Correspondance

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Liés d'amitié dès le milieu des années trente, mais fondamentalement opposés par leurs idées, Hannah Arendt et Gershom Scholem ne cessèrent, plus de vingt ans durant, d'échanger des lettres chargées de passion entre New York et Jérusalem. Entre eux, Walter Benjamin, le très cher ami commun dont la mort en 1940 hante cette correspondance de bout en bout.


Celle-ci témoigne d'abord des débats qui enflammèrent les intellectuels juifs (et pas seulement eux) après le génocide : les Juifs doivent-ils former un État distinct fondé sur la judéité ? doivent-ils au contraire s'assimiler dans les pays où ils résident ? Scholem soutient la première option, Arendt la seconde.


C'est ainsi qu'entre 1939 et 1963, le cabbaliste et la philosophe confrontent leurs opinions sur la judéité, le sionisme, l'actualité politique, leurs écrits respectifs, mais aussi le destin des Juifs, tandis qu'après la guerre ils s'engagent l'un et l'autre dans le sauvetage des bibliothèques et des archives pillées par les nazis. Jusqu'à quel point le deuil des morts et le combat pour la survie du judaïsme fondait-il leurs relations ?


Ce débat passionné s'achèvera sur une rupture, Scholem ayant les mots les plus durs pour la façon dont son amie avait rendu compte en 1963, dans la presse américaine, du procès Eichmann. Était-elle devenue à ses yeux une " mauvaise juive " ?


Plutôt se taire que se déchirer.



Édition critique réalisée par David Heredia et Marie Luise Knott


Postface de Marie Luise Knott





Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, avec Françoise Mancip-Renaudie pour les lettres et textes en anglais



Publié le : jeudi 18 octobre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021095012
Nombre de pages : 636
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HANNAH ARENDT GERSHOM SCHOLEM
Correspondance
établie par Marie Luise Knott avec la collaboration de David Heredia
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni avec Françoise MancipRenaudie pour les lettres et textes en anglais
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Extrait de la publication
La traduction de cet ouvrage a été subventionnée par le GœtheInstitut, financé par le ministère des Affaires étrangères allemand.
Titre original :Der Briefwechsel © Jüdischer Verlag im Suhrkamp Verlag Berlin 2010 Éditeur original : Jüdischer Verlag im Suhrkamp Verlag, Berlin ISBNoriginal : 9783633542345
ISBN9782021095029
© Éditions du Seuil, octobre 2012, pour la traduction française
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Extrait de la publication
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LETTRES
Extrait de la publication
[1 Arendt à Scholem Paris, 29 mai 1939]
Paris, le 29 mai 1939 !!! 68 rue Brancion !!! Vaugirard 3807
Cher Scholem – Que j’attende aujourd’hui pour répondre à vos deux lettres, qui 1 m’avaient beaucoup réjouie, est presque déjà un scandale . C’est qu’entretemps sont arrivésprimoma mère,secundomes meubles, ettertioma bibliothèque. Quatrième, cinquième et sixième points, le bon Dieu, sous la forme duCentral Bureau, la bénédiction 2 d’un emploi qui, c’est bien connu, est comme toute bénédiction divine à double tranchant. Sur le deuxième tranchant, on trouve le fait que je ne parviens plus à travailler ni à rien faire de bon. 3 Pour ce qui concerne Rahel : toute espèce de glorification a bien entendu toujours été fort éloignée de mes intentions. J’ai voulu décrire une faillite, mais une faillite historiquement nécessaire et peutêtre aussi salvatrice. J’aimerais bien qu’en dépit de toutes les critiques, on puisse lire dans les deux derniers chapitres une 4 sorte de réhabilitation . Cela surtout en ce moment où le premier ignorant venu se croit en droit de mépriser le judaïsme assimilé. Le livre a été écrit avant Hitler, les derniers chapitres ajoutés ici, le tout n’a subi que très peu de transformations. Si seulement j’avais connu l’existence des documents de 5 Schocken ! J’ai été très agacée de dépendre de mes seuls extraits, qui remontaient à de si longues années. Si j’avais une chance de pouvoir les publier, je vous serais très reconnaissante si vous pouviez m’y procurer un accès. Bien entendu, vous pouvez conserver le manuscrit, et bien entendu je serais très heureuse si vous vouliez susciter l’intérêt de Schocken pour ce texte. Benji m’inspire de grandes inquiétudes. J’avais tenté de lui 6 procurer quelque chose ici, et j’ai pitoyablement échoué . Je suis pourtant plus convaincue que jamais de l’importance qu’il y a à le placer dans une position de totale sûreté pour la suite de ses travaux. Sa production, j’en ai le sentiment, s’est transformée
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lettre 1
jusque dans les détails stylistiques. Tout ressort avec bien plus de détermination, bien moins d’hésitation. Il me semble que c’est seulement maintenant qu’il approche des choses pour lui décisives. Il serait abominable qu’on l’en empêche à présent. On a beaucoup de mal, ici, à imaginer à quoi ressemble le pays. Il va de soi que, le plus souvent, nous nous sentons fort mal, dans le détail aussi bien qu’en général. Comment va votre travail ? Et que devient Fanja ? Je me réjouirais fortement si vous étiez tous les deux contraints de faire un nouveau voyage en Europe – mes chances de pouvoir servir de guide à des groupes 7 me paraissent hélas très réduites . Blücher vous adresse à tous les deux ses salutations les plus chaleureuses. Ne m’en veuillez pas pour cette réponse tardive et redonnez bientôt de vos nouvelles, je vous en prie ! Votre Hannah Arendt. [manuscrit] [National Library of Israel (NLI), Archives Benjamin ; original ; dactylographié.]
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Ces deux lettres n’ont pas été retrouvées. Arendt, qui s’était enfuie d’Allemagne en 1933 et avait rejoint Paris viaPrague, avait, après 1938 et les exactions de la « Nuit de cristal », dépêché une amie à Königsberg pour ramener à Paris sa mère, Martha Arendt Beerwald. Hannah vivait alors avec Heinrich Blücher, qui deviendrait ultérieurement son deuxième époux et avec lequel elle avait longtemps logé à l’hôtel (« Principautés Unies »), et sa mère, à l’adresse indiquée dans l’entête (à dix minutes de distance du loge ment de Walter Benjamin, 10 rue Dombasle). Vers la fin de l’année 1938, début 1939, elle avait accepté un emploi de chef de bureau au Central Bureau for the Settlement of German Jews, une institution de la Jewish Agency for Palestine. H. Arendt avait envoyé à G. Scholem le manuscrit, achevé à Paris, de sa biographie de Rahel Varnhagen ; celuici l’avait commenté, après lecture, dans l’une des deux lettres non retrouvées. W. Benjamin avait déjà annoncé le texte d’Arendt à Scholem, dans sa lettre du 20 février 1939, et avait écrit que ce livre lui avait fait « grosse impression ». Arendt, disaitil, y nageait « à vigoureuses brassées contre le cou rant d’une judaïstique édifiante et apologétique. Tu sais mieux que
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1939
quiconque que tout ce qu’on a pu lire jusqu’à aujourd’hui sur “les Juifs dans la littérature allemande” se laissait porter par ce courant » (Benjamin / Scholem,Théologie et utopie : correspondance, 19331940, traduit de l’allemand par Didier Renault et Pierre Rusch, Éditions de l’Éclat, 2010, p. 262). Gershom Scholem répondit à Benjamin le 30 juin 1939 que le livre de Hannah Arendt sur Rahel lui avait « beaucoup plu, même si je l’ai sans doute lu dans une perspective autre que celle dans laquelle elle l’a écrit. C’est une remarquable analyse de ce qui s’est passé à l’époque, et qui montre bien qu’une relation bâtie sur un mensonge, comme celle des Juifs allemands avec l’authentique “germanité”, était vouée à une issue funeste. Sur un mensonge – c’estàdire sur le présupposé que tout devait venir d’un seul côté, tandis qu’il ne restait à l’autre que l’abnégation (au sens propre du terme) et une attitude réceptrice. Je ne vois hélas pas très bien comment ce livre pourrait jamais être publié » (Benjamin / Scholem,cit. op. , p. 274). Les titres des deux dernières parties, ajoutés dans l’émigration, sont les suivants : « Fille de paria ou parvenue ? (18151819) » et « On n’échappe pas à sa judaïté (18201833) », in H. Arendt,Rahel Varnhagen, traduit de l’allemand par Henri Plard, Paris, Tierce, 1986, rééd. Paris, Seuil, « Points Essais », p. 241260 et 261276. Il est difficile de déterminer clairement à quels documents Arendt fait allusion ici. L’éditeur et collectionneur de manuscrits Salman Schocken possédait, outre sa grande bibliothèque comprenant des pre mières éditions, une collection extrêmement abondante d’autographes, d’écrits rédigés à la main, de lettres et de manuscrits datant justement de l’époque de Rahel Varnhagen (notamment une collection Goethe significative). Après 1933, ses collections furent conservées en Palestine. Walter Benjamin cherchait d’urgence de nouvelles sources de reve nus après que Max Horkheimer, dans une lettre du 23 février 1939 (Benjamin,Gesammelte Schriften,V2, p. 11681169), lui avait annoncé depuis les ÉtatsUnis que la bourse que lui versait depuis des années l’Institut für Sozialforschung (IfS, « Institut pour la recherche sociale ») risquait d’être suspendue pour cause de difficultés budgétaires. Il écrivit dans une lettre à Scholem : « Ici, à Paris, j’ai trouvé chez Hannah Arendt un intérêt secourable. Savoir si ses efforts aboutiront à quelque chose, c’est une autre question. Pour l’instant, je reçois encore ma petite allocation – mais toute garantie a désormais disparu » (lettre du 8 avril 1939, in Walter Benjamin / Gershom Scholem,Théologie et utopie,op. cit., p. 270). Pour d’autres documents sur le rapport entre
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lettre 2
Arendt et Benjamin, voir D. Schöttker et E. Wizisla (éd.),Arendt und Benjamin, ainsi que B. Hahn et M. L. Knott,Von den Dichtern, p. 131135. En 1935, dans le cadre de son activité pour l’organisation de l’Aliyah juive, « Agriculture et Artisanat », Arendt avait accompagné un groupe de jeunes en Palestine. Elle y avait entre autres rencontré, par le biais de Hans Jonas, Fanja et Gerhard Scholem.
[2 Arendt à Scholem Montauban, 21 octobre 1940]
Montauban, le 21 octobre 1940
Cher Scholem – Walter Benjamin a mis fin à ses jours, le 26 septembre, à Port Bou, près de la frontière espagnole. Il avait un visa américain, mais depuis le 23 les Espagnols ne laissent plus passer que les 1 détenteurs de passeports « nationaux » . – Je ne sais pas si ces lignes arriveront jusqu’à vous. J’ai vu Walter à plusieurs reprises ces dernières semaines et ces derniers mois, en dernier lieu le 20 à Marseille. – Cette nouvelle nous est parvenue, à nous comme 2 à sa sœur, avec près de quatre semaines de retard . Les Juifs meurent en Europe et on les enterre comme des chiens. Votre Hannah Arendt. [NLI, fonds Scholem ; original, manuscrit. Note sur la lettre : « reçue le vendredi 8 novembre 1940 » (écriture de Scholem), « avec près de quatre semaines de retard » (écriture de Scholem), « comme sa sœur » (écriture de Scholem), « 26 sept. à PortBou » (écriture inconnue).]
 1. Le Reich allemand avait déchu de leur nationalité les Juifs allemands vivant à l’étranger, ce qui en avait fait des apatrides. En France, les Juifs provenant d’Allemagne ne détenaient le plus souvent qu’un permis de séjour. Les Français leur refusaient le visa de sortie.
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1940
 2. La sœur de Benjamin, Dora, vécut un certain temps en exil en France chez Walter Benjamin, en dernier lieu à Lourdes. Elle parvint à se réfugier en Suisse en 1942.
[3 Fanja et Gerhard Scholem à Arendt]
[Fanja Scholem à Hannah Arendt, Jérusalem, non datée]
Chère Hanna Arendt ! Je me réjouis que vous puissiez enfin respirer en liberté, et j’espère avoir très bientôt de vos nouvelles. La dernière lettre que vous nous avez adressée était l’annonce de la fin de Benjamin. Inutile de vous dire combien cela a touché Gerhard. Vous vous rappelez notre discussion à propos de la relation entre W. et Gerhard ? Je me souviens encore de chaque mot. Je suis 1 inconsolable de ne l’avoir jamais vu . C’était tellement bien à Paris, le souvenir de cette ville mer veilleuse est resté, dans mon esprit, lié au souvenir que j’ai de vous. Vous avez été si gentille avec nous. Nous continuons à bien vivre ici et nous espérons la victoire. Votre ami Jonas est dans l’artillerie et abat les avions ennemis. Il est très fier d’être soldat, et encore un peu plus puéril qu’à l’époque où il travaillait sur la 2 gnose . Gerhard aimerait écrire avant la fin de cette journée, et je dois conclure. Restez en bonne santé et pensez à nous Votre Fania Scholem 3 Salutations à Kurt Blumenfeld
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lettre 3
[Gerhard Scholem à Hannah Arendt Jérusalem, 17 juillet 1941]
Jérusalem d Abarbanel R 28
17 juillet 1941
Chère amie, Mme Zittau nous a raconté que vous êtes heureusement arrivée à 4 New York, et c’est enfin une bonne nouvelle dans tant de tristesse . Ah, nous aurions tant de choses à nous dire, et qui sait quand une occasion se présentera de nouveau. Nous devons nous frayer un chemin avec les dents à travers cette montagne d’obscurité, si l’on peut s’exprimer ainsi, et l’on fait personnellement l’expérience de ce que sont des perspectives apocalyptiques. Écriveznous bientôt je vous prie. J’avais déjà (!) reçu avec trois semaines de retard votre lettre d’octobre dernier – c’était la première nouvelle arrivée ici sur la mort de Walter. Si au moins vous aviez indiqué une adresse – mais sans cela, je ne pouvais pas vous répondre. Allez rendre visite, s’il vous plaît, à mon ami le professeur Shalom Spiegel, du Jewish Institute of Religion (New York 309 West 93rd Street), diteslui que c’est moi qui vous ai envoyée, c’est un type magni 5 fique et vous devriez vous lier d’amitié avec lui, Blücher et vous . Les sentiments les plus cordiaux de votre Gerhard Scholem
Pardonnez l’encre effroyablement mauvaise !
[LoC, fonds Arendt ; original ; manuscrit.]
 1. Alors qu’il se rendait à New York, où il tint au cours du premier semestre 1938, comme professeur invité, les Hilda Stich Stroock Lectures au Jewish Institute of Religion (JIR), Scholem avait fait une halte à Paris et rencontré son ami Walter Benjamin ; mais il n’était pas en compagnie de sa femme Fanja, née Freud, qu’il avait
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