Communiquer l'utopie

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L'utopie n'est pas morte. Elle s'est transformée. L'économie solidaire est l'exemple le plus abouti de cette nouvelle utopie. Quels sont les problèmes de communication que rencontrent militants et élus cherchant à promouvoir ce projet de société ? Cette étude s'intéresse à l'utopie confrontée au réel et au réel en panne d'utopie et constitue une vision originale de la démocratie au XXIe siècle.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782336272511
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L'UTOPIE

Economie solidaire et démocratie

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions Joëlle Le MAREC, Publics et musées, la confiance éprouvée, 2007. Stéphane OLIVES!, Footnotes, une socioanalyse de communication par le bas... de page, 2007. Jean-Curt KELLER, Le paradoxe dans la communication, 2007. Pierre ZEMOR, Le défi de gouverner communication comprise. Mieux associer les citoyens? Conversation avec Patricia Martin, 2007 Corinne MARTIN, Le téléphone portable et nous, 2007. Philippe J. MAAREK (dir.), Chronique d'un « non» annoncé: la communication politique et l'Europe (juin 2004 - mai 2005), 2007. Alberto ABRUZZESE, La splendeur de la télévision, 2006. Arlette BOUZON et Vincent MEYER (dir.), La communication organisationnelle en question: méthodes et méthodologies, 2006. Philippe VIALLON (Ed.), Communication et médias. En France et en Allemagne, 2006.

Sous la direction de

Éric DACHEUX

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L'UTOPIE

Economie solidaire et démocratie

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://\vv't/w.librairiehannattan. com diffusion.harmattancmwanadoo. fr harmattan 1cmwanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04543-9 EAN : 9782296045439

Un rêve peut durer Bien plus loin que la nuit Porté de fou en fou Jusqu'à ce qu'il parvienne Accompli

Bernard Garrigues

Sommaire

Introduction Éric Dacheux PREMIÈRE PARTIE: L'UTOPIE CONFRONTÉE AU RÉEL CHAPITRE I : Petite contribution à l'histoire des liens entre médias et économie sociale solidaire Éric Larpin
CHAPITRE II : Communiquer l'utopie en situation de crise humanitaire. Madeleine Maganga

Il

29

35

43

CHAPITRE ill : Le fonctionnement d'un espace utopique européen: l'exemple de l'Association des états généraux des étudiants européens 59 Alex Frame
CHAPITRE IV : Démocratie participative et économie solidaire: possibles, des liens nécessaires François Auguste

des liens 73

SECONDE PARTIE: LE RÉEL EN PANNE D'UTOPIE
CHAPITRE V : Utopies en économie sociale: Pierre-André Tremblay

93

la variante québécoise

99

CHAPITRE VI : Les représentations de l'utopie et leur confrontation de commerce équitable Sandrine Le Pontois

à la notion 119

CHAPITRE VII : L'imaginaire politique Bernard Lamizet CHAPITRE vm : Les difficultés de communication de l'économie solidaire Éric Dacheux CONCLUSION GÉNÉRALE Éric Dacheux RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPIDQUES

139

159

187

229 245

Table des matières

10

INTRODUCTION

Sortir des idées reçues
Eric Dacheux
*

«On ne peut plus ignorer aujourd'hui le phénomène de globalisation de l'économie [.. .]. Face à cette déterritorialisation de certains pans d'une économie qui n'est plus toujours à échelle humaine, l'économie solidaire s'inscrit dans un projet: remettre l'être humain au centre de l'économie ». Cette citation est l'œuvre d'un ministre de l'Économie d'un des pays les plus riches du monde; elle rejoint pourtant les propos tenus par des militants d'un pays émergeant: «L'économie solidaire constitue le fondement d'une mondialisation humaniste, d'un développement durable, socialement juste et orienté vers la satisfaction rationnelle des besoins de chacun et de tous les citoyens de la Terre, en suivant un chemin inter-génération de développement durable de la qualité de notre vie». Au fond, ces propos tenus respectivement par le ministre luxembourgeois Jeannot Kercké1 et par les signataires de la Charte des principes d'économie solidaire du Forum brésilien d'économie solidaire montrent deux choses: l'utopie n'est pas morte; la citoyenneté participative a vocation à se développer au sein même de la sphère économique. Il n'y a pas de développement durable sans une démocratie capable de soumettre la recherche de rentabilité à une logique d'intérêt général. Voilà un discours utopique qui ne peut que se heurter à un certain nombre de problèmes de communication ! Voilà aussi un rapprochement singulier entre
Professeur en sciences de l'information et de la communication à

'"

l'Université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand). 1 Dans la préface du nOl de Ecosol review, Luxembourg, Editions Le phare, 2007.

utopie, économie et démocratie! Et si, pourtant, ce rapprochement n'était pas incongru, mais au cœur même d'une compréhension renouvelée de la crise qui frappe nos démocraties? C'est, effectivement, la thèse que défend cet ouvrage collectif qui nous invite ainsi à sortir des sentiers battus de l'analyse politique. En premier lieu, il convient de s'éloigner des chemins trop balisés de « la crise de la représentation ».

La crise qui touche nos démocraties représentation

n'est pas une crise de la

La crise qui touche nos démocraties n'est pas une crise de la représentation. Elle n'est pas uniquement, pas principalement, une crise de la représentation. Pourquoi? Parce que la démocratie représentative est, par nature, toujours en crise, nous enseigne Claude Lefort dans ses «Ecrits sur le politique» (1986). La démocratie fait du pouvoir un lieu vide, un pouvoir qui n'appartient pas à un ordre social, une personne ou un être transcendant, mais un pouvoir exercé de manière temporaire et provisoire par des représentants. Or, les décisions prises par ces représentants ne sont jamais définitivement légitimes. En démocratie, il est légitime de remettre en cause la légitimité des décisions prises. La démocratie représentative n'est donc pas un moyen de constituer la légitimité définitive d'un pouvoir immanent, mais la possibilité de débattre à l'infini de ce qui est légitime. Il y a donc, par définition, toujours crise de la représentation, c'est-à-dire remise en cause par les citoyens des décisions prises en leur nom. De plus, dans un système représentatif où les individus sont libres et divers, il y a forcément un écart, une différence entre le représentant et ses représentés, différence dans l'envie de devenir élu, différence aussi dans les capacités réelles ou supposées d'exercer la fonction d'élu. Cet écart initial entre le représentant et les représentés se voit renforcé par l'asymétrie des connaissances et d'informations résultant de la spécialisation dans la fonction d'élu. Dès lors, il est normal que la perception des problèmes et la construction des solutions du représentant ne coïncident plus 14

exactement avec celles des représentés, d'autant plus que, dans nos démocraties, l'élu n'est pas tenu par un mandat impératif et doit tenir compte des contraintes liées à son engagement dans un parti. Cet écart peut donc devenir déphasage. Ce déphasage ou, si l'on veut, ce fossé entre les citoyens et les élus est-il aujourd'hui beaucoup plus grand que celui existant au début de la :ur République? Rien ne permet de l'affirmer. On peut même supposer que l'élévation générale du degré d'instruction et la multiplication des sources d'information à disposition des citoyens ont plutôt réduit cet écart2. Deux autres arguments peuvent s'ajouter aux précédents. Tout d'abord, la démocratie de masse génère forcément de l'insatisfaction à l'écart des représentants. Si, dans l'idéal, ceux-ci doivent gouverner en fonction de la volonté du peuple, dans la réalité, ils doivent arbitrer entre des attentes distinctes et souvent contradictoires des citoyens. TI est donc impossible de satisfaire toutes les attentes au même moment, d'où l'existence d'une perpétuelle critique à l'encontre des représentants. Enfin, un argument plus novateur peut être avancé à la suite du travail empirique de Pierre Lefébure. Dans une thèse remarquable, ce chercheur démontre que le lien représentatif (l'idée que des personnes représentent d'autres personnes) n'est nullement remis en cause par les citoyens. Ceux-ci rejettent uniquement la manière dont les représentants exercent leur mandat. Il n'y a donc pas crise de la représentation à proprement parler, mais rejet des élites (Lefébure, 2005), thèse qui semble confirmée par le succès électoral, un peu partout en Europe, de populismes dénonçant l'impuissance des élites. ..

2

Si cette conjecture est exacte, on peut alors faire l'hypothèse que c'est,

justement, la réduction de cet écart qui engendre une demande de participation effective à la définition de l'intérêt général et donc une critique plus forte des représentants, non pas donc, parce que ces derniers sont plus éloignés (des préoccupations quotidiennes), mais justement plus proches (des capacités d'expertise du citoyen). On peut, en tout cas, suggérer que la mise en cause des représentants peut avoir des causes contradictoires suivant l'appartenance à une classe sociale (supérieure, moyenne ou populaire) et le degré de formation et d'information des citoyens. 15

La crise de la démocratie n'est pas principalement une crise de la représentation; soit, mais quelle est alors la nature de cette crise? Nous pensons qu'elle est d'une triple nature: politique bien sûr puisque l'espace public est, aujourd'hui, traversé de tensions contradictoires qu'il convient d'analyser, mais aussi et peut-être surtout, économique et symbolique. Economique, car les débats français sur le traité constitutionnel européen et la prise de position du MEDEF lors des présidentielles de 2007 l'ont très bien montré: les questions et les acteurs économiques sont au cœur du débat démocratique. On ne peut plus penser nos démocraties contemporaines en séparant le politique et l'économique. Symbolique, la crise démocratique l'est assurément, d'une part, parce que la communication est au cœur de nos démocraties de masse (Wolton, 2005) et d'autre part, parce que la religion, l'idéologie et l'utopie restent toujours des moteurs puissants de l'action politique individuelle et collective. L'ambition de cet ouvrage collectif est donc d'esquisser un nouveau cadre théorique pour penser la démocratie du vingt et unième siècle, de dépasser les poncifs comme la « crise de la représentation », la « fin de 1'histoire» ou le surgissement d'une « démocratie d'opinion », en pensant les liens qui unissent communication, utopie et économie solidaire. En effet, ces termes n'ont pas pour seul point commun le fait d'être équivoques et polémiques. TIssont, nous y reviendrons dans la conclusion, intrinsèquement liés entre eux. C'est l'analyse de leurs liens qui révèle la trame du tissu social propre aux démocraties européennes. C'est vrai, le chemin pour mener à une telle conclusion n'est ni court ni simple. Il convient donc de procéder par étapes. Dans un premier temps, il s'agit de revenir sur les connotations négatives associées aux termes que nous étudions.

Des termes trop souvent décriés

En effet, ces trois termes ont mauvaise presse. La communication, c'est la «corn », des opérations de marketing visant à séduire, du strass, des paillettes, des sourires, beaucoup 16

de mots, peu de fond. La communication, qui joue sur l'émotion, l'immédiateté, l'emporte peu à peu sur l'information rationnelle, le temps nécessaire à la réflexion. La communication surgit en politique quand le débat d'idées s'éloigne. La communication transforme l'élu en marchandise, le citoyen en client, la presse en espace publicitaire. La communication est une propagande qui sape la démocratie. L'utopie ne vaut guère mieux. Certes, au premier abord, l'utopie est sympathique: elle permet de rêver, de rêver, pourquoi pas ?, que l'on échappe à l'emprise de cet imaginaire dénaturé, marchandisé que promeut la communication publicitaire à longueur de média. Mais rêver, n'est-ce pas aussi fuir la réalité, la nier? L'utopie est alors une chimère dangereuse. Au niveau individuel, elle peut conduire le sujet à un déni de réalité néfaste pour lui et pour les siens ou, au contraire, à accepter sans broncher une réalité inacceptable au nom d'un projet qui ne verra jamais le jour. Au niveau collectif, le projet utopique est un projet qui n'est séduisant que parce qu'il est irréaliste. Du coup, il est perçu soit comme un mensonge organisé qui, défendu bec et ongles, freine les réformes que la réalité rend pourtant nécessaires, soit comme un objectif dangereux dont la réalisation ne peut être que totalitaire. Et l'économie solidaire? Justement, c'est une utopie! Comment concilier dans une seule activité les impératifs de la compétition économique et les nécessités de l'entraide? L'économie solidaire, c'est le mariage de la carpe et du lapin, un oxymore (assemblage de deux termes contradictoires), à moins, que ce ne soit, plus simplement, un pléonasme. En effet, l'économie sociale est une réalité ancienne qui s'incarne dans des formes juridiques reconnues (associations, coopératives, mutuelles) et dont le fondement historique est, justement, l'institution d'un lien social solidaire. L'économie sociale est par nature solidaire! Le terme «économie solidaire» n'est qu'une opération de communication! Nous y voilà! La boucle serait bouclée et l'ouvrage achevé si ces trois notions ne renvoyaient qu'à ces définitions dépréciatives. Or le propos est trop radical, trop caricatural pour embrasser la complexité que recouvrent ces notions. On peut même, sans grand risque de se tromper, faire l'hypothèse que c'est, 17

justement, la trop grande complexité de ces notions qui provoque, parfois, cette simplification critique. Partir de ladite simplification critique est alors nécessaire, non pour dénier la réalité des reproches adressés, mais pour montrer que ces reproches n'embrassent qu'un aspect - un aspect très limité - de ces processus sociaux. L'objet de ce livre étant de mettre en lumière cette complexité sociale afin de mieux comprendre la démocratie contemporaine, nous allons enrichir progressivement ces définitions de sens commun.

Premier essai de définition

Une caricature n'est jamais fausse; elle accentue certains traits, en estompe certains autres. Pour autant, elle n'est réussie que si elle prolonge les traits les plus pertinents. Or, s'il est vrai que la communication peut être source de manipulation, que certaines utopies ont un caractère totalitaire et que l'économie solidaire, comme l'économie sociale, ne parvient pas toujours à concilier impératifs solidaires et nécessités marchandes, ces traits ne sont pas forcément les plus pertinents. La communication est consubstantielle à I'homme. Ce dernier est un animal grégaire; il ne peut vivre et s'épanouir qu'en société. C'est par la communication qu'il entre en relation avec autrui. Par la communication qu'il forge son identité. L'être humain est le produit de ses rencontres. Communiquer, l'étymologie de ce mot le rappelle, c'est partager, appartenir à la même communauté, à la même culture. C'est par la communication que les hommes construisent un monde commun. La communication est un processus social fondamental, une relation humaine, directe ou technologique, qui nourrit le lien social. Cette relation peut revêtir les oripeaux malsains de la délation ou de la violence verbale mais aussi les habits éclatants de l'écoute attentive, de la confiance, de l'amour, etc. Elle peut même se parer des vêtements plus ambigus de la persuasion, de la politesse distante et du parler pour ne rien dire. Cette ambivalence, qui fait toute la richesse et toute la difficulté de la communication humaine, se retrouve également dans l'utopie. 18

Celle-ci est une construction symbolique qui possède trois dimensions. Elle développe, effectivement, une dimension onirique. Il s'agit d'imaginer un autre monde, un monde meilleur, un monde nouveau, si radicalement nouveau qu'il ne tient parfois aucun compte du monde actuel ou, pire, réclame son éradication. Mais l'utopie est aussi une critique politique. Elle remet en cause le fonctionnement actuel du régime, se rebelle contre la fatalité. Elle nourrit le débat politique et ouvre l'espérance. Ce n'est pas tout; l'utopie est, enfin, un projet rationnel, une construction réfléchie qui, partant d'une analyse des défaillances actuelles, propose des solutions globales. Cette dimension rationnelle vient équilibrer la dimension onirique de l'utopie. Mais cette systématisation rationnelle, à force de rechercher la perfection, peut aussi déboucher sur une mécanique sociale où l'homme n'est plus l'inventeur du monde qu'il construit, mais un musicien condamné à jouer toujours la même partition. Toute utopie mélange donc onirisme, critique politique et rationalité systémique. Suivant les époques et les auteurs, les proportions entre ces trois ingrédients sont sensiblement différentes. C'est ce qui en fait toute la richesse, toute la saveur. S'appuyer sur quelques exemples particuliers pour réduire l'utopie à la dimension qui domine dans les exemples choisis revient à déclarer tous les gâteaux immangeables sous prétexte que les pâtisseries de son boulanger sont trop sucrées! Très souvent, l'économie solidaire est victime du même réductionnisme. On loue son dynamisme quand on assimile économie solidaire et commerce équitable et on déplore son caractère assistantiel quand on confond économie solidaire et insertion par l'économique. Or, d'une part, tout le commerce équitable et toute l'insertion par l'économique ne relèvent pas de l'économie solidaire: l'économie solidaire s'est construite, en partie, contre une insertion visant à inclure dans un système économique des personnes éjectées par ce même système; la notion - centrale dans l'économie solidaire - de «réciprocité» n'est pas toujours mise en pratique par les tenants du slogan «du commerce et non de l'aide». D'autre part, l'économie solidaire ne se résume pas à ces deux types d'activité puisque l'on retrouve, sous cette appellation, des pratiques de dévelop19

pement territorial, des systèmes d'échanges locaux, des services à la personne, des cabinets conseils, des filières de production écologiques, la construction de circuits courts d'épargne, des placements financiers, etc. L'économie solidaire est un ensemble de pratiques économiques qui visent le lien plutôt que le bien. TIs'agit de travailler en réseau en coconstruisant l'offre et la demande. Bien sûr, ces trois définitions élargissent la perspective, mais ne nous éclairent pas encore sur la nature de la crise démocratique que nous traversons. Pour mettre en pleine lumière cette dernière, ces trois définitions doivent être enrichies, complétées, remises en cause. C'est exactement l'objet des textes réunis dans cet ouvrage. Mais ces définitions doivent, également, être pensées en complément d'un terme qui est au centre de l'analyse politique: l'espace public.

L'espace public

Dans le langage courant, l'espace public est un lieu non privé où se rencontre un public: square, plage, place, etc. Cependant, en science politique, l'espace public ne renvoie pas à la notion de « lieu public », mais fait référence au cœur même de la démocratie. On trouve les prémices de cette acception dans deux textes d'Emmanuel Kant parus en 1784. Dans le premier, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Kant affirme que: "Chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions naturelles qui visent à l'usage de sa raison ne devaient être développées complètement que dans l'espèce, mais non dans l'individu" (Kant, 1985, p. 189). C'est pourquoi, afin d'atteindre le "dessein suprême de la nature", à savoir établir une" constitution civile parfaitement juste" (Kant, 1985, p. 194), l'homme doit être libre de raisonner publiquement avec ses semblables. C'est, en tout cas, la thèse qu'il défend dans Réponse à la question, qu'est-ce que les lumières. En effet, l'individu "ne peut s'arracher tout seul à la minorité [...J. En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire de lui-même est plus réelle; cela est même à peu près inévitable pourvu qu'on lui en laisse la liberté" (Kant, 1985, 20

p. 210). Cet usage public de la raison qui permet aux hommes de se dégager" eux-mêmes peu à peu de leur grossièreté" influe sur "la mentalité du peuple (ce qui le rend peu à peu plus apte à agir librement) et finalement sur les principes mêmes du gouvernement [...)". L'espace public est donc un espace de médiation entre l'Etat et la société civile qui permet aux citoyens de débattre publiquement des problèmes d'intérêt général. Si l'on synthétise les travaux théoriques conduits sur ce concept, on peut, dans une première approximation, définir l'espace public comme étant simultanément: 1-Le lieu de légitimation du politique. C'est par l'espace public que les citoyens ont accès aux informations politiques, qu'ils peuvent débattre et se forger une opinion et qu'ils peuvent choisir les personnes qui exerceront le pouvoir politique. C'est par l'espace public que les citoyens se sentent non seulement destinataires du droit, mais aussi auteurs de ce droit (Habermas, 1997). 2-Le fondement de la communauté politique. L'espace public est un espace symbolique qui, comme le rappelle le philosophe Etienne Tassin (1991), permet de relier entre eux des individus n'appartenant plus à des communautés traditionnelles. 3-Une scène d'apparition du politique. C'est sur l'espace public que les acteurs politiques se mettent en scène et où les problèmes politiques deviennent visibles (Arendt, 1983). Cette définition suppose que l'espace public ne se réduit pas à sa dimension institutionnelle. Il n'est pas réductible à une institution (le parlement, le conseil municipal, etc.) ; c'est un espace potentiel, ouvert à tous les acteurs. De même, l'espace public n'est pas une donnée anhistorique, mais une construction sociale caractéristique de la démocratie qui, comme elle, est en constante évolution, caractère qui souligne la fragilité intrinsèque de l'espace public donc la possibilité de sa disparition. De plus, l'espace public est un lieu où l'on traite des questions relevant de la collectivité, où se formulent des visions antagonistes de l'intérêt général qui n'est donc pas l'apanage exclusif du pouvoir. C'est, également, un espace qui se veut universel, mais qui est inégalitaire puisque tout le monde n'y 21

accède pas. Les individus et les organisations collectives qui se rencontrent dans l'espace public n'ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes compétences politiques ni le même poids social. Par ailleurs, le concept d'espace public s'inscrit dans une perspective sociologique qui suppose que les acteurs sociaux ne soient pas totalement aliénés, mais possèdent une certaine capacité critique autoréflexive leur permettant de lutter contre les mécanismes de domination. Enfin, l'espace public concourt à une certaine pacification des mœurs sociales en substituant la communication à la violence physique, ce qui d'ailleurs n'exclut pas une certaine violence symbolique, expression qui nous conduit maintenant à donner une première définition du vocable « symbolique ». La notion de «violence symbolique» renvoie à deux phénomènes distincts recouvrant deux définitions du mot « symbolique». Ce mot peut être un adjectif. Dans ce cas, la «violence symbolique» est l'emploi de symboles (mots, images, etc.) pour choquer l'opinion, par exemple l'envoi d'une petite béquille en bois pour provoquer le don en faveur d'une ONG luttant contre le handicap. Mais «symbolique» est également un substantif et c'est à ce substantif que Pierre Bourdieu fait allusion quand il parle de « violence symbolique» (Bourdieu, 1984). Le symbolique, dans l'acception la plus courante, celle que Lévi-Strauss puis Lacan ont donnée à la suite des travaux de Marcel Mauss (Tarot, 2003), c'est ce qui donne sens à la société. Plus précisément, le symbolique est la société qui se comprend elle-même, qui prend conscience d'elle-même. Le symbolique est la réalité sociale telle que nous la percevons. Mais si le symbolique fonde un ordre propre, c'est que les symboles ne renvoient pas uniquement à un référent, mais s'articulent les uns aux autres dans un réseau complexe de significations. Le symbolique est donc un réseau de significations que l'individu va intérioriser au cours de la socialisation, une structure sociale inconsciente qui va déterminer sa manière de comprendre le monde. Ces réseaux de significations s'articulent dans des registres différents (art, religion, science, etc.) et varient d'une société à l'autre. Dans le 22

domaine politique, un de ces réseaux de significations est particulièrement important; c'est l'idéologie. Lorsqu'il est employé dans la vie de tous les jours, le mot idéologie renvoie à une image négative: des idées politiques partielles et partiales qui cherchent à manipuler l'opinion. L'inventeur de ce mot est un Français, A.C. Destutt de Tracy qui, en 1801, a publié Idéologie terme qui, dans son esprit, signifiait étude scientifique de la formation des idées. Marx utilise ce terme en un tout autre sens puisque, chez lui, l'idéologie est un reflet, inversé, manipulateur, de la réalité sociale. Aujourd'hui, l'idéologie possède d'autres définitions qui varient d'un auteur à l'autre, mais l'on peut tenter une synthèse consensuelle en faisant de l'idéologie un système de pensée qui a pour fonction de garantir la cohésion de la société en justifiant l'ordre social en place. La cohésion et la légitimation d'une société ne sont donc pas uniquement assurées par la force (la violence légitime du pouvoir), mais aussi par une structure sociale inconsciente (l'idéologie) qui, en cherchant à imposer un sens, est source d'une répression visant à délégitimer toute remise en cause de ce sens: la violence symbolique3. Ce terme vient rappeler que toute bataille politique est aussi une bataille de sens, une bataille sur la définition même de ce qu'est la société, de ce qui la régit, de ce qui lui nuit, de ce qui peut la guérir. Toute bataille politique est une bataille sur le sens des mots parce que ce sont les mots qui nous aident à penser le sens du politique. Les mots «communication », « utopie» et « économie solidaire» ne font pas exception à la règle.

Hypothèse de départ: la politique militante de l'économie solidaire contre l'utopie élitaire de la communication?

Dans les années quatre-vingt-dix, la plupart des analystes de l'espace public s'accordaient sur le fait que l'élargissement
3

La violence symbolique est donc l'imposition, la manipulation du symbolique, l'instauration d'un «pouvoir sur les hommes par un pouvoir sur la culture par les moyens de la culture)) (Tarot, 2003, p. 277). 23

historique de l'espace public (inclusion progressive des classes populaires, des femmes, des jeunes, etc.) s'accompagnait de son dépérissement. Ce paradigme du dépérissement est alimenté par deux traditions de recherche. Dans la lignée critique de l'Ecole de Francfort, de nombreux auteurs dénonçaient la marchandisation de l'espace public, via celle de l'espace médiatique (Bourdieu 1998, Miège 1995). Dans une perspective empirique, cette fois-ci, de nombreux politologues observant les dispositifs institutionnels mis en place par les pouvoirs publics dans les procédures de consultation concluaient: soit à l'impossibilité empirique d'une démocratie délibérative (Blondiaux, Levêque, 1999), soit à la mise en place de manipulations symboliques visant à relégitimer un système représentatif en crise (Romi, 1999), soit aux surgissements de micro-espaces publics dynamiques mais qui ne sont pas reliés les uns aux autres (François, Neveu, 1999). Très en vogue à la fin du siècle dernier, ce paradigme du dépérissement de l'espace public est de plus en plus remis en cause, pour des raisons théoriques sur lesquelles il serait trop

long de revenir ici 4, mais aussi pour des raisons empiriques
comme l'intensité des mobilisations socialess, la croissance exponentielle du nombre d'associations partout en Europe, la constitution des forums sociaux continentaux et mondiaux, et. .. l'analyse des pratiques d'économie solidaire. Ces analyses démontrent, en effet, que les initiatives se réclamant de l'économie solidaire participent à la création d'« espaces intermédiaires» favorisant l'accès à l'espace public des personnes marginalisées et contribuent au renouveau des pratiques et des discours militants au sein même de l'espace public (Laville 2000, Collectif MB2 2001, Rouleau-Berger 2003). Loin de dépérir, l'espace public serait, au contraire, investi par un nouveau souffle militant, un nouveau militantisme qui, comme le décrivent si bien les travaux dirigés
4 Le lecteur intéressé trouvera ces arguments théoriques dans les livres des auteurs suivants: Habermas 1990, Ion 2001, Laville Caillé et al. 2001, Dacheux 2000, Hermès 2003. 5 Pour les plus récentes: manifestations anti-CPE au printemps 2006, débats publics lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, etc. 24

par Jacques Ion (2001), s'inscrit plus dans l'engagement concret que dans la lutte politicienne. Cette défiance du discours politique pousse les citoyens organisés collectivement à s'engager sur des actions de plus court terme qui permettent de mesurer directement l'effet de l'engagement. Ce militantisme concret dynamise la démocratie, mais la mettrait également en danger puisque ce goût pour l'action se doublerait d'un dégoût pour les batailles symboliques. Selon Pierre Rosanvallon (2006), la défiance légitime et nécessaire des citoyens envers le système politique deviendrait dangereuse car elle ne reposerait plus sur une vision globale du monde. Les citoyens se mobilisent pour des actions ponctuelles ou contre des décisions du système politique, mais auraient renoncé à changer le monde. Cette analyse est complémentaire du concept de life politic, une politique de la vie qui, loin de partir de grands principes généraux abstraits (liberté, égalité, etc.), part des préoccupations quotidiennes concrètes des gens (les trains en retard, le manque de garde d'enfants, etc.). Selon le politologue Zaki Laïdi (2006), la candidature de Ségolène Royal est le signe tangible que la forme légitime du politique n'est plus le programme, la doctrine, mais la recherche pragmatique des réponses aux difficultés de la vie de tous les jours, la life politic. Pour résumer cette nouvelle thèse, la crise de la démocratie ne provient pas du dépérissement de l'espace public, mais d'une transformation concomitante du militantisme et du système politique qui, dans la douleur, s'efforcent de rejeter les grands discours porteurs d'idéaux au profit d'actions concrètes améliorant de manière tangible et immédiate la vie quotidienne ici et maintenant. Dans ce cadre d'analyse apparaît une première relation entre utopie, communication et économie solidaire: l'économie solidaire est un ensemble de pratiques concrètes qui sont reconnues et soutenues par un nombre croissant de citoyens et d'élus locaux, parce qu'elles améliorent la vie quotidienne et s'opposent ainsi au projet des élites européennes de bâtir une société de communication, une « société d'information et de connaissance» éloignée, pour ne pas dire déconnectée, des préoccupations sociales des citoyens. 25

D'un côté, un discours politique général qui s'appuie sur les technologies de la communication pour promettre un mode prospère, interconnecté, pacifié, de l'autre, des pratiques militantes visant à réparer les dégâts tangibles d'un système économique qui échappe à tout contrôle. L'hypothèse est séduisante et a le mérite de la simplicité. Pourtant, le but de cet ouvrage est de montrer qu'une telle hypothèse est infondée. Elle repose sur une définition encore trop partielle de la communication, de l'utopie et de l'économie solidaire et s'appuie sur une conception de l'espace public et du symbolique beaucoup trop figée. Les textes réunis ici s'efforcent d'affiner la définition des trois termes qui nous occupent et, ce faisant, nous conduisent à développer une nouvelle conception de l'espace public et du symbolique. Le lecteur pressé trouvera le résultat de cette démarche conceptuelle dans la conclusion générale. Cette dernière est moins une synthèse des thèses avancées par les différents auteurs qu'une interprétation subjective d'un travail collectif marqué par la pluridisciplinarité et la diversité des points de vue. En effet, les textes réunis ici ne partagent ni le même cadre théorique ni le même jugement subjectif sur les processus analysés. Ils ne possèdent pas davantage une méthodologie commune. Tout au contraire, ils sont réunis ici en raison de leur diversité même, de leur capacité à se remettre en cause les uns les autres, de leur éclairage complémentaire et antagoniste sur des objets qu'ils prennent avec une liberté totale. C'est pourquoi nous avons mis en lumière, dans la synthèse de chaque partie, les points d'accord et de désaccord entre les auteurs, non pas pour imposer une lecture définitive des contradictions qui dynamisent cet ouvrage, mais pour inciter le lecteur à bâtir sa propre analyse, sa propre critique de notre travail critique. Pour autant, cet ouvrage n'est pas un forum social livresque, un espace de libre expression ou chacun picore le sens qu'il veut. Ce livre collectif se décompose en deux parties qui sont autant d'étapes dans la remise en cause de l'hypothèse que nous avons formulée à titre pédagogique. La première 26

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