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CONTINENT (UN) NOIR : LE TRAVAIL FEMININ

175 pages
La division du travail entre les sexes demeure le continent noir de la sociologie du travail et plus largement des sciences humaines. Si de très nombreux travaux lui ont été consacrés, ceux-ci gardent le statut de travaux spécifiques, " féministes ", en particuliers, qui n'interpellent pas les paradigmes pourtant en renouvellement du travail.
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Cahiers
Anciennement

du Genre
Cahiers du Gedisst

n° 26 - 1999

Un continent

noir:

le travail féminin
Coordonné par Jacqueline Heinen et Danièle Kergoat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Directrice de pu blication Jacqueline Heinen Secrétaire de rédaction Ghislaine Vergnaud Comité de rédaction Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Françoise Laborie, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Pascale Molinier, Catherine Quiminal, Catherine Teiger, Annie Thébaud-Mony, Pierre Tripier, Philippe Zarifian. Comité de parrainage Christian Baudelot, Alain Bihr, Pierre Bourdieu, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Eleni Varikas, Serge Volkoff. Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie).

Tarifs 2000 pour 3 numéros: France 260 F - Étranger 300 F
Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions de vente à la rubrique abonnement en fin d'ouvrage Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées. cg L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8833-1 ISSN : 1165-3558

Abonnements et vente

Cahiers du Genre, n° 26

Sommaire

5 13 33 59 79 101 111 121 131

Danièle Kergoat - Introduction Sabine Masson - Travail en débat, travailleuses invisibles. Quelques enjeux sexués autour de la redéfinition du« travail » Didier Demazière - Les logiques de recherche d'emploi, entre activités professionnelles et activités domestiques

Isabelle Bertaux-Wiame - Les rapportssociauxde sexe: un
objet social masqué? À propos de La Poste Katia Vladimirova - Femmes et marché du travail en Bulgarie Xavier Dunezat
et changements
-

Mouvements sociaux sexués: reproduction
-

Francisco Vargas
reproduction

L'émergence du chômage au Brésil :
des rapports sociaux

et changement
-

Geneviève Picot

Le rapport entre médecins et personnel

infirmier à I'hôpital public: continuités et changements Emmanuelle Lada - Organisation du système d'emploi et débuts de vie active à la Compagnie française

Hors champ:
143 157 161 165 169 Cynthia Cockburn
-

Cet espace entre nous

Note de lecture Comptes rendus Abstracts Auteurs

Cahiers du Genre
Pourquoi ce changement de nom? Les Cahiers du Gedisst ont fait peau neuve. Le souci de mieux donner à voir la problématique qui est au cœur de la revue a conduit le comité de rédaction à adopter un nouveau titre à partir de 1999. Par ailleurs, la publication qui est née en lien avec le Groupe d'études sur la division sociale et sexuelle du travail (GEDISST - CNRS) s'est ouverte vers l'extérieur. Son comité de rédaction est aujourd'hui composé en majorité de non-membres du laboratoire et s'appuie sur un réseau de correspondant(e)s à l'étranger. Au demeurant, les objectifs de la revue restent les mêmes, et elle continuera de paraître trois fois l'an aux éditions L'Harmattan.

Revue publiée avec le concours du CNRS et du service des Droits des femmes

Cahiers du Genre, n° 26

Introduction

Ce numéro des Cahiers du Genre a pour ambition de contribuer à l'élaboration d'une réflexion sociologique sur le travail, conduite en termes de rapports sociaux, et particulièrement en termes de rapports sociaux de sexe. En effet, la division du travail entre les sexes demeure le continent noir de la sociologie du travail et plus largement des sciences humaines. Si de très nombreux travaux lui ont été consacrés, ceux-ci gardent le statut de travaux spécifiques, « féministes », particuliers, qui n'interpellent pas les paradigmes pourtant en renouvellement du travail. Bref, tout change: la société, les champs d'étude, les modes d'analyse, les concepts clés, et pourtant rien ne change: la figure du salarié et du chômeur reste celle d'un homme, l'emploi ou la retraite sont toujours pensés comme ceux des hommes, le rapport au travail est réduit à celui que les hommes entretiennent au salariat. Tout le reste serait périphérique. Le groupe social femmes n'a de statut qu'en tant que somme des individus femmes; le groupe social hommes n'existe toujours pas, ou plutôt il continue à se dissoudre dans un faux universalisme. Dans la pensée académique autorisée, on peut certes travailler sur une population de femmes, mais toujours dans une sorte de parenthèse ou comme un adjuvant. Et le fait que les femmes constituent un groupe, sinon une classe, n'est toujours pas problématisé : les femmes sont des femmes et se conduisent comme telles parce que la nature le veut. Les résultats ainsi obtenus s'ajoutent au modèle établi, mais ne le remettent pas en question. Le faire, c'est être « féministe », or on sait bien qu'une sociologue-féministe n'est pas tout à fait une sociologue. Dès qu'un livre, un article, un ouvrage est étiqueté féministe, il n'est pas lu - ou différemment... C'est

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Danièle Kergoat

sans doute dans ce domaine que la nature performative de la sociologie comme science apparaît le plus clairement. Tout se passe dans les théories, comme si le rapport hommes/femmes se réduisait à des relations sociales. Et c'est là qu'est le tour de passe-passe: car ainsi, il ne peut plus prétendre être un moteur de l'histoire. En l'an 2000, tout est construit socialement aux yeux de la sociologie... hormis le fait d'être classé (et de se classer) dans le groupe des hommes ou dans celui des femmes. Pourtant, il y a des avantages heuristiques à refuser de ramener la notion de rapport social à celle de relations sociales, à penser les rapports sociaux de sexe comme un rapport social à part entière. D'abord, en donnant à voir des pans entiers des pratiques sociales qui sinon restent invisibilisées, en en proposant des schèmes explicatifs. Ensuite, mais là le travail avance plus lentement, en se demandant si les modèles présentés comme «généraux» le sont tout autant qu'ils le prétendent, et en cherchant à voir comment le rapport social de sexe s'imbrique dans les autres rapports sociaux, comment il construit (et déconstruit dans le même mouvement) la société, les groupes et les individus qui la composent. C'est à ces deux niveaux, l'un ou l'autre, et parfois les deux, que fonctionnent les articles de ce numéro. Celui de Sabine Masson introduit le débat dans un texte de cadrage sur le concept de travail. Concept sans cesse revisité, sans cesse retravaillé, particulièrement ces dernières années. Les termes du débat, parfois très vifs, ont été renouvelés, cependant une constante traverse I'histoire du concept et l'espace du débat: la non- inclusion, dans les théories, de la division du travail entre les sexes et de ses problématisations. Que le travail soit analysé comme activité ou comme valeur, l'exclusion du travail domestique perdure et la notion de centralité du travail réfère uniquement à la position masculine dans la sphère publique et professionnelle. À ce titre, Didier Demazière constate que les analyses fonctionnent « comme si la figure typique du chômeur était celle du travailleur adulte, masculin, et chef de famille ». Et il est vrai que les sociologues ont construit la figure du chômeur dans une symétrie parfaite avec celle du

Introduction

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« travailleur» des années passées. Tout se passe comme si le travail des femmes, les formes particulières que prend leur mise au travail, étaient résiduels et n'avaient donc pas de place dans le «modèle» central. Et pourtant, dans des domaines aussi divers que la flexibilité du temps de travail ou l'opposition qualification/compétence, il est clair que le groupe social femmes a été le cobaye de la reconfiguration du marché de l'emploi et de l'organisation du travail. C'est le croisement entre rapport salarial et rapport de sexe qui a été le vecteur du bouleversement du système productif - tout comme, en instaurant la séparation des lieux de production et de reproduction, il avait été le vecteur, au XIXesiècle, de la mise en place du capitalisme. Trois articles mettent en œuvre le croisement de ces deux rapports sociaux, sur des champs extrêmement contrastés. Hommes et femmes travaillant dans la Fonction publique (en l'occurrence La Poste) et bénéficiant donc, outre d'une stabilité de l'emploi qui permet la projection dans le futur, d'une relative neutralisation des rapports sociaux de sexe au niveau professionnel (Isabelle Bertaux- Wiame). Hommes et femmes en recherche d'emploi depuis deux ans et donc devant gérer une situation de précarité (Didier Demazière). Enfin, hommes et femmes sur un marché du travail en pleine déstructuration/restructuration, il s'agit là de la situation bulgare (Katia Vladimirova). Dans les trois cas, le travail est au cœur des logiques qui sous-tendent les pratiques sociales. Mais le seul travail salarié et le rapport qu'entretiennent les acteurs avec lui seraient bien impuissants à rendre compte de ces logiques. Pour l'ensemble des femmes, c'est la référence à la double assignation au travail salarié et au travail domestique qui permet de décrypter leurs pratiques; pour l'ensemble des hommes, il faut avoir recours, asymétriquement, à leur assignation au seul travail professionnel et au fait qu'ils sont « dispensés» du travail domestique. Ainsi, Didier Demazière montre que, pour les chômeurs, le réseau familial reste à la périphérie de leur champ référentiel, même s'il est décrit comme une ressource; dans le cas des chômeuses, le réseau familial est central, mais vécu comme une contrainte.

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Danièle Kergoat

De fait, la division sexuelle du travail, base matérielle des rapports sociaux de sexe, est indispensable pour comprendre ce qui « classe» les individus et faire apparaître la sexuation de ce classement. Ces articles mettent également en évidence la mouvance extrême des limites-frontières de la division sexuelle du travail et la réversibilité des acquis (articles sur la Bulgarie et sur La Poste) ainsi que l'évolution des rapports de pouvoir entre les sexes (La Poste). La situation respective des hommes et des femmes sur le marché du travail bulgare est minutieusement périodisée par Katia Vladimirova. Cette mise en perspective par une économiste montre à quel point les renversements de situation peuvent être brutaux et de grande amplitude. La division du travail entre les sexes perdure aux bouleversements politiques, bien que ses modalités subissent à chaque fois des mutations profondes. Isabelle Bertaux- Wiame montre que l'organisation du travail, le rythme de travail et le type de travail propres à cette organisation induisent des pratiques plus égalitaires, non seulement dans le champ professionnel, mais aussi dans le couple. Et, par effet rebond, cette atténuation des formes classiques de la division sexuelle du travail dans la famille induit un investissement beaucoup plus soutenu des femmes dans leur travail professionnel et dans leur carrière. La lecture croisée des deux articles de D. Demazière et d'I. Bertaux-Wiame est riche d'enseignement. Cette dernière décrit une situation dans laquelle le cadre est stable, préconstruit, et de nature relativement égalitaire; dans le cas des chômeurs, analysé par D. Demazière, la situation est précaire, le cadre référentiel est à construire, et de plus, individuellement. Or, qu'observent les auteurs? Concernant La Poste, une forte atténuation des modalités traditionnelles de la division sexuelle du travail est constatée, y compris dans le couple. Du côté des chômeurs(ses), les logiques sont au contraire arc-boutées sur une division du travail exacerbée entre les sexes, et cela va bien au-delà de la sphère familiale. Ce qui montre, une fois de plus, la variabilité extrême des formes de la division du travail. Cependant, de façon plus nouvelle, et contrairement à ce qui est généralement dit et pensé, ces démonstrations prouvent que le problème du travail domestique n'est pas incontournable, que l'État, les

Introduction

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entreprises peuvent, par des actes volontaires, prendre des décisions qui font bouger les attributions de sexe quant au travail domestique. Certes, celles-ci restent instables, toujours réversibles. Mais, c'est là sans doute que les mouvements sociaux peuvent intervenir, pour consolider ces acquis, les installer dans la durée. Une seconde approche est proposée par les articles de quatre doctorants. Ces articles sont courts, c'était la règle du jeu. Il s'agissait moins cette fois d'observer les mouvements de la division sexuelle du travail que d'entrer dans le sujet par le biais d'une problématique transversale, celle de la reproduction et du changement dans les rapports sociaux, de sexe en particulier. La division sexuelle du travail ici n'est plus l'objet même des articles, mais elle est utilisée comme « détecteur» des rapports sociaux en jeu. Il s'agit en quelque sorte d'une mise en œuvre du programme que propose S. Masson. Reproduction et changement, tous ceux et celles qui travaillent en termes de rapports sociaux de sexe se trouvent (et se sont trouvés) confrontés à ce problème, que l'on peut décliner sous la forme de multiples questions. À titre d'exemples: - nos travaux font-ils autre chose domination masculine et ses effets? que débusquer la

- est-on capable, à partir de notre outillage théorique, de réinterroger les changements observables dans la société globale; et plus précisément, compte tenu des thèmes abordés ici: dans la société salariale? - peut-on périodiser non seulement le travail salarié mais aussi le travail domestique? Souvent, en effet, les rapports sociaux de sexe sont si prégnants qu'ils peuvent sembler réductibles à des mécanismes de reproduction de la société par elle-même. Et du même coup, ce sont les autres rapports sociaux (salarial, classes sociales, âge, ethnie, etc.) qui paraissent être des facteurs de changement. Il s'agit là d'un problème récurrent d'importance majeure. Je viens de l'évoquer rapidement en ce qui concerne l'enjeu théorique. Mais il se pose aussi au niveau académique: car de

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Danièle Kergoat

notre capacité à gérer cette difficulté, dépend la perception que l'environnement scientifique a de nos travaux. Et l'on sait que celui-ci n'est pas a priori bienveillant. Or, il faut s'employer à faire admettre que nous ne travaillons pas sur « les femmes », et que, bien au-delà, en tout cas pour certaine-s d'entre nous, nous tentons de contribuer à une sociologie des rapports sociaux, donc une sociologie généraliste. Ce qui, à mon sens, veut dire que l'on ne part pas d'un champ, ou de telle ou telle catégorie, constitués d'avance (par le sens commun, les idéologies dominantes...) mais, que l'on part d'une tension qui se fait jour dans la société et que c'est à partir de cette tension que nous observons la construction de ce qui devient notre objet sociologique. Si nous nous donnons pour but de construire nos propres objets - et non pas de les choisir dans le prêt-à-penser du sens commun, cela implique une déconstruction des catégories «naturelles ». C'est ainsi que Xavier Dunezat, à propos du mouvement des chômeurs, avance des propositions décapantes : tout mouvement social est hétérogène en termes de sexes, de classes, de générations, et est un espace de confrontation pour ces différents groupes. En d'autres termes, les rapports sociaux traversant les mouvements génèrent des tensions virtuelles, lesquelles s'incarnent, ou non, à travers la formation de groupes aux intérêts antagoniques. C'est à ces groupes et à leur confrontation que s'intéresse Xavier Dunezat. Ce qui le conduit à repérer un glissement d'importance par rapport à la lecture traditionnelle des rapports de classe, et à donner à la violence (symbolique et physique) un statut explicatif quant à la décrue du mouvement. Il déconstruit ainsi l'idée de l'épuisement « naturel» des mouvements sociaux. Francisco Vargas, quant à lui, analyse l'apparition de nouvelles catégories au Brésil: celle du « chômage », du« travail précaire », et démonte les mécanismes de la construction sociale du masquage du chômage féminin à partir de la déconstruction de la notion de « découragement ». C'est à propos des transformations que l'hôpital public connaît depuis trente ans que Geneviève Picot montre les redéfinitions des rapports de classe et de sexe. En ce qui concerne ces derniers, une analyse serrée du rapport

Introduction

Il

médecin/personnel infirmier atteste la présence simultanée d'éléments de changements, mais aussi de reproduction. Enfin, Emmanuelle Lada porte son attention sur l'éclatement des formes et statuts d'emploi en début de vie active, le terrain d'observation étant une grande entreprise publique. Il s'agit en fait d'analyser la gestion sexuée et générationnelle de la main-d'œuvre. À l'inverse de La Poste, les processus de recrutement ne cherchent nullement à être « égalitaristes »: pas de concours, mais des processus complexes, très formalisés et centrés sur l'individu offrant sa force de travail. L'analyse de ces processus et de leurs étapes révèle que ce sont moins les expériences professionnelles que les critères d'âge et de sexe, plus largement de hors travail, qui sont les critères centraux de recrutement: le maniement des rapports sociaux de sexe est donc bien un principe structurant de la nouvelle politique de flexibilisation. L'ensemble de ces articles montre ainsi comment les rapports sociaux travaillent le social, construisant et déconstruisant incessamment: marché du travail, modèle productif, conditions de travail ou recherche d'emploi, travail salarié et travail domestique. Les catégories de sexe n'y apparaissent pas figées, mais au contraire en constante redéfinition l'une par rapport à l'autre.
Danièle Kergoat

Cahiers du Genre, n °26

Travail en débat, travailleuses invisibles
Quelques enjeux sexués autour de la redéfinition du « travail »

Sabine Masson
Résumé
Depuis quelques années, la notion de travail est l'objet d'un intense débat, qui suggère un nouveau point de vue sur les formes et les valeurs du travail. Les différentes hypothèses issues de cette réflexion partagent une même tendance, qui est d'oblitérer le travail des femmes et le rapport des femmes au travail. Un discours normatif sur le travail, qui ne s'énonce pas comme tel, fait ainsi l'impasse sur la problématisation de la différence des sexes et réifie les catégories de la division sexuelle du travail. Une telle connaissance sur le travail, qui procède par distorsion théorique en gommant les activités des femmes de la définition du « travail », comporte des enjeux sociaux: elle ne peut que renforcer l'exploitation du travail domestique et la dévalorisation des métiers féminins.

Comment analyser la situation des vendeuses des grands magasins dans le cadre de la problématique sociologique des transformations du travail? Quels concepts utiliser pour un secteur d'emploi échappant traditionnellement à la théorisation? Sommes-nous toujours et encore devant le piège qui consiste à parler au nom d'un particularisme lorsque l'on aborde le travail des femmes? Tout au long d'une étude sur les vendeuses (Masson 1998), la question de savoir comment

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Sabine Masson

articuler nos observations avec une théorie générale sur les changements de l'organisation du travail nous a préoccupée. La tâche était d'autant plus malaisée que le sens des notions habituellement invoquées pour saisir le changement ne correspondait pas à notre objet. Nous avons donc tenté de les réajuster en nous appuyant sur l'approche par la division sexuelle du travail. Le décalage constaté était-il le fruit du hasard? On nous rétorquera peut-être que l'étude de tout secteur du travail demande un ajustement par rapport aux théories générales. Nous pensons toutefois qu'existe, au-delà de la diversité des situations de travail, une ligne sexuée de séparation des emplois que redouble encore trop souvent la conceptualisation du travail, forgée essentiellement à partir de secteurs masculins. D'où notre envie de porter une réflexion sur les enjeux de cette conceptualisation dans le présent article.
De quel travail parle-t-on?

Depuis quelques années, la notion de travail est l'objet d'un intense foisonnement théorique visant à redéfinir la nature et la valeur du travail. Sont mises en évidence un certain nombre de ruptures quant à la fonction sociale et quant à la division du travail. Manifestement, le travail change. Notre intérêt n'est pas ici de trancher ce point, mais de questionner l'orientation des théories qui en font une hypothèse forte. Ce questionnement, nous le menons du point de vue des rapports sociaux de sexe, c'est-à-dire que nous nous interrogeons sur la manière dont les théories conceptualisent ou non la division sexuelle du travail l, et les conséquences possibles de cette théorisation sur la réalité du travail. Si ce questionnement nous a semblé essentiel, c'est pour deux raisons principales: tout d'abord, parce que nous adhérons à l'idée que la division sexuelle du travail est au cœur des rapports inégalitaires entre femmes et hommes, ensuite parce que nous estimons que l'activité de connaissance peut
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Nous utilisons ce concept dans son sens large de travail rémunéré et non

rémunéré, de production et de reproduction, et non en référence au seul emploi.

Travail en débat, travailleuses

invisibles

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contribuer à la reproduction ou à la transformation de ces rapports. L'actuelle réflexion sur le travail comporte, dès lors, des enjeux pour l'égalité entre les sexes que nous n'avons pu mettre de côté. Nous faisons 1'hypothèse que la vaste majorité des théories actuelles sur la transformation, la fin, ou la crise du travail 2, en tant que marché et en tant que valeur identitaire (Offe 1985), oblitèrent dans leur raisonnement le travail effectué par les femmes. L'élaboration théorique se fait le plus souvent à partir de situations, d'objets et de figures du travail masculin, les femmes étant maintenues en dehors du noyau d'analyse. Le contexte du travail féminin (le travail domestique, le temps flexible des femmes, la qualification dans les services, etc.) n'est pas problématisé dans le cadre de la notion « générale» de travail. Il est au mieux identifié comme un aspect catégoriel ou résiduel des transformations du monde du travail. Cette lacune théorique empêche la compréhension d'éventuels déplacements de la division sexuelle du travail et de leur articulation avec les rapports capitalistes de production. Cette conceptualisation bancale est non seulement « l'un des effets [leur forme intellectuelle] des relations sociales de sexe» (Guillaumin 1992, p. 22), mais à l'origine de leur perpétuation, notamment par la dévalorisation du travail des femmes. Nous examinons donc ici quelques-uns des mécanismes théoriques produisant l'éviction des femmes d'une réflexion large sur le travail, en centrant notre propos sur trois points. Nous commencerons par quelques remarques d'épistémologie féministe sur les enjeux de la problématisation du travail féminin, pour ensuite nous demander ce que signifie la notion de « fin » du travail au regard du travail domestique et de la citoyenneté des femmes, et aborder enfin la perspective de
2 Ces réflexions se caractérisent par un « triple sens de l'idée de fin du travail », pour reprendre les termes de 1. Terrier (1999, p. 17) : 1) une vision économique s'attachant à la crise de l'emploi et à la diminution des besoins en activités productives; 2) une vision sociologique, pour laquelle la nature du travail s'est radicalement transformée vers des activités apparentées à celles du « hors-travail» (activités sociales, de loisir, de communication) ; 3) une vision philosophique ou « normative» qui annonce ou propose le dépassement d'un système de valeurs marqué par la centralité du travail.

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Sabine Masson

transformation de la nature du travail à la lumière de la sexuation des qualifications.
Enjeux de la problématisation du travail féminin

Les arguments avancés pour justifier l'occultation des sujets féminins dans les théories sur les transformations du travail portent souvent sur les impératifs dictés par la sélection d'un objet, de fait principalement masculin. C'est faire peu de cas de la construction du réel par les mots, dont le « choix» permet certes de constituer des « domaines d'objets» (Foucault 1971, p.71), mais qui agit en même temps négativement par limitation, exclusion et raréfaction discursive, produisant à ses marges « toute une tératologie du savoir» (ibid., p. 35). Ce sont bien ces marges-là qu'interroge sans relâche le féminisme (Romito 1997), car sans les mots, point de reconnaissance de l'objet et point de connaissance sur les actions, les métiers, les paroles des femmes (Le Doeuff 1998). Les enjeux idéologiques du langage s'observent bien dans les conflits sémantiques autour de la notion de travail. Ses significations varient de façon dissymétrique selon que l'on pense à l'action sociale du sujet masculin, qui renvoie sans ambiguïté au « travail », ou au contraire aux « travaux» socialement invisibles des femmes, qui se référant à l'être, à la nature, au donné, échappent à la définition première de travail (Viollet 1991). La vigilance face à la production de connaissance sur le travail part du principe que les identités sociales de sexe, et avec elles les formes de la division sexuelle du travail, sont autant le produit de l'organisation sociale que du langage et des discours (communs et savants) qui construisent, reproduisent et transforment sans cesse les différences sexuées (Scott 1988, 1991, 1999). Une telle perspective peut nous éviter de reproduire une « cécité sociale» (Kergoat 1992, p. 82) sur la situation des femmes au travail, conséquence probable d'un androcentrisme scientifique qui ne prend comme référent que le masculin, empêchant « certains faits concernant les minoritaires d'accéder à la théorisation de la société. » (Mathieu 1991, p. 101).

Travail en débat, travailleuses

invisibles

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Apports des critiques anthropologique et historique Il importe d'interroger la normativité 3 des catégories de pensée par lesquelles sont appréhendées les transformations du travail. La catégorisation exclusivement masculine de la notion de travail - travail salarié, qualifié, de la grande entreprise industrielle, etc. - reflète le rapport de pouvoir qui se joue dans la production de connaissance: produite par des hommes, elle entérine un ordre des choses où les femmes sont niées en tant qu'actrices économiques et sociales. Telle est la résultante d'une normativité discursive qui ne s'énonce pas et qui en rejoint une autre, dénoncée en histoire, lorsque la centration sur l'événement occulte les actes et paroles des vaincus (RiotRarcey 1988, 1991, 1994), au profit d'un récit positiviste et descriptif qui néglige I'historicité des rapports de pouvoir. Ainsi, par exemple, en éliminant les actes, les paroles ou les écrits des femmes, I'histoire a fait le récit de LA démocratie, effaçant les rapports de force qui ont marqué le processus d'identification de I'homme au citoyen. D'une manière semblable, la réflexion sociologique et philosophique sur les transformations du travail relègue dans une zone d'ombre théorique le rapport de genre qui fonde les différences face aux nouveaux équilibres du marché, de l'emploi et de l'organisation du travail. L'absence de problématisation de la différence des sexes porte à conséquence: perçu comme anhistorique, cet impensé de la différence des sexes entretient l'idée du caractère originel, naturel et complémentaire de la division sexuelle du travail (Tabet 1998, p. 15), comme l'a souligné la critique épistémologique en anthropologie des sexes. Le postulat théorique qui ne considère pas les différences véhicule en fait une conception naturaliste des rôles; les tâches reproductives des femmes ne sont pas prises en compte dans les théories anthropologiques, permettant ainsi de fonder la définition des
3 Nous nous inspirons pour définir cette notion des clarifications de M. Freitag (1987). La normativité est ce qui a trait à la réflexivité du vivant, dans sa « double face ontologique et épistémologique» (Freitag 1987, p. 15), c'est-à-dire d'une part, l'aspect de médiation significative de l'action sociale et historique, d'autre part, sous la forme de l'action symbolique, en tant qu' objectivation de la médiation significative.