Comprendre l'antisémitisme

De
Publié par

Comprendre l’indicible, prendre le temps de jauger sa propre humanité, savoir comment se construit l’innommable et espérer, au bout du compte, être mieux armé pour éviter que l'Histoire ne se répète.


Il y a 20 ans, je profitais du cadre universitaire pour tenter de répondre à cette question lancinante : comment la Shoah avait-elle pu devenir possible ? Par quelle mécanique incroyable des millions de gens avaient-ils été convaincus de la nécessité de participer à l'industrialisation de la mise à mort de plusieurs autres millions de leurs congénères ?


Ce travail n'a pas changé le cours de l'histoire, il m'a juste donné des outils pour comprendre le monde dans lequel je dois vivre, un monde que je pensais débarrassé de la tentation antisémite par l'énormité du crime perpétré.


Et pourtant, ils sont toujours là, les apôtres de la haine, toujours actifs, toujours féconds et inventifs. Aujourd'hui, ils tissent leur toile gluante sur Internet et pondent directement des contrevérités et des approximations dans la tête d'un public de plus en plus nombreux


Je pense qu'ils ne sont jamais partis. Ils se sont juste adaptés à l'air du temps. Ils exploitent les conflits du Moyen-Orient pour semer la confusion dans les esprits, ils avancent masqués, par allusions pas toujours très subtiles. Ils recyclent les thèmes de leurs ennemis de toujours — la gauche de combat — détournent les discours altermondialistes, anti-système et même écologistes, ils s'inscrivent dans la lutte des classes, sauf qu'ils font des Juifs la seule classe dominante à abattre.

Comme d'habitude.


Alors, du coup, j'ai ressorti mon travail de l'oubli, parce qu'il faut nécessairement se coltiner les fondements historiques, les lignes politiques et les concepts intellectuels pour poursuivre la lutte jamais achevée contre la banalisation du mal.


Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953570120
Nombre de pages : 222
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

C o n t e n t s
Première de couverture
Révision
Avant-propos
Page titre
Introduction
Première partie
A. Émergence de l’Église chrétienne
B. Les croisades et la peste
C. Les expulsions
D. Les lumières
E. L’émancipation des Juifs
F. L’antisémitisme du XXe siècle
G. La logique de l’extermination
L’Allemagne nazie
La Pologne de l’extermination systématique
La France des collabos
Deuxième partie
A. Lexique du rejet
a. Antisémitisme et antijudaïsme
b. Les concepts racistes
Le concept de race
Racisme
Nationalisme et État-nation
B. L’antijudaïsme préchrétien
C. L’émergence de l’antisémitisme
D. Antisémitisme et mythe aryen
E. Antisémitisme et culture
F. Représentations sociales antisémites
Conclusion
Bibliographie
Fin
Notes de fin









Comprendre l’antisémitisme

Agnès Maillard















Ce mémoire de recherche a été soutenu dans sa première version en 1995. Cette
nouvelle édition a été revue et corrigée et augmentée d’un avant-propos contextualisant
l’œuvre initiale ainsi que cette version, vingt ans plus tard.

© Éditions du Monolecte, 2015











Avant-propos
— Alors comme ça, tu manges avec le feuj !
— Le quoi ?
— Le feuj. Me dis pas que tu ne sais pas ce qu’est un feuj !
— Non, c’est quoi ?
— Un Juif.
— Ah bon ? Où ça ?
— Tu te fous vraiment de ma gueule. Tu ne sais pas que David est feuj.
— Ben non, on ne se connait pas assez. Et puis bon…
— Il s’appelle David Cohen et tu ne sais pas qu’il est feuj ?
— Non, je ne vois pas…
— David Cohen : plus feuj comme nom, tu ne peux pas !

Je regarde David Cohen qui arrose son sandwich au jambon avec une pression bien
fraiche. Il hausse les épaules d’un air blasé.
Nous sommes à la toute fin des années 80 dans le sud-est de la France. Une équipe de
jeunes chiens perdus sans collier qui pense entrer dans la vie active en frappant aux portes
pour vendre des encyclopédies juridiques, croit-on, alors qu’en fait on doit surtout fourguer des
crédits sur plusieurs années aux plus pauvres des cités les plus délabrées de l’arc
méditerranéen. Un boulot pourri, mais une magnifique école de la vie, avec vue privilégiée sur
la précarité déjà montante, les ghettos de la République, la violence sous-jacente des rapports
sociaux, les luttes communautaristes, les déclassés du progrès social déclinant.

Mes collègues viennent tous des quartiers nord de Marseille. À côté d’eux, mon
ascendance prolétaire et paysanne a le lustre de la petite bourgeoisie. Ils passent leur temps à
s’insulter joyeusement, se renvoyant au visage leurs origines — sociales, ethniques ou
religieuses. Ils savent déjà que la société ne leur fera pas de cadeaux et qu’ils n’ont aucune
bonne raison d’en faire aux autres. Ils veulent juste leur part du gâteau et ils ont parfaitement
intégré que l’ère Thatcher c’est celle de la curée du fric, du chacun pour soi et du tous contre
tous.

David Cohen continue son déjeuner l’air de rien, comme si nous parlions de la couleur de
ses chaussures. Il est blond aux yeux verts. Il ne ressemble pas à un Juif. Pour moi, les Juifs,
ils sont comme des photos jaunies, comme l’album de famille où plus personne ne sait qui
sourit. Les Juifs, ce sont des gens morts depuis longtemps ou qui ont manqué l’être de très
peu. Les Juifs, c’est Anne Franck dont j’ai lu plusieurs fois le fameux journal. C’est Joseph
Joffo, qui arrive à échapper aux rafles et aux nazis. C’est une succession de gens aux joues
creuses et aux yeux tristes qui vivent dans des shtetls et fuient les pogromes. Ça peutéventuellement être Rabbi Jacob ou les types bizarres avec des rouflaquettes en boucles
anglaises qui dodelinent de la tête — très loin d’ici — contre un immense mur aveugle, sourd
et muet.

— Mais… tu as le droit de manger du cochon ?
— Oui. Tu sais, moi, ces histoires…
— Mais pourquoi tu es là, avec nous ?
— Ben… pour gagner ma vie, pareil !
— Mais tu pourrais trouver mieux.

C’est un gars patient, David Cohen. Ou alors, il a l’habitude. Il ne s’énerve pas. Il sourit.

— Je vois… parce que je suis juif, j’ai de l’argent, c’est ça ?
— Heu, ben non… pas vraiment, mais… avec la communauté, en se serrant les
coudes…
— Ha voilà… tous les Juifs, ils ont de l’argent et quand il y a des Juifs qui en ont moins,
les autres les aident, c’est dans leurs gènes, un truc comme ça ?
— Je ne sais pas… je pensais…
— Ben oui, voilà, tu ne sais pas. Donc tu imagines, tu crois, tu déduis. Alors je vais
t’expliquer : ma mère m’a élevé seule. Et quand je dis seule, c’est seule. Ça existe peut-être,
tout ce que tu imagines, mais pour nous, ça n’a pas marché. Donc, on a toujours été pauvres,
on n’a pas un oncle d’Amérique qui se dépêche de mourir pour nous léguer son immense
fortune et quand tu es dans la merde, que tu sois Gaulois, Feuj ou Rebeuh, tu verras vite que
tu n’as pas beaucoup d’amis, pas beaucoup de famille et encore moins de communauté qui se
serre les coudes.
Alors voilà, il parait que je suis Juif, c’est ce que les autres me disent tous les jours, mais
en dehors de ça, je ne crois pas en grand-chose d’autre qu’en moi-même et je bouffe ce que je
veux quand je veux.

Je ne sais pas ce qu’est devenu ce David Cohen en particulier, mais il m’a fait prendre
conscience de ma profonde ignorance et du fait que celle-ci nourrissait — au-delà de ma
volonté, de mon éducation, de mes sentiments — que j’étais aussi sensible que les autres à
une certaine imagerie, à certains préjugés et qu’ils biaisaient ma relation aux autres et au
monde.



Quelques années avant cette rencontre, j’avais participé à un programme d’échange
scolaire avec la Bavière, bastion assez conservateur de l’Allemagne. Pendant 15 jours, j’avais
partagé le quotidien de ma correspondante et j’avais donc fréquenté un gymnasium allemand
et suivi les cours dispensés à mes jeunes congénères.

Je n’oublierai jamais le choc culturel du cours d’histoire. Ce jour-là, j’ai vécu un exercice
de repentance nationale. Jeune adolescente, je me pensais déjà assez sensibilisée à la
question particulière de la Shoah. J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup apprit, je m’étais
abondamment documentée sur cet évènement que je ne parvenais pas à réellement
appréhender. Et là, dans cette classe, au milieu des jeunes Allemands qui, comme moi,
n’avaient qu’un rapport livresque avec l’extermination systématique de millions d’êtres
humains, j’ai découvert un cours d’une exhaustivité que je n’ai jamais retrouvé ensuite. Il y a
avait, accroché sur le tableau, une immense carte qui couvrait toute l’Europe. Et cette carte
était littéralement criblée de points de couleur. Chaque point était une zone d’exterminationsystématique des Juifs d’Europe.
C’était bien au-delà de tout ce qu’on m’avait enseigné jusqu’alors. Une réalité froide et
gigantesque à la fois. La représentation cartographique précise d’une inconcevable
monstruosité. Et cela était infligé à de jeunes gens de 14 ou 15 ans comme une punition.
J’étais là, au milieu des petits-enfants de ceux qui ont vécu cette sale guerre et j’avais
l’impression qu’on leur intimait de porter la faute de leurs ascendants sur leur dos. Et je me
souviens avoir pensé que s’il fallait effectivement entretenir la mémoire de cette horreur pour
qu’elle ne puisse jamais se reproduire, cette façon de le faire avait bien des chances d’être
totalement contreproductive à l’arrivée.
J’étais moi-même petite-fille de gens assez franchement antisémites, racistes et
xénophobes. Je savais que si l’un de mes grands-pères avait défié l’envahisseur, l’autre s’était
empressé de s’inscrire au STO. Cela était mon vécu familial tout comme la collaboration a été
notre héritage national, mais je ne m’en suis jamais sentie comptable. J’ai toujours pensé qu’il
était de ma responsabilité d’être une génération meilleure que les précédentes et qu’ensuite il
nous faudrait passer le flambeau pour que nos enfants soient encore meilleurs que nous. Mais
jamais, au grand jamais, la faute des parents ne doit être payée par leurs enfants.



J’y ai pensé toute l’année précédente, en licence, et cette fois, je suis décidée : je veux
travailler sur l’antisémitisme. Bien sûr, je sais que ça ne va pas être facile, que c’est un gros
travail, que d’autres, bien plus érudits que moi, se sont penchés sur la question, mais il me faut
comprendre par mes propres moyens.

Pas à pas, nos parcours nous amènent toujours précisément là où nous voulons aller,
même si nous n’arrivons pas à nous l’avouer à nous-mêmes. Je n’ai pas repensé à David
Cohen pendant des années, mais juste après avoir quitté ce travail assez ingrat, mais ô
combien édifiant sur la réalité sociale telle qu’elle se construisait déjà à l’époque, j’ai traversé
une période plutôt sombre où je me rendais bien compte que je n’allais nulle part avec un seul
Bac en poche et où je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais faire de ma vie. J’ai vécu
ce que j’appelle aujourd’hui la seule grosse dépression de mon existence. La confrontation
avec des galériens du corps social avait probablement profondément affecté mon rapport au
monde et il me fallait le temps de digérer cette nouvelle connaissance brute. J’ai passé
plusieurs mois en ne sortant pratiquement pas de mon petit studio de Carnon, avec vue sur
une cité balnéaire morte, comme il y en a tant, hors saison. Même acheter du pain était une
épreuve.

Je me suis réfugiée dans les livres, comme à mon habitude et c’est l’un deux qui
changera ma vie, comme toujours. J’ai acheté au hasard Race et histoire de Claude
LeviStrauss et quand je l’ai refermé, j’ai su qu’il me fallait apprendre le fonctionnement du corps
social pour pouvoir espérer m’y faire une place. Et c’est comme cela que j’ai intégré un cursus
de sociologie, puis, à la faveur de rencontres et de hasard, que je suis arrivée en licence à
Paris V, dans les prestigieux couloirs de marbre de la Sorbonne.

L’amphithéâtre où je suis mes cours magistraux partage le même palier qu’une extension
de l’Université d’histoire de Paris IV. Deux entités administratives totalement distinctes
confinées dans le même cul-de-sac. Et sur cette petite porte discrète qui m’est théoriquement
interdite, ces quelques mots :
Centre d’études juives

Je vais passer devant toute l’année, et toute l’année, j’aurais envie de voir ce qu’il y aderrière cette porte.

En maitrise, je choisis l’éthologie et Jacques Goldberg devient mon directeur de
recherche. Je sais que le professeur Goldberg est juif. Pas à cause de son nom, mais parce
qu’il le revendique assez tranquillement. C’est un homme jovial, à la passion scientifique
intacte et qui ne recule devant aucun effet de manche pour captiver son public. Il met un point
d’honneur à retirer sa kippa avant d’entrer dans l’amphithéâtre, mais il la conserve dans son
laboratoire de recherche. Il parle religion avec d’autres étudiants juifs, mais aussi avec les
curieux de mon espèce. Il s’emballe souvent si on lui parle d’Israël : au moins un de ses
enfants s’y est installé, alors forcément, pour lui, c’est une question sensible.
C’est parce qu’il est ouvert, curieux et facilitant que je me décide à lui parler de mon
obsession sur l’antisémitisme et de ma volonté d’écrire mon mémoire sur ce sujet, même s’il
est hors de son champ de compétences. J’aimerais savoir si j’ai son appui pour aller
démarcher le fameux centre d’études juives et tenter d’y trouver un codirecteur de recherche
disposé à travailler avec nous.

Daniel Tollet est à l’inverse de Jacques Goldberg. Il est d’un abord extrêmement réservé,
pour ne pas dire austère, il me reçoit assez froidement dans cet endroit que j’ai tant rêvé de
découvrir et il commence par me faire comprendre qu’en tant qu’historien, il n’aime rien moins
que de travailler avec des sociologues naïfs et inexpérimentés dans mon genre.
Aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas ce qui l’a décidé à accepter de devenir
codirecteur de mon mémoire de maitrise. Il m’a ouvert les portes du centre, son
impressionnante bibliothèque dédiée et les séminaires hebdomadaires où des survivants de la
Shoah viennent témoigner de leur vécu, déverser leur mémoire avant qu’elle ne disparaisse
avec eux.

Mes deux directeurs de recherche sont aussi dissemblables qu’il est possible de l’être. Je
suis leur point commun, avec celui d’être juif. L’un est séfarade, croyant, pratiquant et aussi
investi dans sa foi que dans son œuvre scientifique. L’autre est ashkénaze et très distant avec
l’aspect religieux de sa vie, à tel point que je le soupçonne d’être aussi athée que je le suis. Le
premier est une figure paternelle, encourageant, facilitant. Le second est distancié et rigoureux.
Je ressortirai en larmes plus d’une fois de nos séances de travail, mais jamais je ne lâcherai
l’affaire.

Dans la bibliothèque du centre d’études juive, il y a une immense section — en tout cas,
bien trop immense à mon gout — sur les génocides. Pas juste ceux qui concernent les Juifs,
non. Tous les génocides. De tous les temps. Partout. Y compris les nôtres, ceux perpétrés par
les Français et dont on ne parle jamais dans nos manuels d’histoire. C’est effrayant de prendre
conscience de l’inusable capacité de l’espèce humaine à torturer et détruire ses semblables.
La personne que je suis devenue doit beaucoup à cette année de travail et à la sévérité que je
comprends à présent comme profondément bienveillante du professeur Tollet. J’ai la certitude
depuis tout ce temps qu’il pensait qu’il fallait me pousser dans mes retranchements pour me
forcer à briser mes propres carcans mentaux et à fournir le meilleur de moi-même.



La dernière question intéressante est de savoir pourquoi je fais l’effort de ressortir ce
travail 20 ans plus tard. Pourquoi j’ai passé tant de temps à relire, mettre en page, corriger,
amender, annoter quelque chose que l’on peut estimer périmé ? Pourquoi remettre le couvert
sur l’antisémitisme, maintenant que tout a été dit, écrit et démontré ? Pourquoi poursuivre
l’œuvre d’alerte, d’information, d’éducation, alors que tout ce temps a déjà passé à l’ombresinistre de la Shoah ?

Parce que nous n’avançons pas.

L’antisémitisme franchement assumé n’est plus acceptable. Il est même spécifiquement
condamné par la loi. On pourrait penser le problème réglé, mais comme toutes les créatures
de l’ombre, il continue d’avancer… masqué.

L’une des formes d’antisémitisme masqué qui a le plus le vent en poupe actuellement,
c’est l’antisionisme. Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que tous les antisionistes sont des
antisémites retors, mais la critique de la politique et de l’existence de l’État d’Israël permet de
ramener sur la place publique des discours franchement antisémites.

Cette situation est d’autant plus complexe que le radicalisme et le repli communautaire
prospèrent dans une société mondiale profondément anomique. En l’absence de perspectives
d’avenir, de projets de société progressistes et non excluants, comme toujours, les populations
retrouvent leur cohésion en stigmatisant l’autre, le différent, l’ennemi intérieur et extérieur.

Pour ce qui est de l’ennemi intérieur et du complot international, force est d’avouer que
depuis le 11 septembre 2001, les Juifs ont largement laissé la place aux Arabes musulmans et
l’antisémitisme a été largement éclipsé par l’islamophobie ordinaire qui s’étale
complaisamment à la une des journaux, dans les diners en ville, dans les discours et les actes
politiques, avec la même ferveur tranquille que l’antisémitisme de l’entre-deux-guerres.
Qu’importe le bouc émissaire, du moment que les effets d’une crise économique majeure
peuvent être imputés à une population donnée et facile à stigmatiser et à rendre coupable de
tous les maux.

Rien que pour établir le parallèle entre l’antisémitisme et l’islamophobie comme leviers de
cohésion sociale en période de grands troubles économiques, il fallait que je ressorte ce travail
de son tiroir.

Mais aussi parce que, finalement, la mémoire s’épuise toujours, tout comme la guerre
contre l’obscurantisme peut d’arrêter, faute de combattants.
L’ombre concrète de la Shoah s’efface lentement mais surement pendant que ses
témoins directs finissent de s’éteindre les uns après les autres. Et sur ce reflux de la pensée
historique fleurissent de nouveau les mêmes pensées nauséabondes.

Les confusionnistes du XXIe siècle n’ont rien à envier à leurs prédécesseurs comme
conservateurs aigris et refusant tous les progrès sociaux. Sous prétexte de critiquer le système
capitalisme qui est effectivement source de bien des maux modernes, ils stigmatisent en fait
toutes les catégories de personnes qui gênent leur suprématie d’hommes blancs chrétiens,
comme les étrangers, les femmes, les homosexuels et surtout les Juifs. Bien sûr, rien ne peut
être énoncé aussi clairement que dans les années 30, mais critiquer la finance internationale
en insistant lourdement sur la confession des supposés meneurs n’est pas anodin. Pas plus
que de se plaindre de la partialité des médias en soulignant une supposée homogénéité
confessionnelle des personnes y travaillant. Le tout arrosé de copieux clins d’œil sur l’air de
« on se comprend, hein ! ».
Car ce sont toujours dans les mêmes vieux pots crasseux que l’on mijote la même sale
soupe à la grimace.

Ces insinuations permanentes, cet incessant travail de reconstruction de lareprésentation sociale du péril juif ne peuvent que finir par contaminer les esprits et le corps
social dans son ensemble, surtout dans un contexte d’une société encore plus hiérarchisée et
engagée dans l’hypercompétition que la nôtre. Tous les ingrédients de la résurgence d’un
néoantisémitisme sont de nouveau réunis et il convient de disposer des armes conceptuelles
nécessaires pour lutter contre lui.



J’ai eu, l’année dernière, la chance d’être conviée à intervenir lors de la première
université d’été du revenu de base à Périgueux. Ce genre d’évènement est toujours une
formidable opportunité d’échanges féconds et de rencontres stimulantes, au-delà même du
programme initial, pourtant déjà fort alléchant. C’est aussi l’occasion d’y rencontrer des amis et
connaissances, virtuels ou, tout au moins, ordinairement trop éloignés pour que l’on ait
régulièrement l’opportunité de discuter à bâtons rompus de tout et de rien.

Ce jour-là, je discute avec une vieille connaissance des stratégies à mettre en œuvre
pour favoriser l’émergence de nouvelles formes de démocratie, plus proches des citoyens et
moins contaminées par les esprits partisans. Et je ne sais comment, la conversation déboule
brutalement sur la question de l’antisémitisme.

— Il faut bien se rendre compte que l’holocauste a bien servi la cause des Juifs.
— Pardon ? Je t’avoue que je ne te suis pas très bien, là-dessus.
— C’est bien grâce à cette histoire que les Juifs ont enfin pu avoir leur État.
— Enfin, c’est surtout grâce à la culpabilité des Européens qui avaient — au mieux —
laissé faire les nazis, quand ils ne leur avaient pas carrément filé un coup de main.
— Oui, parce que c’est exactement ce que les Juifs voulaient.
— Hein ? C’est quoi, ces conneries ? Ce seraient les Juifs qui auraient buté eux-mêmes 6
millions d’entre eux, juste pour qu’on leur file un État ? Non, mais tu délires, là !
— Mais non, mais l’antisémitisme a toujours été leur fonds de commerce.
— De quoi ?
— Les dirigeants juifs n’ont jamais souhaité se mélanger avec les autres, tu comprends,
le peuple élu se considère comme meilleur que les autres et cet isolement leur a permis de
maintenir leur communauté soudée à travers l’histoire.
— T’es en train de me dire que ce sont les Juifs qui ont créé l’antisémitisme et les
pogromes pour pouvoir rester tranquillement entre eux, qu’ils se sont construit des gentils
ghettos pour eux tous seuls et que finalement ce sont eux qui ont exclu et stigmatisé les
chrétiens et non l’inverse ? C’est bien ça que je suis en train de comprendre ?
— Il faut regarder les faits : les élites juives ont toujours cherché l’isolationnisme parce
que cela renforçait leur position et que cela leur permettait de manipuler et de faire du
chantage aux gouvernements…
— Les faits ? Quels faits ? Tu veux foutre à la poubelle deux-mille ans d’antijudaïsme
chrétien, tu veux oublier les lois d’exception, les accusations de crimes rituels, les statuts
honteux, les ghettos, les lois infamantes prises par les uns et les autres ? Sur quelles bases
historiques ?
— Mais il y a de très bons bouquins que je t’invite à lire…
— Je crois que tu t’es mis à fréquenter des gens qui te pondent littéralement dans la tête.
Dire que les Juifs sont les artisans de leur propre malheur est l’une des formes de
révisionnisme les plus infâmes que je n’ai jamais entendues. Et que ça vienne de toi me
choque encore plus.
En tant que femme, je connais très bien cette rhétorique qui consiste à inverser les
causalités, à faire des victimes les responsables des violences qu’on leur inflige. Sansdéconner, tu t’entends, là, maintenant ? On dirait l'un de ces tristes types qui disent toujours
qu’une femme qui s’est faite violée — la forme grammaticale, déjà, la rendant initiatrice de la
violence et non plus le sujet — c’est quand même qu’elle l’a bien cherché, parce que ceci ou
cela, tout comme une femme qui prend une volée de coups de son mec, elle l’a forcément
provoqué ou bien cherché, sans compter toutes celles qui n’arrivent pas à se défendre ou à
fuir à cause de la terreur et dont on dit que c’est probablement parce qu’elles aiment bien un
peu ça. Ouais, que les femmes aiment bien en prendre plein la gueule et qu’ensuite, elles
utilisent leur statut de victime pour bien faire chier les pauvres gars…
Je ne te fais pas la liste, tu dois la connaitre… et là, tu me sors ta connerie antisémite
d’inversion des causalités et tu t’attends à ce que je valide une thèse aussi ouvertement
révisionniste.
Sans déconner, bientôt, tu vas me dire que ce sont les Juifs qui ont créé Hitler pour faire
chier le reste du monde.

La conversation a tourné court assez rapidement après cet échange vigoureux et une fois
que la colère a reflué, c’est une peur glaciale qui a pris le dessus.

Voilà donc ce que des intellectuels «de gauche» arrivent à soutenir comme discours
seulement 70 ans après la fin de l’un des plus grands massacres de civils jamais organisés. Et
moi qui pensais que l’antisémitisme finirait par devenir de l’histoire ancienne, que le devoir de
mémoire nous protègerait à tout jamais de ce genre de pensée immonde, que l’éducation et
l’instruction nous mettaient à l’abri de la médiocrité intellectuelle.

Mais bien sûr que non !

Dans une société aussi fondamentalement inégalitaire et excluante que la nôtre, dans un
système social basé sur la compétition de tous contre tous, dans un contexte économique
déclinant et angoissant, aujourd’hui comme hier et probablement comme demain, ce sont
toujours les mêmes atavismes primaires qui reprennent le dessus, toujours le même besoin de
s’en prendre à des boucs émissaires chargés de personnifier la complexité des processus de
déclassement des uns et des autres toujours à l’œuvre.

L’effet protecteur de la Shoah diminue au rythme où disparaissent ses derniers témoins,
si tant est que la révélation d’une telle atrocité n’a jamais, finalement, sauvé qui que ce soit.
Comme je l’avais découvert à mon grand accablement dans le centre documentaire du
professeur Tollet, un génocide en suit un autre, dans la cruelle amnésie des peuples. L’histoire
telle qu’elle m’avait été racontée et telle qu’elle avait changé mon rapport au monde et aux
autres, cette histoire ne peut être laissée aux falsificateurs. Et il convient donc, tel un perroquet
acharné et dérisoire, de la raconter, encore et encore, tant qu’il y aura de nouveaux enfants
pour l’entendre et la perpétuer.

Sorbets, le 9 août 2015
Université René Descartes — Paris V
UFR de Sciences sociales
Sociologie de la Culture et de la Communication
maitrise 1994-1995


De la Judéophobie à l’antisémitisme
Réalités historiques et représentations sociales





Présenté
par Agnès MAILLARD
Sous la direction de Messieurs les Professeurs D. TOLLET & J. GOLDBERG











Introduction
1995 aura été une grande année des anniversaires et des souvenirs. On aura eu un an
pour fêter le centenaire de la naissance du cinéma, la grande machine à rêve et à spectacle
qui tourne aujourd’hui à la machine à sous. Avec le cinéma, on fête aussi cent ans d’histoire de
l’Occident, cent ans d’images, d’archives, cent ans de petits bonheurs, de grands ratages,
d’images chics ou d’images-chocs.
1995 sera somme toute une bien étrange année du souvenir, qui fait rimer cinéma avec
S h o a h.
Car 1995, c’est aussi l’année du cinquantenaire de la fin de la Deuxième Guerre
mondiale. C’est le 9 mai 1995 que les plus grands chefs d’État de l’Occident se sont retrouvés
à Moscou pour fêter le cinquantenaire de la victoire des Alliés sur la barbarie nazie, et ce, à
portée d’oreille des gémissements de Tchétchènes écrasés par la botte russe, à quelques jets
de pierres d’une Yougoslavie à feu et à sang, pour laquelle on a inventé le concept de
«purification ethnique», à quelques coups de rames d’un Maghreb qui a le choix entre une
dictature pseudodémocratique «politiquement correcte» pour l’Occident, et une radicalisation
islamiste qui nous fait trembler.
1995, enfin, c’est cinquante ans après la libération des camps de concentration et
d’extermination nazis, c’est l’occasion de ressortir des archives des images monstrueuses qui
évoquent l’innommable, de se souvenir que cette Europe qui s’érige aujourd’hui comme
gendarme du continent, a pu nourrir une « bête immonde » dans ses flancs, que l’on a pu
croire morte, mais qui, aujourd’hui, ressort lentement de sa tanière, avançant masquée,
transformée, mais avançant toujours.

Bien sûr, de nombreux chercheurs se sont déjà penchés sur la genèse de l’antisémitisme,
puisqu’il faut bien le nommer. Historiens, essentiellement, mais aussi philosophes, et plus
rarement, sociologues, tous ceux qui ont pour fonction de penser ont tenté de comprendre, de
disséquer, d’interpréter, d’analyser, comment, il y a cinquante ans à peine, nous avons bien pu
en arriver là. Aussi, il peut sembler bien dérisoire qu’une apprentie sociologue cherche à y
rajouter son grain de sel, une fois de plus. Il est vrai qu’en 1995, tout semble avoir été dit, avoir
été fait, avoir été écrit autour de l’antisémitisme et du monstrueux génocide qui en a résulté.
Les survivants des camps de la mort continuent sans relâche ce qu’ils ont défini comme étant
leur mission, le témoignage sur la barbarie. Pourtant, la barbarie est toujours là, et la vraie
dérision serait de croire que l’information qui nous est offerte autour de la S h o a h a suffi à
l’écraser définitivement. C’est pour cela qu’il faut continuer à apporter le témoignage de sa
propre réflexion sur ce sujet, aujourd’hui et demain, surtout demain, quand les derniers
témoins de cette histoire se seront éteints et que l’on aura la tentation de reléguer cette
mauvaise conscience à l’arrière-ban de l’Histoire, celle avec un grand H, celle que l’on oublie
allègrement.
Comme on nous le dit lors du premier cours de sociologie à l’université, nul travail de
recherche n’est le fruit du hasard. Il intervient souvent au terme d’une longue réflexion, de
grandes interrogations que notre trajectoire personnelle nous amène à nous poser. Il en est de
moi comme des autres. Je suis issue d’une famille de Français dits « moyens ». J’ai été élevée
par mes grands-parents maternels qui avaient, tous deux, vécu la Seconde Guerre mondiale,
des gens simples et ordinaires.
J’ai donc été élevée dans la classe moyenne française, de tradition catholique, et comme tous
ceux dans mon cas, j’ai suivi les cours de catéchisme, j’ai fait ma première...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi