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Créolisation, plurilinguismes et dynamiques sociales

De
251 pages
Cette étude est un questionnement de l'ensemble des interprétations opérées sur le plurilinguisme mauricien pendant ces trente dernières années. A cet égard, elle interroge la manière dont les sociolinguistes ont conçu leurs objets de recherche, élaboré leurs outils conceptuels et choisi les approches méthodologiques pour faire "du terrain". Elle trace, par ailleurs, des pistes pour d'autres types de recherches sociolinguistiques en contexte plurilingue.
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Rada TirvassenCréolisation, plurilinguismes
et dynamiques sociales
Conduire des recherches en contexte plurilingue :
le cas de Maurice
Créolisation, plurilinguismes Cette étude est un questionnement de l’ensemble des interprétations
opérées sur le plurilinguisme mauricien pendant ces trente dernières et dynamiques socialesannées. À cet égard, elle interroge la manière dont les sociolinguistes
ont conçu leurs objets de recherche, élaboré leurs outils conceptuels
et choisi les approches méthodologiques pour faire « du terrain », Conduire des recherches en contexte plurilingue :
défni, jusqu’à présent, comme un espace-temps socio-géographique
le cas de Mauriceet politique aux contours nets. Elle trace, par ailleurs, des pistes
pour d’autres types de recherches sociolinguistiques en contexte
plurilingue. Si l’essentiel des réflexions conduites concerne des
travaux empiriques, il y a aussi une étude de certains courants majeurs
des sciences du langage qui ont porté les recherches menées afn
non seulement de mettre en évidence leurs traits marquants mais
aussi de souligner les défcits qu’ils présentent si, pour aller vite, on
inscrit son approche du plurilinguisme dans les perspectives qu’ofre
le constructivisme. En raison de la démarche réflexive engagée,
cette étude peut interpeller non seulement les sociolinguistes mais
aussi les chercheurs en sciences sociales qui se demandent pourquoi
mener des recherches, comment le faire et, surtout, quelle est la part
d’infuence de la posture du chercheur sur l’univers qu’il construit et qu’il
lègue non seulement au corps social mais aussi aux jeunes chercheurs.
Rada Tirvassen est directeur du département de Modern European
Languages à l’Université de Pretoria. Il travaille sur la question de
l’école et des langues à Maurice et plus généralement dans les îles du
sud-ouest de l’océan Indien dans une double perspective sociolinguistique
et psycholinguistique.
ISBN : 978-2-343-03355-6
25 e
Créolisation, plurilinguismes et dynamiques sociales
Rada Tirvassen
Conduire des recherches en contexte plurilingue : le cas de Maurice







Créolisation, plurilinguismes
et dynamiques sociales
Espaces discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires… – où les
pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du
seul espace francophone – autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un
processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.


Derniers ouvrages parus

Thierry BULOT, Isabelle BOYER et Marie-Madeleine BERTUCCI,
Diasporisations sociolinguistiques et précarités.
Discrimination(s) et mobilité(s), 2014.
Julien LONGHI et Georges-Elia SARFATI (dir.), Les discours
institutionnels en confrontation. Contribution à l’analyse des
discours institutionnels et politiques, 2014.
Sabine GOROVITZ, L’école en contexte multilingue. Une
approche sociolinguistique, 2014.
Montserrat BENÍTEZ FERNÁNDEZ, Catherine MILLER, Jan Jaap
DE RUITER, Youssef TAMER, Évolution des pratiques et
e représentations langagières dans le Maroc du XXI siècle.
Volumes I et II, 2013.
Romain COLONNA, Ali BECETTI et Philippe BLANCHET (dir.),
Dynamiques plurilingues pour une analyse glottopolitique,
2013.
Gudrun LEDEGEN (dir.), La Variation du français.
Volumes I et II, 2013. Rada Tirvassen



Créolisation, plurilinguismes
et ddynammiquess sociaales

Conduire des recherches en contexte
plurilingue : le cas de Maurice


























































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03355-6
EAN : 9782343033556 REMERCIEMENTS
Ce volume est une version remaniée de la synthèse présentée
pour solliciter une Habilitation à Diriger des Recherches, un genre
qui est à peu près l’équivalent de ce que les Anglo-Saxons appellent
une Post-doctoral thesis. Dans les pratiques universitaires françaises,
cette synthèse est considérée comme un exercice réflexif visant,
entre autres, à interroger les fondements épistémologiques des tra-
vaux conduits antérieurement par un chercheur, ce qui limite sa dif-
fusion à des happy fews. Or, il m’a semblé que, purgée de ses traits
par trop universitaires, cette étude suscite des réflexions qui peuvent
intéresser tous ceux qui se penchent sur la question du langage à
Maurice, c’est-à-dire quand on aborde ce phénomène dans son con-
texte (inévitablement) social. En raison de la démarche meta enga-
gée, elle peut aussi, on peut le souhaiter, interpeller les chercheurs en
sciences sociales qui se demandent, de manière assez légitime
d’ailleurs, pourquoi mener des recherches, comment le faire, quelle
est la part d’influence de la posture du chercheur ou, pour aller vite,
quel est l’impact de ses options épistémologiques et ontologiques sur
l’univers qu’il construit ? Car cet univers, on le lègue non seulement
au corps social mais aussi aux jeunes chercheurs qui voient dans les
travaux de leurs collègues un peu plus expérimentés des pistes pour
accomplir leurs tâches. Le ré-aménagement de la synthèse n’efface
pas toutes les traces du travail original et, surtout, ne me dispense
pas de m’acquitter de mes dettes envers ceux qui m’ont aidé à le
réaliser. Je voudrais réitérer ma reconnaissance à Marielle Rispail et
à Philippe Blanchet, mes deux co-tuteurs, pour leurs conseils judi-
cieux et l’encadrement offert. Je voudrais remercier Didier de Robil-
lard dont la disponibilité m’a permis de trouver des réponses à mes
fréquents tourments scientifiques. Enfin, je souhaitais dire à Elsa
Clément que sa relecture patiente de mon texte, dans sa version défi-
nitive, a constitué un signe particulièrement tangible de notre amitié.
Bien évidemment, j’assume, seul, les points de vue que j’exprime
dans les pages qui suivent.
Rada Tirvassen


8 INTRODUCTION GÉNÉRALE
Ce volume est consacré à une étude critique conduite sur mes
travaux ainsi que sur tous ceux qui ont été réalisés sur le langage
dans son versant social dans le contexte plurilingue mauricien. Pour
mener à bien cette tâche, j’ai tenté de tirer profit des réflexions sti-
mulantes menées par des chercheurs francophones qui interrogent
les fondements épistémologiques des courants majeurs de la socio-
linguistique. Ces réflexions soulignent la nécessité d’assumer
l’incapacité des sciences humaines et sociales à formaliser le com-
portement humain et de prendre en compte la subjectivité et les pré-
jugés du chercheur. Par ailleurs, pour éviter un unique regard
rétrospectif, j’ai esquissé de nouvelles perspectives pour une autre
approche du phénomène linguistique : elles ont toutefois pour point
de départ l’approche réflexive adoptée, une façon de dire que
l’exercice de déconstruction des fondements de la recherche et
l’identification de pistes nouvelles ne doivent pas être déconnectés.
J’ai donc commencé mes réflexions en rendant compte de la ma-
1nière dont j’approchais mes recherches. Je suis entré dans mes
études sur le langage – je pense en particulier à mes travaux socio-
linguistiques mais je peux en dire autant au sujet de mes recherches,
encore balbutiantes, sur l’appropriation du français par les enfants
mauriciens − sans me poser de vraies questions : chaque fois que
s’est présentée une occasion de travailler sur un aspect du phéno-
mène linguistique dans sa dimension sociale ou dans une de ses di-
mensions sociales, je me suis laissé entraîner dans la problématique
en limitant mes questionnements préalables d’une part à
1 J’utilise un je particulièrement malaisé puisque j’emploie un vocabulaire et des
idées largement empruntés à d’autres chercheurs. Mais par ailleurs, je souhaiterais
assumer ma part de responsabilité dans ce que j’ai fait.


l’adéquation des outils conceptuels à l’étude menée et, d’autre part,
aux choix méthodologiques que je faisais, avec pour conséquence la
perpétuation d’approches qui soulèvent de nombreuses questions.
Prisonnier de l’époque où j’ai amorcé ma formation (le début des
années 1980), c’est-à-dire prisonnier de la vision positiviste dont les
sciences sociales étaient constitutives, je me suis toujours donné
comme objectif de comprendre et de décrire la « réalité (objective) »
complexe de la société mauricienne. J’ai donc participé à la réifica-
tion de ce qu’on a appelé la communauté linguistique mauricienne.
Cette tâche pouvait paraître particulièrement stimulante à
l’époque. Je me souviens de cette remarque de Daniel Baggioni, au
tout début des années 1980 : il disait qu’il y avait, à l’Ile Maurice,
une répartition des institutions et évidemment de leurs langues entre
la bourgeoisie indo-mauricienne et la bourgeoisie francophone. On
peut longuement épiloguer sur ces critères de catégorisation, eth-
niques dans un cas, linguistiques, ou prétendument linguistiques,
dans l’autre. On peut signaler le caractère stabilisant et permanent de
cette photographie alors que les tensions, déjà apparentes, rendaient
cette interprétation discutable. On peut donc reprocher à Baggioni de
n’avoir pu, entre deux éclats de rire et dans ses éclairs de génie,
prendre conscience de la densité mouvante du phénomène sociolin-
guistique mauricien : en fait, il s’agissait d’une période où le scienti-
fique devait tout comprendre pour offrir des éclairages sur le social,
avec toutes les bonnes intentions de l’engagement dans les combats
majeurs. En tout cas, le postulat de départ de la sociolinguistique
était la stabilité de la société (mauricienne) et son entité fermée
puisqu’on imaginait alors que chaque société était constituée
d’hommes et de femmes, aux identités nettes. La complicité entre les
constructions scientifiques et les frontières géographiques, histo-
riques, etc. achevait cette représentation que la dénomination
« communauté linguistique » traduisait bien. La créolisation n’était
pas un processus mais avait abouti à un produit, comme si le temps
et les dynamiques s’étaient arrêtés pour le plus grand bien de la
science. C’est donc dans ce contexte-là que j’amorçais mes pre-
mières études : c’était la période où la science devait expliquer, de
manière indiscutable, ‘la’ ‘réalité’ sociale. Et croire à l’existence des
faits réels !
L’illustration de la portée que prend ce que l’on appelle (encore)
la réalité sociale objective dans la recherche se trouve dans la repré-
10 sentation que j’avais de moi-même et dans la conception que je me
suis faite de la société mauricienne. Je me suis identifié à ma carte
d’identité et à mon passeport qui m’attribuent une nationalité, à la-
quelle on associe une culture. Or, je me rends maintenant compte
que cette nationalité n’a de sens que pour la police des frontières. De
la même façon, les catégorisations ethniques n’ont de sens que pour
les politiques et leurs motivations clientélistes. C’est pour cette rai-
son que j’ai confondu cette communauté humaine que j’observe et
2qui était constitutive de mon objet d’étude avec les frontières socio-
politiques établies par les Nations Unies ou avec les cartes tracées
par les géographes. Prétendre que Maurice est une société ayant ses
spécificités, c’est d’une part refuser d’attribuer aux individus une
existence en dehors du formatage d’une conceptualisation opérée par
certains courants de la sociologie/l’anthropologie et, d’autre part,
cela rappelle l’abstraction qu’est la langue et la négation des pra-
tiques langagières. Comme les langues sont le fruit d’un découpage
arbitraire du continuum des pratiques langagières, Maurice, dans une
étude de cas, devient une communauté à la suite d’une coupure arbi-
traire qui nie ce que les peuples ont en commun pour mettre en évi-
dence les différences. Maurice, le résultat d’un choix artéfactuel, a
été réifiée, chosifiée. Cette démarche s’inscrit, bien évidemment,
dans tout un paradigme épistémologique. Pour illustrer davantage
l’argumentation que je développe, je peux dire que mon identité
émerge à l’occasion de chacune des interactions sociales dans les-
quelles je suis engagé ; j’y mobilise, dans un contexte interactif, un
imaginaire culturel, une vision du monde et une expérience de la vie
que l’on ne peut enfermer dans la barrière corallienne qui entoure
Maurice.
Le début de ma pratique scientifique a également coïncidé avec
une période où une tendance minoritaire, mais non moins puissante,
de la communauté mauricienne tentait de se construire une identité
nationale, supra-ethnique. C’est par ce biais que j’ai fait mon incur-
sion dans le phénomène de la créolisation, réduit au créole, posé
comme un produit. Le créole m’a donc donné une vision tronquée de
la créolisation : j’ai sacrifié la compréhension d’un processus dyna-
2 Cette dénomination est entre guillemets car de nombreux chercheurs considèrent
qu’elle est incompatible avec une posture constructiviste. Toutefois, comme
j’évoque les travaux conduits antérieurement, je l’emploierai, désormais, sans guil-
lemets.
11

mique pour me limiter à un de ses résultats qui, lui-même, est le fruit
d’un artéfact. Les outils conceptuels de l’époque, issus de la socio-
linguistique, étaient tous teintés de cette vision du social et ont
d’ailleurs participé à la renforcer.
Cette interprétation du social a bien évidemment orienté mes ac-
tivités professionnelles. Mes recherches en tant que linguiste et mes
interventions comme didacticien sont indissociables de mes sources
conceptuelles. J’ai opéré à partir d’une vision qui s’inspire d’une
science qui considère qu’un ordre social préexisterait à l’observation
du chercheur. Le rôle de celui-ci consiste à rendre compte des traits
saillants de cet ordre à partir des différents objets de recherche qu’il
se constitue. Parce que les outils théoriques déterminent l’inter-
prétation qu’on effectue du social, ma compréhension du phénomène
sociolinguistique a été plus ou moins la même : j’ai opéré avec les
notions canoniques de langues-frontières-systèmes-hiérarchie-
diglossie qui accommodaient, certaines d’entre elles tout au moins,
la variation, mais une variation en marge du système qu’est la
langue.
Cette étude est d’abord un questionnement de l’ensemble des in-
terprétations conduites sur le plurilinguisme mauricien. Ensuite, elle
interroge la manière dont j’ai conçu mes objets de recherche, élaboré
mes outils conceptuels et choisi mes approches méthodologiques
pour « faire du terrain », défini, grossièrement, comme un espace
(temps) socio-géographique et politique aux contours nets. Elle
trace, par ailleurs, des pistes pour les recherches que je compte dé-
sormais conduire. Si l’essentiel de mes réflexions concerne les
études de terrain, je me suis aussi penché sur certains courants ma-
jeurs des sciences du langage qui ont porté mes travaux pour non
seulement mettre en évidence leurs traits saillants mais aussi pour
souligner les déficits qu’ils présentent si, pour aller vite, on inscrit
son approche du plurilinguisme dans les perspectives nouvelles
qu’offrent les réflexions conduites notamment dans le sillage du
colloque sur le contact de langues qui a eu lieu à Rennes en 2003.
Ce volume dit ma prise de conscience des transformations ma-
jeures dans l’observation-interprétation du comportement langagier
et des représentations sociolinguistiques du locuteur. J’assume
l’hypothèse que la sociolinguistique doit prendre ses distances avec
la co-variance pour concevoir les pratiques langagières comme un
12 3élément de la socialité . Parce que la sociolinguistique ne dispose
pas de tous les outils nécessaires à la conceptualisation du social, il y
a lieu de tout mettre en œuvre pour favoriser l’interdisciplinarité, en
dépit des difficultés, parfois incontournables, que présente cette dé-
marche. Une première étape vers une approche interdisciplinaire
consisterait à réaliser des ouvertures vers d’autres disciplines. Toute-
fois, les réflexions engagées dans cette étude m’amènent à penser
que les chercheurs en sciences du langage doivent se méfier de cer-
taines catégorisations opérées dans d’autres disciplines et auxquelles
ils ont recours. On peut prendre l’exemple des définitions de la
mondialisation, fournies par les économistes et les spécialistes des
sciences politiques. Si la mondialisation renvoie aux contacts cultu-
rels des humains, c’est-à-dire si le chercheur en sciences du langage
veut observer le matériau culturel et humain quand il évoque la
mondialisation, il faut alors inscrire ce phénomène dans son contexte
historique qui remonte à l’ère du temps.
La prudence adoptée vis-à-vis des notions fournies par d’autres
disciplines doit aussi être étendue à celles qui émanent des sciences
du langage. Par exemple, en me fondant sur la théorisation offerte
par les sciences du langage, j’ai eu l’habitude de limiter la créolisa-
4tion à un produit, la langue ou la société créole. Mon hypothèse est
que la créolisation est, sur le plan processuel, une forme condensée
de mondialisation qui se situe sur une intersection entre l’axe syn-
chronique et diachronique. Il s’agit toutefois d’une mondialisation
qui ne peut pas être appréhendée à partir du seul découpage d’un
phénomène complexe réalisé par les économistes et les politologues
qui, eux, ont établi des rapports incestueux entre les événements
économiques et politiques et les sciences sociales. Dans ma dé-
marche, il est question des dynamiques culturelles dans un contexte
où les repères associés à des comportements stabilisés sont brouillés
et où émergent des normes contextuelles nouvelles dans les interac-
tions humaines. Ce sont ces dynamiques qui m’intéressent. J’ai donc
évité d’utiliser le terme de mondialisation à partir de la définition
que lui donnent les économistes et les politologues, comme le font
parfois les spécialistes des sciences du langage.
3 Castelloti V. & Robillard D. de, 2001, « Langues et insertion sociale : matériaux
pour une réflexion sociolinguistique », Langage et société, n° 98, p. 43-75.
4 Je m’inspire ici non seulement des réflexions de Hannerz, ainsi qu’on le verra à la
fin du chapitre 1, mais aussi des nombreuses réflexions de D. de Robillard.
13

Mon approche de la créolisation s’inspire désormais de l’effort de
certains anthropologues et, surtout des réflexions de certains socio-
linguistes francophones qui tentent de conceptualiser les dynamiques
des cultures associées à ce phénomène. S’agissant des travaux des
anthropologues (j’aurai l’occasion de développer, de manière détail-
lée, mes sources en sciences du langage), je me suis situé dans la
mouvance des recherches conduites sur la créolisation par des cher-
cheurs comme Drummond et surtout Hannerz. Les pistes proposées
par ces auteurs-là qui ont conforté mes choix sociolinguistiques
m’ont permis de me débarrasser de la notion de contacts de langues,
telle qu’elle était définie dans les années 1970. A cet égard, je suis
d’avis, comme le soutiennent quelques chercheurs, que les ‘métis-
sages’, les mélanges (improprement désignés), les communications
hybrides peuvent contribuer à un nécessaire renouvellement du
champ des sciences du langage dans lequel je m’inscris.
Les questionnements amorcés dans cette étude ne signifient pas
que tout est désormais clair et définitif. Ce volume, c’est aussi
l’amorce d’une réflexion inaboutie, les indices d’un chantier dont
l’échafaudage est encore à consolider. Simplement, l’idée majeure
que je développe est la nécessité, pour la recherche, d’interroger la
manière dont on construit des connaissances, fournit des informa-
tions au corps social et, surtout, lègue, aux autres chercheurs, des
pistes de travail inévitablement fondées sur une posture épistémolo-
gique.
14 CHAPITRE 1

La conceptualisation du social
en sociolinguistique : l’évolution d’une discipline
1.0. INTRODUCTION
J’ai évoqué, dans l’introduction générale, cette remarque de Da-
niel Baggioni au sujet de la répartition des pouvoirs entre la bour-
geoisie francophone et les Indo-Mauriciens. L’explication fournie
procède d’une observation de ce qu’on peut appeler l’extra-
linguistique mais qui relève, en réalité, d’une catégorisation sociale,
posée comme une ‘réalité objective’, transparente. Il me paraît né-
cessaire de déconstruire les significations attribuées à la dimension
sociale des locuteurs, ou des groupes de locuteurs, c’est-à-dire des
locuteurs dont la parole se fond dans une entité collective. Il faudrait,
en effet, interroger les interprétations fournies au sujet du social afin
de savoir quelle sociolinguistique on exerce, à quelle fin elle est
mise en œuvre pour ensuite se demander quelle sociolinguistique
pratiquer et pourquoi. Si ce questionnement mérite d’être approfondi
par tout sociolinguiste, il prend une importance considérable dans
une société dite pluri-ethnique, caractérisée par le phénomène de la
créolisation et, où les outils de conceptualisation traditionnels peu-
vent se révéler inadéquats.
Cette interrogation m’amène à interroger certains aspects du
socle théorique de la sociolinguistique. En effet, on peut poser, après
P. Blanchet (2000 : 72), que la spécificité de la sociolinguistique par
rapport à la linguistique réside dans sa conceptualisation de
l’extralinguistique puisque la compréhension de la variation socio-
linguistique ne peut faire l’économie, entre autres, de l’identité des
acteurs d’une interaction langagière. Faisons l’hypothèse, tout à fait
acceptable, que ‘socio’ dans le terme de sociolinguistique établit une
continuité théorique non seulement entre le social (ce qui est sans
doute une réduction de socio) et le langage (J. Boutet et M. Heller :
2007) mais aussi entre la sociologie/l’anthropologie/la psycholo-
gie/l’histoire, etc. et la ‘linguistique’. Admettons, dans la foulée, que
toute explication de la variation sociolinguistique implique « une
théorie du sujet », du sujet parlant (J.-M. Eloy : 2003 : 173). Se pose
alors une question immédiate : existe-t-il une théorisation de
l’extralinguistique ? A défaut d’une réponse nette, car on peut faire
l’hypothèse qu’une telle interrogation implique une large part de
spéculation théorique, on peut aborder autrement le problème :
comment la sociolinguistique a-t-elle procédé, jusqu’ici, pour appro-
cher la dimension sociale du phénomène linguistique ? Et pour pour-
suivre cette réflexion, on peut se poser une autre question : comment
la sociolinguistique a-t-elle procédé pour approcher le social dans un
contexte marqué par le phénomène de la créolisation ?
Pour tenter de répondre à ces interrogations, j’ai conduit une ana-
lyse limitée à deux grands courants de la sociolinguistique, la socio-
linguistique variationniste de Labov et la sociolinguistique
interactionnelle de Gumperz. J’ai toutefois commencé mes ré-
flexions en passant en revue certains aspects des travaux de
Bernstein et de Bourdieu. Comme on le verra, leur démarche me
paraît intéressante en raison de l’influence qu’ils ont exercée, en tant
5que sociologues , sur la sociolinguistique. Pour partie, ce sont leurs
travaux qui m’ont amené à questionner la nature des rapprochements
établis avec d’autres disciplines car ils théorisent les liens entre
d’une part certaines catégorisations sociales et/ou biologiques (la
classe sociale, l’ethnie, le sexe et l’âge) empruntées à la sociologie
et/ou à l’anthropologie et, d’autre part, le comportement langagier ou
le discours épilinguistique. Par ailleurs, à mon sens, les travaux de
Bernstein symbolisent toute la place qu’occupe dans des travaux
proches de la sociolinguistique cette démarche pavlovienne où le
chercheur explique des ‘comportements observés’à partir d’une in-
terprétation d’un contexte non seulement jamais décrit (D. de Robil-
5 Bernstein est toujours associé à la sociologie puisqu’il a commencé ses études
universitaires par un diplôme en sociologie. Il a, par ailleurs, été professeur émérite,
chaire Karl Mannheim de sociologie de l’éducation à l’Institute of Education de
l’université de Londres. Il est toutefois détenteur d’un PhD en linguistique.
16

6lard : à paraître ) mais surtout limité à quelques traits choisis plus ou
moins au hasard.
La réflexion menée dans ce chapitre présente un autre intérêt.
Alors que le sociolinguiste pense qu’il opère à l’intérieur des fron-
tières de sa discipline, il emprunte des concepts et des modalités de
construction de données à la sociologie, à l’histoire, à l’anthro-
pologie, et surtout à divers courants de ces disciplines. On peut alors
affirmer que si faire du socio- consiste à pratiquer une sociolinguis-
tique dont un des traits est son recouvrement partiel de disciplines
« connexes » ou « voisines », (Blanchet : 2003 : 292-293), il devient
nécessaire de problématiser ces ouvertures vers d’autres disciplines
pour mieux comprendre ce qu’on fait, ce qu’on veut faire et la raison
pour laquelle on veut le faire.
Le questionnement que j’entreprends ici n’est pas nouveau. L.-J.
Calvet (1993) signale les problèmes qui surgissent de la mise en
rapport d’éléments relevant de deux cadres théoriques différents : on
peut déduire de la réflexion du sociolinguiste français que personne
ne peut garantir la fiabilité d’une approche visant à rapprocher des
démarches issues de deux opérations de conceptualisation spéci-
fiques. De manière plus générale, de nombreux linguistes ont abordé
la question des liens complexes entre les sciences du langage et des
disciplines telles que la sociologie, l’anthropologie/l’ethnologie
voire même la psychologie : Blanchet : ibidem (sur la manière dont
sont perçus, aux Etats-Unis les travaux de Hymes et de Gumperz) ;
7Calvet : 2003 ; Carter et Sealey : 2000 ; Eloy : 2003 ; Fairclough :
2000 ; Gumperz et Gumperz-Cook : 2008.
6 A paraître : in G. Forlot/M. Petrovic, éds., Actes des Journées d’Etudes de juin
2010 sur la réflexivité, Amiens, : « La magie des signes : Elémentaire mon cher
Watson ! Réflexiviré, « pratiques réelles », « corpus », « interactions » et autres
« données », pagination discontinue.
7 « Par exemple, le chercheur est amené à chercher du côté de la sémiotique, de
l'anthropologie, de la psychologie, de la microsociologie, de l'histoire, etc., les res-
sorts explicatifs de ce qu'il constate au plan linguistique. » : J.-M. Eloy : 2003 : 173.
17

1.1. TROIS APPROCHES DE L’EXTRALINGUISTIQUE
1.1.1. Le binôme Bernstein-Bourdieu
Je vais tenter de déconstruire l’approche de l’extralinguistique
dans les sciences du langage en partant des travaux de Bernstein et
de Bourdieu. Pour justifier l’importance accordée à ces deux auteurs,
j’ai signalé mon intérêt pour la problématique du langage à l’école.
Je peux aussi exprimer un autre point de vue emprunté à Calvet
(1993) et Gumperz & Gumperz-Cook (2008 : 538) qui affirment que
c’est Bernstein qui jette les bases pour des rapprochements entre
langues et sociétés quand il aborde la question de l’inégalité des
chances devant l’enseignement dans sa dimension linguistique.
Bourdieu opère dans un contexte scientifique marqué notamment par
l’émergence et le rôle central que prend l’ethnographie de la com-
munication dans les sciences du langage. Il est sensible à l’évolution
théorique de la sociolinguistique mais critique la myopie des cou-
rants de la sociolinguistique qui ignorent les déterminismes sociaux
car, dit-il, on ne doit pas oublier que les rapports de communication
que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pou-
voir symbolique où s'actualisent les rapports de force entre les locu-
teurs ou leurs groupes respectifs (voir, à cet effet, J. Lindenfeld :
1984 : 132). Quelle différence existe-t-il entre la pensée respective
des deux auteurs ? Si Bernstein est influencé, ainsi que je vais le
montrer ci-dessous, par l’anthropologie de Whorf et par la sociologie
de Durkheim-Marx, qu’en est-il de Bourdieu ? Je vais me risquer à
quelques éléments de réponse.
Bernstein opère à partir d’une démarche scientifique où les outils
de conceptualisation sont largement déterminés par les représenta-
tions dominantes des décideurs politiques, certes animés d’une vo-
lonté de faire avancer la justice sociale. Contrairement à ce que j’ai
affirmé dans R. Tirvassen (2005a) et suivant les repères historiques
fournis dans R. Tirv2009), il est possible de se demander si
Bernstein n’est pas surtout interpellé d’une part par le type de socio-
logie pratiqué en Grande-Bretagne à l’époque et, d’autre part, par les
préoccupations des décideurs du système éducatif britannique, sou-
cieux du lien qu’ils perçoivent entre échec scolaire et appartenance
socio-économique. C’est, à mon avis, ce qui pousse Bernstein à
chercher du côté du langage ce qu’il considère alors comme la cause
18 majeure des difficultés auxquelles les enfants issus des familles dites
défavorisées sont confrontés.
Si l’on commence par un repère scientifique limité, on peut évo-
quer l’article de M. Pacione (1997) qui montre que, dans les années
1960, quand les Etats-Unis allaient découvrir le phénomène de la
pauvreté, on avait déjà établi, en Grande- Bretagne, un lien entre
réussite scolaire et appartenance sociale à la suite de travaux con-
duits par des géographes dans les années 1940. Pacione affirme
qu’on avait montré que la réussite scolaire, pour un enfant de milieu
modeste, signifiait une coupure drastique de son espace socio-
géographique alors que pour un enfant venant d’une famille aisée, la
réussite marquait un prolongement de l’espace familial ainsi que
celui de sa communauté. Il signale, à cet égard, que les auteurs de la
Commission Plowden avaient déjà identifié l’existence d’un cycle
infernal de la pauvreté (vicious circle of deprivation : Pacione :
1997 : 171). Il ajoute également l’effet du changement de lieu (place
effect) sur la réussite scolaire, perçu dès les années 1940 (il cite
Glass : 1948 : ibidem).
Les travaux des scientifiques font écho aux préoccupations des
décideurs. Dès les années 1930, ceux-ci ont été sensibles aux diffi-
cultés linguistiques des enfants issus des familles dites défavorisées.
8Je renvoie à l’extrait du rapport cité dans R. Tirvassen (2009 : 20)
pour l’intérêt qu’il présente. On peut d’ailleurs signaler que la ques-
tion est reprise trois décennies plus tard dans un rapport intitulé Le
rapport Plowden, soumis au gouvernement britannique en 1967 et
8 « The Hadow Report on the Primary School acknowledged the good fortune of
children who enter school ‘with the foundations of education... well laid’ and who,
as they grow older, acquire ‘almost as much general knowledge in the home as... in
the school, and... almost as much information about the world and its way during
leisure hours... as from the formal lessons in the classroom’. The report contrasted
the plight of the child from the poor home ; ‘his vocabulary is limited, his general
knowledge is narrow ; he has little opportunity for reading and his power of express-
ing itself... is inadequate. » in R. Tirvassen : 2009 : 21. (= Le Rapport Hadow sur
l’enseignement primaire reconnaissait la chance des enfants qui entrent à l’école
avec les bases nécessaires pour l’éducation et qui, au fur et à mesure qu’ils grandis-
sent, obtiennent presque autant de connaissances générales à la maison qu’à l’école
et presque autant d’informations sur le monde durant leurs loisirs que dans les
enseignements formels qu’ils reçoivent à l’école. Le rapport souligna le sort diffé-
rent des enfants issus de familles pauvres. Leur vocabulaire est limité, leur connais-
sance générale est étroite et ils ont peu de possibilités de lecture. Leur capacité
d’expression est inadéquate.).
19

qui, selon les spécialistes, constitue une référence dans l’évolution
de l’instruction publique au Royaume Uni.
Il y a une grande proximité entre la pensée des décideurs et celle
des scientifiques : on opère de grandes catégorisations socio-
économiques, spatiales, etc. et on les met en relation avec la perfor-
mance scolaire. La sociologie de l’éducation de Bernstein va prendre
à son compte la démarche des décideurs ainsi que le savoir social
partagé sur les rapports entre l’origine sociale des enfants et
l’inégalité des chances pour construire une théorie de l’échec sco-
laire. C’est en tout cas le point de vue de D. Lawton qui trouve que
la sociologie de l’éducation est interpellée par « la pauvreté des con-
naissances dans le domaine des relations entre la classe sociale et le
niveau d’études » (in Lawton : 1974 : 68). Des premiers travaux aux
9réflexions que Bernstein conduit dans les années 1970, il y a sans
doute une évolution, mais de manière générale, sa pensée sociolo-
gique est structurée autour de deux axes. Le premier est nourri par
les travaux de Durkheim qu’il associe à Marx. Les travaux de ces
deux auteurs constituent le point de départ de sa conceptualisation
des classes sociales (« the major starting points are Durkheim and
Marx » : 1971 : 60). L’autre pôle de sa conceptualisation du sujet
social provient de l’influence qu’ont exercée sur lui des anthropo-
logues culturalistes comme Whorf qui est à l’origine de ce que l’on a
appelé le "principe de la relativité linguistique", qui pose un déter-
minisme de la langue sur la pensée :
“Whorf, more than anyone, I think, opened up, at least for me, the ques-
tion of the deep structure of linguistically related communication.”
(Bernstein : 1972 : 60). (=Plus que tout autre, Whorf m’a ouvert les
yeux sur la manière dont la langue structure la communication).
Si l’acteur social de Bernstein est défini à partir de deux courants
déterministes que sont la sociologie de Durkheim et le relativisme
culturel de Whorf, Bourdieu l’appréhende, lui, à partir de la notion
d’habitus qui, comme on le verra, renvoie non seulement à son che-
minement intellectuel mais aussi aux contradictions qui entourent sa
9 “Looking back, however, I think I would have created less misunderstanding if I
had written about sociolinguistic codes rather than linguistic codes.” (Bernstein :
1972 : 102). (=Si je jette un regard critique sur ma terminologie, je pense que mes
propos auraient été mieux compris si j’avais parlé de code sociolinguistique que de
code linguistique.).
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pensée. C’est à partir de l’habitus, c'est-à-dire des dispositions à agir,
déterminées par les caractéristiques sociales de l’individu et définis-
sables en fonction de son origine et de sa trajectoire sociales, que
Bourdieu va concevoir l’agent, l’objet que construit le sociologue
pour conduire ses observations. C’est l’habitus qui structure habi-
tudes et pratiques culturelles dont les exemples (ouvrier/vin rouge
ordinaire (le goron ou le gamay)/ football/accordéon/regarder la té-
lévision dans ses moments de loisirs ; professeur/musique clas-
sique/théâtre/musée, etc.) peuvent bien alimenter une réflexion sur le
phénomène de catégorisation en sciences humaines. En tout cas,
l’auteur établit un rapprochement entre les habitus des individus et le
fonctionnement des institutions. Les Héritiers, qui témoigne d’un
renouvellement de la pensée sociologique, décrit la société au moyen
du concept de domination mais en intégrant également, dans la défi-
nition de l’espace social, l’inégale distribution des capitaux culturel,
social et symbolique. En montrant le caractère socialement détermi-
né de l’échec scolaire, P. Bourdieu et J.-C. Passeron instituent le
traitement différentiel des élèves dans un ordre social volontairement
inégalitaire. La question est alors de savoir si Bourdieu adopte une
posture théorique opposée à celle des sociologues déterministes.
Cette question a évidemment été au centre des réflexions cri-
tiques engagées sur les travaux de Bourdieu. Entre autres, les cri-
tiques se demandent si, contrairement aux tendances dominantes,
Bourdieu a réussi à se débarrasser du rôle contraignant que joue
l’appartenance à une classe sociale. Sur ce point, G. Ritzer est caté-
gorique : dans la pensée de Bourdieu, tous les conflits sociaux ont
pour origine la stratification sociale :
« It is oppositions in class structure that condition oppositions in taste
and in habitus » (p. 536) (= Ce sont les oppositions dans la structure de
classes qui conditionnent les differences en goûts et en habitus.).
Toutefois, à la différence de Marx, Bourdieu n’a pas une repré-
sentation unidimensionnelle de l’espace social puisque si chez Marx
ou en tout cas selon les interprétations dominantes de ses travaux,
seul le capital économique est au centre des enjeux sociaux, Bour-
dieu a une représentation pluridimensionnelle de l’espace social,
organisé autour d’une pluralité de capitaux : capital culturel, capital
politique, etc.
21 Reste alors l’autre question : Bourdieu renouvelle-t-il la pensée
sociologique sur la conceptualisation du social ? Il serait prétentieux
pour moi de vouloir répondre à cette question. Afin de me donner
quelques repères pour poursuivre ma réflexion, je me suis contenté
de quelques recherches documentaires, assez rapides je dois
l’avouer. Les auteurs consultés signalent qu’il est difficile de présen-
ter Bourdieu tant sa pensée est complexe et son rattachement aux
courants majeurs de la sociologie peu évident. C’est en tout cas ce
que révèle une interprétation de certains articles rédigés pour le
10compte de Encyclopædia Universalis . Selon la documentation
conduite, on peut tenter de situer cet auteur en prenant pour repère
l’affrontement entre les deux approches théoriques diamétralement
opposées qui ont marqué l’histoire de la sociologie que sont le « ho-
lisme » associé à Émile Durkheim (et parfois aussi à Karl Marx) et
« l'individualisme méthodologique » rattaché à Max Weber. On au-
rait toutefois tort de dire que cette notion permet de présenter Weber
de manière nette et précise. C’est en tout cas l’avis de G. Ritzer,
dans son livre intitulé Sociological Theory, sur la sociologie prati-
quée par Weber :
“At the individual level, Weber was deeply concerned with meaning
and the way it was formed. There is little doubt that Weber believed in,
and intended to undertake, a microsociology.” (Ritzer : 2012 : 124)
(=Sur le plan individuel, Weber était surtout préoccupé par la significa-
tion et la manière dont elle émergeait. Il y a peu de doute que Weber
voulait pratiquer une microsociologie.).
Toutefois, poursuit cet auteur, alors qu’il voulait centrer ses tra-
vaux sur l’individu, il a accordé une importance considérable aux
structures sociales et à leur influence sur le comportement social de
l’individu :
« Not that Weber lost sight of the action ; the actor simply moved from
being the focus of his concern to being largely a dependent variable de-
termined by a variety of large-scale forces. » (Ritzer : 2012 : 128)
(=Weber n’avait pas perdu de vue l’action sociale des individus : sim-
plement, l’acteur n’était plus son focus mais s’était transformé en une
variable déterminée par les structures sociales. »).
10 http://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-bourdieu/
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La question n’est donc pas de savoir si Bourdieu s’inscrivait plu-
tôt dans le courant webérien, mais s’il avait pu dépasser les contra-
dictions inhérentes à la posture de Weber. Sur cette question, le point
de vue de Ritzer est catégorique :
« Bourdieu sought to bridge structuralism and constructivism, and suc-
ceeded to some degree, but there is a bias in his work in the direction of
structuralism.” (p. 530). (=Bourdieu a essayé d’établir une passerelle
entre le structuralisme et le constructivisme. Il y est parvenu, jusqu’à un
certain point, mais ses travaux sont dominés par le structuralisme.).
Concluant ce point, et reprenant les débats autour de la pensée de
Bourdieu, Ritzer ne laisse aucun doute quant à son interprétation
personnelle de ces débats :
« (…) Bourdieu’s agent, dominated by habitus, seems far more me-
chanical than Gidden’s (or Habermas’) agent.” (p. 542) (= (…) l’agent
de Bourdieu, dominé par l’habitus, semble bien plus mécanique que ce-
lui de Giddens ou de Habermas.).
On peut donc conclure que Bourdieu a légué, aux sciences hu-
maines, des outils de travail qui, sans totalement rompre avec les
courants dominants de la sociologie, demeurent particulièrement fins
mais qui, en fin de compte, trouvent leur source théorique dans le
structuralisme.
Ce n’est pas le cas des travaux de Bernstein dont le trait mar-
quant est le caractère radical de sa théorisation. Parce que Bernstein
s’inspire du relativisme culturel de Whorf, il esquisse un rapproche-
ment entre la performance en matière d’éducation et ce facteur ex-
plicatif précis qu’il appelle le mode d’expression cognitive, lui-
même déterminé par l’appartenance sociale des enfants, c’est-à-dire
leur mode de socialisation. Il y a, dans la manière dont Bernstein
formule le lien entre l’appartenance sociale et le langage (qui struc-
ture l’expérience quotidienne de l’individu et explique l’échec et la
réussite scolaires), tout le cadre théorique inspiré des travaux de
Durkheim et du relativisme culturel de Whorf :
« On peut se demander, pour poser le problème de façon plus théorique,
comment une structure sociale donnée devient partie intégrante de
l’expérience de l’individu, par quel processus se réalise cette transfor-
mation, et quelles en sont les conséquences en matière d’éducation. »
(Bernstein : 1975 : 24).
23 Calvet (1993 : 16) affirme que Bernstein ne disposait pas d’une
théorie linguistique descriptive sur laquelle il pouvait fonder les
deux codes. On peut dire que Bernstein n’en avait pas besoin. C’est
dans ses tentatives d’établir un rapport entre le mode d’expression et
le niveau cognitif des élèves que se situe l’explication linguistique
(évidemment déterministe) de l’échec scolaire. C’est pourquoi il
effectue des amalgames douteux lorsqu’il aborde les pratiques lan-
gagières des enfants des classes ouvrières à partir de la notion de
« déficits linguistiques » et cognitifs. D’ailleurs, Bernstein est connu
comme le théoricien de la thèse des déficits linguistiques (et cogni-
tifs) des enfants issus de la classe ouvrière. C’est sans doute ce qui
explique le caractère sévère de la dénonciation de ses travaux par W.
Labov (1978). Le linguiste américain conteste l’idée qu’il existe une
hiérarchie des pratiques langagières. La variation linguistique est un
phénomène caractéristique de toutes les langues. Les variétés non
admises à l’école (je reprends le discours de Labov) et dans les insti-
tutions officielles ne sont pas plus pauvres que les autres : le pro-
blème se situe alors non pas au plan du mode de socialisation des
enfants mais au niveau de la manière dont l’école gère la variation
linguistique en imposant des normes langagières empruntées aux
classes dominantes. Pour être complet sur la question, signalons que
Bernstein a, par la suite, modifié sa posture et a proposé de parler de
« problème sociolinguistique » plutôt que de déficit linguistique et
cognitif. On peut néanmoins penser que sa théorisation du langage
dans sa dimension sociale ne change pas vraiment.
Dans les travaux de Bourdieu, la conception du langage doit être
mise en rapport avec le terme de « capital culturel » qui situe le type
de théorisation qu’il opère. Dans La Reproduction (Bourdieu et Pas-
seron : 1970), le rapport entre l’inégale distribution des ressources
langagières et culturelles et les attentes de l’école est étudié à partir
de la notion de capital culturel. Dans la démarche de ces deux au-
teurs, l’école joue un rôle capital dans la reproduction sociale à partir
des valeurs qu’elle promeut et qui favorisent les enfants des groupes
dominants, détenteurs de ce capital culturel assurant leur réussite.
En raison de son penchant pour le structuralisme, le sociologue
français pratique une sociologie (ce qui rappelle étrangement la ma-
crosociolinguistique que je critique plus loin : voir chapitre 4) où les
institutions, responsables de la régulation sociale, déterminent le sort
des acteurs sociaux. Or, derrière toute inégalité sociale comme der-
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