Construction sociale d'une jeunesse en difficulté

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L'ouvrage montre le processus de construction sociale d'une "jeunesse en difficulté" qui, parce qu'elle se manifeste, signale les limites des institutions sociales obligeant sans cesse à l'innovation. La rupture progressive avec les institutions sociales a creusé un écart entre cette jeunesse et les normes de l'insertion, favorisant une révolte sociale qui se traduit dans la violence de leurs émeutes juvéniles.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296193499
Nombre de pages : 413
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Construction sociale d'une jeunesse en difficulté
Innovations et ruptures

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions Abdelkader BELBAHRI, Les Enjeux de la reconnaissance
minorités. l'exclusion Les figures du respect, 2008. 2008.

des

Patricia WELNOWSKI-MICHELET, L'Identité à l'épreuve de
socioprofessionnelle,

Grzegorz J. KACZ¥NSKI, La connaissance comme profession. La
démarche sociologique de F. Znaniecki, 2008. Marie-Claude MAUREL et Françoise MAYER (sous la dir.), L'Europe et ses représentations du passé. Les tourments de la mémoire, 2008. F. DERVIN et A. UALIKOV A (Sous la dir.), Regards sur les mondes hypermobiles,2008. Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère
VÉRON, Les radars et nous, 2008.

Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence, 2007. Roland GUILLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvernance, 2008. Audrey ROBIN, Les filles de banlieue populaire. Footballeuses et « garçonnes» de « cité»: « mauvais genre» ou « nouveau genre», 2007. Marie-Thérèse RAPIAU, Stéphane RIMLINGER, Nelly STEPHAN, Quel marché du travail en agriculture, en agroalimentaire et en environnement pour les techniciens, les ingénieurs et les cadres?, 2007. Nathalie COULON et Geneviève CRESSON (coordonné par), La

petite enfance. Entrefamilles et crèches, entre sexe et genre, 2007.

Catherine Tourrilhes

Construction sociale d'une jeunesse en difficulté
Innovations et ruptures

L 'HARMATTAN

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

@

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05211-6 EAN : 9782296052116

A Rainer Levsen et Maria Vasconcellos

Sommaire

Introduction Chapitre 1 Les jeunes en difficulté

...

13 19

Construction sociale et invention de soi dans le « devenir adulte» 21 La socialisation comme processus d'intégration L'incorporation des normes L'individu « autonome » L'individu dans la société contemporaine Hétéronomie, perte des certitudes et adaptation D'un individu à appartenances à un individu libéral Pathologies de l'individu « ultracontemporain » Vers un évitement du conflit. L'expérience sociale du sujet. 23 23 24 25 25 26 28 30 31

Construction de l'identité sociale d'une jeunesse plurielle 34 L'expérimentation au cœur de la socialisation de la jeunesse. 37 Quête identitaire des jeunes issus de l'immigration maghrébine 39 Déviance et ruptures dans la socialisation des jeunes en difficulté ... ... 41 Transgression des normes, déviance et stigmatisation Evolution dans les représentations de la déviance juvénile Des jeunes délinquants aux « jeunes en difficulté» Des problèmes d'intégration aux difficultés d'insertion 42 46 50 52

Le travail social dans la prise en charge éducative des jeunes en difficulté... ... 55 Politiques publiques en direction de la jeunesse « Les paradoxes du travail social» 55 56 9

Un métier de la relation, un rôle de médiation Marginalité de la prévention spécialisée La stigmatisation du travail social Un travail social entre assistance et émancipation Travail social et changement social Malaises chez les travailleurs sociaux et stratégies de
chan gem e nt.

57 58 59 61 63

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 64

Le travailleur social peut-il être agent de changement? Chapitre 2 Innovation sociale avec les jeunes en difficulté Innovation et changement social L'innovation dans l'institution sociale L'institution comme fondement du système social. Tensions entre l'institué et l'instituant. L'institution comme organisation Le pouvoir et la stratégie de l'acteur liés aux incertitudes Invention d'incertitudes chez l'innovateur Vers un système d'action « adhocratique »

66 71 73 80 80 82 85 87 89 90 92 94 96 97 98 99

Processusd'innovation dans le « social»
Emergence d'un besoin social et désir de le satisfaire Une contestation, facteur de changement social Contingence et appropriation de l'innovation L'innovation comme mouvement Une innovation ordinaire dans le travail socia1.

Innovation dans l'insertion sociale et professionnelle des jeunes ...... 103
Eclatement
d ' ins e rti 0 n

du travail social et émergence des politiques
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ] 04

Déplacement de la question sociale vers l'exclusion de l'emploi
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 04

Emergence des politiques de la ville et des dispositifs d'insertion sociale et professionnelle Disqualification du travail social Entreprendre dans l'insertion.. Création d'espaces intermédiaires de socialisation Des « mondes sociaux» ailleurs... 10

106 108 ]09 ]]] 112

Une expérience socio-éducative
nautiques.

dans le cadre d'activités
112

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Une entreprise d'insertion en moyenne montagne: un tierslieu confrontant logique sociale et logique économique

... 119

Un espace de création multimédia dans un quartier en difficulté 122 Processus d'innovation sociale et de socialisation des jeunes ... 128

Invention de situations d'expérimentation dans des espaces marginaux en interaction positive avec l'environnement Les innovateurs, des « déviants» créateurs d'autres espaces sociaux intégrant les jeunes
Clandestinité, sociale incertitude, risque et conflit avec l'institution

128 130
134

Médiation, déplacement et appropriation dans le processus de coconstruction du système d'action sociale 136 Rôle de la recherche-action
I ' inno v atio n so c iale

dans l'accompagnement

de
139

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Chapitre 3 Crise dans l'insertion des jeunes... ruptures, violences et médiations

144

Installation de la « crise» et processus de désaffiliation dans les quartiers en difficulté 148 L'insertion, un état transitoire durable 149

Desjeunes « laisséspour compte» et renvoyésà eux-mêmes... 151
Galères et stigmatisation dans des territoires disqualifiés 154 Impuissance des institutions et éclatement dans la relation avec les jeunes 155 Discriminations et violences de jeunes devenus un problème 158 ... et des jeunes qui inventent Montée d'acteurs jeunes dans les régulations sociales des
quartiers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

160
160

Les associations de jeunes issus de l'immigration maghrébine 162

Il

Une association de jeunes reconnue comme club de prévention Un espace d'accompagnement scolaire Des espaces de création aux espaces de recomposition socioculturelle ...

164 167 169

La médiation, nouvelle intervention sociale dans des quartiers devenus « sensibles » 172
La médiation, un espace tiers entre régulation sociale et innovation sociale

173

L'intervention socialedans des quartiers « difficilesà vivre ».. 178
Les jeunes « médiateurs », innovateurs ou nouveaux «fantassins du social » ? 180 Les « emplois-jeunes» : un dispositif novateur d'emplois de services pour les jeunes 180 Les missions remplies par les emplois-jeunes médiateurs 182 Les jeunes médiateurs, reproduction des «jeunes leaders» ou nouveaux travailleurs sociaux? 185 Pour un autre regard sur la jeunesse Bib Ii0gra phi e... 188 194

12

Introduction

Dans les années 80, suite aux premières violences urbaines, la nécessitéde sortirles jeunes « déviants» des quartiers populaires était privilégiée à la fois pour apaiser ces «territoires» durant l'été et pour que ces jeunes puissent faire des expériences positives de socialisation dans des tiers-lieux liant loisirs, formation et insertion professionnelle. Ces jeunes qui ont des difficultés et qui se sentent souvent exclus de la société française rendent visibles, par leur désordre, les déficits des institutions de socialisation et provoquent la création de pratiques sociales nouvelles dans des espaces intermédiaires de socialisation, espaces sociaux, économiques et culturels non encore institués, situés dans des zones d'incertitude du système d'action sociale et qui s'appuient sur des acteurs extérieurs au système socio-éducatif classique. En apportant un regard extériorisé, les créateurs de ces espaces sociaux et symboliques, par leur distance avec les pratiques éducatives auxquelles les jeunes sont habitués, permettent des expériences nouvelles en rupture avec les pratiques professionnelles traditionnelles participant ainsi au renouvellement du travail social. Ils sont intermédiaires entre les jeunes et les institutions sociales, éducatives et professionnelles. Se développeront ainsi des innovations sociales pour une jeunesse dont « l'entrée dans la vie» est marquée de plus en plus par l'aléatoire. L'insertion sera notamment le cadre d'invention d'espaces intermédiaires de socialisation professionnelle qui servaient de tremplin, de passage, de transition vers le «monde ordinaire du travail» mais qui, en s'institutionnalisant dans un empilement et une démultiplication de dispositifs, provoqueront paradoxalement, dans un contexte de crise économique aggravée, plus un moyen de lutter contre l'exclusion de jeunes en échec scolaire, sans qualification et n'ayant pour perspective que le chômage. Avec la précarisation du travail et les processus de désaffiliation qui y sont liés, les quartiers populaires deviendront difficiles à vivre et régulièrement seront le lieu d'émeutes juvéniles. Les politiques publiques privilégieront le quartier comme territoire d'appartenance avec son lot de stigmatisation et de relégation autorisant, pour les jeunes, peu de «sorties du territoire» et 15

promouvant certains dans le développement social de ces quartiers devenus «sensibles» 1. Sur fond de violence et d'insécurité sociale, la médiation sera un nouveau mode opératoire dans les régulations sociales de ces quartiers et les jeunes y joueront, au front, un rôle d'intermédiaire entre les habitants et les institutions. S'il y a eu abandon du monde adulte vis-à-vis de certains jeunes qui se sont de plus en plus éloignés des institutions, enfermés dans un processus de ghettoïsation et de disqualification, d'autres inventent des espaces sociaux et culturels qui permettent de rompre avec l'image négative de la banlieue en favorisant l'expression et la communication des cultures urbaines qui s'y sont développées. Nous nous sommes intéressés à l'innovation en direction de jeunes en difficulté de socialisation et d'insertion, c'est-à-dire à des expériences socio-éducatives réalisées dans les années 80-90 qui permettent, sur une trajectoire-type, la socialisation de jeunes à partir d'espaces situés dans un tiers lieu avec des va-et-vient entre l'espace d'insertion, les institutions et le quartier, que ce soit de la part des jeunes mais aussi des travailleurs sociaux qui les ont en charge. Ces espaces d'insertion se situent dans des environnements socioculturels et socio-économiques extérieurs aux quartiers ou dans le quartier. Nous avons analysé le processus d'innovation à l'œuvre dans la socialisation de ces expériences participant à un changement dans les pratiques sociales des institutions et favorisant des formes de socialisations transitionnelles sur des trajectoires d'insertion sociale et professionnelle d'une jeunesse qui, dans des quartiers en difficulté, est considérée comme «dangereuse» ou posant problème. Nous avons découvert une difficile relation voire une rupture entre les institutions et les jeunes et une tendance à l'éclatement de l'intervention sociale dans les quartiers plutôt qu'une coopération. Mais nous y avons vu aussi une jeunesse innovante ayant des capacités et des compétences pour inventer, de manière indépendante ou en lien avec des institutions, des espaces de création ou de médiation que ce soit dans le cadre d'associations ou de dispositifs d'insertion.
1

Ce terme est repris de la catégorisation des quartiers en difficulté en

« zones urbaines sensibles» par le décret n° 96-1156 du 26/12/1996.

16

Cette contribution est fondée sur une analyse réflexive des activités d'insertion mises en place dans les années 80-90 avec des jeunes en difficulté et dans lesquelles le chercheur était impliqué, et une enquête sociologique de 1997 à 1999 dans deux quartiers de Lille2affectés par des difficultés d'intégration des jeunes.

2

Les caractéristiques communes aux deux quartiers de Wazemmes et

Faubourg de Béthune à Lille sont: - une division en « sous-quartiers» - la présence d'une population précarisée avec de fortes concentrations dans certains secteurs - une inter-ethnie qui n'est pas forcément interculturelle - la présence de jeunes « à problèmes », avec des phénomènes de toxicomanie et de violence - les deux quartiers sont classés en politique de la ville.

17

Chapitre 1 Les jeunes en difficulté

CONSTRUCTION SOCIALE ET INVENTION DE SOI

DANSLE « DEVENIR ADULTE»
Jeunes en difficulté ou difficulté d'être jeune? Si la jeunesse est un «nouvel âge de la vie» qui est porteur de toutes les vertus symboliques, si elle représente l'image idéale à tous les âges et si elle est créatrice de nouvelles sociabilités, sa socialisation semble par ailleurs poser problème dans une société française qui s'est fragmentée et «désinstitutionnalisée» (Dubet et Martucelli, 1998). D'un monde de certitudes où les institutions de socialisation avaient pour mission d'inculquer les règles de la vie en société afin que chacun ait et tienne sa place (Durkheim, 1977; Bourdieu et Passeron, 1985), on est passé à une société dont les repères se brouillent et qui doit en construire de nouveaux dans un monde social plus «éclaté» et «distancié». Dans un contexte sociétal où la norme de socialisation repose sur l'autonomie, et la mobilité, « devenir adulte» relève plus d'une représentation de soi et se présente comme «une ligne d'horizon, mouvante et subjective, associée à l'idée de responsabilité et de maturité» (Van de Velde, 2006, p.2). Mais, en France, la logique d'intégration sociale déterminée par la place que l'on occupera dans la hiérarchie sociale a une influence profonde sur les parcours de jeunesse. «Cette période y est fondamentalement pensée comme un investissement à vie, déterminant de façon figée et définitive le statut social futur de l'individu» (Van de Velde, 2006, p.6). La jeunesse se situe dans des «entre-deux », à la fois dans ce passage entre deux «mondes sociétaux» différents et dans une période transitoire qui s'allonge de plus en plus entre l'enfance et la «vie adulte» caractérisée par une phase intermédiaire d'indétermination et d'expérimentation (Galland, 1997) participant à la construction de son identité sociale (Dubar, 1991) mais aussi à la transformation du système social. N'étant plus une brève transition entre l'enfance et l'âge adulte (Galland, 1993), la jeunesse d'aujourd'hui fait l'expérience de ces nouveaux modes de socialisation plurielle constitutifs de l'individu contemporain, se construisant à partir d'une pluralité d'expériences faites dans des espaces sociaux hétérogènes et appelées à s'adapter sans cesse

21

à un monde en mutation, marquant ainsi« l'inachèvement de l'homme» (Lapassade, 1978). Les jeunes naviguent dans des « eaux incertaines» (Schehr, 2000) où ils construisent leur vie à partir d'expériences multiples, obligés d'être stratèges et d'innover dans les marges de liberté du système social institué par la génération précédente. Ces investissements multiples, ces discontinuités dans les parcours de vie, ce vagabondage et ces modes d'agir que Roulleau-Berger (1991) appelle les «cultures de l'aléatoire» caractériseraient le comportement de la jeunesse contemporaine dans un monde devenu incertain et instable, dans une société du risque (Beck, 1986) où notamment le travail ne peut plus représenter une permanence et le fil conducteur de la vie. L'ancienne génération et la nouvelle n'ont pas les mêmes perceptionsde « l'ici et maintenant» d'une société à un moment de son histoire et si le conflit entre jeunes et anciens a toujours été à propos de la succession à recueillir, il était inhérent à cette différence de perception qui entraîne une rupture d'équilibre dans
la relation parent

- enfant.

L' inculcation

des règles de vie par la

génération précédente permettait l'encadrement d'une jeunesse impatiente dont les débordements «déviants» étaient contrôlés. Mais la transformation de la famille a changé cette interrelation en passant d'un modèle stable d'institution à une entité incertaine dans ses décompositions et recompositions, d'où une fragilisation dans les repères, une transformation de l'autorité notamment paternelle, un changement dans la conception même de la socialisation et des doutes en termes d'éducation: «on ne sait plus ce qu'il faut transmettre» (Gauchet, 1998). Valeurs et normes transmises d'une génération à l'autre vacillent, la famille cesse d'être ce « rouage de l'ordre social» qui instituait l'échange dans la contrainte obligeant ainsi le lien social. Cela fait place ~de nouveaux rapports entre parents et enfants, notamment en termes d'autonomie, mais on voit aussi apparaître des phénomènes de désaffiliation et de reproduction de la précarité dans des familles défavorisées qui ne peuvent plus apporter de soutien à ceux de leurs enfants qui entrent dans des trajectoires « déviantes» (Bloss,
1997).

22

LA SOCIALISATION

COMME PROCESSUS

D'INTEGRATION

La socialisation désigne les processus par lesquels les individus vont intégrer les valeurs et les normes de la vie en société afin de s'y adapter et de participer au maintien de la cohésion entre ses membres. Elle procède par conditionnement de la part de groupes sociaux et par interaction entre des individus considérés comme autonomes. Les principes d'éducation support à la socialisation de l'enfant seront transmis par la contrainte (incorporation des règles collectives), par l'intériorisation de la norme collective (individu autonome) et/ou par la coopération dans un processus de construction. L'incorporation des normes Dans les sociétés dites primitives ou traditionnelles et non industrialisées, l'intégration de l'individu nécessite une conformité totale aux normes du groupe, une obéissance à la tradition. Les enfants peuvent très vite assumer leur rôle d'adulte étant donné la simplicité des tâches incombant aux adultes, «il s'agit simplement de mûrir» (Lapassade, 1978, p.153). Dans ces sociétés, le passage de l'enfance au «devenir adulte» pour le jeune garçon comporte, à travers des rites d'initiation, une rupture dans une séparation d'avec la mère, une «mise à mort» symbolique de l'enfant puis un temps de latence et une renaissance dans un rapprochement avec le père. Cet individu correspond au premier âge de la personnalité que Gauchet nomme «personnalité traditionnelle» et qui serait « ordonnée par l'incorporation des normes collectives» dans les sociétés à initiation, à honneur. Ce serait des personnalités à honte « où la pire des épreuves est de perdre la face ». On retrouvera ce type de personnalité chez certains jeunes Maghrébins. Il y a ici une « forte identification de l'acteur individuel au point de vue de l'ensemble social, une identification ignorée de l'acteur mais symboliquement agie. Il n'y a pas de tension entre le point de vue de l'individu et le point de vue de l'ensemble social» (Gauchet, 1998, p.175). Cet individu est constitué par la norme collective. C'est ce que Gauchet appelle «1' anté-individu - être individuel d'avant l'individualisme ». Il n'y a pas remise en question ou 23

critique des normes en vigueur puisque l'individu les a incorporées. Ainsi on peut dire qu'il a une capacité d'indépendance à se déterminer par lui-même à l'intérieur du cadre reçu. Ce monde de la personnalité traditionnelle est «un monde sans inconscient en tant qu'il s'agit d'un monde où le symbolique règne de manière explicitement organisatrice» (Gauchet, 1998, p.175).
L'individu « autonome» L'individu moderne, lui, a intériorisé les normes et il est capable de choix et de donner sens à sa vie. TIa intériorisé un système de contrôle correspondant à la notion freudienne de sur-moi. Les parents ne sont plus les seuls modèles et l'enfant devra quitter la maison pour construire sa personnalité. Gauchet parle « d'un processus d'individualisation du collectif », il y a intériorisation de la norme collective dans la prise de conscience de ce qui relève de la tradition. «Au nom de l'indépendance individuelle, il s'agit d'opérer l'appropriation consciente et volontaire de ce qui était reçu et subi, mais cela sans que soit remise en cause l'inscription dans le social» (Gauchet, 1998, p.176). Les règles de droit remplacent l'autorité des dieux et la dimension symbolique se réfugie dans l'inconscient. Ce compromis va impliquer la notion de devoir « qui s'impose à moi comme à tous, mais qu'il me faut néanmoins individuellement vouloir en conscience. S'ouvre du même coup la possibilité d'un conflit entre deux ordres à l'intérieur même de la personnalité - ce n'est pas le conflit qui est nouveau, c'est son intériorisation conflit entre ce qui est de l'ordre de l'inscription psychique de la règle sociale et ce qui est de l'ordre de l'individualité et de son désir» (Gauchet, 1998, p.176). C'est une personnalité « à surmoi, à culpabilité et non plus à honte, à déchirement entre conscience et inconscience», l'inconscience étant faite de deux choses: « l'intériorisation persécutrice de la norme» ou «l'affirmation irrépressible du désir ». Gauchet situe ce deuxième âge de la personnalité dans le monde de la responsabilité, «c'est-à-dire de l'exigence de se placer en conscience au point de vue de l'ensemble» qui est le propre de l'exercice de la citoyenneté.

24

L'INDIVIDU

DANS LA SOCIETE

CONTEMPORAINE

L'éducation reçue dans l'enfance et intériorisée est liée aux conditions sociales et marque de façon durable des dispositions et capacités à s'intégrer ou non. Avec les transformations sociales de la société moderne où l'homme n'est plus «gouverné par la tradition» (Riesman, 1968), le processus de socialisation devient éclaté et permanent. Le jeune devient acteur de sa propre socialisation à partir d'expériences sociales multiples et l'éducateur devient un accompagnateur du processus. Mais dans un environnement de plus en plus incertain et complexe, l'éducateur devient de moins en moins sûr de ce qu'il faut transmettre et la socialisation devient une forme d'adaptation au système ou d'ajustement au rôle. Pour certains auteurs (Riesman, 1968; Lapassade, 1978; Gauchet, 1998), l'individu contemporain est qualifié d'individu «hétéronome» ou «éclaté ». Impliqué dans des logiques de plus en plus distantes les unes des autres, il doit gérer des tensions contradictoires et tenter de mettre en cohérence des éléments hétérogènes dans une mise en sens autonome de son expérience (Dubet, 1994). Ceux qui possèdent les capitaux sociaux, culturels et/ou économiques en sortiront gagnants, de même ceux qui auront les qualifications supérieures et les compétences multiples (Bourdieu et Passeron, 1985). A l'autre bout de l'échelle sociale, les « perdants» entameront une «carrière de déviant» (Becker, 1985) ou basculeront dans la « galère» (Dubet, 1987).

Hétéronomie, perte des certitudes et adaptation Pour Riesman (1968) le stade de l'hétéronomie correspond à la bureaucratisation de la société. D'adultes formateurs, les parents deviennent de plus en plus hésitants sur la meilleure manière d'élever leurs enfants. Cette incertitude consécutive à la perte des anciennes « certitudes» marque en général la condition d'adulte, que ce soit dans la sphère du travail ou des relations sociales. Par ailleurs, les enfants deviennent de plus en plus informés par les mass médias sur l'évolution de la société et souvent plus adaptés que leurs parents aux nouvelles techniques et technologies. Du

25

coup les frontières entre les deux statuts d'enfants et d'adultes s'estompent. Al' école, le professeur devient anxieux sur les méthodes d'éducation et de contrôle à utiliser. Lapassade estime que « l'école moderne prépare l'homme de l'organisation auquel on demande moins de créer, de prendre des initiatives personnelles que de s'ajuster harmonieusement à l'entreprise comme à l'ensemble de la société» (Lapassade, 1978, pp.155-156). Il formule à ce propos une critique virulente sur le système éducatif producteur d'hétéronomie. Il repose alors la question de la définition de «l'entrée dans la vie ». En effet si on la définit «comme un passage de l'hétéronomie, marque de l'enfance, à l'autonomie, privilège de la condition adulte» et que cette autonomie disparaît, on a alors affaire à « ces êtres apparemment paradoxaux: des adultes hétéronomes» (Lapassade, 1978, p.161) dont la capacité à s'ajuster serait une forme contemporaine de l'aliénation. Gauchet reprend aujourd'hui la distinction de Riesman (1968) entre la personnalité «dirigée du dedans» et la personnalité commandée par les autres, personnalité conformiste «dominée par le souci d'être comme les autres» qui correspondrait, d'après lui, «à une érosion ou à une chute de cette capacité d'identification au point de vue de la norme collective, érosion entraînant une déperdition de la puissance de détermination intérieure» (Gauchet, 1998, p.176).
D'un individu à appartenances Gauchet rappelle que confusion car elle fondamentale» basée l'homme» et une privatisation. Dans la étapes: à un individu libéral

la notion d'individualisme est source de est écartelée entre une «acception sur le droit des individus ou «droits de acception décrivant le phénomène de montée de l'individualisme, il décrit deux

- la première

qui se caractérise par une exigence de « personnalisation des adhésions ». Ici l'individu se définit par les appartenances qu'il a autant que possible choisies. Il s'affirme en s'impliquant.

26

- la deuxième étape qui se traduit par la «déliaison»

ou le « désengagement» ce qui amène l'individu, dans des situations limites, à s'impliquer à l'extrême puis à se déprendre tout aussi soudainement. Parce qu'il y a précédence du lien social, l'individu n'a pas à l'instaurer, il n'en a pas la responsabilité puisque l'Etat se charge de l'établir et de l'entretenir. L'individu n'a plus à penser qu'il vit en société et, délivré de la charge de la production du lien cadré de l'Etat social, il peut se consacrer uniquement à ses propres intérêts dans les actions qu'il mène. « Où l'on arrive au grand paradoxe du moment où nous sommes, le triomphe qui rend possible le triomphe ostensible de l'individu libéral ». Par ailleurs «la poussée du principe d'individualité» tend à dissoudre les contraintes des formes de coexistence avec les autres héritées de la société traditionnelle (politesse, civilité,...) pour étendre les règles de droit. «Le droit, c'est ce qui prend la relève des normes incorporées destinées à régler d'avance la coexistence des êtres. L'individu hyper-contemporain leur préfère des règles explicites permettant de négocier les modalités de cette coexistence dans l'après-coup. Le droit gagne en nécessité dans notre culture à la faveur du mouvement de dé-traditionalisation, il s'y installe contre et à la place de la civilité» (Gauchet, 1998, p.174).

Selon Gauchet,

«

la caractéristique

fondamentale

de

la

personnalité contemporaine serait l'effacement de cette structuration par l'appartenance. L'individu contemporain aurait en propre d'être le premier individu à vivre en ignorant qu'il vit en société (...) il l'ignore en ceci qu'il n'est pas organisé au plus profond de son être par la précédence du social et par l'englobement au sein d'une collectivité, avec ce que cela a voulu dire, millénairement durant, de sentiment d'obligation et de sens de la dette» (Gauchet, 1998, p.177). C'est un individu « déconnecté» du « point de vue du tout» et qui n'a plus le souci extérieur du regard et de l'opinion des autres mais celui de saisir les opportunités qui se présentent. L'important est la capacité de branchement, de connexion, de faire partie de réseaux, peu importe comment. Il y a «déclin de la visée d'élucidation et de la valeur de vérité (...) d'où la réorientation vers la négociation avec

les symptômes et l'efficacité comportementale ». Une des particularités de ce modèle de personnalité contemporaine est 27

qu'il Y a absence de la honte ou de la culpabilité. Cette personnalité comporte moins de conflictualité ce qui ne veut pas dire que «les divisions ou contradictions du désir et de la personne sont en train de disparaître» (Gauchet, 1998, p.178).
Pathologies de l'individu « ultracontemporain »

Dans notre monde contemporain, Gauchet distingue trois types de pathologies liées à des troubles identitaires et relationnels. Le premier type concerne «toutes ces pathologies dites un peu vite « narcissiques », pathologies du vide intérieur dont les descriptions cliniques restent si flottantes». Mais c'est un «vide actif» qui fait que je peux me déprendre de ce que j'ai été, en suivant un certain modèle, pour «me faire autre chose» aujourd'hui avant de passer, demain, à quelqu'un de différent. Chez cette personnalité ultracontemporaine, «il finit par naître une incertitude radicale sur la continuité et la consistance de soi». TI Y a risque de n'être que «puissance de mobilité» dans des «situations où le changement n'est pas voulu et maîtrisé, mais brutalement imposé de l'extérieur », et au final d'avoir «le sentiment de n'être plus rien ni de nulle part» (Gauchet, 1998, p.178). Gauchet pense qu'il Y a lieu de s'interroger quand la littérature actuelle parle de «faiblesse d'identification », le père étant toujours le coupable,« l'absent », le« disparu ».« Pour qu'il y ait identification, dit-il, il faut qu'il y ait des situations où il y a sens à s'identifier ». Or ces situations dépendent de l'organisation sociale et symbolique, de modèles culturels où est présent «l'idéal en matière d'autorité, paternelle ou professorale, mais aussi en matière de beauté, de féminité, d'habileté, de séduction, d'intelligence ou de quelque autre facette de la condition humaine ». Pour Gauchet, «il y a faiblesse des identifications» parce qu'il n' y a plus de sens à s'identifier. Il y a désidentification parce qu'il y a désidéalisation» (Gauchet, 1998, p.179). Que ce soit les hommes politiques, les stars ou même les héros du social, ce sont des personnages qui ne sont plus des modèles et auxquels on ne s'identifie pas. C'est la société du spectacle, on ne s'y implique pas, «on regarde ». Ce phénomène d'identification participait de la construction de l'identité du sujet qui «se

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déroulait sur la base d'un processus où il s'agissait toujours de se mettre à la place de quelqu'un d'autre (ou d'autres) », de son père mais aussi de tous ceux qui assumaient des rôles que le sujet serait amené à tenir. Le glissement qui s'opère dans la construction des identités se fait sur des bases où «les réflexes répulsifs et distanciateurs» semblent tenir une place importante. La conséquence en est que ce type de personnalité n' adhèrera pas facilement à n'importe quelle autorité, avec une attitude moins fanatique qui semble plus démocratique. Mais de l'autre côté, le manque d'identification « ne pas être comme» - ne fait-il pas apparaître des personnalités sans « consistance» ? Le deuxième type de pathologie développée par l'individu « ultracontemporain » se situe dans le « rapport à l'autre », entre d'un côté « l'angoisse d'avoir perdu les autres» et de l'autre « la peur des autres ». Un individu «branché mais distant ». C'est l'expérience de la «solitude vraie» que vit l'être de l'indépendance radicale, ce qui provoque des états de panique, un sentiment d'anéantissement et de non-existence. «Pour exister, il faut rester branché sur les autres ». Donc cet individu a besoin de

la présence des autres mais à distance. « Distance et défiance sont
les deux mamelles de l'individualisme ultracontemporain. L'évitement est son comportement maître: qui dit conflit dit contact». D'où naît une peur diffuse de l'autre qui est à la fois trop loin mais qui devient dangereux quand il s'approche. TI n'existe plus de mécanisme symbolique qui permet de régler la distance à l'autre. «Cette perception de l'autre comme menaçant me semble un trait typique de la mentalité hypercontemporaine » (Gauchet, 1998, p.180). Nous entrons dans un monde où les gens se supporteront de plus en plus malles uns les autres. Le troisième type de pathologie de l'individu « ultracontemporain » est « la rupture avec soi », c'est-à-dire qu'il « ne fuit pas seulement les autres, tout en redoutant de les perdre, il se fuit aussi lui-même ». Ce n'est plus l'expression d'une intériorité mais « la manifestation d'une passion de se dégager de soi, de se délier de soi ou de se détourner de soi» (Gauchet, 1998, p.181 ). Avec la fin de ce siècle fait de déchirements et d'antagonismes, s'achève semble-t-ille temps des conflits et nous sommes passés à une nouvelle ère faite de négociation, de 29

consensus et d'évitement de tout ce qui peut faire l'objet de conflits. «Nous avons assisté - et le mouvement ne cesse de se confirmer, y compris à travers ce qui pourrait paraître des contreexemples - à une réduction des conflits, en tous cas des conflits manifestes avec les autres, à quelque échelle et sous quelque forme que ce soit, comme à une réduction des conflits visibles avec soi-même» (Gauchet, 1998, p.165). Vers un évitement du conflit Les conflits du travail et l'entreprise ne sont plus au centre de la société. Les problèmes sociaux ne sont plus liés au monde ouvrier mais portent sur les «exclus» de ce monde-là. Les tentatives de restauration du lien social ont remplacé la lutte des classes. La fin du mouvement ouvrier très encadré, avec le conflit social qui se défait, coïncide avec l'apparition de violences urbaines: galères, autodestruction, incivilités, rodéos qui, selon Wieviorka (1999), «traduisent des attentes qui ne sont pas loin de pouvoir se transformer en demandes politisées mais qui ne sont pas construites ». Dans les banlieues populaires des grandes villes, les émeutes des jeunes dès les années 80 reflètent l'exclusion et la ségrégation urbaine d'une partie de la population assignée à résidence. Cette violence signifie la rupture du lien social, l'absence de rapports sociaux et de mise en conflit des dominations subies. Il n'y a plus d'ennemi identifié comme tel. Pour Gauchet, une des expressions de ce phénomène de réduction des conflits est la fin du projet révolutionnaire ou plutôt la fin du « style de la rupture avant-gardiste et la posture intellectuelle de la radicalité critique, formes sublimées de la conflictualité » (1998, p.165). De même il y a, selon lui, un effacement de la révolte adolescente. Alors que la crise économique aurait pu provoquer comme en 1929 des tensions et des mobilisations, paradoxalement il
semblerait que
«

la crise joue, depuis 1974, comme amplificateur

de la pacification et de la réduction des tensions». En France, l'Etat-providence a créé entre temps un niveau de protection sociale qui n'a pas été sans conséquence sur la montée de l'individualisme et la rupture des systèmes d'interdépendances qu'étaient les solidarités et contraintes familiales et de voisinage.
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Un autre facteur de la réduction de «l'ambiance conflictuelle» tient à un changement important dans l'éducation qu'elle soit familiale ou scolaire, c'est la disparition du style autoritaire. Ce recul de la conflictualité dans le rapport à soi, aux autres ou dans la lutte des classes organisée découle aussi, d'après Gauchet, de la réduction de la violence physique. «C'est cette réduction de la violence qui explique la place démesurée que les représentations de la violence tendent à prendre au sein de notre propre culture: moins il y a de violence de fait, plus la sensibilité à ses manifestations augmente. Elle nous fascine dans la mesure même où elle est ce dont nous ne voulons surtout pas» (1998, p.166). La thèse de Wievorka (1999) est que là où il n'y a plus de relation conflictuelle s'engouffre la violence. à « l'âge de l'évitement ». TI y a généralisation de conduites basées sur l'évitement de la confrontation en utilisant la négociation, le contoumement, l'arrangement que ce soit avec soi-même ou avec les autres ce qui entraîne une tendance à la mobilité. En effet « conflit social ou conflit avec soi-même impliquent la postulation d'une permanence, permanence sur fond de laquelle se jouent les difficultés d'intégration que signale la conflictualité» (Gauchet, 1998, p.167). De son côté, Fize (1998, 2003) remet en cause la «crise d'adolescence» (Erikson, 1972) et ses analyses en termes problématiques plus qu'en termes de ressources et propose une théorie sur la « non-conflictualité » de l'adolescence, ni avec ellemême ni avec autrui. Plus besoin de crise pour grandir!
L'expérience sociale du sujet

Selon Gauchet, nous passons donc de « l'âge de l'affrontement»

L'évolution de la société n'étant pas « naturelle» mais construite par des acteurs dans leurs échanges, leurs conduites, leurs stratégies, encore faut-il que ceux-ci puissent développer des capacités d'initiative, et par là même maîtriser leur vie et leur devenir dans une société de plus en plus complexe et éclatée, aux logiques souvent contradictoires, favorisant le libéralisme d'un côté et affirmant vouloir renforcer la protection sociale de l'autre, laissant se développer des rapports sociaux inégalitaires tout en

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demandant, à « l'exclusion».

travers

ses

politiques

sociales,

de

réduire

Pour Dubet (1994), la société n'est pas réductible à un Etat unifiant une culture, des institutions et un mode de production mais comporte un ensemble de champs sociaux structurés par des principes autonomes mais dont les logiques d'action s'interpénètrent. La société est un ensemble hétérogène constitué par les conduites individuelles et collectives des acteurs, ensemble dans lequel les individus construisent le sens de leur pratique à partir d'éléments hétérogènes de leur vie sociale et culturelle. Dans cette pluralité d'expériences sociales, l'individu aura différentes logiques d'action selon les différentes logiques du système social. L'articulation de l'acteur à la société comporte, selon Dubet, trois logiques d'action qui renvoient chacune à une dimension de la société qui la détermine: l'intégration qui renvoie au système de socialisation faite d'apprentissages de normes. L'acteur a une identité, un rôle, un statut dans une communauté. L'action conçue ici du point de vue de l'appartenance sociale, ethnique, culturelle... a pour objectif de garder son identité dans une société vue comme un système d'intégration. la stratégie met l'individu en concurrence avec d'autres acteurs sur un marché où il poursuit ses intérêts avec les ressources de son identité. TIdoit gérer cette compétition et mettre en œuvre des stratégies sur un mode utilitariste dans un système d'interdépendance offrant une situation de jeu avec ses contraintes et dont les règles sont construites par le système lui-même, c'est-à-dire par les acteurs.

la subjectivation permet à l'individu de prendre une distance par rapport à ses rôles et ses intérêts. L'acteur devient un sujet qui se perçoit comme l'auteur de sa propre vie, de sa propre éthique. L'action est alors déterminée en fonction de valeurs qui peuvent être en tension avec celles du système d'action historique, entre par exemple une certaine conception de la justice sociale et les rapports de domination existants. Les liens de causalité entre les logiques d'action et le système sont de plus en plus complexes, multiples et éclatés. Dubet l'illustre à 32

travers les exemples de la classe sociale et de l'école. « L'individu ne peut coller totalement à son rôle, à ses intérêts, à sa culture même, dans la mesure où ces trois éléments sont dissociés» et n'appartiennent plus à une unité de signification de la vie sociale. L'acteur, impliqué dans des logiques de plus en plus distantes les unes des autres, doit donc gérer des tensions de plus en plus vives entre ces logiques en tentant de mettre en cohérence ces éléments hétérogènes, de construire une unité, c'est -à-dire son unité propre. C'est ce que Dubet appelle le travail de l'acteur, activité qui consiste à construire son expérience, à l'unifier et à lui donner un sens autonome. L'individu devient un sujet autonome dans la distance et le conflit, dans l'opposition à la domination et au système. Ce travail est d'autant plus difficile pour les dominés et Dubet le montre à travers l'hétérogénéité des conduites de certains jeunes des banlieues populaires dans leur expérience de la « galère» : « la sociabilité du retrait résulte d'une logique d'intégration affaiblie et d'une exclusion sociale », les jeunes se perçoivent comme responsables de leur échec les conduites délinquantes sont associées à deux logiques d'action: celle de l'exclusion et celle de la rage qui amènent les jeunes à affirmer leur force et à être à la fois acteurs sur un marché économique délictueux et consommateurs comme les autres jeunes la rage et la désorganisation sociale liée notamment à la fin du monde ouvrier dont sont issus ces jeunes engendrent une violence gratuite qui explique la part d'irrationalité et de méchanceté de la « galère ». C'est une figure limite de l'expérience sociale qui comprend des dimensions toutes négatives: anomie, exclusion, rage. Ces jeunes ne peuvent se percevoir comme les auteurs de leur propre vie, il n'y a plus aucun principe de cohérence. « Le sujet paraît incapable de construire une mise en cause des asservissements subis et ne semble pouvoir y réagir que par des formes d'adaptation « mécaniques ». Le chômage, le HLM, la police, la désorganisation familiale, paraissent tisser un réseau de forces et d'étiquettes dont l'acteur endosse les images le réduisant à être un pur jouet du contrôle social» (Dubet, 1987).

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CONSTRUCTION PLURIELLE

DE L'IDENTITE

SOCIALE

D'UNE

JEUNESSE

Individu et identité sont souvent confondus car l'identité est une dimension essentielle de l'individu moderne liée aux modalités de sa socialisation. Mais ils ne peuvent en aucun cas être amalgamés. « Qui suis-je et qui serai-je dans l'avenir, quel est le sens de ma vie?» Dans la difficile articulation entre subjectivité et objectivité, Kaufmann (2004) tente de répondre à cette question de l'identité, un terme qui va de soi en apparence alors qu'il existe différentes significations. A partir de la psychologie sociale qui met en avant la subjectivité et les représentations de soi et de la sociologie qui rappelle les cadres sociaux déterminants et les contextes d'interaction avec autrui, il semble qu'un consensus est parvenu à définir l'identité en trois points: « 1. L'identité est une construction subjective. 2. Elle ne peut cependant ignorer les «porte-identité », la réalité concrète de l'individu ou du groupe, matière première incontournable de l'identification. 3. Ce travail de malaxage par le sujet se mène sous le regard d'autrui, qui infirme ou certifie les identités proposées» (Kaufmann, 2004, p.42). Dans l'étude des situations d'interactions de l'Ecole de Chicago, Goffman (1975) démontre que l'identité est un processus dynamique résultant d'une négociation permanente avec autrui. Mais il met l'accent sur l'importance des cadres sociaux et des attributs matériels en distinguant « identité sociale» de « identité personnelle»: «Par «identité sociale », j'entends les grandes catégories sociales (...) auxquelles l'individu peut appartenir ouvertement: génération, sexe, classe, régiment, etc. Par « identité personnelle », j'entends l'unité organique continue impartie à chaque individu, fixée par des marques distinctives telles que le nom et l'aspect et constituée à partir d'une connaissance de sa vie et de ses attributs sociaux, qui vient s'organiser autour des marques distinctives» (Kaufmann, 2004, p.44). La question qui se pose concernant la jeunesse est celle de son identité individuelle et collective dans une multiplicité de parcours biographiques (Dubar, 1991) ou de carrières (Becker, 1985). La

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catégorie jeunesse reste-t-elle pertinente pour définir des caractéristiques communes aux jeunes étant donné les processus d'individualisation croissante des trajectoires de vie et de l'éclatement des groupes sociaux, phénomènes propres aux sociétés contemporaines? Cette tendance à l' individualisation n'étant pas spécifique aux jeunes, il semble toutefois que les jeunes des générations nées après 1968 soient confrontés dans leur socialisation à un manque de repères stables. Pour Schehr, «les jeunes sont obligés de composer, de créer, d'inventer - souvent dans la difficulté - de nouvelles formes de vie et manières d'être au monde» (Schehr, 2000, p.50). Cette distanciation accompagnée d'une capacité à la réflexivité se manifesterait de manière plus générale vis-à-vis des modes de vie et des valeurs des parents. Le jeune apparaît ici comme marginal ou dissident, gérant au quotidien des appartenances multiples à des cercles sociaux de plus en plus nombreux et qui se croisent de moins en moins. Se pose donc la question de la manière dont se construit désormais son identité sociale. «Ainsi, si nous prenons acte de l'idée de société différenciée, comme société polycontextuelle, et donc de la prolifération des cercles sociaux, il n'est pas possible de ne pas s'interroger sur les façons dont les jeunes gèrent au quotidien leurs appartenances multiples» (Schehr, 2000, p.51). Il y aurait une véritable «rupture générationnelle », le jeune d'aujourd'hui se caractérisant plus à la marge de plusieurs cultures, ayant une « attitude d'écart au rôle, de distanciation et de décalage», le jeune ne voulant pas être réduit à un rôle dans l'organisation sociale ou dans celle du marché, «les jeunes seraient désormais pris dans des formes paradoxales, contradictoires et multiples de socialisation» (Schehr, 2000, p.52). Ce refus de la conformité sociale et du classement des règles dominantes place le jeune dans une situation d'incertitude où il doit construire sa propre identité sociale à partir de ses propres expériences dans des mondes sociaux différenciés ayant parfois des intérêts et des valeurs opposés. D'où un va-et-vient entre ces mondes, des conflits intérieurs ou des phénomènes de dissociation, mais aussi des possibilités d'ouverture et d'enrichissement personnel. Ces appartenances multiples et affiliations différenciées ne leur permettent pas de repli identitaire 35

mais les obligent à un jeu permanent de la distance et de la proximité, une construction permanente au gré des rencontres et des possibilités, une tension qui devient la règle, un «grand écart» en quelque sorte. « N' est-ce pas là le sens profond de ces attitudes de fuite et de désertion dont certains jeunes font preuve, préférant l'exil aux formes institutionnelles de rencontres, de loisirs, de sociabilité ou de participation sociale et politique? Les efforts déployés notamment en termes de travail social ou d'animation en seraient autant d'indices: il s'agit d'entretenir l'illusion que « la » jeunesse ou « les» jeunes sont encore « là », situables spatialement et socialement, et donc toujours mobilisables» (Schehr, 2000, p.52). Il faut repenser l'articulation entre la complexité sociale et l'élaboration de l'identité sociale des jeunes en leur accordant initiative et marge de liberté dans une construction identitaire qui reste polymorphe liée à l'individualisation des parcours de vie. Mais c'est bien pour Schehr «la fiction d'un moi unique qui explose et se fragmente face à la multiplication des cercles sociaux ». Du fait de cette singularisation et de l'instabilité de cette période de vie, il semble a priori difficile d'utiliser la catégorie «jeunesse» pour rendre compte de comportements qui seraient communs à tous les jeunes. Mais on peut trouver des caractéristiques communes liées au contexte sociétal dans lequel ces jeunes arrivent à l'âge adulte qui peuvent rendre visibles les problèmes généraux de la société française et nous interroger de façon parfois violente. C'est ainsi que la jeunesse peut faire surface à tout moment, soit dans les manifestations lycéennes ou estudiantines, soit à l'extrême dans les violences urbaines, mais aussi dans les modes d'expression culturelle comme le hip hop ou les rave-parties, manifestations rassemblant de plus en plus de jeunes et qui ont la particularité d'avoir lieu par surprise, sans autorisation, en dehors des normes instituées. Ici, de façon éphémère, la jeunesse retrouve une identité collective revendiquée ou recherche des formes communautaires d'être ensemble, se mettant en scène sur la place publique, que ce soit de manière conflictuelle face à l'Etat et aux institutions ou de manière violente face à la société, ou encore en se regroupant sur des terrains en friche, loin des lieux institutionnalisés et hors de tout contrôle. La jeunesse est donc mobilisable ponctuellement et si elle «n'est qu'un mot» (Bourdieu, 1988), elle est un mot
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ressource sous l'apparence d'un groupe homogène, porteuse de dynamiques sociales.
L'expérimentation au cœur de la socialisation de la jeunesse

L'identité sociale, plus qu'elle ne s' hérite, se construit donc au gré des expérimentations multiples et contradictoires qui caractérisent aujourd'hui la socialisation des jeunes. Innovateurs de leur propre vie, à la recherche d'eux-mêmes, les jeunes veulent «essayer» sans projet défini et multiplier les pratiques et les activités en refusant l'enfermement dans un monde social, dans des pratiques routinières et des habitudes. lis vagabondent au gré des expériences, disponibles aux rencontres et « surfant» d'un monde social à l'autre sans appartenance bien définie, ce qui leur offre à la fois des possibilités d'action mais aussi des risques d'exclusion. Schehr parle de «nomadisme identitaire» et considère ces expérimentations multiples comme ressources «en termes d'appartenance, de légitimation des compétences, de sociabilités». La figure de « l'étranger» apparaît ainsi que celle du «navigateur» dans des eaux parfois troubles, en tous cas instables et avec une météo incertaine. « Ces cultures, soumises à des fluctuations et à des reconstructions permanentes de la part des jeunes, auraient pour fondements l'incertitude comme mode de vie et la non-appartenance à un espace social défini. Cette notion, outre qu'elle permet de qualifier certaines valeurs, représentations et autres manières de faire, al' avantage de questionner ce qu'il reste des cultures de la stabilité (dans le couple, le travail, les sociabilités, le temps.. .), c'est-à-dire de poser la question de leur légitimité au regard de nouveaux modes de vie» (Schehr, 2000, p.55). Le contexte sociétal d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec l'époque des trente glorieuses où la jeunesse de 1968 représentait l'avant-garde de la société et dont l'anticonformisme pouvait laisser présager l'espoir d'une société meilleure. Elle a peut-être du mal à en faire le deuil. La crise du milieu des années 1970 a marqué une rupture faisant passer la société française d'un modèle culturel à un autre et le jeune d'aujourd'hui est plus en proie à un grand désarroi dans un temps de dépression comme si la transmission d'une génération à l'autre ne fonctionnait plus 37

comme avant. On peut retrouver le cycle «crise, rupture, dépassement» accompagnant tout changement social. «Cette insistance sur la façon dont les jeunes se composent aujourd'hui des cultures à partir d'un contexte marqué par la fragmentation du social, le chômage et la déliquescence des formes classiques d'emploi permet d'éviter le recours systématique aux figures de l'anomie et à leurs avatars (l'exclu, le galérien), et donc d'esquiver le regard stigmatisant, en soulignant ce qu'il en est de l'émergence de nouvelles normes de comportement et de conduite, y compris chez ceux dont on hypostasie les déficits. Elle nous rappelle en tout cas que «la» jeunesse n'est pas que « maux », que des ressources et des compétences font parfois contrepoids aux manques et autres handicaps dont on l'affuble si souvent du point de vue des cultures de la stabilité» (Schehr, 2000, p.55). L'expérimentation devient une caractéristique commune des modes d'agir de toutes les jeunesses: «la jeunesse se définit aujourd'hui de plus en plus comme une phase d'expérimentation au-delà de la prise en charge de ces deux instances de socialisation que sont la famille et l'école» (Galland, 1993). Mais on peut se poser la question si ce mode d'agir basé sur l'expérimentation est dans le monde d'au jourd' hui uniquement l'apanage des jeunes plus touchés par la précarité, la flexibilité et l'incertitude ou si petit à petit il va faire partie intégrante de nos modes de vie contemporains quand on interroge d'autres tranches d'âges se retrouvant au chômage ou dans des situations précaires et aléatoires qui les obligent à vivre de nouvelles expériences sociales et à reconstruire d'autres modes de vie. La jeunesse ne serait-elle pas le reflet de l'individu contemporain, « sujet» de ses expériences, sans cesse dans des processus de socialisation et de construction identitaire qui, en 1963, faisait déjà voir à Lapassade l'homme comme un être inachevé et inachevable ? Il Y a en tout cas homonymie avec l'innovateur qui, lui aussi, expérimente dans des phases « d'essais - erreurs» inévitables à l'émergence de tout processus d'innovation avant que son invention soit appropriée par le système social. L'observation des nouvelles sociabilités « électives» et « discursives» vécues par les jeunes montre de nouveaux modes de construction du lien social, d'interactions sociales et 38

d'appartenances dans la société contemporaine ainsi que d'autres rapports à la différence, à l'authenticité et à la mixité. La jeunesse issue de l'immigration maghrébine peut représenter une jeunesse en proie aux difficultés de construire une identité positive, appartenant à deux mondes culturels différents voire antagonistes et vivant dans des rapports de domination avec, souvent, l'expérience de la discrimination.

Quête identitaire maghrébine

des

jeunes

issus

de

l'immigration

La logique assimilationniste de la France, terre d'immigration depuis plus de 150 ans, a longtemps banni les différences culturelles au nom de l'universalisme et du centralisme républicain, tandis qu' outre-Atlantique, émergeait une société multiculturelle se construisant dans l'interaction et le frottement des cultures. L'une a donné l'intégration à la française par l'assimilation progressive de migrants dans la population française grâce aux institutions républicaines, ce qu'on a appelé le « creuset français» qui a favorisé les approches sociologiques donnant le primat au collectif, à la société (Durkheim, 1977) plutôt qu'à l'individu ou à la culture. La question sociale prime sur la question culturelle. L'autre logique a donné le multiculturalisme anglo-saxon avec des approches, en sciences sociales, à partir des communautés d'où l'accent mis sur l'anthropologie culturelle aux Etats-Unis qui se développe dans la première moitié du vingtième siècle. On retiendra ici l'Ecole de Chicago qui s'intéresse à la diversité des problèmes sociaux liés à l'immigration et qui met en évidence le rôle des regroupements ethniques comme relais dans le processus d'intégration. Ce sont les premiers sociologues qui mettent en lumière les difficultés d'assimilation et les phénomènes d'acculturation, les immigrés pouvant être désignés, par la société d'accueil, comme déviants et/ou boucs émissaires dans un processus de stigmatisation. Les jeunes d'origine maghrébine, en France, qu'on désigne par seconde, voire troisième génération et qui sont pour la plupart de nationalité française sont souvent associés, dans l'opinion publique, aux difficultés des banlieues et si, dans les années 80, ils ont été à l'origine de manifestations comme la Marche pour 39

l'égalité, ils sont aussi au cœur de violentes émeutes. Ils prennent une place importante dans le débat politique car ils sont au centre de la vie des quartiers en difficulté, dans les processus d'intégration comme dans la galère en vivant la contradiction entre un désir fort d'assimilation culturelle, intégration souvent effective et réussie, et une faible insertion sociale et professionnelle. Plus que d'autres immigrés, les jeunes Maghrébins ont adopté rapidement les comportements et les valeurs de la culture française même s'ils conservent certaines pratiques culturelles propres à leur communauté d'origine mais celle-ci s'est petit à petit disloquée et un écart important s'est creusé entre les deux générations. L'image du père est dévalorisée, il est identifié à l'ouvrier immigré, exploité après avoir été colonisé. Pour leur fils, c'est une humiliation d'autant plus qu'aujourd'hui les pères sont souvent au chômage ayant été les premiers touchés par la crise. Les fils ne veulent pas devenir comme leur père et une opposition s'opère entre les deux générations ce qui n'est pas sans provoquer des conflits et des ruptures. Si certains jeunes d'origine maghrébine sont dans un processus d'intégration culturel ascendant, par contre, pour ceux qui sont exclus de l'ascenseur social, les phénomènes d'échec, de frustration et de rage sont d'autant plus importants par rapport aux jeunes français de souche qu'ils ont pris une distance avec leur famille et avec leur culture d'origine. Ils ont du coup le sentiment que la société française ne veut pas d'eux et leur galère leur paraît comme inéluctable. Plus grave encore, à travers l'exemple de la

construction médiatique du scandale des « tournantes »,
phénomène qui a été imputé aux seuls jeunes issus de l'immigration, Mucchielli (2005) montre qu'il Ya diabolisation de la culture arabo-musulmane dans une société qui a peur, avec une interprétation des problèmes économiques et sociaux en termes culturels, voire ethniques. Mohamed (2001) montre les difficultés rencontrées par les adolescents issus de parents migrants vivant à la croisée de deux cultures avec les risques de crise identitaire, de rupture, de délinquance et de galère. L'identité des jeunes de la deuxième génération est le plus souvent définie en termes bipolaires de par leur« double appartenance» source de problèmes car «déchirés entre deux cultures» (Camilleri et al. 1990).

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DEVIANCE ET RUPTURES DANS LA SOCIALISA TION DES JEUNES EN DIFFICULTE
Nous nous intéressons ici aux jeunes qui sont en difficulté d'intégration dans la société ce qui peut se traduire par une rupture dans leur socialisation de manière momentanée ou durable et pour lesquels des actions socio-éducatives sont mises en place dans le cadre de politiques sociales qui servent à les catégoriser. Nous avons cherché à comprendre l'évolution des processus de
socialisation de ces jeunes qui sont devenus progressivement « un problème» et qui sont considérés comme «déviants» car en difficulté d'intégration, aux prises avec l'incertitude dans des trajectoires chaotiques, confrontés à des difficultés d'insertion sociale et professionnelle qui peuvent les amener à se sentir « exclus» de la société, «étrangers» dans un environnement social qui leur semble éloigné de leurs idées ou de leurs idéaux. TIs habitent principalement les quartiers dits «sensibles» (Dubet et Lapeyronnie, 1992) et se manifestent entre autres dans les «violences urbaines» (Mucchielli, 2002), marquant ainsi une rupture dans la relation avec le monde «adulte» et une impossibilité de construire et de mettre en sens sa vie face aux dominations subies. En réalité, la jeunesse dite en difficulté voire en grande difficulté recouvre une diversité de situations sociales et de trajectoires de vie qui sont caractérisées par des difficultés d'intégration dans la société française: jeunes blousons noirs des années 60, inadaptés sociaux des années 70, ils sont étiquetés progressivement de jeunes défavorisés confrontés à la précarité, stigmatisés par le quartier où ils habitent ou par le faciès, en situation d'échec scolaire, en difficulté d'insertion (Schwartz, 1981), en rupture familiale ou sociale, en errance (Monod, 1968 ; Mauger et Fosse, 1977 ; Dubet, 1987; Dubar, 1987; Baudelot et Mauger, 1994; Bouamama, 1997; Bondu, 1998; Bordet, 1998; Chobeaux, ). « Ces jeunesses» rendent visibles les déficits des institutions de socialisation. La jeunesse en difficulté apparaît donc comme une construction sociale qui a évolué avec les problématiques rencontrées par les institutions qui l'ont en charge, celles-ci participant à sa

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