CONDITIONS ET GENRES DE VIE

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Ce livre est constitué de véritables mémoires de sociologie descriptive, dont l’objectif est de donner à voir la « société française autrement ». Ces Chroniques invitent à regarder l’envers des structures sociales et des institutions, autrement dit le comment (sur)vivent concrètement les êtres humains. Un regard « décalé » sur la diversité de la vie quotidienne, qui est ici structuré en quatre tableaux : les conditions de la vie liées au travail, au cadre de vie et à la position sociale ; les seuils et les changements existentiels ; les occupations du temps pour soi dans la vie ordinaire et, enfin, les identités incertaines ou en souffrance.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
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EAN13 : 9782296305281
Nombre de pages : 464
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Conditions et Genres de Vie Chroniques d'une autre France

Collection Sociologies et environnement dirigée par Salvador JUAN

Le « progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Hôlderlin, avec la menace croit ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages déjà parus dans la collection:

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La société inhumaine (S. Juan)

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La vie contaminée(F. Lemarchand)
L'écologie au quotidien (M. Dobré)

sous la direction de Salvador JUAN et Didier LE GALL

Conditions

et Genres de Vie

Chroniques d'une autre France

Avec le soutien de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l'Université de Caen Basse-Normandie et de la Direction Régionale à ['Action Culturelle de BasseNormandie

Laboratoire

d'Analyse Socio-Anthropologique Université de Caen

du Risque

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita.u.3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3408-1

SOMMAIRE

Introd uction par Salvador Juan et Didier Le Gall ..................................................................

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PREMIERE CONDITIONS DE LA VIE:

PARTIE ET POSITIONS SOCIALES

METIERS

La nécessaire redécouverte de la morphostructure sociale, par Salvador Juan.............................................................................................. La précarité des jeunes sur le marché du travail, par Alain Degenne et Marie-Odile Lebeaux. ............................................... Habiter la Hague, par Laurent Bocéno ........................................................................................... La vie en danger: les agriculteurs, les pesticides et le risque sanitaire, par Maxime Préve I ............................................................................................ Les paysans intermédiaires et l'environnement: l'agriculture entre humanisme et écologie, par Frédérick Lemarchand............................................................................. Les enseignants et leur famille, par Sophie Devineau et Alain Léger.................................................................. Derrière la cravate du cadre d'entreprise, par Isabelle Grand .............................................. Le Guérisseur et son patient: un lien de parole à la vie, à la mort, par Stéphanie Derobert......................................................................................

19 39 59 73

83 99 123 139

DEUXIEME SEUILS ET CHANGEMENTS:

PARTIE STATUTS EN DEVENIR

Se dire adulte,
par Claire Bi dart. .. .. .. ... . ... ... . ... . ... .. . ... .. .. .. .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... .. .. .. . ... ... .. .. .. .. .. . ... . . ..

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La « première fois» fin de XXème, par Didier Le Gall et Charlotte Le Van ............................................................. Vivre laryngectomisé. Le quotidien de l'opéré d'un cancer du larynx, par Emmanue1Babin ......................................................................................... La fin de vie sans fin : séropositivité et transformation des rapports au temps,
par Anne P ell iss i er . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Parole de suicidant et surdité du sociologue, par Gérard Boudesseul ......................................................................................

Du risque territorialisé au fait social total: le suicide dans le Sud-Manche, par Guillaume Grandazzi
TROISIEME PARTIE OCCUPATIONS DU TEMPS« LIBRE» ET ORDINAIRES EN ACTES

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Le travail du temps libre, par Didier Le GaIl ............................................................................................. Nature & découvertes, Jardiland : dispositifs marketing et constructions sociales des rapports à la « nature », par Stéphane Valognes ...................................................................................... L'argent diverti. Petite phénoménologie de la machine à sous dans les casinos de la côte normande, par Michelle Dobré et Aldo Haesler.................................................................. La quotidienneté entre tension et ennui. Replis existentiels et vulnérabilité ordinaire, par Salvador Juan.............................................................................................. La route désenchantée. L'insécurité routière au quotidien dans le Calvados, par Arnaud Morange ...... ........... ............... ......

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QUATRIEME IDENTITES INCERTAINES

PARTIE OU EN SOUFFRANCE

Recevoir l'organe d'un autre: chimères et réalités, par Mor Niang Fall et Anne Pellissier ............................................................... Les enfants perdus ou la vie quotidienne en institution spécialisée, par John Saliou.................................................................................................. Relations socio-sexuelles des personnes handicapées vivant en institution, par Alain Giami et Patrick de Colomby............................................................. La grossesse à l'adolescence: une singularité plurielle, par Charlotte Le Van......................................................................................... Des citoyens qui ne chantent pas la Marseillaise: les bénéficiaires du regroupement familial, par Mor N iang Fall............................................................................................ Un cadeau ambigu, Par Corinne Trouvé- Piquot ...............................................................................

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407 417

CONDITIONS ET GENRES DE VIE Chroniques d'une autre France

1. L'esprit
Al' origine de ce gros recueil, un constat: il existe actuellement en France un certain déficit éditorial en matière de description empirique du monde contemporain. Rares en effet sont les ouvrages de sociologie descriptive fondés à la fois sur des enquêtes qualitatives ad hoc (recherches sur le terrain à base d'observation ou d'entretiens, monographies thématiques ou locales par exemple) et sur des analyses secondaires de bases de données largement inexploitées à ce jour dans une perspective sociologique. Conditions et Genres de vie a pour ambition première de combler cette lacune, et se présente donc comme une alternative en quelque sorte à Données sociales, qui occupe une position originale dans le champ éditorial et se révèle d'une incontestable utilité, mais n'éclaire qu'à sa manière, du fait de son orientation, la réalité sociale. Renouant avec la tradition« durkheimaussienne» de regroupement de mémoires originaux, ici non sous la forme d'une revue mais d'un ouvrage qui fera l'objet de nouvelles parutions s'il rencontre un public, Conditions et Genres de vie est constitué de véritables mémoires de sociologie descriptive, à la fois conceptuellement et empiriquement étayés, dont l'objectif est de donner à voir « la
société française autrement». Il ne s'agit cependant pas de présenter une théorie

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même si elle est désignée ou sous-jacente, à la base des interprétations -, mais bien de décrire des conditions et des « modes» (genre, style, forme) de vie effectifs. Ainsi, en regard des productions sociographiques ou ethnographiques purement empiriques «( empiricistes »), l'originalité de ce livre réside dans le fait d'interpréter conceptuellement les informations et résultats empiriques livrés au lecteur. Autre spécificité: c'est moins le fonctionnement organisationnel ou les logiques institutionnelles qui nous intéressent ici que les perceptions qu'en ont les personnes. Conditions et Genres de vie se propose en effet de privilégier le point de vue des « acteurs », de leurs pratiques ou conduites, de leurs conditions concrètes de vie: leur «vécu». Il est dès lors question d'appréhender la réalité sociale à « hauteur d'homme », ce qui ne relève pas pour autant d'une micro socio(anthropo )Iogie ou encore de la socialité « primaire» - puisque toute la société est potentiellement inscrite dans chaque action personnelle ou dans toute interaction -, mais d'une perspective particulière. D'un côté, seules les «visions globales)} permettent vraiment d'interpréter les activités ou situations singulières. De l'autre, le concept maussien de « fait social total» n'a de sens que si est acceptée cette vision du social, analogue aux hologrammes, faisant que le tout est dans la partie comme la partie dans le tout. La sociologie et l'anthropologie académîques lîvrent bien souvent une image inhumaine car a-humaine de la société. En se penchant sur les structures ou sur les institutions, elles cherchent à en donner un reflet fidèle: elles se posent en miroir de

la société. La société est, certes, faite de marchés, qui produisent et distribuent des biens et des maux ainsi que des dispositifs institutionnels plus ou moins publics qui norm(alis)ent et encadrent la vie des personnes: bref, d'économie et de politique. Mais la « vraie vie» des gens n'est pas là. Elle n'est pas dans les rouages du fonctionnement social. Elle est dans la manière dont ils s'adaptent aux contraintes et aux opportunités, dans la façon de «tenir le coup », de s'inventer un imaginaire inversant le monde réel et permettant de le supporter, dans des pratiques de réalisation de soi qui donnent le sentiment d'exister comme être humain au milieu d'un environnement de plus en plus réifié et porteur de risques. Notre perspective est exactement symétrique ou, si l'on préfère, nous invitons à passer de l'autre côté du miroir de la société française contemporaine. Nous tentons donc d'être des « passeurs» pour regarder l'envers du décor ou « l'autre rive» des structures sociales et des institutions, autrement dit le comment (sur)vivent concrètement les êtres humains avec leurs ressources, au milieu des aménités et des nuisances, la manière dont le temps de la vie se passe ou se rompt... Voilà ce qui nous intéresse. C'est au prix de cette inversion de perspective que la socioanthropologie peut, nous semble-t-il, au-delà des approches globales ou ordinaires, éclairer la vie quotidienne et donc, indirectement, participer à la changer. A Caen, malgré nos différences éthiques ou scientifiques, nous partageons tous le précepte durkheimien selon lequel: « nos recherches ne mériteraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif». Dans une société de plus en plus fractionnée par la division du travail et l'éclatement des identités, même les statuts ordinaires peuvent faire l'objet d'un regard « décalé ». Non par volonté d'anticonformisme sociologique mais parce que les personnes se caractérisent de plus en plus par la pluralité des facettes de leur personnalité et de leur vie. Comme l'écrivait le philosophe et sociologue G. Simmel, 1'homogénéité des modes de vie s'accompagne de I'hétérogénéité croissante des styles de vie et des identités. Il s'agit non seulement d'une dialectique sociale mais encore et surtout d'une nécessité vitale: sans la seconde, la première serait insupportable aux consciences individuelles. La manière dont les personnes portent et supportent la société, habitent, pour partie en aliéné et pour partie en poète, cette terre, tel est finalement l'objet de ce livre.

2. La lettre
Dans Conditions et genres de vie, nous nous intéressons surtout à l'en dehors du social sédimenté dans les jeux institutionnels ou dans le fonctionnement des organisations. Même si certains textes évoquent ces aspects de la vie sociale, c'est toujours avec ce regard « décalé », en privilégiant le point de vue des personnes et non les logiques du systèlue. Bien-sûr, l'examen des conditions matérielles de la vie quotidienne est abordé à travers des thèmes tels que l'entrée dans le monde des adultes, l'accès à l'emploi, la position sociale ou la place de la profession dans la vie; mais notre regard, même dans ces cas de figure, laisse toujours s'exprimer directement ou indirectement la voix des acteurs et de leur vulnérabilité. Ainsi, nous ne pouvons passer à côté de la maladie, si présente dans la vie, et des symptômes du mal-être qui se donnent souvent à voir, en l'occurrence, de l'autre côté d'un miroir

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existentiel virtuel mais dans l'au-delà réel de la vie: dans les suicides. Nous cherchons à faire surgir ce qu'il y a d'extraordinaire dans l'ordinaire des situations normales, routinisées ou normalisées: que se passe-t-il derrière la cravate du cadre ou les lunettes de l'enseignant? L'apparente insouciance des «jeunes» et de ceux qui se livrent à des activités choisies est-elle réelle ou totale? La vie ordinaire n' estelle pas faite d'activités de production de soi et d'ennui, de certitudes et de craintes, de contraintes et de libertés relatives? Cette diversité est ici appréhendée selon quatre registres spécifiques: les conditions de la vie liées au travail, au cadre de vie et à la position sociale, les seuils et les changements existentiels, les occupations du temps pour soi dans la vie ordinaire et, enfin, les identités incertaines ou en souffrance. Conditions de la vie: travail et positions sociales en situation Les activités de notre vie quotidienne sont conditionnées par des normes (que l'on peut toujours transgresser), liées à des statuts, et déterminées Gamais totalement) par des positions sociales et résidentielles sur lesquelles il est possible d'intervenir individuellement ou collectivement. Ce double cadrage institutionnel et structurel du quotidien est abordé ici à travers l'examen empirique des concepts de structure et de morphologie sociale, les chances d'accès au travail des jeunes et divers exemples catégoriels de secteurs d'activités et de professions. La contribution de S. Juan rappelle, à l'encontre de divers travaux mettant en cause l'utilité du concept de classe sociale, que la société française reste socialement structurée. Elle montre, dans un second temps, que les positions morphostructurelles - liées à l'espace et à la classe sociale d'appartenance - ont une certaine consistance et expliquent toutes sortes d'activités de la vie quotidienne. Elles expliquent aussi la conscience du risque et des inégalités face aux dégradations objectives des conditions de vie. A. Degenne et M.-O. Lebeaux se demandent plutôt comment on entre dans ce travail, si important pour déterminer la position sociale, et comment interfère le diplôme. Ils s'intéressent tout particulièrement au processus, souvent erratique, d'acquisition du premier statut de travailleur chez les jeunes, à ce segment du parcours de vie semé d'embûches en période de chômage et de recompositions sectorielles des activités économiques. Ils proposent finalement une approche quantitative de la primo-socialisation professionnelle des jeunes en France. Les conditions de vie, c'est aussi le cadre spatial de l'existence. Habiter n'est pas toujours dénué de dangers, contre lesquels il n'est parfois guère facile de se prémunir, tout particulièrement lorsqu'ils sont produits là où l'on travaille et réside. Habiter dans le nord-ouest de la pointe du Cotentin, et plus particulièrement dans les environs du cap de La Hague, c'est vivre dans un bocage qui rappelle la campagne irlandaise. Mais habiter à .la Hague, écrit L. Boceno, c'est aussi «vivre au nucléaire». Indépendamment de la réalîté de la contamination ou de l'irradiation produites par les industries locales, c'est entretenir, avec le nucléaire, un rapport réel ou symbolique. Avec l'implantation locale de la technologie atomique, les conditions de vie ont changé et une culture de la technique, mais aussi diverses formes de fatalisme, sont apparues.

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Travailler n'est pas qu'une manière de gagner sa vie. C'est aussi prendre le risque de la perdre, sen particulier lorsqu'on manipule quotidiennement des substances nocives, sans protection; c'est le cas des agriculteurs utilisant des pesticides.M. Prével montre que les résistances des agriculteurs à se protéger ne sont pas incompatibles avec une conscience du risque. Ils ont certes des techniques de protection mais ils mettent néanmoins leur santé en danger, notamment quand la solution proposée est contraignante et stigmatisante. L'auteur tente alors de comprendre les cadres sociaux de cette imprudence qui ne semblent pas sans liens avec l'adhésion aux valeurs productivistes du rendement à tout prix. En revanche, d'autres agriculteurs - qui se vivent plutôt comme paysans contestent ces valeurs et proposent des modèles alternatifs de rapport au travail, à la nature, à la vie. F. Lemarchand analyse ce mouvement culturel et social, porté par des organisations telles que la Confédération paysanne, et décrit le caractère systémique des activités et des réflexions de ces travailleurs de la terre qui produisent des aliments se voulant plus sains, tout en réduisant la pollution des sols ou de l'eau et en préservant le paysage. Lorsque le travail ne pose pas de problèmes particuliers d'insertion ou de précarité - c'est le cas des fonctionnaires en poste - et que la personne adhère pleinement aux valeurs du milieu, reste posée la question des identités: les enseignants ont-ils une position si affirmée qu'on le prétend quelquefois? A. Léger et S. Devineau se penchent sur l'origine sociale des enseignants et sur le devenir professionnel de leurs enfants. Inscrivant leur analyse dans le cadre d'une sociologie dynamique ouverte à la mobilité sociale, les auteurs montrent, par une approche quantitative, l'importance du rôle de la mère dans les trajectoires sociales des familles d'enseignants. Inversement, les cadres du secteur privé, plus soumis à la concurrence et à l'obsolescence des qualifications, ne semblent pas toujours très à l'aise dans leur position et leur profession pourtant si valorisée. 1. Grand dresse un portrait assez complet de ces cadres d'entreprise et s'interroge sur leurs perspectives d'avenir dans un contexte d'éclatement catégoriel. Elle aborde, sur le mode monographique et descriptif, à la fois les aspects du statut et des dimensions plus fines telles que le rapport au temps, le sexe, les pathologies comme le stress, le «nomadisme» professionnel et résidentiel ou encore les aspects familiaux. Des métiers plus particuliers et plus rares sont également évoqués dans cet ouvrage. Le contexte global, qui fragilise les repères et réanime le souci de stabilité, explique sans doute la persistance, dans une société aussi rationalisée que la nôtre, du métier de guérisseur qui se situe à la croisée de la divination et du soin. S. Dérobert souligne les difficultés de ce métier si particulier, à la fois en marge et à l'intersection de la médecine non officielle et de la magie. Tous ces textes montrent le poids du changement permanent des conditions de vie, y compris au cœur des aspects les plus apparemment statiques; un changement social qui met en relief l'importance des raisonnements dynamiques en sociologie. La prise en compte de la diachronie est toutefois plus directenlent assumée dans les textes qui s'intéressent spécifiquement aux « passages».

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Seuils et changements: statuts en devenir La vie ne se déroule pas seulement dans des places; elle est aussi faite de passages, de modifications. Sur le plan dynamique, le quotidien est de plus en plus gouverné par des. transitions d'un état ou d'un statut à un autre. Les personnes vieillissent ou modifient leur situation par leur action, leurs projets de changement personnels ou familiaux. Ces périodes d'adaptation ou ces transitions, que la sociologie, avec Van Gennep, nomme des phases liminaires, sont de plus en plus nombreuses du fait de la multiplication des statuts personnels et de I'historicité de la société. Les textes de cette partie rendent compte de certains de ces passages ainsi que de l'ultime saut existentiel vers la mort et des tentatives qui le précèdent. Le passage de la jeunesse à l'âge adulte marque une transition particulièrement cruciale. Pour l'appréhender, on se fonde le plus souvent sur les seuils que constituent l'entrée dans la vie professionnelle, la décohabitation du foyer parental, l'installation dans un logement autonome, la construction plus ou moins stabilisée dans une vie de couple, la procréation et, finalement, la constitution d'une famille « à soi ». Mais qu'en pensent les intéressés eux-mêmes? Quels sont les éléments qui conduisent les jeunes à se dire adulte, ou non? C'est ce que C. Bidart se propose de mettre au jour. Explorant la façon dont ils parlent de ces seuils, habituellement retenus dans les enquêtes quantitatives, elle montre que les choses ne sont pas aussi simples pour eux. Il n'y a pas en effet d'étroite correspondance entre passages des seuils « objectifs» et les sentiments « subjectifs» d'être un adulte. Les passages existentiels sont également abordés à travers l'entrée dans la sexualité adulte, cette fameuse « première fois» si chargée d'affects et de vie. Mais comment s'opère ce passage à la sexualité génitale à une époque marquée par le déclin des institutions religieuses et de ses compléments laïcs, telle mariage? La socialisation à la sexualité s'effectuant moins en référence à des normes et valeurs dominantes s'imposant à tous, n'est-il pas plus vécu comme une expérience personnelle? A partir du récit qu'en font plusieurs générations d'étudiants, D. Le Gall et C. Le Van nous montrent que si la libération des mœurs a transformé le rapport à la virginité, elle n'a pas pour autant banalisé ce moment inaugural, encore redouté, de l'entrée dans la sexualité adulte, bien que la « première fois» s'inscrive aujourd'hui dans un contexte relationnel plus égalitaire dans lequel chacun peut faire valoir ses choix. A cet heureux événement - puisqu'il semble rétrospectivement être ainsi le plus souvent vécu - constitutif d'une des principales étapes de l'entrée dans la vie d'adulte, s'oppose l'annonce d'une maladie grave, telle que le cancer, qui fait basculer la vie et peut présager une mort accélérée. Le cancer, on le dit souvent, entraîne la personne vers une « longue maladie». Médecin spécialisé en O.R.l.,. et sociologue, E. Babin s'intéresse aux personnes atteintes d'un cancer du larynx<l~'annonce du cancer inaugure une ère d'incertitude, bien souvent marquée par deux temps forts et douloureux qui s'enchaînent: la phase de chimiothérapie, puis, quand celle-ci n'a pas produit l'effet escompté, la laryngectomie, qui prive le patient de sa voix et laisse un trou bien visible au milieu de son cou. Si certes cette mutilation apparaît nécessaire pour espérer survivre - car seule l'incertitude reste certaine concernant la rémission -, comment les laryngectomisés atteints dans leur chair, stigmatisés et presque « interdits» de

Il

relations spontanées se réinsèrent~ils dans la vie ordinaire? E. Babin analyse avec finesse ce processus durant lequel les laryngectomisés se replient progressivement sur eux-mêmes faute de pouvoir entretenir des rapports « normaux» avec les autres, voire même leur propre entourage immédiat, le stigmate au milieu du cou suscitant parfois des stratégies d'évitement. La chirurgie mutilatrice leur permet de survivre; mais celle-ci s'apparente à une sorte de « mort sociale ». Parmi les ruptures de vie, la séropositivité constitue, pour A. Pe])issier, une sorte de « zone franche» entre deux territoires qui ne se laisse que négativement définir par la distance qu'elle entretient avec eux. La connaissance du mal à venir constitue, peut-être plus que l'expérience de la maladie, une épreuve douloureuse car hypothétique: être contaminé par le VIR, c'est être porteur d'un risque de maladie létale à plus ou moins long terme. A la différence des diagnostics « habituels », celui-ci porte sur une maladie non pas actuelle, mais à venir. Le texte aborde la manière dont se réorganise, sous l'effet de cette prédiction, le rapport au temps des personnes infectées par le virus du SIDA. Le changement le plus définitif, et souvent le plus rapide, est celui qui mène à la mort volontaire, par suicide. Nombreux sont les travaux sociologiques sur la mort provoquée; mais ceux qui concernent les tentatives de suicide sont beaucoup plus rares. G. Boudesseul nous propose une synthèse de ces situations en rapport avéré avec la maladie, les ruptures familiales ou la solitude. Les tentatives se multiplient, en Europe, dans les années de forte croissance économique; elles concernent, pour I'homme ou la femme, surtout le milieu de la vie active mais le phénomène ne prend tout son sens que dans l'examen des «cheminements d'existence» auxquels la sociologie est restée longtemps aveugle et que l'auteur se propose de réhabiliter avec une approche de type plutôt quantitatif. De manière complémentaire et plus qualitative, G. Grandazzi tente de faire émerger les représentations des acteurs en situant celles attachées au suicide dans un ensemble plus large de perceptions relatives aux rapports sociaux à un double niveau: celui de la coIJectivité locale d'une part, celui de la société globale de l'autre. Par représentations, l'auteur entend non seulement les images que les acteurs se font du suicide ou de ses causes, mais aussi les informations et les savoirs théorico-pratiques dont ils disposent sur la question. Occupation du temps « libre» et vie ordinaire en actes La sociologie analyse, depuis longtemps, le loisir comme hors-travail, c' est-àdire comme un espace-temps dépendant de la sphère productive et uniquement voué à sa reproduction. Il nous semble que cette vision un peu réductrice passe à côté d'aspects plus créatifs du temps pour soi ou, au contraire, de facteurs explicatifs de la vie ordinaire liés à des formes d'aliénation indépendantes du travail. Loin d'être une sim.pledétente vide d'action, le temps du hors travail est aujourd'hui investi et rempli de manière systématique. Ce « temps pour soi» n'est pas un temps vide. Le plus souvent en effet, on y déborde d'activités (sports, culture.. .). Et ce, à un point tel, qu'on a parfois le sentiment de ne plus avoir un temps à soi. C'est tout particulièrement le cas de certains jeunes passionnés dont les activités s'apparentent véritablement à un travail à part entière. S'intéressant à ce « travail du temps libre », D.Le Gall montre comment, par la pratique d'une activité

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suivie, de jeunes passionnés incorporent des connaissances, acquièrent des compétences et des habiletés qui, à cet âge de la vie, deviennent de véritables ressources; ressources qui, parfois, quand elles se conjuguent avec d'autres facteurs, sont susceptibles de conforter ou, à l'inverse, d'infléchir dans une autre voie, un devenir social ou professionnel. Les usages du temps « pour soi» peuvent aussi se révéler moins actifs ou dynamiques. Les espaces-temps de loisir commercialisés, tels que Jardiland ou Nature & Découverte, ou bien encore les casinos observés sur le mode exotique, comme le feraient des ethnologues, montrent que certes la vie quotidienne est faite d'activités choisies et réalisées par les personnes, mais qu'elle est aussi - et de plus en plus - indissociable d'une organisation marchande de l'offre, y compris de loisirs. L'analyse comparative effectuée par S. Valognes permet de comprendre comment des lieux peuvent aujourd'hui se destiner autant à la promenade dominicale de détente dans un espace pseudo-naturel ou renvoyant aux valeurs du jardinage, que relever du déplacement vers une zone commerciale pour y réaliser un acte d'achat. Ces lieux vendant du loisir direct ou indirect sont très soigneusement organisés, tant au plan symbolique que matériel, pour proposer au chaland de l'authentique ou du naturel fétichisés et de l' anti-stress, une réponse marchande au mal-vivre en quelque sorte. .. C'est non pas de jour mais surtout de nuit, pour mieux y rencontrer la déesse Fortuna qui hante et enchante les lieux, que l'on visite les casinos si nombreux sur la côte normande; on va y chercher la part du rêve. M. Dobré et A. Haesler montrent comment on tente d'y trouver un espoir d'amélioration de ses conditions de vie et de changement du genre de vie, comment le vis-à-vis des humains et des machines (à sous) semble venir compenser la béance du face à face entre personnes dans une société qui voit décliner la sociabilité spontanée. La multiplication des activités, volontaires ou non, pour soi ou autrui, et des contraintes de déplacement qu'elles génèrent, laissent de plus en plus de «temps morts », sources potentielles d'ennui. De sorte que la raréfaction du temps vécu n'est pas incompatible avec l'ennui; le trop-plein d'activités élémentaires se double souvent d'un sentiment de vide existentiel relatif. S. Juan examine les raisons de ce paradoxe apparent. Quand l'élan vital se brise, la personne peut plonger dans une dépression consécutive aux tensions de vie quotidienne, ce qui en fait, dès lors, une pathologie engendrée par la vie sociale. Mais les tensions temporelles que cette abondance engendre font aussi accélérer le tempo de la vie ordinaire dans un monde de circulation généralisée et de flux croissants. De plus en plus de gens sont contraints ou souhaitent « vivre vite », ce qui favorise les accidents de voiture. Après avoir été enchantée par les médias et les lobbies de l'automobile, la route est devenue le lieu de tous les dangers. A. Morange décrit les principaux comportements et statuts porteurs de risques routiers et montre les difficultés quotidiennes des professionnels traitant de cette mOti de plus en plus banalisée.

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Identités incertaines ou en souffrance L'affaiblissement des repères, qui concerne tout le monde, peut se trouver particulièrement exacerbé dans les cas de changement, de décalage ou d'incongruence des identités personnelles. L'attente d'un changement, ou d'un événement, les difficultés à vivre des dilemmes de statuts engendrés par)' infertilité, la filiation ou la nationalité installent souvent les personnes dans une souffrance au caractère multivoque. C'est d'abord l'identité troublée des receveurs d'organes qui est traitée. M. N. Fall et A. Pellissier montrent comment cette réception, que les greffés ont tant espérée, peut engendrer une certaine déstabilisation au plan de l'identité et une confusion dans la symbolique de ces organes provenant d'individus décédés (souvent dans les accidents de la route évoqués plus haut) mais qui donnent la vie, en quelque sorte par leur mort... Qui est-on au juste lorsqu'on porte le cœur d'un autre? Qui était l'autre, le donneur, à qui l'on ne peut jamais rendre? Vient ensuite la question de l'identité blessée des enfants et adolescents « perdus », ceux qui vivent dans des établissements spécialisés, qu'il s'agisse d'organisations destinées aux jeunes ou aux handicapés, et ont un rapport problématique à l'autre. J. Saliou s'intéresse à la vie quotidienne de ces jeunes gens soustraits à leur famille pour diverses raisons et qui sont écartelés entre des images parentales négatives et des jugements ambivalents à l'égard de l'établissement « d'accueil». La maltraitance, fréquemment à l'origine du placement, est parfois observée dans un lieu, théoriquement, de « rééducation », mais aussi d'enfermement relatif et de contrôle généralisé des jeunes. La sexualité des handicapés vivant chez eux ou en établissements spécialisés est très mal connue. P. de Colomby et A. Giami montrent qu'elle existe, bien-sûr différemment selon les cas, mais qu'elle est souvent difficile à vivre pour des raisons symboliques et sociales. La prise en charge institutionnelle du handicap peut handicaper encore plus les personnes à cet égard. Finalement, il apparaît que les déficiences physiques ou mentales interfèrent parfois moins, sur la sexualité des handicapés, que les aspects sociaux, à savoir les conditions institutionnelles et les genres de vie, en particulier certaines formes de sociabilité. La sexualité et la jeunesse, deux attributs chargés de vie et de positivité, tout autant que la grossesse si valorisée d'ordinaire, apparaissent problématiques dès lors qu'il s'agit de la situation des adolescentes enceintes. C. Le Van évoque cette difficile combinaison d'identités et d'entrée accidentelle dans une parentalité socialement et affectivement précoce. Elle aborde aussi la complexité du problème au plan social: une grossesse peut donner un statut, des ressources et une raison de vivre à celles qui en ont le moins, mais aussi enfermer ces jeunes filles dans une situation inextricable ou accentuer leur précarité. Les citoyens qui ne chantent pas la Marseillaise, examinés par M. N. Fall, correspondent à une frange de l'émigration dont la situation est plus ou moins bien vécue au plan identitaire. Aux risques physiques de rejet des greffes d'organes évoqués plus haut, on peut comparer ici les difficultés liées aux conditions culturelles de la « greffe» des étrangers en France... Quelles incohérences caractérisent la politique française « d'intégration» accueillant des étrangers qu'il faut assimiler sans étouffer et, en retour, à quelles difficultés sont confrontés

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beaucoup d'immigrés écartelés entre le souci d'adopter une culture d'accueil sans « s'assimiler », sans perdre totalement celle d'origine? Cet ouvrage se clôt sur une touche d'espoir, non dénuée d'ambiguïté en cette époque d' artiticialisation du vivant: le don de sperme qui déstabilise les identités mais qui, selon C. Trouvé-Piquot, est aussi un gage de vie et de continuité d'une lignée mise en danger. A l'identité cachée du donneur de sperme (voire à son aspect déshumanisé, transformé en paillette) correspondent et s'opposent les troubles identitaires du couple receveur, dont I'homme est infertile, confTonté à un quasi dilemme de statuts, alors que, parallèlement, l'insémination restitue symboliquement le sens de la paternité - dès lors sociale - à I'homme biologiquement stérile. Mais elle génère aussi des problèmes d'identité, au sens de l'image de soi présentée aux autres, des inquiétudes quant à la ressemblance physique ou à l'hérédité des enfants nés suite à une LA.D. A l'instar des propositions faites aux couples stériles, est-ce dans toujours plus de technologie que réside la solution aux problèmes de notre époque dont nous n'avons esquissé, dans cet ouvrage, que quelques facettes? L'autre voie, celle de la réforme politique, peut-elle ne pas tenir compte de cette France un peu cachée que nous avons présentée et partiellement - dévoilée, dans les textes de ce livre?

Salvador Juan, Didier Le Gall

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Première

partie

CONDITIONS DE LA VIE: MÉTIERS ET POSITIONS SOCIALES

LA NÉCESSAIRE REDÉCOUVERTE DE LA MORPHOSTRUCTURE SOCIALE pour l'analyse sociologique et pour l'étude de la vulnérabilité

Salvador JUAN

La représentation qu'une société se fait d'elle-même correspond à des enjeux non seulement intellectuels et scientifiques mais aussi sociaux et politiques. C'est tout particulièrement le cas de l'image qui est donnée de la morphostructure sociale I. Actuellement, circule une rumeur et s'installe une légende: différents discours de sens commun et de nombreux textes récents de spécialistes des sciences sociales évoquent l'impossible classement des individus, le relativisme des situations, et privilégient, au mieux, le raisonnement en termes d'inégalités de revenu. Le bruit court que l'analyse sociologique ne serait pas à la hauteur de la complexité sociale, qu'elle n'offrirait pas de critères suffisamment stables et significatifs d'identification des groupes associés aux grands problèmes contemporains et ne permettrait donc pas de fonder rigoureusement des critères d'action et de réforme politique. L'accusation est de taille: il en va de la légitimité de cette discipline, non seulement pour expliquer mais aussi pour prévoir. Tout comme la crâniométrie du 1ge siècle était ajustée à l'idéologie évolutionniste du colonialisme occidental (Gould, 1981), l'image unitaire et aconflictuelle du corps social qui circule aujourd'hui voudrait rétablir, sur fond d'accès des consommateurs au « bien-être» par le revenu, un semblant de cohésion dans un monde de plus en plus morcelé. On peut comprendre que les adeptes du « linguistic turn» ou ceux de l'individualisme méthodologique cèdent aux visions idéalistes d'un monde uniquement fait de représentations individuelles, sans faits sociaux tangibles et sans structuration. Mais que cette légende circule aussi dans le milieu de la sociologie critique, pourtant plus sensible aux très objectives inégalités comme aux injustices ou aliénations, laisse le sociologue pour le moins perplexe... L'objet de cette courte contribution est, en tout premier lieu, de rappeler que la société reste socialement structurée et de montrer, dans un second temps, que les positions morpho-structurelles - liées à l'espace et à la classe sociale d'appartenance - expliquent non seulement toutes sortes d'activités de la vie
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Le concept de morphologie désigne, dans la tradition durkheimienne, la distribution des

populations sur le territoire et sa structuration en classes sociales. Il correspond à ce que représente J'anatomie du corps humain et sedi$tingue (à l'instar de la physiologie) du système institutionnel. Pour Fauconnet et Mauss (1901, 162), qui s'inscrivent dans cette tradition (tout comme l'auteur du présent texte), « il existe deux grands ordres de phénomènes sociaux: les faits de structure sociale, c'est-à-dire la fonne du groupe (...) ; et les représentations collectives dans lesquelles sont dOMées les institutions». Le concept de morpho structure sociale désigne donc ici à la fois les classes sociales et la distribution territoriale des populations, plus exactement leur articulation.

quotidienne mais encore la conscience du risque et les inégalités face aux dégradations objectives des conditions de vie.

1. Quelques apories d'une science sociale sans structure Il ne s'agit pas ici d'évoquer le problème des classes sociales en termes théoriques ou d'histoire de la pensée, encore moins en termes philosophiques. On tente de se situer sur le même registre que des ouvrages ayant connu un certain succès éditorial se proposant d'indiquer et de justifier une représentation de la société du point de vue des inégalités sociales adressée à une population susceptible de débattre des grands problèmes sociaux du temps présent. On ne reprendra donc pas ici l'immense littérature sur la question des classes sociales dans les sociétés contemporaines mais on se contentera de proposer un point de vue descriptif, de l'étayer un peu et de montrer les enjeux sociaux du propos. Les représentations, récemment (re)données, de la structure sociale relèvent des métaphores de la montgolfière, de l'escalier, de la toupie, du sablier ou nient purement et simplement l'utilité du concept. Ne sachant plus construire d'indicateurs cohérents d'appartenance sociale, la plupart des auteurs s'appuient, par assimilation, sur le «prêt à chercher» des catégories socio-professionnelles (CSP) que les bases de données statistiques offrent toutes prêtes à l'emploi; s'étonnant de leur relative insignifiance, ils en concluent que les classes sociale n'expliquent plus rien... On cite quelques auteurs pour illustrer le propos mais il est avéré que la légende a envahi de nombreux esprits. Fitoussi et Rosanvallon (1996, 24-28) n'hésitent pas à évoquer la crise des sciences sociales, la croissance de l'opacité sociale, voire le « désarroi du sociologue» lequel serait, selon leurs dires, incapable d'interpréter les actes de la vie quotidienne et la consommation. L'argument est simple: du fait que les classements présupposent « l'existence de différences stables », qui n'existeraient plus aujourd'hui selon eux, le principal critère d'interprétation du sociologue la classe sociale que les auteurs confondent aux CSP - ne pourrait plus être utilisé. L'argument principal est celui du revenu: les CSP ne renverraient plus à des catégories figées puisque 21% des cadres se situent en dessous du revenu annuel médian des professions intermédiaires, alors que 14% des ouvriers le dépassent. Les auteurs constatent que « niveau de revenu, capital culturel et catégorie socioprofessionnelle ne s'emboîtent plus aussi clairement que dans le passé». Le problème posé est bien celui des catégories (nom du terme générique de regroupement et lieu de rangement) dans lesquelles il faut classer les individus pour comprendre leur action. Les classes sociales ne seraient plus des concepts pertinents. Les auteurs finissent logiquement, par admettre la vision d'un social constitué de la somme des individus ou de leur action, la vision atomisante traditionnellement défendue par les sociologues ou économistes libéraux et utilitaristes: « le social est positivement constitué par l'agrégation de l'activité des individus, par la fusion de leurs traits individuels» (p. 197)... Chez Lipietz (1996, 24-50), auteur ayant épousé l'idéologie marxiste dans le passé mais qui s'engage explicitement en faveur de l'écologisme dans ses ouvrages

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actuels, le problème posé est à la fois de même nature et un peu différent. Tout en conservant un raisonnement marxiste, en parsemant son texte de critiques sociales et de jugements de valeur assumés et en reprenant la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit (taux rebaptisé «efficacité du capital») il mélange toutes les professions dans un même magma nommé « couches moyennes» qui désigne « la zone ventrale de la société}) en montgolfière, « la masse des revenus des salariés situés autour du revenu médian ». Le tiers inférieur de cette toupie ou montgolfière se dégonflerait du fait que les revenus tendent à y décliner, d'où la métaphore du sablier qui intitule son livre. Il n' y a pas lieu ici de commenter les calculs macroéconomiques de cet auteur; seulement de relever la représentation du social qui est donnée et ses conséquences. Dans ce texte, les employés et les ouvriers sont considérés comme appartenant à la même «couche moyenne» que l'infirmière, l'enseignant ou l'ingénieur. Cette continuité serait légitime comme extériorité par rapport à une classe dominante-dirigeante, qui reste hors-jeu, n'étant pas concernée par les problèmes de stratification évoqués. En d'autres termes, est re-présenté le continuum du prolétariat, rebaptisé «couches moyennes », au sein duquel les modèles de consommation circulent verticalement, se diffusent de haut en bas. Dans ce magma, comparé à un escalier mécanique, les distances restent stables mais, en dynamique, tout le monde monte (métaphore, comme disent aussi d'autre auteurs ou journalistes, de l'ascenseur social qui serait en panne aujourd'hui). On observerait «une même structure de consommation qui s'élève selon des trajectoires décalées dans le temps mais semblables. Le mode de vie de l'ingénieur, précède de quelques années celui du technicien, celui-ci éclaire l'avenir de l'ouvrier professionnel, qui montre le chemin à l'QS» (p. 24). Ce modèle de la société de consommation de masse fordiste disparaîtrait du fait de la paupérisation relative de la plus grande partie de la population consécutive à «la crise». L'ascenseur social repart aujourd'hui vers le bas, écrit Lipietz, la montgolfière se dégonfle et devient un sablier (p. 35). Comme on le voit, c'est encore une assimilation profession personnelle position qui transparaît dans ce texte. On la retrouve chez Mendras (1988 et 1994, 66) qui ne cesse d'évoquer la «constellation centrale» des classes moyennes et n'hésite pas à dessiner la société sous la forme d'une goutte d'eau ressemblant à une toupie - « l'élite» tenant la pointe supérieure et les « pauvres », avec les «constellations populaires» juste au dessus, représentant la pointe inférieure. Le même constat, de différences qui s'estompent du fait de la mobilité sociale et de la répartition du revenu, est proposé. Mendras (1994, 69) ajoute que « l'emploi des femmes complique singulièrement la hiérarchisation de la société». Les femmes seraient donc des facteurs de complication... On verra plus loin qu'il suffit de les considérer comme des personnes, au même titre que les hommes., pour que l'image

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Les études ne raisonnantqu*à partir des résultatsbruts de l'INSEE, les catégoriessocio-

professionnelles sont nombreuses. Elles ont pour première caraçtéristique d'ignorer la plupart des femmes. Le dogme de la "personne de référence", anciennement nommée "chef de ménage", désigne presque toujours I'homme. Elles oublient donc les cas, de plus en plus nombreux, de niveau de qualification et de revenu des femmes supérieurs à ceux des conjoints. Ce dogme avait peut-être une utilité tant que les femmes exerçant un travail rémunéré étaient minoritaires et que

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de la structure sociale se clarifie. Au total, les « modes de vie» (temle utilisé sans définition, liés à des groupements éphémères ou à des classes d'âge) et la vieille notion pré-sociologique de mœurs (pas plus définie) viennent remplacer le concept de classe voire de structure sociale: «nous entrons dans une civilisation où les mœurs seront les structures mêmes de la société» (1988, 310). Malgré leurs différences et I'hétérogénéité idéologique de ces auteurs est présentée une même image de la structure sociale qui se fluidifie, se désagrège en individus atomisés ou en sable; une société invertébrée, sans parties significativement distinctes ou caractérisées par des rapports. Ces ouvrages s'appuient sur l'existence postulée d'une grosse classe moyenne (allant du cadre à l'ouvrier) qui constituerait le ventre métaphorique de la toupie ou de la montgolfière sociale. Cette représentation est loin d'être récente. En 1906, le sociologue américain Sumner avait déjà dessiné une toupie - en reprenant l'idée à un auteur germanophone qui procédait de la sorte, Ammon - pour schématiser la stratification sociale dans une vision fonctionnaliste de la société. Soulignons que, chez Sumner (p. 39-41), ce n'est pas le continuum du revenu qui unifie la société mais celui des valeurs et du niveau de prestige (sans doute hérité génétiquement puisque Galton et sa théorie du génie héréditaire sont à I'honneur dans cette présentation de la structure sociale) qui encadre la masse de la population, le gros ventre de la toupie, entre les talentueuses élites d'un côté et les chômeurs ou prolétaires de l'autre... La ressemblance avec la toupie de Mendras (même opposition élite / pauvreté) ou le sablier de Lipietz est évidente. Notons tout de même une différence et un certain progrès terminologique en cent ans: chez Sumner, il y avait encore plus bas que la zone populaire et les pauvres, puisque les « délinquants)} constituaient en quelques sortes le stade terminal de ces états, et on notait une condition supérieurement ultime, celle des « génies» réalisant la perfection des élites ou des couches supérieures... Pour Sumner, ces deux catégories formaient les pointes opposées de la toupie sociale. Soulignons que les pseudo-quaIités individuelles ou les actes personnels de transgression de normes sont confondus aux positions sociales (les attributs du système institutionnel et ceux de la structure sociale sont amalganlés, contrairement aux propositions des durkheimiens) au nom du continuum qu'exige la représentation individualiste d'une société faite de l'agrégation des individus. La volonté de préserver l'unité et la continuité du corps social - donc de nier des positions de classe mutuellement exclusives - se solde toujours par la valorisation d'un critère substitutif, objectif ou subjectif, destiné à marquer les évidentes différences ou à désigner les inégalités. Chez Sumner ou d'autres auteurs anglo-saxons, c'est l'échelle de prestige qui joue ce rôle. Pour nos auteurs contemporains, c'est le revenu qui, plus prosaïquement, forme le milieu commun des identités et des différences. La CSP étant un mauvais critère, telle qu'elle est utilisée, on jette le bébé de la classe sociale avec l'eau salle du bain socioprofessionnel (excluant J'existence des femmes). La vieille théorie de la diffusion des biens, dans la masse indifférenciée des consommateurs que seuil' inégal pouvoir d'achat distingue, tient lieu de modèle. Pourtant cette théorie n'a jamais été
leur statut professionnel était toujours (ou presque) inférieur à celui des hommes. Aujourd'hui, confondre l'homme et le ménage n'a plus de sens.

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totalement réaliste ou, du moins, ne se vérifie pas pour tous les biens. Les ouvriers, encore moins les OS, n'ont jamais routinisé leur usage de l'avion, n'ont jamais habité là où l'offre urbaine est la plus importante, n'on jamais joué au golf, ne sont jamais (ou presque) allés au théâtre et ne sont jamais partis trois ou quatre fois par an en vacances de neige ou dans de luxueux clubs. Les différenciations culturelles et de consommation ont toujours été importantes et le restent aujourd'hui. Si, en effet, beaucoup de biens de consommation tendent à se diffuser, à mesure que leur prix diminue, on ne saurait tout mélanger. On ne peut pas confondre un bien de consommation et un mode ou un genre de vie: la structure des usages de la vie quotidienne est diversifiée à l'extrême comme de nombreux travaux l'ont démontré. Elle se diversifie de plus en plus en styles de vie toujours plus particularisés (cf. l'autre article). Mais les styles et les genres de vie ne sont pas le même objet sociologique; pour construire ces derniers, la classe sociale est une dimension incontournable. La classe sociale reste un critère très significatif dans l'explication des usages de la vie quotidienne, dès lors qu'on prend la peine de ne pas confondre classe et CSP. Par ailleurs interviennent aussi d'autres statuts sociaux pour démultiplier des genres de vie de manière relativement claire. Pourquoi se doter de critères simplistes et s'étonner ensuite de leur inutilité? Mais le concept n'est utile que s'il n'est pas rigidement utilisé, que s'il n'interdit pas de prendre en compte les processus de mobilité qui ont une incidence très importante sur les usages de la vie quotidienne et sur les positions elles-mêmes. Dans une société relativement fluide, les critères de classement doivent s'affiner. Si le sociologue, dont c'est le métier, ne s'attache pas à comprendre le social dans toute sa complexité qui le fera à sa place? Il suffit de faire le travail normal de catégorisation sociologique - qui n'est pas s'en remettre aux classifications automatiques des programmes informatisés de traitement des données ou s'en tenir au revenu, mais de procéder à des constructions typologiques un peu élaborées - pour que le social cesse d'être opaque et pour que des corrélations extrêmement significatives apparaissent. Le pseudo-désarroi du sociologue semble en fait désigner la crise de l'interprétation directe des pratiques à partir du statut professionnel auquel était rattaché un certain niveau de revenu, bref, à l'illusion selon laquelle le métier (de l'homme) expliquerait tout... A cette illusion, même Beck a cédé en évacuant l'idée de structure sociale au nom d'une définition universelle du risque. En 1986 Beck écrit que les nouveaux conflits et différenciations de la société du risque « ne suivent plus le schéma de la société de classes ». Par contre, il y aurait les individus affectés par le risque et ceux qui en bénéficieraient. On verra plus loin que cela est faux: les risques sociaux sont étroitement corrélés à la position sociale. Cet auteur enfonce le clou en affirmant (p.53) que « les sociétés de risque ne sont pas des sociétés de classe, mais dire cela est insuffisant. Elles contiennent une dynamique de développement qui est démocratique à la base et fait sauter les frontières: elles obligent l'humanité à s'unir dans la situation d'auto-menace civilisationnelle». Dans un texte plus récent, il va plus loin tout en donnant une définition polysémique de la position sociale: « Ce n'est plus ce que chacun possède ou ce que chacun est capable de faire qui détermine sa position sociale et son devenir; dans l'actualité, ils sont beaucoup plus conditionnés par son lieu de vie, par

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ce dont il vit et aussi par la capacité des autres à contaminer son environnement» (1997, 40). Notons que l'espace a encore un sens pour Beck, mais derrière la négation de l'utilité des concepts de famille et de classe (1994, 21) c'est aussi la critique de la causalité qui est en jeu. Cet auteur évacue toute existence ou nie le pouvoir de la classe dirigeant les appareils technocratiques au nom d'une critique indifférenciée et floue de la science: les « immenses risques contemporains ne peuvent être attribués à personne en particulier» car il n'y a pas de principe causal ni d'origine clairement identifiée des dégradations environnementales dans cette
socio logie sans structure
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Pourquoi les concepts de risque et de classe sociale seraient-ils mutuellement exclusifs? S'il ne fait aucun doute que l'effet de serre, les pluies acides et les irradiations s'émancipent de l'espace et concernent potentiellement le monde entier, il n'en va pas de même de la très grande majorité des nuisances. Par ailleurs, si l'explication sociologique n'est plus possible, doit-on renoncer à la recherche des facteurs et rester dans la contemplation inquiète des dégâts et des catastrophes? Etonnant simplisme de Beck dont il nous faut chercher la cause dans le fait que cet auteur confond les conséquences d'une catastrophe, en effet largement incalculables déspatialisées et détemporalisées, et les très tangibles profits et implantations physiques des entreprises qui en sont les causes. La puissance d'Union Carbide (Bhopal), de Monsanto, EDF, Cogema, Rhône-Poulenc, Vivendi, SuezLyonnaise, Sandoz, Total-Fina, etc. se mesure très aisément. Ces appareils technocratiques privés ou publics et leurs dirigeants - qui sont la véritable « classe dirigeante» à ne pas confondre avec le principe de stratification sociale proposé ici - ont des ramifications économiques et politiques tout à fait décelables ; on sait parfaitement qu'ils portent les principaux risques de catastrophes ou sont déjà la cause de toutes sortes de nuisances. La science sociale semble avoir perdu les classes sociales, surtout en les confondant avec des niveaux de revenu, alors qu'elles existent en tant que concepts pertinents. Le nombre des sociologues utilisant ce critère diminue chaque jour2. A quelles conditions le vieux concept de classe sociale est-il encore utilisable aujourd'hui? C'est à cette nécessaire clarification qu'il nous faut procéder avant d'illustrer empiriquement le propos.

Doit-on voir dans cette caractéristique de Beck l'explication de l'inspiration (avec Giddens) de la politique néolibérale du travailliste Tony Blair et, surtout, du soutien qu'apporte le vice-président du MEDEF, Denis Kessler, au sociologue penseur de « la société du risque» (Le Monde du 16/01/2002) ? 2 Parmi ceux qui résistent, se trouvent Bourdieu (1979) et son école. Mais le problème de cette approche structuraliste est que, pour avoir voulu défendre une vision critique de la sociologie destinée à montrer la force des logiques de reproduction sociale, elle est devenue irréaliste et a dénié l'existence de mouvements endogènes: de mobilité et d'hétérogamie. Le résultat est que Bourdieu rend finalement service à ceux qui contestent la pertinence du concept de classe sociale.

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2. Pour retrouver les classes soclales, il faut faire ses adieux au prolétariatl La position sociale d'un individu est rarement donnée par ses seuls attributs. Si la catégorie professionnelle explique, en effet, de moins en moins clairement l'action - qu'elle soit routinière ou non, observée dans la sphère privée ou publique, dans la vie quotidienne ou au travail, etc. -, c'est que la position sociale et les activités réalisées sont de moins en moins le fait de la seule profession de l'individu. L'enjeu d'un éclaircissement, en la matière, est d'autant plus important qu'il déborde le cercle étroit de colloques et des publications savantes. La réponse donnée à ce problème peut se traduire en une formule lapidaire: l'acteur n'a pas la position réelle que désigne sa profession toutes les fois qu'il ne vit pas seul et que l'autre du couple a une position professionnelle s'écartant nettement de la sienne (hétérogamie). Si une employée de banque est mariée (ou cohabite) avec un ingénieur, cela n'a aucun sens de présupposer qu'elle appartient à la catégorie des employés (où, par ailleurs figurent aussi des employées de commerce, très différentes sociologiquement, souvent mariées à des ouvriers) et de se servir de ce critère pour comprendre son action au travail ou dans la vie quotidienne. Si un ouvrier qualifié est marié à une infmnière, on ne peut pas dire qu'il appartient à la même catégorie sociale que l'ouvrier marié à une ouvrière (laissons pour l'instant de côté le problème conceptuel de savoir si tous ces gens appartiennent ou non à une seule et même classe de prolétaires)... C'est pourtant ce que font la plupart des sociologues dans la recherche empirique: assimiler la profession individuelle à la position sociale de classe. Il n'est, dès lors, pas étonnant de constater l' affaiblissement progressif de la valeur explicative du critère socioprofessionnel, saisi à l'aune de la seule «personne de référence », puisque l'hétérogamie ne cesse d'augmenter depuis un quart de siècle en Francez ... Pour retrouver les classes sociales, il faut faire ses adieux au prolétariat (comme à la conscience de classe prolétarienne) et accepter l'idée de stratification non incompatible avec une vision sécularisée des classes sociales. Le problème de la recherche empirique n'est pas seulement brouillé par le travail des femmes, il l'est aussi par la symbolique du concept de classe sociale. L'alternative a été (pro)posée en termes d'échelles de stratification rudimentaires, d'un côté, et de blocs uniformes de l'autre. Du manœuvre au cadre supérieur, le concept de prolétariat unifie aujourd'hui un agrégat, disparate au plus haut point, qu'il est absurde - pour qui souhaite procéder à des mesures concrètes de positions sociales et examiner leurs effets - de conserver comme tel. Se pose, une fois acceptée l'exigence de distinction, le problème des critères de différenciation. De tous les critères testés en tant que facteurs explicatifs des pratiques, la profession reste le plus significatiF. Mais, du fait que le nombre des professions ne cesse d'augmenter (en lien avec le processus permanent de division sociale du travail) le système de catégorisation
Pour reprendre le titre d'un farneux ouvrage de Gorz (1980). L'influence de l'hypogamie (conjoint de niveau de qualification très inférieur) peut être importante, en particulier dans les couples, nombreux, formés d'une profession intermédiaire et d'un ouvrier ou employé peu qualifié. L'hypogamie influence aussi les pratiques quand l'écart est très tranché à la fois au plan du revenu et de la scolarité. 3 Voir le premier chapitre de notre ouvrage de 1991.
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devient trop complexe, surtout si l'on doit combiner les professions des deux membres du couple. Quel regroupement catégoriel privilégier? On dispose de critères factuels de regroupement dans la mesure où l'on connaît les caractéristiques communes aux différentes professions. Ainsi, de manière grossière (on peut grandement affiner le procédé), ont été rangées toutes les catégories d'ouvriers et d'employés dans la même classe en vertu du fait que les taux moyens de formation scolaire et de revenu des catégories étaient à la fois relativement proches - Todd (1995) le confmne et le démontre, dans une représentation de la structure sociale assez proche de la nôtre - mais surtout très différents de ceux des professions « intermédiaires» et indépendantes, a fortiori des professions plus qualifiées. En d'autres termes, on peut se servir des critères quantitatifs (revenu, niveau de scolarité) pour affermir la partition qualitative et la
fonder objectivemene

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Bien sûr, une telle tripartition en classes statifiées gomme quelque peu les disparités internes (qui doivent leur existence principalement à l'âge et à certains attributs des acteurs), mais elle est nécessaire pour construire une classification réaliste. Ainsi définies et appliquant le principe du reclassement hypergamique, la classe populaire représenterait, dans la France de ce début de siècle, à peu près la moitié de la population active, les classes moyennes un tiers, et la classe "dominante", un sixième. Ces classes stratifiées sont assez nettement séparées par les niveaux de patrimoine, les statuts et types de qualification (par exemple médecin, infirmière, aide soignante, ou cadre supérieur, technicien, ouvrier ou employé) que les organisations mettent en place pour déterminer ou justifier les salaires et par le fait que l'individu a une profession et une seule (s'il en a deux on le classera au plus haut niveau de qualification). La classe dominante est composée des moyens et grands patrons (incluant les agriculteurs propriétaires de grandes exploitations) et les dirigeants, ainsi que des cadres et "professions intellectuelles supérieures" (qui vont des journalistes ou comédiens et des enseignants certifiés du secondaire, aux médecins spécialisés). La classe moyenne non hypergame est composée des indépendants et des "professions intermédiaires", même s'il convient de distinguer ces deux fractions car elles sont opposées quant aux espèces de capital possédées, comme l'a montré Bourdieu (1979). La classe populaire regroupe les employés et ouvriers non hypergames, dont le conjoint ou concubin n'appartient pas à une profession classée dans un des deux autres « tiroirs ». Il s'agit bien de classes sociales, même si elles sont stratifiées. En effet les professions regroupées en trois classes dessinent un espace de classe en tant qu'elles sont mutuellement exclusives et que leur dépendance est fonctionnelle. Il est presque tautologique de rappeler qu'il ne peut exister de cadres sans employés ou ouvriers.
Constatons que Mendrasô) paradoxalement, présente le même classernent (des CSP selon le revenu et la scolarité) que celui de Todd, un classement du reste assez banal que l'INSEE a proposé depuis longtemps, mais sans en tirer les conséquences pratiques en termes structurels. A titre d'information actualisée sur cette base professionnelle, selon le dernier recensement de l'INSEE (de 1999), nous avons aujourd'hui, en chiffres arrondis, pour une population active totale ayant un emploi de 23 millions d'individus, la répartition socioprofessionnelle suivante (notions utilisées par l'INSEE) : 2,5% d'Agriculteurs exploitants, 6,5% de Patrons de l'industrie et du commerce, 13,5% de Cadres et professions intellectuelles supérieures, 23,5% de Professions intermédiaires, 30% d'Employés et 25% d'Ouvriers. I

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Dès lors que l'on prend la peine de procéder au reclassement hypergamique, les différences de revenu (du ménage et non de l'individu) réapparaissent de manière cohérente par rapport aux classes sociales même si elles correspondent aussi aux écarts d'âge. C'est donc l'image d'une structure sociale (pyramidale si l'on veut) en

trois étages1 qui est proposée ici. Mais pourquoi trois classes sociales? Il semble
exister un vague consensus, parmi ceux qui continuent d'utiliser le concept, pour discerner trois classes principales. Intervient d'abord un critère quantitatif: la simple trilogie engendre déjà sept types de trajectoires et sept types de distances dans le couple. La combinaison de la trajectoire et de la position sociale dans le couple se décompose en beaucoup plus de cinquante possibilités du fait de la nécessaire distinction entre mobilité intergénérationnelle et mobilité professionnelle durant la vie active, d'un côté ou de l'autre. On pourrait aussi distinguer les provenances (classe moyenne ou non) dans l'une des deux classes extrêmes ou les trajectoires intra-classes... On conviendra qu'une cinquantaine de marqueurs individuels de la position sociale suffisent amplement, comme critères d'interprétation, si l'on ne veut pas compliquer à plaisir. Les travaux de Goldthorpe (1980) - en établissant des trajectoires comparables dont on s'est inspiré -, ont montré qu'on ne pouvait établir plus de niveaux sans risques de démultiplication menant à la paralysie. Ajouter une ou deux autres positions de classe déploie considérablement la combinatoire et rend bien vite le critère « position individuelle de classe» inutilisable pour l'explication. C'est donc une tripartition des niveaux de classe qui semble, pour I'heure, la plus raisonnable empiriquement. Par ailleurs, cette trilogie est renforcée dans sa légitimité sociologique par des données que l'on ne peut théoriquement éluder. Mises à part quelques exceptions, les membres de la classe dominante ont une autonomie professionnelle (organisation du travail, répétitivité faible des tâches, capacité de prise de décision à différents niveaux...) nettement plus importante que ceux des deux autres classes. Avec les niveaux supérieurs de ressources et de pouvoir, pour la plupart, l'importante autonomie professionnelle constitue le troisième critère empirique de consistance relative de la classe dominante, en tout cas de différence par rapport aux deux autres classes. Pour résumer la littérature sur la question de l'autonomie professionnelle en une formule lapidaire, on peut dire qu'il en va, en la matière, comme de l'autonomie de la personnalité: l'acteur définit lui-même, dans une large mesure, les normes auxquelles il se pliera. Malgré les discours du management participatif, les signes s'inversent, sur les trois dimensions, pour ce qui concerne la classe populaire, ce qui lui donne la même consistance que

I La métaphore de l'immeuble n'interdit pas de considérer la mobilité sociale entre les classes, ce qui ne nie nullement la structure, de la même manière que l'existence d'un escalier, même très emprunté, n'altère en rien l'existence des étages. Le sommet et le sous-sol de cette pyramide (ou de cet immeuble) sont qualitativement distinctSo. On peut parler, à quelques exceptions près, de rupture dans la fluidité relative de la structure sociale - dans les possibilités effectives de mobilité entre classes - pour ce qui concerne la fraction dirigeante de la classe dominante (élites technocratiques) et la fraction dite « exclue» de la classe populaire (celle qui est totalement assistée) qui constitue les « pauvres» au sens de Simmel. Dans les deux cas, il y a reproduction inter...générationnelle presque absolue de la position sociale.

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la classe dominante. La classe moyenne a tout autant de consistancel dès lors que les distinctions élémentaires salariés / non salariés ou public / privé sont opérées. Mais se pose un autre prob lème que, pour des raisons historiques et sociologiques, on ne peut éluder: des groupements statistiques, établis à partir de la position professionnelle familiale, ne peuvent avoir de conscience de leur unité interne ni de ce qui les distingue les uns des autres. En effet, c'est là un deuil de plus à faire pour tout sociologue ayant adopté le raisonnement marxien dans son passé... Ce travail de deuil devrait être facilité par un élément de compensation: ce qui est perdu en cohésion interne des groupements catégoriels, ainsi définis, et en nostalgie d'un appui uniforme pour l'action politico-syndicale, n'est pas perdu à tous les niveaux de la conscience et peut même être gagné en réalisme légitimant le retour du raisonnement en termes de classes sociales, d'abord dans la recherche empirique, puis dans la théorie sociologique et l'action politique... Une classe sans conscience peut-elle fonctionner comme repère identificatoire pour l'acteur? La question est importante, tant pour comprendre les facteurs de l'action collective, que ceux de l'action individuelle et donc de la vie quotidienne. On peut répondre ouLLes acteurs ont de moins en moins (sauf de manière résiduelle) la conscience d'appartenir à une classe définie par leur travail, mais ils ont néanmoins une conscience, très aiguisée et précisée par différents mécanismes institutionnels, d'être situés à un certain niveau dans la hiérarchie sociale. De cette hiérarchie, surtout des revenus, ils se font une représentation très claire (à leurs yeux) qui peut être plus ou moins réaliste. Le raisonnement généralisé est celui de l'échelle, aussi peut-on qualifier cette conscience de "scalaire". La société est symboliquement vécue comme un escalier, ce qui ne signifie pas que le sociologue doive nécessairement adopter cette métaphore. Les mécanismes institutionnels qui engendrent et maintiennent la conscience scalaire dans les représentations des acteurs sont, outre les grilles de revenu, de différents ordres. On n'évoquera ici que les trois principaux mécanismes, à la fois matériels et symboliques, dont la symbolique ne se maintient que parce qu'elle est étayée et relayée par divers caractères matériels: l'école, l'habitat et la consommation. Ce sont les trois institutions fondamentales qui engendrent et perpétuent la conscience scalaire. En premier lieu, l'école exerce une très forte pression positionnelle car, dans un pays élitiste, où le mérite est valorisé, le sens de la réussite scolaire est très fortement associé à l'espoir d'une position sociale espérée pour soi ou sa descendance. Les preuves empiriques de la force de cette disposition collective (sans doute une des plus partagées) sont multiples. On peut citer le phénomène bien connu des stratégies résidentielles en vue de se rapprocher d'établissements convoités ou
I Néanmoins, c'est dans la classe moyenne que la mobilité sociale structurelle et circulatoire (les trajectoires ascendantes ou descendantes des personnes) est la plus avérée. La classe moyenne apparaît au sociologue comme un sas de mobilité et un système de positions, soit d'étape vers une ascension plus importante, soh de repli (certains appellent cela l'effet cliquet) pour les trajectoires descendantes; on y observe au&si plus d'hypogamie forte (57% d'ouvrières ou d'employées sont mariées à un homme de « profession intermédiaire» contre 31010 à un cadre ou profession supérieure selon l'analyse secondaire de l'enquête Conditions de vie de 1996 que nous avons faite) que dans la classe domjnante. Mais cette importante fluidité ne signifie pas qu~elle manque de consistance, seulement que I'hétérogénéité des genres de vie et I'hybridation culturelle y sont plus marquées.

28

de s'éloigner d'établissements refusés. L'habitat se rattache au phénolnène scolaire par le jeu des déménagements orientés mais relève aussi de logiques spécifiques et exerce ses propres effets. Ce que différents sociologues ont nommé le marquage symbolique de l'espace, se traduit concrètement par le jeu institutionnel des « arrivées» dans les quartiers (canalisation, d'ailleurs souvent diversifiées au départ, des populations par les organismes logeurs) et par le contre-jeu des acteurs et de leur liberté potentielle de mouvement résidentiel. Il suffit, ce qui est concrètement observé, que les seules classes moyennes ou les fractions les mieux pourvues en revenu des classes populaires, partent d'un quartier pour que le phénomène de ségrégation sociale s'enclenche de manière souvent irréversible, car exerçant alors des effets sur la composition sociale de la population des établissements scolaires et donc sur leurs résultats moyens... Le phénomène est désormais bien connu et il est inutile d'insister davantage sur sa description. Le prix de l'espace résidentiel (en location ou à l'achat) est un critère matériel et objectif suffisant, tant pour indiquer au sociologue que pour maintenir dans l'esprit des acteurs, cette hiérarchie. Ce critère économique, enfin, nous situe d'emblée dans la sphère marchande. La sociologie a, depuis le 19ème siècle (Veblen, 1899), montré la valeur signe des biens consommés. Presque tous les biens portés ou utilisés - à condition qu'ils manifestent une certaine visibilité pour qu'ils puissent être incorporés dans les jeux complexes et fins des rituels de l'interaction - font l'objet, par le biais des marques et des références de gamme, d'une hiérarchie quasi-officielle en tant qu'elle est connue de tous. Aujourd'hui, toute la publicité est fondée sur la hiérarchie des positions et sur la manipulation des symboles qui leurs sont associés. Pourquoi les très pragmatiques marchands d'images (et derrière eux les marchands tout court) financeraient-ils des campagnes hors de toute réalité de la hiérarchie socioéconomique des publics cible
de la communication
1

?

Les classes sociales ont donc un fondement concret à la fois structurel (les hiérarchies de ressources et de capital qu'institue le marché) et institutionnel (les différenciations symboliques voire juridiques qui encadrent l'action via les normes). Mais ce double fondement, structurel et institutionnef, ne doit pas détourner le regard des formes de fluidité relative dans la société, de la mobilité sociale. La crise
I

Il ne s'agit pas ici de chercher à fonder une hypothèse sociologique par l'existence effective d'une

pratique publicitaire mais de rappeler que les producteurs mettent sur le marché différentes gammes pour chaque bien, ce qui suffit à enclencher le mécanisme d'identification, par les consommateurs, de la hiérarchie. Par exemple, le marché de l'automobile est segmenté en quatre gammes qui correspondent grossièrement à une structure en classes stratifiées, même si chaque segment de marché est hétérogène. 2 L'image de la structure sociale qui vient d'être proposée repose sur la profession comme critère central. A l'heure où l'on débat beaucoup de la place du travail dans la société, où différents auteurs ont montré que le$ sociétés modernes détruisent de plus en plus le travail du fait des nouvelles machines (Rifkin, 1995), ce critère est-il longtemps tenable? Quand les retraités ont un poids démographique croissant, susceptible d'égaler un jour le nombre des actifs, ce critère est-il encore justifié? On a indiqué les raisons pour lesquelles la profession reste -traduite en classes sociales- le meilleur critère empirique de différenciation d'une population. On voit mal, aujourd'hui, quel critère serait plus synthétique que le niveau de qualification professionnelle. Les enfants ont des parents et les retraités un passé professionnel qui les situent socialen1ent. Peut-être qu'à (court) terme, ce sera la capacité d'adaptation au changement, la plasticité intellectuelle, la capacité à apprendre.

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de la sociologie et de la représentation politique provient dans une large Inesure de la complexification de notre société. Plutôt que de démissionner, le sociologue serait mieux avisé de reconnaître qu'il existe à la fois des logiques de reproduction et de la mobilité sociale intergénérationnelle ou matrimoniale, ainsi que d'autres facteurs, tels que le rapport au devenir, qui interviennent dans la position et ce que l'on fait d'elle. Mais point n'est besoin des trajectoires pour montrer l'utilité empirique des classes sociales. Les pratiques suffisent.

3. Une évidente clarté sociologique: des concepts morpho-structurels l'analyse empirique de la dégradation de la qualité de la vie

pour

Point besoin d'être un expert de la sociologie pour apprécier l'importance des classes sociales: il suffit de savoir lire et compter. Il suffit d'être attentif au malvivre surgissant au creux d'un écart ou à fleur de parole et d'expression pour apercevoir les faits dans toute leur clarté. Pour démontrer l'évidente utilité du concept (sécularisé en critère de stratification) de classe sociale, il suffit de constater sa valeur explicative encore augmentée par l'adjonction de la dimension culturelle telle que le diplôme la saisit. Le tableau 1 ci-après1 se passe presque de commentaires. Il permet de constater que la classe sociale, construite selon les principes évoqués plus haut, sépare nettement mieux des populations (discrimine des pratiques) que le diplôme ou le revenu pris séparément. Il nous apprend aussi que les écarts sont plus significatifs en tenant compte du diplôme: les « téléphages » et les « lotomaniaques» appartiennent plutôt à la classe populaire mais également aux catégories les moins diplômées de la classe dominante. C'est chez les moins diplômés de la classe populaire que la télévision et le loto prennent le plus de place dans la vie quotidienne. Les « téléphages » y sont presque sept fois plus nombreux que dans la classe dominante diplômée. Ils sont également six fois plus nombreux à ne jamais dîner entre amis. Inversement, les réceptions d'amis à domicile caractérisent plutôt la classe dominante et moyenne mais les taux de commensalité de la classe popuJaire la plus cultivée dépassent ceux de la classe moyenne et atteignent ceux de la classe dominante dans son ensemble! Prétendre que les classes sociales n'expliquent rien tient donc du sophisme le plus criant. En d'autres termes, il est faux de considérer la société actuelle comme totalement opaque à l'investigation sociologique; comme il est faux de dire que les classes sociales n'expliquent plus rien.

1

Extrait

d'un tableau

plus vaste tiré de Juan (1999,

226).

30

Tableau 1. Quelques pratiques selon la classe, le diplôme et le revenu (% en ligne et par variable) CLASSE-DIPLOME Dominante et études + Dominante peu d'études Populaire et études + Populaire peu d'études Heures TV <IIh. 55 27 42 21 >25h. 5 15 Il 33 Dîner amis Jam. P/mois 6 14 15 37 44 18 40 16 Loto Jam.. > 10F/S 74 69 61 54 17 25 27 36

N.B. Les totaux (% arrondis et en ligne) n'atteignent pas 100% car on n'a pas retenu toutes les modalités. Pour la télévision, il s'agit du nombre d'heures hebdomadaires passées devant le poste par l'individu enquêté. Le dîner entre amis désigne la fréquence de réceptions ou d'invitations ljamais ou presque / plurimensuelle). Pour le loto, il s'agit des paris réguliers. Source: analyse secondaire (S. Juan) des données de l'Enquête Loisirs 1987-88 de l'INSEE; Sous-échantillon de 5296 individus représentatifs de la population active de 25-60 ans ayant déclaré leur profession. Il en va de même pour l'étude d'autres attributs, en particulier ceux qui relèvent de la qualité de l'environnement. La qualité de la vie est une notion floue et polysémique. Pour lui donner un contenu précis, objectif et subjectif, on propose de décliner l'expression en quelques dimensions: la g~ne ordinairement ressentie pour cause de bruit de la circulation, de pollution de l'air, les constats de détérioration ou de destruction (( incivilités» selon le vocabulaire à la mode 1), le manque d'équipements et la sécurité. Ces quelques dimensions vont nous permettre de concrétiser les notions de risque lié à la qualité de vie quotidienne à partir de données d'enquête (analyse secondaire INSEE) et d'entretiens que nous avons réalisés dans le cadre d'une enquête sur la mobilité quotidienne (Juan, 1997). La pollution de l'air est, de manière très significative, liée à la ville. Plus d'un quart des urbains s'en plaignent, qu'ils habitent en immeubles de centre-ville ou dans des cités plus périphériques. Le fait d'être gêné par le bruit de la circulation est encore plus nettement (pour près de la moitié des citadins) associé à la ville, ce qui ne surprendra pas. Mais il faut souligner les disproportions tenant aux positions sociales que seule une analyse attentive et pointilleuse (à base de filtrages) permet de relever. La sensibilité au bruit est particulièrement aiguisée chez les membres de la «classe dominante» résidant en cités d'habitat collectif ou en immeubles de centre ville (majorité absolue le constatant dont 18% souvent). Le sentiment d'insécurité concerne près d'un tiers des habitants de cité de toutes classes sociales
1 Dans le questionnaire de l'INSEE, la question (n° 42) était ainsi libellée: « Des destructions ou détériorations des biens publics ou des parties communes (halls, parkings) purement gratuites ont... elles eu lieu en 1994 ou 1995 dans votre quartier ou village? ». Dans un tableau (de 15 cases et pour un effectif global de 5476 fiches) croisant le type de quartier habité et la fréquence de constat des destructions ou dégradations, on obtient un khP total de 517 !

31

mais tout particulièrement ceux de la classe moyenne qui y constatent aussi des destructions et dégradations pour 41% d'entre eux. Au total, on enregistre donc un effet ville pour la pollution et le bruit, d'un côté, un effet quartier dominant très nettement les problèmes de destruction et le sentiment d'insécurité, de l'autre, le tout restant indissociable de la position sociale. La classe sociale accentue la sensation de gêne dans une logique de frustration relative puisque la nuisance est vécue comme d'autant plus forte qu'elle surgit dans un environnement désajusté par rapport à la situation professionnelle. Bien que moins marquée, cette logique se retrouve au sein de la classe populaire dont les membres sont d'autant plus sensibles à la pollution, au bruit, aux agressions et aux destructions que leur diplôme est élevé. Par exemple, le constat effectif et régulier de destructions ou dégradations dans le quartier concerne 22% des membres de la classe populaire titulaires d'un CEP ou d'un BEPC mais monte à 29% chez les bacheliers. Pour les agressions et la pollution, la proportion double du CEP vers le Bac.. Il ne faudrait pas tirer de ces chiffres des enseignements trop rapides. Regardés à l'envers, ils peuvent être beaucoup plus éloquents. Par exemple, la majorité absolue, à savoir 51,4%, des membres de la classe populaire résidant en cités d'habitat collectif constatent très souvent des destructions ou dégradations dans leur quartier. Bien que les données quantitatives soient essentielles, elles sont nettement moins adaptées que les informations qualitatives lorsqu'il s'agit d'aborder les aspects les plus symboliques de la vulnérabilité et du rapport au risque. Il en va ainsi du sentiment d'insécurité et de la vieille loi sociologique, déjà proposée par Weber (1921, t2, 86) bien avant Chamboredon et Lemaire, selon laquelle, en milieu urbain, la proximité spatiale est souvent compensée par une volonté de marquer la distance sociale. Voici des passages inédits d'entretiens (plusieurs séquences mises bout à bout) d'une assistante maternelle et d'une secrétaire habitant une petite ville des Yvelines, Achères. Ils décrivent tous les deux le quartier de vie de ces membres de la classe populaire. « Y' a eu des ennuis d'agression des plus grands sur les plus jeunes. C'est l'insécurité autour de nous / y' a eu des agressions, à coups de couteau même / également dans le bus, y' a eu des bagarres / on a demandé à ce qu'il y ait plus de sécurité dans le bus, ça s'est réglé, mais ici, dans l'entourage, les enfants sont livrés à eux mêmes. / j'ai un peu peur / le quartier n'est pas toujours très sûr.../ A l'arrivée du quartier y' a tous les commerçants, avec le parking, une superette, y' en a un autre mais je le considère moins... c'est une petite épicerie arabe... On a demandé des policiers pour barrer la route ou faire une sécurité... » « Nous, c'est tout en propriété ici... / Ici c'est assez tranquille à part le coin là où il y a des bandes / y a déjà eu des bagarres / je ne my risquerai pas / c'est pas que j'ai peur, c'est plus par sécurité. Le quartier, on le connaît mal/on y vit quasiment pas... / Ça c'est des HLM [montre sur le plan], certains ont été rénovés récemment et les digicodes sont déjà cassés... / y' a des jeunes qui sont à longueur de temps dehors ».

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Voici maintenant une sélection de termesI liés à l'insécurité dans une dizaine
d'entretiens de femmes de la classe populaire habitant en cité. Ils marquent tous une symbolique du refuge dans la sphère privée et une représentation négative du quartier habité ou des quartiers voisins. La série terminologique « bandes, drogue, dégradations, vols, vandalisme, violence» est presque systématiquement utilisée. Elle permet de comprendre pourquoi l'une de ces femmes se proposait métaphore on ne peut plus significative - de « faire des courses pour tenir un siège» :

Tableau 2
Sale/pauvre/ghetto/situation explosive Bagarres/bandes/jeunes. Immigrés/mal réputé/ vandalisme/voyous/drogue. . Quartier dégradé/insécurité/drogue/armes/ gamins agressifs. . Délinquance/drogue/vols/pas en confiance. . Dégradations/vols/insécurité. Vivement qu'on parte d'ici. . Drogue/jeunes/nous agresser/vols.

. . .

.
e

Insécurité/bandes/agresser /ghetto.
Bandes/drogués/angoisse/trafiquants/voisins

Fait agresser/bandes/affrontements. Réseau mafieu/le bordel/gangs armés/ peur. Mal fréquenté/gens louches autour des pharmacies. . La ZUP/délinquance/drogue/racket/ zones d' insécurité/cambriolés/ mesures sécuritaires. . Ghetto/quartier dégradé/groupes ethniques. Couvre/feu/camions de CRS/

.

.

.

.

.

armés. . . Quitter la banlieue/mort/calfeutrés/ anonyme. . Cars de CRS/trafic de drogue/insécurité.

sirènes/angoissant/vio lence ; . Voiture brûlée/cassée/m' en aller/ I'horreur/voyous . V io lence/ dramatique/ décompresser/

.

habiter ailleurs.

D'autres aspects du genre de vie, plus difficilement mesurables, sont étroitement liés à la classe sociale et au type d'habitat. Nos travaux sur la mobilité quotidienne d'habitants de grands ensembles l'ont montré (Juan et al. 1995-97). Les données sur un plus large échantillon confirment ces résultats. Le moyen de transport utilisé pour sortir le soir est deux fois plus souvent la voiture chez les membres des classes moyenne et supérieure habitant un lotissement que chez ceux de la classe populaire résidant en ville. Les personnes avec qui l'on sort manifestent des écarts morphostructurels très tranchés2 comme le montre le tableau 3 ci-après.

I Chaque ligne désigne un entretien spécifique de notre recherche (Juan et al. 1997). Ce relevé n'est pas exhaustif. La presque totalité des soixante-deux entretiens d'habitants de quartiers enclavés abordent l'insécurité en ces termes. 2 Dans ces deux tableaux, on a mis en gras des pourcentages correspondant aux plus fortes contributions au KhF (test qui donne une mesure de l'écart effectif attendu / effectif constaté).

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Tableau 3 : Sorties non professionnelles du soir, avec: Position morphoStructurelle Indép .maisons dispersées Moy-sup maisons regroupées Moy-sup immeuble ville Moy-sup immeuble cité Populo maisons dispersées Popul. maisons regroupées Popul. immeuble ville Popul. immeuble cité Popul. habitat mixte Total Personne du ménage 37.6 53.4 35.1 42.5 39.7 42.5 28.3 27.3 31.7 39.1 Ami Autre Non rép. Tot.

6.6 11.4 36.6 25.7 11.7 8.7 21.8 17.1 16.7 15.3

7.4 13.1 15.6 10.1 9.2 10.3 12.1 12.1 Il.1 11.4

48.5 22.2 12.7 21.8 39.5 38.4 37.8 43.5 40.5 34.2

100% 100% 100% 100% 100% 100% 100% 1000/0 100% 1000/0

Source: Enquête Conditions de vie J996 (INSEE) ; analyse secondaire S. Juan sur 4616 fiches.

Sur ce tableau apparaissent aussi bien les écarts inter-classes que ceux relevant de la morphologie du bâti. A position spatiale équivalente, les personnes de la classe populaire (et les indépendants) sortent nettement moins. Pour les sorties avec des amis, on relève des écarts, de l'ordre du double, lotissement - cités et de l'ordre du triple lotissement - immeuble de ville, la position sociale restant stable. L'écart indépendants résidant en maisons individuelles dispersées - classes moyenne et dominante urbaines manifeste un facteur multiplicatif de six. Dans le tableau 4, cidessous, on constate aussi un très fort écart (multiplication par quatre) en matière de destructions et dégradations constatées entre ces deux catégories et un facteur cinq entre les indépendants et la classe populaire logeant dans les grands ensembles urbains.

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Tableau 4 : Destructions ou dégradations constatées Position morphoStructurelle Indép. maisons dispersées Moy-sup maisons regroupées Moy-sup immeuble ville Moy-sup immeuble cité Popul. maisons dispersées Popul. maisons regroupées Popul. immeuble ville Popul. immeuble cité Popul. habitat mixte Oui souvent 11.4 20.8 30 40.8 10.3 17.5 23.9 51.4 25.5 Oui peu Jamais Non rép. Tot.

15.3 23.3 26 25.1 12.5 20.1 20.5 19.6 24.8

66.8 48.4 34.8 26.3 69.7 53.9 44.8 22.7 41.2

6.6 7.5

100% 100% 100%

9.4 7.8 7.5 8.6 10.8 6.3 8.5 100% 100% 100% 100% 100% 100% 100% 100%

Total

23.7

20.5

47.5

8.2

100%

Source: Enquête Conditions de vie J996 (INSEE). Analyse secondaire S. Juan sur 4646 fiches.

Il s'agit bien de situations morphostructurelles puisque la position sociale redouble les effets de ségrégation spatiale et inversement. La classe populaire résidant dans des cités constate des destructions trois fois plus souvent que la classe populaire habitant dans des lotissements (cinq fois plus souvent pour les maisons dispersées). L'écart n'est que du double pour la classe moyenne et dominante. Comme on peut le voir, à observer les colonnes « oui souvent» et « jamais », il apparaît que le type de quartier induit des différences significatives à l'intérieur d'une même classe sociale et que les différences inter-classes sont nettes pour un même type de quartier. C'est l'habitat collectif qui distingue des genres de vie en matière de sécurité. Les membres de la classe populaire habitant dans des immeubles, que ce soit en centre-ville ou en cités plus périphériques) connaissent trois fois plus d'agressions que les pavillonnaires (lotissements ou habitats dispersés) de la même classe sociale.

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Conclusion Est..il besoin de continuer la démonstration? Malgré des facteurs de diversification sociale, les concepts morpho structurels expliquent un grand nombre de pratiques mieux que le revenu, le statut familial ou le diplôme. Seuls les intellectuels éthérés - ils semblent majoritaires - qui n'ont jamais pris la peine d'observer les conditions concrètes de vie de la population, par exemple dans les grands ensembles (auteurs habitant souvent les vieux centres-villes), s'autorisent aujourd'hui la sociologie sans structure et sans fondement ici dénoncée. Pourtant, les faits et chiffres évoqués plus haut peuvent éclairer toutes sortes de faits, par exemple la relative désaffection des membres de la classe populaire lors des élections municipales de 2001 ou présidentielles de 2002, les thèmes de campagne de leurs partis politiques préférés étant très peu centrés sur la qualité de la vie quotidienne et la sécurité. Les résultats présentés ci-dessus sont vérifiables par quiconque prendra la peine de relire des fiches d'entretiens et de ne pas se borner à jeter des variables dans une machine en attendant d'un programme de traitement automatique des données que le sens surgisse! Refuser de les voir relève du déni de réalité, au même titre que le

déni du risque fait partie des stratégiesde légitimationou des réactions personnelles
de défense destinées à réduire la dissonance cognitive (faire de nécessité vertu). Cependant, dans la société contemporaine l'explication sociologique est devenue relativement complexe du fait des processus de mobilité qui désagrègent ce que l'on nommait autrefois la« culture de classe ». La valeur explicative des concepts morphostructurels n'est pas amoindrie mais relativement opacifiée par les différenciations sociales récentes. Chaque classe sociale est toujours plus stratifiée; les écarts de revenu et les différences de genre de vie y sont chaque jour plus accentués par des modèles culturels de plus en plus distincts (nombre d'enfants, type de consommation.. .), par un éventail accru de choix que la consommation de masse favorise et par des territoires de vie rendus très hétérogènes du fait des logiques d'aménagement. A cela s'ajoutent des trajectoires sociales ou des ruptures biographiques toujours plus diversifiées et des situations d'hétérogamie professionnelle ou d'écart scolaire matrimonial qui affaiblissent encore plus la « culture de classe» en multipliant les hybridations culturelles au sein des familles. Le travail du sociologue en est d'autant plus compliqué sans être surhumain. Sa qualité sera d'autant plus grande qu'il considérera son matériau de terrain, quantitatif ou qualitatif, sur le mode artisanal: en toute connaissance du métier de sociologue et des raffinements tant conceptuels que relevant de la « cuisine empirique» que ce métier requiert, plutôt que d'attendre des miracles des nouvelles technologies de traitement de l'information.

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LA PRÉCARITE DES JEUNES SUR LE MARCHÉ DU TRA VAIL

Alain DEGENNE et Marie-Odile LEBEAUX,

1. Études, travail, chômage et inactivité Les jeunes subissent plus durement le chômage que leurs aînés. Toutes les études le montrent et nous le retrouvons ci-dessous. Pour tenter de proposer des hypothèses explicatives de ce phénomène, il nous a paru cependant nécessaire d'en avoir une description détaillée. L'enquête Emploi nous fournit une série homogène depuis 1990. Examinons certains points, en particulier les variations en fonction de l'âge, même si nous mobilisons d'autres variables telles que le niveau d'instruction ou le fait d'être nouvel entrant sur le marché du travail. Pour comparer la situation des jeunes à celle de leurs aînés, nous nous sommes limités à la tranche d'âge de 16 à 45 ans, considérant qu'au-delà d'autres aspects du cycle de vie pourraient interférer. Les très jeunes gens, entre 16 et 20 ans sont scolarisés à plus de 80 %. On observe même une augmentation de cette proportion qui ne se stabilise qu'à partir de 1994, 1995. Dans la classe d'âge des 21 à 25 ans la compétition entre la poursuite des études et le travail est encore très vive et l'évolution met clairement en évidence une augmentation de la part des études. Ce point est important et nous le retrouverons dans notre conclusion. Cette importance des études disparaît au-delà de 25 ans. Chez les femmes, l'inactivité tourne autour de 20 %.EIle n 'est pas significative pour les hommes. Si l'on porte l'attention sur les emplois occupés, globalement le temps partiel croît sur la période; pour les hommes, il concerne surtout les 16-20 ans (entre 16% et 18%) et à un moindre degré les 21-25 ans (de 5% à 12%); pour les femmes, la part des temps partiels est pratiquement toujours au-dessus de 20 % et en nette croissance.

2. Le Chômage des jeunes Observons alors comment se répartissent les chômeurs. Alors que dans la population générale, la répartition par tranches d'âge de cinq ans est à peu près constante (en général entre 16 et 17 f:j<~), répartition des chômeurs est très inégale. la Quelle que soit l'année d'enquête entre 1990 et 1998, les 2 I-30 ans représentent la moitié des chômeurs. Au début des années 90, on a encore plus de 21-25 ans que de 26-30 ans mais la situation semble s'inverser à la fin. Il est plus difficile d'interpréter la part des 16-20 ans dans le total; s'ils semblent avoir une importance moindre, c'est que d'une part ils sont beaucoup moins nombreux sur le marché du travail et d'autre part que, lorsqu'ils sont actifs, ils sont surtout en apprentissage.

Cette situation complexe des 16-20 ans nous conduira à privilégier dans les analyses la comparaison des deux classes d'âge 21-25 ans et 26-30 ans. On négligera donc souvent cette première classe dans nos commentaires. Même si elle reste la plus forte, la part des 21..25 ans tend à diminuer. On observe également une légère croissance de la part des âges plus élevés, ce qui contribue à rapprocher les différentes classes d'âge. Le pbénomène est encore plus net pour les femmes. Regardons (Graphique 1) quel est l'effet des différentes caractéristiques individuelles sur le passage par le chômage dans l'année précédant l'enquête. Pour ce faire nous utilisons un modèle de régression logistique. Pour apprécier l'effet de l'âge, nous comparons le risque (probabilité) d'être au chômage lorsqu'on appartient à une tranche d'âge donnée avec le risque d'être au chômage des 31-35 ans choisis comme groupe de référence. Comme il s'agit de rapports de risques relatifs aux mêmes variables ils sont comparables au cours du temps et c'est pourquoi nous les présentons en évolution. Sur ces graphiques, l'effet d'une variable est d'autant plus fort que la courbe s'éloigne de la droite qui représente la valeur constante 1 et symbolise l'absence de différence avec la classe de référence. Si nous négligeons la classe d'âge 16-20 ans pour les raisons données plus haut, l'effet majeur réfère à la classe d'âge 21-25 ans. Globalement, le risque de connaître le chômage quand on a entre 21 et 25 ans est 3,5 fois plus élevé que si l'on a entre 30 et 35 ans. Il n'est plus que de 1,7 fois plus élevé si l'on est dans la tranche d'âges 26-30 ans.. Graphique 1 - Effet de l'âge sur le passage par le chômage

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Ceux qui ont entre 36 et 45 ans sont au contraire protégés par rapport à la classe d'âge de référence Graphique 2 - Effet du niveau d'études sur le passage par le chômage
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active occupée 16-45 ans

En ce qui concerne le niveau d'instruction dont nous avons cherché à voir les effets à l'intérieur des groupes d'âges, la modalité de référence est le niveau moyen (niveaux IV, Baccalauréat) que l'on oppose aux niveaux inférieur et supérieur. Il y a bien un effet du niveau d'instruction mais moins fort que celui qu'on a relevé pour l'âge. Tous ceux qui ont un niveau d'instruction inférieur au Baccalauréat ont un risque de connaître le chômage 1,5 fois plus élevé que les bacheliers. Ceux qui ont un niveau supérieur sont protégés, à peu près dans les mêmes proportions. La troisième variable que nous avons voulu étudier est le fait d'être sorti du système scolaire depuis moins de deux ans. La modalité de référence étant une sortie plus ancienne. On observe pour cette variable un risque plus que doublé au détriment des nouveaux sortants des études. Cet effet ne s'atténue pas sur la décennie. Graphique 3 - Effet de la fin d'études dans les 2 ans sur le passage par le chômage
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L'âge et l'entrée récente sur le marché du travail sont donc deux variables concurrentes pour expliquer le chômage.

3. Liaison du chômage et du statut Nous regroupons dans les emplois à statut stable les non-salariés, les COI et les salariés de l'État, dans ceux à statut instable, les COD, intérims, stages et emplois aidés. Le contrat d'apprentissage n'est pas intégré dans cette dichotomie, il concerne dans sa grande majorité les 16-20 ans (notons que chez les jeunes hommes, l'apprentissage concerne un jeune sur deux). Très nettement, les statuts instables sont beaucoup plus fréquents chez ceux qui ont connu le chômage (Graphiques 4 et 5). Pour ceux qui n'ont pas connu le chômage, la part des statuts instables croît au cours du temps (sauf pour les 16-20 ans), mais décroît avec l'âge.

Graphique 4 - Pourcentages d'hommes actifs en statut instable

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Emploi

90 à 98

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occupées

En ce qui concerne le temps les actifs passés par le chômage chez les hommes que chez les fréquent. Là encore, on remarque temps partiels.

partiel (Graphiques 6 et 7), il affecte toujours plus que les autres, la différence étant plus accentuée femmes où le temps partiel est beaucoup plus au cours du temps une augmentation de la part des

Graphique 6 - Part des temps partiels chez les hommes actifs occupés

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Graphique 7 - Part des temps partiels chez les femmes actives occupées

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Enquêtes Emploi 90 à 98

-Population

des femmes actives occupées

Chez les hommes le temps partiel diminue avec l'âge, alors que chez les femmes la situation est moins claire. Ce sont les femmes de 26-30 ans qui connaissent le moins le temps partiel. Nous trouvons ici confirmation de la diminution tendancielle des statuts stables. Celle-ci affecte toutes les classes d'âge et se marque par le fait qu'ils connaissent le chômage. Pour ceux qui n'ont pas connu le chômage l'année précédente, elle ne concerne que les moins de 25 ans_ Qu'ils aient ou non connu le chômage, ces derniers sont toujours plus souvent en statut instable que les autres. Ces résultats sont compatibles avec l'hypothèse d'une revendication de stabilité

-

un statut de réserve - qui prendrait

corps après 25 ans et conduirait

à ce qu'il

existe d'une part une population en statut stable et qui connaît peu le chômage et d'autre part une population qui ne parviendrait pas à éviter le chômage et verrait celui-ci allongé par la recherche de stabilité.

4. Interaction du chômage et du salaire Qu'en est-il du salaire? On pourrait penser que la quête de la stabilité dans le statut pourrait aller à l'encontre du salaire. La population étudiée est celle des 16-45 ans ayant un emploi à temps plein salarié en mars de l'année d'enquête (en janvier pour Emploi 90). La variable utilisée est le salaire redressé des nQn-réponses. Dans cette étude descriptive, on utilisera les médianes qui sont moins sensibles aux fluctuations des valeurs extrêmes. Certains groupes ont des effectifs trop faibles pour nous permettre de porter des appréciations solides. Nous ne parlerons que de tendances, et tout ceci sera solidifié par les tendances observées sur l'ensemble des enquêtes Emplois et par les modèles.

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Les graphiques 8 et 9 présentent les différences de salaires médians entre les groupes n'ayant pas connu le chômage dans l'année précédant l'enquête et ceux l'ayant connu. Ils montrent clairement qu'à partir de 21 ans la différence est toujours au profit des non-chômeurs et que cette différence augmente avec l'âge. Elle est très faible pour les 21-25 ans (moins de 1000 F) et s'élève autour de 3000 F pour les plus âgés. Graphique 8 - Hommes actifs occupés à temps plein
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Emploi 90 à 98

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Enquêtes

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Différences
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-3000,00 Source: Enquêtes

- Population

des femmes

actives occupées

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Dans la tranche 16-20 ans, la tendance est contraire. Mais il faut remarquer que le nombre d'actifs occupés dans cette classe d'âge est très faible et que la grande majorité des jeunes n'ayant pas connu le chômage sont en apprentissage et ont donc des salaires en général très faibles. Si l'on observe les salaires médians par âge et niveau d'étude atteint, on peut faire plusieurs remarques. Quel que soit le niveau d'études, pour les groupes n'ayant pas connu le chômage, le salaire médian augmente régulièrement avec l'âge, les 1620 ans ayant toujours un salaire médian très inférieur. Pour les groupes ayant connu le chômage, cet accroissement du salaire est beaucoup plus resserré et même, chez les femmes de niveau inférieur par exemple, les salaires médians de ces groupes sont très proches quel que soit l'âge. Observer les différences de salaires entre ceux qui ont connu le chômage l'année précédant l'enquête et ceux qui ne l'ont pas connu donne un éclairage particulier. Il est clair que la stabilité de l'emploi paye, ce que l'on peut interpréter comme un effet cumulé d'une revendication de salaire de réserve et de statut de réserve. Ceci est particulièrement vrai chez les plus instruits. En revanche, force est de constater que les jeunes n'obtiennent pas un meilleur salaire en compensation de l'instabilité. Notons également qu'il y a conflit entre l'évolution historique bien visible vers l'instabilité de l'emploi, la flexibilité, et la revendication de stabilité liée à l'âge. En conclusion, il semble bien que dans l'enquête Emploi, l'indicateur « a connu le chômage dans l'année précédant l'enquête» se montre très discriminant, aussi bien sur la stabilité de l'emploi que sur le salaire. Il éclate la population en deux groupes qui se distinguent très nettement sur ces deux aspects. Ceux qui ont connu le chômage l'année précédente ne peuvent prétendre ni à la même stabilité, ni au même salaire que les autres et cet effet est indépendant de ceux de l'âge et du niveau d'instruction, mais son ampleur est d'autant plus forte que l'âge augmente. En évolution, la part des statuts stables chez les 21-25 ans n'ayant pas connu le chômage diminue d'environ 10% sur la décennie, ce qui constitue une évolution semblable à ceux qui ont connu le chômage. Il résulte de cette analyse que le fait de n'avoir pas connu le chômage l'année précédant l'enquête sélectionne la population qui est la plus à même de défendre à la fois un salaire de réserve et un statut de réserve et que seuls les 21-25 ans ne sont pas en mesure de faire jouer cette revendication.

5. Le marché du travail est-il moins favorable aux jeunes qu'à leurs aînés? La question peut surprendre compte tenu des résultats précédents. Cependant, de plus en plus d'études concluent à un accroissement de la flexibilité et particulièrement à une grande instabilité de l'emploi des plus jeunes mais aussi à des processus d'insertion bien réels, nlême s'ils sont plus lents que naguère. Cette lenteur n'épargne d'ailleurs aucune tranche d'âge. Dans ces conditions, il nous a paru important de faire porter notre attention sur les flux plutôt que sur les stocks.

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