Crise et innovation dans les systèmes productifs agricoles des zones défavorisées

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296345034
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CRISE

ET INNOVATION AGRICOLES

DANS LES SYSTÈMES DES ZONES

PRODUCTIFS

DÉFAVORISÉES

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Babacar Sali
Dernières parutions: B. Hervieu, R.-M. ~agrave (sous la direction de), Les syndicats agricoles en Europe. ' Y. Lambert, O. Galland, Lesjeunes ruraux.. D. Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? D. Gentil, Pratiques coopératives en milieu rural africain. M.-C. Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces? M. Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête d'objet. D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Le cas du Congo. M.-D. Riss, Femmes africaines en milieu rural. V. Pfeiffer, Agriculture au Sud-Bénin: passé et perspectives. A. Guichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2: La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina-Faso. J. Le Monnier, Créer son emploi en milieu rural. T. Marna, Crise économique et politique au Cameroun. J. Brouard, Paroles et parcours de paysans. A.AïtAbdelmalek,L 'Europe communautaire, l'Etat-nation et la Société rurale. B. Falaha, Création sociale dans la réforme agraire chilienne. S. Damianakos, Le paysan grec. Défi s et adaptations face à la société moderne. A. Le Roy, Les activités de service: une chance pour les économies rurales? S. Yatera, La Mauritanie. Immigration et développement dans la vallée du fleuve Sénégal.. E. M. Hernandez, Le management des entreprises africaines. S. Bouchemal, Mutations agraires en Algérie. A. Corvol, P. Arnould et M. Hotyat (eds), La forêt. Perceptions et représentations.

1997 ISBN: 2-7384-5645-6

@ L'Harmattan,

Betty Wampfler

CRISE

ET INNOVATION PRODUCTIFS AGRICOLES

DANS LES SYSTÈMES

DES ZONES DÉFAVORISÉES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Remerciements
La thèse qui est à l'origine de ce livre fut un chemin d'apprentissage long et parlois difficile. Je souhaiterais exprimer ma profonde reconnaissance à tous ceux qui m'ont aidée à aller jusqu'au bout de ce chemin. Je souhaiterais remercier Michel Benoit-Cattin de m'avoir proposé ce sujet de thèse, dans le cadre du CIRAD, et d'avoir accepté de diriger ce travail de recherche. Sa compétence scientifique, sa confiance et la vigilance avec laquelle il a protégé la quiétude de mon travail, ont été un appui précieux tout au long de cette thèse. Je souhaiterais exprimer ma reconnaissance au Professeur Philippe Lacombe, de l'ENSA-Montpellier, qui m'a permis d'obtenir ma bourse de recherche, a orienté mon questionnement scientifique et m'a apporté l'appui de son expérience de l'économie rurale française et européenne. Je tiens à remercier le CIRAD d'avoir permis la réalisation de cette thèse, et Yves Clouet, chercheur au ClRAD, de m'avoir introduite sur le terrain aveyronnais et fait partager la grande connaissance qu'il a de ce terrain. Je tiens aussi à remercier tout particulièrement Pierre Muller, dont les écrits ont largement inspiré mon travail et qui a permis la publication de ce livre. Je voudrais remercier la Chambre d'agriculture de l'Aveyron de m'avoir accueillie dans ses services et d'avoir participé au fmancement de ce travail de recherche. Les positions que j'exprime à travers cette thèse sont souvent critiques, mais je souhaite sincèrement que tous mes interlocuteurs aveyronnais soient convaincus qu'elles sont formulées dans une perspective constructive, parce que l'avenir du monde rural me tient à cœur et me concerne: j'en suis issue et je souhaite continuer à pouvoir y vivre. Je voudrais remercier tout particulièrement Gilles Flottes et Jean Foucras ; leur compétence professionnelle, leur connaissance fine et humaniste de l'agriculture et des agriculteurs aveyronnais, la chaleur avec laquelle ils m'ont accueillie dans leurs équipes, ont fait de mon travail de terrain une expérience dense, riche, et profondément agréable, ce qui ne gâte rien. Merci à tous mes interlocuteurs aveyronnais, agriculteurs, agricultrices, techniciens agricoles, responsables professionnels, élus locaux, pour leur accueil et leur bienveillance à l'égard de mes inépuisables questions.

7

Merci à Jacqueline Delamette, Françoise Jarrige, Cécile Lapenu, AnneClaude Creuzot, Scarlett et Grégory Smulkowski pour leur présence et leur appui combien efficace dans les multiples "dernières lignes droites". Merci à Pierre, pour m'avoir témoigné cinq années de patience et permis d'avancer dans la joie de vivre.

Avant-propos
Le travail de thèse qui est à l'origine de ce livre a été engagé en 1991, dans la mouvance des réflexions préparatoires à la réforme de la PAC. Il nous était apparu alors que les travaux préparatoires à cette réforme s'appuyaient essentiellement sur des études macro-économiques, le plus souvent fondées sur des méthodes de modélisation mathématiques, et dans lesquelles les analyses intégrant les stratégies d'acteurs et leur potentiel d'innovation, la diversité des agricultures coexistant sur un même territoire, et la notion même de territoire, étaient singulièrement peu nombreuses. Ce travail de recherche s'est inscrit d'emblée en contrepoint de ce constat, dans la volonté d'alimenter les débats et travaux macro-économiques par la pro-

duction d'une connaissance « donnant toute leur place aux acteurs », « replacée dans le réel », et s'appuyant sur une approche « horizontale et territoria/isée » des dynamiques de développement. Enfm, il nous semblait important qu'il soit articulé avec la demande sociale. Cela étant, même s'il est fondé sur des options méthodologiques hétérodoxes, ce travail de recherche est une production scientifique, détachée des partis pris et des idéologies. Il repose sur une importante production d'information nouvelle, à partir d'un dispositif d'observation qui nous a permis d'appréhender les dynamiques du système productif agricole aveyronnais, à différents niveaux (exploitation- famille/organisations/régulation départementale), pendant une période de quatre ans (1991 à 1994). Trois hypothèses fortes ont sous-tendu ce travail : - le développement du monde rural et agricole passe par le maintien, voire le renforcement de son tissu démographique;

-

le développement des territoires ruraux reposera davantage sur la stimulation et la valorisation du potentiel de développement endogène que sur des opportunités de développement de développement exogènes (les usines à la campagne) ; -les politiques agricoles et rurales sont des facteurs déterminants de l'évolution des dynamiques observées, mais les acteurs (individus, et organisations) ont des marges de manœuvre et une capacité d'exploiter de façon stratégique les degrés de liberté existant dans le système.

9

Les résultats de ce travail de recherche sont développés dans la thèse que

nous avons soutenue à l'ENSAM de Montpellier, sous le titre « Crise et perspectives de recomposition des systèmes agricoles de zones difficiles confrontées aux ajustements et à la réforme de la PAC, Le cas de l'Aveyron ». Ce livre en reprend de manière synthétique les principaux acquis, qui sont exposés en deux grandes parties. La première traite de la modernisation de l'agriculture aveyronnaise (1960-1980) et de ses formes d'adaptation à la "crise" agricole, et aux ajustements de la Politique agricole commune (1980-1990). L'argumentaire développé repose sur l'analyse de données statistiques, de données d'enquêtes quantitatives et qualitatives portant sur une période révolue, et sur laquelle un certain recul est déjà possible, tant du point de vue du chercheur extérieur que des acteurs euxmêmes. Dans la seconde partie, c'est la confrontation du système productif agricole aveyronnais à la réforme de la PAC et à l'évolution de la demande sociale à l'égard de l'agriculture qui est analysée. Cette confrontation a été observée "au jour le jour", pendant quatre ans, à différents niveaux du système productif, en différents lieux et instances, à partir de méthodes d'observation distante et d'observation participante, en procédant à des allers-retours entre les différents niveaux pour valider l'information et la confronter à la perception des acteurs... ; les processus observés n'étaient bien sOr pas achevés au moment où cette thèse a été rédigée. Notre hypothèse est ici que la réforme de la PAC, et plus largement l'évolution des politiques rurales européennes, ont conduit, à travers une prise de conscience d'un changement décisif des règles du jeu économique, social et institutionnel, à des changements de comportements importants et rapides, faisant une large place à l'innovation au sein des exploitations agricoles, des organisations professionnelles, et plus globalement du monde rural. Notre recherche s'est donc déroulée à une période charnière, où tout était possible en matière d'évolution des stratégies des individus et des organisations, et où les changements étaient - et restent - rapides. Cette caractéristique particulière de la seconde partie de ce travail confère tout son intérêt, mais aussi ses limites à notre recherche, qu'il faut prendre pour ce qu'elle est - ce qu'elle veut être: un travail d'observation minutieux et scientifique des transformations en cours dans le monde rural et agricole et une tentative d'interprétation de ces changements, mais certainement pas un traitement défmitif de la question.

10

Sommaire
Flemerciements Avant-propos Introduction générale

7 9 15

PREMIÈRE PAFlTIE Dynamique du système productif agricole aveyronnais face à la crise et aux ajustements de la PAC (1980 - 1990) : Continuité, adaptation 33 ou rupture? CHAPITRE 1. Modernisation et crise: regard sur quarante ans d'évolution 35 de la "ferme aveyronnaise" I La modernisation, une période de structuration économique et institutionnelle du secteur agricole aveyronnais Conclusion du titre I Les facteurs de la crise

36 45 46 63

Il

Conclusion du Chapitre 1 CHAPITRE 2. Le système productif agricole aveyronnais face à la crise et aux ajustements de la PAC (1980-1990)
Introduction

65 65 68 75

Des stratégies de retrait qui se diversifient pendant la décennie 80 Conclusion du titre I Il

Les stratégies de résistance et de cantonnement au sein du référentiel 76 moderniste 126 Conclusion du titre Il
Les stratégies d'innovation 3.1 La recherche "d'économie

III

et d'autonomie"

127 127

11

3.1.1 Economie de charges de structures 3.1.2 Economie de charges opérationnelles 3.2 Le développement de la "qualité" 3.3 Face à la crise, la diversification, une stratégie d'innovation? Conclusion du titre III Conclusion du Chapitre 2

128 132 138 139 153 154

CHAPITRE 3. Les organisations professionnelles agricoles face à la crise (1980-1990) 157 I II Stratégies des organisations agricoles majoritaires (1980-1990) Stratégies des organisations agricoles minoritaires 2.1 Structuration et audience des organisations minoritaires 2.2 L'agriculture paysanne, un référentiel alternatif? 158 175 175 176 178

Conclusion du Chapitre 3 CHAPITRE 4. 1980-1990 : Le blocage au sein du référentiel moderniste conduit l'agriculture aveyronnaise à une impasse I II La prospérité de la "ferme aveyronnaise" en question
Des écarts qui se creusent au sein du monde agricole

181 182 184

Conclusion du Chapitre 4. Perception de ces clivages par les agriculteurs 203 Conclusion de la première partie DEUXIÈME PARTIE Réforme de la PAC et innovations au sein du système productif agricole: vers l'émergence d'un nouveau référentiel?
Introduction CHAPITRE 5. La réforme de la PAC, cadre d'émergence

207

211 213

d'un nouveau référentiel?

215

12

I

Une réforme présentée et perçue comme une rupture fondamentale avec le référentiel moderniste 217 Dans quelle mesure la réforme de la PAC est-elle réellement une rupture? Les nouveaux enjeux générés par la réforme

Il

222 233 248

III

Conclusion du Chapitre 5 CHAPITRE 6. La multiplication des innovations dans les exploitations agricoles: un pas vers l'émergence d'un nouveau référentiel? I Il III
Adaptations des systèmes techniques et de gestion

249 249

Un axe d'innovation fort dans les exploitations agricoles: la qualité 260 Projets, réseaux, PME: vers des méso-systèmes innovants ? 297 312

Conclusion du Chapitre 6 CHAPITRE 7. Les organisations professionnelles agricoles face à l'innovation
Introduction

317 317

I

Le projet AGIR 319 1.1 Origine et structuration du projet 319 1.2 Au sein du projet AGIR, un recours à la recherche: analyse de la demande sociale ainsi exprimée 320 1.3 Contenu et évolution du projet AGIR de 1991 à 1994 324 1.4 Vie et mort d'un projet institutionnel: interprétation 325
Les diverses actions d'appui à l'innovation par les organisations agricoles majoritaires (1990-1994)

Il

327

III

Le plan stratégique de développement agricole départemental: un nouveau référentiel des organisations agricoles majoritaires?

337 345

Conclusion du Chapitre 7

13

CHAPITRE 8. Pour consolider l'émergence d'un référentiel alternatif: de nouveaux partenaires et de nouveaux outils I II
Les organisations Les organisations modernistes d'innovateurs d'appui à l'innovation émanant des organisations

349 350

352 356

III IV

L'appui à l'innovation par les collectivités territoriales Les politiques publiques d'appui à l'innovation: l'exemple de LEADER

360 367 369 375 387 393 395

Conclusion du Chapitre 8

Conclusion de la deuxième partie
Conclusion générale Liste des tableaux, cartes et figures Liste des sigles et abréviations

Bibliographie Annexes

Introduction

générale

Le contexte de la recherche: un secteur et des territoires en "crise"
Les années 80 ont été, pour l'agriculture française, une période de "crise", de ruptures, d'autant plus profondes que les décennies précédentes avaient été marquées par l'euphorie de la modernisation. En amont des problèmes conjoncturels, c'est, plus fondamentalement, le "modèle de développement" qui est remis en cause. Tous les parti-prenant au débat s'accordent sur le fait que le modèle "moderniste"l est moribond. La fm des modèles est annoncée, et avec elle le nécessaire passage d'un système perçu comme cohérent à un "autre chose" dont les contours sont mal défmis et ne font, pour l'instant, l'objet d'aucun consensus (Pour, 1991). Il Y a urgence à élaborer un nouveau contrat entre la société et l'agriculture, qui permettrait à cette dernière de renouveler son référentiel professionnel. Ranimé par la réforme de la PAC, le débat a des racines anciennes. Le terme même de "modèle", renvoie à sa structuration, autour de - schématiquement - deux conceptions de l'agriculture. Pour l'une, l'agriculture est un secteur économique qui doit achever sa rationalisation en se reconnectant pleinement aux lois du marché et de la compétitivité (Bergmann, 1981, 1989; OCDE, 1987). La "modernisation productiviste" qui doit conduire à une affectation optimale des ressources entre les différents secteurs économiques ne peut reposer que sur une poursuite de l'intensification et de la concentration des systèmes de production les mieux dotés. Quant aux zones et unités économiques insuffisamment pourvues en avantages comparatifs, elles sont abandonnées aux hypothétiques opportunités fournies par les autres

IPour reprendre la distinction établie par Bergmann (1981, 1989), le "modèle moderniste", sur lequel a reposé la modernisation agricole française depuis 1960, est la combinaison d'une "agriculture intensive", d'une protection économique par le soutien des prix et d'une cogestion État/profession. Le modèle "productiviste" que défend Bergmann est fondé sur une agriculture intensive, insérée dans un contexte économique totalement libéral. 15

secteurs économiques. D. Bergmann, qui a défendu ce courant en France, écrit

notamment à propos des zones défavorisées: « Dans la situation actuelle des
marchés, (leur) avenir ne peut être que le déclin [..]. Cette logique doit nous dicter notre règle de conduite: abandonner le mauvais [..]. Le problème, hautement politique est d'en gérer le rythme et les modalités» (Bergmann, Baudin, 1989, p.141). A cette conception strictement économique de l'agriculture, s'opposent des questionnements sur les "agricultures différentes", aux contours plus difficiles à cerner parce que multiples, mais se rejoignant dans la contestation du "modèle dominant" de la modernisation agricole française et l'analyse de voies alternatives. La remise en cause du "modèle dominant" s'appuie sur des arguments économiques (baisse de la productivité des intrants, de la valeur ajoutée agricole, des revenus des agriculteurs), sociaux (persistance des disparités au sein du secteur) et sociétaux (préoccupations sur la qualité de l'alimentation et du cadre de vie) (Bonny, 1980). Les voies alternatives envisagées présentent des degrés variables de rupture avec le "modèle dominant", chacune d'elles se situe en contrepoint d'une caractéristique contestée du "productivisme", mais l'ensem-

ble, sensé s'articuler à une nouvelle demande sociale, ne défmit pas

-

encore? - un nouveau référentiel de développement, ou un projet cohérent et socialement soutenu sur lequel des acteurs ou des organisations pourraient se positionner. Au sein de ce courant, l'agriculture est considérée comme un segment du monde rural, aux fonctions multiples et imbriquées: production alimentaire, source d'emplois, entretien de l'espace... Sa vitalité, y compris dans les zones difficiles, influe de manière déterminante sur les équilibres économiques et sociaux du territoire national, et les problèmes qui s'y posent sont en prise directe avec la crise globale de la société: partage du travail, répartition du revenu, maîtrise des évolutions économiques, capacité d'innovation, qualité de vie et d'environnement, équilibre planétaire... La première de ces conceptions de l'agriculture est fortement charpentée autour du corpus théorique néo-classique, et bénéficie d'une obédience croissante, à travers la libéralisation et la mondialisation de l'économie. La seconde conception de l'agriculture, même si son audience tend à progresser, n'a aucun de ces atouts. Construite sur une critique empirique et fragmentée du modèle de développement moderniste, elle cherche depuis deux décennies à se construire une armature théorique, qui est en porte-à-faux avec l'évolution économique libérale et qui ne peut trouver de légitimité que dans la défmition d'un projet de société global. De par leur contenu et leurs origines, les contributions à ce courant de pensée, dispersées pendant toute la décennie 80, ont tenté de trouver dans la contestation de la réforme de la PAC un terrain pour se fédérer. De quoi relève le "nouveau projet pour l'agriculture" qu'elles envisagent? Plus que des mesures concrètes, ce sont des principes et des axes de

pas

16

.c..

réflexion qui sont proposés. L'avenir de l'agriculture européenne ne peut être raisonné par rapport à la référence unique du marché, mais doit être inséré dans une problématique à la fois plus globale, se référant à "la gestion du vivant" (Groupe de Seillac, 1993) et plus politique2. Ces deux conceptions se rejoignent pourtant sur l'une des modalités principales du développement rural à venir: pour les libéraux comme pour les tenants d'une politique alternative, le développement des territoires ruraux devra reposer davantage sur la stimulation et la valorisation du potentiel de développement "endogène", que sur des opportunités de développement exogènes, dont force est de constater, à travers la fm du mythe des "usines attirées à la campagne", la vacuité3. Au delà de son caractère incantatoire, que peut recouvrir le concept de "développement endogène" ? En excluant évidemment d'emblée tout repli autarcique4, le développement endogène pourrait être ici défmi comme une capacité plus ou moins collective des acteurs d'un territoire à se mobiliser, à s'organiser, à innover pour valoriser les nouvelles opportunités fournies par les transformations du cadre économique et institutionnel. Cette dynamique serait "endogène" parce qu'elle s'appuie à la fois sur la valorisation de spécificités territoriales (milieu naturel, savoir-faire locaux, traditions, patrimoine...), et sur la mise en œuvre de nouvelles formes d'organisations "horizontales", stimulées par la proximité spatiale et des solidarités induites par un "sort commun" aux acteurs. Une combinaison dont pourraient émerger alors des "modèles de développement régionaux"... Cette approche redonnant du poids à une composante locale dans la mise en œuvre du développement n'est pas nouvelle, mais voit son audience s'accroître

2« L'Europe doit dire qu'elle veut que son agriculture peuple et jardine son espace, qu'elle assure sa sécurité alimentaire et sa place sur les marchés mondiaux. Elle doit dire sans peur et sans honte que cela n'est pas négociable parce que celafait partie de la définition qu'elle se donne d'elle-même et de ce qu'elle considère comme ses intérêts fondamentaux" (Pisani, 1992). 3Ainsi, en 1989, dans son réquisitoire sur la nécessité d'une réforme de la PAC, la Commission européenne présentait cette approche: « Etant donné les déficits dont souffrent {les] régions {menacées de déclin rural] et lafragilité générale des conditions économiques, la Communauté ne peut s'attendre qu'à des investissements limités de la part d'autres secteurs. Il est donc décisif de stimuler et d'exploiter à fond les réserves économiques régionales afin de permettre une croissance autonome qui ouvre de nouvelles perspectives aux zones rurales" (CEE, 1989). 4S'il fallait démontrer la vacuité d'une telle forme de "développement", la référence aux innombrables échecs des communautés de retour à la terre postsoixante-huitardes y suffirait... 17

à la fm des années 80, dans différentes sphères. Au niveau des acteurs agricoles, c'était déjà cette demande-là qui était exprimée à travers les Etats généraux du développement agricole en 1984 (Eimer, 1985). Au niveau politique européen, l'idée d'une prise en charge plus locale du développement progresse et fait notamment l'objet d'une expérimentation à travers les programmes LEADER de la CEE. Dans le secteur industriel, le développement des PME semble intégrer dans certaines zones une composante locale renouvelée et forte, qui a conduit à un enrichissement des concepts de l'économie régionale (Aydalot, 1986 ; Pecqueur, 1987). Ce débat s'impose avec une acuité renforcée dans les zones "difficiles"s. Condamnées à un déclin rapide et sans appel par les thèses productivistes (Bergmann, 1989), l'agriculture de ces zones reste, en tant que segment du monde rural, un objet de préoccupation et de recherche pour les tenants d'un développement territorial plus équilibré. Le questionnement sur l'évolution de l'agriculture des zones "difficiles" est resté longtemps feutré, tant dans la société globale où ces régions ont été progressivement assimilées aux "retours à la terre" postsoixante-huitards, que dans la Recherche, où tout en étant présente, cette thématique gardait un statut marginal (Sebillotte, 1994). La fm des années 80 semble marquer à cet égard une évolution, à mettre en relation avec celle de la Politique agricole commune. Le poids budgétaire des excédents de production agricole, les tensions internationales qu'ils engendrent, le recul de la PAC en tant que politique nécessaire à l'intégration européenne, conduisent à une remise en cause du principe de soutien des prix agricoles et à un questionnement sur l'équité de la répartition de l'aide publique. La sensibilité nouvelle en faveur des questions d'environnement, de qualité (de vie, de produits) qui s'enracine dans la société, interpelle l'agriculture intensive promue par la modernisation agricole. Enfm, la croissance non endiguée du chômage fait de l'exclusion une question centrale, à laquelle peuvent être rattachées les interrogations portant sur le dépérissement de territoires "périphériques" et la survie d'une frange croissante d'exploitations agricoles en difficulté. Sans être centrale, la question de l'avenir de l'agriculture des zones en déprise était fortement présente dans les discussions préparatoires à la réforme de la PAC. Un "changement d'ambiance" donc, qui conduit à poser un autre regard sur les problèmes des zones difficiles et de leur

SPlusieurs concepts sont utilisés pour qualifier ces zones (Wampfler, 1995). Ils se référent quasiment tous à une notion de"handicap", mais en s'appuyant tantôt sur des critères géographiques, démographiques, ou économiques: zones défavorisées (Maresca, 1987), zones fragiles (cf. les travaux de la SEGESA), zones d'agriculture intermédiaire et zones d'agriculture menacée (Neveu, 1993)... La définition retenue ici considère les zones difficiles comme des zones marquées par une absence ou un déficit d'avantages comparatifs dans la compétition portant sur les productions agricoles de masse.

18

agriculture, en les rattachant à des problèmes de société fondamentaux. C'est donc au point de convergence de la crise sectorielle du modèle de développement et de la crise territoriale des zones défavorisées que se situe ce travail de recherche, qui a pour objectif d'analyser l'impact des transformations économiques et politiques des quinze dernières années sur les systèmes productifs agricoles.

Une problématique de recherche centrée sur la stratégie des acteurs
Cette problématique s'esquisse à travers la question suivante:
«

Dans

quelle mesure le cadre de rupture et de transition ouvert par la crise agricole, l'évolution de la demande sociale à l'égard de l'agriculture, et les transformations du contexte institutionnel (les ajustements, puis la réforme de la PAC) ouvrent-ils des perspectives nouvelles pour l'agriculture des zones difficiles? La

"crise", à travers la remise en

cause

du "modèle moderniste", donne-t-elle des

marges de manœuvre nouvelles à l'agriculture de ces zones, en permettant l'émergence de voies de développement alternatives, mieux adaptées aux con-

traintes et aux potentialités locales? » Des questions qui en appellent d'autres: Peut-on identifier dans les stratégies adaptatives des acteurs, des voies innovantes démontrant des capacités de "développement endogène" susceptibles de fonder des référentiels de développement alternatifs? Sur quelles ressources ces capacités de développement se fondent-elles? Quelles en sont les conditions d'émergence? Quelles sont les formes, le sens et la portée économique des adaptations qui en résultent? Comment s'articulent les différentes formes d'agriculture issues de ce processus adaptatif? S'insèrent-elles dans des recompositions plus larges du développement rural? Quelles sont les ressources offertes dans ce cadre par les politiques publiques agricoles et rurales? En défmitive, ces dynamiques alternatives sont-elles de nature à doter des zones difficiles d'une nouvelle forme "d'avantages comparatifs", exprimée à travers des "modèles de développement régionaux" et susceptible d'infléchir leur déclin ? Trois aspirations méthodologiques La méthode de recherche adoptée repose sur trois aspirations, qui sans doute plongent leurs racines dans notre expérience professionnelle de "développeur", mais que l'on retrouve aussi sous la plume d'un chercheur comme Sébillotte, dans sa réflexion sur les orientations d'une recherche appliquée pour l'agriculture et le développement rural (Sébillotte, 1994). 19

Dans les travaux portant sur l'évolution de la PAC, les approches macroéconomiques, fondées sur des méthodes de modélisation et des hypothèses d'agrégats des comportements individuels, sont prépondérantes. Corrélativement, les travaux intégrant les stratégies des acteurs6, la diversité des agricultures coexistant sur les mêmes territoires, la notion même de territoire, sont relativement peu nombreux et restent déconnectés des travaux macro-économiques7. De la même manière, il nous a semblé que l'ensemble des débats sur le "nouveau projet pour l'agriculture" restait singulièrement éloigné des réalités de terrain. Dans toutes ces approches, le potentiel d'innovation des acteurs est une composante faiblement prise en compte. Ce travail de recherche s'inscrit en contre-point de ce constat, dans la volonté d'alimenter les débats et travaux macro-économiques

par la production d'une connaissance « donnant toute leur place aux acteurs» et
«replacée dans le réel» (Sébillotte, 1994, p.76, 78). Dans le prolongement de cette option méthodologique, il nous a paru important d'articuler ce travail de recherche avec la demande sociales. L'utilisation croissante des méthodes de modélisation et de simulation, dont l'intérêt est essentiel pour la mise en cohérence et l'interprétation globale d'informations de nature diverse, au sein de systèmes complexes, donne une acuité plus grande encore à la nécessité de développer des travaux de recherche-action. Seul ce type de démarche peut permettre à la fois de lever les contradictions existant entre la logique des acteurs et celle du scientifique, à travers un processus de l'ordre de la négociation, et de rendre les connaissances produites intelligibles et intégrables par les acteurs du développement. Cela étant, même une recherche appliquée ne peut être simplement chevillée sans recul critique à la demande sociale.

6Le terme "acteur" recouvre ici les agriculteurs (individus ou groupes) et les organisations agricoles, dont nous avons analysé parallèlement les stratégies. 7Dans son diagnostic sur l'avenir de l'INRAM, Sébillotte souligne le fait que « Tous les participants aux groupes de travail ont insisté sur notre méconnaissance de la situation actuelle de l'agriculture et des agriculteurs sur le terrain, soulignant l'inadéquation des outils statistiques existants, même s'ils ne sont pas inutiles ». 11constate que si les typologies régionales de fonctionnement des exploitations sont des outils intéressants pour combler le déficit de connaissances évoqué, leur portée reste cependant limitée par l'absence de documents de synthèse et par le fait qu'elles sont faiblement "intégrées" dans les modes de fonctionnement des organismes de développement et des instituts de recherche (pA5). SNousnous plaçons donc dans le cadre d'une recherche appliquée au sens défini par l'INRA :«La compréhension des phénomènes ne saurait constituer le produit final des recherches [..]. C'est l'impact en retour sur l'objet initial, lui-même intégré dans un ensemble de pratiques et d'usages, qui constitue la "ligne d'arrivée" où est jugée la pertinence des innovations» (INRA, 1992). 20

Celle-ci étant toujours le produit d'un contexte donné et d'un rapport de force entre acteurs, son explicitation est sans doute la première étape de sa transformation en objet scientifique9. Dans le cadre de cette recherche, c'est une collaboration avec la Chambre d'agriculture de l'Aveyron qui a fourni l'opportunité de cette articulation avec la demande sociale. Au début des années 90, les travaux de prospective agricole régionale se sont multipliés. Les organisations agricoles aveyronnaises ont souhaité, elles-aussi, pouvoir disposer de scénarios de développement pour leur agriculture. Cette demande en termes de prospective était assortie de questions plus opérationnelles portant sur les conditions de diffusion de productions de diversification au sein des exploitations. Nous reviendrons Chapitre 7 sur une analyse plus approfondie du contenu et du sens de cette demande sociale. La troisième option méthodologique sur laquelle se fonde ce travail est celle d'une approche "horizontale" des problématiques du développement agricole et rural. Alors que ce type d'approches s'est fortement développé en économie industrielle et régionale, il est relativement absent des travaux d'économie rurale, jusqu'au début des années 90. Là encore, M. Sébillotte nous conforte dans

notre analyse, quand il écrit:

«

Quelle que soit l'échelle considérée, celle de

l'exploitation agricole, celle du local ou du régional, la tendance antérieure privilégiait presque systématiquement les analyses verticales. On parlait de développement, mais on pensait produit ou filière. Il est aujourd'hui indispensable de "croiser" beaucoup plus fortement cette dimension avec la dimension horizontale, qui permet de réintroduire dans la réflexion les dynamiques sociales, les logiques territoriales, les dynamiques écologiques, toutes choses qui dessinent le cadre en dehors duquel il semble impossible de penser l'avenir de l'agriculture, ou même de raisonner un choix technique» (Sébillotte, 1994).

Une grille d'analyse hétérodoxe
La problématique de recherche et les choix méthodologiques qui viennent d'être exposés engagent la recherche dans des voies mal balisées où convergent plusieurs champs de l'analyse économique (rurale, régionale, industrielle, théorie des conventions), et où s'offrent des perspectives tentantes d'enrichir l'analyse

9Jollivet et Pave écrivent à ce propos:

«La science ne peut répondre à des ques-

tions qui lui sont extérieures, donc étrangères. Invoquer la "demande sociale" pour
légitimer une orientation de recherche n'est pas satisfaisant, et peut même être périlleux. Il est en efJèt indispensable que les questions posées soient pertinentes pour une approche scientifique, c'est-à-dire qu'elles soient formulées dans des termes recevables pour une communauté scientifique donnée et permettent de leur appliquer des procédures de traitement claires et évaluables ..

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économique par des apports d'autres disciplines (théorie des organisations, analyse des politiques publiques...). La nécessité de définir les concepts utilisés et leur articulation dans une grille d'analyse n'en est donc que plus grande. L'analyse porte sur les choix des acteurs agricoles, insérés dans un système productiflocalisé1o (Benko, Lipietz, 1992), et confrontés à un cadre de contraintes changeant. Dans un cadre de contraintes stables, la grille d'analyse de la théorie micro-économique standard, dans laquelle les choix économiques sont réalisés en fonction d'un objectif de maximisation sous contraintes d'une fonction d'utilité, offre un premier cadre explicatif pouvant permettre d'analyser les ajustements à court terme des acteurs économiques. Par contre, dans les périodes de crise, de rupture de cohérence et de recomposition non éprouvées, l'adaptation à un cadre de contraintes subissant des perturbations brutales, peu explicitées, et donc difficiles à anticiper, met en jeu, au niveau des acteurs, la référence au marché, certes, mais aussi les routines, les capacités d'apprentissage, la gamme des possibles liée à la diversité des modes d'insertion socio-économiques... Le choix ne se réduit pas ici à la sélection d'une solution optimale parmi des possibles "donnés", exogènes, mais passe d'abord par la construction des solutions possibles à travers un processus d'identification/formulation (Giordanno, 1991). Ce constat conduit à retenir l'hypothèse hétérodoxe de la rationalité procédurale des agents économiques (Simon, 1976). En rupture avec la rationalité substantive

du paradigme waIrasien qui ccautorise l'ignorance totale de ce qui se rapporte
à la psychologie du décideur» (Giordanno, 1991), l'approche en termes de rationalité procédurale accorde une importance égale à la décision et au processus dont celle-ci est issue. Cette démarche suppose une prise en compte du facteur temps dans le processus de décision, ainsi que de l'incertitude. La solution fmalement adoptée n'est pas une optimisation, mais une solution jugée "satisfaisante" par l'agent par rapport à une combinaison complexe de besoins/motivations/contraintes perçues par lui. La rationalité procédurale est par essence une "rationalité limitée" par le caractère incomplet de l'information à laquelle l'agent accède, par ses capacités cognitives, ses aptitudes à s'ouvrir à d'autres possibles par l'apprentissage individuel ou collectif... En considérant des unités économiques élémentaires, dont les comportements et stratégies sont liés à leurs modes d'insertion socio-économiques et insti-

tutionnels, nous rejoignons donc ccle point de vue de ceux qui ne réduisent pas
l'activité économique à la seule interaction d'agents autonomes mais insèrent ces agents dans un système de structures, d'institutions et de conventions» (Arena,

l~e systèmeproductifest ici entenduau sens de ccl'ensemble des agents économiques concourant à la production et des relations qu'ils entretiennent dans un espace donné» (Laganier, 1986).
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1982). Le niveau élémentaire de coordination des acteurs qui est retenu dans cette étude est celui de "l'exploitation système", qui permet de prendre en compte la complexité de l'exploitation agricole. A travers ce concept, la démarche analytique par production est abandonnée au profit de "l'approche globale". Celle-ci repose sur la modélisation systémique qui« consiste à considérer qu'une exploitation agricole n'est pas la simple juxtaposition d'ateliers de production ni l'addition de moyens et de techniques de production» (Brossier, 1991), mais comme un système complexe reliant la sphère de la production et la sphère familiale. Ce sont les objectifs du couple exploitation-famille qui conditionnent les décisions prises au sein du système d'exploitation. Celui-ci est une combinai~ son de différents sous-systèmes (de culture, d'élevage, de gestion...) dont on étudiera le fonctionnement interne et les mécanismes d'interaction. L'exploitation système est insérée à la fois dans le secteur et le territoire, chacune de ces sphères se décomposant en "méso-systèmes" représentant autant de niveaux d'insertion potentielle des acteurs (Va1ceschini, 1991). Le concept de méso-système, central dans notre analyse, est issu de l'économie industrielle et de la méso-analyse. Dans leur défmition de la démarche méso-analytique, Marchesnay et Morvan mettent l'accent sur le fait qu'elle rompt avec les démarches traditionnelles d'analyse des unités économiques élémentaires (logique d'allocation des ressources de l'optique néo-classique/logique de valorisation de l'optique marxiste) en proposantune analyse fondée sur une « logique de l'intention qui met l'accent sur la stratégie propre des unités» et sur la manière dont elles utilisent les marges de liberté dont elles disposent. Par ailleurs, poursuivent ces auteurs, c'est une démarche dynamique « qui admet que chaque comportement constitue un processus d'adaptation (ou de réaction) à une situation donnée et que simultanément, il risque d'influencer non seulement les autres comportements, mais les "situations données" elles-mêmes [..]. C'est une démarche qui n'implique pas la recherche d'une situation d'équilibre, mais qui admet que l'instabilité devient la règle et la nature profonde du système» (Marchesnay, Morvan, 1979). Les unités intermédiaires sur lesquelles porte la méso-analyse, qualifiées de "méso-systèmes dynamiques", sont appréhendées à la fois comme éléments de médiation entre les niveaux économiques élémentaire et global et comme systèmes complexes, dotés d'une cohérence propre. De leur articulation procède

l'économieglobale.Le méso-systèmepeut être défmi comme « un sous-système
productif concret, un ensemble d'agents ou d'unités qui existent concrètement dans un espace déterminé» ; mais aussi comme « un ensemble organisé etfinalisé de relations, qui est doté d'une dynamique autonome, mais qui n'en est pas moins ouvert sur, et en interaction avec, d'autres sous-systèmes» (De Bandt,

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1988). Finalisé par un produit ou un service, le méso-système est caractérisé par les relations marchandes et non marchandes que les acteurs qui le constituent
entretiennent plus fortement entre eux qu'avec le reste du monde.
«

Ces relations

marchandes et non marchandes s'insèrent dans un cadre organisationnel, y compris institutionnel, spécifique» (De Bandt, 1988). Le méso-système est aussi un espace dans lequel se confrontent les stratégies des agents qui essaient d'exploiter les degrés de liberté dont ils disposent individuellement dans le système. Si les comportements et stratégies des agents sont influencés par les règles, codes et normes produits par le méso-système dans lesquels ils sont insérés, leurs choix peuvent, en retour, faire évoluer les structures et le fonctionnement du système. La cohérence propre qui caractérise le méso-système repose également sur "une culture commune", sur un système d'information spécifique, sur des solidarités pouvant se traduire par des actions collectives, des pratiques de lobbying... En permettant l'appréhension et l'articulation de trois niveaux d'analyse, les unités économiques élémentaires insérées dans un ou plusieurs méso-systèmes, le méso-système en tant qu'unité cohérente, l'articulation des méso-systèmes entre eux formant l'économie globale, la méso-analyse otITedonc un cadre de réponse à notre préoccupation initiale de mise en relation des unités économiques, du secteur, du territoire, et des politiques publiques. La modernisation agricole a conféré à la sphère sectorielle une structuration verticale forte, que l'économie rurale et agro-alimentaire, a souvent (et avant même que l'économie industrielle ne lui confère ses lettres de noblesse) analysée à l'aide de la notion de "filière de production". La notion de filière est l'objet d'interprétations multiples, centrées sur« l'idée générale [..] d'une suite nécessaire d'états intermédiaires d'un bien ou même d'un service» (Rainelli, 1988). La linéarité de cette approche, relève Valceschini, à la suite de Morvan, ne permet pas d'appréhender les contours complexes de la filière, sa "largeur", son "épaisseur" (Valceschini, 1991). Elle gomme le caractère plus ou moins "étanche" et instable de la plupart des filières et ne permet pas de rendre compte des interconnections, des "nœuds stratégiques", des "effets de boucle" existant entre les filières (Morvan, 1985). Enfm, elle occulte la complexité des relations entre les agents, relations qui relèvent de la concurrence, mais peuvent être aussi, de l'ordre de la coopération/solidarité. Pour pallier ces carences, Valceschini propose d'adapter la notion de méso-système à l'analyse sectorielle. La notion de méso-système permet un "découpage" du système productif, autour d'un produit ou d'un service. Mais,
opposition à la notion de filière conçue comme une succession de stades de fabrication reliés par desjlux d'échanges[..], la notion de méso-système met davantage l'accent d'une part sur les modalités d'organisation de l'ensemble des relations - marchandes et non marchandes- entre les agents et sur le fait que le
« par

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méso-système est l'espace stratégique dans lequel s'affirment et se confrontent les stratégies des acteurs. »(De Bandt, 1988) Les relations entre agepts peuvent s'exprimer en termes de concurrence verticale (partage du profit) et/ou de concurrence horizontale (partage d'un marché). Elles peuvent exploiter aussi des ressources de complémentarité, d'accord, de coopération. L'approche de la filière en tant que système permet également l'analyse des procédés de régulation à l'œuvre. Ainsi peuvent être expliquées "la permanence et la reproduction de la diversité des formes de production et d'échanges". Au sein d'un même méso-système peuvent coexister des formes de production, se différenciant par la nature et la taille des entreprises, les méthodes de production, les modes d'insertion dans le marché. Elles sont appréhendées comme des sous-systèmes du méso-système global. Ainsi, on distinguera: - le sous-système autarcique, visant l'autoconsommation; - le sous-système artisanal, composé d'entreprises artisanales, mettant en œuvre des relations de gré à gré; - le sous-système semi-industriel, composé d'entreprises industrielles familiales liées par des relations de marché; - le sous-système industriel, composé d'entreprises industrielles, liées par des relations contractuelles, de plus en plus déterminées par la grande distribution (Montigaud, 1989).
Sur les relations qu'entretiennent ces différents sous-systèmes au sein du méso-système englobant, deux thèses s'opposent. L'une postule que chaque soussystème apporte sa contribution spécifique à l'équilibre global. L'autre, qui tend à s'imposer, pose l'hypothèse d'une mise en tutelle de l'ensemble du mésosystème par les éléments les plus puissants du sous-système industriel, et plus particulièrement par la grande distribution. Des relations entre unités économiques et méso-systèmes, qui sont notre objet de recherche, De Bandt retient deux aspects. cc Les agents ou unités écono-

miques qui composent le méso-système sont hétérogènes [..j, ils ont une certaine autonomie et une logique defonctionnement propre, [et] peuvent, le cas échéant, s'intégrer dans deux, voire plusieurs méso-systèmes, c'est-à-dire se situer à un lieu d'intersection entre deux méso-systèmes» (De Bandt, 1988). De même, un agent peut être inséré dans un ou plusieurs sous-systèmes d'un même mésosystème ou être amené, par choix stratégique, à passer d'un sous-système à un autre, à partir d'une même production "de base". Ce type de stratégie est une des composantes caractéristiques des démarches alternatives observées en agriculture (vente directe, etc.). Par ailleurs, ccces agents ou unités partagent, dans une certaine mesure,
ce que l'on peut appeler un sort commun. Ils sont en effet interdépendants d'un

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certain nombre de données communes - relatives aux techniques, aux matières, aux marchés... - et de contraintes macro-économiques communes tenant aux modalités de fonctionnement, de régulation et de performance spécifiques au système productif d'ensemble dans lequel ils s'insèrent" (De Bandt, 1988). Enfm, ces agents sont susceptibles de modifier à court mais surtout à moyen et à long terme, par leur action stratégique, les contraintes et les structures des mésosystèmes dont ils font partie et dont les contours restent de ce fait partiellement indéterminés. La dynamique des méso-systèmes, au sein du secteur agricole et de l'économie globale, est régie par la concurrence. Mais y interviennnent aussi des régulations opérées, d'une part par les organisations, d'autre part par les politiques publiques qui produisent le cadre institutionnel dans lequel s'insèrent l'activité sectorielle, et à un niveau plus élémentaire, celle des exploitations agricoles. Les organisations professionnelles agricoles sont appréhendées dans leur double rôle de médiateur entre les exploitations, la politique agricole et la formation socio-économique globale, et d'institution régulant le système productif agricole, notamment par la production de "modèles" et de normes. Les frontières de la sphère d'insertion territoriale des acteurs agricoles sont plus diffuses et renvoient à la difficulté de cerner le "local" (Bodiguel, 1986) : communes, départements, régions, mais aussi "bassins de vie", "bassins d'emploi"... dont la régulation fait l'objet de politiques territoriales. Enfm, à un niveau qui peut n'être ni sectoriel, ni territorial, les systèmes de réseaux (économiques, sociaux) représentent une forme d'insertion potentielle des acteurs agricoles qui peut être appelée à se développer (Pecqueur, 1987). Les arbitrages micro-économiques des acteurs agricoles sont alors considérés comme la résultante d'une logique micro-économique d'optimisation du revenu avec minimisation des risques (Boussard, 1992), modulée par le mode et le degré d'insertion dans les sphères sectorielle et territoriale, les opportunités qu'elles offrent et les contraintes qu'elles génèrent (Touzard, 1993). Ces formes d'insertion sont historiquement évolutives: après la Seconde Guerre mondiale, le processus de modernisation de l'agriculture a contribué à renforcer l'insertion sectorielle et à laminer l'insertion territoriale antérieure des exploitations agricoles. Cette structuration sectorielle s'est opérée sur la base d'une combinaison de principes micro-économiques (augmentation de la production, intensification des facteurs travail et terre par incorporation croissante de capital, spécialisation, concentration des structures) et d'une volonté corporatiste d'organisation "verticale", tant sur le plan économique que syndical. Les lois de modernisation agricole (1960-1962-1966) et la PAC en constituent la base institutionnelle et le "productivisme", institué en modèle normatif au sein de la "profession agricole", le référentiel (Coulomb, Nallet, 1981). Le concept de "référentiel" caractérise donc la combinaison d'une forme

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de production, d'organisation, et d'une "norme" instituée, qui confère sa cohérence à l'ensemble (Muller, 1990). Si la réussite de la modernisation a été liée pendant trois décennies à la cpnvergence du référentiel sectoriel agricole avec les besoins et ressources de la formation économique globale, la crise agricole peut être interprétée comme une rupture de cohérence entre ces deux référentiels (Muller, 1989). Les ajustements de la PAC, puis sa réforme en 1992, constituent des voies de régulation visant à remettre en cohérence le référentiel sectoriel et le référentiel global.. Notre questionnement porte sur les formes et modalités de cette remise en cohérence dans le cadre spécifique des zones difficiles.

Une méthode de recherche centrée sur l'observation locale
L'adaptation de l'agriculture des zones difficiles à la "nouvelle donne" économique et politique agricole met en jeu des processus complexes et multidimensionnels. Le contexte agro-écologique constitue un premier cadre de contraintes qui défmit des marges de manœuvre pour les adaptations possibles. Les caractéristiques démographiques, la dynamique des structures, le niveau de formation et d'information des chefs d'exploitations, la perception qu'ils ont de leur avenir, sont autant de facteurs qui influent sur les choix adaptatifs. La capacité d'adaptation des systèmes productifs est également conditionnée par leur mode d'insertion économique. Les orientations du système agro-industriel englobant ont un impact évident sur les systèmes productifs. C'est donc l'ensemble de ces relations et leur évolution potentielle qu'il faut pouvoir caractériser. Les organisations agricoles peuvent localement influer sur les choix productifs, promouvoir des alternatives de développement ou au contraire les freiner... Les relations existant entre ces organisations et les exploitations agricoles sont un élément à prendre en compte dans l'analyse des capacités adaptatives des systèmes. Enfin, les conditions d'insertion de l'agriculture dans son espace rural et les modalités de la gestion territoriale déterminent partiellement ses capacités d'adaptation. Certains de ces facteurs sont quantitatifs et leur évaluation est rendue possible par l'appareil statistique classique (RGA, RGP...). D'autres, tout en étant quantitatifs, ne sont pas intégrés dans un appareil statistique dont l'inertie freine l'adaptation à des problématiques économiques et sociales qui évoluent. D'autres encore, parmi ces facteurs, sont qualitatifs et impossibles à appréhender avec un outil statistique. Aussi avons-nous choisi de combiner l'information disponible (comptabilité agricole départementale, résultats technico-économiques disponibles localement), avec une information produite à partir de l'observation d'un territoire localisé. Placer l'observation d'un terrain au centre de notre démarche de recherche a semblé pertinent ici, dans la mesure où l'objectif n'était pas de donner une évaluation quantitative des processus d'adaptation des agricultures de zones 27

défavorisées en général, mais de repérer des seuils et des modalités de ruptures par rapport à des équilibres antérieurs, d'identifier des formes d'adaptation ou de recomposition qui en résultent et de comprendre les mécanismes dont elles pro- . cèdent.. . La demande de la Chambre d'agriculture de l'Aveyron offrait l'opportunité de bâtir un questionnement scientifique sur une demande sociale. Encore fallaitil s'assurer que l'Aveyron est un terrain d'observation pertinent par rapport aux questions posées. Pendant la période de modernisation agricole, l'Aveyron était volontiers cité dans les milieux professionnels agricoles comme le bon élève de la classe, l'exemple de ce qu'un territoire de montagne, pourtant handicapé par des facteurs naturels peu favorables, peut réaliser grâce à la valeur de ses hommes. Cette valeur apparaissait d'autant plus clairement que les organisations professionnelles aveyronnaises ont fourni un nombre important de responsables aux structures professionnelles nationales... (Coulomb, Nallet, 1981). L'intérêt du terrain aveyronnais réside donc dans le fait que c'est une zone défavorisée qui a joué pleinement, et avec un certain succès, la carte du développement agricole moderniste et dont il est intéressant maintenant d'observer l'adaptation face à la crise de ce modèle. Si la dynamique aveyronnaise est emblématique du processus global de modernisation agricole, elle ne l'est que partiellement des itinéraires de développement des agricultures de zones défavorisées, ou de montagne. Ces itinéraires sont très différenciés les uns des autres, fonction des héritages structurels des agricultures, des opportunités de marché, des dynamiques organisationnelles locales... Ainsi, si la dynamique aveyronnaise est assez représentative de celle des massifs humides, elle diffère fortement de celle de la Lozère, pourtant limitrophe, ou de celle de l'ensemble des montagnes méditerranéennes (Bazin, 1986) - hormis dans le rayon de Roquefort (Flamant, Labouesse, 1991). Par rapport à une problématique plus large de développement rural, l'Aveyron s'avère être, dans la palette fortement hétérogène des "zones défavorisées", représentatif des situations marquées par des handicaps ruraux importants, au sein desquelles l'agriculture apparaît comme un facteur de vitalité, certes en crise, mais non dépourvu d'atouts (Bontron, Cabanis, SEGESA, 1992). C'est donc sur une "frange favorisée" des "zones défavorisées", susceptible de développer des stratégies d'adaptation à la "crise", que porte notre analyse. L'ampleur des espaces français concernés renforce l'intérêt d'évaluer ces stratégies, d'en analyser le contenu, d'en identifier les acteurs, et de les confronter à l'évolution du cadre politique agricole, autant d'éléments que le dispositif d'observation de cette recherche devait permettre d'appréhender. Ce dispositif d'observation a été fondé sur l'analyse de données existantes, mais surtout sur une production de données nouvelles à travers un travail

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d'enquête échelonné sur trois années (de 1991 à 1993). La pielTe angulaire de ce dispositif a été une enquête portant sur les 2 500 exploitations de quatre cantons du Ségala aveyronnais, temtoire-phare de la modernisation agricole. La comparaison de ces données avec la même base établie une première fois en 1985 a permis une analyse diachronique de l'évolution des exploitations agricoles pendant la période "d'installation dans la crise" entre 1985 et 1991. Des enquêtes thématiques portant sur un nombre plus limité d'exploitations ont permis d'approfondir des dynamiques spécifiques mises en évidence par l'analyse diachronique de l'enquête "Ségala" : adaptations aux quotas laitiers, diversification des productions et activités, stratégies de qualité, projets des exploitants.... L'impact de la réforme de la PAC a été observé directement au niveau des acteurs du système productif agricole (exploitants et organisations) sur une période de 18 mois (mai 1992-décembre 1993). Par ailleurs, cette question a été abordée par deux autres méthodes: modélisation/simulation appliquée à plusieurs échantillons d'exploitations d'une part ; analyses plus qualitatives d'autre part. Ces dernières visaient à mieux comprendre l'impact sur la dynamique des exploitations des contingentements de production déjà en vigueur (quotas laitiers, références laitières ovines, primes compensatoires ovines).1I La dynamique des organisations a été observée "in situ", par une participation en tant qu'opérateur de recherche à différents projets coordonnés par les grandes organisations agricoles majoritaires (Chambre d'agriculture, FDSEA, CDJA), et par des enquêtes qualitatives plus légères pour d'autres organisations (Crédit agricole, SAFER, ADASEA, coopératives d'amont et d'aval, CUMA, Confédération paysanne...). La réflexion sur l'impact des politiques rurales européennes et des politiques telTitoriales s'est appuyée d'une part sur l'analyse de l'utilisation des frnancements PDZR et LEADER 1 Ouest-Aveyron et Sud-

Aveyron, et d'autre part sur des enquêtes qualitatives portant sur les principales
dynamiques de développement local aveyronnaises. Enfrn, l'analyse de la presse professionnelle (de 1978 à 1993) a permis de suivre l'évolution du référentiel agricole et rural, à travers le discours des acteurs. Ce dispositif, relativement lourd, a permis de combiner des approches quantitatives et qualitatives, d'utiliser les méthodes de l'observation distante et de l'observation participante, et de procéder, tout au long du travail d'observation, à des "allers-retours" systématiques entre différents niveaux d'observation;

Il Ainsi, l'incidence des différents modes de gestion des quotas laitiers sur les dynamiques de concentration des facteurs de production a été analysée, d'une part, à partir du fichier des quotas laitiers géré par la Direction départementale de l'agriculture (couvrant la période 1987-1992) et d'autre part à partir de treize dossiers fonciers mettant en jeu une répartition de quotas laitiers, instruits conjointement par la SAFER et la Commission mixte de l'Aveyron, entre 1986 et 1993. 29

cette démarche devait permettre à la fois de valider l'information produite, de confronter cette information et son analyse à la perception qu'en avaient les acteurs, et enfm de relier les résultats obtenus à l'échelle d'un territoire, à la problématique globale des dynamiques agricoles et rurales en zones défavorisées et fragiles. *** L'analyse de l'évolution des stratégies des acteurs face aux transformations du cadre économique et institutionnel a mis en évidence une rupture dans les choix et comportements économiques des acteurs à la fm des années 80. Cette rupture a été transcrite dans l'architecture de ce livre par un exposé des résultats de recherche divisé en deux grandes parties. La première partie porte sur la période 1980-1990. Nous tenterons d'y démontrer, à partir d'une analyse des choix des acteurs et de leurs conséquences sur la configuration du système productif agricole local, que la crise agricole et les ajustements de la PAC qui interviennent entre 1980 et 1990 n'ont pas modifié en profondeur les règles du jeu économique et institutionnel et que les adaptations des acteurs s'inscrivent, pendant ces dix premières années de crise, dans les "tendances lourdes" antérieures en ne laissant qu'une faible place à l'innovation. Pour comprendre comment la crise agricole se met en place et quel degré de rupture elle représente par rapport aux formes de coordination antérieures, un bref rappel sur la modernisation de l'agriculture aveyronnaise sera fait Chapitre 1 de cette première partie. Les stratégies micro-économiques des exploitations et ménages agricoles seront analysées Chapitre 2. Les choix des organisations agricoles pendant la période 1980-1990 font l'objet du Chapitre 3. Chapitre 4, nous nous interrogerons sur les conséquences de ces choix sur la configuration et la dynamique du système productif agricole aveyronnais entre 1980 et 1990. Dans la deuxième partie, nous nous demanderons dans quelle mesure la réforme de la PAC est porteuse d'une alternative susceptible de renouveler les formes de réponse des acteurs face à la crise agricole. Cette question sera envisagée d'abord à travers l'analyse de la réforme elle-même: son contenu, son incidence potentielle sur l'économie et la gestion des exploitations et de l'espace rural, ainsi que par rapport aux nouveaux enjeux qu'elle génère (Chapitre 5). Si la réforme apparaît comme faiblement porteuse d'alternative, celle-ci semble, par contre, émerger plus clairement à travers les innovations micro-économiques des acteurs agricoles, stimulées par la remise en cause des règles du jeu institutionnel. Nous analyserons la forme, les conditions d'émergence et la portée économique de ces innovations Chapitre 6. Face à l'évolution du contexte institutionnel et des stratégies micro-économiques des agriculteurs, les organisations agricoles ont été conduites à se remettre en cause et à s'adapter (Chapitre 7).

30

Mais la maturation de cette adaptation reste difficile, lente et aléatoire, et laisse d'autant plus de place, auprès des innovateurs, pour de nouveaux partenaires et nouveaux outils institutionnels (Chapitre 8).

CHAPITRE 1. Modernisation et crise: regard sur quarante d'évolution de la "ferme aveyronnaise"

ans

Entre 1945 et 1970, en l'espace d'une génération, l'agriculture française a subi une profonde mutation: un monde agricole traditionnel, inséré partiellement seulement dans l'économie de marché, s'est transformé en secteur économique moderne participant à l'expansion des Trente Glorieuses12. La régulation par un "référentiel de maintenance" cantonnant l'agriculture à "l'ordre éternel des champs" sous la Ille République a fait place à un référentiel "productiviste"13, dont l'enjeu est l'insertion de l'agriculture dans la formation économique globale (Muller, 1990). L'évolution de l'agriculture aveyronnaise est emblématique de ce changement de référentiel. Sans chercher à approfondir une analyse faite par d'autres sous de multiples angles, il nous a cependant paru important d'évoquer les traits principaux de la modernisation aveyronnaise. En effet, si la "crise" agricole est interprétée comme une rupture des formes de régulation qui ont contribué à stabiliser un système pendant une longue période, il est nécessaire de comprendre comment ces formes de régulation se sont mises en place et développées, à quels types d'organisations et d'acteurs elles sont liées, quels en sont les "points d'ancrage" dans la formation socio-économique qu'elle régule. Au fil des années 70, se mettent progressivement en place les ferments de la "crise" qui va ébranler l'édifice de la modernisation agricole. Dans la deuxième partie de ce chapitre, nous resituerons, à l'échelle locale aveyronnaise, les facteurs internes (recul démographique) et externes (prix, contingentements,

12Pourapprofondir l'analyse de la modernisation agricole à l'échelle nationale, on pourra se référer notamment à (Houe, 1972 ; Servolin, 1989; Debatisse, 1963). 13 terme de "référentiel productiviste" utilisé par P.Muller (1990), nous préféreAu rons dans la suite de livre le terme de "référentiel moderniste", pour bien distinguer le référentiel de la modernisation agricole, fondé sur un soutien important de l'Etat à l'agriculture, du référentiel "productiviste" proposé par D.Bergmann qui suppose l'insertion de l'agriculture dans une économie pleinement libérale. 35

aides...) qui vont modifier le cadre dans lequel s'effectuent les choix des acteurs.

La modernisation, une période de structuration économique et institutionnelle

du secteur agricole. aveyronnais

14

A l'image de nombreuses régions françaises, la "révolution" agricole des années 60 en Aveyron vient se greffer sur une évolution agricole différenciée selon les zones, mais dans laquelle le processus d'intensification de la production, des terres et du travail, a été partiellement amorcé depuis le début du XX' sièclel5. Les caractéristiques physiques, l'histoire agraire, la configuration des structures agricoles délimitent dans le paysage aveyronnais quatre zones agricoles plus ou moins homogènes, au sein desquelles se déclinent de nombreuses variations micro-régionales: le Nord-Aveyron, le Lévezou, le Ségala, le SudAveyron. Dans l'ensemble de ces zones, à la veille de la modernisation, la variété de taille et de densité des structures agricoles, ainsi que celle des productions, s'inscrivent dans un système généralisé de polyculture-élevage, partiellement inséré dans le marché. La composante d'autoconsommation y est importante et les productions de vente contribuent, notamment dans les exploitations moyennes, à alimenter un processus d'accumulation. L'intensification amorcée dans une partie des exploitations repose sur une disponibilité en main-d'œuvre qui, bien qu'entamée par différentes vagues d'exode rural, reste encore importante jusqu'à la Seconde Guerre mondialel6.

14"Laferme aveyronnaise", pour reprendre une expression chère à la profession agricole aveyronnaise... 15Lesréférences sur l'histoire agraire aveyronnaise sont nombreuses. On pourra consulter notamment (Beteille,1974; Boscary, 1909; CNRS, 1970; Enjalbert, 1979 ; Fei, 1962; Meynier, 1931 ; Lajoie-Mazenc, 1982). 16Voicile regard que portait, en 1969, R.Beteille, géographe aveyronnais, sur la
situation rurale avant la modernisation:
«

L'Aveyron est resté jusque vers 1950 une zone

agricole très traditionnelle, à la fois par sa paysannerie aux conceptions autarciques et prudentes, par ses cultures et son élevage, par ses rendements et ses résultats. L'agriculteur rouergat, ancré à la terre, conservant une mentalité ancestrale malgré une forte émigration, n'avait pas dans la plupart des cas adopté les progrès techniques et l'orientation vers l'économie de marché que l'entre-deux guerres avait amenés dans les grandes régions agricoles françaises. L'efficacité de notre agriculture restait aléatoire. De nombreux éléments montraient son caractère attardé. Tous les rendements se situaient loin derrière les moyennes nationales (10 à 12 quintaux/ha pour le blé, 1 500 litres par 36

1.1

La dynamique agricole aveyronnaise de 1950 à 1980

A l'issue de la période de dépression économique de la Seconde Guerre mondiale, qui a fortement marqué l'agriculture aveyronnaise, celle-ci est encore le fait d'un nombre important de très petites exploitations (en 1953, 53 % des exploitations ont moins de 10 hectares), dans lesquelles la main-d'œuvre salariée est importante. La part des très petites exploitations va décroître rapidement, mais représente encore en 1979 Il % du nombre total des exploitations. Ce sont les exploitations moyennes (20-30 ha) qui vont être confortées pendant toute cette période. Le produit brut agricole total est multiplié par cinq entre 1960 et 1980 (Fig.!), avec deux périodes de croissance particulièrement forte: 1960-1965, et surtout 1970-1975. Cette évolution est essentiellement liée à la progression du produit brut animal, dont la part dans le produit total s'accroît tout au long des deux décennies Gusqu'à atteindre 93 % en 1980). Au sein du produit brut animal, la part des productions laitières (vache et brebis) passe de 21 % en 1960 à 32 % en 1980. La très forte croissance du produit brut animal repose essentiellement sur l'augmentation du produit brut laitier (lait de vache essentiellement), obtenue par une croissance forte de la collecte et des prix. Cette expansion de la production s'appuie sur une croissance forte des consommations intermédiaires qui représentent 27 % du produit brut en 1965 et 63 % en 1980. En francs courants, la forte croissance de la valeur ajoutée entre 1970 et 1975 se stabilise à environ 4 % par an de 1975 à 1980. Le revenu brut d'exploitation connaît une progression proche de celle de la valeur ajoutée, avec une période de croissance forte entre 1970 et 1975, puis un ralentissement marqué à partir de 1975.

vache pour le lait...). Le traditionalisme se manifestait aussi par le nombre important de salariés agricoles hébergés par l'exploitant, beaucoup de temporaires ou de saisonniers, par la présence de nombreuses micro-exploitations à revenus complémentaires extérieurs à l'agriculture (en 1953, encore 12993 exploitations ont moins de 5 hectares). De plus, la quasi-totalité desfèrmes ne connaît une aisance relative que grâce à la généralisation du travail féminin et des enfants et adolescents non rémunérés. L'exploitation agricole n'est pas une entreprise, elle est la terre nourricière de tafamille, même si le contact avec la civilisation urbaine impose des achats à l'extérieur de plus en plus fréquents. C'est d'ailleurs l'emploi de plus en plus nécessaire de l'argent dans la vie de lafamille rurale et dans celle de l'exploitation qui a amené une certaine révolution rurale aveyronnaise dans les années 50. »(Beteille, 1969). 37

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38

En francs constants, le produit brut agricole atteint son seuil maximal entre 1973 et 1977, puis décroît. La valeur des consommations intermédiaires est en croissance constante pendant les deux décennies (elle augmente de 96 % entre 1970 et 1979, alors que la progression du produit brut, en francs constants, n'est que de 27 % sur la même période). Au sein des consommations intermédiaires, ce sont les engrais qui présentent la croissance la plus forte en francs constants (+ 97 % entre 1970 et 1979), la croissance des charges de mécanisation et d'alimentation du bétail n'étant que de 67 % sur la même période. Le revenu brut d'exploitation atteint, en francs constants, un maximum en 1972, puis décroît fortement (-26 % entre 1972 et 1979). L'accès au crédit, soutenu par les pouvoirs publics par le biais des prêts bonifiés, fut un élément décisif dans le processus de modernisation agricole. Le nombre des prêts consentis par le Crédit agricole aveyronnais, alors unique opérateur dans le fmancement de l'agriculture, est multiplié par 6 de 1966 à 1980. Pendant les périodes les plus fastes de la modernisation (de 1968 à 1973 notamment), l'endettement agricole progresse de 6 à 7 % par an. Le poids de cet endettement varie, dans les différentes régions aveyronnaises, en fonction des systèmes de production et de l'importance du capital d'exploitation. L'investissement agricole, renforcé par les subventions publiques, soutient une dynamique d'acquisition foncière, de mécanisation, mais surtout de modernisation des bâtiments d'élevage. La comparaison avec la moyenne française et avec d'autres zones agricoles montre que les résultats économiques agricoles de l'Aveyron, bien que s'améliorant tout au long de la période de modernisation, restent faibles, et représentatifs de l'évolution agricole des zones défavorisées. Ainsi, le revenu brut d'exploitation par exploitation passe de 12000 francs en 1970 à 32650 francs en 1979, mais reste toujours inférieur de 35 % à la moyenne française. Le revenu brut d'exploitation par actif familial passe lui de 10 000 francs en 1970 à 26 400 francs en 1979, et suit une courbe identique au revenu par exploitation par rapport à la moyenne française. Il ressort de cette analyse rapide de données statistiques agrégées départementales que l'effort de modernisation de l'agriculture aveyronnaise a porté ses fruits si l'on considère la croissance du produit brut départemental, du capital d'exploitation, du degré d'équipement des exploitations. L'analyse de l'évolution du revenu d'exploitation montre des résultats plus nuancés, avec une croissance importante de ce revenu pendant toute la décennie 60, atteignant un maximum en 1972, suivie d'une décroissance progressive, correspondant à la fois à une dégradation des prix agricoles et à une croissance forte des quantités de consommations intermédiaires mobilisées dans le processus de production. A l'échelle française, l'Aveyron est, en termes de résultats, représentatif des zones défavorisées qui ont su moderniser leur agriculture en développant la production

39

laitière (à l'image de l'Auvergne par exemple), mais dont les résultats économiques restent malgré tout très en deçà de la moyenne nationale.

1.2

La modernisation, une période de structuration des méso-systèmes et du référentiel sectoriels

L'analyse de la comptabilité agricole départementale montre l'importance de la mutation de l'économie agricole aveyronnaise pendant la période de modernisation. Elle met aussi en évidence le poids de l'orientation laitière dans cette dynamique. En moins de quinze ans, dans un département traditionnellement producteur de viande, plus d'un tiers des exploitations se spécialisent en production laitière et celle-ci contribue pour près de 40 % au produit brut départemental. Quels sont les facteurs qui ont induit cette reconversion productive? 1.2.1 L'intensification de la production laitière, facteur de l'augmentation des revenus agricoles L'intensification de la production laitière est à l'origine d'une croissance forte de la productivité du travail et de la terre. Les différences de résultats économiques dégagés par les productions de lait et de viande, déjà effectives au début des années 60, s'accentuent tout au long des deux décennies suivantes17, Les systèmes laitiers, qui sont les plus intensifsl8, dégagent une productivité du travail de quatre à cinq fois plus élevée que les systèmes bovins viande spécialisés. Le rapport est de 3 à 1 pour la productivité de la terre. Parmi les systèmes bovins viande, seuls les systèmes de production les plus intensifs, en quasi horssol (taurillons), dégagent des résultats approchant ceux des systèmes laitiers. La différence de revenus entre les systèmes est atténuée dans la mesure où le capital immobilisé et l'endettement sont plus importants dans les systèmes laitiers, mais elle reste néanmoins fortement favorable à ces derniers, l'inflation aidant. La reconversion vers la production laitière s'explique donc d'abord par son intérêt micro-économique. Cependant, d'autres facteurs ont contribué à rendre cette dynamique possible.

17

Ainsi, une enquête menée en 1980 en Ségala (Gérard, 1986) montre que, à taille

équivalente, des systèmes de production bovins lait spécialisés, bovins lait + hors-sol, bovins viande spécialisés, et bovin viande + hors-sol, dégagent respectivement une valeur ajoutée moyenne de l'ordre de 52 000 FIUTH, 64000 FIUTH, 13 OOOF/UTH,26 OOOF/ UTH. 18L'intensification est évaluée ici par les critères UGB/ha de SFP, pourcentage d'ensilage maïs/SAU, SAUIUTH, capitalIUTH... 40

1.2.2 Le rôle des organisations professionnelles agricoles dans la structuration d'un nouveau référentiel En s'appuyant sur un cadre législatif favorable qu'elles avaient partiellement contribué à produire, les organisations agricoles ont joué un rôle déterminant dans la reconversion productive agricole, par la création d'une "ambiance" favorable à l'innovation. Avec la maîtrise de l'appareil de développement, des fmancements publics et d'une partie de l'industrie agro-alimentaire, ce sont les principaux leviers du développement qu'elles contrôlent et qui vont leur permettre de produire et de diffuser le "référentiel moderniste". Cette "culture d'organisation" va façonner les structures économiques et institutionnelles, fixer les normes, produire une nouvelle forme de régulation de l'agriculture.19 La prise de pouvoir du courant moderniste dans les organisations agricoles La structuration de ce mouvement s'est opérée dans le contexte de crise qui ébranle l'agriculture française, à partir de 1950, et induit de fortes baisses des prix et des revenus agricoles. En Aveyron, la crise conjoncturelle des prix et des marchés est renforcée par une crise des systèmes de production (la généralisation de la mécanisation lamine le principal modèle agricole aveyronnais fondé sur la production de bœufs de travail ("modèle Aubrac" et ses dérivés) et, dans certaines zones, une crise des structures agricoles: ainsi, dans l'ouest aveyronnais, la forte densité démographique et une pression foncière élevée limitent le développement des petites structures agricoles. Les voies de modernisation proposées par l'administration, essentiellement fondées sur la sélection génétique en production de viande bovine, sont inadaptées à ces petites structures, qui ne peuvent se développer que par un accroissement rapide de la productivité du travail, et dont, par ailleurs, les conditions pédo-climatiques limitent les choix productifs à l'élevage. C'est dans ce contexte que va s'affIrmer un groupe de jeunes agriculteurs, formés par la JAC, regroupés dès les années 50 dans les premiers CETA. En prônant une forme de modernisation agricole fondée sur l'intensification laitière et l'amélioration des ressources fourragères, ces jeunes agriculteurs s'opposent à la fois à l'administration et au syndicalisme en place, tenu par les notables conservateurs peu enclins à investir dans des pratiques remettant en cause leurs propres systèmes de production. Ce mouvement connaîtra une rapide montée en puissance, amorcé en

19Pour approfondir l'analyse de cette période, on pourra se référer à (Ariaux, 1978; Coulomb, Nallet, 1980; Roméas, 1982) ; pour une synthèse (Wampfler, 1995). 41

1955 par la prise de contrôle de la FDSEA. Le mouvement syndical aux mains des jeunes agriculteurs va se structurer rapidement en consolidant ses réseaux régionaux et cantonaux, en organisant la formation de ses cadres, en créant de nouveaux CETA. En utilisant les opportunités que leur fournit l'évolution du cadre législatif agricole20,les "modernistes" prendront progressivement le contrôle de l'appareil d'encadrement technique et institutionneFI de l'agriculture aveyronnaise. C'est dans ce cadre unifié que vont rapidement se mettre en place les éléments de ce qui est en train de devenir le "référentiel moderniste" : l'augmentation de la production et de la productivité du travail, l'intensification et la spécialisation laitière, la nécessité de l'encadrement de la production par une organisation économique coopérative forte, et l'affIrmation de l'unité de la profession agricole. L'hégémonie du modèle laitier A partir de 1968/69, la politique agricole départementale se consolide autour du modèle laitier frison, et de quelques productions d'élevage susceptibles d'une intensification rapide (porcs, taurillons...). Les productions traditionnelles de viande, de polyculture-élevage sont marginalisées, ravalées au rang "d'ilôts d'irrationnel et d'archaïsme" (cité par Roméas, 1980). L'hégémonie du modèle laitier s'appuie sur un argumentaire économique (seule la production laitière permet une augmentation de la productivité du travail suffIsante pour valoriser les petites structures aveyronnaises, la production de veau lourd traditionnelle est moins facile à intensifier...). Par ailleurs, l'action syndicale a conduit à la création d'une industrie laitière coopérative, dont le développement va fortement conditionner les stratégies départementales: « Ilfaut produire davantage pour rentabiliser les installations des usines de transformation qui ne tournent pas à plein, s'appliquer à diminuer les prix de revient par les rendements, le choix des animaux ,,22(Roméas, 1980). Et encore: «La spécialisation au niveau de la région augmentant, elle entraîne par voie de conséquence une concentration de la production et peut ainsi permettre une amélioration des circuits commerciaux, une diminution des charges et une meilleure utilisation des investissements industriels et coopératifs. Pour cet ensemble de raisons, le problème des débouchés peut trouver des solutions immédiates et durables et, pour l'agriculteur

2°Décret sur la vulgarisation agricole de 1959, lois d'orientation de 1960-1962, loi sur l'élevage de 1966... 21Structures d'encadrement technique (SUAD, EDE, CETA, GVA, Maison de l'élevage), structures de gestion (Office de gestion), de financement (Crédit agricole), structures institutionnelles (Commission mixte départementale...). 22LaVolonté Paysanne, n041l, 8 février 1965, cité par Ariaux. 42

aveyronnais,

il ny a aucun risque à s'engager dans la production

laitière ».23
« Le

D'autres arguments sont développés sur le plan institutionnel:

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produit dans les petites exploitations, aussi l'Etat ne peut pas pour cette raison, se désintéresser du prix du lait qui a un caractère social. L'agriculteur n'a pas à se soucier de l'équilibre du marché. Le choix de ses productions doit être guidé par la recherche du profit maximum ». Le choix de l'orientation laitière se réfère aussi à l'idée d'entreprise et de progrès: « En recherchant un plus grand profit, .les agriculteurs se comportent

comme des cheft d'entreprise normaux [..] Pour l'agriculteur, changer de production, c'est progresser... ». La spécificité du modèle Roquefort La production de lait de brebis a été organisée très tôt en Aveyron, dans le cadre d'une interprofession (la Confédération de Roquefort24)et d'une appellation d'origine contrôlée. Dans les années 50, la diminution de la production laitière ovine, liée à l'exode rural et à la faible productivité du travail caractérisant la production traditionnelle, avait fait planer la menace d'une déliquescence de la filière par pénurie de matière première. La modernisation de la filière va être coordonnée, dans un premier temps au moins, au sein de la Confédération de Roquefort. Les améliorations techniques portant sur l'alimentation animale, la génétique, le mode de traite, permettront d'obtenir une augmentation rapide de la productivité des troupeaux et du travail qui aboutira dès la fin des années 60 à une situation de surproduction laitière.... Dans ce contexte, la maîtrise de la diffusion du progrès technique va devenir "un enjeu social et un objet d'affrontement" entre les industriels laitiers tentés par une politique malthusienne permettant de préserver des prix élevés et une fraction de jeunes agriculteurs modernistes contestant la "main-mise" des intérêts industriels sur l'interprofession (Flamand, Labouesse, 1991). Cette contestation se traduira au fil des années 70 par la création des différents organismes techniques et syndicaux qui ouvriront une brèche défmitive dans la maîtrise technique de la production par la Confédération de Roquefort25. L'expansion

23La Volonté Paysanne,

n0486, 29 avri11967. de la filière Roquefort, on pourra

24pour approfondir l'analyse de la modernisation se référer à (Flamand, Labouesse, 1991).

25Roméas présente ainsi la FRSEB des années 60 :
politique de Roquefort avec les industriels dans un syndicat agrarien et conservateur proche des mouvement du Plateau Central. Elle est dominée à dire les grands propriétaires et la droite

«

La FRSEB, qui gère la

le cadre de la Confédération, est restée idées de la "rue d'Athènes" et de l'ancien par l'ancienne bourgeoisie rurale, c'est agrarienne, qui sont liés aux intérêts

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