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Controverses institutionnelles en Pays Basque de France

De
305 pages
Depuis la fin des années 90, divers secteurs de la société civile et une majorité de la classe politique locale revendiquent l'institutionnalisation du Pays Basque en France par la création d'un département ainsi que l'officialisation de la langue basque. Les pouvoirs publiques répondent à ces aspirations par des réformes sectorielles, tout en excluant la partition de l'actuel département des Pyrénées-Atlantiques, constituées des trois provinces historiques basques françaises et du Béarn.
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Ce livre, issu d’une thèse en Anthropologie sociale et Ethnologie, n’aurait vu le jour sans la confiance, la patience et l’exigence bienvenue de Jean-François Gossiaux, directeur de recherche à l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain (IIAC-CNRS) au sein de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Qu’il reçoive toute l’expression de ma reconnaissance pour ses compétences scientifiques et son suivi régulier sans lesquels cette étude n’aurait pu aboutir. Mes plus sincères remerciements vont également à Denis Laborde pour avoir accepté cette publication dans la collection qu’il dirige. Je lui exprime toute ma gratitude pour sa disponibilité, son soutien et ses conseils enthousiastes. Je remercie les membres de mon jury de thèse (Jean-Daniel Chaussier, Marie-Vic Ozouf-Marignier, Dejan Dimitrijevic et Alain Bertho) pour leurs critiques, conseils et recommandations lesquels m’auront permis de retravailler mon manuscrit initial pour aboutir au présent ouvrage. J'adresse mes remerciements, pour la sympathie et les conseils ponctuels qu'ils m'ont témoignés, à Enric Porqueres i Gené, Michel Wieviorka, Marc Abélès, Eguzki Urteaga, Xabier Itçaina, Manex Pagola, Sébastien Ségas, Kattalin Gabriel-Oyhamburu, Bernard Oyharçabal, Ricardo Etxepare et Michel Duvert. Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à Jean-Claude Larronde et Jean-Michel Larrasquet de la Société d’Etudes Basques (Eusko Ikaskuntza) pour avoir cru en mes capacités et m’avoir permis de suivre une année post-doctorale en tant qu’Hôte en Relations Internationales à l’Université de Genève. Je tiens également à remercier la Fondation José Miguel de Barandiarán pour m’avoir attribué, en 2007, son Prix de recherche en Ethnologie. Que l’ensemble des acteurs intervenant dans ce travail reçoive ici ma gratitude et ma reconnaissance pour sa disponibilité. Enfin, je tiens à remercier de tout cœur mes proches pour leurs encouragements. J’exprime toute ma gratitude à ma mère, Catherine Mathey-Pierre, ainsi qu’à Sarah Halifa-Legrand pour s’être, à de nombreuses reprises, attachées à la relecture du texte. Je remercie mon père, Bernard Pierre, pour son aptitude implicite à transmettre sans laquelle l’idée même de cette thèse n’aurait vu le jour. Je remercie aussi mes grands-parents, Robert Pierre et Gaxuxa Hiraboure, pour m’avoir chaleureusement accueilli en Pays Basque et m’avoir de fait rappelé qu’il se peut qu’un « terrain » représente, pour le chercheur, davantage qu’un objet d’étude ; la proximité n’empêchant en rien l’objectivité, toujours individuelle, du regard scientifique.

Nere aitatxi zena gogoan,

Préface
Objet éponyme de l’ethnologie, « donnée anthropologique incontournable », selon Luc de Heusch1, l’ethnie tend à se confondre avec la culture, cette autre « donnée » fondamentale de l’anthropologie2. Le langage courant aussi bien que celui des politiques et celui des institutions internationales associent les deux concepts jusqu’à les rendre interchangeables3. Certains anthropologues eux-mêmes fondent leur posture théorique sur le postulat plus ou moins explicite ethnie = culture (voir le même Luc de Heusch et plus généralement le courant « primordialiste », et à l’opposé, les tenants d’une « anthropologie de l’action » et les contempteurs de ces deux concepts4). Les implications idéologiques et politiques de cette confusion, projetées sur le terrain basque, sont au cœur de l’intrigue (dans l’acception romanesque du terme) dont Thomas Pierre s’efforce, avec succès, de démêler les fils. Comme les malentendus, les confusions peuvent être fécondes ou, à tout le moins, utiles. Elles peuvent être utiles politiquement, pour élargir l’assise des alliances ou, à l’inverse, pour stigmatiser l’adversaire et verrouiller le débat. Elles peuvent être pertinentes scientifiquement, en déparasitant la démonstration de considérations subalternes. Leur pertinence scientifique, cependant, est inversement proportionnelle à leur utilité politique. Autrement dit, c’est lorsque la confusion des notions règne dans le champ politique que la distinction des concepts s’impose le plus comme une nécessité heuristique.
1

L. De Heusch, Postures et impostures. Nations, nationalismes, etc., Bruxelles, Editions Labor, 1997. 2 La section 38 du Comité national de la recherche scientifique, qui a en charge l’anthropologie, s’intitule officiellement « Sociétés et cultures : approches comparatives ». 3 Un exemple de cette confusion au niveau des institutions internationales : le Conseil de l’Europe, dans une Recommandation de 1997, demande au Comité des ministres « de prendre en compte la culture aroumaine […] notamment en ce qui concerne le « laboratoire des minorités ethniques dispersées » [souligné par moi]. 4 Cf. Thierry Bonnot « "Prendre simplement les choses au sérieux de ce qu’elles sont…" », in L’Homme 191, 2009 : « […] l’ethnologie culturaliste […] fait de la culture ou de l’ethnie des facteurs explicatifs des comportements humains », p. 241, ou, ibid., cette citation de Vincent Descombes : « Bazin appelle "hypothèse ethnologique" toute prétention à expliquer les comportements des hommes par un facteur commun (qu’on l’appelle "ethnique", "culturel" ou autrement) ».

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Or, une ethnie n’est pas une culture, un groupe ethnique n’est pas un groupe culturel. Pour preuve : on peut se reconnaître dans deux (voire plusieurs) cultures, alors qu’on ne peut « appartenir » qu’à un seul groupe ethnique. Il s’agit là de deux ordres différents de réalité. Les acceptions du mot culture sont innombrables, et le concept lui-même a été critiqué comme trop « réifiant »5. Sans entrer dans ce débat et en s’en tenant à la définition minimale, à savoir un ensemble cohérent de normes et de symboles, il est certain que le rapport d’un individu à une culture ne peut être dit d’appartenance que par commodité de langage6. La métaphore de la culture comme texte (Geertz) est de ce point de vue particulièrement éclairante. Quelle que puisse être la prégnance d’un système culturel, l’individu conserve à l’égard de celui-ci un certain degré d’extériorité et donc de capacité d’agir (agency)7. Le déterminisme exercé par les structures sociales ne peut être ramené à un déterminisme culturel. En revanche, les termes d’appartenance dans lesquels s’exprime l’ethnicité ne correspondent pas à de simples commodités de langage, mais ont de réelles implications, et notamment celle d’enfermer les acteurs dans une logique d’inclusion /exclusion. Celle-ci repose elle-même sur une logique de l’autre et du semblable extrêmement simple : celui qui est semblable à mon semblable est mon semblable, celui qui est un autre pour mon semblable est un autre pour moi. En d’autres termes, dans l’ethnicité, l’altérité l’emporte sur l’identité. Ou encore, le principe d’exclusion prime sur celui d’inclusion. De là il découle que l’appartenance à un groupe ethnique (l’identité ethnique, au sens faible du terme identité) est fondamentalement une appartenance assignée de l’extérieur. Ce qui veut dire qu’un individu ne peut échapper à cette identification – on ne choisit pas son appartenance ethnique et on ne peut la récuser. (Le vingtième siècle abonde en exemples tragiques où les individus n’ont pu échapper à leur destin ethnique). Ce qui veut dire aussi, en « amont », que les groupes ethniques, d’une certaine manière, sont dessinés, définis, façonnés de l’extérieur. Ainsi, leur nom – l’ethnonyme – est généralement exogène et, conséquence logique, il est le plus souvent péjoratif. Une stigmatisation des plus courantes est relative au langage. L’Autre, bien sûr, parle un charabia incompréhensible et lorsqu’il s’essaie à la langue
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Pour une critique de l’usage de la notion de culture par les anthropologues, cf. A. Bensa, La fin de l’exotisme. Essais d’anthropologie critique, Paris, Anacharsis Editions, 2006. Pour une critique de l’anthropologie critique et la défense de la notion de culture, cf. E. Terray, « Marc Augé, défenseur de l’anthropologie », in L’Homme, 2008, n°185-186, p. 65-82. 6 Du moins dans le sens où un individu appartiendrait à une culture. (Le sens inverse, l’appartenance d’une culture à un individu, apparaît plus approprié). Il est significatif que cette rhétorique de l’individu appartenant à une culture est utilisée par les anthropologues les plus critiques du culturalisme et de l’ethnologie (pour déconsidérer l’un et l’autre) : « L’ethnologie construit et prétend expliquer l’alterum, l’autre qui ne saurait agir comme moi car il obéit à d’autres règles [souligné par l’auteur] et appartient [souligné par moi] à une autre culture [souligné par l’auteur], dont la spécificité serait irréductible » (Bonnot, op.cit., p. 242) 7 Cf. notamment M. Herzfeld, L’intimité culturelle. Poétique sociale de l’Etat-nation, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007.

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« normale », il le fait d’une façon ridicule. Telle est la signification de l’ethnonyme suprême, celui qui englobe tous les ethnonymes : le Barbare – l’être qui parle par onomatopées. Parfois, le don de parole même lui est dénié. Ainsi, les Slaves désignent les Germains, leurs plus proches voisins, sous le nom de Nemec, muet. L’administration coloniale, notamment en Afrique, a fait un grand usage des classifications ethniques pour organiser sa gestion – on dirait aujourd’hui : sa « gouvernance » – des populations indigènes8. Elle a bricolé ces classifications à partir d’éléments linguistiques, culturels, phénotypiques qui lui étaient fournis notamment par les travaux des anthropologues (qui euxmêmes trouvaient dans la notion indéfinie d’ethnie un moyen implicite de circonscrire leurs terrains d’étude). Pour ce faire, elle a écrasé allégrement les jeux complexes de l’altérité et de l’identité, ignoré systématiquement l’enchevêtrement des appartenances, confondu ethnies et cultures. Elle a ramené de force les sociétés colonisées à la raison – la raison simple de l’Etat colonisateur. Car l’Etat moderne, la société moderne ont besoin de simplicité, de repères univoques et orthogonaux pour classer, compter, administrer. Ce n’est pas un hasard si le dix-neuvième siècle, inauguré en Europe par les réformes napoléoniennes mettant en place cet Etat, a vu l’émergence et le développement de la science statistique, et l’installation généralisée des statistiques publiques. Le dix-neuvième siècle européen a également été le siècle du nationalisme et de la montée du modèle démocratique. Ces deux phénomènes sont évidemment liés, par un lien tissé dans la substance des chiffres à l’aide, précisément, des techniques statistiques. Le nationalisme, en tant que principe de souveraineté territoriale, et la démocratie, en tant que principe de gouvernement, ont battu en brèche les principes dynastique et personnel des anciens régimes. Ils l’ont fait en se fondant l’un comme l’autre sur la loi du nombre. La souveraineté sur un territoire est censée être détenue par sa population, identifiable et dénombrable (recensable). Le gouvernement d’un pays est censé être défini par la majorité de sa population. Si l’on en croit Gellner, le nationalisme serait un phénomène engendré par le passage de la société agraire à une société industrielle composée d’individus interchangeables devant pouvoir communiquer entre eux. Cette nécessité aurait fait émerger le besoin d’une (haute) culture partagée par tous, au lieu et place des cultures locales préexistantes, et conséquemment celui d’un toit politique – l’Etat-nation – pour l’abriter. Quelle que soit la validité historique de ce schéma, qui apparaît plus adapté aux mouvements nationalistes du dix-neuvième siècle qu’à ceux du vingtième siècle finissant, il est incontestable que nation et culture forment, encore et toujours, un couple indissociable ou, plus exactement, que chaque nation a besoin, pour exister, de
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J-L. Amselle et E. M’Bokolo, éds, Au cœur de l’ethnie : ethnies, tribalisme et Etat en Afrique, Paris, La Découverte, 1985.

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sa propre culture (ou, plus exactement encore, que chaque processus nationaliste s’étaie sur ses propres élaborations culturelles). D’un siècle à l’autre, l’école et le musée (et l’université et l’académie) restent les terrains privilégiés des combats nationaux, hors les champs de bataille9. Ainsi tend à s’imposer l’équation politique nation = culture. Si on la rapproche du postulat ethnie = culture, dont on a vu plus haut qu’il relevait des approximations des politiques et des institutions internationales autant que de celles de certains anthropologues, on en arrive logiquement à la conclusion d’une homologie nation = ethnie, une homologie médiatisée par une supposée identité culturelle. Cette homologie permise par le gauchissement de la notion de culture, et qui se trouve en parfaite cohérence avec la simplicité classificatoire qui sied à la modernité, porte un nom qui vaut programme : l’ethnonationalisme. Même si l’idée nationale et le nationalisme, en tant que phénomène historique, ne sont pas intrinsèquement et systématiquement liés à la notion d’ethnie et à l’ethnicisme (cf. les nations créoles d’Amérique, y compris les Etats-Unis, et cf. aussi la nation de la Révolution française), ce sont les principes ethnonationaux qui, plus ou moins explicitement, ont organisé pour l’essentiel l’espace européen après la disparition des anciens régimes et des empires. Cela est vrai pour les nationalismes du dix-neuvième siècle, qui ont trouvé leur aboutissement dans les traités conclus sous l’égide du président américain Wilson pour clore la première guerre mondiale. Nonobstant la stigmatisation du discours ethnique dans les représentations politiques dominantes, cela est vrai aussi, à la fin du vingtième siècle, pour les recompositions qui ont suivi la chute du mur de Berlin et l’éclatement de la Yougoslavie. Cependant, la nature du rapport entre un Etat-nation et « sa » culture n’est pas strictement liée à son rapport à l’ethnicité, c’est-à-dire au fait qu’il soit ou non un Etat ethnonational. Ainsi, la France, qui se présente explicitement comme une nation politique et « citoyenne », hors de toute référence ethnique, entretient un lien d’exclusivité avec sa culture nationale, notamment sur le plan linguistique. (A l’inverse, des Etats d’essence ethnonationale peuvent – souvent, il est vrai, sous la pression de la soi-disant communauté internationale – adopter une attitude libérale vis-à-vis de leurs cultures « minoritaires ».) Certains Etats-nations sont quant à eux ouvertement et pratiquement multiculturels. Ils admettent que leurs ressortissants puissent se réclamer de différentes cultures et ils en tirent les conséquences pratiques, juridiques et administratives. Est-ce à dire que, à l’encontre du schéma de Gellner, la nation n’aurait pas en ce dernier cas « sa » culture, et que plusieurs cultures d’égale
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Il n’est pas insignifiant à cet égard que l’Union Européenne se soit donné parmi ses priorités la constitution d’un espace universitaire unifié. Cependant, les déboires du « Musée de l’Europe » qui doit être édifié à Bruxelles tendent à montrer l’aporie d’une construction européenne sur le modèle national, à grands coups d’« identité ».

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importance seraient hébergées à égalité sous le toit politique de l’Etat. En réalité, le multiculturalisme affiché n’exclut nullement l’existence d’une culture (« nationale ») dominante. Et les individus qui ne la possèdent pas, qui n’en maîtrisent pas les codes (à commencer, évidemment, par les codes linguistiques) sont irrémédiablement handicapés dans la vie pratique et naturellement hors d’état d’accéder aux positions dominantes. A contrario, les pays qui se sont pris pour des Etats-nations tout en voulant mettre au même niveau statutaire et pratique deux ou plusieurs cultures ont été, bon gré mal gré, ramenés à la réalité d’un Etat confédéral et multinational, sauf à risquer la sécession. (On pense, bien sûr, au cas paradigmatique et paroxystique de la Belgique.) Les manipulations et les chausse-trappes conceptuelles constituent l’argumentaire ordinaire des débats politiques autour des questions de culture, d’ethnie et de nation. La controverse basque ne fait pas exception. Thomas Pierre en analyse finement la rhétorique oscillant entre dramatisation et édulcoration, l’une et l’autre appuyées sur la confusion entretenue entre ethnie et culture. D’un côté (celui des tenants d’une culture nationale – française – exclusive), on brandit l’ethnie pour diaboliser la culture. De l’autre (celui des radicaux de la basquité), le discours sur la culture tisse les habits discrets du projet ethnonational. Entre les deux, la revendication d’un multiculturalisme républicain n’a pour se déployer que l’espace réduit qui peut lui être concédé par un Etatnation. Elle ne peut être en fait que celle d’une culture « en plus », d’une culture seconde. On comprend, dans ces conditions, que sa capacité de mobilisation soit relativement modeste. Et l’on conçoit qu’elle soit rabattue sur des demandes touchant à l’organisation territoriale. Des demandes qui, au demeurant, ne sont guère plus mobilisatrices. Peut-on rêver de temps apaisés où s’épanouiraient mille cultures vernaculaires libérées du joug des cultures nationales ? A l’ère pré-nationale, les élites lettrées se partageait une culture universelle (celle de l’empire, celle de l’Eglise), laissant chaque peuple de chaque vallée vivre entre soi avec sa propre culture. On peut imaginer une ère post-nationale où la culture universelle d’une élite mondialisée coexistera avec les cultures particulières des peuples. On peut d’autant plus l’imaginer que des éléments d’une telle situation sont déjà présents, et que cette culture a déjà une langue. S’agit-il d’en rêver ? Jean-François Gossiaux
Ethnologue – Directeur d’Etudes à l’EHESS – Directeur de l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain (IIAC-CNRS-UMR 8177)

Introduction
Il est aujourd’hui convenu d’affirmer que la relative montée en puissance de l’Europe politique contribue à affaiblir les Etats-nations qui la constituent et à attiser revendications autonomistes et conflits régionaux. Dans le même temps que l’Europe se construit, les nations qui la composent semblent subir des pressions internes tendant à les défaire. Les revendications de reconnaissance politique des cultures « régionales » auraient tendance à entrer en concurrence avec les progrès de la décentralisation et de la régionalisation, jusqu’à reposer la question nationale en termes de fragmentation et/ou de sécession. Ces conflits seraient le fait de régions qui ont eu des réticences historiques à se rattacher à un ensemble national, telles la Corse, la Catalogne, la Flandre, l’Irlande du Nord ou l’Ecosse. Ces régions, qu’elles soient considérées comme riches ou pauvres, ont en commun le fait d’avoir refusé de noyer ce qu’elles considéraient comme leur identité particulière dans le creuset national. En Pays Basque, à partir de 1959, le mouvement autonomiste prend de l’ampleur côté espagnol avec la naissance de l’organisation ETA (Euskadi Ta Askatasuna, « Pays Basque et liberté ») qui revendique l'autonomie de l’ensemble des provinces basques par la lutte armée. Près d’un demi-siècle plus tard, et malgré les concessions du gouvernement espagnol et l’obtention d’un statut d’autonomie en 1979 pour trois des provinces basques-espagnoles, l'ETA poursuit sa lutte armée jusqu’à nos jours. Cela étant, en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et ceux du 11 mars 2004 à Madrid, les attentats d’ETA apparaissent de plus en plus illégitimes tant aux yeux des populations espagnoles, basques-espagnoles qu’à ceux de la communauté internationale. Toutefois, depuis plus de vingt ans, la fin de la lutte armée en Pays Basque est annoncée de manière récurrente sans qu’elle en soit pour autant effective. L’objectif des indépendantistes basques demeure l’unification et l’indépendance des sept provinces basques transfrontalières. Il reste que le mouvement pour l’obtention de droits politico-culturels en Pays Basque est largement divers et sujet à de nombreuses variations et antagonismes. Les conflits internes dont il est l’objet sont alors liés à la nature et au degré d’autonomie revendiqué.

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En Pays Basque de France, de la Révolution Française jusqu’à nos jours, la question de la reconnaissance institutionnelle du fait basque s’est posée à maintes reprises, étapes sur lesquelles nous reviendrons amplement. Mais, depuis le début des années 1990, cette question a pris un tournant conflictuel dans la mesure où elle s’est fait sentir plus pressante du fait de la marginalisation croissante de l’usage social de la langue basque – socle du fait basque – vécue comme la mise en péril définitive de l’existence de la culture basque. Le versant français du Pays Basque est en effet longtemps resté un pays principalement rural et bascophone et n’a pas connu, comme son voisin espagnol, de dictature remettant en cause l’usage de la langue basque (euskara) et des pratiques considérées comme relevant de la culture basque. Or, depuis une dizaine d’années, le Pays Basque dont la stabilité de la santé économique dépend essentiellement de l’activité touristique voit une augmentation incessante du marché de l’immobilier et une raréfication de l’emploi qui en modifient les caractéristiques socio-économiques. Le sentiment de débasquisation, qu’il soit, selon les zones, réel ou fantasmé, se trouve alors partagé par des secteurs de la société qui jusqu’ici étaient réticents à tout type de dynamiques régionalistes, autonomistes ou nationalistes. Aussi, aujourd’hui, principalement incarnée et fédérée autour de la revendication d’un Département Pays Basque, la volonté de reconnaissance institutionnelle du Pays Basque de France prend une place centrale dans le débat public local. Différentes sphères de la société civile y adhèrent, quand d’autres la récusent. Mais qu’en est-il des caractéristiques de ce phénomène ? A t-on affaire à l’expression locale d’un phénomène d’égoïsme territorial associé à une tendance au repli identitaire ? Le cas basque participe-t-il de la tendance implicite à la régionalisation de l’Europe à partir des politiques de construction européennes ? Ces postulats de départ sont-ils justifiés ? Au-delà, la dynamique pour la reconnaissance du fait basque est-elle familière (ou non) du développement au sein de la société française des revendications de reconnaissance de minorités culturelles, religieuses, et/ou sexuelles ? Les revendications basques sont-elles solidaires de cette tendance ou sont-elles à analyser à partir d’une toute autre grille de lecture ? A partir de quels référents politiques, idéologiques et culturels se construisent les discours des mouvements oeuvrant pour la reconnaissance du fait basque ? Enfin, question qui nous intéressera tout particulièrement, y a-t-il, au sein de la société basque, un lien de cause à effet entre représentations de la culture et convictions politiques ? Et, si tel est le cas, en quoi les débats contemporains sur la pertinence de l’institutionnalisation de la culture et de la langue basque en sont-ils l’expression ? De quelle histoire et de quels récits dépendent les diverses représentations actuelles de la culture basque ? Dans quelle mesure la nature des discours partisans est-elle influencée par l’existence de la relation potentielle

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entre représentations du monde basque10 et convictions politiques ? De quels faits historiques cette relation est-elle issue, et, dans la foulée, à partir de quelles représentations du monde social se met-elle en place ? Autrement dit, comment les acteurs justifient-ils leurs postures ? Le Pays Basque de France ou Iparralde Etymologiquement, Euskal Herria, le Pays Basque dans son ensemble, signifie, en langue basque, le « pays de la langue basque ». Il s’étend sur les versants français et espagnol des Pyrénées-occidentales. Il est traversé d'est en ouest par la chaîne de montagnes, tout en s'ouvrant au nord-ouest sur l'océan Atlantique. Le Pays Basque transfrontalier couvre une superficie de 20 664 km². 86 % du territoire est en Espagne, contre 14% en France. La Navarre espagnole, à elle seule, compte une superficie de 10 421 km². La majeure partie du Pays Basque se situe donc en Espagne. La population du sud (Espagne) dépasse les 2.7 millions d’habitants contre 260 000 au nord de la Bidassoa. La communauté d’agglomération Bayonne-Anglet-Biarritz comprend près de la moitié de la population du Pays Basque français. L'ensemble du Pays Basque (espagnol et français) compte une population de 2,9 millions d'habitants. De ce nombre, on compte environ 600 000 bascophones (25 % de la population totale). Les neuf dixième d’entre eux résident dans les quatre provinces du sud, le dernier dixième restant dans les trois provinces du nord (France), ce qui représente respectivement 23 % de la population du Pays Basque espagnol et 26,8 % de celle du Pays Basque français. Néanmoins, 72 % des bascophones habitent dans les quatre provinces espagnoles, alors que 28 % habitent dans les trois provinces françaises. Euskal Herria – qui compte sept provinces – est situé du point de vue géopolitique, dans trois entités politico-administratives distinctes réparties dans les deux Etats. Ces entités politiques sont les suivantes : la Communauté autonome d’Euskadi qui comprend les provinces de Vizcaya, d’Alava et de Guipuzcoa ; la Communauté forale de Navarre constituée de la province de Haute-Navarre ; et, enfin, en France, le département des Pyrénées-Atlantiques qui est constitué des trois provinces basques, à l'ouest et du Béarn, à l'est. Le département des Pyrénées-Atlantiques est lui-même dépendant de la région administrative Aquitaine. Les trois provinces basques françaises, le Labourd (Lapurdi en langue basque), la Basse-Navarre (Nafarroa-Behera) et la Soule (Züberoa) n’ont donc pas d’existence politique autonome officielle. La langue basque n’y dispose d’aucun statut.
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Nous entendrons par les expressions monde basque et culture basque, l’espace des pratiques et représentations au sein duquel il est fait référence à ce qui est vécu, pensé et/ou perçu comme étant basque.

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Le Pays Basque français bénéficie cependant du statut non-contractuel de « Pays », tel qu’institué par la « loi Pasqua » du 4 février 1995 sur l’orientation et l’aménagement du territoire, laquelle précise dans son article 23, que « le Pays exprime la communauté d’intérêts économiques et sociaux ainsi que, le cas échéant, les solidarités réciproques entre les villes et l’espace rural ». La délimitation territoriale de ce « Pays », baptisé « Pays "Pays Basque" », a été directement inspirée du tracé pré-révolutionnaire des trois provinces basques françaises. L’ensemble de ces trois provinces prend également, en langue basque, la dénomination d’Iparralde (côté nord), ou d’Ipar Euskal Herri (Pays basque nord), en référence à Hegoalde (côté sud), ou Hego Euskal Herri (Pays basque sud). En Espagne, trois des quatre provinces basques du sud constituent la Communauté autonome d’Euskadi qui, depuis 1981, dispose d’un gouvernement, d’un parlement et de larges compétences dans les domaines de l’économie, de la culture, de l’éducation et de la police. Dans cette communauté autonome, la langue basque est une langue co-officielle avec le castillan. La septième des provinces historiquement basques, la Navarre, bénéficie d’un statut d’autonomie relativement équivalent à celui de la Communauté autonome d’Euskadi. Dans cette Communauté forale de Navarre, le castillan est la langue officielle, la langue basque n’y est co-officielle que depuis 1982 et strictement dans la zone bascophone du nord de la province. Bien que la Navarre fasse historiquement partie du Pays Basque, la plupart des Navarrais défendent l'idée que leur région est une entité absolument distincte du Pays Basque. Lors d’un référendum tenu à l’époque de la transition démocratique, la Navarre a majoritairement refusé d’être incorporée au Pays Basque et a obtenu de se constituer en communauté autonome distincte. Même si de nombreuses références sont faites au Pays Basque dit espagnol et/ou sud, ce travail se veut limité au seul Pays Basque de France. L’espace qui fait l’objet de cette étude, est appelé, selon les terminologies, « Pays Basque français », « Pays Basque de France », « Pays Basque nord », et, dans une moindre mesure, « Pays Basque septentrional ». Dans notre enquête, nous verrons à quoi renvoient ces différentes formulations ; ce qui – dans l’objectif de faciliter la lecture – ne nous empêchera pas d’utiliser indistinctement chacune d’entre elles. Ce territoire bénéficie donc d’une multitude d’appellations, mais est-il pour autant une superposition de « pays » ? Nous nous appuierons sur toutes les formes de représentations qui lui sont attribuées. Nous tiendrons compte de l’extrême diversité, apparente ou non, du ou des types de référents territoriaux en fonction du sentiment d’appartenance à une ou plusieurs communautés de pensée, de destin et/ou de dessein ; à une ou plusieurs zones administratives (la région Aquitaine, le département des Pyrénées-Atlantiques, la commune) ; à un

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Etat-nation, la France ; et/ou à une aire culturelle (à Euskadi ou Euskal Herria, à l’une des trois provinces historiques, au « Grand Sud-Ouest »). Ceci nous permettra d’illustrer les types actuels de décalages entre imaginaire territorial collectif et réalité administrative. Etat de la question en science politique De nombreux travaux ont déjà été effectués sur la question institutionnelle en Pays Basque. Pour la plupart d’entre eux, ils portent sur le Pays Basque sud où l’intensité des revendications nationalistes et la dynamique identitaire est plus conflictuelle et davantage médiatisée. Au final, peu de recherches sur cette même question ont été élaborées sur le Pays Basque nord. Celles-ci sont principalement marquées par les outils des sciences politiques. La plus importante des contributions récentes est la thèse de Jean-Daniel Chaussier. Son travail, qui s’attache à expliciter les stratégies élaborées par les acteurs ainsi que leurs divergences et représentations mentales, constitue une référence au vue de l’ampleur des données et de l’exhaustivité de l’approche. L’étude est essentiellement centrée sur le territoire et les représentations dont il est l’objet, l’axe privilégié étant l’analyse du caractère institutionnel des rapports de forces (Chaussier, 1996). Une autre étude, celle de James E. Jacob, fait une synthèse de l’histoire du nationalisme basque en France de 1789 à 1992. Elle montre le rôle de l’église catholique au sein du mouvement abertzale11. L’auteur attribue au clergé le rôle d’élite utilisant la langue basque comme outil principal de mobilisation politique. Puis, Jacob distingue plusieurs générations d’abertzale, en définissant ces catégories par la socialisation commune de plusieurs militants, l’impact de tel ou tel évènement national ou international sur une classe d’âge, comme la décolonisation d’après-guerre. Selon lui, cet effet de génération constitue le principal phénomène expliquant les écarts idéologiques importants au sein du mouvement nationaliste. Ainsi, l’auteur se concentre exclusivement sur le fait nationaliste et la question de l’usage politique de la violence (James E. Jacob, 1994). En cela, cette étude ne porte pas sur les rapports à la culture et à la langue basque entretenus par la population. Xabier Itçaina s’intéresse lui au lien entre socialisation religieuse et engagement politique, culturel et économique de militants sur l’ensemble du Pays Basque. Dans son ouvrage issu d’une thèse, l’auteur tente de comprendre de quelles manières les acteurs thématisent le lien entre religion et identité. Il apparaît qu’en dissociant les identités basque et religieuse, les acteurs prennent
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Le terme abertzale signifie, en langue basque, "patriote". Il est utilisé pour la désignation et l’auto-désignation des nationalistes basques quelle que soit la tendance politique dans laquelle ils s’inscrivent.

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leurs distances vis-à-vis de représentations héritées et renégocient le sens de leur engagement, l’identité basque passant du statut de contrainte latente à celui de motivation militante (Itçaina, 2007). La thèse d’Igor Ahedo Gurrutxaga a pour objet de montrer les niveaux et les degrés d’institutionnalisation du Pays Basque nord. Ce travail privilégie le débat institutionnel et les rapports de force qui s’y jouent (Ahedo Gurrutxaga, 2003). Enfin, Sébastien Ségas étudie la manière dont la pratique des élus et des acteurs locaux est affectée par la mise en place de nouvelles procédures d’action publique territoriale : les « pays ». L’auteur s’appuie sur trois études de cas de « pays » : le Médoc, la Haute Saintonge et le Pays Basque français. Il met en avant les processus d’interaction au cours desquels l’usage et l’appropriation des normes de l’action publique territoriale par des acteurs locaux entraînent une recomposition de l’échange politique (Ségas, 2004). Etat de la question en anthropologie L’anthropologie politique, apparue au XIXe siècle, s’est longtemps cantonnée dans l’étude des sociétés dites « primitives ». Aujourd’hui, comme l’écrivent Marc Abélès et Henry-Pierre Jeudy, la recherche anthropologique a pour souci l’étude de l’action politique, des tensions et des conflits au sein d’une société. Elle a également pour orientation l’analyse de l’imbrication du politique et des autres dimensions du social (Abélès, Jeudy, 1997). Les travaux de George Balandier montrent que le désordre et la contestation sociale, les stratégies, les manipulations, constituent l’un des objets privilégiés d’une démarche qui s’intéresse aux relations de pouvoir et à leurs expressions formelles et informelles (Balandier, 1999). De même, ceux de Marc Abélès prouvent que l’anthropologie des espaces politiques offre aussi le moyen de penser l’Etat « vu d’en bas » à partir des pratiques et des croyances territorialisées des acteurs locaux, qu’il s’agisse de politiciens, de gestionnaires ou de simples citoyens (Abélès, 1989). Dans la ligne de ces démarches, nous envisagerons sur un mode pluridisciplinaire les stratégies et les modes d’insertion des acteurs qui, de près ou de loin, participent au processus politique en Pays Basque nord. Nous ne perdrons pas de vue le fait que tout chercheur s’intéressant à ce qu’il est convenu d’appeler la question basque doit avoir conscience – et, au final, supporter le poids – du lourd héritage symbolique dont a hérité le monde basque ; monde qui tend toujours à être considéré sous un angle pour le moins familier de celui à partir duquel nombre de sociétés non-occidentales dites primitives ont été analysées. En effet, aujourd’hui encore, le Pays Basque apparaît bien souvent comme un Autre mystérieux à la fois proche parce que géographiquement européen mais aussi lointain du fait du caractère non indo-

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européen de sa langue vernaculaire et du mystère de l’origine historique de son peuplement. Cette idée de singularité basque est, jusqu’à peu, restée un postulat de départ, une donnée en soi très peu interrogée et encore moins contestée. Récemment, Pierre Bidart, pour qui les représentations du fait basque se sont construites à partir du paradigme de l’ancienneté, a tenté d’en faire la généalogie. Pierre Bidart montre alors comment la nature de cette singularité évolue selon les circonstances. Il en décline les différentes versions qui se construisent sous différents angles notamment romantique, républicain, traditionnaliste, religieux, nationaliste, et post-moderniste. Il montre ainsi les conditions de constitution de la basquité – somme des traits et des représentations qualifiant l’appartenance basque – en France et en Espagne sous l’influence de disciplines scientifiques (l’ethnographie, l’histoire et la linguistique) et d’institutions telles l’Etat et l’Eglise (Bidart, 2001). Néanmoins, dans l’ouvrage de Pierre Bidart, la question de l’influence idéologique contemporaine de cette notion sur les rapports à la culture basque – et à sa reconnaissance politique – entretenus par la population ne constitue pas un objet d’étude central. Ainsi, du point de vue de l’anthropologie politique, la thématique institutionnelle et identitaire en Pays Basque est un thème quasiment vierge. Le récent travail de Zoe Bray examine toutefois les manières selon lesquelles les habitants des trois communes frontalières de la baie de Txingudi (Hendaye, Irun et Fontarabie) construisent et expriment leur identité. Cette étude a pour cadre le projet de coopération transfrontalière du Consorcio Bidasoa-Txingudi, conçu pour transcender les différences nationales socioculturelles et politiques dans le contexte d’effacement des frontières au sein de l’Union européenne. La démonstration de Zoe Bray remet en question le caractère supposé figé des identités au sein de groupes perçus a priori comme homogènes. L’identité apparaît alors comme une configuration de barrières symboliques qui sont tracées, franchies et interprétées par les acteurs dans leurs interactions sociales quotidiennes. Par ailleurs, l’auteur s’attache à décrire la façon dont les élus locaux s’appuient sur les notions de culture et d’identité dans leur recherche de légitimité populaire. Ainsi, cette recherche pointe un certain nombre de phénomènes qui empêchent le développement d’un nouveau sens commun du « vivre ensemble » transfrontalier (Bray, 2004). Cependant ce travail ne traite pas des phénomènes historiques expliquant l’existence et la permanence de ces représentations identitaires. Un autre ouvrage collectif intitulé Six études sur la société basque et publié sous la direction de Denis Laborde a la particularité de présenter un monde basque historicisé et distinct de la thématique de l’énigme à travers laquelle il est encore souvent lu et qui, de ce fait, le constitue en partie (Laborde, 2004). Dans cet ouvrage, il est par exemple à noter la contribution de Aitzpea Leizaola qui étudie la sociabilité qui se développe autour des ventas, qui font

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office d’épiceries, de bars, et de restaurants tout le long de la frontière pyrénéenne et dont le nombre est, en Pays Basque, particulièrement élevé. L’auteur montre comment, par la promotion explicite d’objets culturels kitsch considérés comme relevant des identités « française » et « espagnole », ces lieux d’échanges marchands rappellent d’une part, l’existence d’une frontière devenue obsolète dans le cadre de la construction européenne et, d’autre part, entretiennent et fabriquent de multiples représentations, et consacrent la pérennité de stéréotypes identitaires (Leizaola, in. Laborde, 2004). Enfin, Denis Laborde s’intéresse « de l’intérieur » à la société basque. Il traite de l’art du bertsularisme – improvisation orale – qui connaît, essentiellement en Pays Basque sud, un essor considérable. L’auteur, en s’attachant à analyser l’interaction entre le bertsulari (l’improvisateur en langue basque) et le public, resitue le phénomène dans un processus de construction sociale à la fois individuelle et collective. Il montre en quoi le bertsularisme est avant tout un travail de mémoire produit au sein des milieux bascophones de la société basque, et en quoi l’improvisation poétique est érigée en emblème d’une identité revendiquée (Laborde, 2005). Parmi d’autres, ces travaux nous auront nécessairement marqué et influencé dans la nature de la posture choisie. Après lecture de l’ensemble de ces études anthropologiques sur le monde basque, il nous a paru légitime de tenter d’approfondir la question de l’influence de la notion de singularité basque sur les représentations actuelles de la culture et de l’identité basque. Ce phénomène s’avère en effet d’une importance cruciale puisqu’il explique pour partie les caractéristiques et l’évolution des convictions politiques individuelles et collectives quant à la légitimité de l’entrée en politique du monde basque. Ainsi, l’objet de ce livre est de montrer comment est fabriquée, revendiquée, contestée l’idée de singularité basque en Iparralde tout en exposant les usages et les effets des représentations qu’elle suscite. Les aspirations basques et le rapport Nation/Région En France, la construction des concepts de culture régionale et de culture nationale s’est faite conjointement et complémentairement (Thiesse, 2001). Le Pays Basque nord est un cas exemplaire des effets rétroactifs de ces constructions. Il présente aujourd’hui un phénomène d’enchevêtrement, sur un territoire réduit, de représentations contradictoires de la culture. Mais comment, historiquement, ces représentations se sont-elles constituées ? De quels conflits, de quelles contradictions et de quelles cohérences le monde basque est-il fait ? En quoi certains acteurs le pensent fragilisé mais vivant quand d’autres l’estiment affaibli et passé ? Pourquoi le traitement politique de la complexité sociale est-il considéré comme inquiétant par une partie des acteurs ? Quelles sont les raisons historiques qui amènent d’une part, les opposants à

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l’institutionnalisation du Pays Basque français à considérer cette complexité comme dangereuse et, d’autre part, les militants de la cause basque, à tenter d’y apporter des réponses institutionnelles ? Quelles sont les formes prises par la quête d’existence et de reconnaissance ? Qui y participe, qui y adhère, qui s’en moque et qui la rejette ? Au-delà, à partir de quelles représentations du rapport entre domaine de la culture et sphère du politique ces postures conflictuelles prennent-elles forme ? En quoi sont-elles déterminées par l’histoire de la distinction anthropologique entre sociétés supposées historiques (nationales) et sociétés supposées sans histoire (régionales) ? Par cette question centrale, nous toucherons au lien entre présupposés socioculturels et convictions politiques. L’ouvrage de Claude LéviStrauss constituera alors un apport théorique précieux (Lévi-Strauss, 2001). Nous verrons en quoi le fait même de croire (ou non) en l’existence de la complexité sociale basque est lié à différentes manières de comprendre la relation Nation-Région en tant que socle central d’une grille de lecture du monde social local. Ainsi, traiter de la réalité sociale tant à partir de données sociologiques traditionnelles que de la prise en compte des représentations de celles-ci constituera notre méthode pour tenter de rendre intelligible la teneur des revendications de reconnaissance du Pays Basque de France. Nous nous appuierons alors essentiellement sur les débats que suscite la revendication de création d’un Département Pays Basque en Iparralde ; débats qui témoignent à la fois des consensus et des conflits contemporains quant à l’entrée de la culture et de la langue basque dans la sphère publique, dans le domaine du « pour tous ». Ainsi, il nous faudra voir en quoi les discours partisans ou opposés aux revendications institutionnelles suscitent, du point de vue des sciences sociales, une réflexion sur l’usage politique de vocables issus de l’anthropologie en tant que discipline. En effet, nombre de concepts anthropologiques sont utilisés, rejetés et/ou reformulés par les acteurs. A titre d’exemple, le terme nation, comme les concepts qui lui sont plus ou moins familiers – ou ainsi pensés, tels le peuple ou l’ethnie – est compris sous divers sens. En Pays Basque nord, comme en de nombreux autres lieux, le mot nation est entendu sous une multitude de définitions. Celles-ci entrent en compétition dans le cadre des revendications institutionnelles. La nation est à la fois entendue comme la « nation linguistique et culturelle », en référence à Euskal Herria – le pays de la langue basque –, s’étendant sur sept provinces transfrontalières, et dans un second cas comprise et vécue comme la « nation historique et politique », la France en tant qu’Etatnation. Néanmoins, précisons que ces deux perceptions et les caractéristiques qui les constituent, se recoupent fréquemment chez nombre d’acteurs, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne soient pas, dans certains cas, à l’origine d’une certaine tension, et dans d'autres considérées comme exclusives l’une de l’autre. Nous ferons l’hypothèse que les hésitations, les réticences comme les convictions qui s’expriment à propos de l’entrée en politique de la culture

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basque partent, pour la plupart d’entre-elles, ouvertement ou non, de lectures divergentes de ces concepts largement polysémiques. Les représentations que les uns et les autres se font du monde basque étant issues, semble-t-il, de compréhensions diverses de ces notions. Nous verrons les manières dont sont mis en œuvre des langages, des métaphores et des stéréotypes qui constituent les principaux éléments de véritables rhétoriques contradictoires et concurrentes. Le Département Pays Basque : une tentative de dépassement du mythe de l’atemporalité basque ? L'institution départementale est par définition, en tant que structure, strictement administrative et spécifique à l’Etat-nation français, mais aussi, dans le cadre de notre objet d’étude, revendiquée comme devant être appliquée à un espace historique, culturel et linguistique défini, le Pays Basque nord. En ayant toujours à l’esprit l’importance que peuvent avoir les différentes et multiples manières de concevoir la nation dans l’imaginaire collectif et individuel, nous tenterons d’illustrer en quoi de nombreuses questions gravitent autour du paradigme de l’ethnicité (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995). Ernest Gellner définit le principe nationaliste comme réalisant la congruence entre l’unité politique et l’unité nationale (Gellner, 1998). Or, aujourd’hui, en Pays Basque français, cette relation pose problème. Pour autant, les revendications politico-culturelles basques en France relèvent-elles de la problématique de l’ethnicité ? Sont-elles, comme il serait trop rapide de l’affirmer, des revendications « ethniques » ? Quels rapports entretiennent les mouvements pour la reconnaissance du fait basque avec la notion d’ethnie, aujourd’hui largement banalisée par son entrée dans les discours médiatiques ? Quels effets cette notion a t-elle sur l’imaginaire collectif et individuel ? Que signifie t-elle ? A qui profite politiquement cette disqualification implicite ? Qui l’utilise ? L’« ethnique » est-il un fait social ou un argument politique ? Est-il un fantasme ? Une arme politique ? Au sein de la communauté scientifique, au début des années 1970, à la conception objectiviste des groupes ethniques, s’est substituée progressivement, sous l’influence de Fredrick Barth, une conception selon laquelle les groupes ethniques ne se définissent pas par leurs caractéristiques objectives mais par leur situation sociale nécessairement mouvante. Les groupes se constituent par leur action pour imposer les frontières sociales par lesquelles ils se construisent. Pour les comprendre, il faut donc étudier les pratiques, les discours et les processus par lesquels les frontières qui séparent les groupes sont socialement établies, maintenues, effacées, remises en cause ou reformulées. Dans cette perspective, le politique est désormais conçu comme processus. En cela, son caractère instable est pris en compte. L’anthropologie s’intéresse alors davantage à l’action qu’aux structures. Selon George Balandier, dans toute société, le politique porte la marque de l’histoire : il est le lieu privilégié des tensions et des

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contradictions d’une forme sociale (Balandier, 1985). Dominique Schnapper souligne que « les identités ethniques sont ainsi le produit, toujours susceptible d’être réorganisé, d’une situation sociale et de processus d’auto- et d’hétéroassignation » (Schnapper, in Mesure ; Savidan, 2006). Aussi, nous nous intéresserons tout autant à l’action contemporaine du groupe – ou des supposés sous-groupes constituant le groupe – qu’aux effets des représentations du groupe porté sur lui-même et ceux dont il est – ou sont – l’objet : en quoi les effets de ces diverses représentations du groupe conditionnent-ils l’action du groupe et de l’individu ? Nous ferons l’hypothèse que la nature des discours départementalistes comme les caractéristiques de ceux de l’opposition à ce projet répondent à des représentations diverses des prérogatives supposées de la sphère du politique et du domaine de la culture, conditionnant en filigrane les caractéristiques de multiples représentations antagonistes de la culture et de l’identité basque. Notre objectif est d’étudier ce conditionnement en fonction du rapport à l’histoire nationale et locale. Nous insisterons sur les ambiguïtés, les contradictions et les convergences des discours et des pratiques afin d’en montrer les enjeux à l’échelle locale, nationale et transfrontalière. Méthode d’investigation Nous privilégierons l’analyse des discours des acteurs situés dans leur contexte. Nous considèrerons que l’anthropologie peut – et gagne – à se fondre dans un ensemble plus vaste d’outils communs à l’ensemble des disciplines relevant des sciences sociales. Le fait qu’aujourd’hui les catégories anthropologiques envahissent, tant ces dernières que l’espace public, nous a semblé justifier une telle démarche. Notre contribution essaye d’apporter une lecture du défi qu’affronte actuellement l’anthropologie : tenter de se réapproprier des concepts nés de l’histoire de la discipline et/ou rompre avec ceuxci par leur reformulation ou l’introduction de notions nouvelles. Ainsi, nous proposons une analyse réflexive sur les effets de l’usage des catégories anthropologiques comme fondatrices de discours politiques. Parallèlement, notre travail est ethnographique dans la mesure où notre analyse s’est faite à partir d’observations effectuées sur le terrain (entre autres, de manifestations), de l’étude de coupures de presse, de documents officiels et de discours. De nombreux acteurs politiques, économiques et culturels (d’associations, de maires, d’élus locaux, d’universitaires,...) qui ont pris position ont été consultés. Nous avons considéré que la pluralité des propos recueillis illustre, autant qu’il se peut, la diversité des représentations existantes en Pays Basque et correspond relativement, dans le cas des représentants politiques, aux aspirations de leur électorat. Chacun de ces entretiens, formels ou

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informels, nominatifs ou anonymes, enregistrés ou non, ont été réalisés entre octobre 1999 et janvier 2006. Nous avons estimé que les différents modes d’approches – les entretiens, l’ethnographie d’évènements particuliers et l’observation directe – étaient nécessaires sans que soit assignée précisément la place de chacun dans le processus de l’enquête. Nous avons donc alterné entre chacune de ces méthodes. Soulignons quelques caractéristiques propres à la pratique des entretiens. Il s’est avéré, à l’usage, que le nombre d’entretiens effectués auprès des différentes catégories de personnes enquêtées se limitait de lui-même. Comme l’écrit Daniel Bertaux, « la saturation est le phénomène par lequel, passé un certain nombre d’entretiens (biographiques ou non d’ailleurs), le chercheur ou l’équipe a l’impression de ne plus rien apprendre de nouveau » concernant l’objet de l’enquête. La saturation « confère une base très solide à la généralisation : elle est à l’approche biographique ce que l’échantillon est à l’enquête par questionnaire » (Bertaux, 1980). Aussi, ce stade atteint, nous avons pu faire apparaître les tendances lourdes de notre objet d’étude ainsi que les contradictions latentes ou manifestes qui y sont à l’œuvre. Ces entretiens nous ont aidé à relativiser l’étude de coupures de presse ou de documentation officielle (interne ou non aux associations, organisations ou partis politiques). Ainsi, notre approche rassemble quatre types d’intérêts, envisagés séparément et successivement ; intérêts pour : les relations de pouvoir et les rapports de force entre l’Etat et la classe politique locale dans sa diversité ; la nature des revendications et leur inscription dans la sphère publique (manifestations politiques et/ou culturelles) ; l’influence majeure de la distinction idéologique entre « société à histoire » et « société sans histoire » justifiant historiquement la hiérarchisation entre culture nationale et culture régionale ; le territoire en tant qu’espace de manifestations et d’affirmations de représentations concurrentielles de la culture et de l’identité basques.

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Structure de la démonstration Pour comprendre les enjeux du conflit, le premier chapitre rendra tout d’abord compte tant des conditions historiques d’émergence du pouvoir central républicain en Pays Basque que des premières contestations dont il fut l’objet. Aussi, un rappel chronologique des multiples formes prises par la revendication institutionnelle – sous l’incarnation départementale – sera présenté : en quoi ces nombreux épisodes témoignent-ils des différentes tendances sous lesquelles la revendication s’est manifestée ? Quelles sont les caractéristiques des différents

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acteurs réclamant la reconnaissance institutionnelle du Pays Basque nord entre l’époque révolutionnaire jusqu’à sa dernière apparition, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ? Et, aujourd’hui, quelles stratégies l’Etat met-il en place pour tenter de tempérer les effets de la dynamique départementaliste et nationaliste basque ? En quoi les années 1990, durant lesquelles s’engage un nouveau type de rapport entre le gouvernement et la contestation portée par les sphères basquisantes, illustrent-elles ces nouvelles relations de pouvoir ? Dans un second temps, les chapitres deux, trois et quatre préciserons quelles sont, entre 1999 et 2002, les particularités des acteurs basquisants qui militent pour la reconnaissance politique de l’identité basque. Ceux-ci sont en effet issus de deux mondes, le mouvement associatif départementaliste d’une part et le milieu nationaliste basque d’autre part. Mais quelles sont les sphères les plus dynamiques qui assurent, entre 2002 et 2006, la permanence de la revendication et la continuité du rapport de force avec les autorités publiques ? Quelles sont leurs pratiques militantes ? Comment maintiennent-elles la revendication d’actualité ? Parallèlement, comment expliquer l’évolution de la revendication et des réponses apportées par les pouvoirs publics ? En quoi le Département Pays Basque constitue t-il le terrain privilégié de l’expression des désaccords quant à la légitimité du lien entre culture basque et sphère publique ? Dans la foulée, le chapitre cinq sera consacré à l’étude des termes par lesquels, entre 1999 et 2003, se met en place une opposition associative au projet d’institutionnalisation du Pays Basque. Après avoir présenté les différents acteurs et leurs aspirations, la deuxième moitié de cet ouvrage propose de creuser les raisons historiques, politiques, sociales et idéologiques sur lesquelles bute la reconnaissance de la langue et de la culture basque en Pays Basque nord. Le chapitre six tentera de répondre à une question centrale : dans quelle mesure la revendication institutionnelle basque conteste la pertinence de la distinction idéologique entre société pensée « à progrès » (le cas français) et société pensée « stagnante » (le cas basque) ? Une analyse des différentes postures à partir desquelles les acteurs vivent leurs rapports à la culture basque tentera d’y répondre. Puis, il s’agira de poser la question de la constitution historique des représentations qui régissent ces postures : en quoi, notamment, le phénomène d’ethnologisation du Pays Basque a pu être influent ? En quoi est-il pertinent d’interroger le rôle historique de l’anthropologie dans la mesure où les acteurs, quelles que soient leurs aspirations politiques, ont recours à l’usage ou au rejet de catégories issues de cette discipline ? En outre, dans le chapitre sept, les discours seront situés parallèlement aux cadres historiques déterminés dont ils sont issus. Comment, à partir de la Révolution Française, la construction de l’Etat-nation annonce le développement en Pays Basque nord de la relation conflictuelle entre le pôle dit national et le pôle dit régional ? Quelles sont les caractéristiques des représentations

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nationales communes de la sphère du politique et ses effets sur les représentations contemporaines de ce qui apparaît, au sein de l’opposition à la revendication départementaliste, comme relevant de la culture et de l’identité dite « régionale » ? Ensuite, les caractéristiques des différentes cosmogonies basques passées et actuelles seront exposées dans le chapitre huit. Il s’agira alors de voir de quoi dépend leur évolution. Dans quelle mesure l’opposition à toute transformation institutionnelle du Pays Basque de France instrumentalise t-elle son rejet du militantisme basque à partir d’une forme déterminée de l’identité basque ? De quelle manière le militantisme départementaliste gère-t-il l’accusation systématique dont il est l’objet, à savoir celle d’adhérer à une représentation communautariste et ethniciste de la société ? Enfin, la question de l’entrée en politique de l’euskara tendant à devenir un condensé du conflit, quelles sont les diverses perceptions du rôle actuel et potentiel de la langue basque qui, dans le cadre des revendications institutionnelles, entrent en compétition ? En quoi la question linguistique permet-elle d’interroger la légitimité du lien entre culture basque et sphère publique ?