« Crise de la quarantaine », ça rime avec « mise en quarantaine » ?

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C'est l'histoire de Diane.

En fait, c'est plutôt l'histoire de Diane et Guillaume, un couple qui, comme tant d'autres, doit un jour affronter la crise de la quarantaine. Ça passe ou ça casse !

Comment en sont-ils arrivés là ? Quelles sont les voies possibles pour passer le cap ? Vont-ils prendre le même chemin, le bon chemin ?

Diane se remémore sa vie jusqu'à présent, son parcours avec son conjoint, Guillaume, ainsi que les événements ou les signes qui pourraient expliquer, a posteriori, la situation dans laquelle ils sont plongés aujourd'hui.

Dans sa quête de compréhension, elle va découvrir ses vrais amis, rencontrer une psychologue, faire des tas de recherches et surtout discuter, parler, extérioriser ses émotions. Cette analyse va l'entraîner loin dans les souvenirs.


Publié le : mardi 10 novembre 2015
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EAN13 : 9782332993694
Nombre de pages : 316
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ISBN numérique : 978-2-332-99367-0

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

A toutes les femmes qui ont subi, subissent ou subiront la crise de la quarantaine.

1
A l’aube d’une nouvelle vie

Aube : premières lueurs du jour

« Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » Khalil Gibran

Le miroir de la salle de bain reflétait l’image d’une femme mal réveillée, aux traits tirés. Diane était postée face à son portrait et contemplait le tableau. De courts cheveux bruns parsemés de mèches plus claires, tout ébouriffés d’un côté et raplatis par le poids de la tête sur l’oreiller de l’autre, de grands yeux bleus entourés de petites rides gracieuses, la peau du visage mat, un long cou et des épaules rentrées sur lesquelles pendait une robe de nuit à la couleur indéfinissable.

Comme chaque fois qu’elle avait à peine dormi, elle savait qu’il lui faudrait exécuter des miracles pour rendre tout cela avenant !

– Mouais, courage ma vieille. Tu peux y arriver ! dit-elle à son reflet en faisant mine de boxer affectueusement son visage, comme pour s’encourager.

Elle commençait à y être habituée et, en toute modestie, elle y arrivait à chaque fois. A tel point que ses collègues ou ses amis lui demandaient régulièrement :

– Mais comment fais-tu pour avoir l’air toujours en forme ?

S’ils savaient tous les efforts qu’elle déployait pour tromper son monde !

Après une bonne douche revigorante, elle entreprit le ravalement de façade. Chez elle, cela consistait essentiellement en une mise en forme de la chevelure, minutieusement désordonnée, à l’image de sa personnalité ou de sa vie peut-être. Puis, une crème antirides surmontée d’un léger maquillage, histoire de redonner des couleurs au tableau. Et la touche finale, un peu d’eau de toilette, pour se faire plaisir.

Il rêvait sur son chemin de pierres

« Je partirai demain, si je veux

J’ai la force qu’il faut pour le faire

Et j’irai trouver mieux »

Il voulait trouver mieux

Que son lopin de terre

Que son vieil arbre tordu au milieu

Trouver mieux que la douce lumière

Du soir, près du feu

Qui réchauffait son père

Et la troupe entière de ses aïeux

Au soleil sur les murs de poussière

Il voulait trouver mieux

La radio diffusait une chanson nostalgique à souhait, un vieux « Cabrel » des débuts, qu’elle avait toujours adoré et qui lui donnait inlassablement la chaire de poule. Du coup, Diane se sentit d’humeur morose. L’hiver qui s’éternisait y était sans doute aussi pour quelque chose. Dans quelques temps, cela irait mieux, ça irait forcément mieux.

Ce matin, en se regardant dans le miroir, Diane réalisa :

– Ça y est, j’ai quarante ans !

Elle venait de franchir le cap et se demandait comment elle allait subir ou affronter l’avenir.

Quarante ans, c’est la mi-temps, le milieu de la vie, comme on dit. L’âge de toutes les remises en question, l’âge de la crise, la fameuse crise de la quarantaine, celle qui, hélas, n’arrive pas qu’aux autres !

Elle la connaissait bien. On peut même dire qu’elle la vivait de près. Oh, pas directement, elle en était victime plutôt. En fait, c’est son conjoint, Guillaume, qui traversait cette phase douloureuse, en entraînant tout son entourage dans la tourmente, et cela ne se passait pas sans heurt, pour elle, pour sa famille.

– Quarante ans et j’ai l’impression d’être dans une barque entourée d’eau de tous côtés, sans savoir vers où aller mais avec la certitude que, si je n’y vais pas, je finirai par me noyer. C’est pas comme ça que je voyais ma vie à quarante ans. Comment en est-on arrivé là au juste ? se demanda-t-elle.

A vrai dire, cela n’avait pas été une crise fulgurante, du jour au lendemain, mais plutôt une lente descente aux enfers, sans signal d’alarme précurseur, bien flagrant, qui aurait pu alerter le couple.

– Un peu comme une maladie, songea-t-elle.  Elle s’installe insidieusement et, un jour, on la découvre, on met un nom sur des symptômes. Il faut à la fois lutter et faire avec. Certains arrivent à vaincre, d’autres n’en viennent pas à bout. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’en sort pas indemne.

Toujours face au miroir, les yeux baignés de larmes qui ne sont pas encore prêtes à couler, Diane en était là dans ses réflexions à se demander ce qui l’attendrait dans les prochaines années, dans les prochains mois et même dans les prochains jours. Elle détourna son regard.

Son visage était à présent tourné vers la fenêtre qui donne sur le jardin mais son regard était absent. Elle ne voyait pas les arbres dénudés dont les bourgeons ne demandent qu’à s’épanouir, elle ne voyait pas non plus l’agitation des oiseaux à la recherche de quelque nourriture, ni les nuages qui passaient à toute vitesse.

Diane était perdue dans ses pensées et soudain, elle se rendit compte qu’elle avait froid. Pas étonnant, cela faisait déjà un bon moment qu’elle traînait dans cette salle de bain et que le thermostat du chauffage était passé au régime « JOUR – fin de période de réveil, il est temps d’aller travailler ». Sauf qu’aujourd’hui, exceptionnellement, elle n’allait pas travailler. Il faut dire que le week-end avait été chargé.

Rapidement, Diane enfila son vieux pantalon noir bien large qu’elle utilisait d’ordinaire pour peindre ou bricoler, son tee-shirt gris, ramené de Californie quelques années plus tôt, et un sweat léger qui avait aussi déjà pas mal vécu et qui serait sûrement bon pour la manne à linge sale à la fin de la journée. Elle hésita :

– Rester en pantoufles ou chausser mes baskets ?

Et elle opta finalement pour les baskets.

Ça y est. Elle était fin prête, d’attaque pour une longue journée marathon qui ressemblait furieusement au lendemain de la veille. Et pour cause.

Elle venait de fêter son anniversaire, entourée de ses amis, sa famille, ses collègues et quelques voisins.

« Une belle fête », aux dires de tous les invités qui lui avaient témoigné soutien et amitié.

Que du bonheur !

Ils étaient presque tous là, pas loin de quatre-vingts convives, bon ok, en comptant les enfants tout de même.

Tout s’était déroulé à merveille. Quelle réussite !

Il faut dire que Diane avait préparé elle-même cet événement pendant des semaines pour ne négliger aucun détail. Les surprises, ce n’était pas trop son truc. Et puis d’abord, qui donc aurait pu lui réserver une belle surprise, une vraie surprise, genre qui vous laisse sans voix, les larmes aux yeux et dont vous vous rappelez toute votre vie ? Certainement pas Guillaume. Ce n’était pas son genre d’organiser ce type de festivités, surtout par les temps qui courent. Et puis, elle avait déjà assisté à des anniversaires surprise. Enfin, « surprise », en le disant vite ! Y a toujours quelqu’un pour vendre la mèche. Et la surprise n’en est plus qu’une demi. Certains s’étaient même avérés de vrais flops et Diane n’avait pas envie de courir le moindre risque. Pas maintenant. Elle avait tant besoin d’amitié, de sincérité, de positif autour d’elle, sans tomber dans la compassion bienveillante. Juste une pause pour faire la fête.

– De toute façon, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Dans un premier temps, elle avait envisagé de louer une grande salle. Elle voulait être entourée par un maximum de gens et la maison, bien que spacieuse, ne pourrait jamais accueillir autant de monde. Mais en faisant quelques recherches sur internet, elle s’était rendu compte que c’était un luxe qu’elle ne pourrait pas s’offrir. Et puis Guillaume s’y était opposé catégoriquement.

– C’est hors de question, avait-il dit. Tu veux faire une fête ? Libre à toi, mais on ne peut pas amputer notre budget pour une telle lubie. Faudra revoir tes prétentions à la baisse, ma chère. T’as qu’à inviter moins de monde !

– Qu’est ce qui te rend dingue à la fin ? Que je fasse une fête pour MES quarante ans ? Je te rappelle que pour TES quarante ans, je t’avais également proposé d’inviter nos amis et tu as refusé, alors ne me gâche pas mon plaisir aujourd’hui.

– Fais ta fête si ça te chante, de toute façon, je ne serai pas là.

– Quoi ?

– Tu as très bien entendu. Si tu prévois cette fête pile au moment de ton anniversaire, je ne serai pas là. Je dois partir aux Philippines… pour le boulot.

– Ah oui, comme par hasard, juste à ce moment-là ?!

– Ecoute, de toute façon, c’est mieux comme ça, avait dit Guillaume d’un ton las.

Ces disputes incessantes les épuisaient tous les deux et ne menaient généralement à rien.

Toujours est-il que Guillaume avait annoncé la couleur. Il n’investirait ni énergie, ni argent dans l’organisation d’une quelconque fête. Et Diane ne devrait compter que sur elle-même.

– Ah Guillaume ne veut pas en entendre parler ! Pas besoin de lui. Je me débrouillerai sans lui, avait alors pensé Diane dont la motivation était décuplée par le défi.

Elle en faisait une affaire personnelle, question de fierté. Sa fête serait une grande réussite, na ! Elle avait envie de s’investir dans ce projet, d’y engouffrer toute sa détermination et ne penser à rien d’autre pendant les semaines qui précédaient la date choisie. Et curieusement, mais pas tant que ça, toute cette agitation lui avait procuré la sensation de répit tant escomptée.

Pour la date, ce n’était pas compliqué. Son anniversaire tombait un dimanche, la fête aurait lieu le dimanche, le vrai jour de ses quarante ans. Au moins, cela lui laisserait le temps de tout préparer le samedi. Il lui suffirait de prendre congé le lundi pour effacer toute trace du délit. Un anniversaire pareil pouvait bien lui coûter un jour de congé après tout.

– Oui, enfin, congé, c’est vite dit en même temps, pensa Diane en quittant la salle de bain.

Elle avait confectionné elle-même les invitations en réalisant un montage avec des photos d’elle à la naissance, à dix ans, vingt ans, trente ans et actuellement.

Dans le fond, on a beau dire qu’on vieillit, on ne change pas. Les traits, dessinés à la naissance, s’affirment mais n’altèrent pas le visage. Diane avait été heureuse de constater, à l’occasion de cet exercice, qu’elle était une femme épanouie de quarante ans, à peine différente de la jeune fille de vingt ans qu’elle était hier encore.

– OK, à condition de passer le temps qu’il faut dans la salle de bain le matin !

Vieillir n’est pas si effrayant que cela, en avait conclu Diane à l’époque. Enfin, ça dépend pour qui. Pour elle, en tous cas. D’ailleurs, il était davantage question de gagner en maturité que de vieillir. Quarante ans, quel bel âge dans le fond ! Les enfants ont grandi, on acquiert à nouveau une certaine autonomie – bon, relative, d’accord – pour faire ce qu’on aime vraiment, tout en restant parent et en ayant la chance, oui la chance, d’en assumer la responsabilité.

Et c’est apaisée et le cœur léger que Diane avait envoyé son invitation, par mail, pour les uns, et par courrier ou en main propre, pour les autres.

Les invitations envoyées, plus question de revenir en arrière.

La date approchait à grands pas.

Diane avait associé ses enfants – elle avait trois filles – aux préparatifs. Rien n’avait été laissé au hasard. Et, puisque location il ne pouvait y avoir, on investirait la maison, on transformerait, on inventerait, on ferait preuve d’imagination.

La déco avait été mûrement réfléchie et confectionnée avec créativité et soin. Le faux gâteau avec ses quarante bougies, les guirlandes, les maximes sur la maturité et sur le temps qui passe, pendues au plafond et dispersées un peu partout.

Diane avait voulu témoigner sa gratitude envers chaque convive en partageant avec chacun un souvenir fort, un moment – parfois celui de la rencontre – à travers une anecdote liée à leur relation. Elle avait placé ses petits mots dans des enveloppes nominatives disséminées à travers la maison et le jardin que chacun s’amuserait à devoir trouver. Pour certains, en particulier pour les enfants, l’exercice s’était avéré difficile mais elle y était arrivée et s’attendait à ce que chacun soit à la fois surpris et ému de cette attention empreinte d’intimité.

Dans le fond, Diane avait besoin de laisser son côté créatif s’exprimer. Et les préparatifs de cet événement lui en procuraient une occasion rêvée. Rêver, avoir la tête dans les étoiles et les mains dans le cambouis, voilà ce qu’il lui fallait. Ne pas penser pour penser et surtout, occuper ses mains. Rien de tel que le bricolage pour ça ! Peut-être qu’après tout, elle était une artiste qui avait raté sa vocation ?! Elle avait passé des soirées entières à s’occuper les mains tout en regardant la télé, des soirées qu’elle passait de toute façon seule, une fois que ses filles étaient dans leur lit et que son compagnon désertait le canapé.

Au chapitre « organisation d’une fête réussie », la question de la vaisselle s’était posée.

– De toute façon, on n’a pas quatre-vingts assiettes ni verres dans la maison !

Alors fallait-il louer ou prévoir de la vaisselle en plastique ? Elle avait opté pour la première solution, plus chère. Mais bon, on ne fêtait pas tous les jours ses quarante ans.

Elle avait aussi choisi, avec ses filles, la couleur des serviettes et des nappes. Et c’est Charlotte, sa sœur, qui se chargerait de customiser les tables.

En ce qui concerne la sono, ce serait artisanal. On ferait avec les moyens du bord, en l’occurrence la chaîne du salon qu’elle avait reçue pour ses trente ans. Et puis, il avait fallu procéder à la sélection des CD et au choix des musiques. Enfin, de ce point de vue-là, elle n’avait pas vraiment eu son mot à dire.

– On ne va pas mettre de la musique de vieux tout de même ?!

Et voilà, c’était réglé. Et encore l’éclairage, les bougies et les spots, pour l’ambiance.

Et le plan de table, pas simple. Elle avait adopté la facilité, les voisins avec les voisins, les copains de lycée avec les copains de lycée et leur conjoint, etc. Les mélanges, elle avait aussi connu et, selon elle, ce n’était pas toujours une formule très heureuse. Souvent, les gens qui se retrouvaient attablés avec des inconnus finissaient par changer de table et se regrouper naturellement par affinité. Autant éviter ce scénario et placer directement les invités par genre !

Elle voulait, comme toujours, que tout soit parfaitement bien organisé, anticiper toutes les demandes et toutes les situations qui pouvaient se produire tout en laissant la place, le jour-même à l’imprévu, en se laissant vivre et savourer ces instants de bonheur et d’amitié. Elle comptait aussi sur l’aide spontanée que ses amis ne manqueraient pas de lui proposer pour la laisser participer et être présente parmi eux.

Le fameux jour J, un dimanche de mars donc, Diane s’était levée passablement stressée, persuadée d’avoir forcément oublié quelque chose ou, pire, quelqu’un à inviter. Mais elle avait beau passer tout en revue, c’était impossible, tant elle avait établi des listes et des listes à chaque fois qu’une idée lui traversait l’esprit. Non, rien n’avait été laissé au hasard.

Elle s’était longtemps posé la question de la tenue qu’elle porterait ce jour-là. Après tout, elle figurerait sur bon nombre de photos puisqu’elle avait convenu, avec son voisin Marc, d’en prendre quelques unes quand elle n’aurait pas elle-même l’appareil en main. Elle ne voulait pas être trop chic, ni trop bobonne mais en même temps, elle voulait marquer le coup en s’habillant différemment que d’ordinaire. Elle avait opté pour une jupe longue gris-beige avec des bas noirs et des bottillons noirs, pour le bas, et un chemisier vert bouteille pour le haut, mettant en valeur le joli collier argenté qu’elle avait reçu quelques années plus tôt de son père. Pour le pull, elle improviserait. Après tout, la météo s’annonçait clémente… pour un mois de mars. Il y avait intérêt d’ailleurs, vu le programme de la journée.

Et au moment où les premiers convives se présentèrent, elle était prête pour tenir son rôle d’hôtesse. Heureusement, ils arrivaient tous au compte-gouttes. C’était plus facile, à la fois pour les accueillir comme il se doit et aussi pour gérer le parking. Benoît, son beau-frère – le mari de Charlotte – avait été désigné d’office pour organiser le stationnement de toutes ces voitures. Les premiers avaient pu trouver place chez les voisins de droite et de gauche, eux-mêmes présents à la fête, mais les suivants avaient dû se parquer dans la rue, à cheval sur la voirie et l’accotement afin de ne pas bloquer la circulation de ce petit quartier tranquille.

Tout avait commencé vers midi par un apéro bien arrosé, sous un soleil timide. Les invités avaient envahi le jardin qui se réveillait lentement après un hiver particulièrement enneigé. Sans doute ça, le dérèglement climatique !

La Clairette avait mis tout le monde à l’aise et de bonne humeur. Ça discutaillait dans tous les coins, même entre personnes qui ne s’étaient jamais rencontrées. Comme quoi ?! Diane était très fière de ce subtil alliage qui prenait forme sous ses yeux. Et soudain, l’ambiance monta d’un cran.

– Vive les quadras ! cria Paul en levant son troisième verre.

Et il y en avait un paquet. La plupart des amis, cousins ou voisins de Diane frôlaient la quarantaine ou y naviguaient depuis un certain temps déjà. Tout le monde se sentait donc un peu concerné.

Les jeunes faisaient le service et passaient parmi les convives pour proposer des verrines confectionnées maison, des crudités et des zakouskis froids et chauds.

Jusque là, tout se passait bien. Aucun incident à déplorer, que du contraire !

Quand les réserves commencèrent à diminuer, Diane attira tout le monde vers l’intérieur où les tables avaient été dressées pour le repas, c’était plus prudent. En plus d’un code couleur différent, chaque table était estampillée d’un signe distinctif par groupe afin que chacun puisse trouver facilement sa place : une image de cartable pour les amis de lycée, la photo de la maison de campagne familiale pour les cousins et cousines, un diplôme roulé dans un ruban pour ses copains de fac, le logo de son entreprise pour ses collègues,…

Tout le monde s’installa. Les verres de vin se remplirent comme par magie et tous se levèrent pour porter un toast à la « jubilaire » qui savoura l’instant en se laissant envahir par un doux sentiment de bien-être. Que du bonheur ! Diane remercia chacun de sa présence affectueuse et, comme elle n’avait pas franchement envie de se donner en spectacle en larmoyant d’émotion, coupa l’herbe sous le pied à toute tentative de discours. Aussi, elle incita tout le monde à aller se servir.

Diane avait fait appel à un traiteur asiatique qui avait préparé quelques plats susceptibles de rencontrer les goûts de chacun : de l’aigre-doux au bien relevé en passant par le cinq parfums. Et cette formule avait bien plu à tel point que finalement tout le monde avait goûté de tout.

– Convivial et savoureux, aux dires de tous.

Puis, vint le moment du dessert, une montagne de choux à la crème surmontée d’une cascade de chocolat. A se damner ! Et comme par hasard, il n’en resta plus.

Le dessert s’avéra assorti de nombreuses surprises. En effet, ses enfants et quelques-uns de leurs amis avaient préparé des sketches, des chansons et des jeux dont Diane était chaque fois l’héroïne.

– Pleure pas Mam, ça ne fait que commencer ! avait prévenu son aînée.

– Chouette, c’est rassurant !

De son côté, Diane avait organisé, pour cette deuxième partie d’après-midi, une sorte de rallye pédestre dans le quartier, en guise de promenade digestive et aussi pour chauffer l’ambiance d’un cran. Heureusement, il avait fait magnifique, froid mais bleu et lumineux. Ainsi, après le dessert, tous ses invités, répartis en petits groupes hétéroclites, avaient donc participé à une sorte de jeu de piste et dû affronter des petites épreuves dont le but ultime était de découvrir le trésor, en l’occurrence le goûter – de bons morceaux de tarte accompagnés d’un café réchauffant préparé par sa maman bienveillante, restée sur place pendant la promenade. Diane avait essayé de prendre un maximum de photos de ses invités dans des postures cocasses, en train de marcher avec des échasses ou de mordre dans une pomme couverte de chocolat suspendue dans les airs, les mains attachées derrière le dos. C’est qu’on peut être encore canaille à quarante ans.

– Ça nous fera plein de souvenirs, dit-elle aux uns. Je saurai m’en servir à l’occasion, dit-elle aux autres !

Et puis, après le goûter, l’ambiance était tellement sympa que certains s’étaient mis à danser là où ils avaient pu trouver un peu de place. Ceux qui avaient de jeunes enfants ou un long trajet pour rentrer chez eux étaient repartis en début de soirée. Mais pour les autres, la fête dura tard dans la soirée, les derniers étant repartis vers minuit. Et l’héroïne du jour, épuisée mais heureuse, avait décidé d’aller dormir en laissant tout en plan.

Diane avait souhaité organiser ces réjouissances, même si le cœur n’y était pas vraiment, car elle aspirait à se sentir vivante après s’être sentie mourir de manière lancinante. Elle voulait également marquer la fin d’une étape et le début de la suite. Une suite inconnue qu’elle allait devoir inventer. Elle avait tant de mal à se projeter dans l’avenir, même à court terme. Pour l’instant, elle vivait au jour le jour.

– Et au programme aujourd’hui, rangement de la maison, vu que la fête a laissé quelques séquelles, remarqua Diane en fronçant les sourcils.

Diane habitait, avec sa famille, une grande maison blanche, dans un quartier relativement calme de la banlieue Est de Paris, dans un environnement boisé.

Son cadre de vie reflétait en grande partie sa personnalité et les étapes de sa vie car elle s’impliquait, probablement plus que Guillaume, dans la décoration de leur foyer. Diane ne jetait rien, ce qui avait le don d’énerver Guillaume d’ailleurs. Du coup, tous les murs, tous les meubles étaient couverts de souvenirs, importants ou anodins et souvent complètement disparates. Comme ces épures réalisées par son arrière-grand-mère, alors élève d’une école de stylisme, qui cohabitaient avec un Folon et un patchwork de photos punaisées sur un coin de mur montrant l’évolution des visages des personnes les plus proches. Il y avait aussi ce caillou entouré d’un élastique, trésor confectionné avec une amie il y avait plus de vingt ans avec la promesse de ne jamais s’en séparer, qui voisinait une collection de pommes de pin, trophées de vacances ramenés de toutes les régions de France ou encore d’Italie, du Canada, de Californie et que Diane avait peint de toutes les couleurs.

Elle cultivait le souvenir des instants précieux, des petits comme des grands moments de la vie. Bien sûr, il y avait les albums photos, bien tenus, presque à jour, et des prospectus de vacances ou de sites visités mais il y avait aussi des petits objets, des odeurs, des chansons ou des musiques qui étaient associés à la mémoire d’un lieu, d’un moment particulier ou d’une personne appréciée.

Ce week-end, tous ses invités avaient partagé l’intimité de sa maison et beaucoup de choses ne se retrouvaient plus à leur place initiale.

– Dire qu’il faut tout ranger maintenant.

Rien qu’à l’idée, Diane se sentait fatiguée. Pourtant ce n’était pas vraiment dans son tempérament.

A quarante ans, Diane était une femme active, comme la plupart des femmes. Jusqu’à présent, elle avait toujours mené de front sa vie professionnelle, son ménage, l’éducation de ses enfants, l’intendance. Autrement dit, elle faisait tourner la boutique ! Elle avait très bien assumé simultanément toutes les fonctions d’épouse, de maîtresse, de mère, d’infirmière, d’enseignante, de gestionnaire de l’entreprise « maison », de secrétaire de l’agenda familial, de banquière, de ménagère, de public relation, et, par-dessus le marché, d’employée, sans pour autant se prendre pour une héroïne. En outre, elle avait une vie sociale et culturelle assez riche, beaucoup d’amis, beaucoup de sorties, parfois seule et surtout en famille.

– Comment tu arrives à tout cumuler ? lui avait demandé dernièrement une jeune collègue qui l’avait traitée de « Super Woman » en entendant le détail de toutes ses facettes.

– Y a pas de secret, et crois moi, je ne suis pas une extra terrestre. A part quelques desperate housewives, toutes les femmes jonglent avec des vies différentes. Tu sais, le jour où tu seras installée en ménage avec des enfants, une maison, un travail, et tout, tu verras que tu baigneras en plein dedans sans même t’en rendre compte. Hé non, je ne suis pas une Super Woman, je suis une femme comme des millions d’autres.

A part cela, ses loisirs, c’était peu de choses. Après une journée bien remplie, il ne restait plus beaucoup de temps ou de courage pour se lancer dans d’autres activités. Au contraire, Diane avait besoin de décompresser, se libérer l’esprit. Alors c’était, la télévision, la lecture, et de temps en temps le cinéma. Et le week-end, une visite d’amis ou chez des amis, dans la famille. De temps en temps une promenade à vélo, une visite touristique ou culturelle, histoire de se cultiver, de s’amuser ou de se détendre en famille. Diane était également un peu sportive, juste ce qu’il faut. Elle faisait une heure de gymnastique par semaine et un peu de natation de temps en temps. Cela l’aidait à entretenir ses muscles, comme elle disait.

Assez introvertie, voire distante ou même antipathique de premier abord, Diane se révélait de bonne compagnie et même drôle quand elle était à l’aise dans un milieu. C’était une femme loyale, fidèle, pour qui l’engagement et la persévérance étaient les valeurs de référence. Ces traits de caractère étaient même parfois poussés à l’extrême car elle était exigeante dans de nombreux domaines de la vie, et elle était exigeante non seulement pour elle-même mais aussi pour les autres. Elle supportait difficilement la médiocrité et du coup était difficile à satisfaire. Combien de fois Guillaume le lui avait-il reproché ?

Chaleureuse, sensible et tolérante, elle était aussi généreuse, limite dépensière, mais plus pour les autres que pour elle-même. Toujours à vouloir couvrir de cadeaux, comme ça, pour dire merci, par amitié. Car sa vie, c’était les autres.

– A force, je me demande si je ne me suis d’ailleurs pas un peu oubliée moi-même ces dernières années, se dit-elle.

Toujours à l’écoute des autres, prête à se sacrifier pour ses enfants, son conjoint, le reste de la famille et les amis qui passaient toujours avant elle. Du coup, elle avait perdu l’habitude et l’envie d’être égoïste. Elle pensait être heureuse ainsi dans son cocon, dans le microcosme qu’elle avait fabriqué.

En mûrissant, elle avait privilégié la qualité de vie et le bien-être par rapport au profit et au bien-avoir. Il faut dire qu’elle n’avait pas trop de soucis à se faire au point de vue matériel. Après avoir connu les vaches maigres pendant longtemps, elle et son conjoint avaient gravi progressivement les échelons et vivaient confortablement, sans pour autant baigner dans l’opulence.

Diane avait fait des études supérieures et maintenant travaillait comme employée dans une PME d’édition, après avoir changé plusieurs fois de travail. Celui-ci lui plaisait mais ne constituait pas l’essentiel de sa vie. Sa vie, c’était sa famille, ses enfants, sa maison, ses amis. Comme elle le disait parfois :

– Faut pas se tromper, travailler n’est jamais rien d’autre qu’un moyen d’obtenir des ressources pour vivre et non une fin en soi. On n’a pas besoin de travailler, on a besoin de pognons pour vivre. Nuance. En tout cas c’est ce que je pense. Et à part, braquer des banques, épouser un milliardaire ou gagner au loto, y a pas trente six mille façons de subvenir à ses besoins. Faut bien travailler. Mais bon, tant qu’à faire, autant avoir un travail intéressant et qui plait dans la mesure où on y passe tout de même beaucoup de temps !

Elle avait la chance d’avoir un travail qui lui procurait une grande souplesse pour gérer simultanément sa vie de famille, des rendez-vous pendant les heures de travail, un médecin, un réparateur,…

Physiquement c’était une femme grande, pas très mince mais pas trop grosse non plus. Elle portait bien les stigmates de ses trois grossesses. Elle n’était pas vraiment jolie, pas le genre de femme sur laquelle les hommes se retournent dans la rue, mais pas déplaisante non plus, en fait assez quelconque. Sur le plan vestimentaire, elle passait également inaperçu. Hormis dans le cadre de certaines contraintes professionnelles qui l’obligeaient à porter « le déguisement » de la femme d’affaire bon chic, elle affectionnait peu le style « travestie en poupée ». Elle s’habillait généralement décontractée, limite baba cool devenue sans doute avec le temps bobo. Finalement, elle était restée fidèle à son style d’adolescente, en plus adulte, quoi. Ce qui signifie qu’elle portait le plus souvent des vêtements larges, des gros pulls, des chaussures plates, un maquillage discret et un bijou de temps en temps en été ou des foulards, en hiver.

Diane était plutôt résistante à la fatigue, à la douleur. Hormis ses allergies chroniques, elle tombait rarement malade. Et pourtant depuis quelques mois, elle avait craqué. Toutes les difficultés auxquelles elle devait faire face l’avaient plongée dans une sorte de dépression, assortie d’insomnies, de perte de concentration et de crises d’angoisse. Ces symptômes l’avaient poussée à consulter une psychologue, car pour la première fois, elle n’arrivait pas à faire face, toute seule. Les difficultés en question, elle commençait seulement à les identifier à en trouver l’origine.

Au début, c’était furtif. Puis, ça s’était progressivement éclairci : après avoir assumés leur rôle de parents pendant de nombreuses années – de trop nombreuses années ? – Guillaume voulait plus de liberté, elle voulait plus d’amour et d’intimité. Ils avaient l’impression de ne plus être sur la même longueur d’onde. L’harmonie de leur couple avait fait place à des disputes de plus en plus fréquentes, pour rien.

– Pourtant, Dieu sait comme on s’entendait bien et comme on était complice sur tout, se rappela Diane.

Au fur et à mesure, tout s’était écroulé, tous ses repères, toutes ses valeurs, partagées avec Guillaume. Aujourd’hui, on avait changé le décor du film, même le scénario était en train d’être remanié. Mais elle n’était pas le metteur en scène. Elle subissait tous les changements au fur et à mesure, sans savoir de quoi demain serait fait. Le metteur en scène c’était Guillaume, l’homme de sa vie, son « amour pour toujours ».

Guillaume avait maintenant quarante-trois ans. Mais il en paraissait plus, sans doute à cause de sa barbe, qui plus est, poivre et sel. Légèrement grisonnant, sa calvitie naissante le rendait plutôt séduisant. Avec l’âge, il était devenu bel homme, plutôt élégant, qui prenait soin de lui et de son apparence. Il était grand et avait toujours inspiré à Diane confiance et sécurité.

C’était un homme sérieux, grave, très impliqué professionnellement. Il exerçait un poste à responsabilités dans une entreprise d’informatique. Son ascension professionnelle avait été lente, laborieuse car il avait démarré au plus bas de l’échelle. A force d’opiniâtreté, il avait réussi des examens internes à l’entreprise et avait conquis la confiance de ses supérieurs et de ses collègues, pour en arriver à un poste de cadre qui le stimulait, lui procurait l’occasion de voyager à travers le monde et en même temps, le stressait. Mais il n’aurait rien changé pour tout l’or du monde. Diane était très fière de sa performance, elle l’admirait pour son courage et pour son sens des responsabilités, de la négociation aussi.

– Quelle réussite ! Se remémora-t-elle.

Lui qui au départ travaillait par obligation, juste pour subvenir aux besoins du ménage, et plus tard de sa famille, était devenu ambitieux au fil des années, au point de ressentir aujourd’hui, à travers son boulot, gratification et plaisir. Insidieusement, il s’était fait engloutir, presque aliéner. Avec le temps, son travail était devenu sa raison de vivre et lui procurait une valorisation aux yeux des autres.

– D’ailleurs, il ne parlait plus que de cela ces derniers temps, songea Diane.

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