Communication et violence symbolique

De
Publié par

Né du refus de définir la société de RDA comme "dictatoriale" et "totalitaire", comme s'il existait un continuum entre le nazisme et le socialisme, il s'agit d'étudier cette société avec les outils de la sociologie de Pierre Bourdieu et de l'anthropologie de Maurice Godelier. L'approche choisie est communicationnelle, permettant de mettre en oeuvre des logiques sociales portant aussi bien sur des processus de production que sur des articulations production-consommation ou des mécanismes de formation des usages.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782296153004
Nombre de pages : 380
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Introduction

Quatre hypothèses pour une autre approche de la RDA

Comment appréhender la situation de la République fédérale d’Allemagne, troisième puissance économique du monde — et la première en Europe — sans se pencher sur sa partie orientale, celle appelée « nouveaux Länder » et qui recouvre le territoire de ce que fut pendant quarante années la République démocratique allemande ? Comme ce fut le cas à tous scrutins précédents (1990, 199, 1998, 2002), 1 les élections législatives du 18 septembre 200 ont, une fois encore, mis en exergue un fait incontestable, les quinze millions d’Allemands de l’Est expriment des opinions politiques fort dissemblables à celles de leurs compatriotes de l’Ouest. Plus de 20 % en moyenne refusent des politiques menées aussi bien par des gouvernements de droite que sociaux-démocrates et votent en conséquence en faveur du PSD, une mutation de l’ex-parti communiste de RDA. Les conséquences économiques et sociales de la réunification, transformée en une forme de colonisation d’une partie du pays et ressentie comme telle par la majorité des « Ossis », sont certes loin d’être étrangères à cet état de l’opinion. Depuis plus de quinze ans, un chômage endémique frappe officiellement 20 % de la population — en réalité près d’un tiers des personnes en âge et désireuses de travailler — dans les « nouveaux Länder » de l’Est, soit un nombre de chômeurs entre le double et le triple de celui observé dans les « vieux Länder » de l’Ouest. Il aura aussi fallu attendre ce même laps de temps pour que les salaires des fonctionnaires de l’Est atteignent enfin la parité avec ceux de l’Ouest, mais, accusés de rester « insuffisamment productifs », les travailleurs du privé résidant sur le territoire de l’ancienne RDA n’ont pu arracher une telle mesure à un patronat venu, dès 1991, se délocaliser à l’Est pour « diminuer ces coûts de production » et profiter d’une bonne partie la manne des 1 0 milliards d’euros de crédits fédéraux.2



Ce phénomène déborde très largement le cadre étroit du politique et plus vaste des conséquences du mode de production, pour s’étendre à la culture. Depuis la hâtive réunification scellée le 3 octobre 1990, une des questions latentes demeure bien celle qu’Allemands de l’Est et de l’Ouest « restent souvent étrangers les uns aux autres », 3 pour reprendre une expression de Klaus Schröder, directeur du centre de recherche sur l’ex-RDA à la Freie Universität Berlin Université libre de Berlin. Plus fondamentalement il exprime, selon nous, non pas une quelconque Ostalgie du régime socialiste que personne ou presque ne souhaite voir revenir, mais plutôt un refus du capitalisme. Non seulement de ses tares sociales rédhibitoires mais aussi de ses relations sociales marquées par un individualisme forcené, par la déliquescence des rapports d’entraide et de solidarité, de sociabilité, en un mot d’un certain nombre de valeurs de la société défunte dont l’inculcation a laissé de profondes et durables traces dans les habitus. Peutêtre convient-il alors d’effectuer un retour à l’histoire même de la RDA. Comment vivait-on dans cette société ? Quelles en étaient les valeurs et leurs systèmes de médiation ? Pourquoi et comment un socialisme, largement inspiré du modèle soviétique, a pu s’établir, se développer et finalement imploser par le mûrissement de ses contradictions et par l’émergence d’un nouveau rapport de forces géopolitique ? C’est à toutes ces questions, et à quelques autres, que cet ouvrage essaie de répondre par une approche différente des sociétés du « socialisme réel ». Ce livre est né du refus du carcan de cette vérité politique et officielle. Avant la chute du Mur de Berlin, nous avions effectué une bonne quinzaine de séjours en RDA dans les années 1970 – 1988 en tant que journaliste et rédacteur en chef d’un quotidien régional du Nord de la France. De 199 et jusqu’en 1999, dans le cadre d’une recherche universitaire qui s’est concrétisée par la soutenance d’une thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, nous avons vécu à Berlin, Leipzig ou Halle/Salle et enseigné dans diverses universités des « Nouveaux Länder ». Ces multiples expériences de terrain nous ont renforcés d’un côté dans l’inacceptation d’une doxa selon laquelle la société est-allemande n’aurait été qu’une copie du Big Brother is watching you d’Orwell, de l’autre dans le partage de la constatation que faisait avec une lucidité certaine et une probable amertume Walter Benjamin lorsqu’il écrivait que « ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire ».

Mais penchons-nous en premier lieu sur ce qu’il convient de nommer l’imposition d’une vérité politique officielle, sans grand rapport avec la réalité vécue pendant quarante ans par les habitants de la RDA. « La » vérité historique dite par les politiques La reconstruction de l’histoire de la RDA, et donc en partie de celle de la RFA, demeure aujourd’hui, dix-sept ans après la chute du Mur de Berlin puis la phagocytose de la première par la seconde, une démarche autour de laquelle s’articule un consensus politique, idéologique, communicationnel, ébréché seulement depuis cinq ou six ans par les travaux d’historiens dont les problématiques s’articulent autour de repenser la RDA sous l’angle de son histoire sociale. La réécriture de l’histoire et/ou son enfouissement se sont en effet opérés depuis 1990 par vagues successives. Une des plus importantes tentatives depuis la réunification, du moins par l’ampleur de la médiatisation à laquelle elle a donné lieu, reste le rapport de la commission d’enquête du Parlement allemand sur « L’histoire et les effets de la dictature du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, Parti Socialiste Unifié d’Allemagne) en Allemagne » Materialen der Enquete-Kommission. Aufarbeitung von Geschichte und Folgen der SED-Diktatur in Deutschland, et son rapport de 1 200 pages, plus des annexes, publié en 199. Si pour cette première commission d‘enquête parlementaire toutes les garanties démocratiques furent formellement prises grâce à la représentation des cinq partis qui siégeaient au Bundestag — CDU-CSU, FDP, Grüne, SPD et PDS — avant même que ne s’ouvrissent ses deux années de travail, les présupposés apparaissaient à travers le titre qu’elle choisit de donner à son travail et qui postulaient ainsi a priori de ses résultats. Bien que tous les partis et leurs experts aient pu exprimer leur point de vue, les résultats acquis dans des champs de recherche vastes et dignes d’intérêt restèrent décevants en raison de partis pris idéologiques, politiques et plus encore politiciens, en lieu et place d’une démarche scientifique interdisciplinaire ou pluridisciplinaire convoquant, en autres, l’histoire, la sociologie, l’économie, les sciences de l’information et de la communication, la géopolitique. Un exemple parmi cent et plus de cette approche à géométrie variable des problèmes est fourni par l’expression, omniprésente sinon omnipotente, « la dictature du SED » qui disparaît du texte lorsqu’il s’agit d’évoquer 7

les relations interallemandes ou celles de certains partis du bloc des partis Block der Partein, la CDU et le FDPD en particulier, avec le SED pendant les quarante années de l’existence de la RDA. Par contre les groupes d’opposition, « en dépit de critiques visant le SED et la RDA » auraient observé « une loyauté fondamentale » vis-à-vis du régime. Sans doute, à en croire le rapport final, étaitce là la raison cachée des manifestations de Leipzig et qui, au nom de cette « loyauté », firent vaciller l’Etat-Parti puis procédèrent au bris de son monopole sur la sphère publique. Les résultats de la première commission parlementaire firent l’objet d’une double exploitation idéologique par une médiatisation réalisée sur une grande échelle. Laissons de côté l’aspect conjoncturel de leur utilisation bassement politique pendant les quelques mois qui précédèrent les élections législatives de 199 et permirent au chancelier Kohl de maintenir au pouvoir la coalition CDU-CSU-FDP. Nous insisterons davantage, de la part des milieux politiques et économiques, très liés, selon le modèle américain imposé depuis 19, dans les « anciens Länder », sur une stratégie plus fondamentale qui s’incarna dans cette commission d’enquête, démocratique par l’utilisation du Parlement, scientifique par le recours à des experts universitaires connus. En fait cette démarche téléologique visait à donner une vigueur nouvelle et un regain de crédibilité aux assertions selon lesquelles la RDA ne pouvait se définir que par son double caractère : « dictatorial » et « totalitaire », que le communisme était proche sinon comparable au nazisme. L’ambiguïté de l’expression die zweite Diktatur parcourt en effet le texte du rapport. Il autorise tout à chacun, en premier lieu dans les champs politiques, journalistiques, et même scientifiques, à franchir le pas pour considérer la RDA, comme successeur du régime nazi, identique et de même nature que celui-ci. C’est d’ailleurs bien cette notion de continuité que le rapport de la commission placée sous l’autorité du pasteur Eppelmann tend à suggérer. Dans l’énoncé de ses objectifs, on découvre qu’il s’agit « d’inclure la question des continuités et analogies de pensée, de comportement et de structures dans l’histoire allemande du XXe siècle, en particulier à l’époque de la dictature nationale-socialiste ». Si, s’affublant de faux nez, tout le monde affirme bien sûr que vergleichen ist nicht gleichsetzen « comparer n’est pas assimiler » par comparaisons déguisées, par dérives sémantiques, par approximations historiques, par amalgames des pratiques de répression, nazisme et communisme ne constitueraient, à leurs yeux, que deux formes de la même matrice, le totalitarisme. 8

Une seconde commission d’enquête parlementaire pour « Surmonter les effets de la dictature du SED dans le processus de l’unification » Materialen der Enquete-Kommission. Überwindung der Folgen der SED-Diktatur im Prozess der deutschen Einheit poursuivit d’autres travaux de 199 à 1998 et fournit un rapport à peine moins volumineux que celui de la première commission. Son travail fut, de l’avis même d’Ulrich Mählert, 7 « beaucoup moins conflictuel » que la première et « reposa sur un grand consensus dont le gouvernement (celui du chancelier Kohl) eut finalement à adopter le principe ». La commission fit la recommandation au Bundestag, qui la suivit en 1998, de créer une Fondation pour une mise à jour sur la dictature du SED — Stiftung zur Aufarbeit der SED-Diktatur. Les deux commissions d’enquêtes parlementaires du Bundestag avaient ainsi écrit, chacune à leur manière, « la » vérité sur la RDA. Médiations et organisation de la violence symbolique Les quatre hypothèses que nous essayons de valider dans cet ouvrage sont diamétralement opposées à cette approche. La première est que, sans nier le moins du monde qu’en RDA la société était marquée par des aspects autoritaires et de surveillance dans les sphères publique et privée, le concept de totalitarisme n’est, en aucune manière, opérationnel pour étudier son histoire, y mettre à jour et essayer de comprendre des mouvements et des stratégies d’acteurs multiples et souvent contradictoires. Cette société n’eut jamais rien de commun avec l’hitlérisme des années 191 – 19. Elle ne peut donc, à moins de tordre les faits, s’inscrire dans son continuum. En fait, en se voulant une explication globale et totale, le paradigme totalitaire présente une infirmité rédhibitoire. Il exclut la première caractéristique de toute organisation sociale et en premier lieu celle des sociétés industrielles qu’est la complexité. La nécessité de la prise en compte permanente de cette notion pour l’étude de la société est-allemande constitue le cœur de notre deuxième hypothèse. La mise à jour d’enquêtes sociales menées sur la longue durée, par sondages d’opinion avec des méthodologies spécifiques au pays, a permis de révéler l’organisation de larges réseaux de médiations et de leurs médiatisations afin d’opérer le passage des valeurs du régime dans différents groupes sociaux. Nous avons formulé l’hypothèse centrale qu’une société du « socialisme réel » pouvait peut-être être étudiée avec les principaux 9

outils de la sociologie de Pierre Bourdieu, en particulier à l’aide des concepts de violence symbolique, d’habitus et de champs, et de l’anthropologie de Maurice Godelier, sur le consentement des dominés à leur domination, sans pour autant négliger le recours à l’histoire, l’économie, les sciences politiques ou la géopolitique, si important dans le cas de la RDA. L’approche ici choisie est communicationnelle c’est-à-dire, selon Bernard Miège, essayer de construire « des problématiques transversales et partielles » qui permettent de mettre en évidence des « logiques sociales qui correspondent à des mouvements de longue durée portant aussi bien sur des processus de production que sur des articulations production/consommation ou des mécanismes de formation des usages. On doit admettre qu’elles ne sont pas fixées définitivement et qu’elles se transforment régulièrement ».8 Cette approche permet de « relier, autour d’axes de recherche bien spécifiés, des méthodologies inter-scientifiques » de travaux relevant de l’histoire, la géopolitique, les sciences politiques, la sociologie, la psychosociologie ou encore l’économie. Elle s’inscrit dans le cadre d’une recherche critique, « interrogeant par exemple systématiquement les idées reçues » et « indispensable à l’avancée de la connaissance, tout autant qu’à la citoyenneté ». Enfin elle repose, à l’évidence, sur la nécessité de solides travaux empiriques. La troisième hypothèse décline la précédente. L’approche de la société est-allemande ne peut s’envisager sans le recours aux productions endogènes, leurs études et leurs évaluations en se gardant de toute uchronie, comme nous y invite Fernand Braudel, de toute analyse des pratiques et des comportements à travers des valeurs actuelles trop souvent présentées comme universelles et inaltérables alors qu’elles sont aussi des constructions idéologiques spatio-temporelles. La dernière hypothèse pourra paraître dans le climat idéologique d’aujourd’hui iconoclaste à certains. La construction d’un État socialiste allemand représenta pourtant bien à son origine, en particulier pour de nombreux intellectuels qui avaient dû fuir le nazisme et à ceux de la nouvelle Intelligenz, un principe d’espérance qui, sous les coups de boutoir des enjeux stratégiques de la guerre froide, se transforma au fil des ans en désillusions pour aboutir à un sentiment d’immense gâchis. Et pourtant cette première expérience d’un État socialiste allemand, avec tous ses défauts, ses erreurs, ses fautes, né sous les pires auspices, ceux de l’imposition d’un régime installé dans les fourgons d’une armée d’occupation 10

— l’Armée rouge ne fut jamais ressentie par la population comme une force de libération — reste vivace, bien au-delà d’une quelconque Ostalgie, mise en scène dans le film de Wolfgang Becker Good bye Lenin. Cet ouvrage porte donc sur la gestion des opinions en RDA examinée de deux points de vue différents : celui de l’Etat-Parti et de sa volonté, restée intacte jusqu’à l’implosion du régime, de conserver un usage monopolistique de la sphère publique, celui de la sphère sociale au sein de laquelle se font jour des tentatives, souvent embryonnaires, de constructions d’espaces publics fractionnés et autonomes, sous l’égide des Églises évangéliques. Son économie générale se présente sous la forme de deux parties fortes de huit chapitres chacune et qui développent ces points de vue. La première correspond à l’organisation de médiations pour tenter d’assurer une régulation du système par la communication en utilisant deux modes informationnels ascendants et descendants que constituent respectivement les enquêtes sociales, à l’aide de la technique du sondage d’opinion, et les médias de masse, sans renoncer pour autant à un contrôle policier omniprésent qu’incarne la Stasi. La seconde met l’accent sur l’étiolement progressif d’un contrat social, jamais explicite, entre le peuple et un Parti hégémonique qui décrète pouvoir et devoir parler et agir en son nom, le grippage des médiations sous les coups de boutoir des médias électroniques ouest-allemands dans leur rôle discret et efficace d’instillation des valeurs de la consommation marchande. L’objet est moins de savoir pourquoi et comment le régime a pu être instauré et se maintenir pendant quarante années et ne porte pas davantage sur les raisons susceptibles d’expliquer son brutal effondrement. Le problème a trait à la succession des deux aspects. Autrement dit, existerait-il des facteurs aptes, dans le même mouvement, à expliquer le fonctionnement du régime et sa disparition ? Selon nous il s’agit bien une seule et même dynamique qui est l’origine du développement et du dépérissement de la République démocratique allemande.

11

Notes
1 Résultats des élections au Bundestag 1990 – 2005 1990 CDU/CSU Total Allemagne Nouveaux Länder SPD Total Allemagne Nouveaux Länder FDP Total Allemagne Nouveaux Länder Bündis 90/Die Grünen Total Allemagne Nouveaux Länder PDS puis PDS/Linkspartei (2005) Total Allemagne Nouveaux Länder 43,8 41,8 33,5 24,3 11,0 12,9 5,0 6,1 2,4 11,1 1994 41,4 38,5 36,4 31,5 6,9 3,5 7,5 4,3 4,4 19,8 1998 35,1 27,3 40,9 35,1 6,2 3,5 6,7 4,1 5,1 21,6 2002 38,5 28,3 38,5 39,7 7,4 6,4 8,9 4,7 4,0 16,9 2005 35,2 25,3 34,2 30,5 9,8 7,9 8,1 5,1 8,7 25,4

2

3

Sources : Pour les résultats des nouveaux Länder de 1990 à 2002 : Deutschland Archiv, n° 6, 2004 : 959. Pour les résultats de 2005 : Der Spiegel, Wahlsonderheft ’05, 19 septembre 2005 : 7, „Wahl ohne Sieg “; 50, „Verrat an der Seele Voir sur cette question Vilmar Fritz, Gislaine Guittard, La face cachée de l‘unification allemande, Éditions de l‘Atelier, Paris 1999 ; Gutmann Gernot, Hannelore Hamel, Karl Pleyer, Alfred Schüller (dir.), Ökonomische Erfolge und Misserfolge der deutschen Vereinigung – Eine Zwischenbilanz, Gustav Verlag, Stuttgart/Jena/New York, 199 ; Dümcke Wolfgang, Fritz Vilmar (dir.), Kolonialisierung der DDR. Kritische Analysen und Alternativen des Einigungsprozesses, Agenda Verlag, Münster, 199. Le Monde, 1 septembre 200. Grußendorf Frank (dir.), Materialen der Enquete-Kommission „Aufarbeitung von Geschichte und Folgen der SED-Diktatur in Deutschland “, Suhrkamp, Francfort/Main, 1999. La liste de ces champs de recherche établie par la commission présidée par le pasteur Rainer Eppelmann, député CDU, est la suivante : (1.) Présentation, débats et rapport, Anträge, Debatten, Berichte, 1 vol. ; (2.) Structures de pouvoir et mécanismes de décision dans l’État SED, Macht, Entscheidung, Verantwortung, vol. ; (3.) Rôle de l’idéologie. Facteurs intégrateurs et pratiques de l’homogénéisation sociale, Ideologie, Integration und Disziplinierung, 3 vol. ; (.) Droit, justice et police, Recht, Justiz, Polizei, 1 vol. ; (.) Relations interallemandes, Deutschlandpolitik, 3 vol. ; (.) Rôle et identité des Églises, Kirchen in der SED-Diktatur, 2 vol. ; (7.) L’opposition, la révolution de l’automne 1989, Widerstand,

12





7 8

Opposition, Revolution, 2 vol. ; (8.) La Stasi, les réseaux et les victimes, Staatssicherheit, Seilschaften, 1 vol. ; (9.) Deux dictatures en Allemagne, Zwei Diktaturen in Deutschland, 1 vol. Une des seules analyses mesurées et pertinentes des travaux de la première commission d’enquête parlementaire publiée en France est celle de Gilbert Badia, un des rares chercheurs français ayant eu une connaissance profonde des réalités de la RDA acquise sur le terrain pendant des décennies et qui est décédé à la fin de l’année 200 : Badia Gilbert, « Vues contrastées sur l’histoire de la RDA », Allemagne d’aujourd’hui, n° 132, avril – juin 199, et dont quelques citations sont faites ici concernant le Block der Parteien, et les Bürgerbewegungen, p. 170 – 171. Deutscher Bundestag, Materialen der Enquete-Kommision „Aufarbeitung von Geschichte und Folgen der SED-Diktatur in Deutschland “12. Wahlperiode des Deutschen Bundestages), „Überwindung der Folgen der SED-Diktatur im Prozeß der deutschen Einheit “13. Wahlperiode des Deutschen Bundestages), Nomos, BadenBaden, 2001: (1.) Anträge, Debatten, Berichte, Veranstaltungen, 1 vol. ; (2.) Strukturelle Leistungsfähigkeit des Rechsstaats Bundesrepublik Deutschland bei der Überwindung der Folgen der SED-Diktatur im Prozess der deutschen Einheit-Opfer der SED-Diktatur, Elitenwechsel im öffentlichen Dienst, justielle Aufarbeitung, 2 vol. ; (3.) Wirtschafts-, Sozial- und Umweltpolitik, 2 vol. ; (.) Bildung, Wisssenschaft, Kultur, 2 vol. ; (.) Alltagsleben in der DDR und in den neuen Ländern, 1 vol. ; (.) Gesamtdeutsche Formen der Erinnerug an die beiden deutschen Diktaturen und ihre Opfer. Archive, 1 vol. ; (7.) Herausforderungen für die künftige Aufarbeitung des SED-Diktatur. Perspektiven der internationalen Zusammenarbeit bei der Aufarbeitung totalitärer Diktaturen, 1 vol. ; (8.) Das geteilte Deutschland im geteilten Europa, 3 vol. ; Registerband. Soit 8 tomes et 1 volumes représentant environ 1 000 pages. Ulricht Mählert est collaborateur scientifique de la Stiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur. Miège Bernard, L’information-communication, objet de connaissance, De Boeck université/Institut National de l’Audiovisuel, Bruxelles/ Paris, 200 : 189 – 190, 22, 183, 13 [dans l’ordre de citations].

13

Première partie

L’organisation de la violence symbolique et matérielle

Avant-propos à la première partie

L’approche de la société de la RDA par l’étude des médiations et de leur organisation

Accepter, pour construire l’objet de ce livre, que toute domination sociale doit être reconnue et acceptée comme légitime, c’est-à-dire qu’elle prenne un sens, de sorte que les dominés eux-mêmes participent au principe de leur propre domination, suppose l’adhésion au concept de « violence symbolique », violence euphémisée, et par là socialement plus acceptable, qui consiste dans le pouvoir d’imposer des significations, « de constituer le donné par l’énonciation, de faire voir et de faire croire » 1. Les luttes symboliques à propos de la perception du monde social peuvent prendre deux formes différentes, l’une objective, l’autre subjective. Du côté objectif, on agit par des actions de représentation, collectives ou individuelles, destinées à faire voir et faire valoir certaines réalités (on pense ici à cette spécialité des Partis communistes au pouvoir dans le rite des manifestations de masse pour illustrer la force unie et disciplinée du peuple, et aussi à ces mises en scène sociales d’individus promus à la fonction de « héros du socialisme »). Du côté subjectif, on œuvre pour changer les structures cognitives et évaluatives, pour modifier en profondeur les catégories de perception et d’appréciation du monde social, qui sont, pour l’essentiel, les mots qui construisent la réalité sociale autant qu’ils l’expriment. On rejoint ici Pierre Bourdieu pour qui « les mots exercent un pouvoir typiquement magique : ils font voir, ils font croire, ils font agir » 2. Mais d’où vient le principe de cette action, à la lisibilité si forte dans un type de régime comme celui de la RDA ? Une claire définition du pouvoir des mots et des conditions de son exercice s’impose à ce stade. Empruntons-la, une fois encore, à l’auteur de Ce que parler veut dire : « Le pouvoir des mots ne s’exerce que sur ceux qui sont disposés à les entendre et à les écouter, bref à les croire. […] Le principe du pouvoir des mots réside dans la 17

complicité qui s’établit, au travers des mots, entre un corps social incarné dans un corps biologique, celui du porte-parole, et des corps biologiques socialement façonnés à reconnaître ses ordres, mais aussi ses exhortations, ses insinuations ou ses injonctions, et qui sont les ‹ sujets parlés ›, les fidèles, les croyants. » 3 S’éclairent alors les rapports entre l’action politique et les mots. Si le travail politique est, pour l’essentiel, un travail sur les mots, c’est que les mots contribuent à faire le monde social. « […] Mettre un mot pour un autre, c’est changer la vision du monde social, et par là, contribuer à le transformer. Parler de classe ouvrière, faire parler la classe ouvrière (en parlant pour elle), la représenter, c’est faire exister autrement, pour lui-même et pour les autres, le groupe que les euphémismes de l’inconscient ordinaire annulent symboliquement. » Il nous faut alors déterminer les relations de ce groupe, la classe ouvrière ici, avec les individus le composant et les représentations qu’ils s’en font, notamment sous l’action d’imposition exercée par le Parti, s’autoproclamant d’« avant-garde », par la prise de conscience qu’il apporte avec ses mots. « Le mythe de la prise de conscience comme fondement du rassemblement volontaire d’un groupe autour d’intérêts communs consciemment appréhendés ou, si l’on préfère, comme coïncidence immédiate des consciences individuelles de l’ensemble des membres de la classe théorique avec les lois immanentes de l’histoire qui les constituent comme groupe en même temps qu’elles leur assignent les fins à la fois nécessaires et libres de leur action, masque le travail de construction du groupe et de la vision collective du monde qui s’accomplit dans la construction d’institutions communes et d’une bureaucratie de plénipotentiaires chargés de représenter le groupe potentiel des agents unis par des affinités d’habitus et d’intérêts, et de le faire exister comme force politique dans et par cette représentation. » En RDA la construction de cette représentation symbolique, et sa maintenance qu’il convient d’assurer en permanence, sont une des origines de la volonté du Parti de s’octroyer le monopole de dire et de faire dire ce que sont la vérité et la réalité. Le travail sur les mots pour construire le monde social y revêt une importance décisive. Fruit d’un marxisme mécaniste, à lecture volontariste, le SED privilégie dans ses analyses et sa propagande des concepts comme ceux des idées devenant, grâce à la prise de conscience, des « forces matérielles », façonnant les réalités sociales et poussant les sociétés dans « le sens de l’histoire ». Mais il sous-estime 18

en permanence cette autre nécessité pour le pouvoir symbolique qu’est sa reconnaissance. Car l’existence de ce type de pouvoir ne réside pas, nous suivons ici toujours Pierre Bourdieu, dans le pouvoir des mots eux-mêmes (l’illocutionary force dirait John Austin), mais dans la légitimité du couple des mots et du locuteur, dans « la structure du champ où se produit et se reproduit la croyance, relation déterminée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent » . Or, contrairement à tous les autres pays du bloc socialiste, ces légitimité et croyance sont en permanence l’objet d’un enjeu ouvert dans la société, par l’existence d’un pluralisme médiatique, à l’exception de l’écrit, importé de l’extérieur et en constant accroissement au fil des ans. Les conséquences en sont considérables sur le travail de construction de la représentation symbolique (même et peut-être parce qu’elles furent niées fort longtemps), et sur les rapports sociaux eux-mêmes. Maurice Godelier note avec pertinence que « tout rapport social, quel qu’il soit, inclut une part idéelle, une part de pensée, de représentation ; ces représentations ne sont pas seulement la forme que revêt ce rapport pour la conscience, mais font partie de son contenu. […] toutes les représentations ne viennent pas rendre présentes à la conscience, comme après-coup, des réalités qui seraient nées avant elles, hors d’elles et sans elles. Loin d’être une instance séparée des rapports sociaux, d’être leur apparence, leur reflet déformé-déformant dans la conscience sociale, elles sont une part des rapports sociaux dès que ceux-ci commencent à se former et elles sont une des conditions de leur formation. » 7 Pour l’anthropologue, l’existence de représentations suppose qu’elles soient aussi interprétations (car présenter à la pensée une réalité, c’est toujours de la part de la pensée interpréter cette réalité) et intégrées dans un système ayant une logique et une cohérence propres. Constituant autant de manière de produire du sens pour organiser, à partir des significations produites, les rapports sociaux, l’une et l’autre de ces fonctions sont mises à mal en RDA, non seulement par les vicissitudes du développement interne du pays et du bloc socialiste, mais aussi de l’extérieur par les médias occidentaux, omniprésents pour dénoncer le système, sa logique qualifiée en bonne propagande « d’inhumaine », ses incohérences entre le discours et la réalité. De fait la réalité tient une part essentielle dans le pouvoir symbolique dont « l’efficacité dépend du degré auquel la vision proposée est fondée dans la réalité ». Si « le pouvoir symbolique est 19

le pouvoir de faire les choses avec des mots », « c’est seulement si elle est vraie, c’est-à-dire adéquate aux choses, que la description fait les choses ». Ainsi, par exemple, lors de la 17e session du Comité central du SED (3 – octobre 192), Walter Ulbricht décrète-t-il que « les rapports sociaux « socialistes » l’ont définitivement emporté dans la société ».8 Pour justifier le qualificatif, le pouvoir s’appuie sur une réalité économique : la socialisation (au sens marxiste du terme) intensive de l’industrie, la collectivisation, à marche forcée, de l’agriculture, la destruction systématique du tissu artisanal et du petit commerce. Condition nécessaire, cette réalité est pourtant insuffisante à elle seule à donner à l’énoncé de son caractère performatif recherché, ou autrement dit, pour faire advenir dans l’avenir ce qu’il présente comme déjà présent. Il lui faut aussi avoir recours au capital symbolique, ce « pouvoir imparti à ceux qui ont obtenu assez de reconnaissance pour être en mesure d’imposer la reconnaissance ». Karl Marx est donc convoqué pour justifier le rôle « déterminant en dernière instance » des structures économiques et des conditions matérielles de l’existence sociale, et lui donner la « caution scientifique indiscutable » dans la société de RDA et indispensable à l’action du pouvoir symbolique du Parti. L’énonciation du caractère socialiste des rapports sociaux permet l’extension de l’espace des représentations symboliques. Il fournit une nouvelle légitimité aussi bien à l’imposition d’une philosophie officielle et unique dans l’ensemble du système d’éducation, qu’à « l’émulation socialiste » dans la production, à l’omniprésence du paradigme instrumentaliste dans les médias, comme à l’encadrement permanent des individus par les « organisations de masse ». Il donne un second souffle à la volonté de l’Etat-Parti de promouvoir l’émergence d’une « conscience socialiste » dont les premières tentatives, directement inspirées du modèle stalinien d’avant-guerre, n’ont guère convaincu, comme on le verra dès le chapitre II. Mais auparavant il convient de rappeler manière sommaire le cadre historique et géopolitique profondément marqué par la guerre froide et dans lequel naît et surgit, dans un premier élan contrarié et ralenti par de multiples difficultés et erreurs, la mise en chantier d’une espérance longtemps rêvée par le mouvement ouvrier allemand et qui s’incarnera avec des succès et aussi de nombreux déboires dans une société nouvelle, socialiste. C’est l’objet du premier chapitre de ce livre.

20

Notes
1 2 3 7 8 Bourdieu Pierre, « Sur le pouvoir symbolique », Annales d’histoire économique et sociale, n° 3, mai – juin 1977 : 10. Bourdieu Pierre, « Le pouvoir des mots. Entretien avec Didier Eribon », Libération, 19 octobre 1982 [b]. Ibidem. Ibidem. Bourdieu Pierre, Homo academicus, Éditions de Minuit, Paris, 198 : 27. Bourdieu Pierre, op. cit., 1977 : 11. Godelier Maurice, L’idéel et le matériel : pensée, économies, sociétés, Fayard, Paris, 198 : 173 – 17. Diehl Ernst, Geschichte der Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands : Abriss, Dietz, Berlin, 1978 : 39 – 1. Voir aussi sur cette question Belwe Katharina, « La structure sociale en RDA », Revue d’Études Comparatives Est Ouest, décembre 1990 : 77. L’auteur y montre, notamment, que la part des paysans et des commerçants, dans la structure de la population, passe, de 192 à 191, de 22,7 % à , %.

21

Chapitre I

Un cadre historique et géopolitique

« N’a-t-on pas encore vu qu’on ne peut pas comprendre la RDA, si l’on n’a aucune idée de la résistance des communistes contre Hitler ? » 1, interrogeait fort « justement et courageusement » Walter Scheel, président de la République fédérale d’Allemagne, en septembre 197 devant le congrès des historiens allemands. L’histoire joue en effet un rôle essentiel pour essayer de comprendre comment put se mettre en place, un régime né de la lutte antifasciste et que le pouvoir soviétique considéra lui-même pendant plusieurs années, en fonction de ses seuls intérêts d’État, comme provisoire dans sa zone d’occupation, fruit de la partition de l’Allemagne entre les puissances victorieuses du IIIe Reich nazi. La fondation d’un État, en 199, ne modifia que peu une situation de dépendance et de tutelle : (1.) idéologique et politique au PCUS, d’un parti, le SED, structuré sur le modèle léniniste et contrôlé, intimement du moins jusqu’en 1971, (2.) économique par l’intégration de plus en plus poussée dans le CAEM, Conseil d’entraide économique mutuelle, Rat für gegenseitige Wirtschaftshilfe (RGW), (3.) diplomatique et militaire par l’appartenance au Traité de Varsovie et la présence de 00 000 hommes de troupes sur son territoire. Dans ce cadre, le recours à l’histoire est d’une incontestable utilité. Afin de limiter, autant que faire se peut, les retours sur des événements historiques qui, pour indispensables qu’ils soient, alourdissent l’exposé de l’observation des réalités sociales, idéologiques et politiques, des médiations et leurs médiatisations qui s’opèrent entre les individus et/ou les groupes et le pouvoir, ainsi que des stratégies communicationnelles mises en place, nous essayerons de répondre, dans ce premier chapitre, à trois questions qui resteront d’actualité, de manière ouverte ou sous-jacente, pendant les quarante années d’existence de la RDA : (1.) quelle est la situation de la population dans la zone soviétique et quelle est sa perception de cette occupation ? 23

(2.) comment et sur quelle stratégie idéologique et communicationnelle une représentation se reconstitue-t-elle dans la sphère publique ? (3.) quelles sont les conséquences du surgissement d’une situation géopolitique nouvelle, la guerre froide, qui transforme la zone d’occupation soviétique, Sowjetische Besatzungszone (SBZ), en hypocentre de l’affrontement de deux idéologies et de leurs propagandes ? La perception de l’occupation soviétique La guerre totale voulue par le régime nazi s’acheva, le 8 mai 19, par une dépossession totale. L’État allemand était détruit, afin d’éviter à jamais la renaissance de la « bête immonde ». Comme le stipulèrent les accords de Yalta de février 19 et ceux de Potsdam de juillet – août, tout pouvoir en et sur l’Allemagne n’existait et n’était délégué que par les vainqueurs. Leur volonté tenait en deux mots : punir et rééduquer. La mise en accusation collective s’accompagna d’une dénazification. Cette phase d’élimination devait être suivie « d’une reconstruction de la vie politique sur une base démocratique ». Beaux et bons principes s’ils étaient restés le bien commun des Alliés. Il n’en fut rien. Pour Franklin Delano Roosevelt, la partition était inscrite dans la « capitulation sans condition » : « il faut bien enfoncer dans la tête du peuple allemand, considéré dans son ensemble, que la nation tout entière s’est trouvée engagée dans une conspiration sans frein contre les lois de la civilisation moderne ». Pour Joseph Staline : « il serait ridicule d’identifier la clique d’Hitler avec le peuple allemand, avec l’État allemand. L’Histoire montre que les Hitler arrivent et passent, tandis que le peuple allemand, l’État allemand, demeurent ».2 Si le 2 avril, les armées américaines et soviétiques opérèrent leur jonction sur l’Elbe, près de Torgau, les conquêtes respectives sur le terrain ne correspondaient évidemment pas aux zones d’occupation prévues dix-huit mois plus tôt par les trois puissances alliées. En janvier 19, les Britanniques avaient, en effet, proposé de créer trois zones, démarche s’inscrivant dans le principe d’une occupation conjointe et totale du Reich pris à la conférence de Moscou des ministres des Affaires étrangères américains, britanniques et soviétiques. Cette décision était elle-même la conséquence de l’idée avancée par Franklin D. Roosevelt, le 2 janvier 193, à Casablanca, après une longue rencontre avec Winston Churchill et finalement acceptée, après bien des réticences, par 2

Joseph Staline dans son ordre du jour du 1er mai de la même année.3 Selon le plan britannique, outre Berlin occupé en commun, une zone était allouée à chacun des vainqueurs. Les Soviétiques se voyaient octroyer le Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe-Anhalt et la Thuringe, ce qui représentait environ 0 % du territoire allemand, 38 % de la population, 33 % des ressources du Reich. Les Britanniques prenaient le Nord de la partie occidentale et le Sud revenait aux Américains. Ces derniers faisaient ensuite savoir qu’ils préféraient la zone Nord-Ouest plus riche et accessible par mer, mais qu’ils acceptaient le tracé proposé pour la zone soviétique. Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill finirent par s’entendre en septembre 19, à la conférence de Québec, où leurs représentants signèrent, avec celui de Joseph Staline, un protocole sur la délimitation des zones d’occupation. Cet accord fut entériné à Yalta, sans autre modification que l’attribution à la France d’un morceau des zones occidentales. Winston Churchill avait fait savoir que la Grande-Bretagne aurait été dans l’incapacité d’occuper, à elle seule, la partie occidentale de l’Allemagne, si les USA, comme ils l’avaient annoncé, ne demeuraient que deux ans au maximum en Europe, après la fin du conflit. Le 1er juillet, après que Harry Truman, devenu président des États-Unis le 12 avril 19 suite au décès de Franklin D. Roosevelt, se fut concerté avec Joseph Staline le 21 juin, les troupes US évacuèrent la Thuringe, la Saxe, le Mecklembourg, laissant le terrain libre à l’Armée Rouge d’occuper Erfurt, Weimar et Leipzig. En contrepartie, les Anglais et les Américains, bientôt rejoints par les Français, prirent possession de leur secteur respectif dans un Berlin en ruines. Dès le 11 juillet, une Kommandantura quadripartite assura l’administration de la ville. Les Soviétiques cédaient, avec mauvaise volonté, une partie de l’ancienne capitale du Reich, conquise de haute lutte et au prix d’importantes pertes en vies humaines. Les territoires ainsi fixés, les acteurs purent, chacun, y développer leurs stratégies politique, idéologique et communicationnelle. Mais, en premier lieu, quel était l’état de ces populations sur lesquelles la puissance soviétique s’exerça et de quelle manière percevaient-elles le présent et l’avenir dans la SBZ ? La déchirure du tissu social constituait une donnée essentielle. Il ne restait dans ce pays exsangue que des femmes, des vieillards et des enfants de moins de 1 ans. Les plus âgés avaient été envoyés en première ligne lors des ultimes combats. Les hommes étaient morts ou ne rentreraient que bien plus tard, parfois dix ans après 2

pour ceux détenus à l’Est. Dans un pays livré au chaos le premier souci restait celui de manger et de survivre au milieu des ruines. Il suffit, pour s’en convaincre, de visionner le deuxième des sept films produits, en 1993, par la chaîne de télévision allemande ARD, sous le titre « Das war die DDR » , de revoir les images de ces « Trümmerfrauen », littéralement « femmes des ruines », qui déblayèrent à la main 90 millions de mètres cubes de gravats d’un Berlin ravagé ou de survoler, toujours grâce à cette réalisation, Dresde et son centre anéanti, ses 13 000 morts, après le raid aérien britannique des 13 et 1 février 19. L’anticommunisme constituait une autre donnée de poids. Pendant une douzaine d’années, la sphère publique avait été sous le contrôle du parti nazi, de son Führer, et de son ministre de la propagande, Goebbels, qui n’avaient eu de cesse de présenter le bolchevisme comme l’ennemi principal et irréductible. L’empreinte de ce discours ne s’était pas effacée avec l’effondrement du Reich et de la société. C’est donc peu dire qu’à l’Est les vaincus avaient peu en commun avec leurs vainqueurs. Ils avaient été façonnés, avec un consentement plus ou moins grand, par un phénomène sans précédent dans l’histoire. Thomas Mann, écrivait dès le 27 mars 1933 : « Il était réservé aux Allemands d’organiser une Révolution d’un genre jamais vu : sans idée, contre l’idée, contre tout ce qu’il y a de plus élevé, de meilleur et de convenable, contre la liberté, la vérité, le droit. Il n’est jamais rien arrivé d’analogue dans l’histoire humaine. En même temps, incroyable jubilation des masses qui croient avoir vraiment voulu cela, alors qu’elles ont été simplement trompées avec une folle astuce ».7 L’image des « hordes asiates » associée par la propagande nazie à l’URSS, surtout après la rupture du pacte germano-soviétique, avait marqué profondément les esprits. La population allemande avait accepté, dans sa majorité, un mode de pensée fondé sur un anticommunisme de chaque instant. On en retrouvera des traces vivaces bien après l’écroulement du IIIe Reich. Même en RDA, malgré une dénazification de la société effectuée beaucoup plus en profondeur qu’en RFA, dans la sphère privée, la bataille de Stalingrad ne sera jamais tout à fait considérée comme, selon l’historiographie officielle, une « victoire de la liberté contre le fascisme ». Elle sera ressentie comme une défaite où périrent un fils, un père, ou un frère. Le récit que fit Konrad Wolf de son retour à Halle/Saale, conforte ce point de vue. Fin août 19 il s’adressa aux étudiants de l’université Martin Luther d’Halle-Wittenberg, pour mettre en 2

exergue les perspectives nouvelles offertes par l’écrasement du fascisme hitlérien. « Il s’avance vers l’estrade, dans un amphithéâtre bondé. À ce moment, un mécanisme découvre le tableau sur lequel est dessinée à la craie une potence, en dessous le mot ‹ traître ›. Il avait 20 ans et portait encore l’uniforme de l’Armée rouge ».8 Le comportement des troupes soviétiques ne modifia en rien cette opinion. Au contraire. La « Grande Guerre Patriotique » avait coûté 2 millions de morts dont de très nombreux civils, massacrés par les SS, Schutz-Staffel, mais aussi par la Wehrmacht. Lors de la reconquête des Républiques soviétiques, les troupes du maréchal Joukov n’y avaient vu que villes rasées, campagnes incendiées, populations affamées. Animées d’un esprit de vengeance, fort loin de « l’internationalisme prolétarien », et toléré par le commandement, elles se livrèrent à de féroces représailles que n’arrêta pas la fin des hostilités. Pillages, viols durèrent de longs mois dans leur zone d’occupation. Il fallut attendre le début de l’année 19, et après de pressantes interventions auprès du maréchal Sokolovsky, successeur de Joukov à la tête de l’administration militaire soviétique en Allemagne, Sowjetische Militäradministration in Deutschland (SMAD), pour que les partis reconstitués, communiste, Kommunistische Partei Deutschlands (KPD), et socialiste, Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), obtinssent le cantonnement des troupes dans leurs casernes. Mais auparavant, outre la mise sous scellés des imprimeries du parti nazi, elles effectuèrent, sur ordre, une dernière razzia : la confiscation de tous les postes de radio, tourne-disques, appareils photographiques et, bien sûr, des machines à écrire. Le climat de l’époque n’était guère à se formaliser de tels excès. À la conférence de Yalta, tenue en Crimée, du au 11 février 19, il avait été décidé par les trois puissances alliées, américaine, britannique et soviétique, de faire payer de lourds dommages de guerre à l’Allemagne : 20 milliards de dollars dont une moitié au seul bénéfice de l’URSS, à titre de dommages de guerre pour un pays ravagé dans sa partie occidentale. Le président Roosevelt, quelques mois plus tôt, imagina même, sur la proposition de son secrétaire au Trésor Morgenthau, de « dé-industrialiser » en totalité l’Allemagne vaincue, avant d’y renoncer quelques mois plus tard. Les Soviétiques réalisèrent, dès leur entrée en Allemagne, ce type de programme en procédant à l’opération « Trophées ». Outre l’utilisation, et parfois la déportation, d’une main-d’œuvre jugée utile à la reconstruction de leur pays, 9 tout ce qui put être 27

démonté le fut. Toutes les installations militaires mais aussi civiles prirent le chemin de l’Est : les machines d’extraction du lignite, les usines de fabrication de papier ou de chaussures. 00 kilomètres de rail furent même déboulonnés ! Rien n’échappa à cette politique des dommages de guerre10 prévus par les accords de Yalta et de Postdam, et que les Soviétiques demandèrent aux communistes allemands de justifier, au nom d’une punition nécessaire à infliger à leur peuple. La tâche s’avérait d’autant plus ardue que ce gigantesque démontage s’accompagnait d’un profond sentiment d’injustice et de révolte chez des ouvriers voyant partir pour l’étranger les machines qu’ils venaient d’arracher aux gravats et de remettre en état de marche. Ce contexte matériel est déterminant pour cerner le contenu des opinions qui se formèrent d’abord dans la sphère privée, dominée par les nécessités d’assurer, en premier lieu, les fonctions vitales, à peine satisfaites par la carte de rationnement dénommée « carte-cimetière » pour les 1 200 calories quotidiennes auxquelles elle donnait droit. Ce fut là une des raisons pour lesquelles un journal d’information, Die Rote Fahne fut édité, dès le 9 mai et jusqu’au 12. Trois jours plus tard, la Tägliche Rundschau, « quotidien pour le peuple allemand, organe du commandement de l’Armée rouge » vit le jour et ne cessa sa publication, jours par semaine, que le 30 juin 19 ! Le 13 mai fut diffusée la première émission de radio de la Berliner Rundfunk, 11 installée par les antifascistes allemands Matthäus Klein, Hans Mahle et Arthur Mannbar. Cet émetteur ne resta pas longtemps seul. À la surprise du commandement américain de Berlin, les Soviétiques opérèrent une rapide décentralisation. Dès octobre, des stations furent installées à Dresde, Halle/Saale, Postdam et Weimar pour, dans un premier temps, simplement relayer les programmes de la Berliner Rundfunk. Le 7 décembre 19 la station de Dresde commença à émettre ses propres programmes pour le Land de Saxe, puis ce fut le tour de Weimar le 1er janvier 19, pour le Land de Thuringe. Il fallut attendre le juin 19 pour que Leipzig émît son propre programme. La dernière station installée fut, le 2 décembre 19, celle d’Halle/Saale pour la Saxe-Anhalt ».12 Ainsi s’opérait rapidement une mise en place des structures et des cadres institutionnels pouvant permettre la résurgence d’une sphère publique politique et communicationnelle, médiatrice entre l’occupant soviétique et une sphère privée, déstructurée par les conséquences omniprésentes de la guerre. Les partis politiques se 28

reconstituèrent sans délai, une presse d’opinion vit le jour dans un enthousiasme militant certain, permettant une publicité des opinions. Au fil des mois émergea l’idée qu’une société nouvelle, fondée sur les valeurs de l’antifascisme, devait voir le jour pour enterrer le passé. Surgirent ainsi des formes d’adhésion à une recherche d’un autre modèle de société que ceux imposés, à l’Ouest par les USA, à l’Est par l’URSS, et sans filiation directe avec l’Allemagne des décennies précédentes. « Nous voulons la démocratie. On ne peut surmonter le passé en troquant la camisole brune contre une autre camisole rouge », déclara le 29 juin 19 à Leipzig, le vice-président du Land de Saxe, Fritz Selbmann, sans cacher que la population avait « peur de la soviétisation ».13 La reconstitution d’une représentation Par son « Ordre n°2 », le maréchal Joukov autorisa le 10 juin 19 « la constitution et l’activité sur le territoire de la zone d’occupation soviétique en Allemagne des partis, syndicats et organisations antifascistes ».1 Le vainqueur de Berlin, le 2 mai, celui qui avait imposé, au nom de Staline, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie, signée par le Feldmarschall Keitel le 8 mai, devint le chef de l’Administration militaire soviétique en Allemagne créée la veille. En moins de quatre semaines dans une partie de l’Allemagne dévastée par les combats, naquirent quatre partis politiques de sensibilité forte différente. Le premier à se manifester fut le Parti communiste allemand, KPD. Si sa force numérique était modeste, 00 membres environ, il était prêt à affronter l’événement. Aussi dès le 11 juin, il tint une assemblée constitutive à Berlin et adressa un appel à la population. Ce texte, signé de seize dirigeants du KPD, dont W. Pieck, Walter Ulbricht, A. Ackermann, G. Sobbotka rentrés de Moscou, faisait le bilan de la catastrophe dont étaient responsables « les membres actifs du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP), les représentants du militarisme réactionnaire, les barons des grandes banques et des Konzerne ». Sans la moindre référence aux concepts de « dictature du prolétariat » et du « rôle dirigeant du Parti », il plaidait pour « l’édification d’un régime antifasciste, démocratique, d’une République démocratique et parlementaire avec tous les droits et toutes les libertés démocratiques pour le peuple », précisait, pour que nul doute ne pût subsister, « nous sommes d’avis qu’il ne serait pas juste de vouloir imposer à l’Allemagne le système soviétique qui ne correspond pas aux conditions de déve29

loppement actuel de l’Allemagne ».1 Chaque mot y avait été soupesé, discuté, soumis, en dernière instance, à Staline lui-même. L’appel fut lu le lendemain soir sur les ondes d’une station de radio installée et contrôlée par l’armée soviétique, la Berliner Rundfunk. Le 13, il parut en première page du numéro 1 de la Deutsche Volkszeitung, organe du KPD, renaissant après douze années d’interdiction. Sous l’autorité de l’Armée rouge, les communistes allemands avaient commencé, dès le début mai, à installer les nouveaux pouvoirs locaux et à « nommer aux postes clefs des antifascistes sûrs ». Ils furent aidés par leurs camarades de parti, libérés des camps de concentration au fur et à mesure de l’avancée des troupes alliées, ou par des sociaux-démocrates à peine sortis des prisons d’Hitler. À tous les échelons administratifs des villages, des villes, des arrondissements les personnels nommés par le IIIe Reich furent remplacés. Ainsi à Berlin, le commandant militaire soviétique, le général Bersarine, choisit-il comme maire, un architecte sans appartenance politique, Arthur Werner. À ses côtés siègent quatre communistes, deux sociaux-démocrates, deux anciens députés de la République de Weimar : un du Zentrum catholique, l’autre du parti populiste, et de nombreux « sans parti ». Mais déjà derrière cette pratique pluraliste apparaissaient des constantes de comportement la mettant, partiellement, en cause. Partout où le maire nommé n’était pas communiste son adjoint l’était, ou, à la rigueur, le poste était dévolu à un socialiste « unitaire » qui n’avait pas approuvé la politique, anticommuniste, de son parti avant 1933. De plus, les membres du KPD étaient chargés systématiquement des « questions du personnel », en clair des nominations, des problèmes de l’enseignement, de la confiscation et du séquestre des biens nazis et de la sécurité. Un filet semblait déjà se mettre en place, bien qu’il pût encore s’expliquer par la méfiance viscérale dont faisaient preuve les Soviétiques à l’égard de tous les Allemands qui n’avaient pas combattu dans leurs rangs. Les communistes ne furent pas seuls à être autorisés à s’organiser. Le 1 juin, le parti social-démocrate, SPD, annonça la formation de son comité directeur, Zentralausschuss (ZA), avec à sa tête Otto Grotewohl, Max Fechner et Erich Gniffke. Rendu public le même jour, dans un appel à la population, le programme en neuf points se différenciait peu de celui du KPD. Il était malgré tout plus à gauche, proposant, notamment, une « démocratie dans l’État et la commune » et « le socialisme dans l’économie et la société ». Le 30

SPD s’efforça de créer rapidement, comme l’y autorisait l’occupant soviétique, un quotidien. Das Volk commença à paraître le 7 juillet avec une pagination plus réduite encore que la Volkszeitung, et une périodicité de deux ou trois fois par semaine.1 Au lendemain de la fin de la guerre, les analyses politiques du KPD et du SPD étaient très proches l’une de l’autre. La leçon de la division du mouvement ouvrier qui avait constitué une des possibilités de l’accession d’Hitler au pouvoir avait été tirée. A la base des deux partis qui se reconstituaient rapidement existait un fort courant unitaire. Dès le 19 juin 19 le Comité directeur du SPD proposa la réunification. Le KPD, lui, n’était pas prêt : militants et cadres lui faisaient encore cruellement défaut, contrairement au SPD qui, moins décimé par la répression nazie, se reconstituait plus rapidement. Wilhelm Pieck proposa à Otto Grotewohl la conclusion d’un simple accord d’unité d’action qui se traduisit par la constitution de comités paritaires à tous les niveaux, afin de préparer en commun les réformes structurelles dont la société avait un urgent besoin. Ce premier pas suscita l’opposition résolue du chef de la sociale démocratie de l’Ouest, Kurt Schumacher, et du groupe des dirigeants qui avaient passé la guerre soit en Angleterre, comme Erich Ollenhauer, soit en Scandinavie, comme Herbert Frahm, devenu en Norvège Willy Brandt. Ils reçurent immédiatement un soutien politique et matériel des puissances occidentales dans leur zone d’occupation respective. Dans la SBZ, des responsables du SPD, en Thuringe H. Brill, et dans le Mecklembourg H. Lüdemann, s’alignèrent sur les positions de K. Schumacher. En décembre, le premier, menacé d’arrestation, fuit Weimar et se réfugia à BerlinOuest, le second fut destitué de ses fonctions par la SMAD. Rien ne devait en effet se mettre en travers du projet dont, désormais, le KPD accéléra le processus. Une raison majeure militait en faveur de ce choix. Les communistes avaient rétabli, en partie, le rapport de forces au sein de la gauche. De juillet à novembre, le nombre de leurs adhérents était passé de 8 000 à 30 000. Le KPD prit alors l’initiative de proposer une conférence pour jeter les bases d’un programme d’action et mettre en branle le mouvement. La Dezemberkonferenz, dite encore Sechziger-Konferenz parce qu’elle se composait de 0 délégués, 30 de chaque parti, se réunit les 20 et 21 décembre et se prononça pour la création d’un parti unique. La décision serait bien sûr soumise à l’approbation des congrès des deux partis. Aussitôt le KPD se donna les moyens communicationnels de sa stratégie. Le 9 février naissait le mensuel Einheit, 31

organe commun théorique du KPD et du SPD, qui devint ensuite « la » revue de référence idéologique et politique en RDA pendant 0 ans. Lancé le 19 janvier 19, à Iéna, par un meeting unitaire auquel participèrent les dirigeants des deux partis, le mouvement d’unification se déroula d’abord à la base, puis dans les Länder où il fut clos le 7 avril. Les 19 et 20 avril se réunirent les 1e congrès du KPD et du 0e congrès du SPD qui entérinèrent le choix du « parti unique de la classe ouvrière ». Enfin les 21 et 22 dans la salle de cinéma Admiralpalast de Berlin, 8 délégués du SPD et les 07 du KPD votèrent pour la naissance d’un parti nouveau : Le parti socialiste unifié d’Allemagne, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED). D’inspiration marxiste, le SED n’était pas encore un parti léniniste. Ses statuts restaient proches de l’organisation sociale-démocrate. Aucune référence n’était faite au « centralisme démocratique », les membres ne s’engageaient à agir que « dans le sens » des décisions adoptées, les possibilités d’adopter des formes d’organisation particulières à chaque niveau de structure étaient reconnues, l’organisation du parti se faisait à l’entreprise mais aussi par quartiers ou localités. Les termes de « Comité central » et de « Bureau politique » n’apparaissaient pas.17 Le Parti disposa, le 23 avril, d’un nouvel organe central, Neues Deutschland, né de la fusion de la Deutsche Volkszeitung et de Das Volk. Les partis ouvriers qui avaient subi de plein fouet la répression hitlérienne n’occupèrent que peu de temps seuls la scène politique et communicationnelle. Le pouvoir soviétique, dès les premiers jours de mai 19, avait dépêché dans la SBZ un émissaire, A. Mikoïan vice-président du Conseil des Commissaires du Peuple, afin de « rencontrer des responsables chrétiens-démocrates ». Ainsi des personnalités comme Andreas Hermes, ministre de l’agriculture de Prusse, et Jacob Kaiser, député et syndicaliste chrétien, d’avant 1933, resurgirent. Tous deux avaient été membres du puissant Zentrum, parti confessionnel qui participa à tous les gouvernements de la République de Weimar. Ils prirent langue avec Ernst Lemmer, Walter Schreiber et Ferdinand Friedensburg membres de l’ancien parti démocrate, Deutsche Demokratische Partei (DDP). Ces deux courants catholiques constituèrent le 2 juin, l’Union catholique démocratique, Christlich Demokratische Union Deutschlands (CDUD). Le programme de ce nouveau parti offrait de nombreuses convergences avec ceux des partis ouvriers : planification de l’économie, nationalisation des mines et des in32

dustries clefs, séparation de l’Église et de l’État, respect de la liberté de pensée et de la liberté religieuse, etc… S’il marquait sa différence au plan économique sur les questions agraires et scolaires, au plan idéologique il mettait surtout l’accent sur la restauration des valeurs morales et spirituelles. Il affichait une volonté de s’ancrer au centre, par un double rejet doctrinal du marxisme et du capitalisme. Dès le 22 juillet, il disposa de son journal, Neue Zeit, quotidien paraissant six jours par semaine. Le Parti libéral démocratique, Liberal Demokratische Partei Deutchlands (LDPD) vit le jour le juillet à l’initiative d’un ancien ministre de Weimar, Wilhem Külz, maire de Dresde, révoqué en 1933. Ce parti se présenta comme défenseur de la propriété privée et de l’économie de marché. Son organe central, Der Morgen, fut créé le 3 août et parut comme Neue Zeit six jours par semaine. Le 1 juillet, après un travail préparatoire entre le KPD et le SPD, les quatre partis se réunirent à Berlin et décidèrent de former un « front uni des partis antifascistes démocratiques ». Chaque parti gardait son autonomie structurelle ses moyens propres d’expression, mais tous s’engageaient à exécuter « avec loyauté les tâches dictées par l’occupant soviétique et acceptaient de reconnaître des devoirs de réparation qu’il exigeait en respect des accords passés à Yalta ». Un comité permanent composé de cinq représentants de chaque formation veillait aussi à articuler les politiques afin de favoriser « la reconstruction de l’économie tout en veillant au respect des libertés individuelles ».18 La réforme agraire, lancée le 2 septembre par le secrétaire général du KPD, Wilhelm Pieck, fut l’occasion d’une première fêlure au sein du « front uni ». Pendant des mois, opposant la gauche et la droite, elle suscita un véritable débat dans la presse mais sans jamais recourir à la mise en cause nominative des adversaires afin de sauvegarder la solidarité du « Comité permanent » où siégeaient ensemble les quatre partis autorisés, et où toutes les décisions étaient prises selon la règle de l’unanimité. Cette réforme répondait à trois nécessités politiques. Au nom de la dénazification, il s’agissait de casser, en premier lieu, la caste des Junker, traditionnel soutien au militarisme prussien et qui avait collaboré massivement avec la dictature hitlérienne. En Saxe par exemple, les grands propriétaires terriens étaient aussi bien des Konzerne, comme I.G. Farben, Siemens ou Henkel, que des grands bourgeois ou des nobles, comme le prince von Stolberg zu Stolberg dont les propriétés s’étendaient sur près de 10 000 hectares. La deuxiè33

me nécessité reposait sur la recomposition du lien social entre le nouveau pouvoir et une petite paysannerie composée d’ouvriers agricoles et de petits propriétaires. Donner la terre à ceux qui la travaillaient constituait le seul moyen pour essayer de les lier au régime, ne serait-ce que par clientélisme. La troisième nécessité fut celle de la fixation des trois millions de réfugiés qui avaient fui la Pologne et d’autres contrées où des colonies allemandes avaient été installées bien avant l’occupation nazie. D’un lopin de terre, leur neutralité idéologique et politique était espérée. La CDUD, d’entrée, exprima son hostilité, bien que les terres des Églises protestantes ne fussent pas touchées par la réforme.19 Le débat se cristallisa rapidement sur la question de l’indemnisation, mais, celle-ci fut gommée du texte commun auquel souscrivit la CDUD le 1 septembre. Les sociaux-démocrates tenaient, eux aussi, à ne pas se couper de ce demi-million d’ouvriers agricoles, de réfugiés et petits propriétaires à qui les communistes firent attribuer 200 000 exploitations de cinq à sept hectares, de ces 1 20 000 autres qui virent leur domaine agrandi par l’attribution d’un complément de terre. Enfin près de 200 000 ouvriers et employés reçurent des parcelles, à la périphérie des villes, pour les transformer en ces petits jardins qui demeureront si populaires en RDA. La nationalisation de l’industrie offrit aux partis bourgeois un deuxième terrain d’affirmation identitaire par l’affrontement. Mais, l’opposition n’afficha pas une position unique dans tous les Länder. En Saxe, le LDPD et la CDUD acceptèrent la nationalisation sans indemnisation du Konzern Flick, proposée par l’administration du Land mise en place par les Soviétiques. En Thuringe, lors du débat en mai 197 sur le transfert au Land des mines et des richesses du sous-sol, les deux partis votèrent encore contre. Le fait que dans cette région traditionnellement conservatrice, et où le tissu économique était largement composé d’entreprises familiales, industrielles et artisanales, ne fut pas étranger à l’attitude de la CDUD et du LDPD. La réforme du système scolaire en 19 fut une troisième source de contestation et de débat public. Lorsque les communistes proposèrent de favoriser l’accès à l’université des fils et des filles d’ouvriers et de paysans, par la fixation de quotas et l’attribution de bourses importantes selon le seul critère social, la fronde des deux partis bourgeois s’enfla. Elle prit la forme d’une véritable polémique quand, en juillet 198, le recteur de l’université d’Halle ne fut plus élu par ses pairs mais nommé directement par le ministère. 3

La CDUD et le LDPD protestèrent avec force. Le conflit s’étendit au-delà de la SBZ, puisque Karl Jaspers et Walter Hallstein soutinrent les protestations des deux partis dans la presse de la bi-zone anglo-américaine. Les élections libres prévues par les conférences de Yalta et Potsdam, purent alors se dérouler bien qu’elles eussent été annoncées pour l’automne 19. Trois scrutins furent organisés. Un premier pour les élections municipales, les 1er et 1 septembre, un deuxième pour la votation dans les Kreise et les Länder qui se déroula le même jour, le 20 octobre. Trois questions soulevèrent des problèmes au cours de la brève campagn: les critères pour être électeur, ceux pour se présenter comme candidat et le mode de scrutin. La SMAD et en particulier son département « Informations et propagande », dirigé par le colonel S. I. Toulpanov dans le cadre de sa mission de contrôle des idées, jouèrent bien sûr le rôle le plus important dans leur définition. Au nom de l’indispensable dénazification, 20 les anciens membres actifs du parti nazi furent privés de droit de vote. Ceux moins marqués purent l’exercer mais sans être éligibles. Quant aux cadres du NSDAP, nombre d’entre eux étaient en fuite, souvent passés dans les zones anglaise et américaine où la dénazification fut conduite avec une rigueur bien moins grande, comme le confirme un fait révélé seulement en 1983 : « Klaus Barbie demeura en zone américaine sans être inquiété jusqu’en 190 ».21 Dans un premier temps, il était prévu que non seulement les partis politiques présenteraient des candidats mais que pourraient aussi le faire les « organisations de masse », comme la confédération syndicale allemande libre, Freier Deutscher Gewerkschaftsbund (FDGB), qui s’était reconstituée, le 1 juin 19 et la Jeunesse libre allemande, Freie Deutsche Jugend (FDJ), fondée le 7 mars 19. Devant les protestations de la CDUD et du LDPD orchestrées par une campagne de presse dans leurs journaux, les Soviétiques reculèrent : la FDGB et la FDJ retirèrent leurs candidats. L’Entraide paysanne, Vereinigung der gegenseitigen Bauernhilfe (VdgB), fut autorisée à se maintenir, ainsi que des « Comités de jeunes », émanation souterraine de la FDJ. Enfin les scrutins se déroulèrent sur le système de la liste bloquée à un tour. Si la parole fut libre le SED bénéficia largement de la logistique soviétique. De plus, dans les 11 23 communes, le dépôt d’une liste pour les élections municipales fut soumis à l’obligation d’existence d’une organisation reconnue par la SMAD. 3

Les résultats de ces élections municipales n’en furent que plus surprenants. Si le SED, dans un scrutin où le pourcentage de votants dépassa les 90 %, recueillit 7 %, la CDUD atteignit les 18,7 %, le LDPD 21,08 %, la VdgB 1,8 % et les « Comités de jeunes » 10,9 %. Le système de répartition avantageait les vainqueurs : le SED se vit ainsi octroyer 7,2 % des sièges, la CDUD 9, % et le FDPD 8,3 %. Le scrutin aux Kreistage, qui enregistra une participation de 8, %, ne donna pas de majorité absolue en voix au SED : 9,02 %, mais ce dernier l’obtint en sièges, 3 12 sur 12, la CDUD atteignit 2,91 % de suffrages, 21,10 % allèrent au FDPD, ,8 % au VdgB, les « Comités de jeunes » s’effondrèrent à 0,1 %. Le vote aux Landtage, malgré une participation de 9, %, fut encore moins favorable au SED : 7,2 %, mais il obtint néanmoins 29 des 19 sièges, et la présidence de des parlements, alors que la CDUD grimpa à 27,3 %, le FDPD se maintint à 21,2 %, la VdgB à 3,2 %, les « Comités de jeunes » à 0,12 %.22 Les premières et dernières élections libres jusqu’en mars 1990 dessinaient un paysage politique orienté vers la consolidation d’un pluripartisme et d’un pluralisme des opinions et de la presse que semblait accepter sinon favoriser l’occupant soviétique. Le plan Marshall et les débuts de la guerre froide transformèrent radicalement la perspective. L’hypocentre de l’affrontement de deux idéologies Jusqu’à son implosion, en 1991, l’URSS considéra que le début de la guerre froide remontait au août 19 lorsque la première bombe atomique explosa sur Hiroshima. Elle rappelait que, lors de la conférence de Potsdam, le président Harry Truman, attendant avec impatience des informations sur « le succès » du bombardement, avait dit dans les milieux de la délégation américaine : « Si, comme je le pense, elle explose, j’aurai alors un bon gourdin pour ces gens-là ».23 La thèse semble encore aujourd’hui recouvrir une partie de la réalité puisque trois jours plus tard, après que l’humanité fut entrée dans « le temps du monde infini », selon la formule de Paul Valéry, et que Nagasaki eut aussi subi le feu atomique, le président Truman déclara le 9 mai : « Nous pouvons dire que nous sortons de cette guerre la nation la plus puissante du monde, la nation la plus puissante peut-être de toute l’histoire ».2 Le rappel de ce cadre géopolitique est essentiel à la compréhension de l’histoire de la SBZ puis de la RDA et des systèmes de communication 3

et d’information qui s’y mirent en place et y opérèrent. Deux initiatives le concrétisèrent. L’une américaine, mêlant très intimement l’économie, la géopolitique et l’idéologie, le plan Marshall, l’autre, soviétique essentiellement idéologique et politique, le Kominform. Une des raisons essentielles du choix du gouvernement américain d’avoir donné la priorité absolue à la reconstruction de l’Allemagne, avant celle de la Grande-Bretagne ou de la France, d’imposer aux Anglais la formation, le 1er janvier 197, d’une bizone fut la prise de contrôle du bassin industriel de la Ruhr et de ses Konzerne, dans lesquels les sociétés américaines avaient investi massivement de 192 à 1939. Outre « les 1 20 millions de dollars reçus dans le cadre d’un système de fonds d’aides gouvernementales pour les régions occupées, Government Aid and Relief in occupied Areas (GARIOA), alimenté par les contribuables américains et qui servent à l’importation de produits alimentaires », elle « obtint au titre du plan Marshall plus de 1, milliard de dollars en quatre ans. Au total entre 19 et 192, l’Allemagne de l’Ouest et BerlinOuest reçurent des États-Unis une aide s’élevant à 3,17 milliards de dollars ».2 Cette aide ne fut pas que désintéressée. Comme le souligne Armand Mattelart : « L’immédiat après-guerre avait en effet précipité le pays dans une crise de reconversion sévère. Le plan Marshall – ainsi que la guerre de Corée – signifiera la reprise. Le taux de chômage passera de % à 3 % et le taux de croissance atteindra près de 11 % en 190 ».2 Si ces investissements massifs permirent d’enrayer la surchauffe de l’économie américaine à moindre coût, ils eurent aussi un autre avantage. Grâce à un accroissement notable du niveau de vie des populations de l’Ouest qu’ils autorisèrent, constituant ainsi « le meilleur barrage au communisme », ils fournirent aussi une image positive, sinon alléchante, à la politique de l’endiguement, containment, d’Harry Truman, en lui donnant un contenu matériel et immédiatement perceptible par les populations. Abréviation russe de « bureau d’information des partis communistes » le Kominform constitua la réponse de l’Union soviétique à la doctrine Truman. Fort bien explicitée par Lilly Marcou, la thèse occidentale inverse en totalité les origines de sa naissance. Ainsi, « cette nouvelle internationale communiste » aurait été à l’origine de « l’adoption précipitée du plan Marshall par le Congrès américain ». Elle aurait été vue par les Occidentaux comme « un défi sans précédent jeté au monde libre », « une déclaration de guerre officielle aux anglo-américains ».27 Le seul problème de cette in37

terprétation, reprise pendant des années par les médias de l’Ouest, est qu’elle est toujours sans rapport à la réalité des faits historiques. Elle se trouve en opposition avec la simple chronologie des événements. Le plan Marshall fut annoncé par son auteur le juin 197, devant les étudiants d’Harvard. Parce qu’il impliquait un véritable contrôle de toute l’économie soviétique par les USA, Staline le rejeta, puis eut le temps de faire annoncer par Radio Moscou, le 8 juillet, le refus des pays soumis à son contrôle, malgré une première acceptation du plan par la Pologne et la Roumanie. La réunion secrète de constitution du Kominform se tint, elle, du 22 au 27 septembre 197. En fait, cette réunion tenue dans une maison de repos à Szklarska Poreba, près de Wroclaw en Basse Silésie redevenue polonaise, présenta un caractère essentiellement défensif et intérieur au mouvement communiste européen, puisque les PC engagés dans des luttes de libération nationale comme ceux de Chine ou du Viêt-Nam n’y furent pas invités. Sept partis communistes au pouvoir : soviétique, polonais, yougoslave, tchécoslovaque, hongrois, roumain, bulgare et les deux plus puissants de l’Europe de l’Ouest, ceux d’Italie et de France, y participèrent. Le SED ne fut pas invité, signe de sa mise sous la tutelle directe de Moscou, pas plus que le PC albanais placé lui sous celle de Belgrade. Si dans son rapport, Andrei Jdanov, représentant Staline, développa la célèbre « théorie des deux mondes » 28 composés du « camp impérialiste, antidémocratique et de la guerre » et du « camp anti-impérialiste, démocratique et de la paix », la raison première de la rencontre résidait dans l’imposition d’un changement de stratégie. La ligne de large rassemblement pour lutter contre le fascisme, devenue loi du mouvement communiste international depuis 193 était enterrée. Redevenait prioritaire la stratégie « bloc contre bloc » et le rôle dirigeant du Parti dans et sur la société.29 Les conséquences de ce changement de stratégie furent immédiates dans la SBZ. Le SED, intégré au Kominform dès 198, se transforma dès juin en un « parti léniniste de type nouveau ». La voie allemande au socialisme d’Anton Ackermann fut condamnée pour « opportunisme », les sociaux-démocrates progressivement se trouvèrent éliminés des postes de responsabilité du Parti. La coopération conflictuelle avec les partis bourgeois, CDUD et LDPD, tourna à l’affrontement lorsque le SED créa de toutes pièces, le 29 avril 198, le parti démocrate paysan allemand, Demokratische Bauernpartei Deutschlands (DBD), et, le 2 mai, le parti national 38

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.