CONDUCTEUR DE LOCOMOTIVE

De
Publié par

Fils, petit-fils de cheminot, l'auteur entre à son tour dans la grande famille du rail en octobre 1937 au centre des apprentis du dépôt de Chaumont. Avec la guerre et l'occupation, , il fait, dans ce qu'il appelle " une atmosphère à la Zola ", le dur apprentissage de la vie et du devoir. Revenu à la SNCF en 1947, il s'oriente vers la conduite des trains avec les prestigieuses locomotives à vapeur de l'époque.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
Lecture(s) : 86
Tags :
EAN13 : 9782296399358
Nombre de pages : 312
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Une collection nouvelle: Métiers et professions d'hier à demain

Des professionnels reconnus de leur catégorie, animés d'une véritable vocation d'écriture, sont invités dans cette collection, en un récit autobiographique déjà attrayant par lui-même, à livrer l'expérience et l'aventure de toute une vie. Les ouvrages se présenteront sous forme d'une enquête sociale et historique, sous la responsabilité d'un coordinateur spécialisé.

Déjà parus

Michel PACAUD, Marchand forain. 1999.

Une profession

méconnue,

@ L'Harmattan, ISBN:

1999

2-7384-8443-3

CONDUCTEUR DE LOCOMOTIVE Une vie pour l'honneur du rail

Du même auteur

La vapeur en fumée, éditions du Cabri.

Roger HABERT

CONDUCTEUR

DE LOCOMOTIVE

Une vie pour l'honneur du rail

Éditions du Pavillon 5, rue Rollin 75005 Paris L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

-

Sommaire

Chapitre 1 : Le bâton de vieillesse ........................................

7 :.. 65 77 143 175 249 283

Chapitre 2 : Blida la rose
Chapitre 3 : Le Nobiliat service ............................................ Chapitre 4 : Polaire, mon soleil.............................................

Chapitre 5 : En maillot rouge

,....................

Chapitre 6 : Robes noires et blanches fumées ...................... Chapitre 7 : Pour l'honneur du raiL.....................................

À mes petits-enfants.

Chapitre I Le bâton de vieillesse

Quel âge avais-je lorsque je voyais les panaches dé fumée escalader les acacias qui bordaient notre petite rue au-dessus de la voie ferrée? ...trois ans... quatre ans? Et pourtant je me souviens. - Roger, ne vas pas te frotter contre la grille, tu vas être encore tout noir. Paroles bien vaines, je m'approchais, mieux je courais le long en m'époumonant; je jouais « au train ». Un autre jeu consistait à me faire engloutir dans les volutes chaudes, noires ou blanches, à avancer les bras en avant, en aveugle. En ce bienheureux temps de ma prime jeunesse, l'automobile n'était pas ce qu'elle est devenue. Certes, il en circulait quelques-unes, sonores et cahotantes, à petite vitesse. Et pourtant mon grand-père s'exaspérait. - Regardez-moi ce fou, il roule à plus de quarante à l'heure. Comparé au cheval qui tirait paisiblement un tombereau de sable surmonté de deux sacs de ciment de l'entreprise voisine, effectivement « ce fou» allait très vite. Mon grand-père! ... d'une famille de bûcherons, bûcheron lui-même, il s'était embauché au retour du service militaire à la Compagnie de l'Est vers 1890 et là, petit à petit, avait gravi tous les échelons qui l'avaient amené au grade le plus élevé dans la hiérarchie des « roulants» : mécanicien de route « hors classe ». A cette époque, ils constituaient une catégorie à part dans le monde du rail, une élite en quelque sorte: ne gagnaient-ils

7

pas, aux dires de beaucoup, plus que le député de la circonscription! Peu après son départ à la retraite, au début des années vingt, il avait quitté le logement qu'il occupait à côté de chez mes parents, toujo.urs bercé par les trains ou les manœuvres, de jour comme de nuit, semaines et dimanches compris. - Pépère, tu veux me montrer la « petite grande rivière ». « Petite grande rivière », allez savoir pourquoi je donnais déjà libre cours à mon imagination tortueuse. Cette « petite grande rivière », puisqu'il faut bien l'appeler comme ça, se trouvait dans une belle propriété qui existe toujours en bordure d'une avenue: l'Avenue de la République bordée alors de splendides marronniers, disparus depuis bien longtemps. Plus de soixante années sont passées, lorsque je me rends en ville à pied, je passe toujours devant le mur, quelquefois je regarde et je vois une même eau toujours aussi croupissante à croire qu'elle n'a pas changé. Ce qui a changé cependant c'est la hauteur du mur: il m'arrive à peine au-dessus de la ceinture! ... Depuis ma plus tendre enfance, quelque chose chez mon grand-père attirait mon regard et me fascinait: sa montre! ... Lorsqu'il la tirait de la pochette de sa veste ou du gousset de son gilet, je lui demandais de me la faire entendre. Précautionneusement, j'approchais l'oreille jusqu'au moment où le tic-tac cristallin m'arrêtait: je tombais sous le charme! Cette montre avait son histoire, presque un conte de fée. Elle venait de très loin, de par delà les mers, des Etats-Unis d'Amérique, propriété d'un « Sammy» débarqué à Chaumont alors siège du quartier général du corps expéditionnaire américain. De fabrication suisse, elle portait, au dos de son boîtier, en argent un superbe « Pégase» maintenant usé par les ans. En échangeant son gros « régulateur» contre cette merveille de précision, sans le savoir, mon grand-père avait réalisé à coup sûr une très belle affaire.

8

En 1944, j'en héritai après ses obsèques, lorsqu'il fut tué par des bombes américaines, comme quoi on ne choisit pas toujours

ses armes pour mourir! ...
Devenu élève-mécanicien, puis mécanicien de route, je fis reprendre du service à ma montre jusqu'en 1967, date à laquelle je lui préférai, pour faire comme tout le monde, une montre bracelet moins encombrante et plus pratique. Quelquefois, je la ressors, la remonte, la porte un jour ou deux dans une poche de pantalon et sagement la remet en place dans son tiroir. D'après certains indices relevés à l'intérieur, elle devrait être centenaire dans quelques années, un bien 'bel âge pour une montre, un peu dorlotée comme le sont de vénérables vieillards, certes, mais avec un cœur à toute épreuve. Des cinq petits enfants de mes grands-parents, je fus à coup sûr leur préféré. Peut-être le fait d'avoir été le premier ou d'être le fils aîné de leur petite dernière qu'importe, j'étais le « meilleur» et consécration suprême « le bâton de vieillesse» de mon grand-père. Effacée, attentive, servante dévouée corps et âme à son mari, ma grand-mère vécut à l'ombre de son seigneur et maître. Quand, rentré de son travail dans la nuit ou dans la matinée, il allait se coucher, la maisonnée respectait son sommeil. Pas de jeux bruyants, pas de claquements de porte, sinon un coup frappé à la cloison ramenait immédiatement le silence. Doté d'un appétit d'oiseau, c'est du moins le bruit qui courait dans la famille, mon grand-père n'en emmenait pas moins de succulentes gamelles, il faut manger pour être fort ! Pigeon aux petits pois, civet de lapin, cailles, etc. La plupart du temps, toutes ces merveilles finissaient dans J'assiette de {(son compagnon », son chauffeur, ce qui n'empêchait pas ma grand-mère d'innover sans cesse. Inutile de dire qu'à mon tour, je fus choyé, gâté et jalousé, ce qui était bien normal, par ma sœur et mon cousin, de deux ans plus jeunes que moi. Sous le superbe globe vert pâle de la suspension à pétrole, je gribouillais, crayonnais jusqu'au jour où j'eus le droit de feuilleter les quelques livres qu'ils possédaient, notamment, un 9

petit Larousse illustré, un « Jeanne d'Arc» de Michelet et la « Machine locomotive» de E. Sauvage - Edition de 1894 remis à mon grand-père par la Compagnie des Chemins de Fer de l'Est. A force d'ouvrir ce dernier, j'en connus la composition, les photos, les dessins et les diagrammes sur tel ou tel système de distribution, sans pour autant savoir ce que cela représentait; pour moi, ces lignes, ces courbes, ces petites lettres n'étaient que des illustrations en plus. Avec la montre, ce livre constitue le seul héritage de mon grand-père et figure en bonne place dans ma bibliothèque. Quelquefois, en le compulsant, j'y retrouve, légère, ma main d'enfant; des volutes de fumée sortant de cheminées et, tout à la fin, une série de chiffres d'inégale grandeur allant de un à quinze: j'avais oublié le quatorze! Pauvre Jeanne d'Arc, elle m'apparaît encore les mains jointes, les yeux tournés vers le ciel, ligotée sur son bûcher alors qu'un soldat anglais y met le feu. Je la revois caracoler sous les murs d'Orléans ou lors de son procès à Compiègne où le sinistre évêque Cauchon la désigne de son doigt aux juges du Tribunal. Images, de belles lithographies restées enfoncées au creux de la mémoire et qui ressortent, à croire qu'il suffit de tirer un tiroir sur lequel s'écrit en lettres dorées le mot « Jeunesse », un tiroir que je croyais rouillé àjamais. Mes parents, enfin j'y arrive; j'aurais peut-être dû commencer par eux, mais ce n'est qu'après ma période grandparentale que je les connaîtrai réellement, que je ne les aimerai pas toujours comme ils l'auraient mérité et que je deviendrai le fils aîné de leurs trois enfants. Une image, encore une, sortie du « tiroir» - c'est Noël - et j'ai reçu en cadeau un train mécanique. Oh pas un grand, un tout petit, un circuit qui n'occupe pas complètement la table ronde de la pièce servant de cuisine, salle à manger, salon et autre salle d'eau. Pour faire plus vrai, mon père, alors fumeur, a placé dans la cheminée de la locomotive, un petit morceau de cigarette allumé et moi, béat d'admiration, à genoux sur une chaise

10

empaillée, je regarde tourner, de moins en moins vite, ce merveilleux jouet : un petit train à quatre sous. De taille moyenne, les yeux noirs, j'allais écrire comme ceux de ma sœur, les cheveux courts et bouclés, je le trouve beau mon père; il l'était réellement, comme était belle ma mère aux yeux cernés, enfoncés, trop pudiques dans leurs orbites. Quand je la regarde sur de vieilles photos, je crois y déceler une certaine mélancolie, un sourire à peine ébauché, tout chez elle n'était que modestie. Juillet 1929, la fin du mois est arrivée, pour moi ce sont les vacances, mais pour mes parents c'est la fête: ils prennent possession de leur « maison neuve ». Aidés par mon grand-père et bénéficiant des avantages de la « loi Loucheur », ils ont voulu se sortir de leur deux pièces exiguës et sans aucun confort. De la rue de Nogent, nous gagnons l'extrémité sud de la ville de Chaumont, en haut de l'avenue de la République, pratiquement alors en pleine nature. Ce sera pour moi et pour longtemps l'étape obligée du repas de midi chez mes grands-parents ravis de l'aubaine. Cette année-là, juste avant les vacances de Pâques, la directrice de l'école Michelet a demandé à mes parents de m'inscrire à « la grande école », l'école Voltaire, sans attendre la rentrée d'octobre et sans avoir atteint la sixième année. Je partis donc de Michelet pour Voltaire sans coup férir « en pleine saison» de la maternelle à l'école primaire. Arriva le dernier jour. - Maman, maman, je suis le premier de la classe, la maîtresse a dit que tu viennes à la distribution des prix! Essoufflé d'avoir couru d'un trait les deux kilomètres qui me séparent de l'école, heureux comme on peut l'être en pareille circonstance, j'attends... - Mon pauvre petiot! Toi le premier de la classe, tu y es depuis trois mois; j'ai bien autre chose à faire! Au milieu de nos modestes meubles, valises, paquets, ma mère s'est remise à l'ouvrage. C'est clair, elle ne me croit pas, j'ai beau insister, pleurer, elle hausse les épaules, incrédule. Mes grands-parents venus pour aider ont tout entendu, ils se taisent. 11

Juste le temps d'avaler quelque chose et je repars vers le marché couvert où doit se dérouler la distribution solennelle des prix, lavé, récuré, rechangé de propre. Sagement assis sur nos bancs, devant nous, la tribune nous impressionne avec ses drapeaux et ses fleurs, derrière nous l'harmonie municipale se tient prête à accueillir les autorités. Les voilà, elles arrivent; d'un même élan, tout le monde s'est levé alors que La Marseillaise éclate, martiale et républicaine. Au milieu, monsieur le Préfet celui qui remettra les prix d'excellence - à ses côtés, le Maire et l'Inspecteur Primaire, eux n'auront droit qu'aux prix d'Honneur. Les petits, nous sommes tout près, à quelques pas de l'escalier qu'emprunteront les excellents et les très bons élèves; les autres, les sans-grade viendront chercher leurs prix presque en anonymes. - Ecole Voltaire, cours préparatoire, première année. Prix d'excellence... Roger Habert ! Je n'ai pas le temps de réaliser, que déjà ma maîtresse me pousse, me catapulte face au maître de cérémonie. Il se lève, me pose un gros baiser barbu et picotant sur la joue et me remet mon prix « Le Voleur de Bagdad» - en pleine crise du Golfe, ça ne s'invente pas - un très bel ouvrage à couverture bleue enluminée et à tranches dorées. Avec, retenu au livre par un ruban, je reçois mon premier livret de Caisse d'Epargne et la somme de dix francs. En descendant de mon piédestal, je distingue beaucoup de monde au fond de la salle, derrière les élèves: des messieurs bien cravatés, des dames chapeautées. Et moi, avec mon gros prix - le plus beau - mon livret, mes dix francs, je suis seul tout seul. Soudain, au milieu de cette belle assemblée j'ai reconnu une casquette à visière de cuir. - Laissez-moi passer bon sang, c'est mon petit-fils! Mon grand-père, fier comme un paon écarte, joue des coudes et la larme au coin de l'œil embrasse sans retenue son « bâton de vieillesse ». La longue remontée jusqu'à la maison neuve ne calmera pas sa rancœur.

-

12

- Yvonne, regarde ce qu'il ramène et vous n'étiez pas là pour le voir! Mes parents se sont arrêtés de ranger, ils s'approchent et sans mot dire m'embrassent, certainement eux aussi très émus et très fiers de leur progéniture. Ainsi passera l'année de mes six ans. L'école va bien, ma sœur comme toutes les sœurs est plus chipie que jamais, alors qu'un petit dernier se prépare et fera son entrée neuf mois plus tard après cette inoubliable fin de juillet. Faut-il y voir là l'arrivée dans la «nouvelle maison» ou mon premier prix d'excellence! Nul ne le saura jamais... J'avance, j'avance, je brOIe les étapes au point d'en oublier mon père. Peut-être est-il mort trop tôt pour ne pas avoir pu lui donner toute la place qui lui revenait, peut-être qu'à moins de quinze ans on ne mesure pas tout le vide créé... peut-être! Enfin démobilisé, mon père pense qu'à vingt-quatre ans il lui faut trouver une place sûre, il ne reprendra pas la lime, rivé à son étau dans la « boutique» familiale. Dans cette région de Nogent-en-Bassigny - celui de la rue - le Nogent universellement connu par ses ciseaux, comme Langres, la voisine l'est par ses couteaux, tout le monde est ciselier à domicile de père en fils. Tout enfant, alors que je passe mes vacances chez ma grand-mère paternelle en descendant la «Vieille Côte» de Mandres, Mandres la Côte la bien nommée, je n'entends que le bruit des limes sur l'acier, celui des marteaux sur les enclumes, celui des courroies de transmission des perceuses. Jeunes, vieux, en bras de chemise l'été, en bourgeron l'hiver, l'indispensable tablier sur le pantalon de bleu, ils vivent, travaillent, mangent et quelquefois dorment dans leur petit univers quotidien: leur boutique tout à la fois - atelier, cuisine, salle à manger et chambre à coucher. Mon père, enfin celui qui allait le devenir, démobilisé après quatre ans de guerre choisira le chemin de fer. A côté de la chambre qu'il a louée - rue de Nogent, en bordure de la voie ferrée - il rencontre une jeune fille et pas n'importe quelle jeune
13

fille; celle d'un mécanicien « de rapides» qui approche de la retraite, la boucle est bouclée, avant d'être né je rentre dans la grande famille du rail. Avenue de la République, mon grand-père est sur le pas de la porte de la cour qui donne sur le trottoir et moi je joue avec rien, je fais le tour des superbes marronniers en courant !... - Salut mon cadet! Deux mains solides m'empoignent, une grosse moustache me chatouille et me voilà redescendu sur terre. - Bonjour, mon oncle! - Tiens salut Aristide! Alors quoi de neuf! - Bonjour Théo et toi,... repos? - Non, non, je file faire une course pour « La Louise» - sa femme - la sœur de mon père. Merveilleux oncle Théo, « la pâte des hommes », toujours le sourire, serviable comme il n'est plus permis et lui aussi mécanicien « de rapides ». Et de trois, reste le quatrième: mon oncle Henri, de « l'autre côté de la famille» un peu tenu à l'écart, pensez, il n'est pas un tractionnaire, il répare des wagons!... Lui aussi, comme les autres - sauf mon père - arbore la casquette à visière noire. Comme mon grand-père, il prend un grand soin de ses cheveux, une raie impeccable... sans rature. Le décor est planté, les acteurs sont à leur place, quant à moi, tout doucement, je me fonds dans le moule, je converge vers le rail. De retour de la capitale - une visite à l'autre sœur de mon père - avec mes parents je regagne notre paisible province. Ma sœur n'est pas du voyage, probablement trop jeune! Dans le vieux wagon de bois sans confort, il fait chaud, par la vitre à demi baissée entre un âcre goût de charbon, les fils téléphoniques montent et descendent au gré du terrain. Soudain, un violent coup de frein nous fait nous cramponner, mon père se penche à la portière:

- Pas

possible!

un train est déraillé.

Dans mon imagination d'enfant, un déraillement ne peut être qu'une catastrophe, des morts, des blessés, des 14

amoncellements de ferrailles tordues, j'ai dû voir quelque part un de ces dessins qui couvraient la première page du Petit Journal. J'en tremble d'effroi. L'accident, causé par la dilatation des rails sous l'effet de la chaleur, s'est produit il y a peu de temps, on roule au pas. Au moment de croiser la locomotive accidentée, je recule saisi par les bouffées brûlantes, les crépitements d'huile, les chuintements de vapeur. Elle gît sur le côté, inerte, à demi renversée avec derrière, des wagons entassés et enchevêtrés. - Tiens, c'est la « Pacific» à..., le nom m'échappe. La « Pacific» à... Il faut croire que c'est son bien propre, sa chose comme doit être à lui également « son» chauffeur ! - Mais si, tu le connais, c'est le chauffeur à X. Dans le monde des roulants de l'époque de la vapeur, le repère infaillible, c'est le fameux trio uni pour le meilleur et pour le pire: la locomotive, le chauffeur et, le seul maître après Dieu, le mécanicien. Dernièrement, appelé pour un document, au commissariat de police, je suis reçu par un brigadier plus très jeune qui me tend la main et sourit : - Vous êtes bien Monsieur Habert ? - Oui, vous me connaissez? - Il Y a bien longtemps que je vous connais, je suis entré comme apprenti au dépôt de Chaumont, il y a de cela une trentaine d'années! - Ah oui! - Je ne sais pas pourquoi mais je me rappelle très bien lorsque vous étiez avec votre « 241 ». « Ma 241 ! »... « Ma Mountain »..., la mienne, celle des autres, toutes pareilles et toutes différentes. - Roger, vas me chercher « Le Petit Parisien» à la gare. Tiens voilà cinq sous, ne les perd pas! Cinq sous, vingt cinq centimes, la plus grosse des pièces en nickel, celle que je reçois quelquefois l'été pour aller acheter une glace chez « Alonso» ou chez son concurrent « D'All Asta », tous deux en triporteurs surmontés, pour protéger le bac à glaces, d'une sorte de dais multicolore. 15

Pourquoi à la gare, pourquoi pas ailleurs? Certainement parce qu'elle est le symbole, le point de ralliement des cheminots. Il en existe des marchands de journaux en ville beaucoup plus près, mais la gare c'est la gare et j'aime bien. J'aime d'autant mieux que la vieille fille, la vendeuse de cartes postales, cigarettes, tabac et journaux m'a confié une importante mission que je renouvellerai chaque jeudi durant des mois: aller chercher sur le quai, sous l'œil vigilant du poinçonneur de billets - casquette Est avec des fleurs autour -, le paquet de presse que me remet, de la main à la main, le chef de train. Au bout du quai, près de « L'entretien» où l'oncle Henri répare les wagons, j'attends le train de Paris. A cet instant du récit, je m'interroge. Pourquoi cette image plutôt qu'une autre ?.. Pourquoi cette sensation de froid qui me picote les narines et me rougit les cuisses entre les genoux et le bas de la culotte courte de mon enfance? Pourquoi cette « Pacific» qui arrive, les tôles pare-fumées blanchies par le givre et ces énormes glaçons d'une étrange couleur, alchimie extraordinaire de l'huile et de l'eau qui courent le long de sa chaudière? Pourquoi cette vision reste-t-elle gravée dans ma mémoire avec ses chuintements et ses grincements de frein ?.. Pourquoi enfin, plus de soixante années après ces jeudis, cette image sur mon petit écran personnel du temps écoulé? Peut-être parce que je connais le mécanicien, un presque voisin de mes grands-parents. Avec sa grosse veste de cuir par-dessus ses habits de travail et son serre-tête en cuir semblable à celui des aviateurs de l'époque n'incarne-t-il pas à mes yeux, un chevalier qui arrive d'un autre monde et ce chevalier me connaît, mieux, il me fait un petit signe de la main. - Tiens, le petit-fils du père Aristide - son ancien. Tout fier de cette marque de sympathie, de cette connivence, je me tiens face à la porte roulante du fourgon: - Tiens mon gros... Dans notre petit coin de Haute-Marne « mon gros» n'a rien de péjoratif, un peu comme « mon cadet », pas comme « mon 16

petit », jugé trop dégradant, surtout lorsque l'intéressé fait grand pour son âge! J'apporte le paquet à la « Vieille fille» qui, d'un coup de ciseau, coupe la ficelle et me tend un journal qui sent encore l'encre.

- Le Petit Parisien, ça fait cinq sous.

fini, je longe le Buffet, m'engage sur le passage qui surplombe « L'entretien» et jette un dernier coup d'œil du haut du « pont des flâneurs» sur mon univers ferroviaire que je retrouverai dans une semaine. Un moment, j'arrête d'écrire, je veux me délasser l'esprit, me laisser aller, ne plus chercher dans le passé; j'écoute et je regarde. Demain vingt et un décembre, le dernier puits de mine en activité fermera ses portes définitivement; l'ère du charbon est terminée. J'ai beau savoir que cela devait arriver, que c'était irréversible, l'information m'émeut. Mineurs de fond, métallurgistes des fonderies et des aciéries, cheminots, les plus anciens, ceux de la vieille vapeur, avec vos « gueules noires », vos bleus maculés de cambouis ou de charbon, vous êtes et restez pour moi l'image du travail, de la sueur et de la modestie. Sans vous, sans industrie, sans transport, rien n'aurait pu se faire et pourtant c'est fini. Nostalgie du passé? Habité par un quelconque ouvriérisme? Non pas, simplement un petit rappel pour dire qu'en cette fin de siècle on a trop rapidement fait table rase de cette époque charnière, celle qui a tout fait basculer, avancer les techniques et fait prendre conscience, même aux plus humbles, qu'ils étaient des êtres humains à part entière et qu'eux aussi pouvaient avoir droit à la parole. Mais tout compte fait, je préfère m'arrêter, il y aurait trop à dire. Le temps passe, j'ai réintégré pour de bon le foyer familial, sauf pour le repas de midi où souvent j'ai table dressée chez mes grands-parents. Chaumont! Une petite ville, moins de quinze mille habitants à l'époque et parmi ceux-ci beaucoup de cheminots, 17

- C'est

'

d'enfants de cheminots. Sur une photo de classe qui remonte au début des années trente, je mets des noms sur des têtes, trois seront cheminots: mécaniciens de route. Parmi eux, un dont le père, lui aussi mécanicien de route, regagnera Belfort peu de temps après. Quinze années plus tard, nous nous retrouverons, lui de la cité du Lion, moi de la cité du Viaduc. Un petit salut en passant, c'est fini. La vie nous a séparés, seul le rail nous réunit encore au gré des tribulations de nos services respectifs. Dix-sept heures quarante-cinq! L'étude est finie. L'étude: le moment idéal pour faire les devoirs et apprendre les leçons du lendemain; c'est encore l'école, mais l'atmosphère y est plus détendue; on n'entend pas toujours voler une mouche! Nous sommes en hiver, il fait nuit et à l'époque les rues et les boulevards sont chichement éclairés: lumières falotes quand il y en a, mais certainement les réverbères à gaz ne sont pas assez nombreux. En écrivant ces lignes, un vieil air me vient à la tête: « Il allumait les réverbères»... J'entends le refrain de cette chanson mélancolique, je le vois claudiquant légèrement, peut-être un souvenir de la « der des der », qui nous menace en riant de son instrument de travail: un long manche de bois avec à son extrémité un lumignon ou un éteignoir, selon le moment de la journée. Lumière ou pas, la bande de garnements s'égaie en débouchant sur le trottoir du boulevard Voltaire: le nom de mon école. L'été, des équipes se forment pour se livrer à des parties de billes sous les grands tilleuls, certaines jusqu'à des heures où l'accueil familial risque de se révéler cuisant. Mais ce soir une petite bise aigre souffle, venant du côté de l'école normale; sûr que demain il y aura de la neige! Enveloppés dans nos pèlerines de drap noir, le béret, noir également, enfoncé sur les oreilles, les groupes se bousculent et se dispersent. Ceux du « Champ de Mars» filent vers la gauche, ceux de la ville s'enfoncent dans la sombre rue Juvet ou l'étroite 18

ruelle Lardière, lieux on ne peut plus propices pour régler « ses comptes ». D'autres encore dont je fais partie: ceux de la « carrière Roullot » ou de la caserne d'artillerie se dirigent en courant vers le pont qui enjambe la voie ferrée: « le pont de la route de Langres ». Certains soirs, lorsque l'instituteur de « service» nous libère en retard, nous ratons le spectacle, mais le plus souvent, nous arrivons avant que ne se lève le rideau. Penchés sur le parapet, un bruit caractéristique nous informe - les trois coups en quelque sorte - que le spectacle va commencer. La cocarde carrée blanche et rouge pivote d'un quart de tour, s'efface, un feu vert remplace deux yeux rouges. - Il est annoncé! - déclare l'un d'entre nou. Sûr que son père doit être aiguilleur! ... «Il », c'est un rapide sans arrêt à Chaumont assuré par des « chaumontais », étape Belfort-Troyes. Parmi la petite équipe qui attend, le fils d'un de ces « chaumontais » donne des précisions... en spécialiste. Comble de fierté lorsqu'il annonce à la cantonade: ce soir, c'est papa, vous allez voir !... En réalité nous ne verrons rien de plus qu'à l'ordinaire si ce n'est: deux feux jaunâtres débouchant de dessous l'autre pont: celui de Clamart, et des gerbes d'escarbilles incandescentes fusant de la cheminée de la « Pacific» ou de la « Mountain ». Instinctivement, tout le monde a reculé, la fumée nous enveloppe, le bruit nous assourdit, des lumières passent très vite dans le claquement caractéristique des bogies et... c'est fini! A peine avons-nous le temps de nous retourner vers la gare traversée à toute vitesse, juste pour voir disparaître les feux rouges du fourgon; le 40-34 est passé! Chacun repart, satisfait, heureux; nous avons eu notre feuilleton quotidien, toujours le même et jamais pareil, en grandeur nature, fumées et bruitages garantis authentiques. Les années passent. Pressenti aux Bourses Nationales, j'échoue ainsi que deux autres camarades. L'un devenu dentiste me rappellera entre l'anesthésie et l'extraction d'une molaire peut-être pour créer une diversion - notre échec collectif. 19

Philosophe, l'instituteur, réputé pour sa sévérité, ne nous reprochera rien: certainement qu'il n'y avait pas d'argent pour vous! Telle fut sa conclusion. Heureusement le « certif» nous console et nous ouvre les portes du Cours Supérieur. Supérieur! le mot n'est pas présomptueux, un seul handicap de taille: l'absence de langues étrangères. Pour moi, c'est le «grand plus» qui me permet de découvrir l'Egypte et ses pharaons, l'Assyrie et le cruel Assurbanipal, Nabuchodonosor et Babylone, toutes ces civilisations antiques, éternel creuset de conflits dans des paysages fabuleux. Au « Cours Sup» j'apprends l'algèbre, me lance dans des règles de trois incroyables, capital et intérêt réunis où seul un raisonnement logique permet de s'en sortir victorieux et sans calculette, fait du sodium, affine mon instruction civique et chante « l'Hymne à la Joie» de la neuvième symphonie de Ludwig Van Beethoven. Merveilleuse école Voltaire; j'en conserve un souvenir toujours ému, là où l'orthographe ne se concevait que sans faute, là où le respect et la discipline n'étaient pas pour autant ringards, où j'appris à connaître la vie et à aimer les autres sans distinction de race ni de couleur. L'un de nos deux instituteurs, qui actuellement auraient rang de « super-profs» tant leurs connaissances étaient grandes et variées, avait subi l'amputation de tout ou partie d'un membre inférieur. Il en souffrait, souvent même s'absentait quelques jours, avant de revenir nous enseigner mathématiques, sciences et chants, en nous accompagnant de son violoncelle. A l'école, tout comme à la maison, je vécus le drame de ces rescapés, ces morts en sursis qui au fil des années allaient pour beaucoup d'entre eux grossir les rangs de ces « décédés par suites de guerre ». C'est dans cette période qui précéda et suivi mon certificat d'études que l'état de santé de mon père commença à décliner inexorablement: toux, étouffements, crachements ne s'interrompaient que lorsqu'il faisait chaud et sec.

20

Que de soirées passées en silence, guettant son pauvre visage en sueur, les yeux exorbités à la recherche d'un souffle d'air, d'un souffle de vie. Ma mère, ma sœur et mon jeune frère sentions arriver la crise; après c'était la détente, on pouvait rire jusqu'à la prochaine attaque du mal! Entré au chemin de fer en 1920, lui aussi aurait bien voulu suivre les traces de son beau-père, accéder au service de route. Pour en avoir connu les aléas et les servitudes, ma mère s'y opposa. - Tu vois Yvonne, si j'avais « roulé» peut-être que le grand air m'aurait fait du bien! Peut-être, peut-être pas, la vie est ainsi faite. Ajusteur il connut bien avant moi la dure expérience du «service courant », de jour, de nuit, exposé au froid, aux courants d'air, à la chaleur des chaudières et du soleil à réparer les locomotives arrivées entre deux trains. Plus tard, en raison de son état de santé, il demanda à être muté dans une équipe d'ajustage à l'atelier. C'est là que je le retrouverai, les jours d'hiver, quand il n'eut plus la force d'affronter le mauvais temps, plus même celle de marcher pour sortir du travail et pédaler pour lancer le moteur de la petite pétrolette qui le ramenait à la maison, en haut de la « route de Langres ». Mon père emmenait donc sa gamelle et prenait son repas sur le tas, à son établi comme d'autres venus de l'extérieur, quelquefois à des dizaines de kilomètres... et à bicyclette. Apprenti, je me souviens que l'un d'entre nous en parcourait trente chaque matin sauf lorsque le temps était par trop mauvais. - Roger, demain tu passeras chez les filles Julien et tu m'amèneras l'Auto. L'Auto !, le journal jaune, l'Equipe actuellement, était la seule lecture de mon père avec son mensuel syndical. Le reste, il en avait par-dessus la tête, il avait certes ses idées, restait fidèle à son idéal, mais, ancien bon sportif, préférait se réfugier dans le rêve et le souvenir.

21

Onze heures! C'est la sortie de l'école, vite je traverse la ville, passe au Tabac Journaux des filles Julien, remonte la rue du théâtre et débouche sur... « le pont des flâneurs ». Quelques années avant, j'y passais avec le Petit Parisien. C'est avec l'Auto que je le traverse en en parcourant les grands titres: autre temps, autre journal! «Les écureuils Brocardo-Guimbretière en tête des six jours », « Di-Lorto héros de France-Italie », tout en courant, je m'informe, en prenant bien soin de remettre les pages en bon ordre. Par la rue des Rotondes, disparue par suite des bombardements américains, j'arrive à proximité du dépôt des locomotives. Avant de descendre le « gripelot », une rampe d'accès qui mène au niveau des rails, j'en capte les odeurs: un mélange d'huile chaude, de charbon, de fumée, d'acier. J'entre dans le royaume de la vapeur. Parfois une locomotive manœuvre, me barrant le passage. Heureux, je l'attends et je vois doucement tout ce mouvement de bielles, de roues énormes, de chuintements de vapeur, de
sourds battements de la pompe à air

- le fameux

« petit cheval»

de mon grand-père - passer lentement, me dominant de toute sa masse et s'éloigner dans le nuage de vapeur de ses purgeurs de cylindre ouverts. Précautionneusement, je m'engage sur le passage en bois à travers les rails, contourne le parc à essieux droits, coudés, contre-coudés, des petites roues, des grandes, des très grandes qui attendent une future utilisation, de futures grandes courses de jour, de nuit, au gré de leur seigneur et maître: le mécanicien que fut mon grand-père, le mécanicien qu'un jour je deviendrai. En vieil et futur habitué des lieux, je rentre par une petite porte de l'atelier d'ajustage et me dirige vers mon père assis sur un tabouret, sa gamelle chaude posée sur un journal devant lui. A cinquante-cinq ans de distance, là encore je m'y retrouve, je me vois contourner des pièces: des pistons, des distributeurs, des outils abandonnés pour un temps, je ne suis qu'un enfant mais tout s'est inscrit dans ma mémoire!

22

D'emblée, je sais quelle attitude prendre, je lis darts son regard, dans son visage émacié si ça va. - Pose le là - me dit-il dans un souffle, puis il se lève, s'appuie des deux mains sur l'établi et recherche désespérément sa respiration. Sournoisement, inéluctablement, l'ypérite continue son œuvre de mort. Enfin il se redresse, esquisse un sourire qui semble vouloir me dire: Eh bien! tu vois, encore une alerte de passée... Quelquefois l'ambiance est meilleure, des compagnons de travail sont là, discutent, l'entourent de leur affection. Jusqu'au bout, il aura eu de merveilleux camarades: la plupart d'anciens frères d'armes et de misère. Alors, j'en profite pour m'éclipser furtivement vers l'atelier de réparation des locomotives où gisent sans roue, reposant sur des longrines ou d'imposantes traverses de bois, deux ou trois « Pacific ». Autour de chacune d'entre elles, des échafaudages, des caisses à outils, des tuyaux d'air comprimé, des fils électriques alors que, de l'intérieur de la chaudière, du foyer ou de la « boite à fumée », crépitent les marteaux pneumatiques ou ronronnent les perceuses; les équipes en service décalé travaillent. Mon inspection terminée, je quitte les lieux, avale en courant «le gripelot », délaisse à ma gauche « le pont des flâneurs» pour filer vers « la route de Langres ». Ainsi, ensemble l'aurons-nous traversé souvent ce fameux pont, je le traverse encore! Mais il ne m'intéresse plus, comme il n'intéresse plus personne. Avec la disparition de la vapeur, les suppressions de trafic, le profond bouleversement du monde ferroviaire, « le pont des flâneurs» a perdu ses amis, le chemin de fer de son charme et certainement son âme. Lorsqu'enfant, accoudé à la rambarde, je regardais évoluer les locomotives, celle qui arrivait et l'autre, la remplaçante qui attendait sous mes yeux, brillante, d'où montaient des odeurs de charbon, d'huile et de vapeur, j'étais loin de penser que plus tard j'attirerai les regards. J'étais à des lieues de me douter que l'enfant en galoches, pèlerine et béret noir serait cet homme en 23

tenue de travail que j'apercevais avec un rien d'envie et de respect. Devenu mécanicien, lorsque je démarrais avec un express de l'après-midi pour Bâle, Mulhouse ou Dijon en voyant tous ces badauds, c'était tout mon passé que je revivais. Parmi eux, des enfants et des anonymes, mais surtout des retraités qui subitement détournaient la tête par peur d'être pris en flagrant délit de nostalgie. Ils feignaient l'indifférence! Quelquefois, des nouveaux d'entre eux, encore mal remis de leur « veuvage », venaient voir si « elle » était aussi belle qu'avant, si rien ne clochait, si « le jeune» était digne de leur ancienne compagne! Et cela dura jusqu'à la fin de la grande vapeur, celle des miens, celle que je mènerai inexorablement à sa perte. J'ai treize ans, ma mère me prend à part : - Qu'est-ce que tu veux faire plus tard? La question me surprend, me tombe dessus, abrupte. Qu'est-ce que je veux faire? Je ne sais pas, je n'y ai pas encore pensé. Bien sûr j'adore les trains, les locomotives, j'ai déjà un pied dans le monde du rail, mais pas de certitude. Pour l'instant, je travaille bien à l'école, mon grand-père voit en moi un instituteur, pourquoi pas, un directeur d'école comme un de ces lointains cousins que je connais bien et que je salue avec respect, d'autant plus qu'il n'est autre que mon directeur: celui de l'école Voltaire. Et puis, peu à peu, au fil des mois, je crois comprendre « que les études, ça doit coûter cher », que la santé de mon père se dégrade peu à peu et qu'après tout rentrer à la Compagnie comme apprenti, c'est l'avenir assuré et pour peu que je le veuille et le puisse, pourquoi pas devenir à mon tour mécanicien de locomotive. Sans m'en rendre bien compte, mon chemin se trace, se creuse, un chemin qu'un moment je remettrai en question pour finalement retomber dans le sillon. Ainsi c'est décidé, je passe le concours d'entrée au centre d'apprentissage du Dépôt de Chaumont-Compagnie de l'Est. 24

Pour y accéder, l'âge minimum requis est de quatorze ans révolus; je les aurai le 2 Mai 1937, l'année de l'exposition universelle de Paris. L'année de l'exposition universelle, la dernière où nous sommes encore tous réunis, l'année où je quitte le monde scolaire pour celui du travail. L'enseignement dispensé y sera très bon, la discipline de fer: tous les anciens le reconnaîtront, mais ce sera surtout, pour l'adolescent que je suis, une impression étrange faite tout à la fois de frustration et d'inquiétude. En dépit de ce qui ressemble par certains côtés encore à l'école, de la pratique du sport où je découvrirai le plaisir de me confronter à d'autres, il me reste et il me restera toujours une image: celle où je suis déjà en tenue de travail, veste et pantalon noirs, le chef couvert de la calotte de toile obligatoire. J'ai quatorze ans. Tout commence donc par un beau dimanche de juin, je me retrouve parmi soixante-dix candidats sur les bancs de l'école Arago pour passer le concours d'entrée: quatorze places de prévues, une chance sur cinq! Très tôt dans l'après-midi je rends ma dernière copie, c'est fini, je regagne la maison de mes parents. - Alors, est-ce que tu as su ? Est-ce que c'était difficile? Les questions fusent, j'y fais front par un oui évasif. - Avec toi on ne peut rien savoir! se lamente ma mère. Mon père, lui, ne dit rien, un silence qu'il s'impose pour ne pas avoir à s'énerver, à s'essouffler inutilement. Deux semaines se passent, les vacances approchent, la table est mise lorsque j'entends la pétrolette paternelle virer autour du rond-point. Il me voit et sourit l'air heureux. - C'est bien « grand », tu es le deuxième. Et se tournant vers ma mère: - Tu vois Yvonne, il a bien travaillé notre « grand ». Certes, je suis heureux, mais n'étant pas d'une nature expansive, je ne sais quelle attitude prendre devant leur joie comme s'ils se sentaient délivrés d'un lourd fardeau. L'aprèsmidi, je rends visite à mes grands-parents, nouvelle joie et 25

nouvelle petite larme au coin de l'œil de mon grand-père, son « bâton de vieillesse» ne le déçoit pas! Reste la dernière épreuve, la plus dure, impitoyable: la visite médicale. Il faudra remonter à la vingt-deux ou vingt-troisième place pour compléter notre promotion de quatorze. A partir de là, je suis déjà cheminot, je rentre dans la corporation, enfin j'y rentrerai dans deux mois, le temps de profiter de mes dernières vacances scolaires et d'aller visiter l'Exposition Universelle. Dernièrement, de passage à Mulhouse, je me rends une fois de plus au Musée des Chemins de Fer pour me retrouver au milieu de ses vieux monstres d'acier, notamment devant la « Baltic» de la Compagnie du Nord qui offre son anatomie complexe aux yeux des visiteurs. Plus de cinquante ans après l'avoir vue pour la première fois, elle est toujours l'objet de curiosités d'innombrables touristes amoureux ou nostalgiques. Septembre tire à sa fin, le grand jour approche, celui où je vais devoir me lever plus tôt, m'affranchir de mes habitudes de scolaire pour en prendre d'autres, saluer la calotte à la main l'instructeur d'atelier, un vieil ajusteur que nous appelons entre nous de son prénom, un prénom qui nous fait bien rire: Alphonse. Sur mon bel « Alcyon» bleu métallisé doté pour la circonstance d'un éclairage à dynamo, je descends la route de Langres, les vêtements de travail roulés sous le bras: nous sommes le lundi 4 octobre 1937. Arrivés devant le monument aux morts, je prends à gauche direction la gare et le dépôt, tournant le dos franchement, irrémédiablement à l'école Voltaire et à l'école Normale un instant entrevue. Je pédale, je converge vers mon avenir. Avant de partir, mon père m'explique par où passer pour gagner « l'atelier des arpètes ». - En bas du «Gripelot », tu continueras tout droit, fais attention aux machines - les locomotives -, après tu tourneras à gauche, c'est là.

26

C'est là ! J'arrive, je suis arrivé. Je ne contourne pas lé parc à roues l'Auto à la main, je ne viens pas rendre visite aux « Pacific» amputées, je me rends sur mon lieu de travail. Près de l'atelier d'ajustage, un bâtiment en fibrociment dans lequel j'aperçois des rangées d'étaux astiqués, briqués à la toile émeri (notre future corvée de fin de semaine), un groupe est là qui attend: les futurs apprentis et leurs pères. Le mien m'aperçoit, me fait signe, je m'incorpore. Des apprentis entrent - nos anciens - les «deuxième année» qui nous dévisagent, s'esclaffent, se moquent: eux ils savent déjà... depuis un an, à chacun son tour. Un gros homme apparaît, l'air important, les mollets bien pris dans des jambières de cuir des « leggings» rutilantes - le nez chaussé de lunettes d'écailles: notre professeur et chef de centre. L'appel terminé, nos pères - tous des cheminots s'éloignent, regagnent leur travail alors que nous suivons bien sagement le maître des lieux. Après avoir traversé deux voies, contourné une vieille locomotive rouillée, nous arrivons devant un long bâtiment de bois percé de rares châssis: notre salle de cours et notre vestiaire. Le cadre n'y est pas des plus engageant, partout du noir. Le bâtiment, d'immenses tas de briquettes aux angles badigeonnés de blanc, le ciel où montent des volutes de fumée: une atmosphère d'automne où le jour a du mal à se frayer son chemin. Dans le vestiaire, deux longues enfilades d'armoires séparées par un long bac surmonté d'une rangée de robinets d'eau froide seulement. Je trouve la mienne sans chercher, tout a été prévu, ordonnancé. Pour la première fois de ma jeune vie, j'enfile mon pantalon de travail en toile, noire elle aussi, craquante et rêche, ferme ma veste aux boutons très gros, presque trop gros pour des boutonnières trop neuves et des doigts trop tendres; ils en verront d'autres. - Alphonse, voilà tes nouveaux de première année! Relevant ses lunettes, Alphonse nous regarde, nous jauge et nous assigne à chacun un des étaux disposés par rang de taille

-

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.