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Crématorium de mon cœur

De
366 pages

Agate se hait. Elle a trois amies intimes : une maladie incurable, une dépression et la culpabilité.
Un jour, un événement angoissant la contraint à quitter sa mélancolie. Poussée par la vie, par la colère et le besoin de vérité, Agate part à la découverte d'elle-même, vacillant parmi les mensonges et les trahisons du passé. Mais comment peut-elle parvenir à aimer et s'accepter quand son corps réagit encore comme au temps des violences ? Le corps peut-il pardonner simplement parce que le mental et le cœur tendent à se libérer d'un poison ?
D'une épreuve à l'autre, Agate apprend à guérir et à se construire...

Réalisé avec humour et gravité, ce roman contrasté évoque la remise en cause de croyances délétères dans lesquelles certains ont pu mijoter, enfants.
Il est un message de compassion et d'encouragement à l'égard de ceux qui ont perdu tout espoir de bonheur et de liberté personnelle, et de ceux qui aimeraient comprendre un proche englué dans la dépression.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81612-2

 

© Edilivre, 2015

Dédicaces

 

Aux petites marques dont l’ignorance fait passer les sas pour des geôles.

-15

Dans le quartier, les voisins s’entendent plus, mais moins bien. Ils vivent l’époque de l’économie des mots et de l’empathie.

Les chiens, aussi, participent au fond musical du lieu, en contant aux passants leur vie de cloître.

Le généreux couvercle du ciel réchauffe les jardins, les cabanes, les fils à linge et les volets clos. Il avait été décidé que ce coin de tranquillité jouirait des plus fréquents ensoleillements du pays, et c’était une des raisons avouées pour lesquelles son treizième déménagement en dix ans ne s’ensuivrait pas d’un quatorzième avant des lustres. Qu’importent les chiffres, le prochain se fera vers le nid d’amour, espéré depuis son plus jeune âge.

L’amour, le vrai, tout le monde finit par le trouver, un jour dit-on où l’on s’y attend le moins. Alors, il faut tout faire pour ne pas s’y attendre ; s’efforcer de penser à autre chose. Dès que l’obsession se cale entre deux bouts de cervelle, saisir une fourche et désherber dans la gelée rose.

Sur ce petit bout de jardin stérile, deux ailes nervurées frétillent un peu ivres, et bloquent net sur un double vitrage. De l’autre côté, les griffes fixées sur une verticale, deux yeux à facettes observent un corps replié, inerte. Une aubaine pour sa cousine qui aurait aimé pondre sa progéniture dessus. Bien malheureusement, ce corps vit.

L’une des deux a sans doute détecté le gaz carbonique s’échappant par l’entrebâillement de la fenêtre. La pièce est sombre, et les couvertures pèsent sur le corps. Les paupières laissent apercevoir un peu de vert, du marron, du noir, du blanc. Elles s’abaissent et se relèvent, et il n’y a rien derrière. La peau est terne, creuse, jeune par endroits, condamnée ailleurs. Seul un cheveu châtain joue avec ses reflets roux dans des expirations négligeables. Et un soupir. Interminable. Comme ses pensées.

Elle est insensible et capricieuse cette mort. Jamais de vie ou quasiment pas pendant ces longues années. Qu’est-ce qu’une attente moribonde signifie ? Pourquoi souffrir dans la chair et dans l’esprit pendant plus d’un quart de siècle si cette souffrance doit la trouer encore ? Pourquoi ne pas se tuer tout de suite ? Il y a quelque chose à comprendre, évidemment. Une torture gratuite l’étonnerait. Elle est convaincue qu’on l’a oubliée, peut-être, l’a mise en attente. Certaines souffrances urgent, mais elle, n’est un risque pour personne ; pas de chantage, ne rougira pas ses poignets avec son alléchant couteau de boucher pour ameuter l’assistance. Le couteau, la baignoire, hop. Les voisins toqueraient à la porte. N’a plus, bye Agate.

Près de trente ans de blues, avec ou sans cocktail rhum-médicaments, avec ou sans couteau nippon que même les semelles de rangers y passent. Mais comment font les mamies pour se laisser mourir au décès de leur moitié ? Comment font-elles ?

« Je veux être déjà vieille et mourante. Je veux des rides qui sillonnent jusqu’au cœur des organes ; je veux un bon cancer, un jeune, vigoureux, véloce et conquérant. Un truc qui ne demande rien à personne, un anophèle redoutable qui répand l’ombre.

En même temps, ma mort ne serait qu’un calque de mes échecs. L’échec roi sur tous les autres. Le mien, forcément ! Comment tant de gens ont-ils l’égoïsme de rejeter la responsabilité sur autrui, alors qu’on est tous acteurs de nos films ? »

Tels ces humanoïdes sans doute maîtres sur le quartier, et sur leurs chiens. « Viens ici Scorn ! Scorn dehors ! Bouge pas. Au pied ! T’en veux une ? Pas dans la maison ! Qu’il est con ce chien ! » Du coup, un chien de trente kilos qui ne connaît dans toute sa vie que l’enclos du jardin aboie sa rage contre tout ce qui s’éloigne librement du grillage. Et davantage pour soixante kilos répartis en deux chiens.

Les voisins d’en face ont à charge l’animation du quartier, sans compter l’autre tondeur de derrière. La maison Descons, nourrissant un adolescent et un vieux célibataire en jogging qui a la gentillesse de tailler annuellement la haie et d’offrir un bouquet à l’occasion de la fête des manmans, fait parfois plus de bruit qu’un bar pendant la coupe du monde de rugby, mais perd dans le match qui l’oppose au Philarmonique Husqvarna thermique moteur essence sprint 4 temps, cent décibels l’unité, soit environ deux discothèques pour trois voisins. Madame, d’ailleurs, commence sa journée par un vacarme radiophonique dans son automobile, quelques minutes avant l’officiel réveil du voisinage.

De l’autre côté de la rue, de l’autre côté du double vitrage, on reconnaît la chanson, on ignore son interprète quand un an s’est écoulé, et on évalue le haut degré de culture congénitale. Forcé qu’avec tout ça, les soixante kilos de chien entonnent de doucereuses mélopées.

Aucun de ces êtres ne semble heureux.

Agate s’est épandue des heures sur sa chaise longue, coulante comme un munster dans un bol de café, à se sécréter de la vitamine D et de la mélanine. Derrière ses lunettes de soleil, quand les vociférations de Madame couvrent le requiem de ses pensées, elle plisse un œil et abaisse le sourcil. La colère de l’une plus tonitruante que celle de l’autre ! De ces productions théâtrales, on peut déduire qu’être con et irrespectueux n’implique pas obligatoirement être heureux.

-14

– Salut Agate ! Comment va ? Prête pour une semaine de festivités ?

– Salut Jean. Ça va.

– Tu connais la nouvelle ?

– Oui.

– Et ben, oh ! Eh, c’est tout ce que ça te fait ?

– Quoi ?

– Tu n’es pas drôle. Apollon invite tout l’étage pour célébrer son départ à la retraite, chez lui ; la piscine, Agate !

– Je suis folle de joie.

– Bon. C’est dans la bonbonnière du sous-chef que se cache la cagnotte.

– Une idée de cadeau ?

– Non, rien de défini pour l’instant. Des histoires de voyage en France, de week-ends en châteaux. Pourquoi, tu as une idée ?

– C’est une bonne idée, ça, quelques jours en relais château. Non, je pensais à du savon, une cravate, que sais-je, des trucs qui devraient lui servir une bonne dizaine d’années. S’il perd la mémoire, son séjour royal ne lui laissera aucune trace.

– Il peut avoir les deux, le séjour, et les accessoires dans la poche !

– Si encore il s’en servait du savon ! Non mais tu as vu la couleur des postillons ? Tu réalises que ça part au client par la poste ? Ils prêtent du dentifrice dans les salles de bains ?

– Certainement, tu penses ! Il y a même des capotes dans la table de chevet.

– Comment tu sais ça, toi ?

– Tu me prends pour qui ? Je sais énormément de choses figure-toi ! Ah et puis, Solange nous retrouve au restaurant à midi. Je crois qu’il va y avoir du changement.

– C’est-à-dire ?

– Je n’en sais rien, mais ça risque d’être torride.

– Qu’est-ce que tu inventes encore ?

– Fais-moi confiance. Je sens que sa vie va changer de température.

– J’espère, car elle en a bien bavé ces derniers mois.

– Mais ça va s’arranger, je te dis. D’ailleurs, il y en a un qui croit en profiter.

– Le tout petit ?

– Non, Lechat, le grand poilu avec les longues moustaches. Il n’arrête pas de lui ronronner autour ! Quel imbécile quelconque…

– Il a l’air sympathique.

– Il est creux. Ce n’est pas lui qu’elle choisira.

– De quoi tu me parles, Jean ?

– Je pense que Solange va nous annoncer un divorce. Faut toujours faire confiance à son intuition. Surtout la mienne.

– Je ne vois rien de torride là-dedans !… A moins que tu y voies une occasion de t’y faire une place… Eh bien, ton silence en dit long…

– Il lui faut un homme qui l’aime et qui l’admire.

– Tu me surprends. Je ne te savais pas si…

– Romantique ?

– Si vaillant. J’ai peine à croire qu’un homme ait la volonté d’une telle dévotion envers une femme. Il ne manque plus que la neige de pétales, les papillons et le cheval blanc.

– Ta sévérité t’étouffera, Agate. Les hommes sont plus nobles que tu n’imagines.

– Sévère ? Un mariage sur deux est un futur divorce. Ça en fait des cœurs nobles !!

– C’est souvent spectaculaire la façon dont une personne célibataire décrit l’amour…

*
*       *

Il est de ces orages lumineux, un véritable enchantement. Une sorte de phrase flamboyante qui se coince entre deux volumineux cumulonimbus anthracite. Un rayon de là-haut, une torche mille watts qui nous éblouit la rétine jusqu’au fond du cerveau, portant un message indéchiffrable.

Peut-être aimerait-on croire qu’il y a quelque chose dans les nuages qui veut nous communiquer l’émerveillement de la vie, par la vie-même ou par sa privation. Mais c’est un leurre. Certes, l’amour existe, certains le vivent, ou tout le monde, mais pour combien de temps ?

Aux alentours des trente ans, il est finalement devenu ordinaire de n’avoir pas construit, donc n’avoir pas suffisamment aimé – l’autre, ou soi – pour créer d’autres vies. Mais l’amour est un carburant, le glucose du cœur. C’est un transporteur, un transformateur, la chlorophylle de nos paumes si nous étions des végétaux verts. Nous les cachons dans nos poches, les plaquons contre le nombril, « maman aide-moi » que nous n’avouons jamais. Nous crispons les poings en défense contre tout engagement. Dans la tour de granit, les mains ! Les laisser observer et espérer, mais, de grâce, les protéger du douloureux amour, ce coup de dague planté au plus profond des entrailles, et dont la douleur remonte le long de l’œsophage offrant la gorge sanglante aux charognards. Non, mieux vaut rencontrer l’amour tard, après s’être assuré d’avoir souffert toutes les épreuves et qu’il ne reste plus que celle-là à affronter.

Lechat enfouit son regard dans le cul-de-sac d’une orchidée. Curieux et méfiant, il tourne la fleur avec précaution, et revient avec la même attention sur cette chose originale. Il s’offre là, accroupi, le bras en appui sur son genou droit, et se caressant les moustaches, la visite merveilleuse d’un monde inconnu, son grand nez planté aux portes de l’antre jaune.

– Ça ne sent rien, ce n’est pas fait pour. Agate. Je travaille au même étage avec…

– Oui oui. Gustave Schmitt. Je suis celui qu’on surnomme Lechat. Tu as l’air de t’y connaître en fleurs.

– C’est un amour mutuel. En fait, je les ai étudiées jadis.

– Pourquoi une fleur n’a-t-elle pas de parfum ? Je ne comprends pas.

– Ce n’est pas une séduction bête et inutile. C’est une plante qui cherche à attirer un insecte bien particulier. L’insecte arrive, voit la fleur, en tombe amoureux, croit féconder une femelle, et l’orchidée profite de sa simplicité pour lui déposer des grains de pollen sur le dos. L’insecte ira visiter une autre orchidée de la même espèce, et l’affaire est faite.

– C’est quoi ce regard intense entre Agate et Lechat ?

– Je n’en sais rien, mais tu n’as pas de souci à te faire.

– Je ne suis pas soucieuse. Je pose simplement la question.

– Solange, cesse de te faire du mauvais sang. Elle ne craint rien avec lui. Ni avec un autre d’ailleurs, commente Jean.

– Elle est devenue tellement fragile…

– Et froide ! J’ignore si, un jour, elle va pouvoir trouver son prince charmant… !

– La personne de sa vie, on ne la trouve pas dans son quotidien ! Elle la rencontrera par hasard dans un lieu où elle se sentira bien. Simon, je l’avais rencontré à mon premier emploi. Il a sorti des salades, je l’ai cru, et vingt-cinq ans après, il n’avait toujours pas tenu une seule promesse. Et moi pendant ce temps, j’assaisonnais les salades. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir à lui raconter ?

– Ce sont des collègues, Solange !

– Tu peux m’appeler Lechat si tu veux ; on m’a toujours appelé comme ça. Va savoir pourquoi ?

– Peut-être parce que tu le fais remarquer. Je n’ai aucune envie de t’appeler Lechat !

– C’est vrai ?

– Oui ! Je n’ai pas le temps de jouer avec la confiance que les gens me prêtent.

– Tu es pressée ?

– Non. Juste que je suis prête depuis près de dix ans à construire une vie de famille et que je ne rencontre pas le bon porteur de graines.

– Personnellement, …

– Oui, je sais ce que tu vas dire, mais non… je ne suis pas intéressée. Désolée…

– Ce n’est absolument pas ce que je voulais dire.

– Peut-être vas-tu me répéter comme tous les autres que je suis jeune et que j’ai toute la vie devant moi.

– Oui. Non…

Leurs regards se croisent dans le silence des fleurs.

– J’ai vingt-neuf ans. Ce n’est pas vieux en effet, je n’ai pas dit que j’étais vieille. Juste que j’en avais envie depuis trop longtemps pour avoir gardé le sourire.

– Tu trouveras.

– Oui je sais, commente-t-elle avec désespoir.

– Quand tu seras un peu moins têtue.

Les deux paires de globes oculaires se rejoignent l’une l’autre.

– Et bornée aussi. Tu ferais mieux d’arrêter de savoir. Regarde autour de toi et vis.

– Et comment ? S’il te plaît, je t’arrête tout de suite, ne me conseille pas de rejoindre une association. S’il te plaît… Hein ?

– Tu fais comme tu veux, mais j’aimerais pouvoir ajouter, et ne vois pas cette remarque comme… Nous ne sommes pas… Je ne suis PAS un porteur de graines. J’ai des envies, des besoins, des défauts… Si tu considères les hommes comme des sacs à semence, c’est normal que tu ne connaisses pas l’amour.

– Oh, je raccourcis, j’ironise, je blague !

– Eh bien, je suis ravi d’avoir discuté avec toi. Et vu également tes griffes. Je vois mieux à travers ton apparence juste mignonne et gentille.

Il pose sa main autour de son poignet frêle. Elle sursaute et retire son bras avec une violence surprenante.

– Non, pas les poignets, geint-elle.

– Pardonne-moi. Je ne voulais pas t’effrayer, s’excuse-t-il discrètement.

– Pas les poignets, répète-t-elle, les yeux baissés. OK ? implore-t-elle.

– OK. Allons voir ce qu’ils lui ont acheté. Tiens, sers-toi vite ; c’est immonde le champagne quand ça a pris l’eau.

Une pitié pour cette pauvre petite émeut les pas de ce grand homme.

La pièce qui s’ouvre sur la terrasse abrite des couleurs ocre à marron, des fauteuils au tapis, de la cheminée à la nappe plastifiée.

Sur le mur d’en face est fixé un canevas de ces mêmes couleurs, saturées par le pantalon rouge d’un chasseur. La scène tissée nourrit usuellement l’esprit de sa violence acceptée ; une image ancestrale face à laquelle on ne réagit jamais. Les corps sont tendus à l’extrême et les yeux de tous les mammifères prêts à s’éjecter de leurs loges. Chaque muscle extériorise sa puissance, et même à l’envers, impose son reflet hargneux dans la rivière.

Un bouquet de tiges mortes, dont les épines ont été dorées à la bombe, chapeaute un solide buffet en chêne.

Sur la droite, un paysage automnal effeuille ses cinq milles pièces au-dessus d’une chevelure blanche, immobile, s’évaporant autour de deux pupilles vitreuses. Deux petites sphères mal découpées scrutent chacun des ennemis du salon, à hauteur des jupes écourtées et des mains charnues : un foulard en viscose qui tombe indolemment sur des bras nus ; un voisin qui saisit un fil du foulard et le repositionne avec délicatesse sur l’épaule ; des talons qui trépignent, et claquent au rythme des piètres tubes d’un Top 50 néolithique ; des dents qui se montrent au grand jour et osent ce que les mains ne s’autorisent pas ; des regards qui se croisent, larmoient, furètent ou s’esquivent en quête de nouveaux sujets de conversation. Que dire au sein d’une famille de collègues qu’on ne sache déjà ?

Sort du troupeau une femme ; elle s’avance charitablement vers la vieille dame, l’œil bienveillant vers l’œil défiant. La femme magnanime pose quelques mots dans l’air tiède, et héberge entre ses deux mains une main fripée. En faction au-dessus d’une cataracte, les longs sourcils forcissent. Leurs ombres viennent recouvrir les chaudrons sous-jacents. Comme surpris par un éclair, l’ensemble des convives discutaillant sous trois gouttes de pluie pivote vers le salon au doux son du « Tire-toi, grosse salope ! ».

Apollon, le maître de maison s’empresse à grands bras de reformer le troupeau, et le dissipe vers la pièce principale attenante, qui bientôt se remplit des amuse-bouches à moitié ramollis par la pluie.

Les grands artistes des hits parades se trouvent désormais accompagnés par d’importants bruits de bouche, des rires désinhibés, des claquements de langues, quelques éructations et autres étalages sonores ; néanmoins l’ensemble orchestral ne couvre pas le duo poétique formé par la pluie et les « Va te sucer ailleurs, grosse chienne ! Toi et tous tes cons ! Allez tous griller en enfer, sales couillons de mes fesses ! ».

De la cuisine sort un petit bout d’ange tout de rose vêtu. La fillette s’avance vers le salon, aperçoit la grand-mère verte de rage, et amorce un sourire. Avant qu’on ait pu y voir trois dents, l’autre ouvre grand la gueule, exposant férocement son incisive solitaire à la gosse : « Mais qui nous a chié ça et nous l’a pas balayé ? » Sur ce sale coup de la démone, le petit bouton de fleur s’enfuit, affolé, vers le grand salon qui se referme instantanément.

« Connasse ! »

– Tu as une très belle maison. J’aime la pierre. Pardon, je me présente : Agate, ajoute-t-elle en tendant la main à Apollon.

– Merci. Oui, je connais ton prénom. Je suppose que tu connais le mien ainsi que mon surnom ?

– Oui, acquiesce-t-elle avec un sourire timide.

– Oui, avec ma seconde épouse, on a eu un coup de cœur pour cette maison. On l’a trouvée après notre mariage, avec les deux dépendances que tu vois. On n’avait pas le temps de chercher plus grand. On était pressé par ma mère, il fallait la caser tout de suite.

– J’aime beaucoup ta mère. Elle a du vocabulaire. Elle me rappelle ma grand-mère.

– Fff, oui, je sais ; elle fait peur aux gosses. Elle n’a jamais supporté mon divorce. Une honte dans la famille…

– Elle aimait bien ton ex-femme ?

– Ah non, elles ne pouvaient pas se voir. Tu parles ! Beuglantes sur beuglantes ! Et vas-y que je te critique ta façon d’éduquer les enfants, et vas-y que je te casse la vaisselle. C’était devenu l’horreur.

– Elle s’en est bien tirée, alors, ton ex-femme ! ? Et avec l’actuelle, ça donne quoi, si je peux me permettre ?

– Ma mère lui hurle dessus, mais ma femme la connaît par cœur, comme tout le village d’ailleurs. Il faut savoir l’éviter avant que la colère ne monte.

– Et toi au milieu ?

– J’arbitre en cas de besoin. Mais c’est assez rare. On préfère déléguer nos devoirs.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, une aide à domicile vient se faire insulter, chaque semaine.

– Elle en a de la chance !

– Une chance que ce genre de métiers existe. Si Marion n’était pas là, les chiens du voisin auraient disséquée ma mère façon samouraï de l’empereur. Non, je dois dire qu’elle est formidable cette petite.

– Comment elle supporte tout ça ?

– Tout ça oui, tu veux dire : l’humiliation, les hurlements, la perversité, la cruauté, les injonctions, le mensonge, la trahison, et les pleurs ? Ah non, elle ne supporte pas, elle est payée.

– Les pleurs ? Les pleurs de qui ?

– De ma mère. Oui, elle simule, pour mieux contrôler.

– Du grand art ! Comment fait-elle, Marion, tu dis ?

– Oui, Marion. Je crois qu’une fois elle lui a raconté à quel point elle était heureuse de faire ce métier auprès des personnes âgées, car elles étaient vraiment formidables, gentilles, et elle a bien insisté sur le fait qu’il y avait toujours une pomme véreuse dans un cageot, une moisissure comme elle l’a appelée un soir. Mais pendant ce temps, elle fait son boulot, tu vois ? Elle lui fait sa toilette, ses repas, elle regarde les mêmes stupidités à la télé. Le bonheur total, ça existe.

– Oui, c’est évident. Et ta retraite, tu penses l’occuper comment ? De longs week-ends de pêche ?

– C’est sûr qu’avec ce que vous m’avez offert, je ne vais pas rester sur le canapé à parler du bon vieux temps avec qui tu sais. On a des projets de voyages avec ma femme. Il faut qu’on s’aère.

– C’est une excellente idée.

– Je suis ravi de faire réellement ta connaissance, Agate. Encore que ce soit moi qui aie le plus dévoilé ma vie.

– Oui, je suis admirative devant le grand sport. On n’en trouve pas deux comme elle, des personnes âgées.

– C’est une chance, n’est-ce pas ? C’est moi le vainqueur, je l’ai gagnée comme un grand.

– Garde-le bien au chaud ton Graal. Et ne t’avise pas de t’en servir comme appât.

– Hein ? A la pêche ?

– Presque, disons plutôt dans une émission de sauvagerie, un reality show, les infos du soir… Ça n’a pas que du bon la médiatisation. Tu t’en débarrasserais c’est sûr, mais à quel prix ! ? Tu serais transformé en monstre ; les gens aiment ça, détester les autres.

– Ah tu exagères, là. Il y a des bonnes choses à la télé tu sais ? Si tu en possédais une, tu saurais.

– Oui, les publicités, les faux besoins, les journaux d’informations manipulés ! Et comment tu sais que je n’ai pas de télé ?

– C’est la seule chose qu’on connaisse de toi. Les infos en tous genres circulent, dans la boîte. Une… mignonnette coincée qui a vendu sa télé.

– Coincée ? Ça signifie ? J’ai hâte de savoir ce que tu vas me pondre.

– Ben, je n’en sais rien, mais…

– Si bien sûr, tu as bien une idée sur la question ! s’irrite-t-elle.

– Ne t’emballe pas Agate. Si tu as de jolis décolletés, on se demande pourquoi. Tu ne ris pas aux blagues de tralala, tu es toujours seule, tu ne sors pas. Il y a quelque chose…

– Ces dégradations immondes, des blagues de tralala ? Sache que j’aime bien être surprise ; connaître la fin d’une histoire, ça me désespère. Ça atterrit toujours dans une chatte ou un trou de balle.

– Oui, c’est pour rire !

– Pour ça, les femmes et les hommes ne se comprendront jamais.

– Ça n’est pas ce qu’on attend de vous.

– Attend de nous ?…

– Tiens, on va demander à ton voisin de bureau. Dis-nous, toi qui sais tout…

– Hou la, je vous laisse entre hommes, des vrais, avec des vrais slips.

« Quelquefois, je sors vraiment des âneries dignes de la société ! Ces pauvres mecs, qu’on presse jusqu’à les réduire à l’état de phallus. C’est aussi de ma faute, alors. Je porte autant la culpabilité de leur anéantissement que les autres. Finalement, j’y suis bien intégrée, à cette société. Pessimiste, maussade, ratée, démissionnaire, exclue, désagréable, insatisfaite, mal-aimée, pas aimée, peu aimée, non, pas aimée, malade, peureuse, crédule, vaniteuse, prétentieuse, et coincée. Il n’y a donc pas que mon corps qui paraît jeune et inachevé. Les autres ont raison, je suis décidément jeune, et j’ai malheureusement toute la vie devant moi. Il faudra bien qu’elle change, cette vie, avant que je m’en débarrasse. Je vivrai forcément ce jour où cette pente continuellement descendante depuis mon enfance me conduira au fond du fond. J’ai hâte d’y être. Pour ce qui touche à ma mort, je frôle la frénésie. La caresser, enfin. M’enivrer de son velouté. Sentir son parfum de pierre. Baigner dans la pénombre et voir mes membres geler, se briser. Connaître la douleur qui ne peut être qu’onctueuse à côté de la vie. Exister véritablement, ça doit être ça. Être. Avoir la sensation que Je Suis l’objet des flammes de l’enfer, que Je Suis une cible, qu’On a l’Intention de faire quelque chose de Moi. Qu’on s’occupe de moi, que diable ! Je n’ai pas choisi de naître, qu’on me laisse choisir ma mort. Là, tiens, là, du gâteau à la crème… Si j’en consomme suffisamment et que je l’additionne à ce cylindre de gras rose, et à ces pommes industrielles, sûr que je devrais pouvoir atteindre mon paradis noir sans passer par la case hôpital. Pitié, non, pas l’hôpital encore ! Il ne faudrait quand même pas souffrir plus que d’ordinaire ! À chaque jour suffisent ses souffrances physiques et morales. Non ! Je ne peux pas prendre le risque d’un autre séjour perfusé dans ces cages impersonnelles, et aux lits protégés par des sacs poubelles blancs. L’apogée de l’abandon a bien élu domicile dans ces clapiers robotisés, et je m’en tiendrai éloignée. Non, il faut rompre avec rigueur, sans faux pas, c’est ça, avec tranchant, mais dans un état propice cette fois. »

– Tu devrais essayer la tarte aux pommes. La femme d’Apollon est une excellente cuisinière. Je me demande si elle n’y a pas mis du beurre aussi, tant c’est bon ! Hmm, c’est bon ! Je devrais lui demander des recettes, tiens.

– Les fruits et légumes me sont interdits, abrège Agate. Sans compter que le beurre cuit est connu depuis des dizaines d’années comme cancérigène, ajoute-t-elle sur un ton étouffé.

– Mince alors ! Tu es allergique ?

– J’ai une maladie aux intestins.

– Laquelle, si je peux être indiscrète ?

– Maladie de Crohn.

– Ah, je connais quelqu’un qui a ça ?

– Je sais. Tout le monde connaît quelqu’un qui a ça.

– C’est affreux ce truc. Tu vas aux toilettes dix fois par jour, c’est ça ?

– Non, une fois seulement. Disons qu’il n’y a pas deux malades identiques. Pour ma part, j’ai des ulcérations sur la paroi des intestins, deux dilatations sur les côtés, et des grosses douleurs. Mais ce qui me gêne le plus, c’est la fatigue. Obligée de beaucoup dormir. Je ne peux plus faire autant de choses qu’avant.

– Ah oui, c’est handicapant.

– Et encore, l’année dernière je dormais quinze heures toutes les vingt-quatre heures ! Là, je n’en suis plus qu’à treize. Je progresse. Ça doit être grâce à la cortisone que je ne prends plus.

– Qu’est-ce que tu ne peux pas manger alors ?

– Fruits et légumes, les plats en sauce, les graisses cuites, pas de fibres donc pas de pain, pas de gâteaux par expérience, je ne digère pas le lait mais je consomme quand même des yaourts et du fromage sur conseil médical ; pas de boissons gazeuses…

– Han !! Mais qu’est-ce que tu peux manger alors ???

– Riz, pâtes, pommes de terre, semoule, chocolat, yaourts, fromage…

– Viande ? Poisson ? Charcuterie ?

– Charcuterie non, mais je n’ai jamais couru après. Viande et poisson, oui, mais pas ceux achetés chez Lobscur. Quatre fois ils m’ont intoxiquée ces imbéciles ! Pas moyen que ces inconscients respectent la chaîne du froid.

– Et les vitamines ?

– En compotes ou en comprimés, je préfère les compotes. Quand je peux, je me lézarde au soleil pour permettre au calcium des comprimés de se fixer sur mes os. La vitamine D… Oui enfin, le soleil est davantage une occasion de se reposer en écoutant de la musique.

– Ça se guérit comment ?

– Pas.

– Eh bien !

– Faut voir le côté pratique. Je ne passe pas le temps que je n’ai pas à cuisiner. Et puis les stages intensifs à la clinique m’ont fait perdre mes kilos superflus !…

– C’est sûr, tu as encore de la marge, si tu regrossis ! Moi, je ne pourrais pas me priver de toutes ces bonnes choses. Tu sais ce qu’on dit à propos de la gourmandise !

– Si je peux me permettre, profites-en de ta gourmandise. Je ne l’ai d’ailleurs jamais considérée comme un défaut, mais plutôt comme une joyeuse preuve de vie. Vas-y, mange ma part, ça me ferait plaisir de te faire plaisir.

– Ça passe bien le champagne, on dirait ! Tu y as droit ?

– Modérément. En tous cas, je le tolère bien mieux que le jus de pomme.

« Alcool, je bénis tes dieux de t’avoir inventé. Je t’en prie, brûle-moi ! Je me demande si, en enfer, on a le pouvoir de bénir. Au paradis, la question ne se poserait pas, car il est inutile d’avoir des pouvoirs spécifiques quand on nage dans le bonheur. Le paradis, je ne le connaîtrai pas ; on n’accède pas au paradis quand on a décidé de ponctuer sa vie d’un échec. « Tu n’y arriveras jamais ainsi si tu te complais dans ton échec » m’a-t-on dit une fois. Douloureusement mémorable… J’aime beaucoup qu’on me donne des conseils sans que je les aie sollicités. Ces généreux coups de pouce me redonnent confiance en moi ; éclairent sans flou mon espace et mon horizon ; m’appellent au bonheur et à la vie… Bon, allez, ça va. La lourdeur, une autre de mes innombrables qualités. Disons que ce n’est pas avec ce qui infiltre mon sang que je vais avoir les idées claires. Profitons au contraire de ce léger état vaporeux avant qu’il ne devienne gorge de plomb.