COMMUNAUTÉS PÉRIPHÉRIQUES ET ESPACES PUBLICS ÉMERGENTS

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Cette recherche a pour but de comparer les médias dans trois îles de l’Océan Indien, Madagascar, Maurice et la Réunion. Elle rassemble des contributions qui s’intéressent pour une part à la mise en contexte socio-historique des médias présents dans ces territoires insulaires périphériques qui partagent une histoire en partie commune, celle de la colonisation française et britannique. Pour une autre part, il livre des analyses de la presse réunionnaise ayant couvert la visite du pape Jean-Paul II en 1989 dans chacune des trois îles, visite qui fut un événement médiatique « total ».
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296299115
Nombre de pages : 210
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Communautés périphériques et espaces publics émergents
Les médias dans les îles de l'océan Indien

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de leetllre : Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe BouquiIlion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques" .

Dernières parutions
Martial ROBERT, Pierre Schaeffer: de Mac Luhan au fantôme de Gutenberg, 2002. Collectif, Inform@tion. Local, le paysage médiatique régional à l'ère élzctronique, 2002. Boris LIBOIS, La Communication publique. Pour une philosophie politique des médias, 2002

sous la direction de Jacky SIMONIN

Communautés périphériques et espaces publics émergents
Les médias dans les îles de l'océan Indien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3046-9

Les auteurs
Barbeau Virginie
Doctorante en Sciences de l'Information et de la Communication, Université de la Réunion Breton Philippe Chercheur au CNRS, Docteur d'Etat en sciences de la communication, Chargé d'enseignement à Paris IV et à la Réunion Comment Sandrine Assistante à l'Université de Genève, Doctorante en communication Dayan Daniel Chercheur au CNRS, UPR9037, LAIOS, MSH, Paris Gauthier Gilles Professeur de communication à l'Université Laval de Québec (Québec) Giguère Emilie Assistante en communication à l'Université Laval de Québec (Québec) Idelson Bernard Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication, UMR 6058 du CNRS-Université de la Réunion Mouchon Jean Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication, Université de Paris X, Nanterre Paroomal Mayila Assistante à l'Université de Maurice, Doctorante en Sciences de l'Information et de la Communication Simonin Jacky Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication, UMR 6058 du CNRS - Université de la Réunion Winkin Yves Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication, ENS Lettres et Sciences Humaines de Lyon

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Avant Propos
par Jacky SIMONIN

Les travaux qui composent l'ouvrage tirent leur origine d'une recherche en

cours1 : comparer les médias présents dans trois îles de l'océan Indien,
Madagascar, Maurice et la Réunion, à l'occasion d'un événement, la visite que le Pape Jean Paul II a accomplie en 1989 dans chacune des trois îles. C'est dans une continuité de recherches sur les médias et la communication dans l'espace francophone que celle-ci s'inscrit. Lors d'une première phase2, la presse réunionnaise, choisie comme étude de cas, a permis d'éclairer la manière dont elle assume une fonction socio-politique d'interface entre le niveau régional et le niveau national. Dans une seconde phase3, la recherche a élargi le champ aux médias de deux régions - la Réunion et l'Alsace - pour procéder à une étude comparée des processus de construction médiatique de l'Europe. Le traité de Maastricht a été choisi comme événement central. Les résultats de ces recherches, conduites en commun par une partie de l'équipe de chercheurs contribuant au présent ouvrage, ont amené à envisager une troisième phase. C'est ainsi que la construction médiatique d'événements dans un espace public local, qui fait l'objet d'une analyse, socio-politique et textuelle des performances médiatiques, guide l'ensemble de ces travaux. Réfléchir à une anthropologie des performances médiatiques, tel en est le point nodal.

l-Cette recherche bénéficie du concours de l'Agence Universitaire Française, (ex Aupelf-UrefFICU) Contrat 98-/PAS/22. Un Séminare International s'est tenu dans ce cadre à l'île de la Réunion en mai 1999 qui a donné lieu à un rapport de Maurice et le Réunion. Analyse socio-politique comparée recherche: La presse insulaire dans l'océan Indien, Madagascar, de formes discursives, si :d Jacky Simonin, 2000, UMR 6058, CNRS-Université de la Réunion, 169pp. L'ouvrage en reprend certaines des contributions. 2- (cf. Simonin 1., (sid) 1995) : Médias et espace régional, Etudes de communication n° 17, Université de Lille 3

3- (cf. Simonin J. et al, 1996) : La construction médiatique de l'Europe par les médias régionaux. Analyse sociopolitiqucomparée de formes discursives produites par la presse régionale française. CNRS, Laboratoire Communication & Politique, 71p.

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Le présent ouvrage rassemble des contributions qui s'intéressent d'une part à la mise en contexte socio-historique des médias présents dans les trois îles (Partie I, Des médias et des îles) et livre d'autre part (Partie II, Regards sur un événement) de premières analyses des productions médiatiques4 qu'a généré la visite du Pape à la Réunion, à leurs conditions de production et de réception. La situation socio-historique singulière du terrain d'enquête- La Réunion, une ancienne colonie française - conduit à se demander dans quelle mesure, la visite papale, en "réactivant" l'action historique de l'Eglise catholique dans le contexte du système colonial et du régime servile du Code Noir, constitue un événement que l'on peut comparer- et à quelles conditions- aux autres visites du pape? Si l'événement se construit sur le mode subjonctif, qui voit l'ensemble de la population réunionnaise, "enchantée", participer à ce moment paroxystique de "corn-union" et que condense le "méta-corps" métaphorique du personnage papal, le débat public sur des questions sociétales n'en disparaît pas pour autant. Par ailleurs, la couverture médiatique de la visite papale intervient à la fin des années quatre-vingt, une époque marquée par un espace public tout juste naissant, une situation politique clivée et une "jeune démocratie". A cette époque, et au-delà, les médias réunionnais assurent davantage une fonction d'expression d'opinion qu'un rôle d'information. Enfin, les divers modes d'appréhension que les auteurs engagent dans leur analyse font poser une question, au demeurant récurrente en recherche communicationnelle : comment articuler les analyses "intra-textuelles" et les analyses dites externes?

4- Le groupe de chercheurs a adopté une méthode de travail: se référer à un même corpus de données. Celui- ci comprend un millier d'articles de la presse écrite malgache, mauricienne et réunionnaise, ainsi que des documents télévisuels provenant de la couverture de l'événement par RFO (Réseau France Outre mer). L'analyse textuelle comparée des discours médiatiques produits par les médias dans les trois pays, est prévue ultérieurement.

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Présentation Contextualiser les médias ? Perspectives anthropologiques.
Jacky SIMONIN Université de la Réunion.

L'événement en contexte(s) La construction médiatique d'un événement dépend du type d'espace social au sein duquel il survient. Une problématique contextualisante d'un événement médiatique se veut attentive au cadre socio-historique local, aux particularités de l'espace public local, au champ propre des médias, comme à la nature du système politico- institutionnel. Dans les trois pays concernés

- La Réunion, Madagascar

et Maurice

- les médias

se déploient

dans des contextes socio-historiques à la fois partiellement communs et fortement différenciés. Dans le même espace régional du Sud-est de l'océan Indien, les trois îles participent d'une commune histoire qui a vu s'affronter deux empires coloniaux, l'Angleterre et la France. Tout en partageant l'expérience historique du fait colonial européen, chacune a connu des évolutions historiques spécifiques au point de représenter aujourd'hui des formes de sociétés profondément hétérogènes. Tout aujourd'hui semble distinguer ces territoires insulaires, tant dans le domaine culturel et économique, que sur le plan de l'organisation sociale et politique. Sur ce fonds d'histoire, à la fois commune et particulière, s'observent les processus d'émergence de l'espace public et la contribution particulière des médias à sa formation. Ce qui pourrait prendre a priori l'apparence d'un même événement réitéré à l'identique d'un pays à l'autre se révèle, à l'analyse, diversifié. Comment -9-

comparer la visite que le pape Jean Paul II a effectuée en 1989 dans chacune des trois îles? Si les controverses que génère ou que (ré)-active l'événement prennent une tournure particulière dans chacune des trois situations, c'est que l'événement et les discours médiatiques qui lui donnent corps s'inscrivent dans des contextes à la fois partagés, différents et divergents. La lecture du corpus de presse qui couvre l'événement, dans son actualité immédiate, laisse voir les dimensions principales d'une socio-histoire propre à chaque île. Nous avons élaboré un modèle heuristique pluri- dimensionnel composé de sept traits contextuels majeurs: 1) des histoires coloniales parallèles; 2) des systèmes politiques contrastés; 3) des contextes religieux (terres de mission) spécifiques; 4) des paysages médiatiques différents; 5) des espaces publics émergents; 6) des communautés périphériques; et 7) des "horizons d'attente" divergents. En fonction de ces dimensions, les enjeux socio-politiques de la visite papale varient significativement d'une île à l'autre. Depuis son indépendance, il y a quarante ans, Madagascar hésite entre socialisme dur et libéralisme pur. Cette oscillation qui prend la forme de mouvements de balancier entre "malgachisation" et "démalgachisation", se cristallise aujourd'hui sur la question de l'autonomie des provinces et la question ethnique qui sous-tend les relations entre l'ethnie dominante (l'ethnie merina des hauts plateaux) et les autres ethnies (les "côtiers"). Au XIXème siècle, les deux puissances coloniales, britannique et française, sont co- présentes pendant quelques décennies, avant que l'Angleterre ne se retire. Il en est résulté un paysage religieux où, sur fond de religion tra:ditionnelle, la population malgache se partage entre églises protestantes et catholiques (cf. Rabearimanana, 2000). L'audiovisuel malgache est directement contrôlé par le régime. Il en est de même pour la presse écrite, bien que certains organes soient aux mains de propriétaires privés (cf. Rafitoson & Harijoana, 2000, et Idelson, ici) et soit porteuse des deux religions protestante et catholique. Comme à Maurice d'ailleurs, la levée de la censure est toute récente à cette époque.

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Ancienne colonie française, qui a connu pour un temps la présence britannique, La Réunion est une île de peuplement comme c'est le cas de Maurice. Les deux îles se distinguent sur ce point capital de Madagascar dont le peuple malgache a été colonisé. Ayant acquis le statut de département en 1946, La Réunion construit peu ou prou son espace public local sur les principes républicains s'inspirant du modèle de la France métropolitaine, et dont elle constitue une extension ultra-marine. Arrimée à sa métropole française et à l'Europe, la question qui se pose à la Réunion est de savoir comment maintenir un lien historique fort pour continuer à bénéficier des transferts tout en visant l'autonomie, (voire l'indépendance). La question nationale y est centrale. La Réunion pourrait se caractériser selon une dynamique "périphérie centre{s)" en relation avec l'Etat français, l'Europe, la zone régionale de l'océan Indien, et ce dans un contexte de mondialisation des échanges. C'est, en outre, une communauté sociale qui cherche un centre au sein d'elle même. Si la Réunion est restée dans le giron national français, Maurice, colonie britannique, a acquis son indépendance en 1968 pour se proclamer République en 1992. L'île a adopté une forme politique de démocratie "autoritaire" (oxymoron ?) tout en suivant la tradition anglo-saxonne de régulation inter-communautaire et prônant un modèle économique libéral en vigueur dans le sud est asiatique (Singapour par exemple). Sa référence culturelle dominante est tournée vers l'Inde, sans négliger en Europe, la Grande Bretagne et la France. L'espace public mauricien, structurellement réglé par le communautaire, apparaît ethnicisé (cf. Simonin, 2000b, Mouchon & Simonin, 2001). S'inscrivant dans la tradition coloniale britannique, c'est le modèle anglo-saxon qui représente la référence dominante. Par ailleurs, le peuplement de l'île Maurice, s'il est aussi divers que celui de la Réunion, s'en distingue. La population d'origine hindoue, aujourd'hui majoritaire, a conservé, pour l'essentiel, le système social communautaire structuré en castes et religions, et que reconnaît la Constitution du pays. La République mauricienne donne un cadre politicojuridique qui officialise le fait communautaire comme constitutif de son espace public. Comme le montrent, chacune pour leur part les contribu- Il -

tions mauriciennes (cf. Paroomal et Barbeau) les médias mauriciens sont historiquement fondés sur un dualisme communautaire; la presse écrite issue de la communauté créole à majorité catholique en est le porte-parole; alors que l'audio-visuel, à statut public est contrôlé par l'Etat mauricien, dont le gouvernement, depuis l'indépendance de Maurice, est à majorité hindoue. Les journaux de la place affichent une ligne éditoriale qui suit une tradition d'opposition au pouvoir du moment. Les gouvernements qui se succèdent étant à majorité hindoue, la médiatisation du politique constitue un enjeu communautaire et ethnique. Quant aux médias audiovisuels (télévision et radio) leur statut de monopole public en font un instrument au service exclusif du gouvernement mauricien. Presse écrite et presse audiovisuelle sont de ce fait en conflit permanent. Là encore, leur dualité repose sur un dualisme communautaire. Reste aux forces sociales et politiques mauriciennes à inventer une forme originale d'espace public. Forme mauricienne d'espace public et de démocratie qui ne viserait pas l'effacement de son ethnicité foncière mais la régulation socio-politique du fait communautaire. Alors qu'à la Réunion, ainsi qu'à Maurice l'événement "papal" mobilise toute l'île, - population et médias, au même moment - à Madagascar il en va autrement. Le focus principal a pour scène majeure la capitale malgache -c'est à dire le centre de l'île - et, secondairement, quelques autres endroits de province, là où le pape s'est déplacé. Cela tient à plusieurs facteurs, parmi lesquels, l'étendue de l'île, la concentration des médias écrits à Tananarive, réservés de surcroît à une élite lettrée, la distribution respective de la population entre protestants et catholiques... En second lieu, la couverture par la télévision officielle, monopole d'Etat en 1989, montre l' officialité toute protocolaire de l'événement, toute centrée sur le président de la République qui, se présentant comme un proche du pape, vise à s'en approprier tout le bénéfice. Notons en troisième lieu que la presse écrite tend à mettre sur le même plan célébration de l'événement et débat public.

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Tout en se particularisant, les trois contextes médiatiques font apparaître que les presses locales, écrites et audio- visuelles suivent la tradition d'une presse d'opinion. Elles sont, toutes trois, un instrument d'expression et de communication. Au service, soit du pouvoir en place, soit de communautés spécifiques ou de groupes partisans, les populations locales qui sont le destinataire principal, en constituent l'enjeu. Le pape à la Réunion L'événement fait l'objet de deux modes de traitement médiatique. Plus aisément que le support écrit, la télévision permet de produire l'émotion et le sensible, surtout en situation de couverture en direct de l'événement. Deux groupes de contributions ont respectivement fait porter leur analyse sur ces deux dispositifs médiatiques de l'événement. Un premier groupe centre son intérêt sur la mise en discours. Comment, Gauthier & Giguère et Breton procèdent à l'analyse des textes produits par la presse écrite. Un second groupe, plus orienté sur "la résonance sociale" de l'événement, sa dimension symbolique, s'est principalement intéressé à la couverture télévisuelle assurée par RFO. Winkin, Mouchon et Dayan mettent en exergue le fondement cérémoniel de la performance télévisuelle. La distribution duale-mise en discours de l'événement par la presse écrite d'une part et d'autre part, production télévisuelle de la réalisation de l'événement appelle plusieurs remarques. La première a trait aux liens entre presse écrite et télévision. Indiquons, sans plus, le fait que les contraintes générales s'imposent à chacun des systèmes de production, sont propres à chaque dispositif technique; l'écriture du journalisme écrit, à l'évidence, se distingue de l'écriture télévisuelle. Il semble par contre important de souligner que ces liens s'inscrivent dans des paysages médiatiques spécifiques à chaque pays. S'il est admis que dans des pays du Nord, la télévision occupe le centre de l'espace médiatique, surtout lorsqu'il s'agit de couvrir des événements de grande portée, comme nous l'avons déjà souligné, le lien presse écrite peut varier d'un pays à l'autre. A la Réunion, nous sommes à la fin des années quatre vingt - 13 -

à un tournant médiatique. L'audiovisuel public commence son émancipation politique du pouvoir central, tandis que la presse écrite reste le média dominant, l'ensemble s'inscrivant dans la tradition d'une presse d'opinion, et agissant comme acteur social local. Une seconde remarque porte sur les modes d'appréhension du matériau discursif analysé, écrit/télévisuel. Les "mises en discours écrit" font l'objet, de divers types de regard. Se référant au traitement de l'événement de Véron, l'analyse de Comment suit le processus de l'agenda, depuis l'annonce officielle de la visite du pape à la Réunion, lors d'une conférence de presse tenue en janvier 1989 par l'autorité catholique, jusqu'à celle de juillet qui en tire le bilan. Le corpus prend en compte presse locale et presse nationale. Ce qui est aussi le cas de Gauthier & Giguère et de Breton et qui se limitent cependant au moment le plus intense, celui de la visite. Dès lors que l'étendue temporelle du corpus varie, la question se pose de savoir si l'on peut en comparer les modes de traitement. Des propositions de Breton et de Gauthier & Giguère, la réponse à cette question est positive. Le premier se réfère principalement à la description dans les trois genres de communication (argumentatif, informatif et expressif). Les seconds identifient des procédés analytiques répartis en trois groupes, linguistique, logique et pragmatique. Leur visée est semblable: élaborer une grille typologique de lecture sous forme d'un protocole d'analyse qui soit transférable à d'autres segments du corpus, à d'autres corpus, dans différents contextes de production. Un de leurs résultats majeurs est comparable: dans la presse réunionnaise prévaut le recours aux moyens de la description expressive et argumentative, selon Breton, aux procédés pragmatiques selon Gauthier & Giguère; alors que la presse métropolitaine se situe prioritairement sur le registre de l'information. C'est à une même conclusion qu'aboutit le travail de Comment, lorsqu'elle compare les deux sous-corpus, réunionnais et métropolitain. Une troisième remarque a trait à l'étendue du corpus effectivement délimitée par chaque contributeur. Ainsi, Comment fait porter son attention à la "montée médiatique" de l'événement, jusqu'au "pic" majeur de la visi- 14 -

te. De ce fait, elle a pu observer la manière dont la presse écrite réunionnaise, met en scène la performance papale et intervient dans le débat public suscité. Ce qui pourrait apparaître tronqué à la lecture des contributions de Breton et Gauthier & Giguère n'est qu'un effet de leur parti concernant l'extrait du corpus. Une dernière remarque découle des précédentes. Si la mise en discours écrit facilite le recul, l'analyse et le débat, la rhétorique de l'écrit, l'usage de l'iconographie photographique comme les éléments de la maquette du support matériel du journal sont des outils spécifiques que la presse écrite met en oeuvre pour "célébrer" l'événement, en construire la performance. Les contributions de Dayan, Winkin et Mouchon. proposent une analyse télévisuelle de la geste papale. Leur point de rencontre, c'est le "moment d'enchantement", de "suspension" qui qualifie la visite. Leur analyse, soulève une question: comment élaborer une méta-catégorie qui "coifferait" en quelque sorte des lieux, des moments, aussi divers qu'un parc de loisir, un carnaval, une manifestation sportive ou ... une visite papale. Comment un tel ensemble peut tout à la fois "embrasser" ce qui ne disparaît qu'un temps, le temps éphémère et paroxystique de l'événement; à savoir ce qui trame la vie ordinaire des participants à l'événement, ce qui fait débat public dans la société où celui -ci survient? La geste papale s'inscrit bien dans un rituel que les différents acteurs en présence, organisateurs, médiateurs et publics co-produisent selon un scénario fortement élaboré. Sa réalisation dans les trois îles montre de frappantes similitudes, sur l'agenda, le déroulement de la visite, sur le discours de l'universalité et les thématiques abordées. Personnage central, le pape se présente comme un chef d'Etat, et un chef religieux qui accomplit ("performe") rencontres protocolaires et gestes symboliques. Il incarne un méta-corps lorsque la foule, physiquement et/ou médiatiquement présente, s'assemble, sans doute en "com-union". Mais son irruption dans des sociétés locales ne va pas sans provoquer débat, mouvement, qui s'inscrit pour chaque île dans les questions du moment.

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A Madagascar, l'opposition politique au régime de Ratsiraka, président de la République, prend alors consistance, et les émeutes, réprimées, qui ont éclaté peu avant la visite papale situent le contexte politique et social du débat qui agite la société malgache. A Maurice, c'est la question communautaire qui prévaut et qui se traduit, au moment de la visite, par le problème lié à la décision du gouvernement de retirer les subventions publiques aux écoles confessionnelles - d'obédiences chrétiennes pour la plupart. Question politico-religieuse qui s'exprime alors sur la scène scolaire, sur fond d'une question sociale plus large et plus profonde. Les inégalités sociales et économiques ne font que s' accroître au dépend de la population créole, en raison précisément de l' organisation communautaire de la société mauricienne. Cette fracture ethnoéconomique va prendre, dix après, la forme violente des émeutes de 1999. Quant à la Réunion, la question identitaire, rémanente, se manifeste sous la forme d'un objectif de rattrapage par rapport à la situation métropolitaine, au nom du principe de l'égalité sociale. Mais les politiques publiques de transferts auraient comme effet de produire une société d'assistance. Ce que remet en cause, tant le Premier Ministre Rocard (,1e ne suis pas le Père Noël", déclare t-il) que le Pape, dont le discours, convergent, porte sur le thème de la responsabilité personnelle et de la valeur du travail. Par ailleurs, la "question sociale" se double de la question politique. La Réunion connaît à cette époque, une fermeture de son espace médiatique/ politique. Précisons que peu après, l'aspiration à l'ouverture, jusque - là bloquée mais largement partagée, débouchera sur les émeutes sociales de 1990/91, autour de Téléfreedom et qui ont eu pour scène urbaine le quartier du Chaudron. (Simonin, 2001).

Communautés périphériques

et espaces publics émergents

On observe ainsi trois formes spécifiées de quête démocratique et trois processus singuliers d'émergence d'espace public. Au delà de leur différence, l'enjeu central commun aux trois îles, porte sur la recomposition - 16-

respective de la relation historique centre/périphérie. La tendance semble s'orienter vers un "poly-centrisme" régional, indo-océanique, mais selon des stratégies politiques et économiques contrastées. Ce qui caractérise les trois pays, c'est leur congruence géo-politique, géoéconomique, culturelle et communicationnelle. Leur histoire les a fait dépendre d'un centre toujours ailleurs, les isolant de surcroît des réseaux de communication, maritime, aérien, et de télé-communication (Simonin & Trécolle, 2000). Leur entreprise d'ouverture, spécifique à chacun, est toute récente. Et la nouvelle donne que constitue le processus en cours de mondialisation et de multi-polarisation, se traduit, en tant que sociétés périphériques, par la recherche de nouvelles centralités. Ce qui caractériserait aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, les communautés périphériques, c'est leur multi-centralité, leur polycentrisme. On y trouve une situation décalée entre Etat, Nation, espace public et communauté. Décalages qui s'observent dans l'espace et dans le temps. L'Eglise catholique, sous le règne du pape Jean Paul II semble l'avoir bien compris. Dayan souligne justement que le "tour de monde" papal signe le nomadisme de ce centre global. Selon lui, tout se passe comme si l'institution catholique promeut aujourd'hui un espace public universel catholique, qui traverse les Etats, les nations, "activent" les communautés locales, et parfois les transcendent. En resserrant dans l'ici et maintenant, le lien social d'une communauté locale, par là même, l'événement a pour sens de (ré)-examiner la relation à son passé, d'interpeller une histoire occultée, de réveiller une amnésie mémorielle. Anderson (1996), montre comment la construction de l' "imaginaire national" s'est historiquement opérée sur les bases d'une Eglise centrale en déclin. Ainsi, du point de vue de l'institution catholique, le sens historique des visites papales à répétition s'inscrirait dans cette histoire. Eclairer cette opération d' "historicisation" c'est prendre en compte des productions médiatiques en les situant dans leur contexte respectif. Sur ce point, n'ignorons rien de la difficulté théorique, (idéologique ?), de la tâche. - 17 -

Ne sommes-nous pas foncièrement tributaires d'une vision spontanée occidentale du politique, et de son exercice en régime démocratique? La tradition républicaine française représenterait par exemple une construction politique mono-centrée, qui pose par principe que l'Etat, la Nation et la communauté sont une totalité socio-politique co-extensive, de surcroît spatialement intégrée au sein d'un territoire posé comme stable. Rien n'est moins aisé en effet que d'adopter une orientation de recherche qui admette l'existence, dans le monde contemporain, de modernités alternatives, qui parte du principe que toute forme sociale compose en propre des éléments relevant du sociétaire et du communautaire (cf. Simonin, 2000b). Une posture anthropologique qui renonce à l'idée d'une forme politique unique de démocratie et d'un espace public central et intégré. En certains endroits du monde, il est vrai, des communautés périphériques vivent leur propre existence, scandée d'événements qu'ils construisent selon une dynamique "endo-éxogène" (Simonin, 1999), à la recherche de centralité( s) qui, de leur point de vue sauraient leur convenir.

Références:
Anderson B., 1996, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 Mouchon 1. & Simonin J., 2001, La communication politique, in : Communication et espace public: Univers créoles 1, WATIN Michel (sid), Paris Anthropos, 2001, sous presse Rafitoson E. & Harijoana J.-J.,2000, La presse malgache d'expression française autour d'un événement, in Simonin J., (sid) 2000a, pp.44-77 Rabearimanana L., 2000, Le christianisme à Madagascar. Implantation et rôle dans la vie actuelle du pays, in Simonin J., (sid) 2000a, PP.36-43 Simonin J. 1999, Pour une anthropologie empirique de l'événement, Etudes de Communication 22, Lille, 1999, pp.93-114 Simonin J., (sid) 2000 a, : La presse insulaire dans l'océan indien, Madagascar, Maurice et la Réunion. Analyse socio-politique comparée defonnes discursives, UMR 6058, CNRS-Université de la Réunion, 169pp Simonin J., 2000b, Médias locaux et citoyenneté. L'espace public réunionnais entre communauté et société, Hennès 26-27, pp. 295-307 Simonin, 2001, L'institution médiatique du mythe urbain. Exemple réunionnais, in: La médiatisation des problèmes publics,

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DES MEDIAS ET DES ILES

Les médias à la Réunion et à Madagascar
Bernard IDELSON Université de la Réunion.

Si le corpus de presse écrite et audiovisuelle analyse la relation de l'événement et son traitement, un regard historique sur les médias de la Réunion et de Madagascar permet de mieux contextualiser la visite papale. L'exercice proposé souhaite répondre à la question: "Qui relate quoi ?". En s'intéressant, ne serait-ce que sommairement, aux producteurs médiatiques de l'événement, aux montreurs (Dayan, Katz 1996), on tentera ainsi de participer à la compréhension de cette amplification médiatique (Quéré, 1997) bien particulière, et sans précédent en tout cas pour l'île de la Réunion, constituée par cette visite. Les deux îles partagent une partie de leur histoire (notamment coloniale), mais la situation des médias en 1989 dans chacune d'entre elles se révèle bien différente. Cette mise en contexte débutera ainsi par un regard sur l'évolution contemporaine de la presse réunionnaise jusqu'aux années 90. Puis on présentera un bref aperçu historique de la presse malgache depuis ses origines jusqu'à nos jours.

I - A la Réunion
Un contexte médiatico-politique figé

La presse réunionnaise peut être caractérisée jusqu'au début du XXe siècle comme une presse d'opinion aux titres nombreux (Caudron, 1990). Durant la première partie du XXe siècle, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, quarante-deux nouveaux titres sont dénombrés (Serviable et Técher, 1991). Deux d'entre eux émergent particulièrement, notamment en raison de leur longévité, Le Progrès (1914-1977) et le Peuple (1908-1958), tous deux quotidiens affichant des valeurs républicaines. - 21 -

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