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Crime ou folie : un cas de tueur en série au XIXème siècle

De
198 pages
Le crime "fou" prouve-t-il la folie du criminel ? L'affaire Vacher (1897-1899), premier cas de tueur en série français avéré, illustre ce constat toujours d'actualité. Les trois discours explicatifs (du criminel, médical et juridique) sont questionnés dans leur préoccupation commune : Vacher est-il un monstre ou un insensé irresponsable de ses actes ?
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Introduction

« Ils ne savaient pas que le mal Qu’a fait l’homme ne peut plus se défaire » LAUTREAMONT 1 « Le voleur devenu fou, la justice est satisfaite Ou presque, et il arrive qu’on le relâche » Henri MICHAUX 2

La recherche en criminologie est en quête de sens. Elle appréhende traditionnellement son objet, le crime, avec l’ambition de « le faire parler » et d’aboutir ainsi à cerner les causes explicatives du passage à l’acte criminel. De nos jours encore, les sciences se mettent au service de la criminologie pour décrypter le crime et découvrir ce « quelque chose » dans l’homme qui permettrait de le comprendre. Ainsi, la découverte de l’inconscient et le développement des sciences psychologiques ouvrent les portes d’une autre croyance. Celle qui considère le crime comme l’illustration ou la conséquence inévitable
1. LAUTREAMONT, Les chants de Maldoror, chant quatrième, Œuvres complètes, Ed. José CORTI, 1953, 431 p., p. 250 et s. 2. H. MICHAUX, Ailleurs en grande Garabagne, au pays de la magie, ici Podéma, Ed. Gallimard, coll. Poésie, 1967, 248 p., p. 46 et p. 47.

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Crime ou folie : l’affaire Joseph Vacher

d’un « déjà-là criminel 3 ». Cependant, cette intuition criminologique est mise à mal lorsqu’elle se trouve confrontée à un crime qui reste inexplicable, à la fois parce qu’il frappe la sensibilité de l’opinion publique par son mode « inimaginable » de perpétration et, parce que le savoir scientifique du moment ne peut y apporter de réponses explicatives. En face d’un tel acte que l’on qualifie vulgairement de « fou », la criminologie semble opter entre deux choix : ou bien, elle considère l’acte comme le fait d’un insensé. Les efforts des experts se concentrent alors pour trouver ce « quelque chose d’insensé » chez le criminel qui donnerait finalement un sens à l’acte. Ou bien, lorsque cette recherche est vaine, le crime est entendu comme le fait d’un être « presqu’humain », d’un monstre. Ce faisant, elle élabore une catégorie de criminels à part : celle du monstre criminel. Cette alternative montre combien la volonté de la criminologie de répondre à son intuition première conduit le savoir dans une impasse théorique. C’est cette impasse que cet ouvrage souhaite mettre en lumière et tenter de dépasser, en s’appuyant pour la démonstration sur l’une des plus grandes affaires criminelles de la fin du 19ème siècle en France : l’affaire Joseph Vacher. C’est bien à cette conclusion qu’aboutissent les magistrats ainsi que les médecins experts chargés d’examiner Vacher : s’il n’est pas fou, il ne peut être qu’un monstre aux yeux de la société. Ce travail démontre comment cette conclusion déduite « faute de mieux » n’a finalement qu’un seul but : celui de sauvegarder une image rassurante de la nature humaine qui soit dénuée de sauvagerie ou d’animalité. Interroger cette pétition de principe conduit cependant à faire émerger le questionnement suivant : le crime est-il nécessairement un hiéroglyphe à décrypter afin d’y trouver un sens explicatif ? Peut-on encore trouver du sens en présence d’un acte criminel jugé « fou » de par son mode de perpétration alors que, dans le même temps, on ne peut déceler aucune anormalité chez son auteur qui pourrait l’expliquer ? Aborder de cette façon la question du sens du crime autorise à formuler une problématique de la manière suivante : le crime figure-til le psychisme de son auteur ? Autrement dit : le crime (aussi atroce qu’il soit) prouve-t-il la folie ? Cette interrogation vient bien affronter l’aphorisme admis en criminologie suivant lequel « le crime est langage ». Cette proposition lapidaire sous-tend l’idée que tout acte
3. J.M. LABADIE, Le landau lâché, Nouvelle revue de psychanalyse, 1979, n 19, pp. 245-257.

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Introduction

de transgression « montre quelque chose » et même « figure » le fonctionnement psychique de celui qui transgresse l’interdit du meurtre 1. La préoccupation consiste ici à démontrer que cette maxime « fait » vérité scientifique comme celle qui en son temps faisait du corps du criminel le palimpseste du crime. Ce « corps du crime » était alors considéré comme porteur de « signes » à déceler et à décoder dans le but prophylactique ou répressif de traiter la criminalité 2. Cette réflexion permet d’adhérer à la thèse de Jean-Michel Labadie 3, Professeur de psychologie clinique à l’Université de Paris XIII, selon laquelle les « évidences d’une époque » font sens en criminologie à la façon d’un savoir en négatif :
« Le crime se présente ainsi, à un certain niveau de pensée, comme le reflet inversé et fidèle de ce qui est alors considéré comme valeur 4 (…) il n’est pas de théorie de la criminalité qui ne fût, un temps durant, reflet des conceptions de l’homme, de l’homme en son ailleurs, de l’homme entre corps et esprit, de l’homme ayant inconscient 5. »

Il est loisible de soutenir que cet aphorisme contemporain semble bien être né avec une prise de pouvoir « naturelle » de la psychologie puis de la psychanalyse dans le domaine des sciences criminelles 6. La certitude scientifique du 19ème siècle selon laquelle le corps du criminel et le crime sont indissociables laisse ainsi la place à une nouvelle conviction : le crime est une partie visible, une sorte d’iceberg de l’intériorité psychique de son auteur qu’il est possible de décrypter au

1. Il est important de souligner qu’en criminologie les termes de crime et de délit sont indifféremment employés. La notion de crime à laquelle il est fait ici référence est comprise au sens criminologique. V. J. PINATEL, Le phénomène criminel, M.A éditions, coll. Le monde de…, Paris, 1987, 254 p., p. 38 et s : « En criminologie, les termes de crime et délit sont indifféremment employés. Le crime est défini comme une agression contre les valeurs du groupe qui déclenche parmi ses membres une réaction émotionnelle de désapprobation, d’où procède la peine ». 2. V. J.M. LABADIE, Le mal, nouvelle revue de psychanalyse XXXVIII, automne 1988 ; L’archaïque, nouvelle revue de psychanalyse XXVI, automne 1982. V. aussi C. LOMBROSO, L’homme criminel, Ed. Félix Alcan, Paris, 1895, 583 p. et du même auteur, L’anthropologie criminelle et ses récents progrès, Ed., Alcan, Paris, 1896, 185 p. 3. J.M. LABADIE, Les mots du crime, une approche épistémologique des savoirs sur le crime, Ed. De Boeck Université, 1995, 249 p. 4. Ibid., p.233. 5. Ibid., p. 233 et p. 234. 6. Lesquelles sont constituées par « l’ensemble des champs disciplinaires concernés par le phénomène criminel. Et qui ont pour objet, la prévention, la répression et/ou le traitement de la criminalité ». R. CARIO, Introduction aux sciences criminelles, Ed. L’harmattan, 5ème édition, 2005, 278 p.

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Crime ou folie : l’affaire Joseph Vacher

moyen des sciences psychologiques. Pour s’en convaincre et à titre d’illustration, il suffit de se reporter à la préface de l’ouvrage de F. Alexander et H. Staub Le criminel et ses juges 7 :
« Un médecin et un juriste essayent d’utiliser dans ce livre le savoir psychanalytique au profit de la compréhension de l’homme criminel. Ils partent de cette conviction que le criminel forme, au même titre que le névrosé et l’homme sain, l’objet légitime des examens psychanalytiques. Les auteurs espèrent avoir donné avec leur essai au moins l’initiative, pour le développement d’une criminologie psychanalytique qui (…) doit utiliser la théorie de Freud au profit d’un nouveau domaine de notre culture ».

Il est donc légitime de penser qu’après avoir recherché le crime sur le corps, la découverte de l’inconscient autorisait à son tour le chercheur à pressentir l’existence d’une résonance psychique de l’acte criminel chez son auteur. Et cela, a fortiori, en présence d’un acte considéré comme « fou » puisque inexplicable et se perdant dans une sorte d’« insensé définitif ». Face à un tel acte, la pensée criminologique fait jouer un nouvel aphorisme qui complète le premier (selon lequel le crime est un langage) et qui peut être libellé de la façon suivante : « débusquer l’insensé chez le criminel donne du sens au crime ». Mais comment procéder lorsque l’étendue des connaissances scientifiques ne permet pas de « débusquer » de la folie chez l’auteur d’un crime qui en porte les oripeaux de par son mode de perpétration ? C’est en examinant l’affaire Vacher, que les limites de cet aphorisme seront abordées. Joseph Vacher est considéré comme le premier tueur en série français. Il a sévi pendant plusieurs années dans toute la France avant d’être arrêté. Jugé et condamné à la peine de mort en 1898, il a été déclaré pénalement responsable de ses actes. La psychiatrie n’avait pas pu conclure à l’existence d’un trouble psychiatrique caractérisé l’exonérant de sa responsabilité. A cette époque, la criminologie est dominée en Europe par deux principaux courants théoriques que l’on oppose traditionnellement 8. D’une part, l’école dite Lyonnaise, dirigée par sa figure de proue, le docteur Alexandre Lacassagne. D’autre part, l’École positiviste italienne, dominée par le célèbre Cesare Lombroso dont la doctrine tend à expliquer le phénomène criminel par des facteurs d’ordre biologique, pré-disposant au crime. Cesare Lombroso doit sa réputation à la
7. F. ALEXANDER, H. STAUB, Le criminel et ses juges, N.R.F, Ed. Gallimard, coll. Psychologie, 1938, 262 p. 8. R. BADINTER, La prison républicaine (1871-1914), Ed. Fayard, 1992, 429 p. V. L. MUCCHIELLI, Histoire de la criminologie française, coll. histoire des sciences humaines, Ed. L’harmattan, 1994, 535 p.

Introduction

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publication en 1876 d’un ouvrage fondamental, Il uomo delinquente 9 qui marquera à l’avenir de son sceau l’ensemble de la recherche scientifique sur le crime. Cet « homme criminel » est un véritable coup de tonnerre dans le ciel de la criminologie naissante. En effet, jusqu’alors les principes du droit pénal étaient basés sur la notion de libre arbitre et par répercussion sur celle de responsabilité. Ces principes classiques, avaient certes déjà connu des atténuations avec l’élaboration de la phrénologie de Gall, mais aussi avec les ouvrages de Voisin (en 1837, ayant pour sujet l’organisation cérébrale défectueuse), de Lucas (en 1847, sur l’hérédité du crime), de Morel (en 1857 sur la dégénérescence) ou bien encore de Maudsley (sur la folie en 1873). Lombroso réalise en quelque sorte une synthèse de ces théories. Alors que le droit pénal s’intéressait par tradition au crime, les préoccupations s’orientent désormais vers une appréhension scientifique du criminel. De l’étude du crime et de la pénalité ; on passait à celle de l’anthropologie criminelle dans laquelle l’hérédité remplace le libre arbitre, et pour laquelle la responsabilité s’efface devant l’atavisme. Ce qui conduisait à concevoir la peine comme une réponse institutionnelle commandée principalement par la défense de la société. On devine déjà ici les prémices de la doctrine de la « défense sociale » qui sera plus tard amplement développée par Marc Ancel 10. En effet, dans cette théorie, la peine encourue doit être en rapport avec l’« état dangereux 11 » de l’agent pénal et non pas commandée par la gravité de l’acte répréhensible commis. Il s’agit donc pour le droit pénal de protéger avant tout la société contre les individus estimés dangereux pour elle 12. Dans ce but, le mouvement de la défense sociale a choisi la voie de la prévention, de la protection et du reclassement social en se fondant sur la promotion de l’être humain. Cette idée n’est certes pas nouvelle. Elle avait déjà été émise par un italien du nom de Garofalo. Pour celui-ci, l’observateur doit avant toute chose s’entraîner à rechercher la « témébilitas » d’un individu. C’est à dire la « quantité objective de mal que l’on peut redouter de la part d’un criminel 13 ».

9. C. LOMBROSO, L’homme criminel, 2ème édition française, Paris, Ed. Alcan, 1895. 10. M. ANCEL, La défense sociale, P.U.F, coll. Que sais-je ? 2ème éd. 1989, 127 p. 11. Sur cette notion, V. Jean PINATEL, Le phénomène criminel, M.A éditions, coll. Le monde de…, Paris, 1987, 254 p. 12. M. ANCEL, op. cit., p. 123. 13. GAROFALO développe la notion d’état dangereux dans sa Criminologie . Pour cet auteur, cette notion englobe deux éléments, la « témébilité » d’une part, et

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Crime ou folie : l’affaire Joseph Vacher

La fin du 19ème siècle est donc une époque charnière, durant laquelle deux courants criminologiques s’affrontent. Les chercheurs en criminologie italiens et français sont en opposition. La concrétisation de cette opposition s’illustre dans l’absence des italiens au 3ème congrès d’anthropologie criminelle de 1892 à Bruxelles et réciproquement dans celle des français au 4ème congrès d’anthropologie criminelle de Genève en 1896. Les deux conceptions se différencient dans le fait que les italiens fondent leur approche sur l’idée de dégénérescence de l’individu, qui s’alimente dans la théorie Darwinienne de l’évolution des espèces, alors que l’école française donne, en apparence du moins, davantage de poids à des facteurs sociaux au crime. Finalement en 1880, une entente entre juristes et scientifiques en France concrétise le rejet de la théorie italienne et signe l’adhésion aux thèses de l’école lyonnaise. Avec cette conception sociologique de la criminalité, chacun s’accorde désormais à dire que les juristes trouvent des avantages explicatifs des comportements criminels dans le savoir psychiatrique de l’époque ainsi que dans celui de l’anthropologie criminelle, sans pour autant remettre en cause les « sacro-saints » principes juridiques sur lesquels est basé traditionnellement le droit pénal (comme celui de la responsabilité pénale). En outre cet accord tacite marque un partage entre le pouvoir judiciaire et la médecine autour du même objet qui les préoccupe, à savoir le crime. Il permet à la justice pénale de continuer à s’appuyer sur le modèle du libre arbitre et de la responsabilité tout en demeurant éclairée par les lumières des connaissances nouvelles en psychiatrie et en anthropologie criminelle. L’affaire Vacher commence le 31 août 1895, près de Bénonces (dans le département de l’Ain) par la découverte du corps atrocement mutilé (éventration, émasculation, viol) du jeune Victor Portalier âgé de 16 ans. Cette découverte marque en effet le début de l’une des plus grandes aventures judiciaires de cette seconde moitié du 19ème siècle14. Mais déjà, le sentiment général de l’opinion populaire court dans la campagne comme plus tard résonneront les conclusions des experts dans le prétoire : un tel crime ne peut être que le fait d’un monstre, d’un ogre ou d’un vampire. Il ne fait aucun doute dans tous les esprits
l’« adaptabilité » du coupable à la vie sociale d’autre part. V. J. PINATEL, op. cit., pp.102-103. 14. Ouvrages de J.P. DELOUX, Vacher l’assassin, Ed. Claire VIGNE, 1995, Réédition 2000, Ed. E-dite ; V. P. BOUCHARDON, Vacher l’éventreur, Ed. Albin Michel 1939 ; V. TAVERNIER et GARET, Le juge et l’assassin, Ed. Presses de la cité, 1976 ; E. FOURQUET, Vacher, Ed. Gallimard, 1931 ; PATRONI, Vacher le tueur de bergers, 1899 ; A. LACASSAGNE, Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, Ed. Storck, 1899.

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que l’acte criminel « traduit » la personnalité de son auteur. En effet, le crime de Bénonces frappe à un tel point l’opinion populaire par la sauvagerie de sa commission, que très vite naît une évidence : ce meurtre horrible ne peut être l’œuvre que d’une anormalité, voire d’une inhumanité. Les premières lettres envoyées au juge d’instruction pour l’aider dans sa quête du meurtrier en témoignent :
« Les gens disent qu’il se cache là, un homme jeune, étranger, couchant dans les granges et ne sortant que la nuit. On l’a vu à plusieurs fois rôdant à toutes heures de la nuit. Il ne parle pas, on le croit fou (…) on l’appelle l’homme sauvage 15 ».

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les soupçons se dirigent vers un étranger inquiétant aperçu par quelques témoins la veille et le jour même dans les environs du crime et qui, comme on l’apprendra plus tard, porte le nom de Joseph Vacher. Cette affaire ébranla l’opinion publique ainsi que l’élite scientifique tant par la cruauté des actes commis que par l’impossibilité à traduire et à expliquer en langage judiciaire, psychologique et sociologique de tels actes. Le caractère « inimaginable » de ce crime confronta rapidement les autorités à la nécessité d’y apporter une explication afin d’apaiser à la fois l’opinion publique en quête de justice et l’Esprit scientifique en quête de compréhension du phénomène. Cette quête de sens se concrétisa rapidement. Joseph Vacher, interpellé finalement après deux années de recherche, et ayant avoué, devait être « forcément fou » pour avoir commis de tels actes. Cette traduction des faits paraissait aller de soi au regard d’un acte dont on ne pouvait concevoir qu’il relève de la nature humaine. Mais, si grâce à cette logique, la nature humaine était sauve, elle montrait ses limites par rapport au savoir psychiatrique qui ne put traduire médicalement cette intuition. Il sera en effet impossible aux experts, lors de l’instruction de l’affaire, de catégoriser ou de « nosographier 16» Joseph Vacher. Comme si et pour la première fois, alors que la maladie mentale était jusque là considérée comme faisant « corps » avec le malade, cette identification ne pouvait être mise en évidence. Face à ce constat, la commission des crimes de Vacher (il en reconnaîtra une dizaine commis sur le même mode opératoire) provoque un « blanc » dans le savoir scientifique. Il est impossible pour les observateurs de l’époque de mettre en mots ces actes. Mais guidés par la conviction « qu’il doit
15. Pièce n° 332 du dossier d’instruction, lettre en date du 14 novembre 1897 de Monsieur Camille Fontaine, propriétaire à Albertville. 16. Dictionnaire Le Petit Robert : Nosographie : description et classification méthodique des maladies.

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Crime ou folie : l’affaire Joseph Vacher

y avoir de l’insensé dans ces crimes », les experts psychiatres concluent par défaut que si Vacher n’est pas « fou », c’est qu’il simule la folie afin d’échapper à la loi. Cette simulation trahirait par son existence même la véritable nature de Vacher : celle d’un « monstre criminel » pervers, une sorte d’animalité échappée des profondeurs de l’Histoire. Le cheminement de pensée qui vient d’être retracé est toujours le même de nos jours en présence du même type de criminalité. Celui-ci peut être décrit de la manière suivante : en présence d’un acte criminel qualifié de « fou » (par l’opinion populaire, les médias…) parce qu’empreint en apparence de folie tant il heurte les sensibilités, les croyances, les tabous sociaux…, il y a convocation des savoirs dans une volonté explicative de l’acte et même, dans le but de confirmer sans appel la première impression de folie ressentie. Ainsi fondée sur le présupposé que l’acte est fou parce que son auteur est fou, cette mobilisation des savoirs a pour but de décoder « comment-lecriminel-perçoit-le-monde-extérieur-qui-l’entoure ». On sonde ainsi un « monde privé 17 » en se donnant l’obligation d’y constater une perception anormale révélant une réalité psychique inadaptée qui pourrait expliquer l’acte. Dans certaines situations cependant, comme ce fut le cas pour Joseph Vacher et encore aujourd’hui avec des personnages comme Francis Heaulme, Patrice Alègre, ou bien Guy Georges, cela « ne marche pas ». Les experts ont beau « disséquer » les esprits, ils ne constatent pas de pathologies psychiatriques avérées. Les actes commis, qui ont pourtant des relents de folie, ne s’expliquent pas par le constat d’une folie chez leurs auteurs. Faut-il en conclure qu’une personne dite normale peut commettre de tels actes criminels ? Soutenir une réponse affirmative à cette question est dérangeant pour la pensée et même angoissant pour la société entière. Mais vaut-il mieux affirmer, en mettant chacun d’entre nous à distance de cette évocation, que l’auteur d’un tel acte est une sorte d’être « pas tout à fait humain » ? Ainsi, partant de l’aphorisme criminologique suivant lequel l’insensé donne du sens à l’acte criminel, on aboutit à poser la question suivante : y a-t-il un sens explicatif à rechercher dans l’acte criminel « pathologique »? Pour répondre à cette question, il est tentant de soutenir la thèse que le crime n’est pas toujours traduisible en termes d’explicatifs psychiques. Mais prendre ce parti, c’est se demander s’il faut alors dé-psychiser le réel du criminel,

17. V. MERLEAU-PONTY, Le visible et l’invisible, Ed. Gallimard, coll. TEL, 1999, 359 p.

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et s’évertuer à l’appréhender de façon à déterminer le lien éventuel qu’il entretient avec l’acte criminel ? Sans avoir l’ambition de « refaire » le procès, les pages du dossier 18 de l’affaire Vacher illustrent un questionnement et l’impasse (la même qui guette encore aujourd’hui les experts) dans laquelle juristes et médecins experts tombent lorsqu’ils partent du principe que le crime est la traduction de l’intériorité psychique de son auteur. Ainsi, après avoir répondu à la nécessité de replacer cette affaire dans son contexte, il faudra analyser tour à tour les quatre discours explicatifs de ce phénomène. On constatera alors, combien le discours du criminel lui-même, celui de la science (psychiatrique et phrénologique) et enfin le discours juridique aboutissent à une impasse du savoir tant ils restent finalement « bouche bée ». A partir de ce constat, il sera possible de se pencher sur une autre intuition : celle qui toute éducative, ne se rattache pas à un corpus de connaissances étiologiques pour donner du sens au crime et qui pourtant semble perdurer lorsque les autres savoirs « butent » sur l’énigme criminelle que constitue l’affaire Vacher : le crime prouve-t-il la folie de son auteur ?

18. Archives départementales de l’Ain, cote provisoire n° 2 U 292.

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Sens et contextes des crimes de Vacher
1. Le mort qui marche
Il s’agit dans un premier temps, par souci d’objectivité, de mettre en lumière les interactions entre les faits aussi monstrueux soient-ils et leur résonance dans la société. Qu’est-ce qui se joue au niveau du collectif dans ces crimes ?

a) Fonction sociale du crime, peurs et rumeurs
La réaction de l’opinion populaire, confrontée à un événement extraordinaire, a été mise en évidence par les historiens. Celui-ci remplit certainement une fonction cathartique, répondant à un sentiment de peur diffus dans la société par la désignation d’un bouc émissaire, mais également en purgeant l’opinion publique de ses fantasmes. Ainsi, la désignation de Vacher, son procès, sa « mise à mort » sont assimilables à la notion de « meurtres collectifs » définis par René Girard. Cet auteur décrit à travers cette proposition un processus cyclique par lequel une communauté d’hommes procède à un meurtre collectif afin de purger ses peurs, ses angoisses et cela en désignant une victime en son sein. Dans cette acception, le « crime collectif »

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Crime ou folie : l’affaire Joseph Vacher

aurait donc une fonction sociale. René Girard expose quatre étapes dans ce processus sur lesquelles peut se calquer l’affaire Vacher. 1° étape : Un fléau s’abat sur une communauté (par exemple une épidémie). Dans l’affaire Vacher, il s’agit de la découverte de crimes sauvages inexpliqués qui peu à peu prennent l’allure d’une fatalité faute de pouvoir en arrêter l’auteur. 2° étape : La communauté cherche le responsable de ce fléau. Face à l’impossibilité de trouver ce dernier, c’est l’irrationnel qui la plupart du temps entre en scène (sorcières au 18ème siècle, bête du Gévaudan, loups-garous, personnages énigmatiques…). Dans le dossier criminel Vacher, l’opinion publique est à la recherche de l’auteur de tous ces crimes ; un mystérieux étranger de passage. 3° étape : La communauté vient à recenser ce que René Girard appelle des « signes victimaires » chez un de ses congénères. L’opinion publique s’efforce de trouver des indices matériels prouvant l’étrangeté et par la même occasion la culpabilité du futur mis en cause (stigmates physiques, situation marginale, etc.). Ici, Joseph Vacher est étranger aux régions qu’il traverse, c’est un personnage énigmatique pressenti par l’opinion générale comme étant le criminel recherché. 4° étape : La communauté toute entière prend part à l’exécution et par l’intermédiaire d’un représentant, elle exorcise le mal. C’est la phase du procès et de la « mise à mort » de Vacher par le bourreau. Même si le phénomène se perpétue, le bouc émissaire change de figure au cours des temps. On a pu ainsi repérer la simultanéité entre l’émergence du vampirisme avec de l’autre, la fin de la chasse aux sorcières. La sorcière laissait la place au vampire. Ainsi, s’il est différent dans sa personne, le bouc émissaire ne l’est pas dans sa fonction. Ce qui le conduit à être traité sur le même mode 1 en relation avec un contexte social angoissant et récurrent à travers les âges. En considération de ces développements, peut-on soutenir que Joseph Vacher et surtout la haine collective que ses meurtres lui ont apportée expriment finalement au grand jour les sourds desseins ou fantasmes enfouis chez le peuple et rendus muets par le contrôle social 2 ? Quoiqu’il en
1. J. DELUMEAU, La peur en occident, Ed. Fayard, coll. Pluriel, 1978, 607 p. ; V. R. GIRARD, La violence et le sacré, cité par Y. MICHAUD, La violence, P.U.F, coll. Que sais-je ?, 1992, 125 p., p. 117. 2. « En sociologie, on entend par déviance l’ensemble des comportements qui ne sont pas conformes aux normes sociales en vigueur et qui donnent lieu dès lors, dans le groupe social à des réactions de types divers que l’on désigne par l’expression de

Sens et contextes de l’affaire Vacher

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soit, c’est donc la peur du plus grand nombre, le plus souvent irrationnelle, qui serait à l’origine de ce phénomène. Jean Delumeau, dans son ouvrage La peur en Occident soutient cette thèse :
« Il est impossible de conserver son équilibre interne en affrontant longtemps une angoisse flottante, infinie et indéfinissable, il est nécessaire à l’homme de la transformer et de la fragmenter en des peurs précises de quelque chose ou de quelqu’un 3 ».

L’auteur fait la distinction entre d’une part, les « peurs spontanées » et d’autre part les « peurs réfléchies » qui traversent la société. Les premières se caractérisent par leur permanence et par le fait qu’elles sont habituelles chez le plus « grand nombre » (par exemple la peur des revenants, des vampires, de la nuit…). Les rumeurs en sont l’illustration. Elles étaient et sont encore de formidables vecteurs de peurs. Il n’est pas rare encore aujourd’hui d’entendre dire comme au siècle dernier que les gens de passage se font une spécialité d’enlever les enfants. Au 19ème siècle encore, l’interdiction de colporter de tels « bruits » était stipulée dans des ouvrages juridiques tel que dans Le dictionnaire de police moderne d’Alletz 4 :
« Il est défendu de répandre l’alarme dans le peuple, par de faux bruits ou de fausses nouvelles qui peuvent l’inquiéter ou l’effrayer tels la crainte de l’enlèvement d’enfants ... »

Quant aux « peurs réfléchies », elles seraient cycliques et le fruit de ce que Jean Delumeau appelle la « culture dirigeante de la peur ». Les médias considérés généralement comme l’outil de cette culture ont souvent relayé ce type de peurs et nourri les fantasmes de l’opinion populaire. L’affaire Vacher (comme un peu plus tard l’affaire Vidal au début du 20ème siècle) en est un exemple. Les lettres anonymes envoyées au juge instruisant l’affaire Vacher, imprégnées de l’écho journalistique du fait divers, sont des témoins de cette assertion. Ces documents sont aujourd’hui disponibles à la consultation. Les courriers, versés au dossier criminel, recèlent de qualificatifs tels que : « Vacher la bête personnifiée », l’« affreux Vacher », le
contrôle social ». V. R. GASSIN, Criminologie, Ed. Dalloz, 1990, 766 p., p.14 et p. 215 : la réponse pénale au crime fait partie de ce contrôle social en partant du principe qu’il est le résultat d’une décision influencée par la balance que fait l’individu entre les avantages et les inconvénients que lui apporte sa conduite. Dans cette logique, le contrôle social est organisé de manière à ce que les inconvénients que risque le criminel soient d’une importance suffisante pour dissuader ce dernier de transgresser la loi. 3. Ibid, p.31. 4. ALLETZ, Dictionnaire de police moderne pour toute la France, 1823, 4 volumes, cité par J. DELUMEAU, La peur en occident, op.cit., p.229.