Communication et modernité sociale

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Ce livre est né de discussions sur les besoins des étudiants de la formation doctorale en communication de Yaoundé, et l'opportunité de faire connaître à un plus vaste public les objectifs d'une formation en ce domaine. Répondant au départ à des objectifs très didactiques, il a pris la forme d'un échange de questions et de réponses, qui tentent de situer la place de la communication dans la modernité sociale, à l'usage de cadres et de praticiens de la communication sociale.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296452671
Nombre de pages : 209
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Communication et modernité sociale

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions
Lucienne CORNU, Parina HASSANALY et Nicolas PELISSIER, Information et nouvelles technologies en Méditerranée, 2010. Gloria AWAD, Ontologie du journalisme, 2010. Marc HIVER, Adorno et les industries culturelles. Communication, musiques et cinéma, 2010. Françoise ALBERTINI & Nicolas PELISSIER (dir.), Les Sciences de l’Information et de la Communication à la rencontre des Cultural Studies, 2009. Patrick AMEY, La parole à la télévision. Les dispositifs des talkshows, 2009. R. RINGOOT et J. P. UTARD, Les Genres journalistiques, 2009. Agnès BERNARD, Musées et portraits présidentiels. Les sens cachés, 2009. Sébastien GENVO, Le Jeu à son ère numérique : comprendre et analyser les jeux vidéo, 2009. David BUXTON, Vulgarisateurs, essayistes, animateurs. Interventions et engagements médiatiques en France depuis les années1980, 2009.

Laurent Charles Boyomo-Assala Jean-François Tétu

Communication et modernité sociale
Questions Nord/Sud

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54087-3 EAN : 9782296540873

INTRODUCTION
Que deux auteurs aient choisi la forme de l’entretien pour écrire la communication afin d’en explorer les contours forcément flottants étonnera sans doute plus d’un. Cet étonnement sera plus intense encore lorsqu’on découvrira que lesdits auteurs ne s’inscrivent a priori dans aucune des théories de la communication qui se veulent générales : paradoxalement en effet, le succès de la notion de « communication » a surtout accru son opacité. En outre, la forme discursive de l’interview, issue de pratiques médiatiques et journalistiques non académiques, se prête assez difficilement à l’élaboration théorique et épistémologique, qui sous-tend pourtant les échanges qui suivent. On devrait donc commencer par dire que ce petit ouvrage est un jeu de rôle qui dans sa forme se dissimule derrière un double brouillage : celui de la fidélité à une amitié à la fois intellectuelle et humaine dans les parcours et les trajectoires sociales de l’un et de l’autre et, sûrement, une complicité intellectuelle à la recherche de son accomplissement. Mais ce jeu de rôle semble aussi recouper le paradigme de la division du travail intellectuel qui fonde les relations entre le Nord, producteur d’idées, et le Sud qui en serait le réceptacle. Cela pourrait conduire à un malentendu qu’il faut dissiper. Aussi dois-je affirmer d’emblée que ce brouillage n’éclipse pas la conviction des deux auteurs, dont je confesse les aperceptions idéologiques, que la communication est porteuse de libération sociale. C’est cette commune conviction en tout cas qui est à l’origine de cet opuscule, dont la prétention n’est pas d’apporter d’abord une connaissance nouvelle de la communication mais de souscrire à un devoir d’amitié, par le témoignage d’un engagement scientifique. Devoir d’amitié, certes, mais aussi devoir intellectuel. Nous en situerons le commencement en divers endroits : la mission d’enseignement effectué en 2002 à Yaoundé par Jean-François Tétu, professeur des Universités à Lyon 2 et qui a permis la création d’une unité de formation doctorale à l’Ecole supérieure des sciences et techniques d’Information et de la Communication 5

de l’Université de Yaoundé 2, suivie – pour moi -de missions d’enseignement et de participations à des colloques et à des jurys de soutenance de thèse de doctorat à Lyon 2 et 3 et à Grenoble 3. Ces échanges ont contribué à fonder une communauté d’intérêts et d’idées dont ont découlé l’ensemble des développements académiques et le rayonnement international de l’Esstic, avec la possibilité pour de nombreux étudiants issus de l’UFD de soutenir des thèses de doctorat à Lyon 2, et de densifier l’équipe pédagogique de cet établissement. Le mérite en revient, bien sûr, à Jean-François Tétu qui a su donner à cette collaboration l’appui institutionnel dont elle avait besoin . Ses développements marquent également son évolution heuristique et épistémologique, depuis les premiers travaux descriptifs et normatifs des années 80 inscrits dans la problématique générale du développement des nations, jusqu’aux analyses plus critiques de la société et des pratiques sociales, plus susceptibles de fonder les conditions d’une pensée communicationnelle rationnelle et émancipatrice. Il n’est pas jusqu’aux formes de recherches socio-anthropologiques actuelles qui ne subissent l’impulsion de ce mouvement intellectuel initié certes avec le basculement de l’ancienne Ecole Supérieure Internationale de Journalisme de Yaoundé (ESIJY) à l’Université. Nos échanges, tantôt en France, tantôt en Afrique, ont leur origine sur la terre africaine, dans une perspective simple, et bien limitée, le développement d’un département de recherches à l’ESSTIC. Mais il convient de le situer d’abord au sein du « grand récit de la modernité » dont le développement de l’Afrique, y compris scientifique, est un avatar. On pourrait dire que ce grand récit commence, pour l’Occident, en 1784, lorsque Kant écrit son fameux article « L’idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolite ». Cet article, strictement contemporain de l’article « Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? » auquel J.F. Tétu se réfère fréquemment, a probablement une importance qu’on a tendance à oublier. Kant y développe, à l’aube de la colonisation, trois principes essentiels pour comprendre comment l’Occident a pensé la modernité, au nom d’un universalisme qui lui a longtemps assuré sa bonne conscience. L’humanité est « une », elle est susceptible de « progrès », et son moteur est la « raison ». Cela pouvait caractériser le système démocratique de l’État-nation européen, mais cela a aussi fondé pour longtemps le système 6

international. L’époque de la colonisation a été caractérisée en effet par un discours civilisateur dont la légitimité reposait sur l’idée de faire passer des peuples « enfants » à l’âge adulte, celui de la citoyenneté, de la démocratie, et d’une société des nations. Le modèle kantien a donc été utilisé non pas pour ce qu’il était, une idée régulatrice susceptible d’animer l’action des sociétés occidentales sur elles-mêmes, mais comme le support légitime des visées impérialistes des puissances occidentales, l’universalisme revendiqué par Kant devenant le moyen de masquer les inégalités entre les États, et de dénier l’apport et la diversité des traditions étrangères à la culture occidentale. Puis, précédant le moment des indépendances nationales, dès la rédaction de la charte des Nations Unies, un second récit de la modernité apparaît, celui qui met en exergue le principe de l’autodétermination des peuples, fondé sur le principe de l’égalité des droits des peuples. Ce second principe est fortement lié au premier parce qu’il signifie que cette autodétermination marque la réussite des peuples colonisés qui ont appris de leurs dominateurs les valeurs de la modernité. Leur « émancipation » en serait la preuve. Il constitue donc, paradoxalement, une poursuite de l’impérialisme par d’autres moyens, comme le montre chaque jour le poids de grandes puissances industrielles occidentales dans l’économie réelle des pays qui, voici un demi-siècle, purent devenir « indépendants ». Un troisième récit a surgi plus récemment, apporté par la mondialisation. La mondialisation, en effet, a conduit à une redéfinition des espaces politiques et, ici ou là, à une véritable érosion de la souveraineté nationale comme le montrent au moins les diverses « communautés » (économiques d’abord) qui ont vu le jour entre pays souverains. La conséquence en est une substitution, qui voit l’idée de gouvernement s’amenuiser au profit de la « gouvernance ». La communication est directement impliquée dans cette évolution, d’une double façon ; d’abord parce qu’elle est indispensable à la construction d’une identité, ensuite parce qu’elle est le moteur des médiations qui permettent la réussite ou l’échec de ce « progrès » de la modernité. Or les multiples conflits qui déchirent les peuples africains depuis les indépendances montrent en particulier qu’au récit de l’indépendance nationale s’oppose celui des identités ethniques. Une grande part du discours africain 7

depuis un demi-siècle porte sur la critique des frontières héritées des empires, du jeu des puissants dans l’accroissement des tensions inter-ethniques, et des pratiques clientélistes qui en découlent. L’enjeu est ici celui de la constitution d’une communauté de citoyens susceptible d’englober, et non d’opposer les identités ethniques. Il reste que la modernité a doté les jeunes États d’une dimension émancipatrice indéniable. Ce pourquoi une interprétation simplement impérialiste de leur histoire contemporaine serait terriblement réductrice. Le présent ouvrage participe de cette ambition qui vise à élaborer une critique de la raison et de la civilisation telle qu’envisagées en Occident à travers, notamment, la conscience de son impuissance pratique et de son inaptitude à penser l’univers, et en particulier l’Afrique. Le jeu de questions-réponses auquel nous nous livrons ici est donc d’abord un jeu d’échange d’idées, de propositions. C’est un jeu de communication dans lequel celui qui répond est déjà celui qui pose des questions et vice-versa, dans un double écho qui impose à l’un d’écouter l’autre parlant en s’invitant lui-même à parler en écoutant. Comment assouvir cette ambition ? A cette question, il m’a semblé qu’il fallait tout d’abord inviter Jean François Tétu à repenser la communication. L’on sait que dans son ouvrage « Penser la communication », Dominique Wolton fonde l’hypothèse de la double dimension fonctionnelle et normative de la communication. Il est nécessaire d’en rappeler ici les développements essentiels : « Je ne crois (..) pas plus à l’évènement de la société de l’information et de la communication, que je ne crains l’installation du pouvoir totalitaire d’une société de communication organisée sur le modèle du Big Brother. Tout simplement parce que les contradictions entre l’idéal et la réalité sont suffisamment fortes pour briser les promesses d’une société irénique, ou les stratégies d’un pouvoir totalitaire communicationnel. -Il n’y a jamais eu un eden de la communication qui se serait ensuite dégradé en autant d’intérêts et de mensonges. Il existe, au contraire, depuis toujours, une ambivalence entre les deux significations de la communication. Et même si les progrès 8

techniques et les besoins de communication sociale renforcent aujourd’hui les dimensions de la communication fonctionnelle, par rapport à la communication normative, il n’y a pas de recouvrement de la seconde par la première. Ou, pour le dire en d’autres mots, il peut y avoir, avec la communication, de la domination, mais pas d’aliénation. L’aliénation supposerait la disparition du libre arbitre, donc de cette fameuse capacité critique liée au statut du citoyen. La domination renvoie en revanche à l’expérience de chacun : la communication peut être l’occasion d’un rapport de pouvoir, ou de violence, dans les relations privées ou sociales, mais il est toujours possible de la critiquer ». L’objectif de ce livre n’est pas de démentir la thèse de Wolton, mais d’en proposer le dépassement à partir d’une idée centrale : cette forme de liberté que D. Wolton voit dans la communication comme indissociable de son pouvoir de domination, n’est pas ontologique, mais relève plutôt d’une construction politique. Autrement dit, il ne faut pas attendre une liberté qui serait inhérente à la communication comme condition d’assomption de la citoyenneté. Bien au contraire, le travail de production du citoyen propre à la démocratie est d’abord un travail sur la communication, qui ne soit pas simplement la production de nouvelles conditions de production résultant par exemple des technologies de l’information et de la communication, mais l’instauration de nouveaux rapports de production à rebours du capitalisme classique. Notre posture est donc assez proche de celle de l’Ecole de Francfort, mais ne se confond pas avec elle. En somme, si nous sommes convaincus, avec ce courant intellectuel allemand, que la croissance des industries culturelles et la multiplication des techniques de communication relayent la domination des grands groupes industriels et contribuent à la déstabilisation des équilibres sociaux, culturels et politiques, nous considérons que l’émancipation sociale est conditionnée par la capacité des peuples à penser une communication qui les libère des rapports de production induits par la société de consommation. Or pour l’Ecole de Franckfort, le concept de communication connaît une rupture entre deux générations de l’après-guerre : celle de la Dialectique de la raison, représentée par Horkheimer et Adorno, 9

d’une part et celle d’Habermas d’autre part. Pour les auteurs de la Dialectique de la raison, la communication se réduit à la forme instrumentalisée du langage, et par extension, la chute de la culture dans la marchandise, favorisée par les développements techniques : « la rationalité technique est la rationalité de la domination même. Le terrain sur lequel la technique acquiert son pouvoir sur la société est le terrain de ceux qui la dominent économiquement ». La rationalité technique est le « caractère coercitif » de la société aliénée. Ainsi, la communication de masse, visant l’uniformité des relations entre les hommes, produit l’isolement, en ce sens qu’elle constitue une substitution fallacieuse à une solidarité par avance réprimée par l’univers réifié à laquelle elle appartient. Dans les travaux de Horkheimer et Adorno, la critique de la communication s’inscrit dans le cadre général de la critique de la réification, en tant que processus par lequel le langage se transforme en fétiche marchand. « Ce qui relève des ressources expressives du langage, de sa puissance mimétique, en particulier dans l’art, ne se laisse pas expliquer sous les catégories de la communication ». A ce propos, soulignent Yves Cusset et Stéphane Haber (2002, 12), on ne sait si, dans cette critique souvent allusive, les auteurs visent directement la fonction de communication du langage qui serait considérée comme inauthentique au regard de sa fonction mimétique, ou la perversion de cette fonction à travers son instrumentalisation par les médias de masse. Le développement actuel des techniques d’information, sur quoi repose aujourd’hui la mondialisation, impose de ne pas oublier cela : sous les apparences de rationalité d’un monde de plus en plus organisé par la technologie, le mode d’organisation de la société, en un renversement radical de la rationalité, au lieu de libérer l’homme, l’asservit. Pour Habermas au contraire, une telle critique est sans fondement si elle n’éclaircit pas les conditions d’une communication réussie et non fallacieuse. La communication ne peut pas être critiquée comme telle, pense-t-il, mais seulement comme une pathologie (aliénée) ou pseudologique (mensongère) soumise à une logique instrumentale qui n’est pas la sienne propre. Il suppose ainsi qu’il existe une dimension fondamentalement communicationnelle de la pratique du langage, son telos, qui ne se confond pas avec lui, mais que cette dimension en constitue la fin 10

et non le moyen. Tout usage réussi du langage implique donc l’accord d’un interlocuteur réel ou virtuel et ne peut viser une signification qu’en visant en même temps une entente quant aux conditions de son émission. La pragmatique universelle d’Habermas vise donc à montrer le fait communicationnel élémentaire présent dans tout usage du langage par la médiatisation duquel les relations sociales sont à comprendre comme des actions communicationnelles plus ou moins réussies. Les succès communicationnels sont donc chez Habermas une condition de reproduction symbolique de nos sociétés, l’entente réussie étant visée par l’usage ordinaire du langage, mais en même temps toujours manquée parce qu’elle ne cesse d’inférer avec des impératifs extérieurs issus des systèmes de l’argent et du pouvoir. Comme Godelier, Althusser, Lévi-Strauss ou Lacan, Foucault y voit « un système complexe de restrictions », chaque société instaurant, selon lui, un « ordre du discours » inséparablement formé de procédures de contrôle des discours eux-mêmes, lesquels sont soumis à des principes de raréfaction, d’exclusion, de partage entre le vrai et le faux, bien sûr, mais aussi à des procédures d’assujettissement des sujets parlants : les discours « institués » distribuent les rôles, fixent les qualifications, ordonnent l’écoute. Nous croyons donc aussi que penser la communication c’est avant tout s’engager dans une critique des systèmes conduisant à l’instrumentalisation et à la colonisation du monde vécu qui est le sol de la communication ordinaire. Cela nous conduit tout naturellement à une revalorisation de la communication, d’abord dans sa dimension langagière, puis dans ses dimensions sociales, morales et politique. Dans la mesure où la reproduction de la société passe par la communication, c’est la connaissance du rapport d’assujettissement que vivent souvent inconsciemment les sujets de la communication et la prise de conscience de son emprise sur le monde vécu qui peuvent ouvrir au dévoilement de nouvelles formes d’intersubjectivité. Reprenant le fil du raisonnement habermassien, mais éclairé de l’analyse foucaldienne de l’ordre du discours, la perspective que défend ici J-F. Tétu permet de mieux élucider la critique du monde vécu qui assure l’instrumentalisation de la communication par les médias de masse, en la liant à celle du

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système qui la soumet en priorité à des critères de succès marchands. L’ordre dans lequel nous soutenons cette idée n’est pas linéaire. Pour éviter d’en faire une thèse centrale, nous avons choisi de ne pas entamer notre discussion autour d’une nouvelle épistémologie de la communication. Aussi ouvrons-nous l’entretien par une exploration des mondes vécus en trois étapes qui examinent l’une de ses formes les plus instrumentales, le journalisme : le discours des journalistes sur eux-mêmes, le paradigme qui fonde la profession et qui se joue entre le caractère normatif de sa pratique et les fonctions qu’on lui assigne ou que les journalistes s’assignent et l’impossibilité d’asseoir une connaissance stabilisée de la profession. On lira avec intérêt les analyses historiques de J.-F. Tétu sur les situations africaines. Si en effet l’histoire des médias a constitué un enjeu idéologique et politique en Afrique, on n’en a retenu que la dimension exogène, importée par les puissances impériales. L’histoire a en effet contribué à façonner une représentation du continent à l’image de se qu’en montraient les médias, conduisant à s’interroger sur le traitement médiatique de l’Afrique dont les journalistes éprouvent encore beaucoup de mal à élaborer un modèle de pensée alternatif. Un destin incertain a ainsi été tissé à la fois par le colonisateur et par les nouveaux pouvoirs nationaux – souvent de bonne foi - qui ont reproduit à travers les médias les cadres dans lequel la colonisation avait pensé l’avenir : développement, nation, patrie, paix, travail, sont à la fois les concepts et les catégories autour desquels s’est noué le destin continental, signant avec les médias la mort d’une histoire qui aurait été la matrice de l’identité. Il n’est pas étonnant, comme le constate Tétu, « qu’au bout de nombreuses années de communication, les résultats soient très en-dessous des efforts qu’on a pu fournir… Si une campagne de santé publique n’atteint pas son objectif, observe-t-il, c’est parce qu’on rencontre des obstacles qui ne sont pas pris en compte dans la campagne de communication…On demande aux individus de se comporter de telle ou telle façon alors que cette façon supposée idéale ne correspond pas à leurs valeurs ». Le journalisme n’est-il qu’un système de production de l’information ? L’idée des grands médias de masse répond au départ à l’exigence politique d’organisation d’un espace de débat qui, à son tour, inscrit un « ordre » au sens 12

foucaldien ; c’est pour cette raison que le journalisme est parfois condamné à n’être qu’un réquisit formel, c’est-à-dire une forme vide, destinée à regrouper dans un sens (un ordre) quelque chose qui s’échappe de tous les côtés et qui de ce fait se livre à la fois plus facilement à la manipulation et à la contestation. Mais qu’induit-on quand on pense la communication ? Quel est le rapport technique qu’elle suppose ? Trois directions nous servent à interroger la notion : l’objet social de la communication, le livre comme dispositif de médiation et les technologies de l’information et de la communication. Cela conduit à s’interroger sur ce qu’on nomme quand on dit communication. Si l’objet de la communication semble aisément compris, l’objet communication est en revanche encore opaque : on ne peut donc éviter le débat théorique pour appuyer le propos sur le triple pari qu’elle porte : exprimer son point de vue, prendre en compte le point de vue de l’autre, et maintenir l’égalité fondatrice d’une société démocratique au-delà de la diversité des compétences et d’expertise. Or l’on sait que l’attitude naturelle consisterait à rejeter l’autre ou les arguments de l’autre spontanément, l’acceptation étant au contraire le produit d’un travail culturel voire politique. « L’intérêt de la communication commence précisément à ce moment où on se dit que l’autre a une qualité propre comme autre, et qu’il peut être tout à fait intéressant de prendre en compte cette altérité là » affirme J.-F. Tétu. C’est ce moment communicationnel qui nous intéresse dans la deuxième partie de l’ouvrage en ce sens qu’il met en jeu le rapport de force initial entre un je et l’autre (les autres), lequel doit être fondé sur la négociation de la raison. Ce raisonnement trouve ses limites, on le voit bien, avec l’esclavage et l’expérience coloniale, sans compter la montée en puissance du terrorisme et des communautarismes de toutes sortes. Il est, de plus, démenti par la logique paradoxale de la mondialisation qui a instauré un nouveau régime de valeur et qui, tout en défaisant les oppositions entre le virtuel et le réel, le rationnel et l’irrationnel, le matériel et l’immatériel, le prévisible et l’aléatoire, consacre la domination du capital et rejette aux marges de la conscience humaine les exigences de la communication dans sa dimension axiologique et pédagogique. S’agissant en particulier de l’objet « livre », il ouvre un débat sans doute peu exploré ici mais qui hante le propos de Jean13

François Tétu, sur la validité de la mémoire non littérale. Depuis Hegel, la conscience humaine semble assumer que l’histoire des peuples est indissociable de l’écriture qui médiatise une relation au passé dont les sociétés sans écriture, mais plus encore peut-être sans livre, resteraient à l’écart. L’Afrique s’est vue de ce fait refuser son histoire sous le prétexte que sa mémoire ne fut jamais écrite, alors même que la relation au passé induite de la mémoire reste largement paradoxale : si le texte de la relation au passé est sans équivoque, la textualité de la mémoire obtenue par le texte engendre des différences dans l’infinité des interprétations possibles. Il y a dans le livre, ainsi que l’observe Tétu, un savoir et une croyance. Le savoir, c’est le texte qui se livre avec certitude à la lecture et qui présuppose, sauf dans le cas de la lecture analogique et numérique, une compétence d’écriture (savoir lire c’est aussi savoir écrire). Mais la croyance qui ne peut être la même pour tous, c’est la validité variable que l’on confère aux énoncés que l’on lit. Si jadis, savoir et croyance se confondaient par rapport au livre, très proche du sacré (le rôle des moines dans la socialisation de la lecture est essentiel), les deux choses se sont dissociées par la suite, comme se sont déliés, avec le développement des technologies de l’information et de la communication, le savoir lire et le savoir écrire. Cette déliaison des compétences n’est pas sans conséquences sur le développement des sociétés dans lesquels les technologies analogiques et numériques sont essentiellement importées d’Occident, avec la prétention de fournir des réponses toutes faites aux attentes. Dans la différence essentielle qu’il établit entre pensée scientifique et pensée traditionnelle, Jack Goody (1986) considère que l’accumulation (ou la reproduction) du scepticisme, impossible dans la seconde, est ce qui les distingue le mieux. Il condamne ainsi les sociétés sans écrit en ces termes : « Il n’y a pas de tradition critique dans les sociétés traditionnelles (…) parce qu’une tradition critique continue ne peut guère exister quand les pensées sceptiques ne sont pas notées par écrit ni transmises à travers le temps et l’espace, ni mises à la disposition de chacun de manière qu’on puisse les méditer en privé et pas seulement les entendre en public ». En Afrique, on en est réduit encore à adopter l’innovation selon les modèles élaborés par les théoriciens, de Moore à Rogers en passant par Lerner et Schramm, c’est-à-dire à se soumettre à des 14

« procédures de contrôle » qui portent aussi bien sur la forme que la structure même de son histoire. Tétu évoque à ce propos le modèle de la circulation imaginé par Patrick Flichy pour sortir de l’impasse d’une communication « aux ordres » de l’émetteur des appareils techniques de la mémoire. La dernière partie de l’ouvrage revient sur le débat autour de la scientificisation de la communication, c’est-à-dire les processus qui ont conduit à en faire un objet scientifique. Académisation et disciplinarisation sont quelques unes des étapes qu’évoque Tétu. Véritables opérations intellectuelles procédant par hésitations et bricolages, regroupements heuristiques, coupures épistémologiques, distorsions sémantiques, emprunts théoriques, analogies conceptuelles, paradigmes programmatiques, elles ont permis de réduire la question de la communication en un « problème » soluble scientifiquement. Même si Tétu reconnaît le caractère pluriel de l’interrogation communicationnelle, il récuse toutefois le soupçon d’hétérogénéité qui la fonde : « Ce qui nous fonde, c’est l’idée de médiation comme passage d’une expérience individuelle à un collectif ; ce sont les modes de construction des appartenances, à partir de la communication ». Au croisement des problèmes posés dans d’autres disciplines, les sciences de l’information et de la communication se sont d’abord intéressées à des objets « mineurs » : le cinéma, la musique, la télévision, le journal, etc. C’est dans cette recherche du rapport de signification que Tétu trouvera lui-même sa voie disciplinaire en participant au développement de ces sciences en France où on hésita à les appeler « sciences de la signification ». L’entretien se clôt sur deux préoccupations essentielles : l’enseignement de la communication, et l’idée d’un modèle communicationnel qui assumerait la charge de sa scientificité. Sur le premier, Tétu rappelle en fait le fondement de toute activité pédagogique, à savoir accroître la compétence professionnelle des apprenants et accroître leur savoir. La compréhension de la communication – au sens le plus large possible – entre les hommes et les sociétés, passe en effet d’abord par un effort spécifique intellectuel, dont la profession n’est qu’un des aspects de modélisation et d’usage d’outils. Comprendre que tout savoir inscrit et s’inscrit dans un environnement, un territoire, un lieu dont il convient d’articuler la double expérience de vécu et de 15

pensée avec une action et des outils ne va pas de soi. « Il faut un savoir, de nature théorique, pour comprendre une situation, et une compétence pratique pour inventer l’action adaptée aux objectifs et aux enjeux », affirme Tétu. C’est sur cette question des enjeux scientifiques, culturels et économiques de la communication que s’amorce la deuxième dimension du débat. La communication apparaît aujourd’hui en effet dans ses aspects les plus subvertis par les sociétés modernes où l’action sociale est confondue avec elle au point de l’ériger en une éthique d’action. A rebours d’un certain « communicationnalisme » qui verrait dans la communication le lieu où s’accomplit l’essence ultime de l’humanité, il nous apparaît qu’une légitimité de la communication s’établit à partir du moment où il est convenu qu’il faut faire – et qu’il doit – coexister, au sein de l’espace public, une pluralité de discours hétérogènes qui dépassent le clivage des hiérarchies sociales et culturelles et sont porteurs de points de vue et de valeurs différents. Mais cette pluralité est aussi une forme de communicationnalisme si elle n’est pas défendue par une éthique de la communication qui n’est pas seulement celle de « l’agir » communicationnel, de type plutôt procédural, ainsi que le signale Ferry dans une discussion éclairante des thèses de Habermas. A une éthique procédurale portant sur les méthodes, il faut ajouter l’éthique formelle portant sur les pratiques de l’action et l’éthique substantielle relative au contenu. Les sociétés modernes en sont loin et Jean François Tétu observe que c’est la légitimité même de nos sociétés qui est en crise. Dès l’instant où les règles qui fondent la légitimité de l’action à savoir les principes, les finalités et les moyens, sont confondues dans la communication, il n’est plus facile de distinguer, dans le soupçon qui marque l’assourdissement des outils et des discours, la légitimité de la communication. Laurent Charles BOYOMO ASSALA

PARTIE 1 Le journalisme. Formes et fonctions

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Chapitre I

Ligne éditoriale, déontologie professionnelle et rôle des journalistes

L.-Ch. BOYOMO ASSALA : Commençons cet entretien par des thèmes bien précis. Quelle signification et quel rôle donnez vous à la ligne éditoriale, au problème des sources, mais également à la déontologie professionnelle ? J.-F. TÉTU : Les grands médias de masse répondent au départ à une exigence de nature politique : l'organisation d'un espace de débat des intérêts publics et privés, et d'un espace public de constitution de l'opinion. A ce titre, ils constituent une composante essentielle de notre vision du monde. La « ligne éditoriale » en est au départ la traduction. Qu’en est-il aujourd’hui ? C’est un débat déjà un petit peu ancien, car il s’agit d’un héritage du journalisme « d‘opinion » qui veut, en un mot, qu’un journal ait une « ligne », une vision du monde, incarnée par l'éditorialiste (traditionnellement le directeur) qui indique le point de vue, l’angle, sous lequel le journal aborde ou construit les faits, ce qui d’ailleurs pendant longtemps fut très proche de l’orientation d'un parti politique dont la presse d’opinion fut largement issue. La ligne éditoriale est l'héritage, disais-je, du journalisme d'opinion. Mais cette ligne éditoriale, qui repose fondamentalement 19

sur une vision politique du monde, est entrée en concurrence avec la volonté, plus directement économique, de réussite financière. C’est ce que le philosophe allemand Habermas a montré de façon très éclairante dans sa fameuse thèse sur l’Espace public, que je préfère citer : « depuis que le volume de la partie proprement journalistique d’un journal est proportionné au volume des annonces, la Presse qui était jusqu’alors une institution propre aux personnes privées en tant que public devient l’institution de certains membres du public qui ne sont plus que des personnes privées – autrement dit, elle est le biais par lequel certains intérêts privilégiés font irruption dans la sphère publique »1 . En somme, vers le milieu du XIXe siècle, du fait que les discussions publiques des idées ont commencé à avoir de la « valeur », économiquement parlant, des personnes privées se sont appropriées la valeur publique des débats pour en faire leur bénéfice. Si bien que ce que l’on peut appeler ligne éditoriale aujourd'hui recouvre deux significations tout à fait différentes. Il y en a encore une qui est issue de l'héritage direct de cette presse d’opinion, à savoir que le journal défend une position propre (par exemple on annonce qu’on est pour ou contre la constitution européenne) ; un bon exemple de cet héritage est fourni par le Monde diplomatique, sous la plume d’Ignacio Ramonet, ou le quotidien régional Ouest France , dont le directeur continue de signer l’éditorial qui paraît chaque jour en première page. Ce choix, relativement rare dans la presse de province est plus marqué dans la presse nationale comme on a pu le voir au moment du referendum sur la constitution européenne : l'immense majorité des médias nationaux français était extrêmement favorable à l’approbation de la constitution, sans effet majeur sur le public qui l’a rejetée. Il y a une autre définition de la ligne éditoriale qui est centrée sur la recherche du plus petit dénominateur commun avec le plus grand nombre possible de lecteurs. Autrement dit une logique de marketing et non pas une logique politique. C’est aussi une ligne éditoriale. C'est par exemple le type de ligne éditoriale qu’a récemment défendu le directeur de TF1, M. Patrick le Lay, dans son propos qui a fait florès selon lequel la télévision doit fournir aux annonceurs « un temps de cerveau disponible ». On a
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HABERMAS J., L’espace public, Payot, 1974, p. 193.

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