Construire un monde ?

Choc des civilisations vs/dialogue des civilisations ? Réalisme belliciste vs/irénisme moralisateur ? Renvoyant dos à dos ces représentations binaires idéologiquement efficaces et scientifiquement incertaines, Construire un monde ? propose de tenir ensemble dans la réflexion la mondialisation dont le mouvement apparaît imparable, le pluralisme que la première tend à réduire au nom d’une rationalité qu’elle incarnerait, et le principe d’universalisme qui représente le moyen d’éviter les replis identitaires et de promouvoir la recherche des voies d’une cohabitation durable des individus, des sociétés et des cultures. Sont d’abord questionnées quelques figures de pluralisme au Moyen Âge encore souvent invoquées par le discours contemporain sur les rapports entre communautés et civilisations : Al-Andalus et l’Espagne, le moment du passage d’une grande civilisation à une autre (de Byzance à Istanbul), la place d’Averroès et de l’averroïsme dans la pensée médiévale européenne. Ensuite sont interrogées quelques solutions universalisables apportées historiquement à la question du projet de cité commune dans des situations de crise potentielle ou réelle : l’invention de l’humanisme, les esquisses de métissages et de cosmopolitisme, l’idéal de civilité. La dernière partie, à la lumière des sciences politiques et économiques et du droit international, aborde la question de la compatibilité aujourd’hui du pluralisme, de l’universalisme et de la mondialisation dont la qualification de libérale euphémise la poursuite d’une occidentalisation du monde. La construction d’un monde économique et informationnel plus unifié et humainement plus vivable demain qu’aujourd’hui ne suppose-elle pas d’être impérativement accompagnée d’un souci éthique universaliste et d’une politique de pleine reconnaissance du pluralisme des valeurs et des sociétés dans toutes les provinces du monde ?


Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9782821850439
Nombre de pages : 332
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Construire un monde ?

Mondialisation, pluralisme et universalisme

Pierre Robert Baduel (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 18 décembre 2014
  • Collection : Connaissance du Maghreb
  • ISBN électronique : 9782821850439

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http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782706819681
  • Nombre de pages : 332
 
Référence électronique

BADUEL, Pierre Robert (dir.). Construire un monde ? Mondialisation, pluralisme et universalisme. Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2007 (généré le 04 novembre 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/irmc/427>. ISBN : 9782821850439.

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Choc des civilisations vs/dialogue des civilisations ? Réalisme belliciste vs/irénisme moralisateur ? Renvoyant dos à dos ces représentations binaires idéologiquement efficaces et scientifiquement incertaines, Construire un monde ? propose de tenir ensemble dans la réflexion la mondialisation dont le mouvement apparaît imparable, le pluralisme que la première tend à réduire au nom d’une rationalité qu’elle incarnerait, et le principe d’universalisme qui représente le moyen d’éviter les replis identitaires et de promouvoir la recherche des voies d’une cohabitation durable des individus, des sociétés et des cultures. Sont d’abord questionnées quelques figures de pluralisme au Moyen Âge encore souvent invoquées par le discours contemporain sur les rapports entre communautés et civilisations : Al-Andalus et l’Espagne, le moment du passage d’une grande civilisation à une autre (de Byzance à Istanbul), la place d’Averroès et de l’averroïsme dans la pensée médiévale européenne. Ensuite sont interrogées quelques solutions universalisables apportées historiquement à la question du projet de cité commune dans des situations de crise potentielle ou réelle : l’invention de l’humanisme, les esquisses de métissages et de cosmopolitisme, l’idéal de civilité. La dernière partie, à la lumière des sciences politiques et économiques et du droit international, aborde la question de la compatibilité aujourd’hui du pluralisme, de l’universalisme et de la mondialisation dont la qualification de libérale euphémise la poursuite d’une occidentalisation du monde. La construction d’un monde économique et informationnel plus unifié et humainement plus vivable demain qu’aujourd’hui ne suppose-elle pas d’être impérativement accompagnée d’un souci éthique universaliste et d’une politique de pleine reconnaissance du pluralisme des valeurs et des sociétés dans toutes les provinces du monde ?

    1. Al-Andalus et l’Espagne

      La trajectoire d’un débat

      Mercedes García Arenal
      1. Al-Andalus contre Espagne ?
      2. Qu’appelons-nous al-Andalus ?
      3. Des faits établis aux interprétations idéologiques
      4. Le passé islamique et la question de la « décadence de l’Espagne »
      5. Castro et Sánchez Albornoz
      6. Le Maroc avec l’Espagne
      7. Après 1975
    2. De Byzance à Istanbul : le jeu des transmissions et des transformations culturelles et sociales d’un empire à l’autre

      Michel Balivet
      1. Pour une « irénologie » scientifique
      2. Une filiation idéale partagée : l’Empire « œcuménique » et « romain »
      3. Des analogies d’évolution : de Justinien (vie siècle) à Soliman (xvie siècle)
      4. Les transmissions culturelles et sociales de Byzance aux Ottomans : la continuité
      5. Les transformations culturelles et sociales de Byzance aux Ottomans : le remodelage
      6. Istanbul entre continuité et remodelage : un lieu de fusion byzantino-turc privilégié
      7. La perméabilité des aires culturelles contre le choc des civilisations
    3. Averroès et l’averroïsme. Un tournant dans la pensée occidentale ?

      Alain De Libera
  1. II. Pluralisme et universalisme : les alternatives sociétales

    1. La volière d’Abû Hayyân

      Remarques sur l’humanisme d’Abû Hayyân al-Tawhîdî

      Dominique Mallet
      1. I
      2. II
    2. Le cosmopolitisme avant les nationalismes

      Stéphane Yerasimos
    3. Métissages culturels et mondialisations

    1. Histoire et science-fiction

      Serge Gruzinski
      1. Matrix « Mixed bag » et trilogie métisse
      2. Messianismes et millénarismes
      3. Les miroirs de la mondialisation ibérique
      4. Messianismes d’Europe
      5. Messianismes d’Amérique et d’ailleurs
      6. Penser le monde et le transformer
      7. Retour à Matrix
      8. Politique et messianismes
    2. Civilité et démocratie

      Patrick Pharo
      1. Civilité, vérité et justice
      2. Démocratie et pluralisme
      3. Conclusion : civilisation rationnelle et morale ?
  1. III. Pluralisme et universalisme au temps de la mondialisation libérale

    1. Droit international ou droit mondial ?

      Monique Chemillier-Gendreau
      1. Les ambiguïtés du système
      2. Des instruments inadaptés à la construction d’une véritable communauté mondiale
      3. Le caractère dérisoire et inadapté des réformes annoncées et la nécessité de déplacer la problématique
    2. Le paradigme du crime contre l’humanité : construire l’humanité comme valeur

      Mireille Delmas-Marty
      1. Un interdit en extension
      2. Un paradigme à construire
      3. Conclusion
    3. Pluralisme, multilatéralisme et universalisme dans l’analyse économique de la mondialisation

      Wladimir Andreff
      1. 1. Le pluralisme dans l’analyse économique de la mondialisation
      2. 2. Le multilatéralisme : la mondialisation du commerce et des investissements étrangers
      3. 3. Une tendance nouvelle vers l’universalisme : la généralisation des investissements directs étrangers entrants et sortants
      4. Conclusion
    1. Crise de la puissance et désordre international

      Bertrand Badie
    2. Puissance et démocratie dans L’Impuissance de la puissance de Bertrand Badie

      Slim Laghmani

Auteurs

1Wladimir Andreff, professeur des universités en sciences économiques, université de Paris I - Panthéon Sorbonne, directeur honoraire du Roses (Cnrs).

2Bertrand Badie, professeur des universités en science politique, Institut d’études politiques (Iep) de Paris.

3Pierre Robert Baduel, directeur de recherche au Cnrs en sociologie politique, directeur de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, Tunis.

4Michel Balivet, professeur des universités en histoire médiévale, Université de Provence, Aix-Marseille.

5Monique Chemillier-Gendreau, professeur des universités émérite en droit public et en science politique, université Paris VII - Denis Diderot.

6Mireille Delmas-Marty, professeur au Collège de France, chaire « Études juridiques comparatives et internationalisation du droit », Paris.

7Alain de Libera, directeur d’études en philosophie médiévale, École Pratique des Hautes Études (Ephe), Paris et professeur des universités en philosophie, université de Genève.

8Mercedes Garcia Arenal, Profesora de Investigación (directeur de recherche) au Consejo Superior de Investigaciones Científicas (Csic), Département des Études arabes, Madrid.

9Serge Gruzinski, directeur de recherche au Cnrs, directeur d’études en histoire, Ehess, Paris.

10Slim Laghmani, professeur des universités en droit public international, Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, université du 7 novembre-Carthage, Tunisie.

11Dominique Mallet, professeur des universités au Département d’études orientales de l’université de Bordeaux III Michel de Montaigne.

12Patrick Pharo, directeur de recherche au Cnrs, Centre de recherche Sens Ethique Société (Cerses), Unité mixte de recherche du Cnrs et de la Faculté de médecine de Paris V René Descartes.

13Stéphane Yerasimos, professeur à l’Institut français d’urbanisme et à l’Institut français de géopolitique, Paris.

Remerciements

Pierre Robert Baduel

1Construire un monde ? Mondialisation, Pluralisme et Universalisme constituait à l’origine un projet que j’ai présenté en réponse à un appel d’offre du fonds d’Alembert pour la promotion de la pensée française du ministère des Affaires étrangères. Ce projet a reçu sur Tunis l’appui de l’Institut français de coopération de l’Ambassade de France, dont le conseiller de coopération et d’action culturelle était alors Thierry Vielle. S’inscrivant dans la suite des conférences d’Alembert de l’IRMC, la contribution de Mme Mireille Delmas-Marty est issue d’une conférence prononcée à Tunis le 22 novembre 2007.

2Le programme qui a donné corps au projet s’est déroulé en trois sessions, qui correspondent aux trois parties du présent ouvrage. La première session s’est déroulée en novembre 2004 dans les locaux de l’université de Tunis. La seconde s’est tenue au siège de l’IRMC en mars 2005 et la troisième à l’Hôtel El Mechtel de Tunis. Plusieurs universitaires tunisiens ont apporté leur collaboration au déroulement des sessions : Mounira Chapoutot-Remadi, professeur des universités en histoire médiévale, pour la première session ; Kmar Bendana, maître de conférence en histoire contemporaine, Institut supérieur d’histoire du mouvement national de l’université de La Manouba, Tunis, pour la deuxième session ; Mahmoud ben Romdhane, professeur des universités en économie, université d’El Manar-Tunis, Yadh ben Achour et Slim Laghmani, professeurs des universités en droit public, université du 7 novembre-Carthage, pour la dernière session.

3Plusieurs autres personnalités tunisiennes ont apporté leur appui à l’une ou l’autre session. Je mentionnerai plus particulièrement Abderraouf Mahbouli, professeur des universités en droit public, président de l’université de Tunis, et Habib Dlala, professeur des universités en géographie, doyen de la faculté des lettres de l’université de Tunis pour la première session ; Mohamed Haddad, vice-doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de La Manouba, pour la deuxième session ; Mohamed Salah Ben Aïssa, doyen de la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, université du 7-novembre-Carthage pour la dernière session.

4L’organisation de tout le programme a bénéficié des compétences et du dévouement de Christiane Saddem, secrétaire de direction de l’IRMC. La préparation éditoriale des contributions au présent ouvrage a nécessité plusieurs concours. Anne-Marie Planel a réalisé la transcription initiale de l’enregistrement de la conférence de Stéphane Yerasimos (décédé brusquement peu de semaines après sa participation au projet) et procédé à une première mise aux normes éditoriales d’une partie des textes. Sur la base d’une mise au point éditoriale de tous les textes à laquelle j’ai personnellement procédé, Gisèle Seimandi a en dernière instance relu l’ensemble de l’ouvrage, plus particulièrement revu la transcription du texte de S. Yerasimos et vérifié toutes les données historiques ; elle a aussi transformé en texte courant les notes détaillées que Mireille Delmas-Marty m’avait remises à l’issue de sa conférence et apporté un soin particulier à satisfaire les demandes de l’auteure elle-même, qui a complété, corrigé et validé l’ensemble de la contribution. L’illustration originale de la couverture a été demandée à Alfred Hamm qui a déjà réalisé la maquette de plusieurs des ouvrages que j’ai dirigés. La PAO du tout a été réalisée par Besma Ouraïed, technicienne d’édition à l’IRMC.

5À chacun, j’adresse mes remerciements.

Mondialisation, Pluralisme et Universalisme

Introduction

Pierre Robert Baduel

1Qui n’a vu ici ou là, au fond d’une vallée du Maghreb ou d’ailleurs, surgir une antenne parabolique d’une masure ? La présence au monde par ce moyen des hommes les plus éloignés du cœur des grandes métropoles témoigne plus que toute autre chose de la pénétration dans le quotidien de cette mondialisation tant rebattue. On voit là à l’œuvre cette quasi annulation des distances et des temps qu’est d’abord très concrètement la mondialisation et que symbolisent les médias du type CNN ou Al Djazira (« l’information en temps réel » de P. Virilio, 1993). Si le nouvel ordre des médias n’est qu’une des voies de la mondialisation, il est cependant d’autant plus significatif qu’il touche d’abord aux représentations, aux visions du monde, et met le plus particulier, le plus singulier, le plus spécifique – les systèmes de valeurs, les « identités » – au contact d’autres réalités, d’autres systèmes de valeurs, d’autres imaginaires collectifs, d’« identités » tout autres ; c’est au cœur du plus intime : la maisonnée, la fratrie, que le plus étranger, voire le plus étrange fait irruption. La mondialisation en créant une autre échelle du temps et de l’espace tant pour les univers symboliques que pour les marchandises crée les conditions d’émergence d’un espace d’échanges généralisés. On aurait pu en conséquence s’attendre à ce que cette forme d’unification du monde (le « village planétaire » de Mc Luhan) crée les conditions de plus d’universalité. Or, pour ceux qui sont ou se sentent déstabilisés par elle, cette mondialisation ouvre tout autant, sinon davantage, surtout quand elle est d’origine exogène, un temps de confrontation. Si nous appelons cultures les systèmes de valeurs collectives, la mondialisation génère-t-elle inévitablement un conflit des valeurs, voire plus radicalement et plus globalement un choc des cultures ou des civilisations ? L’idée de construire un monde uni, si elle est irréaliste à très proche échéance malgré qu’on soit entré dans l’ère de la globalization, est-elle utopique pour les générations futures ? La chance d’un monde durable (bien au-delà des questions écologiques stricto sensu) et donc d’une mondialisation réussie1 n’est-elle pas de garantir la pluralité des voies dans l’accès à l’universel, de promouvoir ensemble pluralisme et universalisme dans les relations des sociétés entre elles et des systèmes politiques en eux et entre eux ?

La qualification huntingtonienne du débat choc vs/dialogue des civilisations et ses limites

2En sciences sociales, on sait que la formalisation d’un problème ne va pas de soi, qu’elle n’est pas neutre, qu’il y a concurrence entre référentiels (ou paradigmes) pour la qualification sous un angle particulier et qu’en conséquence le choix du référentiel « emporte la sélection des causes considérées pertinentes, la formulation d’une explication conforme aux « visions du monde » des acteurs concernés et enfin, l’élaboration de propositions de résolution du problème » (P. Muller et Y. Surel, 1998, 61). À bien des égards, Le choc des civilisations de Samuel P. Huntington est un quasi-référentiel dans l’analyse du devenir des relations internationales et à coup sûr un livre-référence dans les médias. Plus souvent invoqué que lu dans les milieux les plus opposés et ressassé à longueur de journaux et de discours politiques, on peut se demander si, au-delà de la réelle notoriété universitaire et des fonctions d’expert en sécurité que son auteur a exercées sous l’administration Carter2, cet ouvrage n’est pas un faire-valoir ou au contraire un repoussoir commode, parce que propre à ordonner des représentations simplistes, binaires et donc médiatiquement efficaces (jusqu’à saturation) s’agissant des risques d’affrontement ou des chances de paix3 postérieurement à l’effondrement du totalitarisme.

3Pour Huntington, l’ordre international de la fin du xxe siècle n’est plus déterminé ni par la question nationale comme au xixe siècle, ni par les grandes idéologies séculières à prétention universaliste comme au temps de la Guerre froide. L’ordre mondial post-communiste est éclaté, multipolaire et les pôles sont ordonnés par des configurations culturelles, les (grandes) civilisations. J.-B. Duroselle (1992) avait annoncé des empires qu’ils étaient condamnés à périr, on pouvait penser que les civilisations étaient dans la même situation (« Civilisations, nous savons que vous êtes mortelles », avait écrit P. Valéry) et qu’à l’âge de la mondialisation elles se transformeraient et céderaient la place à des configurations inédites. Ce n’est pas là le diagnostic d’Huntington : les civilisations font preuve d’une résilience vigoureuse, voire redeviennent les acteurs centraux de la scène internationale. Il distingue différents ensembles civilisationnels à travers le monde : il met ainsi protestants et catholiques dans un même ensemble, l’Occident ; le monde orthodoxe de la chrétienté constitue un deuxième ensemble nettement distinct ; l’islam – en bloc, cette fois, à la différence des christianismes – est un troisième ensemble,... La division entre bloc totalitaire et bloc libéral étant obsolète, « la principale menace pour la paix du monde » viendrait du risque de choc entre ces civilisations (357). Ce choc dans lequel nous serions entrés n’est pas un épisode, une maladie juvénile de la modernité ; il n’est pas la confrontation plus ou moins réglée de systèmes de valeurs, le champ d’une controverse légitime. Par choc, il faut bien entendre un « clash », une explosion, un affrontement dont l’ordre international devrait ressortir refaçonné, comme le signifie bien le titre original : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Quid des rapports entre monde musulman et Occident ? Il écrit sans ambages : « Le problème central pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’islam » (239).

4Les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers et le Pentagone viennent-ils valider une vision prémonitoire et les effets induits comme les interventions en Afghanistan et en Irak s’inscrivent-ils dans la logique du choc des civilisations ?

5De l’administration (Paul Wolfowitz, Condoleezza Rice, Dick Cheney, Richard Perle, Donald Rumsfeld, ...) aux théoriciens civils réunis dans des think tanks (W. Kristol, L. F. Kaplan, R. Kagan, ...), la pensée stratégique américaine actuelle suit-elle la ligne de pente huntingtonienne ? Qu’en est-il en particulier des conceptions des néo-conservateurs de l’entourage du président G. W. Bush4 ?

6Quand on lit tel ou tel de leurs écrits, la notion de civilisation, celle en particulier d’Occident, fait-elle encore sens ? Le risque de découplage entre les États-Unis et l’Europe déjà envisagé par Huntington semblait en 2002 déjà devenu une réalité pour P. Kagan qui écrivait : « la crise actuelle au sujet de l’Irak a fait éclater au grand jour les dissensions entre les deux blocs5 » (2003, 150). On relèvera ce qualificatif de bloc, qui renvoie ici non plus aux blocs de la guerre froide mais bien à l’Europe et l’Amérique. Les vrais enjeux en Irak même seraient-ils des enjeux de civilisation ? Comment alors comprendre que l’objectif affiché à l’ONU soit une valeur qui a fleuri en Occident mais qui a une portée internationaliste : la démocratie ? À moins que derrière la volonté affichée de diffusion de la démocratie, il y ait en fait autre chose de moins légitime ? Les propos néo-conservateurs sont à cet égard clairs. Dès 1992, Paul Wolfowitz, le futur adjoint du secrétaire d’État à la Défense Ronald Rumsfeld, ne recommandait-il pas à l’Amérique d’exploiter sa suprématie militaire pour « dissuader nos rivaux potentiels ne serait-ce que d’aspirer à un rôle régional ou mondial plus important » (W. Kristol et L. F. Kaplan, 2003, 83) ? Cette doctrine n’a-t-elle pas été reprise par G. W. Bush dans le discours au Congrès du 20 septembre 2001 dans lequel il affirmait que l’Amérique doit empêcher ses adversaires potentiels de « surpasser ou d’égaler la puissance des États-Unis » (id., 143) ? Où est la frontière entre adversaires et amis ? Le langage du combat pour la démocratie au nom duquel a été légitimée l’intervention en Irak n’arrive pas à masquer la volonté claire de « prééminence américaine » (W. Kristol et L. F. Kaplan, 2003, 143), et ce d’abord vis-à-vis d’Européens à leurs goûts trop contestataires (R. Kagan, 2004, 13). En serait-il autrement avec une administration démocrate ? Rien n’est certain. On se souvient du mot de Madeleine Albright, secrétaire d’État aux Affaires étrangères de Bill Clinton parlant de l’action des USA : « Multilatéraux quand nous le pouvons, unilatéraux quand nous le devons » (P. Hassner et J. Vaïsse, 2003, 75). Lorsque des analystes européens comme D. Moïsi (2003) parlent de la nécessité de « réinventer l’Occident », il est clair que la notion huntingtonienne d’un ordre international configuré par le choc des civilisations sort relativement affaiblie des événements consécutifs au 11 septembre, puisque sa notion même d’Occident est menacée d’implosion. À condition là aussi de ne pas tirer des conclusions définitives d’analyses faites à chaud et de ne pas prendre pour durable – le découplage USA/Europe – ce qui peut être un effet de la conjoncture.

7Si la problématique du choc des civilisations – non la réalité des conflits localisés, qui est tout autre chose – apparaît obsolète aujourd’hui, celle du dialogue des civilisations qui lui est liée par opposition structurale, fait-elle davantage sens ?

Civilisations, identités : entre dissonances cognitives et complexités épistémiques

8La thèse du choc des civilisations tout autant que la vision portée par les partisans du dialogue des civilisations sont basées sur un même postulat implicite : l’existence de systèmes symboliques homogènes et fermés. Comme si les cultures et les civilisations étaient le fruit d’une génération spontanée, pour ne pas dire « incréées », échappaient à toute historicité, ne connaissaient de conflits à aucun moment et d’aucune sorte, ni intérieurs ni aux « frontières », n’avaient bénéficié d’aucun apport extérieur, n’avaient connu aucun échange, étaient invariables dans le temps et dans les différents espaces de leur extension.

9Cette compacité de l’approche culturelle, c’est très précisément le reproche majeur fait aux orientalistes et à leur conception de l’islam et de l’Orient, en particulier par Edward W. Said, dont l’ouvrage, Orientalism (1re édition : 1978), est pour le moins aussi célèbre que celui d’Huntington. Dans cet ouvrage Said dénonce la vision essentialiste et intemporelle de l’Orient que les Occidentaux, savants, voyageurs ou politiques, se sont construite de l’Orient. L’Orientalisme n’est pas pour Said une connaissance datée et imparfaite de l’Orient mais, par la vision archaïsante des sociétés qu’elle produit dans les représentations occidentales, une fiction autorisant une action impérialiste (la « mission civilisatrice » de la colonisation occidentale !6). Si à certains égards Said lui-même court le risque d’anhistoricité dans la conception implicite qu’il se fait de l’Orient et d’essentialisation des recherches occidentales, si dans une postface ultérieure il reconnaît qu’Orientalism est un ouvrage polémique avec ce que cela signifie de partialité7, il n’empêche qu’il pointe le doigt sur le caractère très idéologique de la conception des civilisations, qu’elles soient occidentale ou extra-occidentales. J. Clifford (1996, 269) écrit ainsi : « Said nous permet de voir le fonctionnement d’une dialectique [...] grâce à laquelle une culture moderne se constitue en permanence à travers ses constructions idéologiques de l’exotique. Vu de cette façon “l’Ouest” devient lui-même un jeu de projections, d’idéalisations et de rejets d’une altérité complexe et insaisissable. “L’Orient” joue toujours le rôle de l’origine et de l’alter ego. Par exemple Renan travaillant dans son “laboratoire philologique” ne concocte pas simplement un topos savant de l’Orient sémite mais produit, au cours du même processus, une conception de ce que signifie être Européen et moderne. » L’Occident loin d’être une réalité massive et tout aussi anhistorique que l’Orient des orientalistes est également une construction historique, idéologique, une représentation.

10Said va même plus loin. Dans Des intellectuels et du Pouvoir (1996), il écrit qu’« une culture n’est pas un ensemble étanche et homogène » (135) et surtout il parle « de la fabrication de ces fictions8 que sont Orient et Occident, pour ne rien dire des expressions racistes comme races inférieures, Orientaux, Aryens, Nègres et autres. [...] Les abstractions de cette espèce tout comme les rhétoriques accusatrices qu’elles engendrent ne sont que de purs mensonges ; les cultures sont trop imbriquées, leurs parcours trop hybrides et trop dépendants les uns des autres pour que l’on puisse les séparer de manière radicale en deux grands blocs d’oppositions de nature essentiellement idéologique. Ainsi l’Orient et l’Occident » (11).

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