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COMPRENDRE POUR AGIR

228 pages
Comprendre pour agir, tel est le fil conducteur des contributions d'éminents universitaires, spécialistes de la réflexion sur la violence, et de praticiens de la gestion sociale de l'action violente et de ses conséquences. Composé de trois sections qui abordent les questions liées à la violence sous trois angles différents : l'anthropologie, l'éthique et le droit, l'ouvrage nous invite à se déprendre du mythe consistant à croire que la violence affecte notre société seulement de façon périphérique ou sous forme de déviance.
Coédition, les presses universitaires de Laval
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Sous la direction de

PAUL DUMOUCHEL

COMPRENDRE POUR AGIR: VIOLENCES? VICTIMES ET VENGEANCES

Les Presses

de l'Université

Laval

:LHarmattan

Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l'ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l'aide financière Programme d'aide au développement tés d'édition. du gouvernement du Canada par l'entremise de son de l'industrie de l'édition (PADIÉ) pour nos activi-

Données de catalogage avant publication Vedette principale au titre: Comprendre (Dikè) Textes présentés philosophie violence, lors d'un colloque et la fondation pour agir: violences,

(Canada) victimes organisé et vengeances conjointement par la Société contre la de

du Québec

des victimes à Montréal

du 6 décembre

ISBN 2-7637-7771-6 I. Violence - Congrès. Congrès. Congrès. Société 4. Hommes 6. Violence de philosophie

tenue à l'Université du Québec (PUL) (CHarmattan) 2. Vengeance victimes - Prévention du Québec.

les 4 et 5 déco 1999.

ISBN 2-7384-9949-X

- Congrès. - Congrès.1.

3. Femmes victimes Dumouchel,

de violence

-

de violence - Congrès. 5.Justice réparatrice Paul, 1951du 6 décembre

. II.

III. Fondation

des victimes

contre la violence.

IV: Collection.

HMIII6.C652000

303.6

COO-941982-9

Logotype de la collection « Dikè »: @Conception Céjibé inc. (Christian Boulad)

Les Presses de l'Université Laval2000 Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal 4 e trimestre 2000 ISBN 2-7637-7771-6 ISBN 2-7384-9949-X (PUL) (CHarmattan)

@

Sauf à des fins de citation, toute reproduction d'un extrait quelconque de ce livre, par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, est strictement interdite sans la permission écrite de l'éditeur. Distribution de livres Univers 845, rue Marie-Victorin Saint-Nicolas (Québec) Canada G7A 3S8 Tél. (418) 831-7474 ou I 800859-7474 Téléc. (418) 831-4021 http://www:ulaval.ca/pul CHarmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris Tél. 0140467920 Fax 01 43 25 82 03

AVANT-PROPOS

~

agir: violences, victimes et vengeances)} organisé conjointement par la Société de philosophie du Québec et la Fondation des victimes du 6 décembre contre la violence dans le cadre des activités de commémoration du dixième anniversaire de la tragédie de l'École polytechnique de Montréal. Il réunissait des universitaires et des praticiens dans le but de mettre en rapport des réflexions plus abstraites sur la violence, ses causes et sa signification avec l'expérience de différents intervenants sociaux chargés de la gestion de l'action violente et de ses conséquences. En cela il constitue un événement unique reflétant le souci de la Société de philosophie du Québec de rappeler l'importance de la philosophie pour la vie de la cité, non seulement en favorisant l'étude, l'enseignement et le rayonnement de la discipline, mais aussi, en montrant la per~inence de réflexions, souvent jugées trop abstraites, pour les enjeux politiques et sociaux qui font notre vie en commun. Sauf pour celui de Paul Dumouchel, tous les textes rassemblés ici reprenntnt, souvent sous une forme modifiée, une communication présentée au colloque.

L

es quatre et cinq décembre 1999 eut lieu à l'Université

du Québec à Montréal le colloque « Comprendre pour

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VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

La réalisation de ce colloque a été rendu possible grâce à la collaboration de plusieurs personnes. Le comité responsable était composé de Catherine Audrain, Paul Dumouchel et Maria-Filomena de Sousa. ~ont soutenu, outre la Fondation du 6 décembre contre la violence et la Société de philosophie du Québec, la Faculté des sciences humaines ainsi que le Département de philosophie de l'UQÀM, La Traversée, M. Geoffrey Kelly député de Jacques Cartier et de M. François Ouimet député de Marquette. La préparation des actes pour publication a été assurée par mes soins et j'aimerais pour terminer remercier de leur soutien et de leur aide: Catherine Audrain, Claudine Bédarol, Claudette Bibeau, Josiane Boulad-Ayoub, Denis Dion des Presses de l'Université Laval, Robert Nadeau,Jean-Marc Narbonne, Robert Proulx, Jean Segers et Noureddine Mouelhi président de la Société de philosophie du Québec, ainsi que la Fondation des victimes du 6 décembre contre la violence et en particulier sa viceprésidente Thérèse Daviau.
PAUL DUMOUCHEL Université du ~ébec à Montréal

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I
LES DROITS DES FEMMES ENTANT QUE DROITS FONDAMENTAUX

~
e droit des femmes de voir leur intégrité respectée est la pierre angulaire des autres droits. Il occupe d'ailleurs une place de premier plan, aussi bien dans la Charte québécoise que dans la Déclaration universelle. La première menace à l'intégrité des femmes réside sans contredit dans la violence qui leur est faite. La violence contre les femmes est un phénomène complexe, comprenant des dimensions physiques, psychologiques, sexuelles et même économiques. Elle prend des formes diverses à travers le monde: harcèlement, voies de fait, inceste, agressions sexuelles, viol, mutilations génitales à l'encontre des femmes et des filles. Dans nos sociétés dites avancées, elle se manifeste aussi bien à la maison qu'en milieu de travail, dans la rue ou à l'école. Tout en transcendant les classes sociales et les catégories ethniques et d'âge, la violence faite aux femmes contribue à renforcer les autres formes d'oppression des femmes. La violence faite aux femmes est trop souvent acceptée ou excusée, sous prétexte qu'elle relève du domaine privé ou des traditions culturelles. Il est pourtant facile de constater que les femmes subissent davantage que les hommes certains types de violence. Ainsi, les femmes sont huit fois plus souvent
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VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

victimes d'agressions sexuelles ou de harcèlement criminel. Et comment oublier qu'en 1989, c'est en raison de leur appartenance sexuelle que quatorze femmes ont perdu la vie à l'école Polytechnique de Montréal, événement dont nous commémorons après-demain le triste anniversaire? Outre la violence qui se déploie dans la rue, créant la peur et limitant la mobilité des femmes, la violence sévit souvent aussi au cœur même de la relation intime. Les crimes violents commis contre les femmes sont, dans 80 % des cas, le fait de leur entourage (conjoint, ex-conjoint, enfant). On sait par ailleurs qu'une large part de la violence conjugale n'est jamais signalée à la police. La violence envers les femmes ne saurait donc être considérée comme un simple« problème de femmes ». Il s'agit bien d'un problème s'inscrivant dans le tissu même des relations sociales. Dans la mesure de ses moyens, et compte tenu des responsabilités qui sont les siennes, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a cherché à élaborer des outils d'intervention propres à corriger certains types d'atteinte à l'intégrité des femmes. Parmi nos outils d'éducation (et donc, de prévention) je citerai à titre d'exemple notre modèle de Politiquevisant à contrer le harcèlementsexuel en milieu de travail Le harcèlement sexuel constitue non seulement une atteinte à l'intégrité physique et psychologique mais aussi, par son effet sur le climat de travail, un obstacle à l'égalité des femmes en milieu de travail. La Politique sur le harcèlement sexuel fait aujourd'hui partie des politiques internes de nombreuses entreprises et institutions québécoises. Elle définit le harcèlement sexuel de manière suffisamment large pour englober le phénomène dans toutes ses principales dimensions, et énonce clairement la

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LES DROITS DES FEMMES EN TANT QUE DROITS FONDAMENTAUX

responsabilité de l'employeur pour les actes de harcèlement commis en milieu de travail. Cette politique constitue un outil d'intervention précieux dans la lutte contre cette forme particulièrement pernicieuse d'atteinte à l'intégrité des femmes. D'autres formes d'atteinte à l'intégrité tombent dans le champ d'intervention de la Commission. En vertu de la Loi sur laprotection de lajeunesse,la Commission peut ainsi œuvrer dans la sphère de la violence qui s'exerce contre les enfants. Bien que les données officielles sur la violence ne permettent pas d'isoler celle qui s'exerce spécifiquement à l'encontre des filles et que les garçons soient également victimes de violence, les filles semblent en être les victimes les plus fréquentes. À l'autre extrémité de l'échelle des âges, l'exploitation des aînés, dont les femmes sont ici encore les premières victimes, demeure un sujet préoccupant. Il s'agit d'un problème complexe, que la Commission est amenée à traiter non seulement via sa compétence d'enquête, mais en concertation avec les associations d'aînés, les services sociaux et les corps policiers. Autre forme de violence devant être abordée sous l'angle des droits fondamentaux des femmes: les mutilations sexuelles. Dans bon nombre de pays, des pratiques condamnées par la communauté internationale, telles que l'excision et l'infibulation, existent encore. En raison du flux migratoire international, on ne doit pas exclure la possibilité que ces pratiques puissent être ou avoir déjà été importées au Québec. Interrogée sur les moyens qui pourraient être mis en œuvre dans une telle éventualité, la Commission a souligné qu'outre les poursuites criminelles auxquelles s'exposent les auteurs de ces pratiques, celles-ci peuvent donner lieu à des poursuites civiles fondées sur le droit à l'intégrité. En effet, si les sanctions pouvant être imposées à l'encontre de la violence sont avant tout du domaine pénal, toute atteinte à l'intégrité des femmes II

VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

constitue également une atteinte aux principes de la Charte. Qui plus est, la responsabilité de ces actes peut être imputée non seulement à la personne qui pratique les mutilations, mais aussi aux personnes qui en auraient fait la demande, y compris les parents de la victime, ainsi qu'à tout centre hospitalier qui aurait permis ou toléré de telles pratiques. On le voit, la perspective des droits fondamentaux nie que la violence faite aux femmes soit une affaire strictement privée. Elle fournit des outils d'intervention permettant, d'une manière différente du droit pénal, mais souvent complémentaire, de faire face à diverses situations où l'intégrité des femmes est mise en péril, que le contexte soit celui du travail, de la vie civile ou des traditions culturelles. Il faut souhaiter, en ce sens, une plus étroite imbrication des droits fondamentaux et des revendications relatives à l'intégrité des femmes. Au surplus, nous sommes convaincus que l'historique de l'évolution du droit des femmes démontre de façon patente que la violence de façon générale entraîne la négation même de l'exercice des droits et libertés; de la même façon nier l'exercice des droits et libertés ne peut qu'engendrer la violence. En ce sens, veiller au respect du droit à l'intégrité des femmes constitue une responsabilité collective et la promotion de ce droit permet l'épanouissement de l'ensemble de la société.
CLAUDE FILION Président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse

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II
POURQUOJI LA VJIOLENCE ?

~
D'où toutes les choses ont leur naissance, vers là aussi elles doivent sombrer, selon la nécessité car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice, selon l'ordre du temps. Anaximandre

ourquoi tant de violence autour de nous? C'est la question la plus débattue de notre temps. Même si les risques de guerre catastrophique se sont un peu éloignés, nous nous sentons toujours menacés par notre propre violence. Cette impression est en train de devenir une donnée permanente de la consciente humaine. Comment pourrait-elle s'évanouir puisque la science la confirme? Même si la paix règne désormais entre les nations, notre frénésie technicienne pourrait suffire un jour ou l'autre à troubler les équilibres naturels au point de rendre notre planète invivable. D'autres phénomènes encore nous incitent à nous interroger sur la violence. Parmi eux, il y a l'évènement tragique dont le présent symposium entend se souvenir, et tous les évèn~ments du même genre. Ces tragédies spectaculaires retiennent l'attention des chercheurs car elles leur apportent, semble-t-il, le type d'objet que la science s'efforce d'isoler, lélcte 13

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VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

de violence à l'état pur, parfaitement délimité dans le temps et dans l'espace, susceptible d'être étudié aussi objectivement qu'une bactérie sous un miscroscope. Il y a là, certainement, une illusion. Même les violences apparemment détachées de tout contexte, tel l'évènement qui nous rassemble, ont des antécédents multiples dans le milieu où leurs auteurs ont vécu, dans leurs échecs familiaux, scolaires, universitaires, sexuels, professionnels, etc. Les violences ne tombent pas du ciel. Elles sont le produit d'une histoire généralement accessible. Le plus souvent elles éclatent entre des individus qui se connaissent de longue date, des proches parents, des époux, des amis, des associés, etc. Il en va de même pour les violences entre collectivités. Les ennemis dits héréditaires sont forcément voisins. Les violences racistes opposent des groupes ethniques que le plus souvent rien ou presque ne distingue. C'est ce que les derniers grands massacres en Europe et en Afrique nous ont rappelé. Il y a deux grandes approches modernes de la violence. La première tient l'homme pour naturellement bon et attribue tout ce qui contredit ce postulat aux imperfections de la société. Elle est liée aux passions révolutionnaires des trois derniers siècles. Les débâcles idéologiques récentes lui ont fait perdre du terrain. La seconde approche, fondée sur la biologie, est aussi pessimiste que la première est optimiste. Elle définit l'humanité comme l'espèce la plus violente au sein du règne animal. Chez les mammifères, la violence s'interrompt en règle générale avant de devenir fatale. Elle débouche sur des réseaux de dominance plus stables en général que les rapports humains fragilisés par leur extrême mobilité. Ces deux approches négligent la genèse concrète de la violence entre les individus qu'aucun intérêt ne sépare et dont les rapports sont d'abord pacifiques. Depuis longtemps, 14

POURQUOI

LA VIOLENCE?

j'attribue moi-même cette genèse à ce que j'appelle les rivalités
mimétiques.

J'oppose le désir, exclusivement humain, aux appétits et aux besoins, communs aux hommes et aux animaux et dotés d'objets fIXes,toujours les mêmes, déterminés par l'instinct. Il y a désir à partir du moment où nos aspirations vagues se guident sur un modèle prestigieux qui nous suggère ce qu'il convient de désirer, souvent en le désirant lui-même. Ce modèle peut être la société tout entière ou une classe privilégiée. Il peut être aussi un individu: dès que nous désirons ce que désire un être proche de nous dans le temps et dans l'espace, c'est le même objet qui nous attire tous les deux et la rivalité est inévitable. Les appétits et les besoins peuvent se pénétrer de désir et de rivalité mimétique, bien entendu. Au lieu de s'interrompre assez vite, comme chez les animaux, les combats rivalitaires chez les hommes n'ont pas de frein instinctuel. Ils ont donc une puissance illimitée, infmie qu'ils n'ont pas dans le règne animal. La rivalité mimétique est responsable de la fréquence et de l'intensité des conflits humains. J'ai développé cette thèse dans plusieurs ouvragesI et je ne vais pas la reprendre ici. Si je viens d'en rappeler l'essentiel, c'est pour rendre intelligible le problème que je vais maintenant poser. Je voudrais répondre à une objection qui m'est souvent adressée. Même si on admet que la rivalité mimétique cause beaucoup de conflits, il y en a d'autres où elle paraît absente. Les rapports humains les moins passionnés, les plus insignifiants sont susceptibles, eux aussi, de se pénétrer de violence.

I.

La Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1982 ; Le Bouc émissaire, Je vois Satan tomber comme l'éclair, Paris, Grasset, 1999.

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VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

Comment la théorie que je défends pourrait-elle rendre compte des conflits qui éclatent, semble-t-il, en l'absence de tout désir? Comment naissent les querelles entre des indifférents, des êtres qui n'ont pas de désir commun? Prenons un exemple aussi banal et simple que possible: vous me tendez la main, je réponds en vous tendant la mienne. Nous accomplissons ensemble le rite du serrement de main. Comment définir mon comportement? Devant votre main tendue, je copie votre geste, je le reproduis. Il s'agit, de toute évidence, d'une imitation. Si, pour une raison quelconque, je refuse de vous imiter et je ne vous serre pas la main, comment réagirez-vous? Très vraisemblablement vous retirerez aussi votre main. Vous ferez preuve à mon égard d'une réticence au moins égale à celle que je manifeste envers vous. Rien de plus normal, de plus évident que cette réaction et pourtant elle a quelque chose de paradoxal. Dès que je refuse de vous imiter, c'est vous alors qui m'imitez, moi, en reproduisant mon refus, en le recopiant. Bimitation qui concrétise l'accord ressurgit, chose étrange, dans le désaccord et une fois de plus, c'est elle qui structure la relation. Bimitateur est devenu le modèle et le modèle l'imitateur mais il y a toujours imitation. Lorsque l'un des deux partenaires laisse tomber le flambeau du mimétisme, en somme, l'autre irrésistiblement le reprend non pas pour renouer le lien en train de se rompre mais pour confirmer la rupture. Si le premier refus est décisi£ le second paraît un peu superflu, il risque de passer inaperçu et pour le rendre bien visible, vous lui donnerez sans doute un caractère un peu théâtral. Pour surenchérir sur mon impolitesse, peut-être me tournerez-vous brusquement le dos. Loin de vous la pensée de déclencher une escalade de violence. Vous désirez simplement me faire comprendre que le caractère insultant de mon attitude ne vous a pas échappé. 16

POURQUOI

LA VIOLENCE?

Ce que vous interprétez comme refus de vous serrer la main n'était peut-être que distraction légère de ma part. Mon attention était ailleurs. Imaginer une insulte délibérée, comme vous le faites, est moins douloureux pour votre vanité que de passer un seul instant inaperçu. Le malentendu est insignifiant mais si j'essayais de vous l'expliquer, à supposer que je l'ai vraiment compris moi-même, je ne dissiperais pas l'ombre légère qui descend sur nos rapports, je la rendrais impénétrable. La froideur soudaine que vous me témoignez me semble injuste et elle me refroidit à votre égard. Lorsque mon tour viendra de vous renvoyer votre message, pour m'installer au même niveau que vous, à votre supplément de froideur, j'en ajouterai un second qui renforcera le malentendu, et ainsi de suite. Ni vous ni moi ne désirons une escalade de violence et voilà pourtant qu'elle s'ébauche. Sous le rapport de leurs contenus, les messages que nous nous adressons sont des gestes banals ou des signes linguistiques ordinaires mais, sous le rapport du chaud et du froid qui règne entre nous, ce sont des thermomètres ultra-sensibles, beaucoup plus importants que le texte de nos propos. Nous avons l'impression de renvoyer les messages reçus sans les modifier, sinon pour les rendre plus intelligibles, pour servir de miroir à notre partenaire, pour lui renvoyer ce qui nous paraît être son hostilité à lui. Ce n'est jamais nous qui prenons les initiatives belliqueuses, c'est toujours lui. Les rapports humains sont une double imitation perpétuelle. Même lorsque ces rapports sont pacifiques, on les décrit non pas en termes d'imitation, de mimétisme mais de réciprocité. a pour réciprocité mais alors il faut reconnaître qu'il V en existe deux, la « bonne» et la « mauvaise ». ~ingrédient commun, c'est la double imitation, si automatique et machinale qu'elle passe inaperçue et pourtant ce sont ces réflexions les plus impalpables en apparence qui décident de nos rapports. 17

VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

Les seuls à percevoir l'imitation universelle sont les individus en état de « psychose naissante» au sens d'Henri Grivois. Ils se sentent perpétuellement imités, parfois aussi imitateurs. Ils n'ont pas tort mais comme personne autour d'eux ne partage leur intuition, ils se croient l'objet de 1'attention universelle, ils se prennent pour le centre de l'univers. C'est ce que Grivois appelle l'expérience de la centralité2. Si l'on veut passer pour psychiquement sain, il vaut mieux faire comme tout le monde et s'aveugler à l'universelle imitation. Les « individualistes» que nous croyons être ont l'impression de ne jamais imiter qui que ce soit. En réalité l'imitation domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l'essentiel de notre vie, le choix d'une épouse, celui d'une carrière, le sens que nous donnons à l'existence. La double imitation est le fond indestructible des rapports humains. Si nous comparons l'analyse que je viens d'en faire avec celles des rivalités fondées sur un désir mimétique préalable, nous constaterons qu'elles aboutissent au même résultat. Dans les deux cas, la double imitation est le moteur du conflit. Lorsque la rivalité mimétique est première et que l'imitateur s'efforce d'arracher à son modèle l'objet de leur désir commun, ce dernier résiste bien entendu, et le désir devient plus intense desdeux côtés.Le modèle devient alors l'imitateur de son imitateur, et vice-versa. Tous les rôles s'échangent et se reflètent dans une double imitation toujours plus parfaite qui uniformise de plus en plus les antagonistes. Ce n'est pas là un simple effet de miroir au sens lacanien, c'est une action réelle qui altère nos rapports et finit par nous altérer nous-mêmes.

2.

H. Grivois. Le Feu et le mouvement du monde, Paris, Grasset, 1995. 18

POURQUOI

LA VIOLENCE?

Aristote définit l'homme comme l'animal le plus mimétique. Il dit aussi que nous n'aimons rien tant que l'imitation. Il a raison dans les deux cas et comme Platon, obsédé de mimétisme lui aussi, il tourne autour de choses plus essentielles que celles dont s'occupent la philosophie, la psychologie et la sociologie modernes. Pas plus que les autres philosophes classiques, toutefois, Aristote ne repère dans l'imitation la cause de notre violence. Le problème n'existe pas pour lui. Le scandale de la violence est une affaire récente, inséparable des horreurs du XXe siècle et de la menace autrefois inconvenable que notre puissance destructrice toujours croissante fait peser sur l'avenir de l'humanité. La bonne réciprocité est toujours susceptible de glisser dans la mauvaise et rien n'est plus difficile que d'empêcher ce glissement. Les individus qui à l'instant même échangeaientdes politesses se mettent à échanger des insinuations perfides. Bientôt ce sont des injures qu'ils échangentpuis des menaces et finalement ils échangeront des coups de poing, des coups de revolver et des coups de canon. Le fait que les rapports les plus violents comme les plus pacifiques puissent toujours se dire en termes d'échange suggère que la double imitation structure tous les rapports, les pires comme les meilleurs. La concorde se métamorphose en discorde par un processus continu de petites ruptures symétriques, d'aggravations infimes qui se chevauchent l'une de l'autre et ne s'annulent que pour se reconstituer un peu plus loin. C'est la tendance à surcompenser l'hostilité apparente de l'autre, toujours présente des deux côtés, qui produit ce résultat. Si finalement les adversaires en viennent à s'entretuer, c'est dans l'espoir de se débarrasser enfm de la réciprocité violente mais celle-ci, lorsque les familles relèvent le défi, réussit à enjamber les générations et à 19

VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

transcender le temps et l'espace. Il ne faut s'étonner si les peuples archaïques divinisent la vengeance. Les cultures archaïques même et surtout si elles sont incapables de penser la violence en dehors du religieux, éprouvent devant les symptômes de sa présence, ur_epeur qu'il importe de repérer. Derrière le pareil, l'identique, l'indifférencié, c'est la violence qu'elles devinent et elles sont terrorisées. Dans certaines sociétés archaïques, la peur de l'identique prenait des formes assez étranges, la phobie des jumeaux par exemple, qu'on exterminait à leur naissance. La gémellité était perçue comme promesse de violence par excès d'identité. Parfois on laissait vivre un des deux jumeaux, à partir d'un raisonnement facile à reconstituer. Le survivant ne risquait pas, à lui seul, d'introduire dans la communauté le germe de la violence qui est forcément de deux entités identiques puisqu'il est l'identité elle-même. La culture humaine consiste essentiellement en un effort pour empêcher la violence de se déchaîner en séparant et en « différenciant» tous les aspects de la vie publique et privée qui, s'ils étaient abandonnés à leur réciprocité naturelle risqueraient de se détruire réciproquement. Les prescriptions matrimoniales, par exemple, se ramènent toutes au fond à une règle unique qui est le renoncement des familles nucléaires à ce qu'elles possèdent en propre, au premier chef les filles et les sœurs qui risquent de déclencher une rivalité destructrice entre ceux qui vivent ensemble. Ces filles et ces sœurs qu'on ne doit pas épouser, on les donne à ses voisins pour qu'ils les épousent eux-mêmes. ~interdit porte toujours sur les biens les plus accessibles donc les plus contestés, les plus susceptibles d'occasionner des conflits.

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POURQUOI

LA VIOLENCE?

Les cultures élargissent le cercle de l'échange pour empêcher la violence entre les proches. Le problème crucial est ventilé, fragmenté, dispersé et en quelque sorte égaré, oublié dans le labyrinthe de règles aussi compliquées que possible, semble-t-il, pour qu'on ne puisse pas les ramener trop aisément à la réciprocité toujours sous-jacente malgré tout. Les différences protégeaient réellement, je pense, les communautés archaïques d'une mauvaise réciprocité toujours précédée et annoncée par l'accélération inquiétante de la bonne réciprocité. Récemment encore, en milieu paysan, il subsistait des coutumes, des habitudes, destinées à ralentir le rythme des échanges même les plus banals. Au début du siècle par exemple, dans les montagnes auvergnates, même dans les transactions quotidiennes, on évitait la rapidité. Si l'acheteur d'un veau à la foire du village sortait trop vite son porte-monnaie, le vendeur l'invitait à boire un coup d'abord, au café voisin, afin de retarder un peu (mais pas trop), le règlementde compte.Le double sens de cette dernière expression illumine la peur qu'inspire une réciprocité trop soudaine, déjà brutale. La différence doit s'entendre au double sens si bien commenté par Jacques Derrida et Eric Gans, d'une part la nonidentité dans l'espace, la différenciation du même et d'autre part la non-coïncidence dans le temps, le difftrement du simultané. La différence c'est tout ce qui permet sinon de détruire au moins de masquer l'indestructible réciprocité, de la retarder en mettant le plus grand intervalle possible entre les moments qui la composent, dans l'espoir que leur identité passera inaperçue. On s'efforce en somme d'oublier le pareil, littéralement de le perdre, de l'égarer dans les méandres de différences si compliquées, et de diffèrements si prolongés qu'on ne pourra plus s'y retrouver.

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VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

Claude Lévi-Strauss, fut le premier, il me semble, à penser toutes les règles culturelles en termes de différences. Il y a là un progrès considérable dans l'intelligence du culturel mais encore faut-il situer cette idée dans son contexte réel, celui des rapports mimétiques et de leur irrépressible puissance d'indifférentiation, de réduction à l'identique. Le principe lévi-straussien n'a de sens qu'en vertu de la résistance d'ailleurs jamais vraiment victorieuse que les cultures opposent à toute cette identité qu'ils jugent menaçante, à tout cet indifférencié que le mimétisme de nos rapports ne cesse d'engendrer. ~idée de différence ne se suffit pas à elle-même. On ne peut pas construire sur elle une anthropologie. ~absolutisme actuel de la différence est une absurdité mais pas n'importe laquelle. C'est une absurdité depuis longtemps préparée par la conception trop étroite, mutilée, que l'anthropologie moderne s'est toujours faite de son objet. Cette discipline s'est toujours arbitrairement cantonnée dans l'étude des seules règles culturelles sans se préoccuper du terrain sur lequel ces différences viennent s'inscrire, celui des rapports humains et de leur mimétisme qui finit toujours par tout effacer. Les ethnologues sont presque tous relativistes. Ils sont persuadés que rien, dans les cultures humaines ne transcende la diversité infinie des règles, des différences toujours différentes. Il n'y a que des différences, affirment-ils triomphalement. Ils ne se souviennent pas que ce sont eux au départ qui ont décidé de négliger les rapports humains, de les abandonner à ceux qui voudront bien s'en occuper, comme si cette affaire ne les regardait pas. Ils oublient par la suite leur propre décision inaugurale et ils prennent leur mutilation du champ anthropologique pour le bilan définitif de leurs travaux,

pour une découverte faite « sur le terrain ».

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POURQUOI

LA VIOLENCE?

Ce n'est pas la différence qui domine tout, c'est son effacement par la réciprocité mimétique qui, elle, est vraiment universelle et qui dément le relativisme illusoire de la diversité culturelle. La réciprocité est déjà là au départ de toute culture et elle est toujours là après, elle ressurgit dans sa forme mauvaise, violente pour mettre fin à l'existence de ces mêmes cultures. Autrement dit, la violence, la vengeance réciproque fait toujours retomber les cultures dans ce chaos d'où elles sont sorties. Anaximandre a écrit là-dessus la phrase décisive qui se trouve en tête du présent essai. Le modernisme conquérant tranche sur toutes les cultures de l'histoire en ceci qu'il est le premier à se situer du côté de la réciprocité et de l'identité contre les différences. Le structuralisme et ses séquelles différentialistes ne représentent qu'un courant mineur au sein de la modernité, généralement identitaire et universaliste. Contre les hiérarchies des religions archaïques et des cultures traditionnelles, perçues comme des injustices, le modernisme conquérant championne audacieusement l'égalité et la bonne réciprocité. Il n'est pas raisonnable de toujours se lamenter sur notre propension à la violence sans voir la contrepartie positive de cet état de choses. La fragilité et la mobilité de nos rapports sont la condition nécessaire non seulement du pire dans notre humanité mais du meilleur. Si nos rapports ne pouvaient pas se détraquer, ils ne pourraient pas se raccommoder. Pour que l'amour soit possible entre nous, il faut que la haine le soit aussi. ,Le monde moderne parie sur la bonne réciprocité. Et il se montre effectivement capable à notre époque d'absorber à haut~s doses tout ce que les cultures archaïques et traditionnelles rejetaient avec horreur et, non sans raison probablement, car elles n'auraient pas pu tolérer sans périr ce que nous tolérons. Mais tout cela ne va pas sans difficultés, sans
23

VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

malentendus, sans tensions extraordinaires et surtout sans violence. Celles de notre histoire récente sont sans doute les plus terribles de toute l'histoire humaine. Il y a là un énorme sujet qu'il faudrait longuement traiter et je ne fais guère ici que l'effleurer. Je me contenterai d'observer que notre monde a supprimé avec les différences, tous les sacrifices sanglants qui visent à consolider celles-ci. Mais il a conservé et même multiplié les rites de bonne réciprocité qui existaient déjà dans le monde archaïque et qui sont destinés à empêcher la tendance des rapports pacifiques à glisser vers la violence. Plus que jamais nous nous répandons en salutations, formules de politesse, protestations d'amitié, visites, cadeaux, festivals, etc. On observe même, de nos jours, dans un monde quelque peu traumatisé par le changement perpétuel, une tendance spontanée dans la vie quotidienne à allonger les vieilles formules de politesse, dans un effort inconscient je pense, pour les revigorer, pour renforcer leur efficacité. Les formules traditionnelles telles que bonjour, bonsoir paraissent plutôt désinvoltes

dans leur brièveté et les taxis parisiens les allongent en « bonne
journée» ou en « bonne soirée» pour mieux nous tranquilliser. Un phénomène analogue se produit en anglais probablement

pour les mêmes raisons. « Have a good day» tend à remplacer le traditionnel mais vaporeux « good bye ».
La société de consommation observe de façon scrupuleuse et même avec une certaine nervosité certains rites dont l'importance ne cesse de grandir. Ce sont des cérémonies du shopping bien entendu, qui reflètent l'impératif primordial de la consommation des produits manufacturés. Le plus caractéristique est le rite du cadeau. Il vise à consolider les liens sociaux tout en contribuant à la bonne marche des affaires. On dit souvent que sans le grand business et sa publicité ce rite n'existerait pas. Il serait différent sans doute mais notre système 24

POURQUOI

LA VIOLENCE?

des cadeaux est authentiquement rituel, je pense, en ceci que des règles strictes le régissent. Elles exigent un doigté extraordinaire dans l'exécution pour la bonne raison que, en fin de compte, elles se contredisent. Elles essaient de concilier l'impératif nouveau de la réciprocité et de l'égalité avec l'impératif traditionnel de la différence qui reste puissant. Si l'un des deux cadeaux coûte plus cher que l'autre, le partenaire défavorisé n'ose pas manifester sa déconvenue mais il n'en est que plus ulcéré. Le partenaire favorisé n'est pas content non plus: il se demande si la supériorité du cadeau qu'il a reçu ne constitue pas une critique indirecte de celui qu'il a donné. Il se sent soupçonné de pingrerie. Si la différence des cadeaux reflète une forte inégalité dans les ressources des deux partenaires, le résultat sera pire encore. Loin de se sentir comblé, le plus avantagé sera dévoré de ressentiment. Il aura l'impression qu'on cherche à l'humilier. La prudence exige une équivalence des cadeaux aussi rigoureuse que s'il s'agissait d'un troc. Il faut donc s'imiter les uns les autres très fidèlement, très exactement mais en donnant une impression de grande spontanéité. Chacun doit convaincre son partenaire qu'en choisissant pour lui le cadeau idéal, il obéit à une impulsion irrésistible, à une inspiration poétique foudroyante, étrangère aux calculs mesquins de la commune humanité. Vous m'offrez un magnifique stylo. Comment réagirez-vous si, tout de suite après, je vous remets avec componction, dûment enrubanné, le même stylo exactement, même marque, même modèle, même couleur... Vous vous sentirez mortellement offensé. Supposons maintenant que je vous offre ce même stylo mais en changeant la couleur. Mon cadeau reste inacceptable. Supposons qu'à cette différence encore insuffisante j'ajoute celle de la marque, d'une plume insolite, d'un type d'encrage 25

VIOLENCE,

VICTIMES ET VENGEANCES

très particulier, etc. Les choses vont finir par s'arranger, semblet-il,< mais, à l'instant précis où la différence devient adéquate, un nouveau péril surgit. Dans le stylo extraordinaire que je vous donne, vous soupçonnez une critique subtile du stylo plus ordinaire que vous m'avez donné. On n'échappe à la honte de la différence insuffisante, en somme qu'en s'exposant au risque de la différence excessive. Ne nous étonnons pas si le nombre des dépressions augmente chaque année lorsque revient la saison des cadeaux. Le drame c'est que, loin d'être imaginaire, l'angoisse que les cadeaux suscitent est justifiée. Les sacrificateurs savaient tous, jadis, que plus un rite est efficace dans la réussite, plus il est redoutable dans l'échec. Si toutes les règles, même les plus byzantines, ne sont pas respectées, cette source de paix et d'harmonie que devrait être le cadeau se métamorphose en une cause de friction et d'irritation infinies. :Cangoisse du cadeau permet d'apprécier la sagesse de ces habitants des îles du Pacifique qui ne cessaient jadis d'échanger, pour perpétuer leurs rapports de bon voisinage, non pas des cadeaux consommables et périssables qu'il faut toujours renouveler mais des objets sacrés, toujours les mêmes. On les apportait solennellement en bateau à ses voisins et ceux-ci les conservaient, puis à leur tour les apportaient à une autre île voisine, et ainsi de suite. Grâce à la rotation perpétuelle de ces objets, tout le monde offrait et recevait des cadeaux toujours équivalents, puisque toujours les mêmes, et malgré tout toujours imprévus et mystérieux, puisque sacrés. Ce type d'échange n'exigeait pas la formidable dépense d'argent, d'énergie, de temps et de matière grise que réclame le système contemporain du cadeau. Il ne pouvait pas non plus susciter de comparaisons envieuses. Il avait tous les avantages du cadeau moderne sans en avoir les inconvénients.

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