception ‘intégrative’ s’appuie sur les valeurs de tolérance, d’égalité et d’inclusion (inclusiveness) au bénéfice des migrants d’origines ethniques différentes. Elle se traduit par des politiques sociales volontaristes, reconnaissant les identités culturelles et les droits citoyens, qui se posent en alternative aux politiques d’assimilation, et insistent sur l’intérêt de la diversité. Le Rapport PAREKH (2000) sur le futur de la société multiethnique britannique symbolise cette approche. Les auteurs y présentent leur vision d’un multiculturalisme libéral (liberal multiculturalism) en déclarant dans la préface : « La Grande-Bretagne est à la fois une communauté de citoyens et une communauté de communautés, une société à la fois libérale et multiculturelle, qui doit concilier leurs exigences parfois conflictuelles »41. En 2007, Lord PAREKH complète cette définition en se prononçant en faveur d’un ‘multiculturalisme’ « ouvert, interactif, dynamique et créatif », engendrant les conditions d’une « diversité culturelle interactive et d’une culture à la fois unique, mais intérieurement plurielle et composite »42. Ainsi apparaît un projet de société ouverte, souple, et orientée vers un monde diasporique post-national. La conception ‘défensive’ et/ou ‘distributive’ repose sur deux volets. Premièrement, sur la crainte réelle ou fantasmée de l’émergence de tensions ethniques ou de conflits raciaux : des réponses politiques appropriées doivent être apportées pour les réduire et les contenir à un niveau acceptable. Deuxièmement, sur la rétribution des services politiques rendus : on accède à certains souhaits des communautés ethnoculturelles pour les remercier de leur soutien. Au Royaume-Uni, l’abolition de la Primary Purpose

- The PAREKH Report -The Future of Multi-Ethnic Britain, The Runnymede Trust, London: Profile Books, 2000, p.ix. 42 - Bhiku PAREKH, Two Ideas of Multiculturalism. [www.number-10.gov.uk] (9/01/2007).

41

20

Rule43 ; l’aide publique apportée aux nouvelles écoles confessionnelles (sikhs, musulmanes, adventistes, etc.) ; la loi condamnant l’incitation à la haine raciale et religieuse (Racial and Religious Hatred Act 2006) ; les subventions aux associations minoritaires afin d’entretenir leurs réseaux ; les réorientations de la politique locale en faveur de zones géographiques défavorisées à forte concentration ethnoculturelle, illustrent ces politiques. Le Rapport CANTLE et le Rapport DENHAM ont montré, que localement ces dernières même bien intentionnées, conduisaient inexorablement au renforcement de la ségrégation et de la méfiance intercommunautaire en raison d’un manque de vision globale concertée44. La conception ‘militante’ repose sur l’essentialisation, la mise en avant et la célébration des traditions culturelles existantes, réinventées ou réinterprétées en fonction des besoins pour accroître l’estime de soi, le succès scolaire, la réussite professionnelle et obtenir la reconnaissance de certains droits sociaux et politiques spécifiques. Si l’Afro-centrisme, théorisé par Molefi Kete ASANTE, est sa forme la plus radicale avec son approche antiuniversaliste et séparatiste45, des manifestations européennes de ce phénomène existent également, par exemple, les mouvements islamistes radicaux qui ont valu à Londres le surnom de Londonistan. Nous avons affaire ici à une dérive du concept que Pierre-André TAGUIEFF qualifie de « multi-communautarisme »46. C’est une vision isolationniste et relativiste soutenant que chaque communauté culturelle a le droit de vivre selon ses propres normes. Dans cette optique, la politique se résume à organiser cette pluralité de groupes ethnoculturels, autonomes et autosuffisants.

- En 1998, son abolition a simplifié les procédures d’admission des conjoints étrangers sur le territoire britannique. 44 - Cf. Ted CANTLE, Community Cohesion: A Report of the Independent Review Team, London: Home Office, 2001; John DENHAM, Building Cohesive Communities: A Report of the Ministerial Group on Public Order and Community Cohesion, London: Home Office, 2001. 45 - Cf. Molefi Kete ASANTE, The Afrocentric Idea, Philadelphia: Temple University Press, 1987. 46 - Pierre-André TAGUIEFF, La République enlisée : Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, op.cit., pp.307-323.

43

21

Si ‘communauté’ et ‘communautarisme’ ne doivent pas être confondus, une distinction nette entre « multiculturalisme » et « multi-communautarisme » s’impose. En effet, ce dernier concept se fonde exclusivement sur le principe du respect inconditionnel du ‘droit à la différence’ des groupes minoritaires. Son but ultime n’est donc pas de les intégrer au sein d’une communauté politique, plus vaste composée de citoyens indépendants, mais de promouvoir leurs intérêts particuliers. L’espace public, ainsi réduit à la portion congrue, risque alors de se transformer en champ de bataille intercommunautaire, conduisant à l’émergence d’une société civile éclatée et ingérable. Par contre, le « multiculturalisme » est lui parfaitement compatible avec l’idée d’une société civile forte et unifiée, même si une redéfinition et une réactualisation de ses bases, dans une optique pluraliste, s’impose. Les contributions présentées dans cet ouvrage tentent d’illustrer les différents aspects de ces propos introductifs en multipliant les regards croisés entre zones géographiques et aires culturelles française/européenne et anglo-saxonne. Lucienne GERMAIN, examine l’Anglo-judaïsme contemporain en tant que paradigme d’une ‘communauté’ en mutation. Partant de ses valeurs historiques constitutives qui insistent sur la fierté d’« être anglais d’abord » et sur le caractère essentiel de l’intégration, elle montre qu’en raison de tensions internes persistantes entre religieux et libéraux, cette conception initiale perd progressivement du terrain en faveur d’une approche fondée sur l’exercice de la pratique religieuse et/ou sur une conscience plus forte de la spécificité de l’héritage culturel. Cette évolution est renforcée par un affaiblissement démographique qui a fait perdre aux Juifs anglais la place de première minorité ethno-religieuse, et par une recrudescence de l’antisémitisme. Ils s’interrogent donc sur leur définition identitaire, sur leur nouveau statut dans la société britannique et sur les transformations éventuelles de leurs rapports avec les pouvoirs publics. Hortense de LA ROCHE décrit comment, dans l’entre-deuxguerres, la communauté italienne de Grande-Bretagne a été instrumentalisée par l’idéologie fasciste au détriment de son intégration à la société d’accueil. Pour le régime mussolinien, il
22

était indispensable que les immigrés restent « le plus italien possible » pour maintenir et diffuser l’Italianità −source d’un futur empire italien. Dans cette optique, les fasci établis sur le territoire britannique ont joué un rôle majeur pour renforcer les liens communautaires et les rapports entre la ‘colonie’ et la ‘Mère patrie’ : promotion de l’identité italienne, diffusion de la propagande fasciste, et éducation de la population selon des valeurs patriotiques. Didier LASSALLE s’intéresse aux conceptions laïques et multiculturalistes de l’intégration des minorités ethniques qui s’expriment en France et au Royaume-Uni. Il montre qu’au-delà de leur antagonisme de surface, continuellement renforcé par les discours politiques et médiatiques respectifs, il existe désormais une convergence manifeste des deux problématiques. En effet, les Britanniques ont abandonné les aspects les plus sectaires du multiculturalisme et réactivé la notion très décriée d’ « intégration ». Par contre, les Français, dans un processus inverse, ont compris qu’il était vain de continuer de nier la force du sentiment communautaire, et s’ouvrent timidement à l’expression ainsi qu’à la reconnaissance des particularismes. Ce double mouvement s’appuie sur le constat partagé qu’il est impératif de lutter contre les extrémismes ‘communautaristes’ les plus dangereux en renforçant la « cohésion sociale ». Romain GARBAYE analyse les logiques, britannique et française, qui s’opposent sur la manière de faire émerger une représentation unifiée des communautés musulmanes pouvant ensuite servir d’interlocuteur privilégié avec l’État. Pour lui, l’expérience française du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) résulte d’une approche ‘top-down’ où la création d’une nouvelle institution est imposée, par une élite politique pour la défense de ses propres intérêts. En revanche, la création du Muslim Council of Britain (MCB) est le fruit d’une conception ‘pluraliste’ visant à constituer, en s’appuyant sur la multiplicité des organisations musulmanes britanniques de « base », un organisme capable de parler au nom de la communauté à un niveau national. Il souligne cependant que les différences d’approches entre les deux pays, pour être bien réelles, sont loin d’être figées, et que les

23

difficultés posées par l’organisation de l’Islam les incitent à expérimenter en permanence. Stella ETCHEPARE se penche sur l’évolution du multiculturalisme britannique en pleine déconfiture depuis les émeutes raciales de 2001 et, surtout, les attentats meurtriers de Londres en 2005. Le concept multiculturel est aujourd’hui battu en brèche par les puissants lobbies assimilationnistes. Ces derniers, insistant sur les dérives communautaristes préjudiciables à l’émergence d’une nation véritablement ‘intégrative’, ont vu leurs thèses renforcées par le brusque revirement du gouvernement. Le rejet du multiculturalisme dans ce pays s’inscrit pleinement dans le mouvement international de remise en question de ce modèle d’intégration. Laura BLAMONT pose la question de la pertinence d’une identité ethnique sud-asiatique en Grande-Bretagne en soulignant les fortes différences socioéconomiques ainsi que la grande variété linguistique et religieuse que recouvre cette catégorie ‘fourre-tout’. Depuis les émeutes de l’été 2001 et les événements du 11 septembre, bon nombre de Sud-Asiatiques, en particulier les Hindous et les Sikhs, dénoncent l’amalgame des termes SudAsiatiques, Musulmans et terroristes pour tenter d’échapper à une stigmatisation globalisante. Leurs protestations pourraient conduire au remplacement de cette classification, considérée comme vide de sens et dangereuse, par un regroupement établi sur le critère de l’appartenance religieuse. Jérôme ORDOÑO étudie une minorité généralement oubliée, celle des Tziganes britanniques. Il propose une analyse sociodémographique et socioéconomique de cette population, par définition, mouvante et difficile d’accès. Il souligne leurs problèmes d’intégration dans un environnement sédentarisé, parfois hostile, qui peine à comprendre leurs besoins et y répond souvent maladroitement. C’est particulièrement vrai dans les domaines clés du logement, de l’accès aux soins et de l’éducation où les Tziganes rencontrent de graves difficultés en raison des préjugés et de la discrimination dont ils sont encore victimes. Karin FISCHER se penche sur le cas particulier de la République d’Irlande passée, en l’espace de quelques années seulement, en raison de son grand succès économique, de pays
24

pourvoyeur de migrants à pays d’immigration. Elle met en lumière les débats sur l’immigration, l’intégration, la question identitaire, et les efforts faits pour tenter de tracer une voie nouvelle. Néanmoins, la politique officielle irlandaise semble encore osciller entre d’une part, une approche interculturelle prônée par certains acteurs sociaux, et d’autre part, une tendance marquée à suivre la politique de tolérance à tendance différentialiste tracée par la GrandeBretagne depuis la fin des années 1980. Carine PINA-GUERASSIMOFF étudie l’apparition de nouvelles communautés chinoises en France et en Europe au milieu des années 1980. Elle met en évidence les points communs mais également la grande diversité de ces populations qui s’agglomèrent en sous-communautés géodialectales, quasiment étanches les unes aux autres, elles-mêmes stratifiées selon un certain nombre de critères socioéconomiques. Elle souligne également, l’influence des autorités chinoises, qui cherchent à fédérer artificiellement ces communautés disparates de ‘Chinois d’outre-mer’ pour les utiliser comme leviers politiques et économiques. Miri SONG analyse, par l’intermédiaire des sites Internet dédiés aux Britanniques d’origine chinoise, la manière dont les identités ethniques sont façonnées par les pratiques de communication et les réseaux sociaux qui se créent sur les forums associés. Elle s’intéresse également à l’émergence possible de nouvelles formes de participation sociale et politique. En effet, en dépit de sa réussite socioéconomique globale, la minorité chinoise se plaint de son manque de visibilité politique et de sa marginalisation. Les nouveaux moyens de communication lui permettent, d’intervenir dans le débat public afin de mettre en avant des revendications relatives à son statut au sein de la société multiculturelle. Adrien RODD s’intéresse aux problèmes d’intégration et d’identité culturelle des communautés d’Iliens du pacifique résidant en Nouvelle-Zélande, parfois depuis deux ou trois générations. Ces minorités réunies artificiellement dans un contexte urbain, occidental, capitaliste et multiculturel s’efforcent de préserver des pratiques perçues comme essentielles à leur sentiment identitaire tout en faisant face à de dures conditions socio-économiques qui ralentissent leur intégration. Il souligne également l’importance des
25

écarts générationnels, et note l’émergence d’une identité culturelle hybride intercommunautaire, navigant entre traditions ancestrales, les valeurs et les exigences de la société d’accueil, un sentiment identitaire îlien partagé ou même, la notion d’une solidarité polynésienne envers les Maoris. Hélène QUANQUIN, pour sa part, examine les liens, parfois conflictuels, entre féminisme et sentiment communautaire en Amérique du Nord. Prenant l’exemple de Sojourner TRUTH, véritable pionnière en ce domaine, elle se penche sur l’articulation entre ‘genre et race’ qui s’exprime dans le passage d’un féminisme noir à un féminisme multiracial. De plus, le statut de la femme musulmane, qui représente un défi pour le féminisme majoritaire au Canada et aux États-Unis, est également évoqué. La position embarrassée des féministes nord-américaines sur le port du voile islamique illustre bien l’ambivalence de ce mouvement écartelé entre soutien aux revendications identitaires légitimes des femmes non-Blanches et dénonciation de leurs possibles dérives. Ces diverses contributions soulignent qu’il faut désormais sortir du seul cadre de l’État-nation pour penser les futures évolutions communautaires car les groupes (ethniques, religieux, et autres) s’inscrivent également dans des réseaux identitaires plus vastes, soumis aux événements internationaux et aux mouvements de population liés à la mondialisation. D’où l’émergence continuelle de nouvelles communautés dont la composante diasporique, de plus en plus évidente, méritera, à n’en pas douter, une attention toute particulière dans de futures recherches.

26

L’ANGLO-JUDAÏSME CONTEMPORAIN : UN PARADIGME DE ‘COMMUNAUTÉ’ EN MUTATION ? Lucienne GERMAIN Université Paris-Diderot L’Anglo-judaïsme1 célèbre tout au long de l’année 2006, le 350 anniversaires de sa ‘réadmission’ sous CROMWELL −un événement déjà fêté par le passé, en particulier, en 1906 (250ème) et en 1956 (300ème). Ce type de commémoration suscite traditionnellement toutes sortes de manifestations accompagnées de discours optimistes prononcés par des responsables communautaires et/ou des représentants de la société civile qui retracent l’installation des Juifs en Angleterre, puis leur intégration réussie dans la société britannique. Et de fait, Tony BLAIR, Premier ministre, rappelle qu’« au cours de toutes ces années la communauté, la communauté juive, a montré qu’il était possible de conserver une religion et une identité distincte tout en étant profondément britannique », prouvant ainsi qu’« une identité religieuse peut être associée à une loyauté absolue envers notre pays »2 ; tandis que Meg MUNN3, lors d’un débat parlementaire, insiste sur « l’exemplarité de la communauté juive », soulignant « la réussite de ses membres, issus de l’immigration, tant au niveau individuel que communautaire » et leurs contributions
ème

- Le terme d'‘Anglo-judaïsme’, régulièrement utilisé, désigne la communauté juive britannique, et doit être compris comme la transcription de l'expression anglaise, largement répandue, Anglo-Jewry. Cette terminologie souligne l'adhésion des Juifs à leur identité nationale et le maintien d'une spécificité garantie par des structures communautaires qui, cependant, évoluent avec leur environnement. Dénué de toute connotation idéologique, l'Anglo-judaïsme se distingue sans équivoque du ‘Franco-judaïsme’. Cette tendance considère que le judaïsme est en totale harmonie avec les valeurs républicaines françaises, en particulier dans leur dimension universelle. Le judaïsme et la France se confondant dans les mêmes valeurs, le ‘Franco-judaïsme’ préconise une assimilation totale des Juifs français. 2 - Daniella PELED, “Blair Joins 350th Celebrations”, The Jewish Chronicle, 15 June 2006. 3 -The Parliamentary Under-Secretary of State for Communities and Local Government.

1

27