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Conventions et institutions

De
218 pages
Cet ouvrage porte sur la compréhension sociologique des phénomènes institutionnels. Sa finalité est de forger des outils permettant d'analyser la société dans sa complexité, sa diversité et son caractère évolutif. Les sciences sociales doivent non seulement rendre compte des phénomènes sociaux dans un contexte institutionnel donné, mais aussi rendre compte du phénomène institutionnel lui-même. L'approche en termes de convention permet de renouveler la compréhension des phénomènes institutionnels tout en ancrant l'analyse dans une théorie cohérente de l'action sociale.
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Introduction
Le monde social, contrairement au monde naturel, est un « construit social ». Il apparaît pour l’essentiel aux acteurs sociaux comme un donné mais il est le résultat de processus historiques d’institutionnalisation. Les sciences sociales, contrairement aux sciences de la nature, doivent rendre compte non seulement des phénomènes sociaux dans un contexte institutionnel donné, mais aussi du phénomène institutionnel lui-même. Elles doivent produire des théories explicatives de l’action des individus dans un contexte social qui soient aussi des théories explicatives de la production du monde social par l’action des individus. Face à cette exigence, la sociologie et plus largement les sciences sociales, et ce depuis leurs origines, constituent un champ d’affrontement entre paradigmes divergents. Ceux-ci sont structurés autour de clivages et de dichotomies : individualisme versus holisme, matérialisme versus culturalisme, choix rationnel versus structuralisme, etc. Confronté à la diversité et à l’irréductibilité de ces paradigmes et oppositions dichotomiques, j’ai souvent éprouvé une frustration : chacun de ces paradigmes capture un aspect important de la réalité sociale et des processus sociaux mais en même temps paraît incomplet ou trop unidimensionnel et réducteur. La diversité et la complexité du paysage théorique plaident paradoxalement pour plus d’effort théorique, non pas pour ajouter à cette complexité, mais pour dépasser les limitations de la boîte à outils théorique dont nous disposons.

Tel est l’objet de cet ouvrage : tenter de développer une approche conceptuelle qui inclut l’apport des constructions théoriques existantes mais qui aussi les dépasse. L’approche en termes de convention développée ici s’inscrit dans le paradigme dit relationnel de l’action sociale, initié par Bourdieu et Giddens qui ont en commun de concevoir les structures sociales comme produites et reproduites par l’action individuelle et celle-ci comme contrainte et partiellement déterminée par les structures sociales. L’approche en termes de convention se différencie cependant de celles proposées par ces auteurs. Contrairement à la théorie de l’habitus de Bourdieu, les structures à la fois cognitives et sociales que sont les conventions sont moins rigides que l’habitus bourdieusien qui a quelque chose d’immuable et qui agit selon un déterminisme quasi incontournable. L’approche en termes de convention se différencie aussi de la théorie de la structuration de Giddens qui, de par son caractère abstrait et général, est difficilement réfutable empiriquement. L’approche en termes de convention ambitionne donc à la fois d’éviter l’écueil du déterminisme structurel et de se situer à un niveau d’analyse qui rende possible l’opérationnalisation empirique. L’approche développée ici s’inscrit dans la continuité, mais aussi se distingue partiellement des deux écoles « conventionnalistes » : l’école américaine et l’école française. Comme les tenants de l’approche américaine (Lewis, 1969), j’analyse les conventions comme des équilibres résultant de l’interaction des acteurs sociaux. Mais à la différence de cette approche qui s’inscrit dans la théorie du choix rationnel, je conçois les acteurs sociaux comme n’agissant pas uniquement selon les principes de la
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rationalité instrumentale, mais comme articulant trois types d’action : l’action instrumentale, l’action axiologique et l’action expressive. La pluralité des registres d’action possibles ainsi que les possibilités d’articulations et de conflits entre ces registres complexifie à la fois les types de conventions et les modalités d’émergence et de maintenance de ces conventions. L’approche développée ici se différencie également de l’approche française (Revue Economique, 1989 ; Boltanski & Thévenot, 1991 ; Orléan, 1994) même si elle s’inscrit dans sa continuité et se fonde sur ses apports. L’approche française en effet, bien que n’étant pas homogène, présente à mes yeux deux difficultés liées : elle conçoit les conventions uniquement en termes de coordination et de ce fait ignore les conventions qui structurent les interactions sociales mais qui ont d’autres effets que la coordination des acteurs, notamment parce qu’elles structurent et légitiment les relations de pouvoir et de différenciation. L’école conventionnaliste française peut en effet être caractérisée comme une variante interprétative de l’approche en termes de choix rationnel de l’école américaine. Pour les conventionnalistes français, les stratégies des acteurs ne sont plus considérées comme savoir commun (common knowledge) mais ont à être interprétées, ce qui ouvre la voie à une « herméneutique des interactions » (Orléan, 1994). En réduisant le rôle des conventions aux problèmes de coordination, l’approche française ne permet pas d’analyser les phénomènes de pouvoir et de différenciation qui caractérisent les relations sociales. Dans ce qui suit, les conventions sont conçues comme des structures à la fois cognitives et sociales. Elles structurent
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les interactions sociales, sont données aux acteurs et leur permettent de comprendre le monde social aussi bien que de donner sens à leurs actions. De ce point de vue, les conventions non seulement facilitent la coordination des acteurs mais aussi structurent les échanges sociaux, l’allocation des biens matériels et symboliques, ainsi que les relations de domination et de différenciation. Les conventions sont nécessaires à la légitimation et à la reproduction des différences sociales et des relations de domination ainsi que des inégalités qui caractérisent la distribution des biens matériels et symboliques. C’est parce que les acteurs sociaux ont en commun une compréhension de la réalité sociale qui s’inscrit dans des formes stables, et parce qu’ils agissent en conformité avec cette compréhension partagée, que les structures sociales, i.e. des formes stables d’interactions sociales, existent et sont reproduites. Cet ouvrage est un essai de théorie sociale. Son ambition n’est pas d’analyser un ou plusieurs phénomènes sociaux, mais de forger des outils conceptuels permettant une telle analyse. Si certains phénomènes y sont discutés, ils ne le sont pas pour eux-mêmes mais pour leur valeur heuristique et illustrative. Le but poursuivi ici est triple : il consiste tout d’abord à ancrer l’approche en termes de convention dans une théorie de l’action qui permette de faire le lien entre l’action des individus et le rôle des « structures sociales » sans tomber dans les pièges de l’acteur sous ou sur-socialisé ; il consiste ensuite à montrer que la pertinence de l’analyse en termes de convention ne se limite pas aux problèmes de la coordination, mais couvre un ensemble plus vaste de problématiques qui sont au coeur des sciences sociales : changement social, phénomènes de pouvoir et de domination, de différenciation, de justice ; il consiste enfin à concevoir
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l’articulation entre le niveau des conventions et celui des institutions, qui en partie relève du problème du passage du niveau micro au niveau macro mais aussi de celui du passage du simple au complexe. Pour remplir ces trois objectifs, l’ouvrage est divisé en trois parties. La première partie est consacrée à la problématique individus – structures. Elle met en avant une théorie de l’action sociale et conceptualise la relation entre acteurs et structures autour de la notion de convention. La question de l’émergence des conventions à partir de l’action individuelle et des interactions entre acteurs est abordée au travers de l’application au cas de l’émergence d’une norme de coopération dans une situation de dilemme social. Enfin la façon dont l’approche en termes de convention permet d’analyser le changement social est illustrée par la discussion de la problématique modernisation, individualisation et communautés. La seconde partie est dévolue à l’analyse des types « purs » de convention. Sont envisagées successivement les conventions de coordination, d’allocation et de justice, de différenciation. La question de la façon dont les phénomènes de pouvoir et de domination peuvent être analysés en termes de convention est également discutée. La dernière partie s’attache à l’examen de la relation entre conventions et arrangements institutionnels plus complexes. L’idée centrale est que les institutions incorporent et stabilisent des conventions et de ce point de vue constituent des métaconventions ou des paradigmes qui sont, comme les conventions, structurants et structurés. Au plan institutionnel, une distinction est faite entre formes institutionnelles, qui sont aussi des organisations et
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qui par conséquent ont une structure formelle, et régimes institutionnels, qui sont des arrangements complexes impliquant une pluralité de formes institutionnelles et de conventions et ont une fonction régulatrice des interactions et des conflits. La question des formes institutionnelles est discutée à partir de la problématique de la différenciation entre organisations lucratives, publiques et non lucratives, tandis que celle des régimes institutionnels est illustrée par l’analyse des « régimes de gouvernance ».

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I. Individus et structures
L’existence sociale est caractérisée par un trait ontologique fondamental, sa dualité reflétant la tension qui existe entre l’autonomie et la contrainte, la liberté et la dépendance, la subjectivité et la réification, l’individualité et la collectivité. D’un côté nous ressentons la présence oppressive de la société et nous sommes contraints par des normes, règles, traditions, attentes, devoirs et sanctions sociales. De l’autre nous nous percevons en tant que personnes, uniques, individuelles, indépendantes et libres. Nous avons le sentiment de contrôler nos actions et d’être responsables de nos décisions. La perception de la société comme une entité externe et donnée entre en collision avec notre perception de nous-mêmes comme sujets libres. Dans les sciences sociales cette dualité renvoie au dilemme entre l’acteur et les structures. Cette dualité d’expérience a produit deux modèles, deux modes de compréhension de la vie sociale : d’une part le modèle structurel qui met l’accent sur les contraintes sociales et le déterminisme social des actions individuelles et le modèle de l’individu qui se concentre sur la liberté individuelle et traite les structures comme flexibles. Une des questions fondamentales des sciences sociales consiste donc à comprendre et conceptualiser le rapport, la relation réciproque entre individu et société. D’une part comment l’activité sociale de l’individu fait-elle société ? En d’autres termes comment faut-il expliquer les régularités et structures sociales comme résultat des actions individuelles ? D’autre part dans quelle mesure et comment la société conditionne-t-elle, régule-t-elle et contraint-elle l’action des individus ?

Il est usuel de classifier les approches des sciences sociales à partir de la dichotomie individualisme – holisme. L’individualisme méthodologique met en avant le primat de l’individu, les structures sociales résultant de l’action des individus, tandis que le holisme méthodologique donne la priorité aux structures, les actions individuelles étant déterminées par les structures sociales. Ces deux approches ont été critiquées (Wrong, 1961) pour refléter respectivement un point de vue souset sur-socialisé de l’individu. Certaines approches comme celles de Bourdieu (1977, 1994) et de Giddens (1984), qualifiées d’approches relationnistes, ont tenté de dépasser cette dichotomie. L’approche développée ici s’inscrit dans cette dernière tradition et s’efforce de concevoir les structures sociales comme résultant des actions individuelles et les actions individuelles comme encastrées dans les structures sociales. Dans ce qui suit, la question de la relation entre acteurs et structures est tout d’abord discutée autour de l’idée d’« action sociale comme texte » de Paul Ricoeur qui est ensuite opérationnalisée à l’aide du concept de convention. Le paradigme du texte appliqué à l’action sociale permet de conceptualiser d’une façon non dichotomique la question du rapport du matériel et du symbolique, ce qui conduit à introduire la notion d’action expressive, ainsi que la question de la relation entre subjectivité (de l’acteur) et objectivité (des structures) dans l’analyse des faits sociaux. L’analyse se déplace ensuite vers une autre question, celle de la relation entre types d’action et conventions. En d’autres termes, comment peut-on concevoir l’émergence des structures que sont les conventions à partir des interactions d’acteurs agissant selon une orientation
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donnée ? Pour ce faire trois types d’actions sont distingués : instrumental, axiologique et expressif. Les conventions sont conçues comme des équilibres émergeant de l’interaction d’acteurs mixant des types d’action. Certaines conventions peuvent résulter d’interactions impliquant un seul type d’action tandis que d’autres peuvent impliquer plusieurs types d’action. Une application de cette conception de l’action est présentée à partir du cas d’interactions impliquant l’action instrumentale et l’action axiologique dans un contexte de dilemme social. L’objectif n’est pas de développer un modèle général de l’action sociale, mais de montrer comment il est possible d’envisager l’émergence de conventions à partir de l’action individuelle. Cette approche a aussi l’intérêt de mettre en évidence comment un fait social peut être analysé du point de vue de l’acteur (de l’orientation de son action) et de celui de la structure i.e. des régularités qui émergent des interactions. A ce point il est important de souligner que, du point de vue développé ici et ce malgré les ambiguïtés qui peuvent résulter de la progression de l’analyse et de la structure de l’exposition, l’acteur agit toujours dans un contexte structuré par des conventions i.e. par des structures à la fois cognitives et sociales. L’analyse développée dans la section 2, où l’acteur agit dans un contexte non structuré par des conventions, est un exercice heuristique dont l’objet est de montrer comment il est possible de concevoir l’émergence de conventions comme résultant de l’interaction des acteurs. Mais il est clair qu’une fois une convention établie, celle-ci contribue à orienter l’action (en la contraignant, en limitant le champ du possible) tout autant que l’intention subjective de l’acteur. La discussion se tourne enfin vers la question de la dynamique des conventions, i.e. du changement social. A
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la fois la reproduction et le changement social peuvent être conceptualisés comme le résultat de la reproduction et de la transformation des conventions. Cette perspective est illustrée par l’analyse du rapport entre individualisation et intégration communautaire. Là non plus l’objectif n’est pas de fournir une théorie générale du changement social, mais de montrer comment l’approche en termes de convention permet de conceptualiser le changement. 1. Action, acteurs et structures La question de la conceptualisation de la relation entre acteurs et structures sociales est sous-tendue par deux autres questions qui lui sont liées. La première est la question de l’intention, de la motivation, de l’orientation et de l’intérêt de l’action. Il est nécessaire ici de distinguer le point de vue de l’acteur (subjectif) i.e. comprendre, du point de vue objectif, i.e. expliquer. En effet la question de l’intention de l’action peut être posée du point de vue de la subjectivité de l’acteur, du sens qu’il donne à son action et des motivations qui y président. Elle peut être également posée du point de vue objectif i.e. celui de l’analyste qui s’interroge sur « la sémantique profonde » de l’action, c’est-à-dire des déterminants et du sens qui échappe à la compréhension immédiate de l’acteur. La seconde est la question du rôle des structures sociales : dans quelle mesure l’action est déterminée par les structures sociales. Cette question rejoint dans une certaine mesure la précédente, le degré de rationalité et de capacité stratégique de l’acteur dépendant de sa capacité à connaître et à agir en fonction des contraintes de la structure sociale.

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Intention et sens Pour Max Weber, c’est le sens subjectif qui définit l’action et la différencie des comportements réactionnels et c’est l’orientation vers autrui qui en définit le caractère social. La notion de sens pour cet auteur réfère au sens donné par l’acteur à son action et « veut dire ici ou bien (a) le sens visé en réalité (i) par un agent dans un cas historiquement donné, (ii) en moyenne ou approximativement par des agents dans une masse donnée de cas, ou bien (b) ce même sens visé subjectivement dans un pur type construit conceptuellement par l’agent ou les agents conçus comme des types » et c’est ce sens que la sociologie compréhensive cherche à saisir. Il semblerait que la typologie de l’action de Max Weber trouve son origine dans les modes de compréhension ; il y a en tout cas correspondance (partielle) entre types d’action et modes de compréhension : rationnel, affectif. Cette remarque met le doigt sur ce qui est le plus problématique dans la typologie de l’action de Max Weber, le fait qu’elle est asociale. Les types d’action ne se définissent pas en relation avec la justification sociale de l’acteur i.e. qu’elle n’incorpore pas l’autre, le social comme présent dans la justification, mais se fondent sur une psychologie de la compréhension : l’action est dite rationnelle si elle peut se comprendre et s’expliquer en termes rationnels, traditionnelle si elle peut se comprendre et s’expliquer en termes de tradition, etc. On a aussi tendance à faire un raccourci entre le type d’action et la motivation de l’action. De ce point de vue plusieurs problèmes doivent être distingués : Soit ils concernent la notion de sens visé : s’agit-il du sens tel que l’agent le définit subjectivement pour lui-même ou
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du sens que l’on peut donner à son action ? Une partie du contexte social (objectivé) reste opaque à l’agent, et par conséquent il n’y a pas nécessaire correspondance entre sens subjectif et sens objectivé. Soit ils concernent la notion de motif : s’agit-il de la motivation telle que l’agent la comprend, la formule, ou du motif réel de l’agent qui peut être inconscient (du fait de l’opacité du social ou de la présence de motifs inconscients) ? Selon Weber (1971 : 55), « Comme toute activité, l’activité sociale peut être déterminée : a) de façon rationnelle en finalité, par des expectations du comportement des objets du monde extérieur ou de celui d’autres hommes, en exploitant ces expectations comme conditions ou comme moyens pour parvenir rationnellement aux fins propres, mûrement réfléchies qu’on veut atteindre ; b) de façon rationnelle en valeur, par la croyance en la valeur intrinsèque inconditionnelle, d’ordre éthique, esthétique, religieux ou autre, d’un comportement déterminé qui vaut pour lui-même et indépendamment de son résultat ; c) de façon affectuelle, et particulièrement émotionnelle, par des passions et des sentiments actuels ; d) de façon traditionnelle par coutume invétérée ». La classification des déterminants de l’activité sociale n’est pas propre au caractère social de l’activité comme le souligne le fait que Weber écrive « comme toute activité ». Les types d’action chez Max Weber renvoient aux processus psycho-cognitifs de l’action : rationalité en valeur, rationalité instrumentale, tradition (i.e. suivi de règles préétablies), affectivité. Ne faut-il pas élaborer une typologie en fonction (i) des processus psychologiques ou cognitifs qui sous-tendent l’action (la décision d’agir) et
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(ii) de l’orientation sociale de l’action ou (iii), mieux encore, une typologie qui associe processus psychocognitifs et orientation sociale ? Ce dernier point renvoie à un chaînon manquant dans l’approche théorique de Max Weber : la manière de conceptualiser le lien entre d’une part l’autre, le social, et d’autre part l’individu dans sa subjectivité. C’est l’intérêt de la notion de structure que de reconnaître la part de ce qui est social dans l’action individuelle. Structures et sens La notion de structure sociale trouve son origine dans la théorie linguistique de Saussure, même si celui-ci n’a jamais employé le terme de structure, et de ce fait est intimement liée aux conceptions du langage. Parmi les nombreux apports du Cours de linguistique générale, cinq notions ont été fondamentales pour le développement de la pensée structuraliste : la différenciation parole/langue, la constitution du signe par le jeu du rapport entre signifié et signifiant, le caractère arbitraire du signe, la notion de différence et la séparation entre diachronie et synchronie. Pour Saussure la parole réfère à la partie individuelle, « psychique » du langage tandis que la langue en est la partie sociale qui appartient à la communauté. En séparant la parole de la langue, Saussure sépare du même coup ce qui est social de ce qui est individuel. Tandis que la parole est une fonction du sujet parlant, « un acte de volonté et d’intelligence », la langue est la partie sociale du langage qui est extérieure et donnée à l’individu. Pour Saussure le signe linguistique (le mot) n’unit pas une chose et un nom mais un concept (signifié) et une image acoustique (signifiant). Un signe linguistique unit une forme (le signifiant) et un sens (le signifié). Un changement de la forme (signifiant) implique donc un nouveau sens
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(signifié). Le langage est un système de signes qui sont arbitraires à l’origine et reposent sur des conventions. Le signe linguistique est immotivé par rapport au signifié et n’a aucune attache naturelle dans la réalité mais résulte d’une convention sociale. La forme prise par les signes linguistiques est motivée non pas par ce à quoi ils réfèrent mais par le principe de différenciation. Sans différences entre signes aucun langage et aucun sens ne seraient possibles. La signification serait rendue impossible sans l’existence d’un système de différence, c’est-à-dire sans la structure au sein de laquelle le signe linguistique opère. Quoique la signification au premier abord apparaisse comme résultant du jeu des différences, elle est plus fondamentalement le résultat de la structure i.e. de l’ensemble des relations entre signes qui constituent le langage. Pour Saussure dans la langue, il n’y a que des différences sans termes positifs : la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système. Un système linguistique est une série de différences de sons combinée avec une série de différences d’idées. Le propre de l’institution linguistique est de maintenir le parallélisme entre ces deux ordres de différences. Saussure distingue les points de vue synchronique et diachronique pour expliquer l’évolution de la langue. La synchronie réfère aux changements internes au système de la langue (nouvelles significations qui trouvent leur origine dans les relations qui s’établissent entre mots), tandis que la diachronie concerne les changements d’usage d’une période à l’autre (histoire des usages de la langue). Le structuralisme anthropologique (Lévi-Strauss) s’inscrit dans la filiation de la linguistique saussurienne. Chez Lévi-Strauss, les réalités manifestes ne sont pas les plus
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signifiantes, et l’anthropologie a pour vocation d’analyser le rôle des infrastructures. En important le modèle linguistique en anthropologie, il s’attache à la recherche d’invariants universaux dans les pratiques sociales. L’anthropologue doit suivre le linguiste qui a renoncé à l’explication massive de l’évolution linguistique pour s’attacher à repérer des écarts différentiels entre les langues, entre structure et sens, entre signifiant et signifié. Il existe un parallèle entre systèmes sociaux et langage dans la mesure où il existe une correspondance entre structures de la langue et structures sociales. L’idée de système de signes est étendue à un ensemble de phénomènes plus large que le langage. Les coutumes et tabous et plus généralement toutes les dimensions de la vie sociale qui ont une origine culturelle peuvent s’analyser comme signes dans la mesure où ils tirent leurs significations du système de signes dans lequel ils opèrent. Selon Lévi-Strauss, la relation qui s’établit entre un signe et sa signification n’est pas complètement arbitraire mais opère selon un principe d’opposition binaire qui reflète la façon dont la pensée primitive fonctionne. La pensée primitive constitutive de nos fondations culturelles est fondée sur des classifications binaires qualifiant la présence ou l’absence d’une qualité : pur/impur, homme/femme, lumière/obscurité, humain/naturel, bruit/silence, sacré/profane, etc. Si le lien entre le langage et la réalité qu’il signifie est arbitraire, ceci ne nous empêche pas de communiquer. Nous percevons le langage comme un moyen d’exprimer des choses qui nous apparaissent comme antérieures au langage, comme présentes et par conséquent vraies. Cette confiance en la capacité du langage d’exprimer une réalité immédiate et qui nous est présente est remise en cause par Derrida à travers sa critique du logocentrisme. Pour lui le
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fait que le sens soit un produit des différences qui opèrent au sein du système qu’est le langage et ne dérive pas directement du monde auquel il réfère a pour effet de rendre le langage instable. Chaque mot est contaminé dans la mesure où il porte les traces des autres mots dont il se différencie. Du fait que la signification de chaque signe linguistique est déterminée par sa position dans le système linguistique, elle est instable et sujette au changement. La présence d’un mot n’est donc pas une présence vraie mais est sujette à un processus de différance qui capture à la fois l’idée que la signification résulte du principe de différence (synchronique) et le fait que la différence pour s’établir suppose un décalage temporel (diachronique) une « rétention dans l’unité minimale de l’expérience temporelle ; sans une trace retenant l’autre comme autre dans le même, aucune différence ne ferait son oeuvre et aucun sens n’apparaîtrait » (Derrida, 1967 :92). La différance conduit à ce que nous articulions inexorablement, quoique nous fassions ou disions, les structures dont nous sommes un élément : « Il n’y a pas de hors-texte ». Afin de stabiliser le système de signes contre le risque d’une infinie production de sens nos textes construisent des « centres » par le jeu d’oppositions binaires (vrai/faux, masculin/féminin, rationalité/irrationalité, etc.) qui ont pour fonction de structurer et de stabiliser la production de sens. S’il existe un centre, il existe aussi une périphérie qui est rejetée en dehors du texte mais dont celui-ci porte la trace et qui peut être mise à jour par un travail de déconstruction. Les conclusions des analyses structuralistes et poststructuralistes reposent sur le fait que ces approches évacuent du « triangle sémiotique » constitué par les triptyques concept – signe –objet et sujet – langage – monde le troisième élément, à savoir l’objet, le monde.
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Cette problématique est celle qui sépare les différentes approches de la philosophie du langage. Il est donc nécessaire de faire un détour par celles-ci. L’approche idéationiste ou mentaliste de la signification se propose d’expliquer la signification en invoquant des phénomènes ou des processus mentaux qui accompagnent l’utilisation du langage. Le langage est alors considéré comme une représentation externe d’un état psychologique interne comme c’est le cas chez Aristote, saint Augustin, Locke et Russel. Pour Locke les mots sont signes des idées. Cette approche soulève une difficulté : comment la communication est-elle possible si les mots ne représentent que les idées (et non les choses auxquelles les idées s’appliquent) ? Le fait que deux personnes associent la même idée au même mot ne garantit nullement qu’elles comprennent ce mot de la même manière. L’approche idéationiste suppose que comprendre une expression linguistique c’est lui associer une idée/représentation mentale. Mais, pour que ce type d’explication ait une valeur, il faut que les représentations mentales postulées soient intrinsèquement reliées aux choses auxquelles elles renvoient. Les théories béhavioristes au contraire visent à définir la signification en termes des causes de leur production par les locuteurs et / ou des effets de leur perception par les auditeurs. Les théories béhavioristes se présentent comme les antithèses des théories idéationistes par leur refus d’admettre la valeur explicative des entités ou processus mentaux. Le langage est conçu sur le mode du stimulusréponse. Il est possible de connaître l’état mental d’autrui au travers de son comportement. La difficulté de cette approche est que la réponse provoquée par un mot peut être absente ou varier suivant les circonstances. La relation
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