Construction identitaire et espace

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La question identitaire se situe au coeur des interrogations sur les sociétés contemporaines. Quel rôle l'espace joue-t-il dans l'articulation des processus identitaires et à quels échelons territoriaux ? Comment les mutations du monde contemporain influent-elles sur le rapport identité/espace ? Quel est le rôle des représentations dans ce processus ? Quels rôles tiennent la référence au passé et la mémoire des lieux dans la construction historique ? Quels sont les enjeux de la production identitaire dans le contexte d'une mise en concurrence identitaire ?
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782336278353
Nombre de pages : 204
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CONSTRUCTION

IDENTITAIRE

ET ESPACE

Revision du texte et mise en page: Colette FONTANEL, Ingénieur de recherche au CNRS UMR Espace, nature et culture Photo de couverture: Laurent VERMEERSCH, peintre Melting Pot, Peinture acrylique sur toile, lOOcmx lOOcm @ Laurent Vermeersch (collection privée) http://cf.geocities.com/laurenCvermeersch/Galerie.htm laurenC vermeersch@yahoo.fr Cartographie: Florence BONNAUD Cartographe, Université Paris IV-Sorbonne

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusi on.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09835-0 EAN : 9782296098350

Sous la direction de

Pernette GRAND JEAN

CONSTRUCTION IDENTITAIRE ET ESPACE

L'Harmattan

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire Espaces, nature et culture Fondateur :Paul CLAVAL Directeur: Yann RICHARD Directeur adjoint: Colette FONTANEL Comité de rédaction: Jean-Louis CHALEARD,Catherine FOURNET.GUERlN, Isabelle LEFORT, François TAGLlONI
Série "Fondements de la géographie culturelle" Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994,266 p. Paul Claval, Singaravélou (diL), Ethnogéographies, 1995,370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996,246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996,236 p. Robert Dulau, Jean-Robert Pitte, (diL), Géographie des odeurs, 1998,231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 1998,221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quinty-Bourgeois (dir.), Les territoires de l'identité (Le territoire, frontière, t. I), 1999,317 p.; La nation et le territoire, (Le territoire,lien ou frontière, t. 2),1999,266 p. Pernette Grandjean (dir.), Construction identitaire et espace, 2009, 202 p. Série "Histoire et épistémologie de la géographie" Paul Claval, André-Louis Sanguin (diL), La Géographie française à l'époque classique (1918-1968 J, 1996, 345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997,284 p. Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997,220 p. Vincent Berdoulay, Paul Claval, Aux débuts de l'urbanisme français, 2001, 256 p. Jean-René Trochet, Philippe Boulanger, Où en est la géographie historique ?, 2004, 346 p. Thierry Sanjuan (dir.), Carnets de terrain. Pratique géographique et aires culturelles, 2008, 243 p. Série "Culture et politique" André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993,369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995,318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les États africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997,230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (diL), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une ile. Une géopolitique des insularités, 1997,390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998,271 p. Jérôme Monnet (dir.), Ville et pouvoir en Amérique: les/ormes de l'autorité, 1999, 190 p. André-Louis Sanguin (diL), Mare Nostrum, dynamiques et mutations géopolitiques de la Méditerranée, 2000,320 p. Yann Richard, André-Louis Sanguin (diL), L'Europe de l'Est quinze ans après la chute du mur. Des États baltes à l'exYougoslavie, 2004, 330 p. Hélène Velasco-Graciet, Christian Bouquet (dir.), Tropisme des frontières. Approche pluridisciplinaire. t. 1, 2006, 290 p. ; Regards géopolitiques sur les frontières, t. 2, 2006, 231 p. François Taglioni, Jean-Marie Théodat (dir.), Coopération et intégratwn. Perspectives panaméricaines, 2008, 275 p. Série "Etudes culturelles et régionales" Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996,254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la rivière des Perles, 1997,313 p. Laurent Vermeersch, La ville américaine et ses paysages portuaires, 1998, 206 p. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1999,300 p. Myriam Houssay-Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Le Cap, ville Sud-Africaine, 1999,276 p. Federico Ferm'indez Christlieb, Mexico. ville néoclassique. Les espaces et les idées de l'aménagement urbain (17831911), 2002, 249 p. Yann Richard, La Biélorussie. Une géographie historique, 2002, 310 p. Jacques-Guy Petit, André-Louis Sanguin, Les fleuves de la France atlantique. Identités, espaces, représentations, mémoires, 2003, 221 p. Hors série: Jean-Robert 1999,758 p. Pitte, André-Louis Sanguin (dir.), Géographie et liberté. Mélanges en hommage à Paul Claval,

lien ou

SOMMAIRE

Introduction par Pernette GRAND JEAN 1. Le rapport identité/espace. Éléments conceptuels et épistémologiques, par Guy DI MÉO Pour une définition sociale de l'espace, par Bernard MICRON et Michel KOEBEL L'espace du contrat, par Denis RET AILLE Vers l'hypothèse d'une identité de déplacement: congruence entre espace social, cognitif et géographique, par Thierry RAMADIER, P. LANNOY, S. DEPEAU, S. CARPENTIER et C. ENAUX L'identité d'artiste: par Sophie LECOQ une identité sans ancrage ?,

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19 39 61

2. 3.
4.

75 95

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6.

À la croisée de l'espace et de l'identité: par Nicolas ROBETTE

les espaces hérités, 107

7.

L'affirmation d'une identité personnelle dans un espace public. Le cas des sépultures cinéraires d'un cimetière communal, par Catherine ARMANET Dimension spatiale de la construction identitaire : patrimonialisation, appropriation et marquage de l'espace, par Vincent VESCRAMBRE Rhétorique du paysage et identités territoriales, par Caio Augusto AMORIM MACIEL.. L'identité et l'espace: de l'instrumentalisation l'alternative au choc des civilisations, par Yves GUERMOND Identité régionale versus identité ethnique, par Elena FILIPPOV A politique à

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8.

137 153

9.
10.

177 185 201

11.

Liste des auteurs

INTRODUCTION par Pernette Grandjean

Ce livre traite de l'identité, un de plus dira-t-on dans une ,foisonnante production sur ce thème. En effet, si l'identité est une notion en discussion depuis les premiers philosophes, le nombre d'ouvrages qui en font le cœur de leur sujet, ou s'appuient sur ce concept, a explosé depuis une dizaine d'années, dans des champs disciplinaires extrêmement variés. La question identitaire se situe en effet au cœur des interrogations sur les sociétés contemporaines et n'appartient pas à un champ de recherche particulier, transdisciplinarité qui n'aide pas à la clarification terminologique, ni à l'homogénéité des méthodes et des approches. Notion multiforme, l'identité est utilisée "dans des circonstances aussi différentes que l'analyse de l'élaboration de la personnalité de l'enfant ou l'attitude de défense de populations lors de conflits guerriers" (Ruano-Borbalan, 2004, p. 1). Le terme même d'identité se voit attribuer des qualificatifs variés qui ne font que brouiller sa définition. Identité individuelle, collective, régionale, nationale, identité en crise, identité perdue... Rien d'étonnant alors que beaucoup dénoncent son emploi galvaudé et lui reprochent son manque de clarté conceptuelle. Certains rêvent même de faire l'économie de ce "concept flou [...] qu'une permanente utilisation idéologique et politique rend dangereux" (Bourdin, 1996, p.54). Selon Rogers Brubaker, l'identité, trop tiraillée entre significations fortes et faibles, connotations essentialistes et qualifications constructivistes, est un concept sans réelle utilité pour l'analyse sociale, car il "supporte une charge théorique polyvalente, voire contradictoire" (Brubaker, 2001, p. 72). Il esquisse alors une liste de termes analytiques alternatifs dont certains seront utilisés par les auteurs de cet ouvrage. Pourtant, la notion d'identité semble bien difficile à contourner du fait "des relations qu'elle permet d'établir entre des phénomènes très variés façons de dire, façons de faire, systèmes de représentations - auxquels elle participe et dont la cohérence n'est pas donnée de front" (Raphael, 1996, p. 80). Cette appréciation rejoint celle de tous ceux chez qui la notion d'identité déclenche une "excitation intellectuelle" (Kaufman, 2004, p. 10) et

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qui ont participé à l'entreprise stimulante de réflexion qu'elle suscite pour en spécifier les limites, en retracer l'histoire, confronter les regards de différentes disciplines. Certains, comme le sociologue Jean-Claude Kaufmann, dépassent l'effort déjà considérable de "tisser un fil d'Ariane explicatif de ce concept" (id., p. 11) pour s'engager dans une réflexion théorique, pour décrypter "les coulisses identitaires de l'individu moderne" (id. p. 196). La production scientifique sur l'identité est donc impressionnante et il est difficile d'en faire une lecture exhaustive. Pourtant, il semble bien, à consulter les ouvrages récents qui font le point sur la question, que l'entrée spécifique dans ce thème par la relation identité/espace n'a pas fait l'objet d'attention particulière, même si le rôle de l'espace apparaît de façon implicite dans de nombreux écrits. C'est cette entrée singulière et peu fréquente dans le thème que le colloque de Reims, dont ce livre est issu, a
mis au cœur de sa production
I

.

Les contributions rassemblées dans ce livre présentent toutes une démarche de réflexion théorique sur le lien identité/espace. Reflets de la nature même de cette question qui traverse toutes les sciences humaines et sociales, elles émanent de chercheurs de différentes disciplines: sociologie, anthropologie, démographie et géographie, largement représentée par ceux dont les travaux se positionnent dans le courant d'une géographie résolument inscrite dans les sciences sociales. Cette diversité disciplinaire a constitué l'un des enjeux du colloque dont le but était de croiser les approches sur le thème et de provoquer réflexions et débats. Relier construction identitaire et espace, c'est mettre en interface un processus complexe de formation identitaire et de processus spatiaux. Quel rôle l'espace joue-t-il dans l'articulation des processus identitaires et à quels échelons territoriaux? Comment les mutations du monde contemporain et les transformations qu'elles impliquent influent-elles sur le rapport identité/espace? Quel est le rôle des représentations dans ce processus?

1. Le col)oque international et interdisciplinaire organisé par le laboratoire AEP (Analyse et Evaluation des Professionnalisations) en collaboration avec différentes équipes de recherche de l'Université s'est tenu à Reims du 22 au 24 novembre 2006. Il a rassemblé 77 communicants et 9 conférenciers. Outre le présent ouvrage, le colloque a permis la publication de deux autres ouvrages: - Koebel, M. et Walter, E. (dir.) 2007, Résister à la disqualification des espaces et des identités. Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales. - Nemery, l-C et Thuriot, F. (dir.) 2008, Les stratégies identitaires de conservation et de valorisation du patrimoine, Paris, l'Harmattan, colI. Administration et aménagement du territoire. 8

A propos de l'identité:

quelques aspects de la définition

Avant de présenter le lien identité/espace - ou plus modestement quelques pistes de réflexion sur ce thème - revenons sur ce qui forme le "consensus mou" d'une définition du terme qu'évoque Jean-Claude Kaufmann (2004). - L'identité: le même - ou la "mêmité" selon l'expression de Paul Ricoeur - et le différent, la singularité et l'altérité, l'appartenance à un groupe mais le besoin de se sentir autonome par rapport à ce groupe, tels sont les termes de la dialectique qui rentrent dans la définition de l'identité. C'est cette ambiguïté sémantique que souligne le psychologue Edmond Marc quand il relève que:
"L'identité désigne à la fois ce qui est unique, qui se distingue des autres, mais elle qualifie également ce qui est identique, c'est-à-dire ce qui est parfaitement semblable tout en restant distinct... l'identité se construit dans un double mouvement d'assimilation et de différenciation, d'identification aux autres et de distinction par rapport à eux." (Marc, 2004, p. 34)

Ce double caractère se retrouve jusque dans des marques très concrètes, comme la façon d'affirmer l'identité des morts sur les sépultures cinéraires. Catherine Armanet montre ainsi la revendication par les familles d'une identité-singularité "marquée par une individuation des sépultures, une forte personnalisation des lieux" qui s'oppose à l'identité-similarité affirmée par les services funéraires municipaux2. - Identité individuelle et identité collective ont longtemps été envisagées comme des catégories séparées. On reconnaît aujourd'hui la dimension sociale du phénomène identitaire, déjà mise en avant dès les années 1930 par G. H. Mead: le Soi naît de l'expérience sociale, il ne peut se définir que par rapport à l'Autre. Le groupe dans lequel l'individu est inscrit fonctionne ainsi comme un "catalyseur privilégié de l'identification individuelle" (Ruano-Borbalan, 2004, p.4). De même, l'identité collective s'élabore-t-elle dans le cadre des relations multiformes (identifications, affirmations collectives et individuelles, désignations, assignations...) entre individus et groupes, interactions qui, à un moment et dans un contexte
2. Voir dans cet ouvrage "L'affinnation d'une identité personnelle dans un espace public. Le cas des sépultures cinéraires d'un cimetière communal". 9

donnés, fixent une frontière entre le Eux et le NOUS3. e processus qui rend C compte de l'identité relève du discours que la société émet sur elle-même et sur les autres, discours plus ou moins manipulés, comme le souligne Guy Di Méo, toujours "orientés vers un but, dictés par un objectif"4. Dans la même optique, Bernard Michon et Michel Koebel remarquent que "l'identité donnée à un lieu est fondée à la fois sur des propriétés objectives que redoublent les propriétés subjectives et symboliques "s. Relever ces caractéristiques les amènent à analyser les logiques de pouvoir qui entrent dans la construction identitaire des espaces - à différents niveaux de l'échelle spatiale - et les manipulations dont celle-ci est l'objet. Elena Filippova, quant à elle, compare les cadres discursifs de deux sociétés dans des contextes très différents, les sociétés russe et française, et le rôle qu'ils ont dans la façon dont les individus se définissent6. Ce va-et-vient permanent entre individuel et collectif conduit à considérer, comme le note Guy Di Méo, à quel point "la séparation conceptuelle entre identités individuelle et collective est artificielle et vaine"7. - Le phénomène identitaire est un processus historiquement marqué, qui a pris de l'ampleur avec l'individualisation caractérisant les sociétés contemporaines, du moins dans le monde occidental. Jean-Claude Kaufmann montre bien en quoi la montée des identités est à relier à la désagrégation des communautés dans lesquelles l'individu avait un rôle nettement assigné. Il évoque la "transition identitaire", ce basculement qui, depuis le début du XIX. siècle, a abouti à une redéfinition de l'identité, appréhendée comme les efforts des individus pour donner sens à leur vie (Kaufmann, 2004, p. 102). L'entrée dans "l'ère des identités" a donné à l'identité "une fonction vitale et quotidienne" (idem, p. 80), tout en rendant sa compréhension plus difficile. La complexité tient, en particulier, à l'inscription de l'individu dans des groupes d'appartenance multiples, "dans un maillage, volontaire ou non, d'allégeances et d'appartenances qui lui imposent ses comportements et lui
3. La psychologie sociale distingue souvent l'identité collective (commune à un ensemble de sujets) de l' "identité sociale", liée à l'ordre social et à la fonction sociale du groupe, fondement de l'articulation entre le groupe et le sujet (Chauchat, 1999, p. 15). 4. Voir dans cet ouvrage, Di Méo, G. «Le rapport identité/espace. Eléments conceptuels et épistémologiques". 5. Voir dans cet ouvrage, Michon, B. et Koebel, M. "Pour une définition sociale de l'espace" . 6. Voir dans cet ouvrage, Filippova, E. "Identité régionale versus identité ethnique: comment les modes de classement/nomination des groupes humains, adoptées en France et en Russie, influent sur les formes d'identité collective". 7. Voir dans cet ouvrage, Di Méo, G., op.cil. 10

fournissent un ancrage identitaire" (Ruano-Borbalan, 2004, p. 6). L'identité individuelle passe par la gestion de cette multiplicité d'appartenances, et les tensions et les contradictions qui peuvent en résulter amènent l'individu à faire des choix plus ou moins complexes, à "se bricoler" une identité (Kaufmann, 2004). Guy Di Méo parle de "hiérarchisation des appartenances" mais souligne aussi le sentiment de liberté que cette possibilité de choix confère à l'individu qui devient un "acteur compétent, doté de réflexivité et de la capacité à produire du sens,,8. La multiplicité de ces référentiels identitaires est par ailleurs à considérer, selon cet auteur, comme un élément qui contraint l'individu à "rechercher une cohérence sociale et spatiale autour de son histoire et de la construction de sa propre territorialité"9. - Parler de construction identitaire, c'est renoncer aux visions essentialistes et culturalistes - dominantes jusqu'aux années 1960 et que le sens commun est toujours prompt à réactiver - qui considèrent l'identité comme un acquis, un attribut immuable des individus et des collectivités. Il s'agit au contraire d'un processus, d'une construction dynamique, sans cesse remaniée dans le jeu changeant des interactions entre les individus et les groupes. C'est cette perspective constructiviste qui est adoptée par tous les auteurs de cet ouvrage. Certains suivent Rogers Brubaker dans sa démarche évoquée ci-dessus, qui propose l'emploi de termes alternatifs, dépourvus des connotations réifiantes de l'identité. Ainsi Vincent Veschambre, dans son analyse du rôle de la patrimonialisation dans la construction identitaire, recourt-il à la notion d'identification - qui se réfère au processus de production d'un sentiment d'identité - plutôt qu'à celle d'identité et préfère-til le terme d'appropriation de l'espace à celui de territoirelO. Cette vision s'applique tout autant aux identités individuelles qu'aux identités collectives, en permanente transformation, dont la stabilité est le plus souvent le fruit de la "manifestation et l'action de pouvoirs comme d'idéologies tenaces"u. Il n'existe aucune culture immuable, rien qui pourrait s'apparenter à un noyau dur culturel, caractérisant des peuples inscrits sur des territoires et qui donnerait à ces derniers une spécificité venue du tréfonds des temps. C'est ce que démontre avec force Anne-Marie Thiesse quand elle analyse la fabrication culturelle des nations européennes, fruit du
8. Voir dans cet ouvrage, Di Méo, op. ci!. 9. Voir dans cet ouvrage, Di Méo, op.cit. 10. Voir dans cet ouvrage Veschambre, V., "Dimension spatiale de la construction identitaire : patrimonialisation, appropriation et marquage de l'espace". Il. Voir dans cet ouvrage, Di Méo, op. cil. 11

travail de construction du patrimoine symbolique et matériel qui "donne force et forme mobilisatrice" à la nation (Thiesse, 2004, p. 284). Les cultures nationales se recomposent en permanence en s'appropriant des éléments venus de l'extérieur. Le politologue Jean-François Bayart le rappelle en insistant sur les maints exemples de sociétés dont les membres fondent leur identité sur l'échange, le métissage et le cosmopolitisme. "Plutôt qu'à une culture commune et immuable, l'interaction entre les membres d'une même société renvoie à un imaginaire social, ce que Cornélius Castoriadis appelle des significations sociales"12(Bayart, 2004, p. 324). - La construction identitaire des individus et des groupes mobilise des éléments d'ordre subjectif tout en s'inscrivant dans le réel. Elle s'appuie sur ce que le sociologue Hervé Marchal nomme, dans une perspective interactionniste, des "supports identitaires". Il en dénombre de cinq types dont celui qu'il appelle "l'engagement matériel" (Marchal, 2006, p. 79), dans une référence nette à l'espace matériel. Il est souhaitable, cependant, d'élargir la conception de ce support identitaire car la dimension de l'espace ne se réduit pas, loin s'en faut, à sa matérialité. Depuis les années 1970, la pensée géographique a considérablement évolué, s'éloignant d'une approche ne prenant en compte que l'aspect objectif des phénomènes spatiaux pour travailler sur bien d'autres champs. Les rapports sociaux, les pratiques de l'espace, les valeurs et les représentations, les aspects politiques, etc. sont des éléments dont la géographie ne peut se passer dans son analyse des faits spatiaux. Cela est le propre d'une géographie qui "regarde l'espace social et ses différentes déclinaisons, du lieu au réseau, du paysage au territoire, comme une réalité complexe, insécablement matérielle et idéelle, objet et sujet, pratiquée, produite et représentée par des êtres humains organisés en société" (Di Méo, 2005, p. 13). L'identité ne peut se construire que sur et dans l'espace, et la relation identité/espace est particulièrement riche à explorer, ce que démontrent avec brio les deux contributions introductives de cet ouvrage.

Comment décliner la relation identité/espace?

Dans une grille de lecture de la relation identité/espace, quelques entrées sont mobilisées.
12. Référence au livre de C. Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société, Seuil, 1999 [1975]. 12

Le temps (passé, présent,futur)

Le terme "construction" renvoie d'emblée à un processus qui se déroule dans le temps. La distance, caractère premier de l'espace, qui sépare l"'ici" et le "là-bas", se double d'un caractère temporel permettant de distinguer "l'avant" du "maintenant" et du "plus tard". Inscrite dans des espaces particuliers, l'histoire singulière de chacun se déroule aussi dans des conditions temporelles définies, elles-mêmes inscrites dans des mémoires sociales particulières. Espace et Temps représentent ce que Maurice Halbwachs nomme les "cadres sociaux de la mémoire", contexte matériel et social partagé par les membres d'une société donnée. On peut y ajouter le langage comme le montre Pascale Arraou dans son travail sur l'exil. L'identité de l'exilé se construit entre deux pays, dans une opposition qui s'accompagne d'une opposition temporelle et, "le plus souvent d'une opposition entre deux langues porteuses de représentations du monde différentes" (Arraou, 1999, p.70). Les éléments des cadres sociaux linguistiques, sociaux, spatiaux, temporels - constituent des repères qui jouent une fonction d'étayage dans la construction identitaire des individus:
"Nos souvenirs s'appuient sur ceux de tous les autres, et sur les grands cadres sociaux de la mémoire de la société."

(Halbwachs, 1994, p. 39)

Mais la mémoire ne retient du passé que ce qui fait sens dans la réalité présente, en l'agrémentant parfois d'éléments issus de l'imagination. Elle opère un travail de sélection, déformation, et réécriture de tous les évènements et des souvenirs attachés à un lieu. "Dans le souvenir, ce qu'on garde ce ne sont pas des lieux. C'est l'image des lieux à un moment donné" rappelle Elsa Ramos dans son analyse des entretiens menés auprès d'habitants de l'He de France d'origine provinciale (Ramos, 2006, p. 89). Le temps, c'est le passé mais c'est aussi l'avenir, la projection de soi dans des lieux, y compris le lieu de la dernière demeure.
"Se construire un passé, se définir des origines, c'est aussi élaborer un endroit d'arrivée." (Ramos, 2006, p. 28)

Et ce lieu de sépulture acquiert une importance énorme dans un processus identitaire. Catherine Armanet le démontre dans son travail13.
13. Voir dans cet ouvrage, Annanet, C., "L'affinnation d'une identité personnelle dans un espace public. Le cas des sépultures cinéraires d'un cimetière communal". 13

Les éléments spatiaux sont utilisés, manipulés, déformés avec le temps et récupérés dans un but bien souvent idéologique. Le rôle des acteurs, institutionnels ou autres, et des représentations14 qu'ils mettent en œuvre, est essentiel dans ce processus. Le cas du processus de patrimonialisation, exploré par Vincent Veschambre, illustre bien cet aspect. De leur côté, Bernard Michon et Michel Koebel, en analysant les enjeux politiques de la production identitaire dans le contexte d'une mise en concurrence des territoires, montrent à quel point l'identité peut être objet de manipulations à tous les niveaux, par ceux qui la présentent (les élus des communes, par exemple) et ceux qui se la représentent.

La question de l'ancrage/mobilité

Les formes contemporaines de l'Habiter comportent presque toujours diverses formes de mobilité et les identités se construisent presque toujours en référence à de multiples lieux. "L'unité identité/territoire n'a plus la continuité topographique qui prévalait dans le monde d'avant-hier ni la continuité topologique [...] elle est devenue labile"15. La diversité et la multiplicité de lieux dans la construction identitaire renvoie à la question de l'ancrage qui peut prendre diverses formes. L'idée de racine reliée à une provenance unique est généralement remise en cause. Chacun construit sa propre géographie comprenant une multitude de lieux dont la pratique n'est pas continue et qui forment, en lien avec d'autres lieux, un réseau de sens. Nicolas Robette parle de "l'espace de référence identitaire"16 pour évoquer les lieux qui constituent un patrimoine identitaire géographique dont se nourrit la construction identitaire. La question du rapport ancrage/mobilité se pose avec plus de force dans le monde contemporain. Le monde est devenu un monde de la mobilité généralisée17. Les moyens de communication modernes modifient le rapport à l'espace. Aussi la construction identitaire implique-t-elle une gestion des lieux qui aboutit à une construction cohérente.
14. "Les représentations construisent un univers symbolique qui pennet aux sujets de se situer, de se repérer, de penser et d'interpréter ce qu'ils vivent. Ces phénomènes complexes que sont les représentations amènent les auteurs à évoquer et analyser la marque de différentes dimensions telles que les idéologies, les systèmes de valeurs ou l'histoire des groupes." (Chauchat et Durand-Delvigne, 1999, p. 13). 15. Voir dans cet ouvrage, Ramadier, T. et alii, "Vers l'hypothèse d'une identité de déplacement: congruence entre espaces social, cognitif et géographique". 16. Voir dans cet ouvrage, Robette, N., "A la croisée de l'espace et de l'identité: les espaces hérités". 17. Voir dans cet ouvrage, RetailIé, D., "L'espace du contrat". 14

L'identité,

à quelle échelle spatiale?

L'affirmation identitaire se fait à différents niveaux de l'échelle spatiale. L'identité individuelle s'affirme au travers des objets ou à l'échelle d'un lieu. Le travail de Catherine Armanet sur les sépultures cinéraires en est un exemple significatif. Mais entre le local et le planétaire, l'identité s'affirme à de multiples échelles, de façon parfois éphémère. Les textes présentés dans ce volume explorent ces aspects dans une réflexion stimulante en présentant des concepts nouveaux. Deux contributions introduisent le thème, sorte de confrontation - et mise en regard - de deux points de vue disciplinaires. Guy Di Méo, le géographe, part de la notion d'identité pour présenter une réflexion épistémologique sur la relation identité/espace. Bernard Michon et Michel Koebel, les sociologues, en partant, eux, de la notion d'espace, se rapprochent des conceptions de Guy Di Méo quand ils mettent en avant l'interdépendance entre le matériel et l'idéel dans la relation "espace physique" et "espace social". Ils insistent toutefois sur la primauté du social sur le physique: "le "social" surdétermine le "physique" : il le précède et lui succède, il le détermine plus qu'il n'est déterminé par lui". Suit une analyse de l'identité donnée à un lieu qui "n'est pas l'agrégation de propriétés purement matérielles; elle est aussi ce que nous produisons par les représentations... " Représentations qui, ils nous en donnent maints exemples, peuvent être formulées, imposées par des personnes qui ont le pouvoir sur ces espaces. "La définition de l'identité de l'espace a donc à voir aussi avec le pouvoir". Après ces deux textes introductifs, les autres textes peuvent être regroupés en trois sections. - Un premier groupe interroge le lien identité/mobilité et inversement identité/ancrage. Il s'agit ici de revisiter la relation, longtemps affirmée comme prépondérante, entre ancrage, attachement aux lieux et construction identitaire. Dans des sociétés marquées par la mobilité, quels rôles jouent les lieux dans la construction identitaire ? Denis Retaillé dans "L'espace du contrat" part du constat que "la mobilité est un défi à l'identité" et que "les sociétés ne sont pas dans ni sur l'espace mais avec l'espace". Il expose le concept d' "espace mobile", un espace de mouvement dérivé de l'espace des nomades qu'il envisage sous l'angle du contrat. Thierry Ramadier, Pierre Lannoy, Sandrine Depeau et Samuel Carpentier, dans leur texte "Vers l'hypothèse d'une identité de déplacement: congruence entre espaces social, 15

cognitif et géographique", exposent le cheminement théorique qui leur permet de formuler le concept d' "identité de déplacement". Celui-ci est forgé en mobilisant et en articulant un ensemble d'études théoriques et expérimentales dans divers champs disciplinaires (psychologie, sociologie, géographie). Enfin, Sophie Le Coq, dans "L'identité d'artiste: une identité sans ancrage ?" s'interroge sur le lien entre identité, singularité artistique et territoire. Elle montre comment le processus de construction identitaire des artistes valorise souvent une universalité sans ancrage territorial. - Un deuxième groupe de textes peut être rassemblé autour d'une interrogation sur le temps et la référence au passé dans la construction identitaire : la mémoire des lieux. Certains traitent de la construction identitaire individuelle. Ainsi Nicolas Robette, dans son texte "À la croisée de l'espace et de l'identité: les espaces hérités" présente, à partir des résultats de l'enquête INED Biographies et entourage (2001), une analyse des mécanismes qui permettent l'articulation des différents lieux (1' "espace de référence", l' "espace fondateur" et les territoires parcourus) qui scandent le parcours de vie des individus et nourrissent la construction identitaire. Catherine Armanet, quant à elle, montre dans le texte "Affirmation d'une identité personnelle dans un espace public. Le cas de sépultures cinéraires d'un cimetière communal", comment le type de sépulture renvoie à un désir de personnalisation (identité-singularité) ou à l'expression plus nette d'une appartenance à un groupe ou du lien social ou familial qui inscrit l'individu dans une lignée (identité-similarité). Vincent Veschambre met davantage l'accent sur les processus par lesquels se construit l'identité collective en s'appuyant sur l'exemple du patrimoine. Dans son texte "Dimension spatiale de la construction identitaire: patrimonialisation, appropriation et marquage de l'espace", il montre comment s'identifier à un héritage patrimonialisé et au groupe qui y est associé, c'est s'inscrire dans un lieu valorisé et valorisant, légitimer une présence quelque part et au bout du compte spatialiser, matérialiser une identité et un statut social. C'est le concept de "paysage" qui est discuté dans le texte suivant. Caio Augusto Amorim Maciel montre comment, dans une approche de géographie culturelle, le paysage prend part du processus discursif qui met en ordre le monde que chacun de nous appréhende par ses sens et par le filtre de ses propres structures mentales. Les représentations de l'espace construites par les individus - et les identités territoriales collectives - sont mises en œuvre dans un processus rhétorique qui permet à chacun de communiquer ce qu'il perçoit des paysages. 16

- Enfin, un troisième groupe de textes aborde la question des échelles dans la construction identitaire. Yves Guermond dans son texte "L'identité et l'espace: de l'instrumentalisation politique à l'alternative au choc des civilisations" questionne le concept d' "identité spatiale", trop ambivalent et se prêtant mal à une analyse scientifique. L'identité spatiale reste dans le domaine du sentiment et de l'impression subjective. Son éventuelle traduction organisationnelle ne semble dépendre que de rapports de force politiques. L'argumentaire s'appuie sur une réflexion qui examine les différents niveaux de l'échelle spatiale, du local au mondial. Elena Filippova dans le texte "Identité territoriale versus identité ethnique" travaille le concept d' "identité collective". La manière dont les individus s'identifient à un groupe dépend des notions qui dominent le discours propre à une société à une période donnée de son existence. Elle mène une analyse comparative du discours contemporain autour des constructions identitaires à partir des données russes et françaises.
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Chapitre 1

LE RAPPORT IDENTITÉ/ESPACE Éléments conceptuels et épistémologiques par Guy Di Méo

L'identité, en tant que concept opératoire pour la recherche en sciences sociales, se situe à l'intersection active des dynamiques majeures produites par les individus et par les groupes dans leurs rapports tant sociaux que spatiaux. Elle concerne toutes les formes d'interaction qui les animent, la culture, la mémoire... Il s'agit donc d'une construction permanente et collective, largement inconsciente bien que de nature politique et idéologique (sujette à des manipulations multiples), bien qu'empreinte aussi de réflexivité, exprimée par des individus qui la formulent et la diffusent. Cette disposition à repérer le même et le différent, dans l'espace et à travers le temps, est indispensable à la reconnaissance de soi et des autres par chacun d'entre nous. Elle est également essentielle à l'établissement de la conviction de chaque individu d'appartenir à un, voire à plusieurs ensembles sociaux et territoriaux relativement cohérents. Ces univers se caractérisent par la communauté de valeurs et de traits culturels, d'objectifs et d'enjeux sociaux, fréquemment aussi par celle d'une même langue et d'une même histoire, souvent, mais pas de manière obligatoire, d'un territoire commun... L'idée est répandue qu'une identité sociale engendre des comportements assez voisins bien que nullement automatiques, réservant la possibilité d'opinions différentes, chez les personnes la partageant. L'intérêt scientifique nouveau suscité depuis deux ou trois décennies par la problématique de l'identité ou, plutôt, par celle de l'identification, c'est-à-dire des processus sociaux de production d'un tel sentiment, tient sans aucun doute à son profond renouvellement. Ce dernier est imputable à un

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passage essentiel: celui d'une conception de l'identité saisie dans une continuité temporelle inébranlable, vision quelque peu substantialiste et objectale dominant naguère, à une acception désormais plus actualiste et plus mouvante, plus dynamique. Celle-ci fait de l'identité l'œuvre contemporaine et changeante d'acteurs sociaux compétents, dotés de réflexivité et de la capacité de produire du sens dans un environnement aux références mobiles. Pour certains sociologues, comme Jean-Claude Kaufmann (2005), l'identification ne serait même que la recherche permanente du sens de sa propre vie par un individu qui trouverait dans cette quête la possibilité de se détacher de sa socialisation présente pour s'évader vers des réalités imaginaires et fugaces. Ce "tournant identitaire" date des années 1960-1970 aux États-Unis. Il a obéi à l'impulsion de deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance des minorités et surtout de leur expression, de leur manifestation parfois violente (minorité afro-américaine pour commencer) dans les villes américaines. Ces minorités ont façonné leur identité à partir du sentiment (politique) de la domination qui s'exerce sur elles, mais aussi sur la base de particularités culturelles affirmées; ce qui tend à faire de ce "tournant identitaire" un "tournant culturel ". Le second caractère de ce virage passe par l'affirmation sociale de l'individu, puis du sujet actif. Certes, l'émergence d'une conscience individuelle est ancienne, ne s'agit-il pas de l'une des caractéristiques de la modernité? Cependant, jusqu'au milieu du XXe siècle, elle demeurait d'essence sociale et philosophique, comme assignée "d'en haut" par une autorité suprême: Dieu, la raison universelle ou la république, etc. Avec les années 1960, un basculement se produit, c'est le sujet lui-même qui se construit, "par le bas" en quelque sorte! L'entreprise ne manque pas, d'ailleurs, de s'avérer épuisante; jusqu'à éprouver cette "fatigue d'être soi" dont parle Alain Ehrenberg (1998). Pour Anthony Giddens, ce serait finalement l'entrée dans la "modernité avancée" (Giddens, 1994), la "surmodernité" et non la postmodernité, au sens d'une radicalisation de la modernité plus que d'une rupture avec elle, qui définirait ce double tournant. Il se caractériserait par une réflexivité croissante des individus. En termes épistémologiques, le succès de l'identité marquerait le primat théorique du sujet en sciences sociales, au détriment des structures (point de vue holiste) et des traditions qui, pourtant, contribuent à le déterminer. À l'identité quelque peu unidimensionnelle de jadis, conférée par des systèmes sociaux et politiques qui diffusaient alors des valeurs peu contestées et uniformisées, fait place, de nos jours, la nécessaire démarche volontariste d'un sujet humain. Celui-ci

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