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Conception de l'espace et du temps chez les Gbaya de centrafrique

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 278
EAN13 : 9782296313965
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CONCEPTION DE L'ESPACE ET DU TEMPS CHEZ LES GBAYA DE CENTRAFRIQUE

Collection Anthropologie. Connaissance des hommes dirigée par Jean-PierreWamier

Paulette Roulon-Doko

CONCEPTION DE L'ESPACE ET DU TEMPS CHEZLESGBAYA DE CENTRAFRIQUE

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique . 75 005 Paris

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L'Hannattan, 1996

ISBN: 2-7384-3958-6

Collection

Anthropologie Connaissance des hommes dirigée par Jean.,PierreW arnier

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Dernières parutions :
Laurent Vidal, Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch, .1991. Inès de La Torre, Le Vodu en Afrique de l'Ouest, rites et traditions, 1991.
Suzanne Lallemand, L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de l'Afrique de l'Ouest, 1992. Noêl Ballif,Les Pygmées de la Grande Forêt, 1992. Mjchèle Dacher, Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les reo présentations de la Malqdie. Deux études sur la société Goi.. (Burkina Faso), 1992. Nambala Kante (avec la collaboration de Pierre Emy), Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditiOlmels en pays malinké, 1993. Véronique Boyer-Araujo, Femmes et cultes de possession au Brésil, les compagnons invisibles, 1993. Nicole Revel et Diana Rey-Hulman, Pour une anthropologie des voix,

1993.
Albert de Surgy, Nature et fonction desfétiches en Afrique noire. 1994. Marie-Christine Anest, Zoophilie, homosexualité, rites de passage et initiation masculine dans la Grèce contemporaine, 1994. Philippe Geslin, Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne Lallemand, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier Leservoisier, La question foncière en Mauritanie. Terres et pouvoirs dans la région du Gorgol, 1994. Xavier Péron, L'occidentalisation des MassaI' du Kenya, 1995.

Albertde Surgy, La voie desfétiches, 1995.

AVANT-PROPOS

Mon premier contact avec les Gbaya 'bodoe remonte au mois de janvier 1970, lorsqu'envoyée en Centrafrique par Jacqueline M.C.. Thomas dans le cadre de l'E.R 74 du C.N.R.S., je me suis in.stallée au village de Ndongué. Depuis, j'ai effectué régulièrement dans ce village des missions qui ont toutes été financées par le C.N.R.S1et ont bénéficié de la bienveillante attention des autorités centrafricaines.. Elles représentent à ce jours plus de cinq ans de terrain. L'immersion totale en milieu traditionnel m'a permis dès la. première année de séjour, de commencer à parler cette langue qui était elle-même l'objet de mon étude. Dès le second séjour sur le terrain, le gbaya 'bodoe devenait la seule langue d'enquête utilisée. L'observation directe du milieu et l'utilisation constante de la parole des locute.urs sont les deux éléments fondamentaux d'approche de la pensée indigène. Tous les matériaux sur lesquels s'appuient ce travail ont été récoltés au village de Ndongué, dont tous les villageois ont, d'une manière ou d'une autre, participé à ce travail. Ils m'ont fait une place dans leur vie et j'espère en retour, que ce travail contribuera, en fixant par écrit une partie de leur savoir, à en faciliter. la découverte par les plus jeunes souvent fort bousculés par la vie moderne.. Ma dette envers eux tous est grande et je mentionnerai en particulier André Seka, Nicolas Ninga, Joseph Woso, Singa Forte et Arone Singa qui ont été mes premiers informateurs et ont avec patience guidé mes premiers paS. En 1978, les hasards de la destinée m'ont conduite à partager ma vie avec Raymond Doko, également natif de Ndongué. Pendant les douze ans d'une vie familiale dont le gbaya 'bodoe était la langue de tous les jours, aussi bien entre nous qu'avec nos enfants, s'est développée une collaboration intellectuelle à laquelle Raymond a apporté le savoir qu'il. avait acquis depuis l'enfance, et contribué, par la fmesse de la réflexion portée sur sa propre société et ses propres enquêtes, à l'approfondissement d'une analyse que je n'aurais pas pu seule, mener aussi loin. Sa brusque disparition en 1990 n'a pas permis qu'il voie l'achèvement de ce travail qui lui doit beaucoup, et que je considère en quelque sorte comme également le sien. Je remercie Danièle Molez quia dessiné la plupart des figures présentes dans le texte; Christiane Truong qui a. fait la première saisie du texte sur ordinateur; Geneviève Juillet et Martine Vanhove qui ont eu la gentillesse de relire le manuscrit.
1

J'ai successivement participé aux formations E.R 74, G.R 32, LACITO et suis actuellement
membre du LLACAN (UMR 158).

7

NOTATIONS ET ABRÉVIATIONS

Valeur des lettres dans la notation du gbaya
e e o :> g JI 1) h ? est toujours prononcé fermé comme dans état, échelle. est toujours prononcé ouvert comme dans mère, tête. est toujours prononcé fermé comme dans tôt; chaud. est toujours prononcé ouvert comme dans toque, socle. est toujours prononcé comme dans guet; garçon. est prononcé comme dans campagne, gnôle. est prononcé comme dans camping. est prononcé comme en anglais dans hat. devant voyelle marque une attaque forte de la voyelle qui est prononcée comme en allemand dans artung. 6, d' désignent des consonnes glottalisées. mb, nd, ngb désignent des consonnes pré-nasalisées. kp, gb, 1)m désignent des consonnes qui associent une articulation vélaire (k, g, 1) à une articulation labiale (p, b, ml. ces différents. accents marquent les tons qui frappent chaque voyelle en gbaya 'bodoe. le tilde souscrit indique une voyelle nasale, g (ein), ~ (on), 3 (an), i et 11qui ne sont pas attestés en français.

Abréviations linguistiques
ace Fin Lace Linac Imp. Inae Inj v.ace V.inae
Réel accompli Finaliste Infinitif accompli Infmitif inaccompli Impératif Réel inaccompli Injonctif Virtuel accompli Virtuel inaccompli NY Pol BV Aa D Dt/Dé + / Il Nom verbal Forme de politesse Base verbale Adverbe-adjectif Morphotonème relationnel Déterminant/déterminé amalgame séparation entre 2 tentles séparation entre 2 phrases

8

Abréviations botaniques
Ann. Acant. Apoc. Aral. Born. Comb. Com. Compo Euph. Gram. Log. Annonaceae Acanthaceae Apocynaceae Araliaceae Bombaceae
Combretaceae Commelinaceae Compositae Euphorbiaceae Graminae Loganiaceae

Malv. Mar. Mor. Olac. Poly. Rub. Sterc. Ulm. Verb. Zing.

Malvaceae
Maranthacaeae Moraceae Olacaceae Polygalaceae Rubiaceae Sterculiaceae Ulmaceae Verbenaceae Zingiberaceae

9

INTRODUCTION

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Les Gbaya 'bodoe forment un groupe homogène d'environ 5000 personnes réparties en une quarantaine. de villages au sud-ouest de Bouar, en République Centrafricain~. Leur territoire (6°N, 16°E) est une. savane arbustive très verte qui est sillonnée par de nombreuses petites rivières dont les berges sont couvertes de forêt. Le climat est dit soudano-oubanguien (cf Sillans), avec une hauteur des pluies moyenne de 1500,8 millimètres en saison des pluies et de 149 millimètres en saison sèche, et une température moyenne respectivement de 24,9° et 25,8°. L'année se compose de deux saisons de durée. inégale. La saison sèche s'étend sur quatre mois (de novembre à mars) tandis que la saison des pluies dute les huit mois restants avec une période de grand ensoleillement courant mai et une pluviosité maximale en août. Ils exploitent tout au long de l'année, .les ressources spontanées de leur milieu naturel par la chasse et la collecte, tout en pratiquant une petite culture (manioc, sésame et plantes vivrières). SurIe plan technologique, ils façonnent des poteries, confectionnent des vanneries, travaillent le bois et pratiquent le travail du fer dont ils étaient producteurs. Toutes ces activités restent vivantes avec bien sûr des modifications dues à leur insertion dans des circuits commerciaux, bien que celle-ci reste assez limitée. Ainsi, de nos jours, ils travaillent à la forge non plus le métal qu'ils ont eux-mêmes extrait mais du fer de récupération. La vaisselle en émail ou en aluminium a peu à peu remplacé certaines marmites et la viande de bœuf, objet d'un commerce qui s'est développé dans les années 75, a pris une place importante dans leur alimentation. A la suite des regroupements de villages, imposés par l'administration, chaque village comprend plusieurs lignages localisés dans des "quartiers" correspondant à des segments de lignage qui constituaient autrefois chacun un village propre et qui restent encore maintenant la base de l'organisation sociale. La résidence est viripatrilocale, c'est-à-dire que la jeune fille qui se marie quitte le village de son père pour aller vivre avec son époux dans .le village du père de celui-ci. Le. système de parenté fait une place particulière à l'oncle utérin (frère de la mère) et à la tante paternelle (sœur du père), tout en considérant comme frères et soeurs tous les cousins qu'ils soient croisés ou parallèles. Ce groupe se caractérise par une hiérarchisation très.réduite et une absence de spécialistes (si l'on excepte les chefs et les catéchistes, imposés les uns par l'administration coloniale, les.autres par les missionnaires). L'autorité lignagère est partagée par les hommes et les femmes reconnus pour leur sagesse et .les décisions collectives sont le résultat d'un consensus. Les décisions qui enga.gent. la responsabilité d'un individu (organisateur d'une chasse, d'une session d'initiation, etc.) relèvent toujours d'un engagement strictement individuel. Les Gbaya sont très soucieux du respect de l'individualité de chacun. D'esprit extrêmement indépendant, les Gbaya 'bodoe ont été à l'origine de 13

la guerre contre les colonisateurs français dite "guerre de kongo wara,,2 qui enflamma l'Afrique centrale dans les années 1929. Kamu, le chef de guerre de cette révolte, habitait le village de nàâhli en plein pays 'bodoe. En dehors des travaux auxquels ils ont été contraints, telles principalement la construction de la route et la collecte de caoutchouc pour la période coloniale, puis les cultures industrielles, coton et cafë, qui ont continué après l'indépendance, jusque dans les années 73, les Gbaya 'bodoe ne se sont jamais, pour la plupart d'entre eux, employés de façon volontaire et durable, étant rebelles à toute limitation de leur liberté. De nos jours, ils sont peu nombreux à quitter le village pour la ville et ceux qui le font reviennent rarement4. Par contre, les jeunes gens vont volontiers "en service" à la ville, quelquefois à Bouar, mais plus fréquemment au Cameroun. Le plus souvent, ils travaillent quelques mois auprès de Peuls ou de Haoussas afin de gagner un peu d'argent pour acheter quelques pagnes ou quelques ustensiles de cuisine qu'ils rapportent au village. Culturellement de tradition orale, les Gbaya 'bodoe ont élaboré un savoir très complet concernant leur milieu naturel, qu'il s'agisse de l'espace ou du temps. La présentation de ce savoir commun partagé par tous est l'objet de ce livre qui permettra de saisir l'importance des connaissances qui ont été transmises de génération en génération. L'observation minutieuse et raisonnée des phénomènes naturels a permis aux Gbaya 'bodoe d'établir une description des formations végétales et, même au-delà, de développer une vue dynamique de ces formations, dont les états antérieurs peuvent être, pour certains, encore validés par la mémoire actuelle des locuteurs, et aussi de proposer une explication des phases de la lune, par exemple. Mais si toutes ces connaissances que révèlent leur savoir sont, notre travail pense le prouver, très importantes, elles ne sont jamais pour autant mises en avant, ni exprimées comme telles par les locuteurs. Ce savoir est comme un puzzle, chacun dispose de toutes les pièces, mais personne n'éprouve le besoin de le reconstituer devant les autres. Il n'y a pas de pédagogie explicite chez les Gbaya 'bodoe, tout s'apprend simplement en contexte et par l'usage. La culture gbaya 'bodoe est essentiellement égalitaire puisque tout individu normalement constitué est en mesure d'acquérir ce savoir. Il n'y a pas de connaissances qui seraient propres à un groupe, voire à un individu: forge qui aime à forger, et chacun connaît les plantes médicinales sans pour cela, quelle que soit sa compétence, devenir guérisseur et sans qu'un rituel quelconque en fasse un savoir privé. L'ensemble de ce savoir va à l'encontre de l'idée reçue selon laquelle l'abstrait ou le raffiné seraient étrangers aux populations considérées
2

3

A ce propos voir Nzabakomada-yakoma, 1986.

Dont les rendements onttoujours été faibles, la région étant trop au nord pour le café et trop au sud pour le coton. 4 C'est le cas de certains qui sont partis chercher du diamant vers Berbérati.

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généralement come "frustes" et technologiquement peu ,développées. qui n'auraient qu'un point de vue concret et pragIIlatique.Cejugement négatif est sensible dans la monographiepar ailleurs très complète.concernantles GbayaS, que l'ethnologue allemand Günther Tessman publie en 1930et se porte même, au-delà des hommes, sur des éléments de la nature. C'est ainsi qu'il fait une description de l'abeille africaine qui montre bien, qu'elle aussi,est moins civilisée que sa collègue européenne."L'abeille africaine [dit-il]aime butiner là où l'homme a uriné. Sur ces lieux, on les voit en grand nombre avec d'autres espèces d'abeilles et avec des papillons se délecter de ce liquide inappétissant. Tous ont la même préférence pour les excréments humains, ceux des animaux et pour les immondices et les pourritures.provenantde malades et des lieux où l'on procède à.la préparation du manioc à l'odeur désagréabled'amidon. (u.) Il ne semble d'ailleurs pas que la qualité du miel soit influencépar ces matières',6. Cette nature africaine n'est pas seulementsauvage,elle est aussi redoutableet il mentionne des hécatombes effectuées par les abeilles qui laissent sans voix: à Bozoum ont été tués par elles un enfant de quatre ans, trois chèvres et quatre poules et en 1910 à Pombo une femme enceinte, un jeune homme, cinq
moutons, des chèvres et des poulets. Heureusement, les abeilles ont dû changer, car je n'ai jamais entendu mentionner un seul accident mortel provoqué par des abeilles, en pays 'bodoe du moins.. Dans un autre domaine, en 1958, le géographe Roger Sillans, qui a d'ailleurs le mérite de donner de nombreux termes dans les langues locales pour les plantes qu'il a. étudiées, souligne cependant comme une vérité, qu'''il estévident que.l'indigène, qui ne s'intéresse qu'aux choses présentant un caractère utile et dont les moyens de comparaison sont rudimentaires rapproche fatalement les divers aspects de la végétation, soit des usages qu'il a l'habitude d'en tirer, soit de ses objets familiers" (Sillans, 1958: 130). L'analyse du savoir gbaya et du vocabulaire qui le manife$te nous foumit plusieurs exemples de .la démarche inverse. Ainsi, l'examen des procédés. de détermination d'un nom par unhom, ou celui des divers sens d'un même verbe selon qu'il est employé intransitivement ou avec un complément nominal précis, font appa,raître une logique qui ne peut se justifier que si l'on va de l'abstrait à des spécifications concrètes et non l'inverse. C'est ainsi que le terme nu était volontiers traduit par « bouche », puisqu'il désignait cette dernière lorsqu'il était déterminé par le terme« homme» ou « animal». Et l'on traduisait, sans souci d'incohérence:« bouche du couteau» pour référer au « fil du couteau », tandis que «bouche de l'aiguille» réÎere, elle, à « sa pointe», « bouche du panier» à « son ouverture», « bouche du pagne» à« sa lisière »,
S Qu'il écrit Baja. 6 Le texte cité en français est issu d'une traduction dactylographiée de l'ouvrage faites par Claude Tardits.

15

etc. En abandonnant cette vision anthropomorphique, j'ai pu comprendre que ce terme nu signifie «partie active ». Il devient alors logique que, ce qui sert dans le couteau c'est le tranchant de sa lame, tandis que pour l'aiguille c'est sa pointe. La. bouche de l'homme est, dans ce cadre désignée comme « la partie active de celui-ci », celle qui permet l'activité de parole. De fait, ce même terme employé seul, désigne « la langue ou l'idiome », qui est conçu dans cette culture comme l'activité par excellence, celle en tout cas qui est le propre des humains. Linguiste et ethnologue de formation, mon travail suit une orientation ethnolinguistique qui consiste en une étude pluridisciplinaire des faits de langue, combinant une analyse linguistique (phonologie, syntaxe et lexique) et une analyse ethnographique et ethnologique (relevé et analyse des faits culturels), afin de pouvoir en saisir la dimension totale. En effet, l'observation directe du milieu et l'utilisation constante de la parole des locuteurs sont, pour moi, les deux éléments fondamentaux d'approche de la pensée indigène. La parole dont la compréhension requiert une étude en profondeur de la langue, est le premier moyen d'accès à la culture dont elle manifeste certaines pertinences. Mais il ne saurait être question de réduire une culture à sa seule parole, d'où la nécessité d'une observation de type ethnographique. Dans une situation de complète oralité, je cherche systématiquement à découvrir le système cognitif des représentations qui correspond au vécu collectif du groupe ainsi qu'à faire apparaître les notions sous-jacentes à l'organisation linguistique du sens qui associe d~s valeurs sémantique, métaphorique et symbolique. Cette pratique de la méthode ethnolinguistique et le constant recours à la langue indigène pour toutes les enquêtes me donnent des atouts pour aborder le niveau sémantique dont Emile Benveniste (1966:289-307) signalait la nature particulière, précisant que "les notions sémantiques, beaucoup plus complexes, plus difficiles à objectiver et surtout à formaliser, étant engagées dans la "substance" extra-linguistique, appellent d'abord une description des emplois qui seuls permettent de définir un sens. Et cette description elle-même exige qu'on se délivre des fausses évidences, des références aux catégories sémantiques "universelles", des confusions entre les données à étudier et celles de la langue du descripteur." Mes séjours répétés en pays gbaya au cours de ces vingt dernières années m'ont permis peu à.peu de saisir la logique culturelle de cette société, qui constitue l'élément moteur de l'apprentissage traditionnel et le chemin directeur de leur mémoire. Cette connaissance intime du mode de production langagière me donne des arguments pour récuser fermement le modèle implicitement et généralement admis selon lequel les conceptions traditionnelles se structureraient à partir du concret tout en accédant à l'abstrait par métaphore et de montrer au contraire, comme dans l'exemple des sens de nu ci-dessus, que leur pensée s'élabore en premier lieu dans l'abstrait, le

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générique (la signification) pour se concrétiser, s'appliquer (la désignation). Un dernier exemple soulignera la méthode de travail qu'illustre cette étude. Ainsi, ce n'est qu'à partir des rapprochements ci-dessous, que seule une enquête intensive de longue durée permet d'engranger, que peut être saisi le sens du verbe 6::> gr 6M (fête/acc+-)« la fête est réussie », tè 6M(arbrelacc+-) «l'arbre : fait des feuilles », kàm 6'Oâ (boule de manioclacc+-) « la boule est fichue ou ratée ». Le verbe 6~ exprime dans tous les cas un développement, une expansion qui s.etrouve être positive dans. le cas de la fête ou de l'arbre, tandis qu'elle est négative dans le cas du mélange eau-farine qui, au lieu de s'amalgamer en une masse compacte [la boule], produit une pâte crémeuse non modelable et impropre à la consommation. La signification du verbe 6~ est donc « être en expansion, se répandre ». Voulant permettre au lecteur d'entrer dans le système de pensée des locuteurs gbaya 'bodoe, j'ai tenu à systématiquement utiliser "leurs mots". C'est pourquoi une brève introduction linguistique fournit les éléments essentiels à celui qui sera curieux d'entrer dans la spécificité des expressions gbaya. Cependant, .ce développement parallèle de la formulation en français et en gbaya n'est pas imposé au lecteur qui peut préférer faire l'impasse sur cette dernière. Sa lectUre ne devrait pas en être gênée.

17

LA LANGUE GBAYA

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INTRODUCTlONl

Le groupe gbaya-manza-ngbaka représente plus de 1.200.000 locuteurs qui occupent principalement la moitié oUest de la Centrafrique et une petite portion est du Cameroun. Cet ensemble se répartit en quatre zones, à savoir le gbaya du nord-ouest comprenant le gbâyâ kàrà, le yàâyfiwéé et le làr; le gbaya du sud-ouest comprenant le.6ùnt le tôôngô, le 61yàndà, le mb6dômô
,

et le bàngàndô-ng6mbé;

le gbaya .du c-entre comprenant le 6ôzôm, le

6ôkôtô, le gbéyâ, le gbànù et le suma ; et le gbaya.de l'est. comprenant le ?àlî, le manza, le ngbaka-manza, le ngbàkà-minagèndë et le 6.ôfi. .Ce groupe est classé par Greenberg comme constituant le groupe 1 de la branche orientale de la sous':famille 6 "Adamawa-oriental" de la famille Niger-Congo. Actuellement l'oriental de Greenberg est plus volontiers appelé Oubanguien et les études les plus récentes attestent que "le gbaya et le zande sont les deux groupes les plus divergents dans l'Oubanguien" (Monino, 1988:15). Le parler utilisé dans ce travail est un dialecte du gbaya-kàrà, le 6ôdôè qui est parlé par environ 5000 personnes installées principalement sur le territoire de la commune rurale de Bingué au Sud-ouest de Bouar en République Centrafricaine. Sans. entrer dans le détail d'une analyse. linguistique hors de propos ici, je tiens à présenter. les bases de la phonologie qui servent de support à l'écriture de cette langue ainsi que les principes de base de la grammaire dont la connaissance est nécessaire au déchiffrage du mot à mot qui accompagne systématiquement tous les énoncés gbaya présentés dans ce travail, permettant ainsi au lecteur qui le souhaite de découvrir la structuration propre à cettè langue.

21

LE SYSTÈME PHONOWGIQUE

Le gbâyâ 6odOè comprend 29 consonnes et 12 voyelles. Il présente de plus, un système prosodique comportant deux registres tonals.

Les consonnes
Le système des consonnes se distribue selon 7 séries et 6 ordres. On peut en .dresser le tableau suivant:
Point d'articulation Mode d'articulation

Glottalisées8 Sourdes Sonores Mi-nasales9 Nasales Continues Vibrante

Antérieures bilabial . labio-dent 6 f P b v mb m WIO

Centrales
alvéolaire palatal

vélaire labio-vél. 7

Postérieures

â t d nd n I r

s z J1 y

'1 k g ng g h

kp gb ngb gm

Toutes ces consonnes sont attestées en position initiale. A l'intervocalique, seuls les phonèmes '1 et gm ne sont pas attestés. Cependant, en dehors des structures à redoublement, on remarque l'absence des phonèmes p et h ainsi
7

Il s'agit d'occlusives complexesassociant un point d'articulation vélaire (k, g, ng, 1) et

un point d'articulation bi-labial (b, m), qui sont relâchés simultanément, contrairement à ce que pourrait faire croire la graphie retenue (kp, gb, ngb, 1)m). 8 Ce terme regroupe d'une partIe coup de glotte (noté 1) qui est produit par une fermeture brusque des cordes vocales, ce que réalise facilement mais fortuitement tout locuteur français qui attaque avec force une voyelle initiale comme dans "attention", tandis qu'en gbaya, il s'agit d'un phonème qui précède nécessairement toute voyelle initiale; et d'autre part de deux sons complexes qui associent un rapide coup de glotte à la prononciation d'un b et d'un d. Les glottalisées qui en résultent sont notées respectivement 6 et â dans les transcription du gbaya et 'b et 'd dans la transcription de ces termes en français, ainsi: 6Odoè et 'bodoe. 9 Il s'agit d'occlusives qui sont précédées d'une vibration d'air dans la cavité nasale. 10Ce phonème est réalisé [w], comme dans Louis en français, devant les voyelles postérieures et [q], comme dans lui en français, devant les voyelles antérieures. De plus, dans certains adverbes idéophoniques, il peut être réalisé comme une vibrante labio-dentaIe [v]. 22

qu'une tendance à la neutralisation de l'opposition sourde/sonore au profit de réalisations sourdes, à l'exception de l'opposition s/z qui est, elle,. bien attestée. En position finale, on constate l.me série de neutralisationsll quine laissent subsister qu'une corrélation orale/nasale et un seul ordre d'antérieures et de postérieures, comme le montre le tableau suivant: Point d'articulation Mode d'articulation Sourdes Nasales Continues Vibrante Antérieures p m Centrales palatales alvéolaires s t n I r Postérieures k IJ

Les voyelles
Le système des voyelles s'articule sur deux points d'articulation (étirées vs arrondies) et comporte 4 degrés d'aperture pour les orales contre 3 seulement pour les nasales:
ORALES
degré d'aperture 1er degré 2ème degré 3ème degré 4ème de2ré étirées 1 e £ a arrondies u 0
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NASALES
degré d' 1er degré 2ème degré 3ème degré étirées 1 £ aITondies !1 ;) D

Les suites de voyelles isotimbres VV ne créent pas un' système de voyelles longuest car .elles ne sont qu'un cas particulier des suites VIV212, bien attestées dans la langue.

Il. Notamment la neutralisation des oppositions sourde/sonore et mi-n.asale/nasale au profit de réalisations respectivement sourdes et nasales. 12Dans le cas des suites VIV2, les phonèmes U. 0 et:> en VI se réalisent respectivement [y] comme le "u" du français, [91]comme dans "feu" et [œ] comme dans "œuf' lorsque la consonne qui précède le groupe est une centrale (d,t, d, n, l, r, s, Z, J1 et y) et que la seconde voyelle V2 est un e ou en e. Ainsi sùé « crapaud» se prononce. [sYé], tù'i « pagne» se prononce [ty1],n6é «oiseau» se. prononce [néet] et dàè« termite» se prononce [d~è].

23

Les structures syllabiques
Il n'y a pas de suite de consonnes en gbaya 'bodoe. Toute succession cc signale un composé, ou une structure à redoublement, comme cela est ftéquent pour les adverbes où les structures eve~eve, evc-ev, CVC-CVCV, evc-cvcve, cve~evv et eve~cvevve sont couramment attestées. L'examen des possibilités de combinaison des phonèmes font apparaître les structures syllabiques suivantes:
syllabes I 2 3 4 5

ev ouvertes eve
fermées

cvcv evv eveve evve

cvcvcv cvevv evvev eveveve evevve evveve

evevevev evevcvv evvevev evvevv eveveveve evveveve

cvcvevevv cvevvevv cvvevevv

Les schèm.es tonals
Le système prosodique du gbaya 'bodoe comporte deux registres tonals, un registre haut (H) noté par un accent aigu' et un registre bas (B) noté par un accent grave', dont la combinaison donne les schèmes de base suivants: H, B, HB et BH. Valeur lexicale des. tons

Tout terme est nécessairement affecté d'un schème tonal et toute voyelle est donc porteuse d'un ton. Cependant plusieurs types de termes n'ont pas de schème tonal lexical. C'est en particulier le cas des verbes pour lesquels le schème tonal est toujours lié à la présence d'une modalité verbale qui supporte la conjugaison, et ne joue par contre aucun rôle distinctif quant aux radicaux verbaux (BV), notés de ce fait sans tons. Dans le cas des adverbes~adjectifs (Aa) postposés à un verbe, le choix d'un schème tonal relève d'un choix sémantique qui se surajoute au sens propre du terme considéré. Le schème haut indique une petite taille, qu'elle soit effective ou qu'un critère de distance dans le temps ou dans l'espace la provoque, tandis que le schème bas indique une taille plus importante, ou l'incidence d'une certaine proximité. Sur un autre plan, le schème haut exprime une nuance, une appréciation flatteuse alors que le schème bas référera à une qualité ou transmettra une appréciation péjorative. Par contre, en position d'épithète, 24

l'adverbe-adjectif qui précèdè le nom qu'il détermine, porte nécessairement un schème tonal relevé (BH) et,.mis ei1 relief ei1~te d'énoncé, il porte alors un schème HHB..Dans le lexique, chaque adverbe-adjectif est. indiqué avec le schème tonal avec lequel il est le plus souvent attesté lorsqu'il suit un verbe.

Les variations tonales dans l'énoncé En situation d'énonciation, il.se produit des modifications.tonales qui résultent de la présencé .d'unmorphotonème relationnel, représenté par un ton haut et systématiquement traduit dansJe mot à mot par "D". Je me contenterai ici de présenter les règles de modifications tonales que la présence de ce morphotonème entraîne et qui sont résumées dans.le tableau suivant: Terme A forme en détermination d((vant un terme à Ière more haute à Ière more basse

HC)
HC)

Be) BH
"

On peut constater que le schème tonal du terme (A) qui précède le morphotonème relationnel est. modifié en fonction de la première more du terme (B) qui le suit immédiatement. Ainsi, par exemple, le fonctionnel. poo « au milieu de », qui est toujours suivi du morphotonème relationnel devient en . contexte: poo béf Ipoo+ ' bé~ po6 gbàkàn Ipoo+ ' gbàkànl
(au milieu+D/gens) « au milieu des gens... » (au milieu+L>/herbes sp.)

«dans les hautes herbes... ».

La val~ur expressiv~ du ton supra-haut Il existe un ton supra-haut (noté" et traduit .par "indubitable" dans le mot à mot) qui, lorsqu'il affecte un élément de l'énoncé, neutralise les tons des termes placés après lui qui sont alors réalisés bas,.donnant à l'énoncé une valeur d'interrogatif d'évidence quine saurait être niée: béné mfko mé nà?
(Inac+pouvoir être/être/moi+indubitablel inac+accoucher+toilpas)

«N'est-ce pas moi quifai mis au mônde?» Cette modification des schèmes de l'énoncé n'a ici qu'une valeur expressive.

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