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Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Feodorovna

De
413 pages

Ce mardi, 2 mars 1797.

Je vous écris, mon enfant, dans l’amertume de mon cœur ; une lettre arrivée hier à Berne du médecin de ma pauvre Lilli la dit dans le danger le plus éminent ; après avoir éprouvé un mieux sensible, tout d’un coup elle a eu dix à douze selles d’un sang caillé, noir et corrompu, son pouls est tombé, et le médecin est dans les plus vives alarmes, il craint que la matrice se soit rompue intérieurement ou un vaisseau hémorrhoïdal.

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Ekaterina Ivanovna Nélidov, Mariâ Fedorovna

Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Feodorovna

Avec Mademoiselle de Nélidoff, sa demoiselle d'honneur (1797-1801)

INTRODUCTION

CATHERINE IVANOWNA DE NÉLIDOFF

Mlle de Nélidoff vint au monde le 12/24 décembre 1756. Elle fut placée par ses parents au couvent de Smolna, où elle termina brillamment son éducation et reçut la médaille d’or des mains de l’Impératrice Catherine, qui assistait aux examens des élèves du couvent.

A l’âge de vingt ans, l’Impératrice lui donna le chiffre et la fit entrer au Palais en qualité de demoiselle d’honneur de la Grande Duchesse Marie Féodorowna, femme du Grand Duc héritier de Russie.

Son portrait en pied, peint par Lévitzky, fait partie de la belle galerie du palais de Péterhoff. Mignonne de taille et de traits, elle a de beaux yeux très expressifs, un sourire charmant et malicieux. On dirait que la grâce et l’esprit remplacent en elle ce que l’on est convenu d’appeler la beauté. Ce portrait de la nouvelle demoiselle d’honneur est daté de 1773, par conséquent il fut fait à l’époque où elle était encore au couvent.

Il est à croire qu’elle n’avait pas beaucoup changé lorsqu’elle fut admise à la cour grand-ducale et que ses succès étaient dus, non point à sa beauté physique, mais aux qualités d’esprit et de cœur dont ses lettres et sa vie ont laissé le souvenir.

Dès ses débuts, elle prit une position prépondérante à la cour du Grand Duc qui différait entièrement de celle de l’Impératrice mère.

Autant la gaîté et la volupté régnaient à la grande cour, autant les goûts soldatesques du Grand Duc donnaient une teinte d’austérité à sa vie de famille.

L’apparition de Mlle de Nélidoff révolutionna la cour de Gatschina. Instruite, modeste, mais enjouée et rieuse, elle mit ses vingt ans et tous ses talents à la disposition de la Grande Duchesse, attira autour d’elle des gens d’esprit, organisa des spectacles de société, car elle était bonne comédienne, des bals, des soirées, qui attiraient à Gatschina la société de Pétersbourg. La grande cour en prit ombrage, mais la réputation de Mlle de Nélidoff fut établie.

Il faut supposer qu’elle s’était tracée d’avance un plan de conduite auquel elle resta fidèle toute sa vie et qui en fit une personnalité tout à fait particulière.

Elle résolut le problème d’être à la fois l’amie de la Grande Duchesse et celle du futur Empereur.

Les aspirations chevaleresques de Paul trouvaient un écho naturel dans l’âme désintéressée de Mlle de Nélidoff et ce fut cette conformité de sentiments qui établit entre eux cette intimité qui eut tant de retentissement !

Sincère dans son admiration pour tout élan noble et spontané, elle flattait les excentricités héroïques du Prince. Dans les épanchements de l’héritier du Trône, elle voyait le programme d’un règne heureux. Elle lui soufflait la confiance d’un avenir plein de gloire et le rêve réalisé de ses projets sages et généreux. Sur ce piédestal élevé par une main amie, il se croyait réellement appelé par Dieu à gouverner, pour le bonheur de ses peuples, le plus puissant empire de ce monde.

Dans les jours moins heureux, lorsque le Grand Duc se dépitait de la position secondaire que lui imposait le règne prolongé de sa mère, et se livrait à des accès de colère, la charmeresse avait le don de le calmer, ou bien elle usait de son privilège de femme pour le gronder de la belle façon. Le Grand Duc était subjugué par cette grâce féline, par cet esprit enjoué et positif Dans l’attente du moment où il deviendrait un puissant monarque, il se contentait du rôle d’un héros de roman.

La Grande Duchesse avait la plus entière confiance dans l’amitié de Mlle de Nélidoff, et son influence croissante sur l’esprit de Paul, au lieu d’éveiller sa jalousie, la remplissait de reconnaissance grâce aux bienfaisants résultats de ses conseils tant pour elle-même que pour les actes du Grand Duc. Mais dans le monde, parmi les courtisans, cette intimité du Grand Duc avec la demoiselle d’honneur de la Grande Duchesse était tout autrement envisagée. On n’est jamais à l’abri de la calomnie, et l’existence à la Cour grand-ducale de cette vivante personnalité qui en éclairait et animait la solitude, était un thème constant pour la médisance, car tout était répété et commenté, à Saint-Pétersbourg, à la grande Cour.

Le Grand Duc ne l’ignorait pas, aussi, jugea-t-il nécessaire, au moment où il allait prendre le commandement de l’armée en Finlande contre les Suédois, pendant l’été de I788, d’adresser à sa mère, l’Impératrice Catherine, une lettre très touchante, pour lui expliquer que les sentiments qu’il éprouvait pour Mlle de Nélidoff n’étaient que de l’amitié et de l’admiration pour son esprit siremarquable et pour le dévouement qu’elle lui montrait ainsi qu’à sa femme. Le Grand Duc la recommandait à la protection et à la magnanimité de l’Impératrice, dans le cas où il ne reviendrait pas vivant de la guerre. En effet, la liaison de l’Empereur avec Mlle de Nélidoff était toute spirituelle et son amie n’était pas la seule à considérer le Grand Duc Paul comme l’idéal de la chevalerie.

Le Grand Duc prit une part très brillante à cette campagne et fut héroïque sous la grêle des balles suédoises. Il revint en automne à Pétersbourg, sans avoir été blessé, et reprit son existence passée. Il ne pouvait supporter la société de la grande cour, et il revenait avec délices à Gatschina.

Stéding, ambassadeur de Suède, écrit, au roi Gustave III : « Le Grand Duc se montre à toutes les soirées de l’Ermitage, mais sans s’y plaire. Il me témoigne de l’amitié et de la bienveillance, comme à une ancienne connaissance, car nous nous sommes rencontrés à la Cour de Versailles. Ses conversations sont fort longues, ce qui me met dans l’embarras. Il lui arrive de témoigner de l’impatience sur le sort qui lui est fait. Il met beaucoup de vivacité dans ses récits sur la campagne de 1788, et parle avec enthousiasme des combats auxquels il a pris part, et de la fusillade qu’il a subie à Hekfors. D’ailleurs, c’est avec admiration et respect qu’il parle de vous. Il ne tarit pas en éloges sur Votre Majesté et paraît plein d’une admiration profonde pour la bravoure et la discipline de nos armées. Mais je ne puis m’empêcher de croire que le Grand Duc manque de cette fermeté de caractère qu’on aimerait trouver en lui. On assure même qu’il n’est pas sincère... Cela serait tout naturel dans la position difficile où se trouve l’héritier du trône... Rien de plus difficile que de causer avec lui, on est tout de suite entouré... et tout est répété, ce qui met dans l’impossibilité d’aborder des sujets sérieux.

« Quant à Madame la Grande Duchesse, elle est absorbée par l’éducation de ses enfants et n’est satisfaite que lorsqu’on lui en parle. Quoiqu’elle soit également toute dévouée à son mari et désireuse de lui plaire, il se comporte vis-à-vis d’elle avec la plus suprême indifférence. »

Dans une dépêche précédente, après sa présentation au Grand Duc en 1790, Paul Stéding écrit : « Il se souvient de notre rencontre à Paris. Je le trouve moins laid qu’il ne l’était alors ; mais Madame la Grande Duchesse a beaucoup vieilli. »

L’existence de Gatschina étant toujours la même, Mlle de Nélidoff jouissait de l’entière confiance du Grand Duc. Mais elle avait trente ans... et son caractère devenait assez cassant. D’ailleurs, elle était ennuyée, fatiguée de cette obligation de s’observer constamment pour éviter tout ce qui, dans ses rapports si affectueux avec le Grand Duc, pouvait attirer l’attention de la société et surtout éviter la jalousie de la Grande Duchesse dont elle avait su mériter l’amitié.

Enfin, soit qu’elle désirât mettre un terme aux bruits de la ville, dont la cour de Gatschina était entièrement le thème (bruits et récits qui se reproduisaient même à l’étranger, et que l’on pouvait lire à Paris, dans la Galette Nationale ou le Moniteur Universel, n° 115, mardi, 24 avril, lettre de Saint-Pétersbourg du 3o mars) soit que quelque altercation se soit produite entre Mlle de Nélidoff et le Grand Duc, on apprit avec étonnement que la favorite s’était décidée à rompre cette intimité de seize ans et se retirait au couvent de Smolna.

A l’insu du Grand Duc, elle écrivit à l’Impératrice Catherine pour l’informer de son désir de quitter la Cour et terminait sa lettre en disant qu’elle rentrait au couvent avec le cœur aussi pur que lorsqu’elle en était sortie1. Cette décision n’eut pas de résultat, mais produisit sur l’esprit malade du Grand Duc un effet foudroyant. On le voit par sa correspondance avec le prince Kourakine, ami de Paul et de Catherine de Nélidoff. Le prince vivait dans ses terres de Saratoff et répondit au Grand Duc, dont nous n’avons pas la lettre, dans les termes suivants :

« 28 juillet 1792.

Monseigneur, la nouvelle que vous me mandez m’étonne. Est-il possible que notre amie, après tant de preuves de votre affection, puisse sérieusement songer à vous quitter ? Comment a-t-elle pu adresser une lettre à l’Impératrice à votre insu ! Moi qui connais son cœur, je me demande ce qui a pu lui faire prendre cette décision ? Réjouissons-nous de ce que ce projet ait échoué, que vous ne soyez pas privé de cette intimité à laquelle vous tenez tant. Je comprends qu’elle soit irremplaçable pour vous et je me représente toute l’étendue de votre chagrin à la seule idée de la perdre ! »

Quelque temps plus tard il écrit, en octobre 1792 : « J’ai toujours apprécié dans toute sa force le sentiment qui vous unit à notre amie, car je subis aussi l’attrait qui vous a captivé et qui vous attire sans cesse vers elle. Je sais combien le charme de son esprit et son caractère original ont un effet bienfaisant sur votre existence actuelle. Voilà pourquoi j’espère encore que vous resterez amis ; mais souvenez-vous que l’abeille qui produit le miel ne s’arrête pas à une fleur seulement... elle voltige, elle cherche jusqu’à ce que sa coupe soit pleine... Voilà ce que l’abeille nous enseigne. Ne pensez-vous pas, Monseigneur, que c’est un exemple à suivre pour tous ceux qui sont doués d’une grande sensibilité et dont les sens sont à la recherche du beau, du mieux, enfin de ce qui est le plus digne d’eux mêmes ? »

Nous donnons textuellement cette lettre comme un échantillon de cette phraséologie du siècle dernier qui peint si exactement l’esprit du prince Kourakine.

Après sa lettre à l’Impératrice, Catherine de Nélidoff se laissa pourtant fléchir par les prières du Grand Duc, et resta au Palais. Mais cette paix ne fut qu’une trêve, et nous la voyons, l’année suivante, solliciter encore une fois la faveur d’une retraite définitive au couvent. Cette fois, rien ne put ébranler sa résolution ; elle rentra à Smolna en 1793.

Nous ignorons si elle conserva des relations de visites avec la cour et si elle eut des regrets de ce coup de tête. En tous cas, la Grande Duchesse lui écrivit souvent et nous avons entre autres une lettre de Mme la Grande Duchesse, apostillée de la main du Grand Duc Paul, prouvant ses regrets et le désir de la revoir. Il faut croire en tous cas qu’il y eut un revirement dans son esprit, car aussitôt que le Grand Duc devint Empereur, elle quitta Smolna. En novembre 1796, à l’avènement de l’empereur Paul Ier, on la voit reparaître à la Cour ; son appartement est mis à sa disposition et le jour du couronnement elle reçoit, avec le titre de dame d’honneur, le portrait de Sa Majesté l’Impératrice Marie Féodorowna entouré de brillants. Pendant les dix-huit mois que dure le règne de Paul Ier, malgré ses bizarreries, il resta fidèle à l’influence dominante de Mlle de Nélidoff, et, l’entourage de l’Empereur était, de même qu’à Gatschina, composé des amis et des parents de la favorite. Les deux princes Kourakine, le comte Bouksghevden, MM. de Nélidoff, Pleschéeff, formaient le groupe dont le centre était Catherine de Nélidoff. Son influence s’étendait au loin, et la vérité nous oblige à dire que cette influence était toute au service de l’Empereur et ne fut exercée que dans le but de le diriger pour le bien de l’Empire et le retenir dans la bonne voie. Plusieurs fois elle sut détourner sa colère de ceux qui pouvaient le servir utilement et sauver des victimes innocentes. Bien des fois, elle se fit même l’avocat de l’Impératrice, sans crainte de déplaire à l’Empereur. Ce sont là des traits de caractère bien rares ; mais, vu l’effervescence de la nature soupçonneuse de l’Empereur qu’un long joug avait aigri, elle ne pouvait pressentir les mesures violentes que lui soufflait une haine depuis longtemps amassée. Plus d’une fois, elle parvint à le faire revenir sur une décision injuste, et qui le mettait dans son tort ; par exemple, quand on apprit qu’il voulait supprimer l’ordre de Saint-Georges, elle lui écrivit une lettre remarquable, que nous mettons à la suite de ce travail, et il renonça à son projet, et l’ordre de Saint-Georges, que l’Impératrice Catherine avait créé, resta la récompense militaire la plus haute et la plus ambitionnée. Enfin, pendant toute la première partie du règne de l’Empereur, elle tint le sceptre à la Cour. Comme il était impossible d’en faire la déesse de la beauté, elle fut celle de la grâce et de l’esprit, l’Egérie ! Elle dansait, nous l’avons dit, en perfection et continuait, malgré ses quarante ans, à présider en reine aux menuets et aux gavottes des bals de Cour, avec l’assurance que donne une réputation incontestée. Sa couleur préférée était le vert, telle fut la livrée des chantres de la Cour.

Elle seule trouvait moyen de dire la vérité à l’Empereur ; d’autres fois elle se refusait à causer avec lui, et l’on dit même qu’elle lui jeta sa pantoufle à la tête, un jour qu’il ne se rendait pas assez vite à ses raisonnements. Paul ne se fâcha pas... C’est un témoin oculaire qui nous raconte cet incident. Toute la famille Impériale était au mieux avec Mlle de Nélidoff, reconnaissante de sa bonne influence sur ce monarque si nerveux auquel elle s’était si entièrement dévouée ! Elle aurait pu profiter de sa position pour faire sa fortune et celle de sa famille. Beaucoup, avant et après elle, en Russie comme ailleurs, ne se sont pas gênés pour agir ainsi ; mais elle était incorruptible, pleine de désintéressement et de fierté. Elle refusa toujours tout ce que l’Empereur eût voulu mettre à ses pieds comme témoignage d’une affection sincère. Sa correspondance le prouve.

Au mois de mai 1798, l’Empereur entreprit un voyage à l’intérieur de la Russie. Il allait par Moscou, dans le Midi. Ce voyage devint la cause d’une révolution de Palais. L’Empereur rencontra, au cours de son voyage, une fort jolie personne, Anna Lapoukhine, et se prit de passion pour elle. Dès lors l’étoile principale de son règne pâlit Mlle, de Nélidoff comprit qu’elle ne pouvait plus conserver l’empire qu’elle avait sur son esprit, et lorsque le couple Lapoukhine, suivant de près le retour de l’Empereur, vint s’installer à Pawlowsky, en juin 1791, ne voulant pas lutter avec une si jeune et si jolie rivale, Mlle de Nélidoff se retira encore une fois au couvent. Ce fut un événement plus important qu’un changement de ministère, car Mlle de Nélidoff entraîna dans sa chute tous les plus anciens serviteurs de l’Empereur : le prince Kourakine, le général gouverneur de la ville et le secrétaire des commandements de Sa Majesté l’Impératrice, M. Polétika.

Marie Feodorowna fût obligée elle-même d’abandonner pendant quelque temps la direction des Instituts et des œuvres de bienfaisance. Pourtant l’appartement de Mlle de Nélidoff au Palais lui fût réservé et garda son nom. C’est ainsi que nous le voyons désigné à plusieurs princes étrangers qui visitaient la Cour de Russie. Cependant son souvenir s’effaça peu à peu, même du cœur de Paul.

Néanmoins, Mlle de Nélidoff suivait toujours dans sa retraite, avec intérêt mais non sans tristesse, les intrigues qui agitaient le Palais et semblaient menacer même la liberté du souverain qu’elle avait aimé. Ses relations avec l’Impératrice n’avaient subi aucun changement et lorsque Sa Majesté avait Un moment de loisir, elle allait, sous prétexte d’inspecter le couvent de Smolna, causer avec son amie et verser dans son cœur ses regrets et ses appréhensions... D’autre part, Mlle de Nélidoff était tenue au courant de toutes choses par le grand-maître du Palais, Rachinsky, son parent. Lorsqu’il ne pouvait se présenter chez elle, il l’avertissait par lettre.

Ratchinsky remplissant les fonctions de préfet de police avait le devoir de présenter chaque jour à l’Empereur son rapport et ne lui cachait pas l’agitation des esprits, le mécontentement général et le danger croissant. Il considérait la franchise comme un devoir obligatoire....

Deux jours avant le II mars 1801, il insista pour que l’Empereur prît certaines précautions indispensables ; mais l’Empereur, sous l’influence des membres de la conspiration qui l’entouraient, et principalement de leur chef, le comte Pahlen, gouverneur militaire de la ville, prit en mauvaise part les avertissements du commandant de la ville et donna l’ordre à Ratchinsky de quitter Pétersbourg. Tel fut aussi le sort de Mlle de Nélidoff. Cet ordre d’exil, ce courroux de l’Empereur eurent pour motif une lettre. Mlle de Nélidoff avait appris que l’Empereur, sous l’influence des conspirateurs, voulait exiler l’Impératrice dans le nord de la Russie et incarcérer ses deux fils en prison, l’un à la forteresse de Pétersbourg, l’autre à Schlüsselbourg. Elle n’hésita pas à adresser une lettre très touchante à l’Empereur, le suppliant d’abandonner ou de différer, jusqu’à plus amples renseignements sur les causes de son mécontentement, une mesure aussi grave et lui révéla en même temps sa situation véritable.

Au lieu d’une réponse, elle reçut l’ordre de quitter Pétersbourg et elle se retira près de Réwal, au château de Lode. C’est là qu’elle apprit la mort de l’Empereur !

 

 

L’Impératrice conserva à Mlle de Nélidoff une reconnaissance infinie pour cette généreuse intervention qui était une nouvelle preuve de son courage et de son dévouement. Nous voyons par ses lettres qu’au moment suprême l’Impératrice écrivit à son amie.

Dans sa douleur, cette intimité semblait l’unique consolation de l’Impératrice et ses lettres sont un document facile à consulter.

Au retour de Mlle de Nélidoff à Saint-Pétersbourg, l’Impératrice s’occupa elle-même de son installation au couvent où elle fut entourée de soins.

A partir de cette époque Mlle de Nélidoff voua son existence à l’éducation de sa nièce, Alexandrine de Nélidoff, qui épousa ensuite le prince Nikita Troubetzkoï, officier aux gardes.

Les relations d’amitié avec l’Impératrice Marie Féodorowna ne cessèrent qu’à sa mort. L’Impératrice la chargeait d’une surveillance constante de cette communauté de Smolna dont l’Empereur son fils lui laissait le soin, car c’était sa fondation. Elles se voyaient tous les jours et l’Impératrice l’emmenait dans ses voyages.

Tous ceux qui ont connu Mlle de Nélidoff la respectent et l’admirent autant pour son esprit que pour son courage et son abnégation. Il était impossible de se soustraire au charme de sa conversation. Pourtant elle connaissait ses droits et savait à l’occasion les revendiquer. Ayant conservé au couvent la jouissance de l’équipage qu’elle avait eu à la cour, elle fut bien étonnée un jour, sous le règne nouveau, d’apprendre que l’équipage était supprimé. De suite elle adresse quelques mots à l’Empereur. En réponse à sa lettre, l’Empereur Nicolas arriva inopinément au couvent, et, traversant les salles de l’Institut, il entra dans le corridor conduisant à l’appartement de la vieille amie de son père. Quoique certains fonctionnaires nouveaux essayassent de le détourner de cette visite, prétendant que l’Empereur se trompait de route, l’Empereur répondit qu’il savait où logeait Mlle de Nélidoff et entra chez elle. Après une accolade affectueuse il lui dit qu’il avait absolument ignoré le désagrément qu’on avait essayé de lui faire et qu’il désirait au contraire lui conserver toutes les prérogatives dont elle avait eu la jouissance précédemment.

L’empressement de l’Empereur eut l’effet voulu et sa bonté versa un baume salutaire dans le cœur de la pauvre femme. Dès lors, le salon de Mlle de Nélidoff ne désemplit pas. On y voyait des amis anciens et un grand nombre de nouvelles connaissances. L’épisode de la voiture fut attribué à un malentendu, et nul n’osa désormais manquer d’égards à l’intelligente amie de Paul Ier. Mlle de Nélidoff aimait à raconter cet épisode qui prouvait sa sagacité et son savoir faire.

Catherine Ivanowna fut toujours si discrète au sujet de sa position à la Cour et de ses rapports avec Paul Ier qu’il serait difficile, même maintenant, de résoudre le problème dont on s’est tant préoccupé. Respectons ce mystère qui ne peut qu’ajouter à l’intérêt dû à sa mémoire. Nous aimons à constater qu’il serait impossible de nommer parmi celles qui ont vécu dans l’intimité d’un prince, une personne dont les actes aient été plus utiles, aussi bienfaisants et désintéressés que ceux qui sont dus à l’influence de Mlle de Nélidoff sur l’esprit et le cœur de Paul Ier pendant un demi siècle.

Mlle de Nélidoff mourut à quatre-vingt-deux ans, le 2 janvier 1836 ; au couvent des filles nobles de Smolna où elle avait été élevée.

Elle était dame d’honneur de l’Impératrice Marie Féodorowna et portait le chiffre de l’Impératrice Catherine II.

Elle est enterrée au cimetière de la Okhta. Et l’on peut dire, comme l’Évangile : « elle eût le cœur d’un enfant ». — C’est ainsi qu’elle vécut à la cour, avec toute l’intelligence qui éclaire et arrête, autant que la destinée le permet, un homme d’État. Elle mourut entre les bras de sa nièce qu’elle avait élevée et mariée au Prince Troubetzkoï, dont le fils aîné épousa la Princesse Lise Bélosselsky de Bélozersk, l’amie de M. Thiers.

A la fin de cette étude nous prenons là liberté d’ajouter trois lettres de Mlle de Nélidoff à l’Empereur qui prouvent son désintéressement, la chasteté de sa conduite et son courage.

« SIRE,

Votre Majesté voudra bien me permettre qu’en ne changeant pas de façon de penser, j’agisse comme je l’ai toujours fait dans de semblables occasions. Vous savez, Sire, que tout en appréciant l’amitié que vous m’avez portée pendant si longtemps, je n’ai su être sensible qu’à ce sentiment, et qu’en tous temps vos dons m’ont fait plus de peine que de plaisir. Permettez-moi donc de vous supplier de ne point m’obliger à recevoir celui que je prends la liberté de faire remettre à Votre Majesté. Elle doit être rassurée sur le sentiment qui me fait agir, puisque j’accepte en même temps avec reconnaissance le déjeuner en porcelaine2. Je suis avec le plus profond respect de Votre Majesté la très humble et très obéissante sujette, Catherine Nélidoff. »

*
**

« Ce 23 novembre, 1796.

SIRE,

Votre Majesté Impériale m’a fait entendre hier qu’elle voulait faire du bien à ma mère, et M. Donaouroff m’a remis après dîner l’ukaze qui m’explique ce bienfait. Permettez-moi, Sire, au nom de Dieu, de vous demander la grâce de réduire votre don, trop généreux de moitié. Ma mère, dans le temps, aurait regardé comme une grande fortune à laquelle elle ne devait jamais s’attendre les mille paysans que je n’oserais refuser pour elle, parce qu’elle est ma mère. Vous comprenez, Sire, ce qui peut me lier la langue en cette circonstance. Mais j’ose vous assurer, sur tout ce qu’il y a de plus sacré pour moi, que j’aurais regardé comme un véritable bienfait si vous aviez eu la générosité de lui donner cinq cents paysans, et ma mère se serait trouvée très gratifiée et très heureuse au lieu que deux mille me pèsent sur le coeur : ni ma mère ni personne de mes plus proches ne vous ont encore servi. Il est encore temps de réduire votre don à moitié, et je me jette à vos pieds pour vous le demander. On peut dire que deux mille paysans ont été mis par erreur ; faites cela, Sire, pour l’amour de Dieu pendant qu’il en est temps encore ; ôtez le poids qui pèse sur mon cœur.Ne traitez pas de modestie ce que je fais, c’est une justice que je vous demande. Vous trouverez parmi vos sujets beaucoup d’individus qui auront véritablement mérité ou qui mériteront certainement un jour les mille paysans que vous pouvez tenir en réserve. Songez que la source de vos bienfaits peut tarir. Écoutez le conseil qu’ose vous donner une ancienne amie et qui sera toujours de Votre Majesté Impériale la plus fidèle sujette,

Catherine Nélidoff.

Ce 12 décembre (c’était le jour de naissance de Mlle Nélidoff) 1796.

P.-S. — La crainte de rendre ma lettre trop longue m’empêche de dire mon sentiment sur la porcelaine : il serait heureux pour moi d’être sans jour de nom et de naissance. »

*
**

« SIRE,

Reconnaîtrez-vous la voix de celle qui fut toujours l’amie de votre gloire, et rejetterez-vous son zèle dans une occasion où elle le croit intéressé ? J’ai craint que ce que j’entendais au sujet d’un Ordre, seule consolation et compensation de tant d’individus dont le sang a tant de fois été répandu pour la patrie, ne fût vrai, et j’ai prié quelqu’un en qui j’ai confiance, M. Plescheef enfin, de passer chez moi. J’ai voulu vous faire parvenir mes vœux par lui, et mon cœur m’a inspirée encore de vous écrire. Au nom de Dieu, Sire, que Votre Majesté ne montre point de mésestime, qu’elle ne paraisse pas ne faire aucun cas d’un Ordre institué dans la vue de récompenser le zèle et la valeur de ses sujets ! Songez, Sire, que pendant longtemps cette marque de distinction fut le prix du sang répandu, de membres déchirés au service de la patrie. Ayez pitié de tant de malheureux qui perdraient tout, en voyant leur souverain montrer du mépris pour ce qui fait leur gloire en attestant leur valeur. Si vous avez le projet d’abolir cet Ordre, en cessant d’en décorer vos sujets, vous l’abolissez ; mais daignez honorer ceux qui le portent, en vous mettant dans l’occasion à leur tête. Votre Majesté peut trouver différents prétextes pour ne point s’en décorer elle-même, comme celui de n’avoir pu encore le mériter, les circonstances ne l’ayant pas mise dans le cas, mais que sachant apprécier le mérite de ceux qui le portent, elle se fait un plaisir de leur témoigner son estime par sa présence. Pardonnez, Sire, si mon zèle est indiscret, mais tant que j’aurai votre gloire à cœur et que l’amour de vos fidèles sujets sera l’objet de mes vœux pour vous, je croirai de mon devoir de vous ouvrir mon cœur sur ce qui peut toucher personnellement Votre Majesté Impériale. Dans ces sentiments que je crois devoir nourrir à l’égard de mon Souverain, je suis avec le plus profond respect que je dois à mon Maître, de Votre Majesté Impériale la très humble sujette,

Catherine Nélidoff.

Ce 44 novembre 1796. »

Nous faisons suivre ces lettres très sérieuses, qui prouvent le courage civique de Mlle de Nélidoff et son désintéressement par de plus simples où l’on voit l’intimité qui existait entre elle et l’Empereur sans qu’il soit question de ce qui est communément appelé une liaison.

*
**

BILLETS DE MADEMOISELLE DE NÉLIDOFF A L’EMPEREUR

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« SIRE,

Eh ! bien ! point du tout, Sire, je ne vous crois pas. Vous voulez m’en imposer. Ah ! cela n’est pas bien ! Vous voulez me persuader qu’il est harmonieux pour vous de m’entendre et vous me faites taire si souvent ! Aussi sais-je à quoi m’en tenir, et me préserve le ciel de l’oublier ! Je veux toujours faire économie de paroles avec vous, et pour cause ; mais, pour en finir, permettez-moi de vous souhaiter de ne vous jamais mieux porter que vous ne le faites dans l’état où vous vous trouvez. »

*
**

« Savez-vous pourquoi vous aimez la grondeuse ? C’est que votre cœur la connaît mieux que votre tête, et que, malgré les préjugés de celle-ci, l’autre lui rend justice. Je vous défie de méconnaître dans votre cœur le motif de toutes mes actions, quoiqu’il soit souvent défiguré dans votre tête et voilà pourquoi mon zèle pour vos véritables intérêts ne perd pas facilement courage. J’aurai l’honneur de vous voir demain à dîner, où je ne pourrai pas vous gronder. Je suis vraiment enchantée que vous soyez aussi content du régiment que Buxhevden commande et que vous l’êtes de sa personne, qui vous est véritablement dévouée de tout son cœur. »

*
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« Oh ! quel tour cruel votre lettre m’a joué. Imaginez-vous que Mourawieff me l’a remise en présence de Mme Meyning ! Je lis et au beau milieu de ma lecture, je me mets à rire et suis obligée de débiter Dieu sait quoi pour m’excuser, ou plutôt pour ne pas vous faire soupçonner d’une action atroce : car c’en est une que d’exciter le rire sur un sujet comme celui que vous traitez dans votre lettre vraiment comique. Comment pouvez-vous expier ce péché si ce n’est en faisant grâce à quelque malheureux ? Accordez-la donc. Adieu, soyez bon, soyez vous. Vos véritables dispositions sont la bonté. »

*
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« SIRE,

Mon bon ami, vous êtes bien aimable avec votre sac d’huîtres et votre espouse de la petite saillie de gaîté et votre contenance imposante, etc., etc. Le tout fait un aimable papa et un bien cher ami. Je vous remercie de tout et surtout du plaisir que vous me procurez de vous aimer de tout mon cœur. On dit qu’il ne faut pas dire à un homme qu’on l’aime de tout son cœur. Mais est-ce que vous êtes un homme pour moi ? Je vous assure que je ne m’en suis jamais aperçue depuis que je vous suis attachée ; et il me semble que vous êtes ma soeur ; car, avec votre permission, je ne suis pas toujours occupée par les distances que Dieu a mises entre Votre Grandeur etmamédiocrité ; mais l’amitié n’en va que mieux de cette façon, quoique je sente avec toute la satisfaction de mon âme que vous êtes mon Maître. Adieu, mon bon ami, que Dieu vous conserve en santé et bonté, Catherine Nélidoff. »

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LETTRE DU GRAND-DUC PAUL A L’IMPÉRATRICE CATHERINE II

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MA BIEN CHÈRE MÈRE,

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