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Communication et autonomie

De
327 pages
L'auteur, à la fois sociologue et réalisatrice de films sur les mouvements sociaux, nous propose un ouvrage particulièrement précieux pour comprendre à la fois les possibilités nouvelles offertes par les techniques de communication et les désordres dans les liens sociaux qu'elles engendrent.
Une histoire riche d'enseignements à l'heure de la montée galopante d'une nouvelle invention- l'internet - et de son corollaire : la diffusion massive des informations, des idées et des idéologies.
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COMMUNICA ET

TION

AUTONOMIE
Audiovisuel, technologies de l'information et changement social

AudioVisuel Et Communication Collection dirigée par Bernard Leconte
«CHAMPS VISUELS» et le CIRCAV GERICO (université de Lille 3) s'associent pour présenter la collection AudioVisuel Et Communication. La nomination de cette collection a été retenue afm que ce lieu d'écriture offre un espace de liberté le plus large possible à de jeunes chercheurs ou à des chercheurs confIrmés s'interrogeant sur le contenu du syntagme figé de «communication audiovisuelle », concept ambigu s'il en est, car si « l'audiovisuel» et, il faut entendre ici ce mot en son sens le plus étendu celui de Christian Metz - qui inclue en son champ des langages qui ne sont ni audios (comme la peinture, la photographie, le photo roman ou la bande dessinée), ni visuels (comme la radio), est, on le sait, mono directionnel contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l'on peut nommer « l'idéologie interactive », la communication implique obligatoirement un aspect multipolaire...

Déjà parus
Yannick LEBTAHI et Isabelle ROUSSEL-GILLET, Pour une méthode d'investigation du cinéma de Laurent Cantet, 2005. Jacques DEMORGON, Devenir des sociétés et sports, 2005. Bernard LECONTE, L'image et le corps, 2004. Virginie SPIES, La télévision dans le miroir, 2004. Jocelyne BEGUERY, Entre voir et dire: Image de l'Art à l'adresse des enfants, 2003. Érika THOMAS, Les Télénovelas entre fiction et réalité, 2003. Françoise SOURY LIGIER, «Parle petit, la télé t'écoute!: Le rôle de la télévision dans le langage des jeunes enfants à l'école maternelle, 2002. Fanny ÉTIENNE, Films d'art / films sur l'art: Le regard d'un cinéaste sur un artiste, 2002. Jocelyne BEGUERY, Une esthétique contemporaine de l'album de jeunesse. De grands petits livres, 2002. Maguy CHAILLEY, Télévision et apprentissages. Volume 1 : école maternelle, 2002. Bernard LECONTE, Télé, notre bon plaisir. Enonciation télévisuelle et pédagogie, 2002. Bernard LECONTE, Lire l'audiovisuel. Précis d'analyse iconique, 2001.

Yvonne Mignot-Lefebvre

COMMUNICA TI ON ET AUTONOMIE
Audiovisuel, technologies de l'information et changement social

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan UaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa - ROC

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9403-3 EAN:9782747594035

à Jean Rouch (1917-2005) Photo du Comité du film ethnographique

... mon cinéma est collectif car mes films sont basés sur la complicité totale des gens filmés, que je connais depuis
longtemps ...

Photo de couverture: Two men, two women, food gathering Détail d'une peinture sur toile, copyright June Forrester. June Forester fut l'une des premières artistes aborigènes d'Australie à reporter sur toile des peintures traditionnelles corporelles ou sur papier (vers 1970).

Ouvrages du même auteur (depuis 1979)
La société combinatoire: réseaux de pouvoir dans une économie en mutation, coauteur Michel Lefebvre, L'Harmattan, 1989. Les patrimoines du futur: Les sociétés aux prises avec la mondialisation, coauteur Michel Lefebvre, L'Harmattan, 1995. Les enseignements supérieurs États- Unis/France: Michel Lefebvre, éditions Adice, 2003. Le décrochage, co-auteur

Direction de numéros spéciaux dans la revue Tiers-Monde, publiés aux Presses universitaires de France (PUF) : - Audiovisuel et développement, juillet-septembre 1979. - 4 dossiers, sur A udiovisuel et développement et Femmes et développement, 1983-1984. - La sortie du travail invisible,' lesfemmes dans l'économie, avril-juin 1985. - Transferts de technologies de communication et développement, juilletseptembre 1987. - Technologies de communication et d'information au Sud,' la mondialisation forcée, 1994. - Les télévisions arabes à l'heure des satellites, Algérie, Égypte, co-direction Nicole Khouri, 1996. Direction et participation à des ouvrages collectifs - Éducation en Afrique: alternatives, co-direction Jean-Marie Mignon, Éditions Xavier Privat, 1980. - Direction d'un N° spécial de la revue Xoana, (îmages et sciences sociales), codirection Solange Poulet, sur Multimédias en recherche, nouvelles pratiques en sciences sociales, éditions Jean-Michel Place. 1999-2000. - Ouvrage collectif, sous la direction d'Armand Mattelart et de Gaëtan Tremblay, 2001, bogues, pluralisme et globalisme, GRICIS, Montréal, Les Presses de l'université Laval, 2003, article "Un bogue peut en cacher un autre..." . Collection SFSIC - INTERCOM - CECOD - Dossier complémentaire au N°li Tiers-Monde Effets des technologies de communication sur les identités culturelles, CECOD-SFSIC, mai 1988. - Coordination du dossier francophone de la conférence de l'AIERI, GuarujaSao Paulo (Brésil) Quelques avancées de la pensée francophone en sciences de la communication, SFSIC-CECOD, 1993. - Direction avec Margarida Kunsch de France-Brésil,' recherches récentes en sciences de la communication, Paris, SFSIC-INTERCOM, 1995. - Direction avec Margarida Kunsch et César Bolano, Les processus de globalisation et de mondialisation,' technologies, stratégies et contenus, Sào Paulo, SFSIC-INTERCOM, 1996. - Direction avec Margarida Kunsch de Pratiques culturelles, communication et citoyenneté, Actes du 4 èmecolloque franco-brésilien, Paris, SFSIC/CECODINTERCOM,1998.

À paraître du même auteur
En 2006, dans le prolongement de Communication et autonomie, un nouveau volume sera consacré à deux nouveaux paradigmes de l'an 2000: l'aprèsdéveloppement et l'aspect sélectif de l'accès aux technologies de la communication. Son titre: Les déserts de l'Internet et l'après-développement.

AVANT-PROPOS INCURSIONS BIOGRAPHIQUES

Donnons tout d'abord quelques points de repère relatifs aux années de formation afin d'expliciter la double passion que je ressentis précocement pour les pays du Sud, l'Inde et l'Afrique surtout, pour le cinéma, tous les cinémas auxquels j'ai ajouté la vidéo. Ces incursions biographiques ont pour fonction d'introduire les oppositions qui ont structuré ma pensée au cours de la période 1965-1976, décennie marquée par de multiples événements: le premier travail avec toutes les contradictions qu'entraîne la position de "coopérant" dans une structure administrative et de recherche, la découverte de l'Afrique du Nord et de l'Ouest, puis de l'Inde tant désirée où fut tourné le premier film; la poursuite aussi de la réflexion personnelle et universitaire à Alger, puis à Paris, avec Pierre Bourdieu. Le séjour à Alger a été le sésame qui m'a ouvert le Sud, tous les Suds. Mon premier contact avec une culture du "tiers-monde", au moment même où ce terme fut inventé par Alfred Sauvy l, se fit à Londres chez un oncle, Anil Dutt, fonctionnaire de l'ex-empire des Indes. TIvivait dans la nostalgie de son pays d'origine, ce Bengale lointain où il irait se retirer le jour venu. La grâce des femmes de la famille en saris de soie ou de voile de coton, tissés de couleurs subtiles et lumineuses, le parfum des agarbathis, le goût des épices, le son des tablas et des opéras de Tagore, les simples pujas de fleurs et de fruits des cérémonies religieuses hindoues, une profonde sérénité imprégnait tous les actes de la vie quotidienne. Ils ne me laissaient en rien deviner les réalités sociales que j'allais découvrir à Calcutta ou en Assam, beaucoup plus tard. Mais si l'Inde est multiple et foisonnante, j'ai pu connaître intimement quelques-unes de ses facettes, en particulier l'élégance

1 "Tiers-Monde", locution apparue le 14 août 1952 à chronique tenue par Alfred Sauvy dans L'observateur. mondes, une planète se terminait ainsi: "car enfin exploité, méprisé comme le Tiers-État, veut, lui aussi,

la dernière phrase dtune Cet article, intitulé Trois ce Tiers-Monde ignoré, être quelque chose".

et le détachement, que l'on retrouve associés à la pauvreté dans le très attirant Pather panchali du cinéaste bengali Satyajit Ray, film que je vis pour la première fois à Londres. Le raffinement était de leur côté et je n'étais qu'une petite adolescente, plutôt turbulente et difficile à former, dont l'individualisme se pliait mal aux normes du groupe. La socialisation partielle dans la civilisation indienne que je dois à ces vacances répétées et au port obligatoire du sari - cette pièce de tissu drapée à l'antique qui donne une toute autre conscience du corps - m'a permis de saisir l'importance du rapport interculturel, du respect et surtout de la curiosité dus aux visions du monde et aux modes de vie des autres cultures, en particulier non occidentales. Je pris une conscience définitive de l'extrême variété des cultures humaines, de la nécessité de les connaître et de l'urgence de préserver cette diversité. Après de nombreuses années de fréquentation assidue du Trianon Palace, cinéma aussi archétypique que celui de La dernière séance ou du Paradiso1, mais avec une programmation beaucoup plus éclectique, je passais de la boulimie à la dégustation, je devins cinéphile. Vers 16 ans, ma participation à la création du cinéclub d'Eaubonne, calme banlieue au nord de Paris, me fournit l'occasion de découvrir les grands du cinéma: Bergman, Vigo, Rossellini, Mizoguchi, Hitchcock, Renoir, Ford, Eisenstein, Lubitsch, Dreyer et tant d'autres; puis en plus récent: Godard, Rosi, Rouch, Antonioni, qui étaient disséqués par un public enthousiaste avec une joyeuse férocité. Les chefs d'orchestre de ces débats, souvent confus, étaient l'animateur local de la Fédération et ses invités, Jean Douchet ou Noël Simsolo, qui

1 La dernière séance, émission de Gérard Jourd'hui et Patrick Brion sur FR3, animée par Eddy Mitchell, programmant des actualités, dessins animés, publicités et longs métrages des années 50-60 dans le décor rétro d'un cinéma de quartier reconstitué. Cinéma Paradiso, comédie franco-italienne de Giuseppe Tornatore, 1988, évoque également la magie (et la nostalgie) du cinéma des années 50, avec Philippe Noiret dans le rôle du projectionniste d'une salle paroissiale aux confins de la Sicile.

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opéraient comme en pays de mission, en communiquant au public plus qu'une culture, une ferveur quasi mystique du septième art. L'on y voyait aussi parfois des images fortes qui évoquaient la guerre, la collaboration, la résistance, des événements déjà anciens mais d'une grande modernité quand ils étaient traités par Resnais dans Nuit et brouillard ou Hiroshima, mon amour. Mais le choc fut d'y entendre parler du grand problème du moment, la décolonisation de l'Algérie, d'une autre manière qu'à la maison: mon père, ancien résistant et capitaine de réserve, recevait de l'armée de nombreuses brochures de propagande que je regardais en secret avec des photos terribles montrant des enfants déchiquetés par les attentats des mystérieux fellaghas. Quand le modeste court-métrage J'ai huit ans de Yann Le Masson et René Vautier, construit à partir de dessins et d'interviews d'enfants algériens réfugiés en Tunisie, rescapés de la guerre totale des djebels, fut programmé au cinéclub, avec pour seule publicité le bouche-à-oreille, toute projection publique étant interdite, une étape était franchie: deux sources d'information visuelle contradictoires étaient brutalement confrontées: la version officielle des médias et les photos de l'armée française, d'une part, et celle, clandestine, diffusée par le film, venue des rebelles algériens soutenus par une poignée de militants et d'intellectuels, d'autre part. Mon choix fut inspiré à des degrés divers par la tradition héritée de la résistance maintenue vivante dans ma famille doublée d'une méfiance certaine vis-à-vis des autorités et par la référence au mouvement gandhiste qui avait libéré l'Inde du joug anglais. Le pas fut étrangement facile à franchir et à 17 ans j'adhérais au mouvement de la paix, engagement qui ne se démentit pas jusqu'à l'indépendance de l'Algérie. Dans le champ du cinéma, j'avais également découvert une chose importante qui ne devait s'actualiser que plus tard: la force potentielle du documentaire; comme un livre, le film peut devenir une arme dans un combat; il peut parfois efficacement véhiculer des témoignages et des documents; par une mise en scène efficace du réel, il suscite plus aisément l'émotion et l'adhésion. Cette première découverte des

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genres, fiction et documentaire, sera approfondie cinémathèque d'Alger et au cinéclub Algérie-France.

à

la

C'est probablement également à ce moment-là que germa l'idée d'un voyage en Algérie ou en Tunisie et plus largement d'une action de coopération avec le Sud. Cet élan, loin d'être encore réfléchi, n'était cependant pas inspiré par la simple recherche d'exotisme. Le tiers-monde apparaissait vers 1960 comme un véritable laboratoire produisant à jet continu des nations, comme le lieu où allaient être trouvés des nouveaux modes de vie s'appuyant sur des cultures retrouvées. L'écho persistant de la conférence de Bandung, en 1955, où 29 pays déjà indépendants du tiers-monde s'étaient engagés à obtenir la décolonisation des autres, se propageait sur tous les continents. Tous ces nouveaux pays en création ou en effervescence révolutionnaire, dont Cuba et l'Algérie en lutte constituaient les étendards, provoquaient l'enthousiasme d'une fraction importante de la jeunesse occidentale et lui inspirait le désir de participer au développement. J'entrais aux Jeunesses communistes un an avant l'indépendance de l'Algérie: un peu par opposition à mon père qui, engagé dans les FFI et ayant eu lors de la Libération des accrochages sérieux avec les FTP, était resté violemment anti-communiste ; et beaucoup par recherche de la justice sociale. Cette adhésion présenta l'avantage de me doter d'une formation marxiste sommaire mais suffisante pour acquérir le réflexe de prendre le parti de l'opprimé, avec des arguments plus percutants pour l'Occident que la non-violence monacale de Gandhi. De l'intouchable au prolétaire, mon parcours idéologique s'affirmait mais cet engagement adolescent et circonstanciel survécut de peu à la victoire. Adieu l'Union des jeunes filles de France, le Mouvement de la paix et enfin l'Union des étudiants communistes, cette célèbre DEC de la place Painlevé, à l'ombre de la Sorbonne, qui, revendiquant son autonomie par rapport au Parti, fut contrainte à l'éclatement. J'y restais jusqu'au bout, plus par solidarité que par réelle conviction et j'arrêtais pour plusieurs années tout engagement politique dans la mesure où aucun parti ne correspondait plus, à ce moment-là, à mes aspirations. Mes

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passions pour le tiers-monde et le cinéma se maintinrent, par contre, intactes. Comme exercice demandé par Jean Stœtzel, en première année de sociologie, une licence que j'avais choisie pour sa modernité et son approche critique, j'écrivis une longue autobiographie de l'avenir où la dimension tiers-monde était prédominante: après un séjour de deux ans en Tunisie, dans le cadre de la coopération, j'imaginais partir avec ma nouvelle famille, mari et enfants, une fille et un garçon, en Inde, me consacrer au développement rural de toute une région à l'est du Bengale, évidemment, et y rester jusqu'à la fin de mes jours. C'était un peu le projet de Mère Teresa mais décliné sur le mode laïque et substituant à la notion chrétienne de charité celle de self-reliance qui renvoyait au tout nouveau concept de développement participatif, très proche du gandhisme, de la non-violence et de la toute neuve, pour moi, autogestion. En 1965, le cours de Georges Bartoli sur l'exemplarité de l'autogestion yougoslave fut le point de départ d'une réflexion sur les modes d'organisation qui devait par la suite inspirer de nombreux films. Une fois obtenue la licence de sociologie, l'arrivée à Alger en ce brûlant mois de juillet 1965 me permettra de saisir ce moment unique: la naissance d'une Nation ou comment une colonie française de peuplement promue département français s'est métamorphosée en un pays dit en voie de développement, peuplé quasi exclusivement des anciens exclus de la citoyenneté, les Arabes et les Berbères. Une déception, néanmoins, la chute de Ben Bella dans la confusion du tournage de La bataille d'Algerl orchestrée par Houari Boumédienne. Brusque incursion de l'Histoire dans le cinéma le temps d'un coup d'État, les décors

1 Film de Gillo Pontecorvo, première co-production italo-algérienne qui obtint le Lion d'or au festival de Venise en 1966. Pendant le tournage, Houari Boumédienne profita des séquences de grand déploiement militaire pour prendre le pouvoir avec de vrais tanks (Encyclopédie Boussinot, Bordas, 1989).

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avaient masqué les vrais tanks; émousser mon enthousiasme!

malS il en fallait plus pour

La sociologie avait très probablement comblé la place laissée provisoirement vacante par la politique en me dotant d'une palette éclectique et souvent contradictoire de théories générales de l'organisation sociale, de méthodes scientifiques, d'un début de sens critique et surtout d'une attirance irrépressible pour les outils statistiques. Ces derniers bénéficiaient à mes yeux de toute l'aura quantitativiste de la vraie science, contrairement à l'approche théorique plus contestable parce qu'idéologique et politisée de mes trois maîtres à penser d'alors: Raymond Aron l'atlantiste, Georges Gurvitch l'ancien des Soviets, toujours sensible au marxisme malgré son hyperempirisme dialectique et enfin Georges Bartoli exaltant sans nuances l'autogestion yougoslave. Le contenu de la boîte à outils sociologique emmenée en Algérie comprenait Otto Klineberg La psychologie sociale et le racisme devant la science; Georges Gurvitch, le chapitre sur les paliers en profondeur du phénomène social total dans La vocation actuelle de la sociologie; Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle et La lutte des classes, nouvelles leçons sur la société industrielle, auxquels sont venus s'adjoindre d'autres auteurs trouvés sur place à caractère plus militant tels Aimé Césaire et Franz Fanon. Au contact de l'Algérie, certaines de ces certitudes fraîchement acquises il est vrai, et non encore éprouvées, mes études n'étant pas encore terminées - eurent tendance à s'effriter, notamment dans le champ de la psychologie sociale et des statistiques que je prisais si fort. Je fus affectée en septembre 1965 au centre d'orientation scolaire et professionnelle d'Alger, près du Jardin d'essais, pour y faire passer des tests psychotechniques à des adolescents, ce qui n'était pas précisément ma spécialité. Autre bizarrerie plus gênante celleci, les étalonnages permettant d'interpréter les résultats se référaient à la population non musulmane d'avant l'indépendance. La validité scientifique de ce travail me laissa perplexe; mais l'on me fit rapidement comprendre que la priorité était ailleurs: elle n'était plus dans l'orientation scolaire individuelle à base de tests, celle-là même que je pratiquais sur le tas et à mon corps défendant, 18

mais dans l'orientation de masse qui allait être mise en place sans tarder et à laquelle j'allais participer. La première promotion de conseillers d'orientation algériens (il n'y avait antérieurement que des cadres français), dont la plupart avaient combattu dans le djebel, restait néanmoins attachée en majorité à la conception antérieure de l'orientation centrée sur l'individu et ses aptitudes. Mais ils s'inclinaient devant l'urgence et le manque de moyens humains et financiers. Ce fut donc à cette œuvre que je m'attelais, avec deux autres conseillers et un dactylo débutant, tous algériens, dans une maison blanche et bleu outremer, la villa Marguerite, sur la route d'Hydra, entre palmiers et mimosas. Anciennement occupée par un bureau d'études psychotechniques, elle avait été ensuite réquisitionnée par l'OAS qui s'y livra à la torture pendant la bataille d'Alger.
J'avais 21 ans.

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INTRODUCTION

L'illusion

biographique

L'exercice que suggère la thèse sur travaux est plus périlleux qu'il n'apparaît à première vue. Il s'agit, en effet, de donner rétrospectivement forme et couleur, ordre et continuité à des recherches parfois disparates qui se sont succédé sur plus de vingt années, la moitié d'une vie professionnelle. L'enjeu est de parvenir à dégager une orientation générale, à donner du sens à cette aventure intellectuelle sans pour autant en voiler les difficultés, voire les impasses.
Ces recherches ont été conçues et réalisées dans des contextes historiques précis, qui parfois les ont surdéterminées et dans le cadre d'institutions particulières. Je vais donc devoir à la fois les dater et les recontextualiser sans les trahir, ni me trahir.

En 1997, c'est une entreprise risquée que de restituer la saveur du tiers-mondisme à son zénith, après la décolonisation, la fièvre révolutionnaire des années 60-70, le passage au socialisme, rapidement remis aux normes du libéralisme avec les plans d'ajustement structurel de la Banque mondiale, pour entrer finalement dans cet "entre-deux" dont parle Edgar MorinI, sans projet sociétal, où le tissu social se déchire tandis que se défont les conquêtes ouvrières. De même la foi naïve des pionniers de l'audiovisuel, des télévisions nationales ou proprement éducatives ou même des militants, sur la capacité de l'image à véhiculer et transférer des connaissances aux publics les plus variés peut-elle faire sourire. Mais pareille illusion, si illusion il y a, continue sporadiquement à alimenter de nouveaux projets européens et français bien que dans un contexte économique, social et technologique radicalement différent2. Néanmoins, après de multiples expérimentations,

1 Débat à la rete de l'Humanité 12/09/1993. 2 nCréation d'une chaîne éducative" in Le Monde, 27/08/1993 ; programmation en mars-avril 1994 de Télé emploi, à titre expérimental pour trois mois et enfin

menées parfois de manière rapide et brouillonne, le doute a eu tendance à s'installer sur les apports cognitifs de l'image alors que la recherche n'en est encore qu'à ses débuts et que les besoins de formation vont sans cesse croissant. À la fulgurance des premières années a succédé, vers 1980, la société combinatoire où se répondent spéculation et exclusion, dans le cadre d'un libéralisme exacerbé qui fait éclater les dernières protections. La déréglementation de l'audiovisuel laisse, par ailleurs, de moins en moins de place aux enquêtes et aux films réellement indépendants. Les recherches présentées ici ont été menées depuis plus de vingt ans sur les applications de l'audiovisuel aux phénomènes d'innovation et d'exclusion sociale avec, comme disciplines de référence, cinéma, sociologie et sciences de la communication. Elles s'inscrivent dans le cadre plus général de l'évolution rapide de l'image animée, en particulier la vidéo, dans ses techniques comme dans ses usages. Des techniques nouvelles ont surgi, CD-ROM, multimédias, réseaux tels qu'Internet, lesquels demandent aussi une pratique et une réflexion approfondies. C'est donc un parcours que je vais présenter, une série d'entrelacs entre l'histoire, la grande, celle des mouvements sociaux et des techniques et la mienne, celle du parcours biographique. J'ai choisi, après hésitation, de respecter la chronologie, ce qui facilite la périodisation des idées, des techniques et des productions audiovisuelles. Ainsi, fondé sur un parcours, ce travail, permet d'aborder les évolutions ou les mutations des idéologies, des formes de développement économique, des projets de société. Lors de mes premières recherches, je m'attendais, sans vraiment le formuler ainsi, à une certaine cohérence dans ces évolutions: il me semblait qu'un ordre toujours plus élaboré devait s'installer dans les sociétés,
création de la Cinquième enseignement à Poitiers. chaîne en janvier 1995. Relance du télé-

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que la cohérence des relations entre communautés allait se renforcer. Certes des reculs locaux étaient toujours possibles mais la sagesse des peuples irait en s'imposant. Or il me faut faire d'autres constats. De nouveaux désordres apparaissent, des situations sociales paradoxales surgissent dont il est difficile d'anticiper les caractéristiques tant elles semblent défier le sens commun. J'en citerai seulement quelques-unes relatives à la communication, tout en mettant l'accent sur le fait que, dans ce domaine, tout est accéléré, précoce et contribue à précipiter les changements de société.

Sept paradoxes
Je me contenterai d'énumérer sept paradoxes mais la liste pourrait être beaucoup plus longue: Premier paradoxe, l'omniprésence de la télévision dans les loisirs de tous les peuples qui y ont accès et la quasi-absence de l'utilisation de l'image dans la recherche en sciences sociales. Deuxième paradoxe, des millions de cassettes vidéo et de multimédias servent de support aux copies de films, notamment de fiction, alors que les médiathèques restent rares, notamment dans les établissements scolaires et universitaires. Troisième paradoxe, un discours intense s'est construit sur l'impact des images dans la transmission des connaissances mais les pratiques pédagogiques correspondantes ont eu plutôt tendance à stagner; une relance est actuellement en cours grâce aux succès remportés par le télé-enseignementl et la cinquième chaîne.

1 Sur le fonctionnement du centre national d'éducation à distance, cf. Jacques Perriault, "La fonction de subsidiarité appliquée à la politique technologique européenne", in colloque "Espaces européens", CNRS, in Comparaisons

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Quatrième paradoxe, les recherches sur les multimédias, sur les banques de données et plus généralement sur le traitement de l'information sont très avancées et se multiplient, mais elles visent essentiellement les applications destinées au grand public, estimées seules rentables; c'est le quasi-désert en France dans la recherche relative à des usages plus prospectifs, par exemple en pédagogie et en sociologie. Notons qu'aux États-Unis de nombreuses expérimentations scolaires ont lieu à partir de sites Internet. Cinquième paradoxe, il existe d'énormes possibilités de diffusion de l'image à faible coût mais ces potentialités ne sont pratiquement plus utilisées dans les pays du Sud, les satellites servent essentiellement à la retransmission d'images de télévision venues du Nord, émissions de distraction et actualités. Moins chers que le papier, l'écrit et l'image électroniques sont sous-utilisés; une relance est néanmoins prévue pour les universitaires du Sud avec Internet (UNESCO et structures francophones AUF). Sixième paradoxe, les supports d'information constituent des outils très puissants pour le transfert de connaissances et d'idées et peuvent s'inscrire dans des politiques de développement; mais la fragmentation de la planète avec l'entrée, pour les pays du Nord, dans un système d'exclusion à plusieurs vitesses, et, pour le Sud, l'évolution vers des sociétés segmentées, où nationalismes et intégrismes renaissent, aboutissant à de multiples rejets. Septième paradoxe, l'on est frappé par le contraste qui existe entre la faiblesse actuelle des institutions et l'importance des enjeux de l'image, faiblesse qui entraîne, par défaut, l'application des lois du marché à des secteurs dans lesquels on est contraint de réglementer, tels qu'éducation, recherche et formation.

internationales, 1994. Consulter aussi, Jacques Perriault, Un accès au savoir dans la société de l'information, Actes des premiers entretiens internationaux sur l'enseignement à distance des 25-27/10/1995, Poitiers, CNED, 1996 et Jacques Perriault, La communication du savoir à distance, Paris, L'Harmattan, 1996.

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Nous sommes passés en quelques années du registre des utopies généreuses - le village global de Mc Luhan, la vidéocommunication et le nouvel ordre mondial de l'information et de la communication de Sean Mc Bride - à celui d'un réalisme sans projets: dans la société mosaïquée d'aujourd'hui, seul est encore servi largement et gratuitement, ou presque, le brouet télévisuel commun; mais, pour les nouvelles machines à communiquer se creusent les inégalités d'accès. Quant à l'ex-tiers-monde, il est de plus en plus oublié. Ces paradoxes permettent de prendre conscience de l'épaisseur historique qui va de 1960, période de la décolonisation mais aussi de laflower power generation aux États-Unis, jusqu'aux années 90. Quels rôles multiformes et complexes ont pu être joués par la technologie vidéo, sous ses différents modes: vidéocommunication, vidéo militante, vidéo sociologique, vidéo-art, vidéo psychanalyse, vidéo formation... Quels espoirs fondait-on sur l'image et quelles fonctions, quels pouvoirs lui étaient attribués? Il faut pour cela réévoquer l'humanisme foncier qui caractérise les années 60, assorti d'un vigoureux optimisme: la libération des peuples opprimés, l'apparition de nations nouvellement indépendantes, la prise de conscience d'une nouvelle terre plus solidaire. Une vision rousseauiste et marxisante imprégnait les esprits inspirant une conception du progrès social, volontariste certes, mais entraînée par un courant irrésistible. Une autre révolution s'était faite en douceur, d'après Mc Luhan, le passage de la galaxie Gutemberg à la galaxie Marconi et dans ce monde nouveau intercommunicant, bruissant des messages sonores et visuels émis par les différents peuples et individus, tout pouvait être partagé: le village global était une utopie réalisable! L'exercice de mémoire et aussi d'histoire entrepris ici n'est pas facile. TI faut dans la mesure du possible éviter les pièges de l'autobiographie, laquelle donne trop souvent un sens rétrospectif à des événements vécus sur le moment d'une toute autre manière, ou tend à attribuer une position centrale aux actions que l'on a personnellement menées. Tout narrateur reconstitue le passé à partir de son présent et les faits sont réinterprétés en fonction de ce 27

qui lui importe dans ce présent même. Sans pouvoir complètement échapper à ces défauts, j'ai tenté d'éviter néanmoins les pièges les plus évidents, les évolutions techniques étant plus prévisibles, tout compte fait, que celles des sociétés; je pense notamment à l'Afrique de l'Ouest, à l'Algérie, à l'URSS, à la Yougoslavie. .. Mes recherches se sont inscrites dans une période historique marquée par l'évolution accélérée des techniques d'information et par plusieurs mouvements forts relatifs aux idées, aux pratiques sociales et à leur articulation réciproque. Ces mouvements ont été caractérisés par des problématiques, des ouvertures et des limites qui ont fortement influencé les travaux en sociologie. Il m'a semblé indispensable d'en rappeler les grands traits et d'esquisser, dans cette introduction, les orientations de mes recherches.

Tiers-monde, développement et vidéocommunication
Le mouvement social s'est très vite partagé: pendant que la révolution des fleurs sur fond d'émeutes raciales continuait aux États-Unis et allait gagner l'Europe où triompheraient en 1968, à Paris, les valeurs anti-autoritaires, de nombreux jeunes cherchaient ailleurs de nouvelles valeurs, en Inde, en Amérique latine. Beaucoup voulaient, par-delà la quête spirituelle, aider les nouvelles nations à se développer. Dans une première phase, à partir de 1960, de nombreux projets audiovisuels importants, diffusés notamment par ondes hertziennes ou satellite, ont été lancés, dans le secteur de l'éducation afin de scolariser, avec la rapidité et l'efficacité de l'image, des dizaines voire des centaines de milliers d'élèves. Des cours de formation des maîtres et de vulgarisation agricole étaient également dispensés. Ces projets menés en Afrique, en Amérique latine et en Océanie, n'ont connu d'équivalent d'une telle ampleur dans aucun pays de l'OCDE et ont été financés principalement par l'aide bilatérale et internationale. Certains ont été poursuivis, comme en Inde, où SITE - programme d'éducation rurale par

satellite - existe encore de nos jours; la plupart ont été abandonnés
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pour des raisons le plus souvent extra-pédagogiques. Les moyens de communication de masse étaient alors souvent considérés comme une force très directe et très puissante pour le développement, comme le souligne Everett Rogers l, de l'Université Stanford, lequel constate que cette conviction est battue en brèche par de nouveaux concepts du développement, apparus en réaction à l'ethnocentrisme occidental: développement autocentré, autodéveloppement. Ceux-ci supposent un processus plus complexe que la simple réception et exigent des recherches de terrain plus approfondies. Dans une deuxième phase, à partir de 1970, les projets changent d'objectif et sont également beaucoup plus modestes, du moins dans leurs ambitions sinon dans leur coût financier. TI ne s'agit plus de scolariser tous les enfants d'un pays en dix ans, comme en Côte d'Ivoire, mais de réveiller les forces vives d'un groupe de villages, d'une communauté afin de déclencher la réflexion nécessaire au développement. C'est dans ce contexte extrêmement favorable que la vidéo légère sort des limbes. La vidéocommunication allait élaborer des méthodes originales d'intervention: à travers le visionnement collectif et répété des bandes filmées, allait s'amorcer le processus d'interaction; les acteurs pourraient enfin prendre conscience de leur identité collective, de leurs propres potentialités et des possibilités qui leur étaient offertes. L'on peut noter que ces deux périodes s'ajustent très étroitement aux premières décennies du développement des Nations unies, la première étant celle du décollage et du rattrapage des pays riches et la deuxième celle des besoins essentiels et de la priorité donnée aux plus pauvres, sous l'impulsion de Robert Mc Namara de la Banque mondiale, après les premières déceptions du développement et la famine africaine de 1973. En fait, cette

1 Everett M. Rogers, "New perspectives on communication and development, overview and Communication and development, the passing of the dominant paradigm" in Communication research, vol. 3, N° 2, avril 1976.

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coïncidence n'en est pas vraiment une, puisque nombre de projets novateurs étaient alors financés par l'aide internationale, laquelle recrutait ses agents dans les meilleures universités où la contestation n'était pas éteinte. Experts en développement, tout comme fonctionnaires de l'ONU et des aides bilatérales, provenaient le plus souvent des mêmes filières éducatives. Par-delà ces convergences institutionnelles, l'on ne peut ignorer toute une réflexion qui articule développement endogène et vidéocommunication. Différentes typologies ont été faites concernant les usages de la vidéo et plus largement des médias alternatifs en vue du développement; j'en ai sélectionné une, la plus récente, car elle tient compte d'un grand nombre de cas recensés sur deux décennies dans les trois continents 1. Le point de vue retenu est celui du degré d'extériorité de l'équipe de réalisation: les quatre premières approches sont externes par rapport à la population et poursuivent des objectifs propres, liés ou non au projet de développement. Les résultats en sont: vidéos documentaires et reportages sur le développement; vidéos éducatives pour le développement social; vidéos de relations publiques vis-à-vis des ONG; enfin vidéos artistiques d'avant-garde sur le tiers-monde. Les deux autres approches concernent des démarches centrées sur la population ou provenant directement de son initiative. Les résultats en sont: des documentaires sur le développement, traités du point de vue des participants eux-mêmes ou mettant la vidéo au service du groupe lui-même. Cette dernière approche, de loin la plus valorisée, constitue le but ultime affiché par tous les communicateurs, mais elle reste rare, sauf en Amérique latine: la vidéo, prise en charge par des

1 Nancy Thede et Alain Ambrosi, Petits écrans et démocratie, vidéo légère et télévision alternative au service du développement, Paris, Syros Alternatives, 1992, pp. 52-57.

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membres de la communauté, assure alors des fonctions diverses: former des animateurs, promouvoir des actions au plan local, dialoguer avec des groupes similaires, exprimer des griefs auprès des autorités (les fameuses lettres paysannes, notamment au Pérou), renforcer les initiatives et les projets existants, diffuser éventuellement dans un circuit alternatif de communication, voire même, si c'est possible, dans les medias, certains produits d'intérêt régional et national. L'une des premières remarques que l'on peut faire devant l'inventaire et le classement des expériences est qu'il ne suffit pas de passer des médias de masse aux médias alternatifs pour changer les rapports développeurs/développés et en fmir avec les rapports de pouvoir. Le projet de vidéocommunication peut être facilement détourné de son but et viser, par-delà les paysans, des publicscibles plus prestigieux: décideurs, bailleurs de fonds. .. Par ailleurs la maîtrise de la vidéo, présentée comme accessible à tous, n'en reste pas moins délicate à acquérir et n'intéresse pas tous les membres du groupe.

Années 1970, mouvements et pratiques vidéo
Vidéo. Proposition de définition:

sociaux

Au sens le plus large, désigne l'ensemble des techniques relatives à l'image électronique (enregistrement, mémorisation, trucages, montage et diffusion),. dans un sens plus restreint, le terme vidéo renvoie aux nouvelles techniques apparues au cours des trente dernières années (magnétoscopes et caméras portables, effets spéciaux et images de synthèse),. une dernière acception enfin, concerne les modes de production et les pratiques visant à utiliser de manière optimale les caractéristiques spécifiques de ces

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nouvelles techniques, télévision].

dites légères, par opposition

à celles de la

En France, les toutes premières apparitions de la vidéo légère, avec Godard, en mai 68, ont été perçues comme représentant plus qu'une coïncidence. Pendant dix ans, pratiques et usages de la vidéo ont été liés aux mouvements sociaux contestataires, y compris à l'intérieur des institutions socio-éducatives qui répondaient à des demandes nourries. Innovation technologique et innovation sociale apparaissaient alors indissolublement liées. Des approches longitudinales de l'évolution des technologies de communication montrent à quel point c'est dans la phase expérimentale où tous les possibles sont encore ouverts que les usages sont les plus variés. Progressivement, la technologie, grâce à l'apport de "développeurs" le plus souvent bénévoles, atteint sa forme définitive, celle que modèle la stratégie aval des constructeurs visant à atteindre le grand public. Ainsi le microordinateur Macintosh, autoproclamé, à sa sortie, "révolutionnaire" et disposant de zélateurs enthousiastes qui pensaient mener une guerre idéologique par logiciels interposés contre Big Blue, symbole de l'aliénation et des systèmes informatiques totalitaires, se retrouve-t-illié à ce même mM, une fois la maturité venue. L'on constate le même phénomène avec les nouveaux services de télécommunication, où l'on est vite passé des premiers essais de messagerie conviviale de type Gretel au minitel rose et aux services lourdement taxés. Mais à chaque fois, cependant, le délai de mise au point se raccourcit et les candidats développeurs sont désormais plus technologues que militants. Dernier exemple actuel, la réussite d'Internet se fait aux dépens des hackers (développeurs informaticiens liés à la contre-culture américaine) qui en ont conçu les usages et, à terme, au profit des entreprises.

1 J'avais proposé cette définition dans le cadre d'une encyclopédie du cinéma avec un rapide historique, à la rubrique Vidéo, in Encyclopédie Roger Boussinot du cinéma, Paris, Bordas, 1989, p. 1696.

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