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Corruption et pauvreté

De
179 pages
Après avoir traité du lien entre corruption et pouvoir, l'auteur s'attaque ici à l'idée dominante selon laquelle la corruption serait une stratégie vitale d'autoconservation. Il montre que, si la pauvreté matérielle constitue un terreau favorable, c'est surtout la pauvreté morale qui engendre la corruption, et ce dans toutes les classes de la société.
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CORRUPTION

ET PAUVRETÉ

COLLECTION

« PENSÉE AFRICAINE Dirigée par Manga-Akoa François

»

En ce début du XXlème siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu'est la famille, les valeurs et les normes socio-culturelles s'effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d'être aujourd'hui. L 'histoire des civilisations nous fait constater que c'est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d'euxmêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l'enjeu est la vie et la nécessité d'ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE AFRICAINE» participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Déjà parus

Simon MOUGNOL, Pour sauver l'Occident, 2007. Marcel BIVEGHE MEZUI, La rencontre des rationalités: cultures négro-africaines et idéal occidental, 2007. Jean-Baptiste KABISA BULAR PA WEN, Singularité des traditions et universalisme de la démocratie, 2007. Joël MYSSE, Mondialisation, cultures et éthique, 2007. Samuel SAME KOLLE, Naissance et paradoxes du discours anthropologique africain, 2007. André Julien MBEM, Mythes et réalités de l'identité culturelle africaine, 2006.

Lucien AYISSI

CORRUPTION ET PAUVRETÉ

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1(â2wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04388-6 BAN: 9782296043886

À tous ceux qui collaborent vraiment à la lutte contre la corruption et la pauvreté dans le monde.

PRÉFACE
Dans Corruptionet gouvernancel,nous avons procédé à une double lecture phénoménologique et étiologique de la corruption. Nous y avons défini la corruption comme un jeu cynique auquel on ne s'adonne qu'après avoir perdu le sens de l'homme, du bien public, de l'État et même du monde. Ceux qui prennent l'initiative d'un tel jeu font dangereusement peser sur le vivre-ensemble une lourde hypothèque. Les corrompus et les corrupteurs qui prennent cette initiative congédient l'éthique et font cyniquement l'impasse sur l'humain pour faire régner leurs appétits égoïstes. Ils font partie de ceux dans la psychologie desquels les appétits particuliers ont généralement le dessus sur l'intérêt général au terme de la croisade qu'ils mènent contre les impératifs civiques et éthiques. S'ils préfèrent écouter la tonalité de leurs préférences appétitives, c'est parce qu'ils estiment que ces préférences sont les seules à avoir pour référent leur personne dans la concrétude de ses besoins vitaux et de ses aspirations historiques. S'il ne leur plaît pas de suivre le discours de la raison qui leur commande d'avoir le souci des autres personnes, de l'État et même du monde, c'est parce qu'ils assimilent les impératifs édictés par cette instance à des principes qui souffrent d'une sévère crise de référence existentielle. C'est pourquoi, dans les gouvernances dominées par la corruption, l'assaut répété que les appétits égoïstes donnent à l'intérêt public, contraint celui-ci à n'exister que sur le plan onirique ou dans l'ordre de l'utopie. Après avoir ruiné l'ontologie et l'axiologie qui fondent l'éthique de la corruption, nous avons assorti notre analyse phénoménologique et étiologique de ce phénomène
1- Lucien Ayissi, Corruptionetgouvernance,Yaoundé, Presses Universitaires de Yaoundé, Collection « Sociétés », 2003.

des solutions pédagogique et politique que nous pensons convenir au traitement de ce problème. Dans le présent essai, notre dessein consiste à revisiter l'argument éristique qu'avancent généralement les corrompus pour légitimer l'illégalité et l'immoralité de leur conduite. Cette conduite à la fois illégale et immorale se traduit par le mépris des corrompus et de corrupteurs vis-àvis de l'intérêt général, de la dignité de l'homme et de la transcendance de l'État et du monde. L'argument éristique des corrompus se pare d'une légitimité qui trouve son fondement dans un postulat doté d'une pertinence logique apparente. Mais, à l'examen, cet argument se révèle fort problématique. En effet, la légitimation de la corruption se fonde sur le postulat de l'existence d'une relation de causalité nécessaire entre la pauvreté et la corruption. C'est ce postulat déterministe que nous avons appelé, pour des raisons qui sont déjà bien évidentes dans Corruptionet gouvernance,et que nous rappelons dans le présent essai, «le prétexte de Moana ». En fait, Moana, l'ex-secrétaire de Charles Quint, arguait de la modicité de son salaire pour légitimer les pratiques de corruption auxquelles il se livrait, notamment dans la distraction, à son profit, des finances publiques du duché florentin. C'est cette allégation qu'il produisit à sa décharge à la barre du tribunal de Milan, sommé qu'il fut par cette juridiction, de répondre de ses malheureuses confusions entre l'intérêt public et l'intérêt privé. L'allégation de Moana ne rend pas seulement compte de l'incidence délétère de la pauvreté matérielle sur la moralité de l'agent public dont l'éthique est précarisée sous la pression des nécessités historiques; elle suggère aussi que la protection de la rectitude civique et morale des agents de l'État doive être garantie par des rétributions susceptibles de protéger leur citoyenneté et leur humanité contre l'illégalité et l'immoralité. C'est cette double protection qui pourrait

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développer en eux non seulement le sens de l'État et de l'intérêt public, mais aussi le souci de l'homme et du monde. Toutefois, la corruption des riches, ceux dont la survie n'est pas menacée par l'adversité de l'histoire, permet de jeter le doute sur la causalité nécessaire qu'on établit facilement entre la pauvreté et la corruption. La corruption des riches est un fait polémique qui délégitime la corruption vitale ou défensive, en même temps qu'elle remet en cause la pertinence du prétexte de Moana. Elle permet de repenser la corruption en dehors de la pauvreté, habituellement considérée comme son seul facteur étiologique. S'il est vrai que la pauvreté est l'une des causes de la corruption, cela est moins vrai de la pauvreté matérielle que de la pauvreté morale que cultivent et entretiennent le pragmatisme et l'économisme humainement délétères, compte tenu du fait qu'ils suscitent et cultivent dans la communauté humaine une véritable Zoop.[Jchologie darwinisante. Ce qui définit principalement la pauvreté morale, c'est la logique de l'accaparement ou de la capture exclusive de l'avoir à des fins de puissance et de domination. Cette pauvreté morale est surtout évidente lorsque l'homme subordonne sa dignité à l'avoir, au point de croire naïvement qu'il est d'autant plus a. Elle est caractéristique non seulement des individus, mais aussi des peuples et des États. Cette forme de pauvreté révèle toute la dangerosité qui la définit lorsqu'on laisse la gestion politique et économique de l'État à la discrétion des hommes d'une culture éthique très pauvre et donc, d'une humanité fort douteuse. Si les riches rejoignent ceux qui s'adonnent à la corruption pour des raisons de survie, c'est, croient-ils, pour exister au superlatif absolu, en capitalisant au maximum l'être et la puissance qui leur assureraient plus de dignité dans le temps et dans l'espace. Les croisades que l'intérêt particulier mène contre l'intérêt général et la victoire que 9

ceux qui souffrent de pauvreté morale s'organisent à garantir

au premier au détriment du second, expliquent principalement le paradoxe de la corruption des riches et invalident, sinon relativisent l'argument de la causalité nécessaire de la pauvreté matérielle par rapport à la corruption. Ceux qui souffrent de cette pauvreté morale préfèrent le vice cossu à la «vertu en haillons »2 (virtue in rags). Cette préférence est, d'après David Hume, surtout remarquable dans des contextes sociologiques où «les hommes craignent toujours de passer pour de bonnes natures par peur que cette qualité ne soit prise pour un manque d'intelligence. »3 Celui qui préfère le vice cossu à la «vertu en haillons» réduit très souvent le temps au présent. Ignorant que le présent est trop limité pour celui qui aspire à une existence authentiquement humaine, l'homme qui est atteint de pauvreté morale absolutise ses instincts qu'il se plaît à contenter dans l'instant présent, dût-il, pour cela, sacrifier l'avenir. La subtilisation des biens de l'État à laquelle il procède superbement ou la distraction, à son profit personnel, des deniers publics qu'il affectionne cyniquement, résultent de son rapport défectueux avec le temps. La préférence qu'il donne au présent par rapport à l'avenir ou au prochain par rapport au lointain dénonce sa bêtise. Celleci est tout à fait analogue à celle de celui qui abat l'arbre pour en cueillir les fruits. En obturant le possible par le sacrifice irresponsable de l'avenir à l'autel d'un présent instantané, le corrompu ignore que la pauvreté contre laquelle il prétend lutter par un comportement à la fois illégal et immoral, est susceptible, à terme, de le rattraper. Car, en aliénant l'intérêt public qui est censé inclure le sien, il adopte l'attitude de

2- David Hume, Traité de la nature humaine, traduction Paris, Aubier, 1973, p. 710. 3-Ibid., p. 734.

d'André

Leroy,

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celui qui scie inconsidérément la branche devrait plutôt s'asseoir durablement.

sur laquelle il

Ce comportement n'est pas seulement préjudiciable dans le temps à ceux qui le manifestent. Il appauvrit aussi l'État dont la gouvernance est, de ce fait, pathologiquement affectée par la corruption. Vidé de sa substance économique par des citoyens qui le parasitent mortellement comme s'il n'avait aucun avenir, l'État est politiquement émasculé. Ainsi, la pauvreté morale des citoyens qui croyaient pouvoir augmenter leur être par une corruption prédatrice, entraîne la pauvreté matérielle de l'État et introduit dans le vivreensemble des ruptures sociologiques définies par l'insécurité. Dans cette série causale tout à fait cyclique, l'appauvrissement de l'État par les corrompus et les corrupteurs implique celui du plus grand nombre de citoyens. Pour boucler la boucle, ceux-ci s'investissent dans la corruption vitale ou défensive qui achève de ruiner l'État et d'aliéner la paix civile. Combattre effectivement la pauvreté matérielle, parce qu'elle ruine les ressources morales de l'homme et le prédispose à la corruption pour des raisons de survie, est l'un des impératifs politiques que l'État doit prioritairement assumer. Cet impératif doit faire partie de ses principaux devoirs régaliens. C'est pour cela qu'il faut que l'Etat figure la lutte contre la pauvreté parmi ses projets politiques les plus importants. Les citoyens ne peuvent continuer à respecter l'intérêt public que si l'État se préoccupe de la condition matérielle de chacun d'entre eux. Comment pourraient-ils respecter l'intérêt public s'ils ont le sentiment que cela n'a pas une heureuse incidence sur leur propre condition historique? En plus d'une politique de justice sociale susceptible de garantir la rectitude civique et morale des salariés, nous proposons que l'État promeuve l'éthique républicaine à Il

l'aide d'une pédagogie citoyenne. La fonction de l'éthique républicaine est de cultiver dans l'esprit des citoyens le sens de l'homme, de la chose publique, de l'État et du monde. L'éthique républicaine est donc exclusive de la logique de l'accaparement des biens publics ou de la commutation de l'intérêt public en intérêt privé. Réformer non seulement le rapport des citoyens à l'avoir, à l'autel duquel ils ont tendance à sacrifier l'intérêt public, mais aussi la relation qu'ils entretiennent avec l'homme, le temps, l'État et le monde, telle est la fonction de la pédagogie citoyenne. Sa fonction consiste précisément à prévenir l'égolâtrie de ceux qui, se fondant sur la logique de la capture de tout pour soi, néantisent superbement les autres et assurent le triomphe de leurs intérêts personnels sur l'intérêt général, transformant ainsi l'État et le monde en un vaste théâtre de prédation. Cette égolâtrie exaspère, chez les partisans du «nummothéisme », c'est-à-dire ceux qui divinisent absolument l'argent, au point de lui vouer un culte constant, la passion morbide de l'avoir et du pouvoir. La pédagogie citoyenne vise l'instauration d'une éthique républicaine seule à même de protéger la citoyenneté et l'humanité de l'individu contre les assauts néfastes de la Zoop.rychologieont l'économisme et le pragmatisme sont d nécessairement assortis. En dotant chaque individu d'un véritable comportement citoyen, la pédagogie citoyenne peut aider, grâce à l'éthique républicaine qui est sa finalité politique, à la réalisation d'un vivre-ensemble juste et pacifique. On sait que la philosophie est généralement gouvernée par la nostalgie de l'Être et du Bien. Elle n'est pas pour autant passéiste. Le philosophe n'est pas non plus celui qui est cloîtré dans son obscure intériorité, car il n'a la phobie ni du monde extérieur ni de l'histoire. Le philosophe qui n'est pas, comme on le croit souvent à tort, un sujet 12

catatonique, s'intéresse, au même titre que les sociologues, les politologues, les spécialistes des sciences administratives, etc., aux débats portant sur la gouvernance, la corruption et la pauvreté, suivant une approche méthodologique qui lui est propre. Ce qui le préoccupe notamment dans ce type de débat, c'est la dimension éthique et politique du problème, en ce sens que la corruption et la pauvreté compromettent le vivre-ensemble parce qu'elles sont toujours assorties du risque de dissolution de l'ordre politique et d'aliénation de l'ordre humain. Comment repenser cet ordre relativement à l'idéal de liberté, de justice et de paix dans un monde en dérive? tel est le souci éthique et politique du philosophe qui évalue les risques d'aliénation de l'humanité d'une vie dominée par la pauvreté ou prédisposée à la corruption pour des raisons de survie. La philosophie serait un pervers onanisme intellectuel si elle faisait preuve d'une altière indifférence par rapport à ce qui, comme la pauvreté et la corruption, étouffe l'expression de la citoyenneté et de l'humanité de l'homme en aliénant sa dignité et sa conscience critique.

Lucien A yissi

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INTRODUCTION
Le titre de cet ouvrage apparaît d'emblée comme la formulation d'un postulat. Sans vouloir abuser de la grammaire, on peut dire que le coordinatif et qui relie la corruption à la pauvreté dans le titre de cet essai est symptomatique d'une postulation, celle de l'existence d'un rapport entre deux phénomènes dont on ne peut pourtant dire a priori ni s'il est une relation de concomitance ni s'il s'agit d'un rapport de causalité, car l'analyse de chacun de ces phénomènes ne renvoie pas nécessairement à l'autre, encore moins à une nécessité qui le dépasse et qui pourrait, pour cette raison, le susciter. L'établissement d'une quelconque relation de causalité entre la corruption et la pauvreté n'est donc possible qu'a posteriori. Même dans ce cas, il faut pouvoir déterminer le modus operandipar lequel l'un de ces deux phénomènes produit, en tant qu'agent causal, l'autre comme effet. Si la détermination de la cause est celle du concept dont l'existence n'est pas l'effet d'un autre concept, la corruption peut-elle se définir ainsi? Si oui comment parvient-elle à causer la pauvreté? Si c'est la pauvreté qui est déterminante par rapport à la corruption, le problème reste le même. Admettre que la pauvreté est la cause de la corruption revient à affirmer que les pauvres sont responsables de ce fléau qu'ils répandraient dans le temps et dans l'espace, avec l'espoir de corriger leur condition historique. Formulée ainsi, cette hypothèse, qui véhicule des charges de dénonciation, est une aporie aussi complexe que celles que se délectaient à élaborer certains brillants esprits de l'école de Mégare. Si on admet que la corruption se rapporte à la pauvreté comme l'effet à sa cause déterminante, cette relation de causalité est-elle un rapport de connexion si

nécessaire que la corruption puisse toujours nous apparaître comme l'index ou le symptôme de la pauvreté? Dans ce cas, elle serait d'autant plus importante que la démographie des pauvres qui la suscitent et la répandent dans l'histoire est considérable. Si ce n'est pas le cas, il se pose alors un problème d'ordre typologique: il s'agit d'identifier le type de pauvreté qui entretient une relation de connexion nécessaire avec la corruption. L'impact de la pauvreté sur la corruption dépendrait donc d'un certain type de pauvreté, celui qui est si délétère par rapport à la vertu qu'il épuise même les ressources de la raison pratique de l'homme de bien. Dans cette optique, certains modes d'expression de la pauvreté seraient plus déterminants que d'autres dans la genèse et le procès de la corruption. Sans s'embarrasser de cette laborieuse herméneutique des index et des symptômes, l'opinion populaire répond généralement par l'aff1tmative à la question de savoir si la pauvreté est la cause de la corruption. Si les hommes pratiquent la corruption tout en sachant qu'ils transgressent les diverses formes de régulation sociale que sont le droit, la déontologie, la morale et l'éthique, c'est pour résoudre l'épineux problème de la pauvreté. Le rapport de la pauvreté à la corruption serait une relation de causalité nécessaire, car «lorsque la main est faible, l'esprit court de grands risques »4. Il serait, dans cette optique, difficile, voire impossible d'être à la fois pauvre et intègre, indigent et vertueux. La corruptibilité apriori du pauvre et la corruption à laquelle il s'adonne effectivement s'expliqueraient par la précarité de sa condition historique et la vulnérabilité de sa moralité. La morale d'un I<.ant dont l'impératif catégorique est comme sa constitution pratique, serait une morale bourgeoise dont le respect n'est possible que lorsqu'on est à
4- Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë: Paris, Union Générale d'Éditions, Collection « 10/ 18 », 1961, p. 20.

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l'abri des contraintes d'ordre matériel. Comment devoir assumer ses charges publiques quand on est pauvre, sans qu'on soit enclin à subordonner leur traitement à certaines conditionnalités? Le pauvre ne pourrait pas ne pas, se figure-t-on, soumettre ses services au principe de vénalité, nécessairement prédisposé à la corruption qu'il est, à cause de son indigence. Comme le coefficient de rentabilité du service pour lequel il est employé est très faible, il est presque condamné à trouver dans le réseau des procédures administratives illégales, le moyen de le compliquer à son avantage, en le soumettant au principe de vénalité. Étant donné que «la misère est l'ennemi de Dieu »5, le bonheur que les Saintes Écritures promettent aux pauvres dans un état futur peut leur apparaître comme une fiction mystificatrice, une agréable illusion destinée à les endormir. La prévention de la révolte des pauvres par une si subtile manipulation bourgeoise, expliquerait leur accès de religiosité et l'importance de la religion dans toutes les sociétés dominées par la pauvreté. Comme conséquence nécessaire de la pauvreté, la corruption serait une stratégie vitale de sécurisation des vies auxquelles les conditions de pauvreté n'offrent aucune garantie de longévité et de bonne moralité dans le temps et dans l'espace. Dans ce cas, la corruption serait exclusivement le fait des pauvres. Elle serait l'expression passive de leur révolte contre un ordre socio-politique injuste. Les pauvres lutteraient effectivement, au moyen de la corruption, pour que ceux qui jouissent aussi paisiblement qu'exclusivement de l'essentiel des ressources de la société ou du monde ne les condamnent pas éternellement à la précarité et à la soushumanité. Par la pratique de la corruption, les pauvres se feraient eux-mêmes justice et collaboreraient ainsi à la
5- Ibid., p. 94.

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