Création artistique et dépassement du handicap

De
Publié par

Les personnes handicapées ont des qualités souvent négligées dans notre société moderne, qui leur permettent de s'exprimer à leur manière pour leur donner un bonheur d'être qui leur est propre. L'art sous toutes ses formes peut les y aider considérablement. Animée par cette conviction tirée de sa propre expérience de mère d'une petite Agnès pas comme les autres, l'auteur a fondé l'association Personimages, qui a pour but de développer la créativité artistique chez les personnes handicapées, dans des ateliers de peinture, musique, danse, théâtre, marionnettes, collages etc. C'est cette aventure que raconte le livre.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 237
Tags :
EAN13 : 9782296372023
Nombre de pages : 232
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CRÉATION DÉP ASSEMENT

ARTISTIQUE ET DU HANDICAP

Les ateliers Personimages

Collection Technologie de l'Action Sociale dirigée par Jean-Marc Dutrenit

P. Caspar, L'accompagnement des personnes handicapées mentales, 1994. J.-M. Dutrenit, Evaluer un centre social, 1994. Collectif, Diagnostic et traitement de l'enfant en danger, 1995. J.-C. Gillet, Animations et animateurs, 1995. M. Lepage-Chabriais, Réussir le placement des mineurs en danger, 1996. C. Rater-Garcette, La professionnalisation du travail social, 1996. M. Born, Familles pauvres et intervention en réseau, 1996. Collectif, Traiter la violence conjugale, 1996. P. Nicolas-Le Strat, L'implication, une nouvelle base de l'intervention sociale, 1996. J. Zaffran, L'intégration scolaire des handicapés, 1997. M. Larès-Yoël, Mon enfant triso, 1997. R. Laforestrie, Vieillesse et société, A l'écoute de nos aînés, 1997. Y. Vocat, Apprivoiser la déficience mentale, 1997. A. Jellab, Le travail d'insertion en mission locale, 1997. J .M. Dutrenit, La compétence sociale, diagnostic et développement, 1997. M. Gouarne, Les aveugles dans l'entreprise: quelles perspectives?, 1997. M. Bresson, Les SDF et le nouveau contrat social, 1997. B. Ruhaud, Accueilfamilial et gestion de l'autorité parentale, 1997. R. Scelles, Fratrie et handicap. L'influence du handicap d'une personne sur ses frères et soeurs, 1997. A. Boroy, Mes enfants sourds, 1998.

Logiciel
AccomDagnement Plus, logiciel de diagnostic compétence sociale, 1997. et développement de la

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7036-X

Denise Merle d'Aubigné

CRÉATION ARTISTIQUE ET DÉPASSEMENT DU HANDICAP
Les ateliers Personimages

Préface

de Jean-Pien-e

CHANG EUX

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

TECHNOLOGIE DE L'ACTION SOCIALE Collection dirigée par Jean-Marc DUTRENIT
Les pays francophones, européens notammen~ sont très carencés en outils scientifiques et techniques dans l'intervention sociale. Il importe de combler ce retard. "Technologie de l'action sociale" met à la disposition des organismes, des praticiens, des étudiants, des professeurs et des gestionnaires les ouvertures et les réalisations les plus récentes.

Dans cette perspective, la collection présente divers aspects des questions sociales du moment~ rassemble des informations précises, garanties par une démarche scientifique de référence, pennettant au lecteur d'opérationnaliser sa pratique. Chaque volwne présente des méthodes et techniques immédiatement applicables. Au-delà, la collection demeure ouverte à des ouvrages moins techniques, mais rendant compte d'expériences originales, pouvant servir de modèle d'inspiration. Méthodes de diagnostic social~ individuel ou collectif: modalités efficaces de l'accompagnement social de la rééducation et de l'insertion, techniques d'analyse et de prévision dans le domaine de l'action sociale, modèles d'évaluation et d'organisation des services et établissements du secteur sanitaire et social, en milieu ouvert ou fenné sont les principaux centres d'intérêt de cette collection. Améliorer l'expertise sociale pour faciliter l'intégration des handicapés de tous ordres à la vie quotidienne, tel est en résumé l'objectif visé.
Ceux qui pensent que leurs travaux peuvent trouver place dans cette collection sont invités à contacter: Jean-Marc DUTRENIT c/o L'Hannattan 5- 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

PREFACE

Panni les premiers témoignages de la vie sociale d'Homo sapiens, on trouve l'art. Son proche ancêtre, qui n'était pas encore sapiens, avait inventé l'outil. Peut-être parlait-il déjà, mais il ne reste aucun témoignage de sa vie esthétique. Révolution sur notre terre, il y a deux cents siècles, l'homme moderne qui possède un cerveau très proche, sinon identique au nôtre, couvre de peintures les parois de grottes ou de cavernes. Il y figure les animaux qu'il chasse et il se représente parfois lui-même. Les nuances de noirs, de bruns et de gris, la sûreté du trait, la prise en compte des inégalités de surfaces, la cohérence de la composition, témoignent d'un art déjà parfaitement maîtrisé et accompli. Bien avant d'avoir créé et développé l'écriture, l'homme communique avec lui-même et avec les autres par l'art. S'agissait-il de figurations symboliques associées à des rites shamaniques ? Etaient-ce des plans de chasse, où se trouvait désigné l'animal convoité indispensable pour la survie alimentaire du groupe? On ne le saura sans doute jamais. Mais cet art pariétal devait être vu, perçu, compris par la communauté d'hommes qui l'a produit. On peut imaginer, sans prendre trop de risques, que ces peintures participaient au "vivre ensemble"~ apportaient un "mieux-vivre" à ces premiers groupes humains. Pourquoi ce qui était vrai il y a vingt mille ans ne le serait-il pas pour les hommes aujourd'hui, enfants comme adultes, quels que

5

soient leurs expériences, leur culture, leurs systèmes de croyances et de représentations sociales? Très tôt, avant même d'apprendre à lire et à écrire, le jeune enfant développe une activité picturale intense. Il trace des lignes sur le papier et, progressivement, des fonnes défmies apparaissent. Il se plaît à les accompagner de taches de couleur qu'il répartit avec soin. Des petits bonshommes têtards apparaissent avec seulement le visage, les bras et les jambes. Les mains ont cinq doigts, mais le corps se confond avec la tête. Lorsqu'il souffre d'une oreille, il figure cette oreille de manière démesurée, comme un soleil. Une soeur jumelle dessine des maisons comme tous les enfants, mais ce seront des demi-maisons. Sans doute, l'enfant projette-t-il sur la feuille de papier ce qu'il perçoit de son corps. Et il se réjouit, éclate de rire quand la figure qu'il trace le satisfait. Il y attache une signification symbolique importante. Illes offre à ceux qu'il aime. Dessin et peinture trouvent une place centrale dans la vie affective et cognitive du jeune enfant. L'attente du bébé est toujours un moment d'espoir et de joie. Un petit être va venir au monde qui illuminera de ses cris et de ses sourires la vie du couple. L'heure venue, la famille affronte parfois ce qui lui paraît comme l'une des pires injustices, la naissance d'un enfant handicapé mental. Comme l'écrit Denise Merle d'Aubigné, "elle sunnonte (cette épreuve) sans désespoir et en fait un élan vers la vie... Les personnes handicapées ont, en effet, des qualités souvent négligées dans notre société moderne: sensibilité, affectivité, fraîcheur, ingénuité, simplicité, spiritualité, naïveté, pureté... qui leur offrent des potentialités que les gens "nonnaux" ne soupçonnent pas". Denise Merle d'Aubigné nous fait partager son courage de mère qui, devant l'épreuve, s'efforce de trouver les moyens matériels qui offrent à l'enfant la possibilité de s'exprimer, de communiquer avec son entourage, d'accéder à une joie qui ~ lui sera sans doute propre, mais suscitera respect et admiration. L'art que l'on rencontre aux origines de l'humanité, comme au moment où l'enfant s'éveille au monde, paraît, de toutes les activités de communication humaine, la plus appropriée qui soit pour l'enfant handicapé. L'art va l'aider à être lui-même, avec plus de 6

succès peut-être que le langage. Car l'activité artistique exploite au maximmn les potentialités existant dans notre cerveau, le sien comme le nôtre. C'est un autre langage, plus global, où l'image "parle" plus que n'importe quel discours. La contemplation de l'oeuvre d'art mobilise, bien sûr, le système visuel, de l'oeil aux aires primaires et secondaires du cortex cérébral. Le cerveau analyse les fonnes, les couleurs et, éventuellement, le mouvement par des voies neurales parallèles. Puis il en réalise une synthèse, une "reconstruction" qui, littéralement, envahit le cerveau, en particulier ses territoires frontaux engagés dans la planification des actions, dans l'intentionalité. Son pouvoir de recrutement, "d'occupation cérébrale", est manifeste. Ici, ce sont des mémoires profondément enfouies qui se trouvent réactivées, avec la force des émotions qui s'y trouvent associées. Là, de nouvelles représentations, de nouveaux projets d'action, vont surgir, qui participeront à une vie plus hannonieuse dans le monde, à une "compréhension" plus approfondie d'autrui. Comprendre veut dire littéralement "prendre ensemble", relier, mettre en commun. L'oeuvre d'art suscite ces synthèses singulières, évoque des paysages émotionnels inattendus par la mobilisation d'innombrables populations neuronales qui, en son absence, auraient pu rester silencieuses ou dispersées. L'art a le pouvoir tout autant de rendre visible la réalité de soi et des autres, que de susciter le rêve, de le faire partager, d'enrichir de nouvelles images l'univers fermé d'un quotidien toujours trop répétitif A la contemplation répond la création. C'est le désir de représenter, par le geste, sur le papier ou sur la toile, ces images qui jaillissent dans notre cerveau et, tout particulièrement, dans celui du jeune handicapé. La création mobilise l'activité cérébrale, plus encore que la contemplation. Elle y apporte la dimension supplémentaire du mouvement: l'effort de traduire, de reproduire, mais aussi effort d'agir, de communiquer. Ce sont autant d'apprentissages à participer au monde par des "pratiques civilisantes". Car notre cerveau n'est pas une machine aux connexions rigides et immuables. Il possède une étonnante flexibilité, une plasticité, qu'il ne s'agit pas de laisser en jachère, 7

mais d'exploiter pour permettre à chacun d'entre nous, et spécialement au jeune handicapé, de "mieux vivre" avec lui-même comme avec les autres. L'apprentissage de l'expression de soi et de la communication par la création artistique est une voie riche d'espoir pour la maturation cognitive et affective du jeune handicapé. Cet espoir, ce défi devant l'adversité, Denise Merle d'Aubigné nous le fait découvrir dans son livre Création artistique et dépassement du handicap. Déchirée par la venue d'un quatrième enfant présentant un handicap mental, elle nous montre, avec amour et courage, comment elle a su dépasser ce terrible destin. Il y a maintenant vingt ans, elle fonde Personimages pour aider sa propre fille, Agnès, et beaucoup d'autres handicapés mentaux, à surmonter cette cruelle injustice de la vie et à acquérir respect et dignité pour ceux qui les entourent. Avec le concours d'une équipe dynamique, très enthousiaste, et d'authentiques artistes-animateurs, elle a créé de nombreux ateliers d'art, essentiellement de peinture. Leur but: proposer à ces êtres différents, des thèmes qui les touchent, qui les mobilisent, les fassent sortir d'eux-mêmes. Ainsi, ces artistes-animateurs hors pair ont guidé avec patience et tendresse l'expression "graphique" de ces handicapés. Ils ont su faire éclore, pour beaucoup d'entre eux, l'intimité de leur corps, leur "vision intérieure", si difficile d'accès. Ils sont arrivés, au fil des années, à ouvrir le dialogue avec ces enfants. Jour après jour, de magnifiques oeuvres ont surgi de ces ateliers, suscitant l'étonnement des amateurs d'art venus les admirer. Les créations de ces handicapés, l'expression de leurs "images mentales", ouvrent une fenêtre sur leur vision du monde et, d'abord, nous pennettent de mieux les comprendre dans leur différence, d'imaginer, communiquer, partager. Ces créations tissent un lien affectif singulier entre eux et nous. Et ils nous offient des chefsd'oeuvre si insolites et si forts que l'on se prend à y reconnaître un authentique" art nouveau" . Personimages, les images de leur personne, ouvrent le dialogue avec nous tous. La vivacité de leurs couleurs, la prégnance 8

de leurs formes, agissent avec force sur notre sensibilité. Par leur faculté d'éveil, par leur pouvoir évocateur, ces témoignages nous apprennent avec vigueur à mieux vivre avec eux, mais aussi avec nous-mêmes. Le livre de Denise Merle d'Aubigné témoigne d'une expérience vécue "sur le terrain", il relève en quelque sorte de la démarche expérimentale. Mais il est également oeuvre d'art. Il nous fait comprendre qu'il ne faut "jamais baisser les bras" devant un handicap, quel qu'il soit. Son livre nous invite à partager cette création artistique si singulière, à un moment de notre histoire où l'''art officiel" se met lui-même en cause. L'art d'un enfant handicapé nous apprend plus sur la nature humaine que Sigmund Freud ou Marcel Duchamp. Il nous fait goûter la joie de vivre ensemble, d'aimer et d'être aimés. Paris, le 2 juin 1998
Jean-Pierre Changeux Professeur au Collège de France et à l'Institut Pasteur Président du Comité national d'Ethique

9

"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils le firent... "

A Vincent, mon mari, A nos enfants: Alain-Guillaume et Béatrice, Isabelle et James, Laure et Carlos, Christian et Alina, et aux petits-enfants qu'ils nous ont donnés, A Agnès surtout: sans elle cette aventure n'aurait sans doute pas existé ou aurait existé autrement, A mes amis et collaborateurs, artistes-animateurs, coordinateurs, formateurs, Aux parents qui ont dû affronter la pire des injustices: ils ont su surmonter leur désespoir et en faire un élan vers la vie, Aux participants aux Ateliers: Alexandra, Stephen, Amaury, Didier... et les autres, qui nous ont appris à donner sans reprendre, A tous ceux qui se sont embarqués sur notre vaisseau, A ceux qui, par leurs résistances, nous ont obligés à affirmer notre voie et nos convictions, ce qui a finalement entraîné leur adhésion, A l'Esprit Créateur qui fait "devenir". Sans lui les choses, les êtres ne seraient que ce qu'ils sont. Grâce à Lui, Personimages existe.

REMERCIEMENTS

Je veux exprimer ma reconnaissance à toutes les personnes qui ont collaboré à cet ouvrage: Daniel Urbejtel, Vice-président de Personimages et Responsable de la Formation des artistes-animateurs; - son épouse Colette, mère aussi d'un enfant exceptionnel et qui, en tant qu'enseignante, suit l'éclairage pédagogique de notre association; - Marthe Vescia et Anne de Dieuleveult, Coordinatrices des ateliers de la région Ile-de-France, ateliers pilotes pour l'élaboration du savoir-faire de Personimages ; - ceux et celles qui les ont précédés, et particulièrement MarieFrance Milleron, Gisèle Joumeau, Jacky Raimond qui ont ouvert la voie de la formation des artistes-animateurs; - les membres de l'Equipe Personimages : François Pic-Pâris, Délégué général; Eric Petitdidier, Secrétaire général; Guy Dufour, Trésorier; Edouard Stora et Yves Dumur, dont les suggestions et critiques m'ont été précieuses; - nos enfants Isabelle et Christian, qui m'ont pennis de comprendre l'implication de la fratrie d'Agnès dans le dépassement de notre drame familial; - les présidents de Région, les directeurs d'établissement, artistesanimateurs, coordinateurs, parents de participants aux ateliers Personimages, présents et cités au fil des pages.

-

13

Mes remerciements vont également à celles qui m'ont incitée à rédiger ce manuscrit: - Elisabeth Tingry, journaliste, qui, à partir du Figaro Madame et de Femmes Actuelles, a participé à sa première conception; - Martine Basset, qui le suggérait depuis 1986 et qui, par sa compétence professionnelle mise à la disposition de Personimages, a assuré la mise en fonne fmale et l'édition de ce livre. Ensemble nous avons ouvert une voie qui privilégie la créativité artistique dans le vaste domaine du handicap et de l'exclusion, dans l'espoir que, grâce à l'art, tous les ho~es, en difficulté ou non, puissent un jour vivre mieux ensemble. D'abord contestée, voire combattue, cette action novatrice est aujourd'hui largement adoptée, avec ou sans sa marque d'origine. C'est notre fierté. Cette aventure étant à la fois personnelle et collective, les droits d'auteur reviendront intégralement à l'Association Personimages.

14

A V ANT -PROPOS

"N'écoute jamais ceux qui te veulent servir en te conseillant de renoncer à l'une de tes aspirations. Tu la connais ta vocation à ce qu'elle pèse en toi. Et si tu la trahis, c'est toi que tu défigures. Mais sache que ta vérité se fera lentement car elle est naissance d'arbre et non trouvaille d'une formule, car c'est le temps d'abord qui joue un rôle, car il s'agit pour toi de devenir autre et de gravir une montagne difficile." Antoine de Saint-Exupéry

Notre entourage est peuplé de personnes raisonnables, ayant des ressources affectives et mentales suffisantes pour développer leur talent, que n'a jamais submergé la moindre passion. Ces personnes raisonnables évitent les émotions trop fortes, elles leur font peur. Celles-ci peuvent pourtant apporter une qualité inestimable dans les rapports humains. On peut orienter les puissances de l'émotion et de la passion vers un usage positif. Elles peuvent devenir utiles. Elles sont la pierre angulaire de cette aventure qui va d'Agnès à Personimages. Mais si le rêve, l'intuition sont le point de départ de l'esprit d'aventure, ils ne doivent pas en devenir les maîtres. n faut être habité par de grands rêves, mais, pour les réaliser, il est important de garder les pieds sur terre: ils n'existent que si on les incarne dans 15

une action avec réalisme, bon sens et application, tout en sachant prendre des risques... Aux montagnards qui s'élancent à l'assaut des cimes... Aux navigateurs, rameurs solitaires, qui au cours de leur traversée rencontrent tant de dangers... Aux artistes qui choisissent de créer sans la moindre assurance d'un avenir "sans risque",... qui afftontent le public sans filet... qui osent pour changer la vie... leur vie... et celle des autres. A tous ceux qui ont décidé de relever un défi qui semble si totalement inutile... A ceux qui, comme le chante Jacques Brel, veulent relever les défis de "notre monde qui sommeille par manque d'imprudence", les gens sérieux posent toujours la même question: " Pourquoi? " Pourquoi ces efforts 7 Pourquoi ces souffrances 7 Pourquoi ces dangers dont la plupart semble ne servir à rien 7 Ces "pourquoi" restent sans réponse, comme bien d'autres questions posées dans ce livre, qui concernent la créativité, le pouvoir de la création, l'art. Pourquoi l'art, la peinture, la musique 7 Pourquoi la vie, les autres 7 Que peut-on répondre 7 A tant de questions sur les injustices, la souffrance, la cruauté, il faudrait ajouter celle-ci: "Pourquoi le handicap, les maladies incurables 7" Au contraire, à ceux qui posent la question: "Comment réalisez-vous votre passion 7 votre vocation ?" Chacun de nous peut répondre. Alors ne nous posez pas uniquement la question: "Pourquoi Personimages ?" mais plutôt.: "Comment Personimages ?" Et chaque membre de l'équipe vous répondra. Voici donc, à travers ce récit, la réponse d'une équipe, car il s'agit bien d'une passion partagée, d'une vocation qui est une réponse parmi d'autres aux épreuves injustes vécues par tant de femmes et d'hommes. Nous avons à notre tour proposé une voie parmi les obstacles, dressés parfois par ceux qui auraient dû nous aider à aplanir notre chemin. Pour notre famille, l'aventure commença par...

16

Un jour

il y eut Agnès...

En cette fm de juillet, Alain, notre fils aîné, est allé chercher sa soeur, Agnès, à Château-Rivière à la sortie de Bergerac en Dordogne. C'est l'un des vingt pavillons de la très célèbre Fondation John Bost disséminés sur deux cents hectares et six communes autour de La Force: Institution pour Handicapés et Malades mentaux, créée par le Pasteur John Bost en 1848. La motivation du fondateur, ou mieux, son défi sont résumés par ces mots qu'il prononça plus tard: "Ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître." Nous tenons à ce qu'Agnès participe à chaque événement important et heureux qui jalonne la vie de notre famille. Cette année, sa soeur Laure épouse Carlos. Le mariage oecuménique se déroule dans l'Eglise réformée de Fontainebleau avec, au-delà de la famille fort nombreuse, les quelques amis fidèles qui ne sont pas encore partis en vacances. La cérémonie, belle et chalew;euse, réunit pour la première fois chez nous le pasteur et le prêtre catholique. Dans les églises chrétiennes, les célébrations liturgiques, cette fois en français et en espagnol, impliquent la participation de l'assemblée par le chant des cantiques. Les lectures bibliques ou profanes, pour ne pas faillir à cette tradition, sont confiées à des membres des deux familles. Les deux cousines, toutes deux prénommées "Geneviève", chantent le duo de la Cantate 78 "Jesu der du Meine Seele" de Jean-Sébastien Bach et Jean-Jacques Rissler du Trio du même nom joue au violoncelle accompagné de l'orgue. Agnès est assise entre mon mari et moi-même, elle suit avec intérêt le déroulement des engagements de Laure et Carlos. Elle a toujours aimé les célébrations religieuses: elle s'y sent bien, d'autant plus qu'elle perçoit aujourd'hui un tel rayonnement de bonheur grave et confiant chez les jeunes mariés. Lorsque son frère Alain a fmi la lecture de la "Lettera Amorosa" de René Char, elle se lève, se précipite sur le micro, le prend résolument des mains du Pasteur. Ne pouvant s'exprimer par la parole, elle le fait par des gestes compréhensibles, invite l'assistance à se lever et lance un "la la la la la" mélodieux et impératif. Elle a choisi cette façon, pour nous peut-être sommaire, mais si claire 17

pour elle, si évidente, pour communiquer sa joie d'être là, pour l'exprimer à sa soeur et à ce nouveau frère, pour participer à la fête, et donner son message, pour être entendue comme les autres! Au moment où notre fille handicapée effectuait cette démarche, j'eus la certitude que son geste concrétisait ce que j'ai tenté de réaliser depuis plus de trente ans, en son nom et plus précisément, dans le cadre de Personimages : donner aux personnes coupées des autres par un handicap des moyens de s'exprimer et de communiquer. Et pourtant, Agnès, l'inspiratrice de tout ce cheminement, n'a jamais pu bénéficier d'un atelier Personimages. Certes, son absence au sein de l'association m'a pennis de mener cette entreprise avec plus de liberté vis-à-vis de tous, sans être à la fois juge et partie... mais j'éprouve tout de même comme un regret ou un remords à son égard, compensé depuis peu par sa participation éphémère à un groupe "chant" de la Fondation John Bost.

18

CHAPITRE I

AGNES EN FAMILLE

La naissance est le premier acte du destin !

Agnès, notre quatrième enfant J'ai épousé Vincent en 1956, grand garçon sérieux, mince, réservé, direct, ignorant l'art de faire de belles phrases, ne s'exprimant jamais au sujet des autres d'une manière défavorable, détestant l'oisiveté, d'une grande rectitude morale, sur le plan professionnel, travailleur obstiné, bon gestionnaire et plus protestant que moi. Vincent, se référant sans doute au psaume 128 revu et corrigé par son aïeul Agrippa d'Aubigné, m'avait déclaré, en guise de préambule familial en ce qui concerne notre descendance: "Je veux beaucoup d'enfants. On élève bien le premier, et l'aîné aide à éduquer tous les autres." Il était l'aîné de cinq enfants, peut-être avait-il l'expérience nécessaire, je lui faisais confiance. Tout aurait donc dû aller p~ur le mieux. Nous attendions notre quatrième enfant après six ans de mariage.

19

La vie, un long fleuve tranquille

Nous avions quelques bonnes recettes familiales, pensionsnous, pour "réussir" l'éducation des enfants. Chaque groupe familial est attaché à des identifications particulières qui se transmettent de génération en génération. L'esprit de famille est comme la sève qui iITigue le tronc de farbre, ses branches, ses rameaux, donc chacun d'entre nous. La première d'entre elles, on l'aura déjà compris, correspond à des idéaux spirituels spécifiques: le protestantisme libéral chez les Merle d'Aubigné, le luthéranisme chez les Wolf.
Bienheureux qui volontiers Va suivant Dieu et ses sentiers Le labeur doux de ta main vient Bénit au Ciel qui te maintient. Ta table aura de tes enfants Comme un entour d'oliviers francs, Et ce grand heur ira croissant A qui craindra le Tout-puissant. Qui te donna voir à tes ans Et les enfants de tes enfants En bénissant tes heureux faits Ta race en fleur, Sion en paix.

Ta femme est l'heur de ta maison Qui a son fruit à la saison Pareil au cep où le Seigneur Tire son fruit s'il le voit mûr.

L'attachement aux valeurs d'une minorité agissante, dues aussi aux agressions religieuses subies à certaines périodes de l'histoire, a pennis d'établir par mariages de solides attaches à travers l'Europe, le monde anglo-saxon et gennanique. L'ouverture vers le sud ensoleillé à tout point de vue est le mariage de Laure et Carlos. Le second point de ralliement, tout aussi important, est la référence à la nature. 'En effet, des deux côtés familiaux, bien avant la lettre, nous étions "écolos". II y a en nous des gènes qui se manifestent par l'amour des jardins, des fleurs, des grands espaces naturels. Le rejet de la vie citadine se manifeste tôt ou tard. Nous aimons des plaisirs simples comme le jardinage, la cueillette des champignons ou des ftuits sauvages... la pêche à pied au bord de la mer. Cette tendance se traduit aussi par des pratiques sportives, la montagne, le ski, 20

,

l'alpinisme, l'équitation, la marche, les descentes de rivières en kayak ou plus récemment en raft, la natation, le voilier. Très jeunes, nous avons été initiés à la beauté de l'environnement. Mon père savait attirer l'attention sur la beauté d'un site, sur la qualité émotionnelle d'un moment: la contemplation d'un coucher de soleil ou celle du paysage immense à nos pieds après une longue et difficile marche en montagne. II l'accompagnait d'un poème issu de sa mémoire qui semblait inépuisable, ou nous invitait à chanter un chant classique, scout ou cantique que nous pouvions souvent interpréter à plusieurs voix. Il savait allier à la fois: efforts, courage, tendresse, émerveillement... Chef de l'entreprise qu'il avait créée, très occupé et préoccupé par ses responsabilités, il prenait le temps, avant un rendez-vous important, d'arrêter sa voiture quelques instants pour admirer un paysage, goûter la tranquillité d'un chemin en forêt, cueillir quelques fleurs des champs... Souvent, il concluait ainsi sa philosophie existentielle: " Si je devais recommencer ma vie, je serais jardinier t " Par ailleurs, il avait un tempérament fougueux

qui le conduisait à prendre des options souvent extrêmes et
partisanes. Il a toujours été contre le gouvernement en place ou le devenait rapidement. Très sensible à la souffrance d'autrui, il était prêt à venir en aide aux individus, placés dans des situations politiques dramatiques, les plus contradictoires. Il secourut au moment le plus dangereux de l'Occupation, des Juifs et des jeunes devant partir au Service du Travail Obligatoire..., puis à la Libération ceux qui, lui semblait-il, étaient condamnés injustement pour collaboration. Ma mère a joué auprès de lui le rôle délicat de modérateur. Vivant un peu dans l'ombre de son "grand homme", elle n'était pas dupe pour autant, pleine de bon sens, de sagesse et surtout de patience. Panni les recettes héritées de la famille, il convient de retenir deux exemples qui illustrent ces principes: le bon air et la balnéothérapie. La recherche du bon air, c'était être fidèle aux concepts de la famille Wolf. Mes parents avaient choisi d'habiter un grand cube, assez laid extérieurement, de style moderne hollandais d'entre les deux guerres. Il était spacieux, très ensoleillé, entouré 21

d'un grand jardin merveilleux, situé en bordure de forêt, au point culminant de la ville - parce que l'air y était plus vif -, perché à quelques mètres au-dessus de l'agglomération Fontainebleau-Avon, et à soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. conditions étaient requises pour continuer à respirer le bon air - qui s'est pourtant révélé propice aux rhumes, otites, et pour Alain aux bronchites récidivantes! D'autre part, il était important que nos enfants aiment l'eau IToide été comme hiver, pour obéir à une tradition familiale spartiate, venue cette fois du côté Merle d'Aubigné! En effet, un ancêtre, Aimé-Robert, admirateur de JeanJacques Rousseau, avait conçu sa révolution à lui en 1789 en créant la première école de natation -du monde peut-être ?- en bordure du lac Léman à Genève pour faire sortir les jeunes générations de leurs "murailles", disait-il. Il fonda à cet effet, et cela cOITespondbien à l'esprit d'entreprise protestant, une société par actions tout près de la propriété familiale, La Graveline, qui a malheureusement été rasée en 1913 pour faire les quais des Eaux Vives. Traditionnellement, ses descendants tenninaient invariablement les lettres qu'ils adressaient à leurs enfants, lorsqu'ils étaient loin de la maison, par : " Sois sage et baigne-toi bien! " Parents à notre tour, nous avons même prévu des lendemains qui chantent pour leurs études. Notre désir inavoué était qu'elles soient un peu supérieures, même si nous prétendions que nous ne contrarierions pas leur vocation. Alain-Guillaume, très tôt, montre des dispositions d'intellectuel. Il était sérieux, raisonnable, comme un aîné doit l'être. Il aime lire et deviendra par la suite rapidement dévoreur de livres, excellent présage d'une scolarité réussie. Isabelle, gracieuse princesse lointaine, aime rêver. Toute jeune, elle invente des histoires et des contes. Peu prise au sérieux par son ftère aîné et sa soeur Laure, trop taquins, elle déchirera tout, un jour de grand désespoir! Une carrière d'écrivain brisée dans l'oellf... Laure, très tôt, fit preuve d'une personnalité affirmée. Plus tard., elle se passionnera pour l'analyse logique et juridique, domaine où sa mère a si peu brillé, et qu'elle sera heureuse d'avoir enfin dominé par fille interposée. 22

A notre tour, nous nous sommes installés à Avon, toutes les
<

Et puis ~gnès est née...

Peu de temps après avoir allumé la cinquième bougie de l'aîné, nous avons attendu ce nouveau petit frère ou cette nouvelle petite soeur. Nous étions prêts à recevoir une nouvelle petite merveille. D'entrée de jeu, Agnès crée la surprise par sa beauté brune. Le handicap, et tout le bouleversement qu'il engendrera, était entré dans notre famille de la façon la plus sournoise, sous la fonne de ce magnifique bébé rond et cuivré. La mine éclatante d'Agnès fascinait son entourage, elle aurait plutôt dû alanner le médecin qui l'avait mise au monde. Cette belle enfant avait une hépatite virale dont le traitement aurait dû impliquer une exsanguino-transfusion dès les premières heures de sa vie; elle développerait un retard psychomoteur. La naissance est le premier acte du destin sur lequel on a peu de prises, il bouleverse toutes les prévisions, il rend modeste devant la vie. Nous nous tenions sur le seuil d'un monde nouveau et inconnu. Pendant les premiers temps qui suivent une naissance, nous ne pensions qu'aux ravissements, aux merveilles qui accompagnent l'enfant qui commence à vivre. Peu après la naissance d'Agnès, ces impressions revêtirent des fonnes trompeuses, ne correspondant guère à nos désirs de plénitude. Nous glissions peu à peu vers un avenir qui ne serait, nous en avions l'intuition, ni radieux ni facile.
Qu'est-ce que le bonheur?

Pour la première fois, une dimension de notre vie à laquelle nous n'avions jamais réfléchi, s'imposa: qu'est-ce que le bonheur ? Etait-ce là l'essentiel? L'expérience de la vie nous apprit que ce mot est le plus parfait des faux amis. Jamais acquis, le bonheur n'est pas non plus le fiuit d'efforts pour le conquérir, il n'est jamais une fm en soi. On le rencontre parfois au milieu des difficultés et des combats. Quel que soit le pourquoi de la souffrance, je crois fennement que la volonté de Dieu n'est pas de nous enfenner dans le désespoir mais de nous en faire sortir, de nous aider en aidant les autres à le dépasser, à le transformer. C'est cela la vocation de la 23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.