Comprendre les usages de l’Internet

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L'Internet n'est pas le monde virtuel et consensuel que beaucoup se prêtent à décrire. Les pratiques des internautes sont tout d'abord dépendantes de logiques économiques et de normes juridiques, puis des ressources intellectuelles qu'ils peuvent mettre en œuvre. Celles-ci sont complexes, peu explicitées, et sont une cause première des phénomènes d'exclusion.

Ensuite viennent les usages, variés, toujours inscrits dans des logiques sociales spécifiques ; leur étude contredit souvent les discours tenus à leur sujet, qui apparaissent alors comme autant de préjugés grossiers. Un décideur économique, un éditeur de site, un passionné de Napster ou un simple profane dépassé par la technique se retrouvent pris dans une série de dynamiques et de résistances qu'il faut replacer à chaque fois dans leur contexte économique, culturel et social. C'est alors que la notion d'usage prend du sens, et qu'une lecture des tensions, des conflits, des appropriations sur l'Internet devient possible.

Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728838493
Nombre de pages : 264
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Introduction
1 ÉricGUICHARD
LInternetpeutêtreabordésoustroisangles:cestunesériedeprotocoles techniques,et,àcetitre,onpeutconsidérerquesondéveloppementestdu ressortdesingénieurs;cestaussiunréservoirdecontenus,commele rappellelamétaphoredelabibliothèque;ici,lacomposanteculturelle domine.Resteladimensionsociale,àlafoisliéeauxcapacitésoffertesparles deuxpremiersregistres(échangesentregroupesetindividus),maisaussiaux enjeuxsuscitésparlesconditionssocialesetéconomiquesdesonappropria-tion.CesdernièresdébordentclairementlechampdelInternet. Cestroiscomposantessontliées,etdefaçoncomplexe:parfoislatechni-quecontraintoufaciliteleséchanges:lecodeinformatiquenestpasneutre (pasplusquilnestfixe);encoreaujourdhui,laculturespécifiquenécessaire àlamaîtrisedelobjetfreinelesusagesetlesappropriations:celle-cinese diffusepasaussivitequelesmicroprocesseursévoluent.Parailleurs,les multiplespagesduWebsontavanttoutlefruitdulabeurdenombreuxacteurs sociaux.Oronnégligesouventlesressourcesintellectuellessollicitées lorsquondésiretirerlemeilleurpartideleurconsultation:enmatièrede rechercheoudassimilationdesinformations,tousnesontpaségauxdevantla Toile.Ilenestdemêmepourlacapacitéàsexprimer,àcommuniquersur lInternet.Enfin,laccèsauxréseauxdemandedutemps,delargent(lesordi-nateursnesontpasgratuits),etleurpopularitéenfaitévidemmentunespace denjeux,deconflits,dexpressionsderapportsdeforce.
1.Équipe«Réseaux,Savoirs&Territoires»,Écolenormalesupérieure. Eric.Guichard@ens.fr
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DÉTERMINISMETECHNIQUE Unetellecomplexitéfacilitelesanalysespartiales.Tropsouvent,lerefus demettreenévidencelesinteractionsdestroisdimensionsprécitéestech-nique,culturelleetsocialeconduitàdesamalgames,quivontdeladiabo-lisationdelatechniqueàlévocationdesoncaractèremagique.Tellessontles réductionslespluscommunesdu«déterminismetechnique».Or,unetechni-que,aussisophistiquéesoit-elle,nepeutnifavoriserledéveloppementde conduitesimmorales,niporterenellelesconditionsdel’épanouissement delhumanité.OnlavuauRwanda,unemachettesertàsedébarrasserdes mauvaisesherbescommeàtuerdesvoisins.Uneradiopeutdonnerdesinfor-mationsprécieusescommeinciteràlahaine;letéléphonemobilefacilitela surveillancecommeilpermetlorganisationderassemblementsspectaculai-res,dansdesbutsfestifsoumilitants.Lesformesdedéterminismetechnique peuventsexprimerdefaçonplusmasquée:largumentairedevientsubtil, maisrestelidéequilfautcomblerunretard.Lerecoursàlurgencepermet alorsdepassersoussilencelesintérêtscontradictoiresdesdiversgroupes sociauxqueloncompteimpliquerdansladoptiondes«nouvellestechnolo-gies».Cetteuniformisationdetemporalitésbiendistinctes(technique, sociale,économiquenotamment)conduitàlaproductiondediscourspure-mentidéologiques:prétendrequ’unetechniquevaconduireàunavenirmeilleur viseavanttoutàinciterlespersonnesnonsatisfaitesdeleurprésentàpatien-ter,àaccepterlordreétabli.Parexemple,lacomparaisonavecladiffusionde lapresseàimprimerestsimpliste,saufsilomissiondélibéréedesviolents e conflitspolitiques,économiquesetintellectuelsencoursauXVIeaièclsopru seulbutdedonnerlimagedunInternettransparent,indoloreetutopique. Ainsi,unepremièrepostureméthodologiqueconsisteàdistinguerlobjet Internetdesdiscoursconstruitsàsonsujet.
CONSTRUCTIONETCONTEXTEDESUSAGES Restentalorslesusages.Lesenjeuxéconomiques,labsencedestabilitédu systèmetechniqueconstituéparlinformatiqueetlesréseaux,associésàla possibilitédarchiverunepetitepartieducomportementdespersonnes, donnentunevigueurimprévueàleurétude. Làencore,lavigilanceestderigueur:létudedespratiquesdunindividu oudungroupedonnédépenddelaposturequelonchoisitpourlesanalyser. Veut-onvoirderrièrelindividuunconsommateurouunacteurpolitique?un lecteurouunauteur?Choisit-ondétudierungroupeexistant,dontonconnaît lescaractéristiques,ouconstruit-oncegroupea posterioripar,àgaré-rtiagdtionsdecomportementsindividuels?Onvoudraiticirappelerque,derrièrela notiongénériqued’usages,desmotivationsbiendistinctespeuventseconfondre:
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uningénieurpersuadéquelaculturetechniquenécessaireauconfortdun internautenauraplusderaisondêtredanscinqansnapaslesmêmesrepré-e sentationsqu’unepersonnedésireusedeconsulterdesimprimésduXVIsiècle. Unportailsoucieuxdaudiencesous-estimeraledésirdeconnaissancesdes internautesenfavorisantlaccèsàdesinformationsaussipeuscientifiques quelhoroscopedujour. Ilconvientdoncdepréciserquelonaaffaireàdemultiplesgroupeset utilisateurs,lesunsetlesautresdéterminéspardespréoccupations,des demandes,desidentités,desreprésentationsetdesressources(sociales, économiquesetculturelles)biendistinctes,lesquellessontàdéfiniràpartirde champsextérieursàlobjetdétude.Lasociologiedisposededeuxindicateurs robustespouraffinerlétudedesgroupesetdesindividus:cesontlesnotions de«capitaléconomique»etde«capitalculturel».A-t-onaffaireàune personnericheoupauvre,librede«gérersontemps»ounon?Avecquelle aisanceplonge-t-elledansuneencyclopédie,oulit-elleunedocumentation? Est-elle«armée»pouranalyserdestableauxdechiffres,pourémettreun jugementcritique?Parexemple,onsaitquelespersonnesdémuniesintellec-tuellementetéconomiquementsontparticulièrementdésemparéesparles protocolestechniquesdelInternet,parlesimplicitesdelorganisationdu Web,maisaussiparlaprécisiondesinformationsquelonytrouve.À lopposé,destenantsdunpouvoirbienétabli,des«héritierslégitimesriches soustousrapports»,peuvent,parpeurdeperdreleursavantagesacquis, sopposeràdesdynamiquesdappropriationcollective.Ainsi,lechoixde s’impliquerdanslaconstitutiond’unserveur,des’abonneràunelistedediscus-sion,nariendevirtuel:ilestdéterminéparlecontextesocialdelindividu, quilimpliquedansdessolidarités,desalliances,desconflits,prévusou imprévus.Enretour,cetengagementinfléchitsonimagesociale.Lesindica-teursprécédentspermettentaussidanalyserléventaildesobjetsdisponibles surlesréseaux:unsite,unforumseplacent-ilsdansunelogiquedemarché, ouhorsmarché?Sedestinent-ilsàunouàplusieurspublics?Quellesressour-cesintellectuellessollicitent-ils?
DESLOGIQUESSTRUCTURANTES Unefoisprécisélestatutdelutilisateur,réeloudésiré,ilconvientdexpli-citerlescontextesjuridiquesetéconomiquesquicontraignentsespratiques potentielles,avantdedéceleretd’interpréterdespratiquescollectives(résistances, militantismes,identifications,etc.). Eneffet,lesacteurséconomiquesdéterminentaussidespratiques,ne serait-cequenréduisantlecoûtdelaccèsdomestiqueauxréseaux,ouen faisantconnaîtreunsiteenpratiquantlematraquagepublicitaire.Maisces
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acteursnesontpasnonplusautonomes:ilssontprisdansunmarché,sont confrontésàlamiseenplacedemonopolesetàdenouvellesexpressionsdu droit,réguléesouspontanées.
Cesparamètresnesontpasseulsàinfléchir,àmodulerdespratiques. Celles-cinesontpasleproduitexclusifdedéterminantssociauxouéconomi-ques.Ellessontaussidépendantesducadrecultureldanslequelellespeuvent sedéployer.Encela,ilestutilederappelerlafonctiondes«pionniers». Mêmesilestvraiqueleurspratiquesnepeuventprésumerdesusagesfuturs dunetechniquequandcelle-ciseralargementsocialisée,ilsimprimentune sériedhabitudes,organisentununiversculturel,abordentdesquestionsthéo-riques,quivontstructurerlaToileetsesusagespendantplusieursannées, notammentenmatièredaccèsàlaconnaissance.
PROGRAMME
Lesorganisateursdurécentcolloque«ComprendrelesusagesdelInter-net»,dontestissucelivre,étaientdonctrèssoucieuxdebaliserlInternet entrepratiquesetlogiques.Lacompréhensiondesdynamiqueséconomiques commedesmécanismesintellectuels,lesunesetlesautresétantparfoisen relationdirecteavecledéveloppementdelInternet,relevantdautresfoisde mécanismesmoinsrécents,donneunpremiercadredanalyse.Ensuite,les pointsdeméthodecommelesdescriptionsethnographiquesminutieuses,qui abordentdescommunautésvariées,quecelles-cisoientcomposéesdespécia-listesoudepersonnesissuesdu«grandpublic»,fontsurgirlesmécanismes complexesàlœuvrequandonsepenchesurdespratiquesprécises.Cest alorsquelonpeutavoirunevisionglobale,scientifiqueetlaïque,desusages delInternet,etdesenjeuxquiletraversent.
Louvrageabordedembléeleslogiqueséconomiquesquistructurent léchangemarchandsurlInternet.Leseffetsderéseauxnesappliquentpas seulementàdesimplesproduits:ilsvontdulogicielàlinfrastructure,en passantparlordinateur.Unefoisleréseauconstruit(réseautechniqueou réseaudeclients),denombreuxcoûtsbaissentfortement,cequiexpliquela grandevariabilitédesprix.Àlalimite,leprixdeventedesobjetsimmatériels devraitêtrenul.Larareténétantpluslindicateurquidétermineleprix,reste àentrouverunautre.Plusieursoptionsseprécisent,incluantcellequi consisteàredéfinirledroitpourdéfinirdenouveauxprivilèges.Maisles mouvementsdecapitauxmassifsdecesdernièresannéespeuvent-ilssexpli-queràlalueurdeprincipeséconomiquesnonencorevalidés?Non,ettoutela pertinencedelarticledeThomasServalrésidedanssacapacitéàmettreen évidencedesphénomènesdémographiquesetidéologiquesindépendantsde l’Internet:laplupartdesacteurs,qu’ilssoientdesindividusoudesinstitutions,
INTRODUCTION
ontétédunegrandenaïveté,enopérantunsinguliermélangeentreutopieset modèlestraditionnelsdeléconomie.Àterme,lemythedela«saineetlibre» concurrenceauravécu,auprofitdunretouràladominationdesmonopoles. LaurentCohen-Tanugiétendcetteanalyseàlensembledeléconomienumé-rique(informatique,téléphone,audiovisuel).Luiaussisoulignelesparadoxes deléconomiecontemporaine,eninsistantsurloppositionentreÉtats-Uniset Europe.Ilexplicitelesrapportsdeforceentrelesdeuxcontinents.Lenôtre sera-t-ilenmesurederésisteràcettelogiquemonopolistiquedeconcentra-tion?Lalecturedesonarticle,alarmant,nousinciteàlespérer.Quels moyensdedéfensenousreste-t-ildoncfaceàcetteproliférationdescontrats privésquilientdefaçoninégalitairedominantsetdominés?AudreyYayon-Dauvetmontreleslimitesdeleurlogique;faceauxabusdelautorégulation, dontlecaractère«miraculeux»bénéficieavanttoutauxtenantsdesmonopo-les,ledroitdisposederessourcesautonomes:ainsi,lesconflitsautourdes nomsdedomainemettentenévidencelefaitquuneévaluationattentivedes normesetusages,fussent-ilsrécents,estutile,maisnonprescriptive.
Lespetitsentrepreneursnedisposentpasdesclésnidesmoyensquileur permettraientdentrerdanslecerclerestreintdesacteursdeléconomie contemporaine.Etonsaitquelespetitesentreprises,àquelquesexceptions près,nesontpaspionnièresenmatièredappropriationdelInternet.Après avoirrappelélesthéoriesactuellesenmatièredecoûtsdetransaction, LaurenceDhaleine,ChristianLicoppeetAlexandreMallardenmontrentles limites:ilestdangereuxdoublierquuneentrepriseest,elleaussi,insérée dansuntissuderelationssociales,quidéterminentdesenjeuxdontlanalyse systématiquesimpose.Quelquesétudesdecascomplètentefficacementleur argumentation.Finalement,lesauteursrappellentquelesrelationsdeconfiance neseplientpasàlinjonctiontechnologique:lesmodesdecommunication traditionnels,commeletéléphone,gardenttoujoursleurimportance.Peut-on généralisercetteapprocheaumondedutravail?Lesinstitutsstatistiques nationauxsesontpeuoccupésdelutilisationdelInternetparlesemployés, contrairementàleurshomologuesdAmériqueduNord.Cependant,desorga-nismescommelaDirectiondelanimationdelarecherche,desétudesetdes statistiques,ontétudiélusagedelinformatiqueetdelInternetchezlessala-riés.SylvieHamon-Choletdécritundoublephénomène:lusagedelInternet estévidemmentcorréléaustatutsocialdusalarié;pourlestravailleursaubas deléchellesociale,lalternativeestsimple:ouilsnontpasaccèsàunordi-nateur,oulusagedelamachineconduitàunetaylorisationaccruedeleur activité.
Ainsi,monopoleetexploitationseconjuguentmieuxaveclInternet quutopie.SergeiSolovievsinquiètequantàluideseffetsdelanon-pérennité del’information;aumomentoùcelle-ciestunélémentessentieldela«valeur»
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surlInternet,personnenesinterrogesurlesconditionsdesasauvegarde. Certes,labsencedeformatsdécriturestablespermetledéveloppementdes monopolesévoquéci-dessus.Maispluscriantestlesilenceàcesujetdesperson-nesattachéesàlanotiondarchive,notammentdansledomainedessciences humaines.Etpourtant,ici,lesenjeuxpurementéconomiquesrejoignentdes enjeuxproprementculturels.ClarisseHerrenschmidtsinterrogesurlesliens anthropologiquesentrecesdomainesculturelsetéconomiques.Plusencore quedesobjets,leshommeséchangentdessignes,allantjusquàencréerde spécifiques,commelalphabetetlamonnaie.LacirculationdespaquetsIP surlesréseauxrelèveàlafoisdeléchangemonétaireetdelaconstructionde léchangesocialentrelesindividus;cestpeut-êtresouscetanglequelon peutcomprendrelesdiscoursenthousiastes,maismalformulés,destenants delarévolutionréticulaire.Lauteurévitecepiègepourrappeler,commebien dautresici,lecaractèrelentementévolutifdecephénomène,dontonpeut évaluerlessordanslapériodequivadeladominationdunombreau e XVIIueilyformatiqdelnivnneitnoàleilècsiilt-essurjoouT.snaetnauqnica quele«crédit»desindividus,ausensoùlentendPierreBourdieu,peut-être amplifiéparlamiseenapplicationdeseffetsderéseaucommeparlamanipu-lationdessignesànotredisposition,etquelesdétenteursdesarchivesetdu savoirsetrouventmenacésparunesémiologiequisécartedecelleorganisée autourdulivre.
Eneffet,quenest-t-ildelauteur,aujourdhui?Onsaitquesa«solitude» résultedunelenteconstructionsocialeréaliséeaucoursdessièclesprécé-dents.Ilenestdemêmepourlacautionapportéeàl’éditeur.Jean-Louis Weissbergpromeutleconceptd«auteurencollectif»,quivauttantpourla publicationderecherchesencoursquepourlaproductiondelogicielslibres. Àdetellesproductions,auctorialesetéditoriales,senajoutentmaintenant dautres,liéesaudéveloppementdumultimédia.Làencore,pointderévolu-tion:lauteurindividuelnedisparaîtpas.Maislerefusdecomprendre commentcespratiquesserecomposent,secombinent,pourraitêtrefatalaux principauxacteursdesmarchésdelédition.
Léditionestbiencelieuoùcultureetmarchéseconfondent.Ilsuffitdelire lesdébatssurlaspécificitédelaculturefrançaise,ousurlimportancedeson «rayonnement»,poursenconvaincre.Cette«gloire»aunlienhistorique aveccelledesuniversités,enFrancecommeailleurs;maissitransformation del«économie»(ausenstraditionnel)dessavoirsilya,lesuniversitésne peuventêtremieuxarméesquelesinvestisseurs,eux-mêmesdésemparésface àlanouveauté,pourévaluerlecoûtetlarentabilité(ycomprissymbolique) desrevuessavantesélect