Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Création sociale dans la réforme agraire chilienne

De
264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 0
EAN13 : 9782296322066
Signaler un abus

CRÉATION SOCIALE " DANS LA REFORME AGRAIRE CffiLIENNE

Boris Falaha

" CREA TI ON SOCIALE " DANS LA REFORME AGRAIRE CHILIENNE

Préface de Renaud Sainsaulieu

L'Harmattan Ine L'Harmattan 55, rue 5t-Jacques 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9 75005Paris

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Babacar Sali
Dernières parutions: D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre lafaim ? N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction d€), Systèmesfonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Ag riculture familiale T.l. Une réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.- M. Lagrave (sous la direction de), Les syndicats agricoles en Europe. ' Y. Lambert, O. Galland, Les jeunes ruraux.. D. Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? D. Gentil, Pratiques coopératives en milieu rural africain. M.-C. Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces? M. Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête d'objet. D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Le cas du Congo. M.-D. Riss, Femmes africaines en milieu rural. V. Pfeiffer, Agriculture au Sud-Bénin: passé et perspectives. A. Guichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2: La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina-Faso. J. Le Monnier, Créer son emploi en milieu rural.
T. Mama,

J. Brouard,

Crise économique et politique au Cameroun. Paroles et parcours de paysans.

A.AïtAbdelmalek,L'Europe rurale

communautaire, l'Etat-nation et la Société

<9,L'Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4422-9

En souvenir de...

- Hernan Méry, directeur de la Cora, tué dans l'exercice de ses fonctions en mai 1970 - « Aux paysans disparus» de la région de Talca - Emilio Estay, dirigeant paysan de la vallée du Choapa, décédé en 1987 - Carlos Ruiz-Tagle, pour son esprit critique, compagnon inégalable des randonnées dans la campagne chilienne, décédé en 1991.

CHI LI

:
c::.
'"

I I

Regions et Provinces
Grand Nord

> Ocp.a~
::0 ? e tit No :-d

Pacifique

c;')

Centre

u:-bain

Centre

Nord

Centre Sud
....

Frontière
VA~DIVIA(

OSORr.Or LL':'NCUI !oiUç~"

~
z ,."

r~'~'~.. CHILC: ~~.t.,..

t

N

.~\6 . ~,~ AISE:-.l~

~; ...
..~~........

.~ ~~~

200

400 km

600

800

{;}
~~~ .. L :'-,1'

MAG"\..-"..~ ' :on
.

. . ,,~'

~.~-,

~~
~~

\
~

-c:;- ~__.\ ~

Préface

Comprendre autrement les voies de développement de la société locale et rurale, tel est l'objectif de cet ouvrage sur le Chili des quarante dernières années. Mais comment raconter autrement cette histoire politique d'un pays moderne basculant dans la dictature et la répression pour finalement se voir imposer une économie libérale et le retour à la démocratie. Tant de commentaires ont déjà porté sur la dépendance économique, le conflit idéologique, la lutte des classes industrielles, l'échec de la classe moyenne, la société militaire! Il fallait toute la longue expérience de terrain d'un Boris Falaha, sociologue et intervenant dans la mise en place de la Réforme agraire depuis les années 60, pour ouvrir une piste nouvelle à la compréhension sociologique de cette histoire d'un pays encore sous-développé dans sa partie rurale. D'une certaine façon, c'est de sa propre histoire d'observateur analyste du développement des sociétés paysannes dont il nous a parlé, puisqu'il s'y est intimement mêlé avec le sérieux et la rigueur du sociologue, mais également avec l'ambition passionnée de l'intervenant, proche de l'utopie, voulant voir éclore de cette ruralité la fleur splendide d'une société communautaire avancée, au cœur du développement tiers mondiste. Utopie généreuse mais pas hors de notre temps comme il nous l'explique dans toute cette histoire personnelle et collective. Son idée d'un développement démocratique, alternatif et communautaire de la société rurale prend en réalité sa racine en Suisse puisque c'est avec Albert Meister, parti de son pays au début des années 50 pour explorer la réalité des communautés françaises de base inspirées du socialisme utopique, que Boris Falaha poursuit en Europe ses recherches sur le terrain. Ils vont ensemble enquêter sur la grande machine autogestionnaire de la 13

y ougoslavie pour y découvrir les réalités imparfaites de ce régime alternatif au soviétisme comme à la social démocratie. On connaît ensuite le parcours mondial de A. Meister qui, de France en Afrique, puis au Pérou, pour finir au Japon, dessine la spirale d'une vaste enquête mondiale sur les chemins inattendus de l'invention communautaire. Son collaborateur initial, B. Falaha, entame lui aussi une spirale d'enquêtes. Il part au Mexique étudier les expériences communautaires de villages ruraux. Et quand le gouvernement chilien d'Eduardo Frei M., soutenu par un consensus quasi national, met en œuvre la Réforme agraire tant espérée, on cherche un sociologue de terrain qui puisse observer et conseiller les voies de la constitution de la société paysanne

naissant avec cette réforme. B. Falaha est tout désigné pour une
telle tâche et il se retrouve, ébloui, chargé d'une mission dans la région de Talca qu'il ne cessera ensuite de suivre et d'observer jusqu'à l'écriture de cet ouvrage. Quand, exilé, il retrouvera la France, c'est tout naturellement sur la question du développement local et rural que B. Falaha continuera de porter son attention. Il fera alors alterner ses voyages du Chili en France, et plus récemment dans les pays de l'Est européen. Au Chili, il reviendra sans cesse sur les mêmes terrains de développement local: Talca... pour mieux observer dans le temps les transformations de cette société rurale, qu'il espérait communautaire et qu'il a brutalement vu basculer dans le capitalisme agraire avant de retrouver quelques apparences d'une société locale. Mais dans l'histoire comparée de ces deux voyageurs en sociologie, qui n'ont cessé de s'entretenir sur leurs observations plus ou moins désenchantées et critiques d'un monde pourtant en quête d'amélioration, une différence de posture et de croyance explique la diversité des objets analysés. A. Meister, héritier critique d'une démocratie helvétique, cherche et découvre les dynamiques sociales d'une participation démocratique, d'une démocratie directe plus active et plus généreuse que celle dont il vient. Et, pour ce faire, il court le monde pour y observer les traces locales, et parfois discrètes, de cette invention mondiale d'une véritable société démocratique participative et joyeuse. B. Falaha prend, lui, une posture d'intervenant, impliqué comme formateur, chercheur et gestionnaire du développement 14

rural, sous Salvador Allende. C'est alors qu'il découvre une réalité cachée des dynamiques sociales de la Réforme agraire. On peut le schématiser de la sorte. Dans une société latifundiste d'ancien régime, les paysans n'ont aucune expérience de la vie publique. Avec la Réforme agraire, ils acquièrent une nouvelle dignité de citoyen - et ce, dans un processus suscité par la réforme - mais pour qu'elle puisse s'actualiser dans une véritable société locale encore y faut-il de la formation d'adultes. Le message de Paulo Freire au Brésil vingt années auparavant se trouve réactualisé au Chili, autour de la demande de formations techniques et générales dont les paysans nouveaux ont besoin pour être exploitants ruraux mais du même coup acteurs de la démocratie locale. En d'autres termes, B. Falaha découvre, en y participant lui-même, la force de transformation sociale de toute action de formation d'adulte. Cette découverte que nous avions faite à plusieurs, (Pierre Caspard, Claude Dubar, Renaud Sainsaulieu) dans la France industrielle d'un effet de développement social de la formation d'adulte, B. Falaha la faisait à sa façon engagée, à propos de le Réforme agraire. Il a ensuite pris l'initiative d'impulser en France, au sein du CNRS, des séminaires et des rencontres sur l'importance de «la formation comme outil de développement» et pas seulement comme action cognitive.
Loin d'être un simple complément technique du changement social, la formation d'adulte en devient l'un des véhicules les plus efficaces et donc aussi les plus dangereux pour les forces conservatrices. Et c'est bien l' histoire sociale qu'il nous raconte à propos du Chili dont la Réforme agraire, solidement appuyée sur un très sérieux effort de formation d'adultes, a en profondeur construit l'amorce d'une société plus démocratique communautaire et composée de nouveaux acteurs ayant acquis beaucoup plus que des informations techniques lors de leurs séances de formation. La société rurale en arrive à construire les éléments d'un contre-modèle de développement plus communautaire, local et démocratique que ceux qui s'affrontent dans l'opposition gauche-droite au sein des villes de la société industrielle autour des formules étatiques ou libérales. Et c'est bien là le début de

15

tout un nouvel effort de formation d'adultes qui prend fin avec
le coup d'arrêt du putsch. Le livre écrit par B. Falaha reprend ici l'histoire récente du Chili par le biais d'une nouvelle démarche sociologique: celle des conséquences du rapport entre formation et développement sur la construction d'une société locale. D'une certaine façon, l'auteur aborde la difficile et ambitieuse question du développement d'une société communautaire et démocratique par le biais de l'effort de formation appliqué à la Réforme agraIre. Cet ouvrage introduit ainsi une relecture sociologique d'une histoire dramatique de la démocratie; il propose une dimension nouvelle, celle de l'opération formation, pour comprendre les

dynamiques sociales de la Réforme agraire avec l'expropriation
des terres, et l'on pourrait étendre cette nouvelle lecture aux phénomènes de privatisation et de redistribution des terres dans les anciens pays communistes; il redonne confiance dans le redéploiement de formes modernes de la démocratie en explicitant certaines des dimensions cruciales de sa mise en œuvre.

Renaud SAINSAULIEU Professeur à l'Institut des sciences politiques de Paris

16

Introduction Formation d'adulte et développement de société

Le travail que nous présentons se propose d'analyser le rôle de la formation pour adultes dans un processus de forte transformation sociale, plus spécifiquement dans le cadre d'un processus de Réforme agraire, et plus largement dans un processus de transformation de la société rurale. Il trouve d'abord son originalité dans le fait qu'il est la somme de vingtcinq années d'observation, comme analyste mais aussi comme acteur, responsable de la Formation durant la mise en place de la Réforme agraire entre 1968 et 1973, puis en tant que chercheur, de 1988 à 1992, lorsqu'il a été possible de mener un travail sur le terrain. Seconde spécificité de ce travail: « Nous considérons que la formation doit être analysée au-delà de l'acte pédagogique de la transmission de connaissances - il faut prendre en compte ses effets prévus et ceux qui ne l'étaient pas - et, plus encore considérée comme un processus social impliquant des acteurs (dont les « formés»), des relations sociales et surtout des liens avec d'autres processus sociaux (développement, participation...) qui lui donnent sens. En constatant les effets qu'elle produit, nous analysons la formation comme outil non seulement d'intervention sociale mais de création sociale. Bien que nous présentions seulement le cas chilien, nos analyses sont extensibles à d'autres sociétés». Un autre aspect de cette réflexion tient certainement à la place particulière qu'occupe la société rurale dans la société chilienne. La société rurale était restée pratiquement immuable pendant un siècle, structurée autour du latifundium et de ses structures politiques, à l'ombre de la réalité urbaine, minière et 17

industrielle du pays. La permanence de cette société latifundiste chilienne, en marge d'un monde urbain, fort, dynamisé à la fois par un processus d'industrialisation et par une société marquée par une élite démocratique conduit donc à poser le principe d'une société duale. Ce «parallélisme sociétal» doit nous inciter à penser autrement les modèles de développement, jusqu'alors fondés sur un processus d'industrialisation et une construction sociale inspirée d'une idéologie « émancipatrice », à la fois à l'égard des forces nationales dominantes et des forces politiques internationales. En effet, dans les analyses consacrées au développement, on parle en général de sociétés en voie de développement, de sociétés dépendantes, de sociétés en voie d'industrialisation, mais rarement de société rurale, cette dernière étant le plus souvent pratiquement fondue dans une notion plus large de société sous-développée, tandis que les études ont plus souvent porté sur la stratification sociale et la concentration des terres aux mains d'une minorité que sur une authentique analyse du fonctionnement de la société rurale. Cette analyse oblige donc à ne plus penser le changement seulement en tant que phénomène d'industrialisation et de lutte des classes, démarche dominante dans les sociétés européennes, qui sont tournées vers une industrialisation de masse et vers une société de consommation. Par ailleurs, les rapports entre le Chili, les États-Unis et les autres puissances industrielles sont des rapports de dépendance. La société rurale chilienne s'est trouvée dans la nécessité de changer, ce qui a donné lieu à une transformation, brève mais profonde, de sa structue, qui s'est traduite par un fort mouvement collectif, une Réforme agraire avec expropriation et redistribution de la terre et une intense action de formation pour les adultes. Dans les pays européens, l'évolution s'est étalée dans le temps: deux siècles en France, un demi-siècle dans les pays de l'Est avec la collectivisation forcée et une hégémonie politique par parti interposé, démarche qui s'inverse aujourd'hui, de la planification d'Etat à une économie de marché. Si cette réflexion est centrée sur la société chilienne, elle renvoie aussi à la société européenne et à d'autres sociétés du tiers monde où nous avons travaillé, d'où peut-être ce regard à la fois interne et externe au problème chilien.

18

L'objet de cet ouvrage est de rendre compte de l'originalité du processus de changement social engagé au Chili dont l'un des facteurs essentiels a été, comme nous le verrons, la cassure de l'ancienne société rurale, bousculée par la dynamique d'une nouvelle société locale. Or, toute notre expérience d'intervenant et nos études répétées sur le même lieu montrent que cette dynamique, ce basculement, découlent en grande partie de la formation pour adultes. Il s'agit donc de voir comment une société rurale traditionnelle bascule en générant une nouvelle société locale et de déterminer la place de la formation dans ce profond changement. Longtemps, la formation pour adultes a été appréhendée comme un mécanisme de rattrapage scolaire, de maîtrise du temps libre; elle ne s'inscrivait que dans une perspective liée au travail, et visait surtout à une intégration dans une société globale et à une promotion sociale. Bref, la formation ne devait induire que des phénomènes de mobilité sociale et géographique. Notre expérience nous a permis d'observer de près une politique de formation pour adultes et de constater qu'elle avait des effets directement endogènes et locaux. En réalité, elle ne crée pas seulement une mobilité sociale ascendante et de nouvelles logiques personnelles ou professionnelles, elle génère une société locale et intervient sur celle-ci. Cette recherche se croise avec les travaux de Renaud Sainsaulieu sur les effets de la formation dans l'entreprise et avec ceux de Claude Dubar sur les dynamiques de socialisation professionnelle liée à la formation d'adultes. Elle tient compte également des recherches d'Albert Meister sur la participation différenciée des bénéficiaires des programmes de développement, ainsi que des longues discussions avec Werner Ackermann sur les conditions d'un changement participatif et démocratique. Nous analyserons en particulier l'émergence, grâce à la formation, d'un nouvel acteur social puisant ses ressources et sa légitimité dans l'espace local qui vient d'être créé à travers la Réforme agraire. Nous montrerons comment, à partir de cette position nouvelle, il parviendra à s'affirmer et à négocier avec l'appareil de l'Etat, en s'étant approprié tous les outils apportés par la Formation. Cette place accordée à l'émergence d'un nouvel acteur social prend en considération les analyses d'Alain Touraine.
19

Notre problème central est de bien mettre à jour les effets amplifiés de la formation au sein d'une société rurale restée jusque-là traditionnelle. Dans le cas du Chili, la formation de cette nouvelle société rurale s'est faite dans un contexte politique particulier, dont les répercussions ont été très fortes, tant dans le monde rural que dans le monde urbain; les effets de l'expropriation des terres, de la nationalisation de très importantes mines de cuivre (première source de revenus du pays) et de divers secteurs industriels ont marqué cette mobilisation sociale. En fait, au Chili, ont eu lieu simultanément deux processus de changement forts: la Réforme agraire et la nationalisation du cuivre. La Réforme agraire a joué un rôle très important au niveau social, car elle a impliqué un changement réel dans la propriété du sol, mais aussi dans l'organisation du travail et la reconnaissance de nouveaux acteurs. Aujourd'hui on peut en conclure que la simultanéité de ces deux phénomènes a été nuisible à l'un et à l'autre! On n'a pris suffisamment en compte ni le temps nécessaire pour obtenir le changement de comportements nécessité par un changement de structures, ni le fait qu'un changement n'est viable qu'une fois approuvé par une très large majorité de citoyens. Vingt-huit ans plus tard, la Réforme agraire continue à être le point le plus important de la politique chilienne des cinquante dernières années, même si les jugements portés sur elle diffèrent et sont généralement passionnels. La Réforme agraire a cependant été d'une très grande utilité pour le développement de la société chilienne, même si elle n'a pas produit ce qu'on en attendait: une économie paysanne coopérative. Elle a démantelé le latifundium et établi, à sa place, un capitalisme agraire exportateur. Dans cet ouvrage, j'exposerai d'abord le parcours professionnel qui m'a amené à centrer mes préoccupations sur les problèmes de formation, d'organisation et de développement. Un aperçu de la géographie et de l'histoire du Chili est ensuite présenté afin de montrer comment ce pays « du bout du monde », cette «montagne griffée », comme nous préférons le définir, parvint à constituer une unité et à générer une longue continuité institutionnelle. Cet exposé mettra en lumière deux éléments qui demeurent au centre du débat: la 20

fragilité du système démocratique chilien et la capacité de modernisation et d'innovation des classes dirigeantes. Après avoir analysé la permanence des structures agraires et le blocage qui en découlait, j'étudierai le développement intellectuel et politique chilien, d'origine urbaine, qui parvint à trouver un consensus pour surmonter cette paralysie et faire approuver par le Parlement une loi de Réforme agraire. L'analyse de la Réforme agraire constitue la partie centrale de l'ouvrage, depuis ses origines sous le gouvernement de Frei jusqu'à Allende. Elle engendra la disparition rapide du latifundium et un fait original: l'émergence, aussi rapide, d'une nouvelle société paysanne centrée dès son origine autour d'un modèle d'organisation et de production coopérati ves, l'asentamiento ; une grande mobilisation paysanne de base permit la mise en place de conseils communaux paysans. Ces deux moments consolideront la société paysanne et favoriseront le développement local. Le putsch militaire mettra fin à la Réforme agraire avec la restitution des terres . Nous étudierons ainsi les efforts d'organisation et de formation substitutive mis en place par les ONG (Organisations Non Gouvernementales), destinés aux nouveaux exclus du modèle de modernisation agraire que sont devenus les anciens bénéficiaires de la Réforme agraire (chap. VII). Après l'éclatement de la formation et des structures paysannes, nous montrons comment la formation tente de redevenir un outil de réintégration des paysans dans le cadre de la nouvelle démocratie politique qui s'amorce (chap. VIII). Nous espérons que cet ouvrage pourra rendre compte d'un parcours, individuel certes mais appartenant aussi à toute une génération, celle de la Réforme agraire, à travers l'analyse et la présentation de ses acteurs et de ses animateurs très peu ou mal connus, notamment du fait de passions encore vives. Réfléchir sur la place de la formation dans la Réforme agraire, c'est considérer un autre modèle de développement qui ne soit pas celui produit par l'hégémonie de l'Etat, ni par les effets d'un libéralisme sauvage. Il s'agit d'étudier un modèle de développement par la formation. Bien que nous ayons concentré notre réflexion sur une seule expérience et n'ayons pas fait mention de nos autres travaux réalisés dans différents pays et différents domaines (la planification agricole en Israël, l'autogestion yougoslave, la reconversion industrielle à 21

Longwy (France), l'autogestion agricole en Algérie, l'animation rurale en Afrique et le développement rural dans différents pays d'Amérique latine), nous pensons que les effets créateurs de la formation sont aussi bien observables dans les secteurs ruraux qu'industriels, dans les pays industrialisés que dans les pays en voie de développement. Cette réflexion sur les modèles de. développement nous paraît aujourd'hui pertinente, voire indispensable, car elle peut aider les pays qui ont échoué dans la création d'une société agraire à partir d'un centralisme étatique, ou ceux qui se trouvent encore à un niveau de forte dépendance et ne sont pas en mesure de créer des acteurs productifs, mais aussi les pays industrialisés dont l'agriculture en crise implique de repenser l'organisation afin de préserver les ressources. Nous espérons aussi que ce travail sera utile à nos collègues chercheurs qui essaient de clarifier les différentes fonctions et effets de la formation. Notre insistance sur les effets inattendus et différés de la formation et notre analyse de sa capacité à produire un nouvel espace social peuvent contribuer à enrichir le débat. Le nouvel espace social au Chili se trouve encore affaibli par les vingt années de dictature et la démocratie n'arrive pas à s'épanouir totalement du fait de ses limites, de sa rigidité institutionnelle. La dictature a produit des effets pervers non seulement en ce qui concerne les droits de l'homme mais en constituant une culture aliénée, c'est-à-dire peu critique, voire servile, peu différenciée, qui génère calomnies, exclusions, clans. . ., qui freine la rationalité innovatrice et empêche l'éclosion de valeurs libertaires dont le pays aurait besoin pour guérir de ses blessures.

Remerciements

Dans la réalisation de cette étude sur le terrain, je suis débiteur envers tous ceux qui ont travaillé à mes côtés: ICIRA (Instituto de Capacitacion e Investigacion en Reforma Agraria) et spécialement les membres du bureau régional de Talca, le personnel de la centrale de formation de Huilquilemo et les équipes de Curico, Vichuquen, 22

Curepto, Linares, Cauquenes, San Carlos, Chillan, Bulnes,. les professionnels de la CORA (Corporacion de Reforma agraria), de l'INDAP (Instituto Nacional de Desarrollo Agropequario), du SAG (Servicio Agricola Ganadero), de l'INACAP (Instituto Nacional de formacion profesional), et plus spécialement les organisations de coopératives paysannes, la fédération d'asentamientos, les organisations syndicales de paysans. Quant à mes travaux réalisés après le putsch, leur réalisation m'a été facilitée par la FLACSO (Faculté latino-américaine de sciences sociales), qui m'a reçu dans son institution, ses directeurs dont José Joaquin Brunner et Norbert Lechner ainsi que mon ami Sergio Gomez, et Marcela Gajardo, Liliana Barria, Angel Flisfich mais aussi Maria-Inès Bravo - et sa bibliothèque -, Magali Ortiz et les autres collaborateurs de la FLACSO. Rafael Barahona, José Bengoafurent des compagnons de réflexion et de travail très stimulants. Je ne peux pas oublier non plus l'aide importante de : Gonzalo Falabela, Liliana Munoz, Jorge Brito, Jorge Cornejo, Gloria Bertran, Javier Corvalan. Werner Ackermann, Renaud Sainsaulieu ont lu à plusieurs reprises le manuscrit en apportant des commentaires et des corrections importantes. J'exprime aussi toute ma reconnaissance à Claude Dubar pour ses pertinentes observations sur le texte ainsi qu'à Alain Touraine qui m'a fait parvenir ses commentaires. Je remercie également Nicolas Campini, Michel Dion, Jacques Jenny pour leurs critiques. Pour la réalisation du livre, je dois remercier spécialement Christine Campini pour ses corrections et ses propositions, Marie-Noëlle Postic dont les corrections ont été fondamentales et Sonia Debeauvais, première lectrice du texte, comme elle aime à s'appeler. Je ne peux clore ce paragraphe sans rappeler le soutien de Lucien Brams, Elisabeth Williams et Cécile Joxe, l'amitié de Jacques Lacarrière et sa maison de Sacy, avec ses multiples paliers. La compagnie de ma femme Madeleine a compté tout au long de mon travail. J'ai eu la chance, au cours de ma recherche sur le terrain, de collaborer avec un grand nombre de personnes, paysans et professionnels du secteur agraire, mais il m'est impossible de tous les mentionner. Quant à ceux qui ont participé à mon travail pendant la Réforme agraire, j'ai préféré ne pas les citer, n'ayant pu leur demander leur accord au préalable.

23

PREMIÈRE PARTIE

Nécessité d'un changement