Comprendre une économie rurale

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Publié le : jeudi 1 janvier 1981
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EAN13 : 9782296277328
Nombre de pages : 172
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COMPRENDRE , UNE ECONOMIE RURALE

Gu£de pra#que

de recherche

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirr:géepar Dominique Desjeux

Série développement

et paysannat

Alternatives

paysannes

Entre le Tiers monde des rêves et celui des intérêts économiques, s'intercale un univers du quotidien, souvent nié ou occulté. Aussi, qu'il soit des campagnes, des rivages ou des villes, le tiers monde est-il actuellement engagé dans un processus de transformations dont il n'a pas souvent la possibilité de maîtriser les orientations. La multiplication des projets de développement rural, associé au mythe d'un modèle de développement universel, entraîne les sociétés paysannes dans le cercle vicieux de la dépossession de la maîtrise de leur devenir et de la dépendance croissante. De sujet, les paysans sont devenus des objets rationalisables et organisables à merci. Et pourtant les paysans ne sont ni tout à fait passifs face à la mooernisation, ni entièrement passéistes en regard de leurs traditions. Ils sont à la fois porteurs de culture et créateurs d'une vision alternative du monde. La collection A ltematz"ves paysannes, propose une nouvelle

approche du monde rural, soit dans la série « Sociétés et cultures paysannes », soit dans la série socio-économique « Développement et paysannat », qui tienne compte d'une double recherche, celle d'un développement alternatif et celle d'une plus grande auto-organisation des secteurs sociaux, autant dans l'hémisphère sud que dans les sociétés industrielles. Ceux qui pensent que leurs recherches pourraient s'exprimer par le canal de la collection Alternatives paysannes, peuvent écrire à son directeur: Dominique Desjeux Éditions de l'Harmattan 7, rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1981 ISBN: 2-85802-189-9

INSl'IllJT

PANAFRICAIN POUR LE DÉVELOPPEMENT

COMPRENDRE , UNE ECONOMIE RURALE
GuZ"de pratz"que de recherche

Éditions L'Harmattan
7, ruè de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Cet ouvrage a été réalisé par
L'INSTITUT

PANAFRICAIN POUR LE DÉVELOPPEMENT
DE :

AVEC LA CONTRIBUTION

.Mathieu GRACIA.

. . . . . . . Directeur de l'Institut Panafricain pour le Développement - Afrique Centrale (*).

Hélène DOS SANTOS... . .. Professeur à L'IPD. Bernadette LlZET . . . . . . . . . Attachée de recherche au CNRS (France). Cosme DIKOUME . . . . . . . . Professeur à l'IPD. Ismail KANTE Professeur à l'IPD. François de RAVIGNAN .. Chargé de recherches à l'INRA (France). Patrice BOUMEKPO Étudiant à l'IPD. Yao Sena DEGBOEVI Étudiant à l'IPD. Michel HAKIZIMANA Étudiant à l'IPD. M'pena MANAOBA Étudiant à l'IPD. Musinde MUHIYA Étudiant à l'IPD. Pierre David MAFOUA ... Étudiant à l'IPD.

Pie NGENDAKUMANA . . . Étudiant à l'IPD.
Jean NYAMINANI Étudiant à l'IPD.

Idrissa SANA. . . . . . . . . . . Étudiant à l'IPD. Maurice TROMO Étudiant à l'IPD.
Les textes ont été rédigés par:
Bernadette LlZET, Ismail KANTE, François de RAVIGNAN, à partir des travaUx de terrain réalisés avec les étudiants de l'IPD/ AC en 1975 et 1981 et de l'Institut Pratique de Développement Rural de Kolo (Niger) en 1976-77.

La PhotograPhie de couverture et la mise au propre des dessins sont de : Valère MBOE, Responsable du service audio-visuel de l'IPD/ AC.

La dactylograPhie et la mise en page dù manuscrit ont été réalisées par:
Jeannette NKAA : IPD Thérèst" BAENLA : IPD Jean TCHEKOUNANG : IPD
Benoît BAT AMA : IPD Richard KOO MAKA T : IPD Janou LEGUIDE

(*) Institut Panafricain IPD/ AC, BP 4078, Douala,

pOUf le Développement: Cameroun.

Afrique

Centrale,

Aux paysans du Niger et du Cameroun, avec qui cet ouvrage a été élaboré. A ceux de toute l'Ain.que, et au-delà, à qui il est destiné.

«Pendant

que d'autres pays tentent d'atteindre la lune, nous essayons d'arriver jusqu'au village.. Julius NYERERE

Introduction

A QUI S'ADRESSE CE GUIDE?
L'animation pédagogique de stages organisés en divers milieux africains (1), en particulier par l'Institut Panafricain pour le Développement, nous a incités à rendre compte de la démarche et des méthodes utilisées sur le terrain, de façon à ce qu'elles puissent servir à d'autres, se diffuser et se perfectionner (2). Le présent guide est destiné aux animateurs ruraux, responsables paysans ou cadres moyens qui, dans l'exercice de leur activité quotidienne, doivent travailler à l'amélioration des conditions de vie en milieu rural. Pour ces hommes et femmes d'action, agir avec efficience suppose que l'on ne parte pas d'idées toutes faites sur le milieu auquel on a affaire, mais qu'on cherche à le comprendre aussi sérieusement que possible avant de prétendre y agir. Cet ouvrage pourra aussi servir utilement d'outil pédagogique
(1) Au Cameroun en 1975 (Babimbi-Est) et 1981 (pays Bamoun), au Togo en 1973 et 1974 (plateau de Danyi), au Niger en 1976 et 1977. (2) L'/PD Afrique Centrale a déjà réalisé en 1977 un guide pratique d'observation sur le terrain intitulé: Ddcouvrir une agriculture vivrière (éditions Maisonneuve et Larose. 15. rue Victor-Cousin, 75005 PARIS). 7

dans les institutions de formation d'agents destinés à travailler au contact des milieux ruraux africains (instituts d'agriculture ou de développement rural), en particulier pour l'organisation de stages et pour la recherche sur le terrain.

A QUOI DOIT SERVIR CE GUIDE?
A travers les travaux sur le terrain dont s'inspire le présent guide, on vise à comprendre la vie d'une petite région à dominante rurale à travers ses éléments constitutifs et ses mécanismes de fonctionnement. Nous entendons par petite régz'on un espace d'environ 500 à 2 000 km!, peuplé de 15 000 à 50 000 habitants, répartis dans des villages, entretenant entre eux des relations réciproques, en même temps que des liens avec un village-centre (ou une ville). Celui-ci (ou celle-ci) constitue un centre de décision disposant d'un pouvoir politique à l'échelle de l'ensemble de la petite région, d'infrastructures économiques (marché, commerces, artisanats et! ou petites industries, institutions financières, etc.), institutions sociales (établissements d'enseignement secondaire, de santé, de loisirs, administratifs, techniques, etc.). Dans les pays francophones d'Afrique, la petite région correspond souvent, dans les faits, à une sous-préfecture ou à un arrondissement. La petite région est le pr~mier niveau ou interfèrent le pouvoir de l'État et celui des agents économiques de base, en particulier les paysans. C'est donc à ce niveau qu'il faut d'abord saisir les réalités économiques pour les mettre en relation avec leur dimension politique. Lorsqu'on a compris, a partir du travail d'investigation mené dans une petite région, les données et faits principaux qui influent sur sa vie, on peut chercher à aboutir à un diagnostic; celui-ci permettra peut-être, avec la population concernée, de jeter les bases de quelques programmes d'action.

COMMENT

CE GUIDE A-T-IL

ÉTÉ CONSTRUIT?

/

Comprendre l'économie d'une petite région rurale suppose que l'on analyse d'abord son fonctionnement interne, et que, par conséquent, on cherche à comprendre les systèmes économiques et écologiques villageois, en analysant au moins quelques-uns d'entre eux. Mais, comprendre ce qui se passe à l'khelle d'un

village suppose déjà la connaissance des systèmes économiques dans lesquels vivent les familles de ce village. C'est pourquoi les 8

méthodes d'investigation présentées selon trois niveaux d'analyse: - unité domestique, - village, - petite région.

dans

ce guide

sont

classées

Cela ne signifie pas que l'élaboration du diagnostic doive se faire, selon nous, suivant une démarche rigoureusement ascendante, en commençant par analyser ce qui se passe dans les familles, puis en passant au niveau du village, enfin en se préoccupant des problèmes de la région. Une telle démarche ne correspond pas à celle que nous avons employée dans la réalité. Les unités domestiques, par exemple, sont incluses dans des villages, et au cours des recherches qui les concernent, nous pouvons très bien recueillir des éléments d'informations concernant le village ou même la région. Nous n'allons pas nous dispenser de lire au préalable la documentation disponible sur la région, sous prétexte qu'il faut commencer les recherches par la base, c'est-à-dire par les unités domestiques. En fait, la petite région est un ensemble structuré, elle n'est pas seulement la somme de réalités ponctuelles comme les villages; elle est aussi un arrangement de villages entre eux, de territoires différents, un ensemble de relations entre les villages et la ou les villes, un réseau d'échanges internes et externes vers d'autres régions. Pour tenir compte de ces réalités, nous avons utilisé une démarche que l'on peut qualifier d'itérative, c'est-à-dire qui procède par un va-et-vient entre les divers niveaux d'intégration. Dans un premier temps, à partir de la documentation disponible, de quelques entretiens avec des personnes connaissant la région, d'un premier tour de terrain, nous avons formulé un certain nombre d'hypothèses sur la région et son évolution. C'est à ce moment aussi que nous avons choisi un échantillon de villages sur lesquels enquêter de manière systématique. Dans un deuxième temps, nous avons procédé aux enquêtes dans les familles et les villages. Les résultats de ces enquêtes permettent de vérifier si les hypothèses de départ sont fondées ou non, et d'en formuler de nouvelles. Dans un troisième temps enfin, nous avons comparé entre eux les résultats obtenus au niveau des villages, ce qui permet de juger de leur généralité dans la région, ou au contraire, de leur spécificité ou de leur lien avec telle ou telle situation particulière. Cette synthèse a été complétée par les informations recueillies, au niveau de la région elle-même, sur les relations liant les villages entre eux, et au village ou à la ville-centre, et sur les relations externes de la région avec d'autres régions du pays ou avec l'étranger. 9

.

Nous avons rêalisê cette dêmarche de recherche dans un temps assez bref sur le terrain (quelques semaines). Mais lorsqu'elle est collective (comme c'êtait le cas lors des stages que nous avons pratiquês), on parvient à compenser par le nombre et la rêpartition des informations le temps assez court passê sur le terrain. Nous avons cherchê en cela à nous rapprocher des conditions de travail des animateurs ruraux qui disposent gênêralement de peu de temps à consacrer à la recherche, mais qui peuvent, en revanche, au cours de stages pratiques de recyclage ou de pêriodes de formation, entreprendre collectivement l'êtude êconomique d'une petite rêgion. S'il s'agit là d'une dêmarche de praticiens et non de chercheurs professionnels, ces derniers ne doivent cependant pas nêgliger l'intêrêt d'êtudes lêgères, mais globales, de ce type: elles permettent au praticien comme au

chercheur

de se poser des questions,

de poser des hypothèses

+

(3), d'ouvrir des pistes de recherche à approfondir (4). Voici, à titre d'exemple, les caractêristiques et la chronologie des stages auxquels nous nous rêfêrons dans cet ouvrage: - Prêparation des stagiaires, 5 à 10 jours ouvrables (il s'agit de la prêparation directe du stage, celui-ci êtant gênêralement prêcêdê d'un enseignement oral, orientê vers la comprêhension du terrain au cours du stage).

- sêjour en famille rurale.

. . . . . . . . . . . . . . 4 à 6 jours.

- analyse d'un village. . . . . . . . . . . . . . . . . .8 à 14 jours.
à la petite rêgion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .7 à 10 jours. - mise en forme et restitution des rêsultats . . .6 à 12 jours. Les stages se sont frêquemment dêroulês en saison sèche, ce qui prêsente un avantage sur le plan de la disponibilitê des populations, mais un inconvênient pour l'observation des paysages vêgêtaux. Pour concilier ces deux points de vue, la pêriode de dêbut de saison sèche pourrait être conseillêe, surtout dans les rêgions arides. Le nombre des stagiaires placês sur le terrain à la fois a variê entre 10 et 30, mais on a pris soin de ne pas en mettre plus de 6 dans un même village, pour faciliter leur intêgration et êviter la saturation. C'est aussi la condition nêcessaire d'un travail de groupe approfondi, puisque, pour l'analyse des
(!I) Les mots pourvus d'un + sont expliqués dans le glossaire en annexe IX. (4) Certains chercheurs peuvent ressentir une gêne vis-à-vis du type de démarche qui est ici la nOtre. du fait qu'on ne cherche pas à obtenir des résultats définiti(s ou incontestables. On a évidemment à s'entourer d'un minimum de précautions pout' que ces résultats soient représentatifs de la réalité et utilisables. Mais on prévilégie ici une démarche pluridisciplinaire et globale, et non une étude détaillée mais particulière. L'une n'exclut pas l'autre, mais elle l'appelle, au contraire. 10

- synthèse sur les villages êtudiês et extension

villages, les stagiaires se partagent les tâches. Plus il y a de groupes répartis dans les villages, meilleure est évidemment l'information, à condition toutefois que le suivi puisse être convenablement assuré par les animateurs du stage. L'analyse du village se situe logiquement dans la suite des analyses familiales. On peut toutefois en faire deux stages différents au cours d'une même unité de formation. De même, on pourrait séparer dans le temps, suivant les nécessités de la pédagogie, l'analyse des villages et le travail sur la petite région. Un encadrement Pédagogique a été nécessaire durant tous les stages: les méthodes à employer sont assez neuves et nécessitent un apprentissage, difficile à faire au cours de la seule préparation des stages; elles supposent l'application de connaissances nouvelles, rarement apportées par les sytèmes classiques de formation, et dont il faut vérifier sur le terrain l'acquisition. Par ailleurs, l'encadrement peut tirer parti des difficultés rencontrées sur le terrain pour perfectionner ou corriger les instruments d'enquête.

QUE CONTIENT

CE GUIDE?

Il comporte la présentation des méthodes d'observation des faits, et des outils techniques (tableaux de relevés par exemple) susceptibles d'aider à la collecte de données, dans les familles TUrales, les villages et la petite région. A chacun de ces niveaux, comprendre l'économie veut dire se rendre capable de révéler les besoins matériels fondamentaux des hommes: tous les besoins et non pas seulement le besoin d'argent. Nous avons été trop habitués à considérer l'économie comme une pure question d'argent, et à raisonner sur les problèmes ruraux, en termes d'économie monétaire. On ne dénoncera jamais assez les méfaits d'une telle conception dans les projets dits «de développement », et l'un des buts de ouvrage est de contribuer à la détruire. En revanche, il faut mettre au premier plan des préoccupations, le besoin humain fondamental, à savoir celui de manger par son travail. Or, dans la plupart des zones rurales d'Afrique, la population s'accroît rapidement: déjà, dans un certain nombre d'entre elles, ce besoin fondamental n'est plus assuré que de façon précaire. Réfléchir à la manière dont ce besoin alimentaire peut être satisfait dans le présent et dans le proche avenir est la première tâche à laquelle il faut s'atteler lorsqu'on veut comprendre l'économie de l'unité domestique, du village ou de la petite région. Le rôle de l'alimentation dans l'entretien et la reproduction de la force de travail est donc la première question 11

dont nous nous préoccuperons à chacun des trois niveaux d'investigation. Pour satisfaire ce besoin alimentaire, comme aussi les autres besoins économiques, les hommes utilisent, outre leur force de travail, divers moyens complémentaires; et d'abord, en zone rurale, la terre qu'ils cultivent ou dont ils recueillent les fruits. En second lieu, des biens servant à la production, ou caPitaux, comme par exemple le cheptel et le matériel. Nous avons à nous demander aussi comment ces moyens de production sont entretenus et reproduits. Si par exemple les habitants d'un village voient la fertilité de leur terre cultivée diminuer, les pâturages se raréfier, les forêts disparaitre avec leur faune et leur flore sauvages, les nappes d'eau baisser, il va de soi que ce moyen d'existence qu'est la terre où ils vivent se trouve compromis, et qu'ils sont par conséquent (certains d'entre eux tout au moins), engagés dans un processus d'appauvrissement. Nous avons donc à nous préoccuper de la conservation des territoires utilisés par les paysans, avec l'idée que ce qu'on y fait aujourd'hui conditionne étroitement ce qui s'y passera demain. De même que l'alimentation des populations n'est pas un problème sanitaire, la reproduction des territoires n'est pas un problème relevant de la seule «protection de la nature ». Ce sont au premIer chef des problèmes économiques. Lorsque nous avons décrit les différentes sources d'information disponibles sur ces thèmes, les méthodes et outils d'investigation utilisables, les techniques possibles de présentation des données, il nous restera à interpréter celles-ci. Nous proposerons dans ce guide des exemples d'interprétation à partir des données réelles recueillies au cours des stages dont nous avons parlé précédemment. L'interprétation de l'ensemble des données recueillies a pour but d'aboutir à un diagnostic d'ensemble sur la petite région. Celui-ci consiste à déterminer les facteurs de transformation d'une zone, liés à ses habitants, et les blocages qui s'opposent à la satisfaction des besoins de la population. Le diagnostic comprend trois étapes: constatation des faits (symptômes), analyse des relations entre les faits (syndrômes), enfin jugement d'ensemble ou diagnostic proprement dit. Nous en proposerons aussi des exemples.

L'ESPRIT

DE CET OUVRAGE

On a vu plus haut que nous prétendions renverser le schéma classique de l'économie rurale qui donne au revenu monétaire la priorité, pour remettre à la place qu'ils méritent les problèmes économiques posés par l'alimentation des populations et la repro12

duction des territoires. Ce faisant, nous nous situons par choix dans une perspective d'autonomie maximum des populations rurales, et non d'accroissement de leur dépendance. Nous pensons qu'une population ne peut maîtriser les évolutions qu'elle subit que dans la mesure où elle peut exercer un contrÔle réel sur les moyens de production qu'elle utilise et sur la production elle-même. Cette perspective est évidemment très différente de celle de bien des projets dits «de développement» qui ont pour principal résultat d'accentuer la dépendance des paysans.
Nous nous sommes bien gardés enfin

-

c'est

une

autre

con-

fusion fréquente - de réduire le rural à l'agricole. Nous avons voulu considérer, dans les unités domestiques et dans les villages, les activités non agricoles comme essentielles et complémentaires des activités agricoles, tant pour la formation des revenus que pour leur utilisation. Une région rurale équilibrée ne peut être une région où n'existent que des activités agricoles, et ce, d'autant plus qu'elle est plus peuplée ou en voie de croissance démographique rapide. Là encore, il importe de dénoncer dans bien des projets ruraux l'exclusivité des préoccupations agricoles. L'oubli de la promotion des activités non agricoles conduit à accentuer la dépendance, par l'obligation faite à la population de se fournir à l'extérieur en produits non agricoles et en produits nécessaires à l'agriculture, comme par la nécessité d'exporter ses travailleurs en excédent. Les inspirateurs de tels projets ne trouveront vraisemblablement rien à tirer de notre ouvrage. Quant à ceux qui - comme nous - cherchent et s'interrogent, acceptent de questionner patiemment les champs, les forêts, les savanes et les gens: qu'ils veuillent bien le faire avec nous, en nous faisant part des critiques et remarques que leur suggère l'utilisation de ce livre I

COMMENT

SE SERVIR

DE CE GUIDE?

On a cherché, dans la confection des outils d'analyse, à tenir compte le plus possible de milieux écologiques et humains divers. Il est néanmoins certain que ces outils ne sont pas appropriés à tous les cas de régions possibles. Parallèlement, ils devront être revus pour s'adapter à différents types d'utilisateurs. Il y a à réinventer, pour chaque enquête, les instruments de travail que ce guide a pour vocation d'inspirer et non de fournir directement. Dans le cas où le présent guide serait utilisé pour préparer un stage, nous conseillons de toute façon de reconstruire les tableaux d'enquête avec les stagiaires, même si l'on s'inspire des modèles qui y sont contenus.

13

Les outils d'enquête, tableaux de relevés par exemple, ne sont pas des questionnaires que l'on remplirait sur une table, assis en face d'un paysan. Ils sont plutôt pour l'enquêteur un aidemémoire des questions qu'il a à se poser à lui-même en face de la réalité qu'il observe. A ces questions il répond de deux façons: d'une part, par des observations directes (mesure d'un champ par exemple); puis par la réponse qu'il obtient de son interlocuteur. Ces deux types d'informations sont complémentaires; elles doivent l'une et l'autre trouver un accord, parfois difficile d'ailleurs, et qui sollicite souvent un approfondissement des recherches. La relation d'enquête n'est donc pas un rapport de sujet à objet entre enquêteur et enquêté. Elle vise à mettre les enquêtés en situation de recherche, de prise de conscience, à travers cet échange que constitue l'enquête. Ce type de relation est indispensable pour que l'enquête ne soit pas production de connaissance en soi, mais en vue de la réflexion et, si possible, de l'action; celle des hommes d'un milieu donné dans la direction qu'ils expriment et non dans celle qu'on leur impose. Cela implique que les résultats de l'enquête soient considérés comme la propriété de ceux chez qui elle a été faite, et donc qu'ils leur soient restitués au fur et à mesure de l'avancement des travaux, dès que des résultats suffisamment fiables sont considérés comme acquis. Bien qu'il puisse être utilisé par des individus isolés-, ce guide a été élaboré à travers un travail de groupe, et principalement en vue de celui-ci. Les déPouillements de fiches d'enquête ont été faits en commun et les synthèses également. Pour le travail de groupe on peut envisager une réunion préparatoire dès l'arrivée sur le terrain, où l'on propose les hypothèses de travail. Suivent une série de réunions au niveau de chaque village où se déroule le travail: la première pour confronter et synthétiser les résultats obtenus au niveau des familles, la deuxième pour préparer la synthèse des informations recueillies au niveau du village, la troisième pour présenter cette synthèse à la population. Le regroupement et la confrontation des résultats obtenus dans chaque équipe villageoise se fait au cours d'une réunion regroupant l'ensemble des enquêteurs de la région. A la suite des contacts établis et des informations recueillies à l'échelle régionale, des réunions d'information mutuelle permettent de préparer la synthèse finale sur laquelle s'appuiera le rapport d'enquête. Au cours des enquêtes préalables à la réalisation de ce guide pratique, un film a été tourné, qui illustre les méthodes employées. Il est disponible à l'Institut Panafricain pour le Développement.

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1 Reconnaître la petite région

Avant de se rendre dans la petite région que l'on veut étudier, il faut essayer de rassembler sur celle-ci toute la documentation disponible, et la consulter. Une fois qu'on sera sur le terrain, il sera trop tard pour faire ce premier travail. Il est indispensable, avant de répartir les enquêteurs dans les villages,' que les animateurs du stage y fassent une première tournée, non seulement pour la préparation matérielle des enquêtes, mais aussi pour avoir une première idée de la réalité à comprendre et, si possible, poser quelques premières hypothèses. Ce chapitre sera illustré par les exemples du stage organisé par l'IPDI AC dans l'arrondissement de Foumbot à l'ouest du Cameroun en 1981. Cet arrondissement se trouve en zone de transition forêt-savane, à l'altitude moyenne de 1 000 m., avec une pluviométrie abondante (1 700 à 2 000 mm et une longue saison des pluies qui dure de mars à novembre).

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RASSEMBLER LA DOCUMENTATION 1. Les cartes
On consultera d'abord toutes les cartes disponibles. Cartes admz"nistratz"ves du pays, permettant de situer la petite région dans son département et par rapport aux départements voisins (ex. au Cameroun, cartes au 112 000 000' et au 1/1 000 000'). Cartes topographt"ques : La région de Foumbot, par exemple, est couverte par les cartes au 1/200 000' (datant de 1965-69) et au 1/50000' (datant de 1949-54). La deuxième est la plus utile pour les travaux de terrain, études de paysage en particulier. Mais, comme la première carte est plus récente, on l'a utilisée pour compléter les renseignements de la seconde, ou les rectifier (routes nouvelles, déplacements de villages...) Il est donc important de toujours relever la date à laquelle la carte dont on se sert a été établie. S'il existe une carte au 1125 000' (c'est rare en Afrique), c'est encore mieux pour les travaux de terrain. Il existe aussi parfois des atlas (c'est le cas au Cameroun où existent des atlas régionaux comportant des cartes thématiques au 1/1 000 000' et au 11500000', avec commentaire détaillé). Ce sont évidement de précieux instruments de connaissance de la région que l'on veut étudier. Dans le cas de la région de Foumbot, l'Altas régz'onal Ouest 2 (1) nous a permis de recueillir des renseignements climatiques, de comprendre la géologie, la formation du relief et des sols, de repérer les limites administratives, les différentes ethnies et les densités de population, l'implantation de l'élevage... tout cela aux environs de 1970: ce qui fournit une utile base de comparaison pour les recherches à entreprendre. Mais malheureusement, le plus souvent on ne disposera pas de pareilles sources de renseignements. La lecture de la carte au 1/200 000' permet cependant déjà de formuler des hypothèses de travail et de choisir en conséquence les villages où va se réaliser l'enquête détaillée. On peut y lire le type de relz"ef: est-il monotone, accidenté, à pentes fortes ou faibles? Subit-il des différences importantes suivant les points de la petite région? Quelles sont les zones où des problèmes d'érosion risquent de se poser? On appréciera l'importance du réseau hydrographt"que, la direction générale des rivières, et on repérera les cuvettes marécageuses. La carte rend compte sommairement aussi, à la date à laquelle elle a été établie, de la répartz'tz"on en grandes catégorz"es de la végétatz'on: forêt à
(1) Atlas régional Ouest 2 par V. Champaud, 16 ORSTOM, 1971.

grands arbres, forêt dégradée, savane arborée, savane arbustive, steppe. On peut ainsi facilement repérer les formations dominantes, et faire une hypothèse sur le sens et l'importance des transformations ou dégradations opérées par l'homme. Certains modes d'utilisation du sol, comme par exemple les plantations industrielles sont aisément repérables sur la carte. On peut voir si ces modes d'utilisation se regroupent ou non dans une certaine zone de la région, et comment celle-ci se caractérise (plaine par exemple). La distribution de l'habz"tat est généralement figurée sur la carte. Elle permet de se rendre compte des différences de densité entre les zones de la région et ses voisines. Ainsi, dans la région de l'ouest du Cameroun, on peut aisément repérer une très forte densité de peuplement dans le Pays Bamiléké, tandis qu'elle est beaucoup moins forte dans le Pays Bamoun, l'un et l'autre étant situés respectivement à l'ouest et à l'est de la rivière Noun. On peut voir aussi que la densité du peuplement est beaucoup plus forte au nord de l'arrondissement de Foumbot qu'au sud. Il en découle l'hypothèse que cet arrondissement, relativement peu peuplé, mais entouré de régions à population très dense, pourrait être un pôle d'immigration. Lorsque les cartes sont anâennes, comme par exemple les cartes au 1/50 000' sur lesquelles nous avons travaillé dans l'arrondissement de Foumbot (1949-1954), elles fournissent de précieux repères historiques. Ainsi, sur cette carte, le village de Fossang apparaît comme le cul-de-sac d'une piste, le reliant à Foumbot, au sein d'une végétation peu transformée par l'homme: grande forêt et savane arbustive. Ces données permettent d'avancer l'hypothèse d'un défrichement récent, dont l'étude du village confirmera le bien-fondé, montrant d'ailleurs la rapidité du. peuplement et de la mise en valeur agricole de cette zone: colonisation presque continue des bords de la piste (presque vides sur la carte de 1954) ; déplacement de l'ancien quartier de Matié sur la piste, transformée en route et prolongée depuis vers le sud; vaste défrichement pour l'établissement de champs vivriers et de plantations de café en zone forestière...

2. Les publications
Certaines sources régionales, études historiques, écologiques, sociologiques, économiques... peuvent avoir un grand intérêt au stade de la reconnaissance préalable. On consultera en particulier les études soâo-économz'ques et rapports admz"nz"stratifs qui ont pu être faits sur la région. 17

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