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Critique de la raison en psychologie

De
510 pages
Notre ouvrage se situe dans la ligne d'une critique de la raison scientifique de type kantien, mais appliquée au champ d'étendue considérable de la psychologie moderne. Il s'agit de démonter la "Tour Eiffel" du cognitivisme qui, tout en se présentant comme une science, est à bien des égards une nouvelle et excessive philosophie.
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LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE EST-ELLE UNE SCIENCE?

Dessin d'étudiant: Emmanuel Kant (1724-1804) se préparant de la moutarde Extrait de George Edelman: Biologie de la conscience, Paris, @ Odile Jacob, 1992

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03882-0 EAN : 978229603882-0

Emile Jalley

,

LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE EST-ELLE UNE SCIENCE?

Critique de la raison en psychologie

L'Harmattan

Émile JALLEY, d'État,

ancien élève de l'Ecole émérite

normale

supérieure,

agrégé de philosophie,

psychologue

diplômé

de psychologie clinique et d'épistémologie à l'Université Paris Nord. Principales publications Livres Wallon lecteur de Freud et Piaget, Paris, Editions sociales, 1981. Wallon: La Vie mentale, Paris, Editions sociales, 1982. Henri Wallon: Psychologie et dialectique, (avec L. Maury) Paris, Messidor, 1990. Atlas de la psychologie (H. Benesch), direction de traduction de l'allemand avec augmentation, Paris, Livre de Poche, 1995. Dictionnaire de la psychologie (W. D. Frohlich), direction de traduction de l'allemand, Paris, Livre de Poche, 1997. « Psychanalyse, psychologie clinique et psychopathologie» : in Psychologie clinique et psychopathologie (R. Samacher et col.), Paris, Bréal, 1998. Freud, Wallon, Lacan. L'enfant au miroir, Paris, EPEL, 1998. La crise de la psychologie à l'université en France, tomel : Origine et déterminisme, tome 2 : état des lieux depuis 1990, Paris, L'Harmattan, 2004. La psychanalyse et la psychologie aujourd'hui en France, Paris, V uibert, 2006. Wallon et Piaget. Pour une critique de la psychologie contemporaine, Paris, L'Harmattan, 2006. La psychanalyse française en lutte. La guerre des psys continue, Paris, L'Harmattan, 2007 La psychanalyse. Le présent, le passé, l'avenir (en préparation). Encyclopédies « Wallon Henri » : Encyclopaedia U niversalis, tome 18, Paris, 1985. « Wilfred Bion » : ibid., tome 4, 1989. « Concept d'opposition » : ibid., tome 16, 1989. « Psychanalyse et concept d'opposition » : ibid., tome 19, 1989. « Psychologie génétique » : ibid., tome 19, 1989. « Les stades du développement en psychologie de l'enfant et en psychanalyse» : ibid., Symposium, 1989. « Les grandes orientations de la psychologie actuelle » : Encyclopédie médicochirurgicale, Paris, Éditions techniques, 1989. « Psychologie clinique » ( en collaboration) : ibid., 1991. « La psychologie moderne » : Encyclopédie Clartés, Paris, Éditions Clartés, 1996. « Wallon Henri 1879-1962» : Encyclopédie philosophique universelle. Dictionnaire: Paris, Presses Universitaires de France. 1992. Articles divers «Le thème du miroir dans l'histoire de la philosophie»: L'Unebévue, Paris, EPEL, n° 14, Hiver 1999. « Données pour un panorama bref, partiel et provisoire de la structure institutionnelle de la psychologie française aujourd'hui» : Psychologie clinique, Paris, L'Harmattan, n° 11,2001, pp.185-217. «Etat de 'la psychologie en France: déontologie, publications, gestion des carrières », Le Journal des psychologues, n° 184, février 2001, pp. 14-18. «La psychologie, une science fondée sur l'éthique? », ibid., n0188, juin 2001, pp. 8-9. « La psychologie est-elle en crise? », ibid., n° 213, déco 2003-janv. 204, pp. 10-15. « Le retour de Wallon et Piaget », ibid., n° 244, fév. 2007, pp. 58-63.

professeur

Forum
www.pour-une-critique-de-I-universite.com e-mail: emile.jalley@wanadoo.fr

SOMMAIRE Chapitre 1 Pour une critique des raisons de la psychologie 13
1.1. Mise en place de la question critique sur la psychologie scientifique - 15 ; 1.2. Le projet d'une critique de la raison scientifique en psychologie - 20 ; 1.3. Une superbe machine mais d'un genre bien particulier - 25 ; 1.4. Ce qui s'offre d'abord comme « simple» en psychologie est toujours erroné 30 ; 1.5. La science est un discours d'une vérité toujours partielle et relative - 34 ; 1.6. L'approche scientiste de la science comme forme moderne de religion - 39 ; 1.7. La« vérité », effet en miroir d'une projection du sujet dans l'objet - 43 ; 1.8. La mesure exacte des vessies en vue de prophéties sur les lanternes - 47 ; 1.9. Les erreurs de type kantien dans l'espace de la psychologie objective - 51.

Chapitre 2 La psychologie dans la crise de l'université et de la recherche 57
2.1. Le roman noir de l'université des lettres et des sciences humaines 59; 2.2. Le Tchernobyl universitaire de 1968 et ses conséquences irréversibles - 65 ; 2.3. Les ouvrages récents dans le champ de l'histoire de la psychologie - 72 ; 2.4. L'Histoire de la psychologie française (S. Nicolas, 2002) - 74 ; 2.5. L'Histoire de la psychologie en France O. Carroy, A. Ohayon, R. Plas, 2006) 77 ; 2.6. La psychologie scientifique française (H. Bloch, 2006) - 80. Chapitre 3 L'histoire de la psychologie

-

85 - 87 ; - 89 ; ; 3.4. ; 3.5.

3.1. Les désaccords flagrants dans le champ de l'histoire de la psychologie 3.2. Spectrographie critique de l'Histoire de la psychologie de M. Reuchlin 3.3. L'Histoire de la psychologie de Fernand-Lucien Mueller (1960) - 94 L'Histoire de la psychologie de J.-F. Braunstein et É. Pewzner (1999) -100 L'Histoire de la psychologie de Serge Nicolas (2001) - 108.

Chapitre 4 L'histoire de la psychologie:

retour en arrière 111

4.1. Retour sur l'Histoire de la psychologie française de S. Nicolas (2002) - 113 ; 4.2. Retour sur Ie livre de J. Canoy, A. Ohayon, R. Plas (2005) - 122 ; 4.3. Retour sur le livre d'Henriette Bloch (2006) - 131 ; 4.4 La partie philosophique du livre de Fernand-Lucien Mueller (1960) - 135; 4.5. Réflexions en vue d'un bilan provisoire et en forme de question - 140. Chapitre 5 La psychologie 5.1. 5.2. 5.3. 5.4. 5.5. 5.6. 5.7.

cognitive 149

Aperçus d'ordre historique et épistémologique - 151 ; La perception - 155 ; L'attention - 159 ; L'apprentissage animal et humain - 162 ; La mémoire humaine - 169 ; Le langage - 174; Le raisonnement et la résolution des problèmes - 177.

Chapitre 6 La question du langage chez l'enfant et chez l'adulte 181 6.1. Comment le langage viendrait aux enfants (Boysson-Bardies, 1996) - 183 ; 6.2. À propos de certaines leçons de paroles (Segui, Ferrand, 2000) - 188 ; 6.3. La stérilité d'une approche artificialiste en psycholinguistique - 194. Chapitre 7 La psychologie

de l'enfant 201

7.1. La pente vers l'innéisme dans la nouvelle psychologie de l'enfant - 203 ; 7.2. De grandes certitudes mêlées de beaucoup d'hésitations - 206 ; 7.3. Le vrai miracle d'un monde déjà tout organisé et même presque achevé - 209 7.4. Une représentation originaire d'autrui« pas loin des lézards» - 211 ; 7.5. Un programme pour apprendre à parler seul et même dans le désert - 213 7.6. L'absence de relève dans la récente littérature à fin académique - 216 ; 7.7. Un bavardage trivial sur le paysage contemporain - 218 ; 7.8. Le grand désordre des micro-modélisations sur la période initiale - 222 ; 7.9. Une psychologie cognitive impuissante à définir la cognition - 225 ; 7.10. L'incongruité d'une approche cognitiviste du lien primaire à autrui - 227 7.11. Le procès de la paupérisation scientifique liée à l'approche scientiste - 230 7.12. Un artificialisme qui découpe la vie mentale en abstractions stériles - 232

; ;

; ; ;

8

7.13. L'exemple des spéculations arbitraires dans le modèle nord-américain - 234 ; 7.14. L'allure biscornue de la psychogenèse selon Olivier Houdé - 237 ; 7.15. La contradiction entre retards et avances à l'égard du modèle piagétien - 243. Chapitre 8 La psychologie 8.1. 8.2. 8.3. 8.4. 8.5. 8.6.

sociale 251

Une discipline de source composite et qui répudie sa propre histoire - 253 ; Une science sociale sans prise réelle sur la réalité sociale - 255 ; Le privilège marquant de la statique sur la dynamique sociale - 257 ; Un tiroir de bibelots pour la fonnation professionnelle - 260 ; Les effets de croyance produits par une phraséologie technique - 262 ; « C'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison» - 264.

Chapitre 9 La psychologie différentielle 269
9.1. 9.2. 9.3. 9.4. 9.5. 9.6. 9.7. Un modèle hautement fantaisiste de reconstitution historique - 271 ; L'art de faire des bulles de savon en« psychologie scientifique» - 275 ; Les procédures techniques comme mécanisme de défense - 279 ; Le renversement de la manie spéculative dans le pragmatisme - 282; «La chétive pécore s'enfla si bien qu'elle creva» - 285 ; Archimède est le premier à avoir prouvé qu'une baignoire peut flotter - 288 ; L'empire de la psychologie phagocyté par le continent biologique - 292.

Chapitre 10 La psychologie biologique 299
10.1. 10.2. 10.3. 10.4. 10.5. 10.6. 10.7. 10.8. Le préjugé moléculaire comme fonne rénovée de l'associationnisme - 301 ; La rhétorique de ton autoritaire dans son usage scientifique - 304 ; L'homme-machine serait-il son sexe avant d'être son cetveau ? - 307 ; Une science « pleine d'avenir» mais tout autant d'hésitations - 310 ; Une discipline en progrès technologique mais en panne scientifique? - 313 ; Une forêt de détails dont on ne trouve ni l'entrée ni la sortie - 315 ; Le discours savant comme procédé pour gagner la crédibilité - 317 ; Le psychologue fonnaté comme un assistant médical de haut niveau - 317.

Chapitre 11 Neurosciences

et sciences

cognitives

323

11.1. À propos de l'articulation des sciences cognitives et des neurosciences 325 ; 11.2. Le modèle réductionniste de l'homme neuronal (Changeux 1983) - 326; 11.3. Le modèle inflationniste de l'homme de vérité (Changeux 2002) - 332; 9

11.4. Un nouveau calvaire de l'Esprit à travers de bien étranges figures - 335 ; 11.5. La psychologie revue par la biologie de la conscience (Edelman 1992) 339 ; 11.6. La théorie sélectionniste des groupes neuronaux (TSGN) - 342 ; 11.7. L'introduction aux sciences cognitives de Daniel Andler (1992) - 346; 11.8. Les nouveaux costumes à la mode de l'ancienne psychologie - 349 ; 11.9. Ballet des nouveaux philosophes neurocognitivistes - 351 ; 11.10. De la cognition aussi même là où ça ne pense guère - 353. Chapitre 12 La philosophie

de l'esprit 355

12.1. La philosophie de l'esprit dialogue avec la psychologie - 357 ; 12.2. La question de la conscience à la lumière des neurosciences - 361 ; 12.3. La philosophie de l'esprit pose aussi ses propres questions - 365 ; 12.4. Le thème de l'identité personnelle dans la philosophie de l'esprit - 368 ; 12.5. Reprise d'un dialogue forclos entre psychanalyse et neurosciences - 374 ; 12.6. Le déplacement équivoque des modèles de référence du débat - 377 ; 12.7. Une nouvelle édition de la fable du corbeau et du renard - 380.

Chapitre 13 Phénoménologie d'un effondrement 385
13.1. Un modèle d'ambition réduite pour les méthodes de la psychologie - 387 ; 13.2. Un ensemble de recettes pratiques pour la formation professionnelle - 393 ; 13.3. Une formation hétéroclite pour un psychologue mono colore - 397 ; 13.4. Des concessions nécessaires à la majorité des psychologues cliniciens - 401 ; 13.5. Les mésaventures d'une introduction à la psychologie cognitive - 406 ; 13.6. Un modèle artificialiste et misérabiliste de la mécanique humaine - 410 ; 13.7. « Qu'est-ce qu'il y a de bête dans cette phrase-là?» disait Binet - 415. Chapitre 14 La nouvelle critique 423

dans les sciences

de la nature et les sciences

de l'esprit

14.1 La guerre des psys rebondit sous des formes imprévues mais implacables 425 ; 14.2. Les sinistres héritiers de l'abominable docteur Menger - 429 ; 14.3. Les techniques archaïques et barbares de la « psychochirurgie» - 432 ; 14.4. I.la notion moder.ne de relativis111escientifique dans les sciences dures - 436 ; 14.5. I..Je nouveau contexte de la critique britannique des années 70 - 438 ;

14.6. « '"Ioutesles sciences sont fort douteuses et incertaines» ? - 442 ;
14.7. La critique des sciences humaines et sociales par la psychologie politique 445 ; 10

14.8. La fragmentation des sciences humaines et sociales (SHS) - 449 ; 14.9. Le sablier de la production désintégrée des connaissances - 451 ; 14.10. L'accroissement de l'incertitude par le cumul des micro-théories - 454 ; 14.11. L'aliénation du procès d'expertise dans le paradigme états-unien - 458 ; 14.12. La crise de la culture critique dans celle du procès scientifique - 461 ; 14.13. Le procès d'articulation transversale comme remède à la crise des sciences humaines - 464. Conclusion: 469 1. À propos des remontrances faites par les aveugles aux borgnes - 471 ; 2. Digression fmale sur la tyrannie ordinaire des sondages électoraux - 473. Références: 477 481

Index des matières: Index des noms: 493

11

CHAPITRE

1

Pour une critique des raisons de la psychologie

1.1. Mise en place de la question critique sur la psychologie scienûfique L'ouvrage que nous publions aujourd'hui représente dans notte esprit le terme conséquent, disons la dernière et la plus importante étape, d'une entreprise plus vaste à qualifier comme une critique généralisée des disciplines psychologiques, en particulier de ce que nous appelons depuis un certain temps (2004) la psychologie objective contemporaine, par opposition à l'ensemble fonné par la psychanalyse et à la psychologie clinique1. L'intitulé de notre livre fait allusion, par son sous-titre, à l'œuvre fameuse d'Emmanuel Kant, mise en chantier par S011auteur sous les titres célèbres de Critique de la raisonpure, Critique de la raisonpratique et Critique dujugement (1781, 1788, 1790). C'est un aspect que nous aborderons un peu plus loin, seulement après avoir procédé à une indispensable mise en place du présent ouvrage à l'égard de l'économie complète de nos travaux poursuivis depuis plusieUt'S années, dans le cadre de cette tentative, dont nos parlons, d'investigation critique du champ d'ensemble de la psychologie moderne depuis une soixante d'années, soit dès la période marquant l'apparition de la nouvelle psychologie cognitive, datée par convention commune de 1956, et conquérant dès lors peu à peu l'ensemble des sous-disciplines de la psychologie (expérimentale, génétique, sociale, différentielle et même clinique). La première étape de notre tentative s'est réalisée en 2004 sous la forme de notre ouvrage intitulé La crisede la psychologieà l'universitéen France. Origineet déterminisme (tome 1), et État des lieux depuis 1990 (tome 2). Nous y décrivions la psychologie académique française comme l'une des disciplines probablement les plus affectées par la crise multiforme de l'ensemble des institutions universitaires. Le symptôme majeur nous en apparaissait de façon perceptible sous forme d'un état d'impuissance croissante au double plan pédagogique et scientifique, processus suivant une ligne de détérioration de pente continue, et tratlsparent au travers de phénomènes divers mais convergents: lutte acharnée, épuisante, et surtout stérile et sans résultat de qualité viable, entre la psychologie cognitive et la psychologie clinique,
rejet de toute source
1 JaIley Émile:

culturelle

jugée trop ancienne

et sans utilité consommable

-

La crise de 10 pvchologie

à l'université en Fronce, 1. Origine et déterminisme, 2. État des lieux

depuis 1990, Paris, L'Harmattan, 2004 ; La psycht1tJafyse et la psychologie aHjonrd'hui en France. Pour Nn /ivre blanc tie la p-!Jcha1Ja!yse, ibid., Vuibert, 2006 a; WaUon et Piaget. Pour une critique tie la po!Ycholo.gjecontempomine, ibid., L'Harmattan, 2006 b ; La psychanalYse fral1faise en lntte. La gserre des psys continue; La psychologie scientijique est-elle une science? Critique de 10 raison en psychologie.

donc inculture historique

-, privilège exclusif du texte court

et formaté, accueillant

aussi à toutes fonnes de copillage, canon de recherche fondé sur des méthodologies vieillies, avec pour résultat inéluctable la baisse quantitative de la production scientifique, régulière depuis quarante ans, et donc au bout l'installation de la stérilité scientifique, le tout encore accéléré par l'imposition d'un carcan autoritaire dans le profilage des carrières~ sans parler de la secondarisation de l'université, elle-même encouragée par une idéologie officielle d~accent technologique et bureaucratique, étouffante pour toute activité d'enseignement et de recherche de qualité, et vidant progressivement en fin de compte l'espace institutionnel de toute espèce de signification. Au niveau d'une telle description, même si la nouveauté d'un tel panorama, attestée pat des indices numériques incontestables, nous paraissait absolument surprenante, certes prévisible, mais pas à ce point de dégradation, nous ne disposions, ni nous-même ni personne, d'aucune connaissance fiable du bilan scientifique et culturel de la psychologie française depuis 1950. On savait seulemen~ ce qui n'est pas tout à fait rien, que la psychologie clinique française, qui représente 30 % des psychologues à l'université, produit environ 60 % des publications et organise 60 % des conoques nationaux. Un second temps de notre investigation a été marqué par la publication en 2006 de notre livre sur La pJYchanafyseet la p{)lchologie aUJourd'huien France: 1 : La p!Jchanafyse- 2 : La psychologie,livre écrit et conçu, dans le contexte du débat déclenché par la parution en septembre 2005 du Uvre noir de la psychanalYse,comme une contribution justement à un Livre blanc de la p{Jchanafyse.Nous y argumentions deux thèses principales et de caractère nouveau par rapport au discours ambiant. La première était (1ère partie) que la psychanalyse, illustrée par une trentaine de
créateurs importants

- donc

pas seulement

Lacan, voire même Lagache

et Anzieu

-,

a en définitive été la seule « psychologie» qui ait réellement compté en France depuis 1950, mais évidemment pour l'essentiel en dehors de l'espace universitaire. Et voici la seconde thèse: la psychologie objective (2èmepartie), et ses diverses sousdisciplines: cognitive, sociale, développementale, différentielle, qui, bien que de signification plutôt latérale dans les pratiques professionnelles, de couleur surtout clinique, dominent depuis 1950 aussi le champ de la psychologie universitaire, ne pouvait être décrite, à y regarder de près, que soumise dès longtemps et de plus en plus à l'obédience de la culture nord-américaine. Dans la littérature courante mentionnée par les principaux ouvrages de synthèse en langue française, les enseignants et chercheurs français ne représentent guère plus que 10 % des références, cependant que leurs contenus sont presque toujours empruntés à la source nord-américaine. Cet ouvrage aboutissait pour nous à. deux résultats. Le premier consistait dans un bilan qualitatif, et critique aussi, absolument inédit jusqu'à ce jour, de la grande école de la psychanalyse française, prospérant de 1950 à 1980-90 environ. Le second consistait en une investigation des différentes sous-disciplines de la psychologie objective en France, dont l'originalité consistait en un développement déjà

16

très consistant de la dimension critique, constamment installée au cœur même de la présentation de leurs contenus. Une troisième étape de notre démarche visant une critique générale des disciplines psychologiques est représentée par la parution, toujours au cours de la même année 2006, de notre livre sur Wallon et Piaget.Pour une critiquede lap.rychologieonc temporaine.Ce qui nous intéressait par rapport à notre objectif critique, c'est le fait relativement méconnu jusqu'ici que Wallon et Piaget, qui sont en tout état de cause les deux plus grands psychologues de la culture francophone et aussi européenne, ont développé un dialogue fécond qui a duré une cinquantaine d'années, d'un volume important en références, et qui présente le grand mérite d'avoir posé toutes les grandes questions fondamentales de la psychologie moderne dont la négligence depuis une trentaine d'années est source pour la psychologie cognitive actuelle de difficultés de plus en plus insolubles. De fait, Wallon et Piaget ont eu le grand mérite de poser à leur époque, et ceci de manière antithétique, c'est-à-dire en opposant la thèse et l'antithèse, et de manière, qui plus est, totalisante, souvent réconciliable, les grands problèmes de la psychologie de l'enfant, qui se trouvent être aussi, dans leurs deux systèmes de conceptions, ceux de la psychologie générale, et même à certains égards et en partie ceux de l'épistémologie de la psychologie. Problèmes donc concernant 1/ la dépendance-vs-indépendance de la description psychologique à l'égard des deux composantes biologique et sociale; 21 la définition de l'environnement par la prévalence-vs-équivalence de l'objet social à l'égard de l'objet physique; 3 I la nature imagée-ys-opératoire (statique-vs-dynamique) de la représentation. TIexiste par ailleurs d'autres aspects de portée générale dans la confrontation entre Wallon et Piaget: 4/le rapport d'articulation des deux termes langage-pensée et vice versa dans le couple pensée verbale-vs-scientifique ; Sile caractère continuvs-discontinu du développement; 6/la définition de l'opérateur dialectique nécessaire à tout modèle dynamique - selon le couple interaction-vs-contradiction ; 7 I sans oublier évidemment le modèle de base de l'action éducative touchant l'hétéronomie-vs-l'autonomie, le modelage-vs-l'indépendance des activités enfantines dans le cadre scolaire. Or, ce serait faute de savoir répondre à de telles questions toujours urgentes que la psychologie cognitive moderne, développementale tout d'abord, mais aussi bien fondamentale, se trouve empêtrée dans toutes sortes de difficultés et de contradictions infécondes dont on verra nombre d'exemples, à propos de la nouvelle psychologie de l'enfant, dans nos chapitres 6 et 7. Sur cette base de la confrontation entre Wallon et Piaget, la dernière partie de l'ouvrage abordait pour la première fois et de front la tâche difficile d'une critique de la psychologie contemporaine, non seulement française mais également nord-américaine et internationale, sous le double thème d'une « visite guidée de la Tour de Babel », et de la «précarité de la notion de vérité objective en psychologie scientifique ». De fait, s'il est facile de critiquer la psychanalyse, et ses ennemis ne s'en sont jamais privés, il l'est moins de critiquer la psychologie scientifique, dont un examen attentif montre que la scientificité est pour le moins à questionner de la 17

façon la plus sérieuse. Les résultats de cette psychologie scientifique, pour donner lieu à soupçon sur leur légitimité, sont en réalité beaucoup mieux protégés et même cadenassés. Et prétendre en faire la critique fondamentale peut d'abord intimider l'investigateur indiscret tout autant par exemple que le projet chimérique de démonter la Tour Eiffel - que son créateur a pourtant conçu à l'origine comme démontable après l'Exposition universelle de 1900 - avec une simple boîte à outils ou encore de tenter l'ascension de la face nord de l'Everest en hivernale et en solo qui plus est. Or c'est ce que l'on commençait à faire dans cet ouvrage sans pousser l'entreprise à fond, ce qui semblait bien réclamer à vue d'œil un autre livre tout entier. Une étape ultérieure dans notre projet d'investigation critique est représentée par la rédaction achevée à la fin de l'année 2006 d'un ouvrage non encore publié sur La psychanalYse française en lutte. La guerre des psys continue.

De fait, la bataille que nous appelons, avec d'autres aussi, «la guerre des psys » a été relancée plutôt que déclenchée par la parution en 2005 du Livre noir de lapsychanalYse,étant bien entendu que cette guerre a déjà connu et connaîtra encore d'autres rebondissements. Dans une première partie de ce livre, nous montrons qu'un retour à certains textes fondamentaux longtemps négligés de Freud devrait d'abord permettre à la psychanalyse française de mieux ajuster sa réplique à la publicité de la nouvelle psychiatrie DSM-TCC-Psychotropes, en situant plus clairement son attitude à l'égard de partenaires tels que la psychologie, la médecine et la philosophie. Dans une seconde partie, on présente alors une analyse critique des principaux ouvrages et autres contributions qui ont proposé une réponse au Livre noiF. Il s'agirait de mieux comprendre désormais que le nouveau bio-pouvoir qui se propose a pour allié naturelle fondamentalisme cognitiviste. Or c'est de ce point de vue justement qu'il s'avère urgent de poursuivre de manière conséquente la tâche essentielle, même si ce n'est pas la seule, d'une critique généralisée de la psychologie objective contemporaine. Car ce sont bien nos racines culturelles européennes qui sont aujourd'hui menacées par le nouveau bio-pouvoir cognitiviste de source états-unienne. Ce n'est qu'en apparence que l'affaire du Livre noir de la psychanalYsea concerné la question relativement limitée des psychothérapies, de types soit psychanalytique soit cognitivo-comportemental. En réalité ce débat touche aussi à la confrontation entre psychanalyse et sciences cognitives - dont relèvent la psychologie et à certains égards la psychopathologie cognitive -, et plus largement entre deux conceptions différentes de la culture occidentale, l'une de type nord-américain, l'autre de souche européenne. C'est ce que les péripéties laborieuses de la construction européenne risqueraient de montrer progressivement de mieux en mieux.

2

É. Roudinesco:

Pourquoi

tant

de haine?

Navarin,

2005

; Philosophes

dans la tourmente,

Fayard,

2005

;

J.-

A. Miller et col: L'Antilivre noir de lapsychanalYse,Seuil, 2005 ; T. Nathan et col. : LA guerre despsys, Les empêcheurs de penser en rond, 2005 ; Chaumon et col. : 2006, PsychanalYse: vers une mise en ordre? Paris, La Dispute; Brès Yvon: 2006, Freud. .. en liberté,Paris, Ellipses.

18

il est clair que nous nous engageons dans une certaine mesure en cette affaire. En prenant le parti de la psychanalyse française, du fait de lui donner des armes plus efficaces pour se défendre, nous avons le sentiment de prendre aussi du même coup le parti de la culture européenne, ni plus ni moins. La psychanalyse française ne peut pas continuer à se défendre avec son bouclier (cum scuto) en reculant devant l'adversaire, il lui faut l'approcher de manière offensive avec le glaive (cumgladio) bien en main. La psychanalyse ne doit pas sous-estimer un adversaire dangereux, ni le laisser la contourner pour le retrouver encore et toujours derrière son dos. C'est clair, il faut démonter la Tour Eiffel du cognitivisme. il faut faire l'ascension de la face nord de l'Everest en hivernale, pour aller l'y chercher tout en haut. US, go home! États-uniens, rentrez d'abord chez vous! Et sortez d'abord de nos cerveaux! Après, nous parlerons mieux un jour avec vous, si le cœur nous en dit. De toute manière, et en dehors de ce prétexte d'une polémique contemporaine, même si celle-ci est grave, la tâche épistémologique d'une critique de la psychologie scientifiq:ue répond plus largement à une triple nécessité historique, philosophique et culturelle. C'est ici que nous en arrivons à Kant, dont la Critique de la raisonpure a bien entrevu en premier lieu dans l'histoire, et de façon bien visible par l'organisation de son plan3, la nécessité d'une critique de la psychologie, même à une époque où il n'existait pas encore de psychologie scientifique, mais seulement une psychologie philosophique. Ce qu'il y a lieu de dire ici, touchant le dernière étape de notre projet d'une critique généralisée de la psychologie scientifique contemporaine, c'est que notre présent ouvrage actualise ce projet en le poursuivant et en l'achevant, mais que celui-ci était déjà amorcé et entamé pour une part dans tous nos ouvrages antérieurs, qui produisent déjà un nombre important de critiques, dont nous ne reprendrons pas ici la nomenclature ni le contenu détaillés. C'est surtout vrai des deux derniers, La p.rychana!Jse t lap.rychologieujourd'huien France (2006 a), et Wallon et e a Piaget. Pour une critiquede la psychologiecontemporaine (2006 b), mais aussi déjà du premier sur La crisede la psychologieà l'université en France, plus particulièrement dans certains chapitres, étant bien entendu que la crise surtout institutionnelle qu'il décrit comporte des implications scientifiques absolument évidentes4. Disons encore que notre ouvrage actuel, comme l'indique son titre se veut une critique fondamentale de la psychologie scientifique, et qu'à ce titre il ne représente à aucun degré une présentation d'une telle psychologie. Nous avons accompli cette tâche, tout en développant déjà l'aspect critique, dans l'ouvrage 2006 a. Nous y renvoyons donc le lecteur qui souhaiterait de référer à une présentation disons « objective» de la discipline, ce que nous avons alors fait de notre mieux, tout en nous réservant aussi alors le droit normal de critiquer.
3 Ce plan comporte la critique de la psychologie philosophique présentée avant celles de la cosmologie, puis de la théologie. 4 Jailey Émile: 2004, 1 : 203-490 ; 2 : 183-466 ; 2006 a, 235-239, 244-249, 255-270, 272-273, 275, 276279, 281-282, 284-288, 299-306, 310, 312-318, 321-322, 324-326, 329-330, 333-342, 345, 347-348, 350-354,357-368,370-375,378-379,415-430 ; 2006 b : 349-424.

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Nous n'avons pas à cacher non plus que notre livre, vu sa dimension critique, donc au second degré, est moins facile à lire qu'un ouvrage de présentation dont la visée critique est subordonnée à la tâche de montrer d'abord les choses au premier degré. Ceci dit, et pour rassurer dans une certaine mesure le lecteur, nous dirons aussi que notre livre est construit, comme tous ceux que nous écrivons, de manière suivie et articulée certes, mais aussi déconcentrée, selon un système à entrées multiples, qui permet de l'aborder à l'endroit que l'on souhaite, sans qu'il soit nécessaire d'avoir lu tout ce qui précède. Notre livre peut se lire donc de lire par secteurs séparés, selon l'intérêt du lecteur, et bien entendu aussi de façon tout à fait indépendante des précédents qui pourtant en ont préparé le chemin. Néanmoins le mieux pour en tirer le meilleur profit serait, à notre avis du moins, de le lire de manière conjuguée avec notre ouvrage comportant le caractère le plus panoramique sur l'ensemble des contenus de la psychologie, soit La psychanalYse lapsychologie et aujourd'huien France. 1.2. Le projet d'une critique de la raison scientifique en psychologie Il pourra paraître prétentieux, et même outrecuidant, de la part d'un auteur d'intituler son ouvrage d'un titre qui ose évoquer l'entreprise kantienne d'une critique de la raison, l'un des plus formidables monuments de l'histoire de la philosophie occidentale, et qui est resté indépassable, excepté par la philosophie de l'histoire (Hegel) et ce qui en dépend de près ou de loin, la théorie de l'État moderne (Hegel, Tocqueville, Marx), et le paradigme des sciences humaines et sociales contemporaines, ce qui assurément n'est pas rien. Toutefois, l'auteur n'est pas le premier à penser que le développement des sciences humaines, et dans celles-ci des sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften), au sens particulier de la psychologie, de la psychanalyse et de la philosophie de l'esprit - sans avoir à justifier le bien-fondé du contenu et de l'ordre d'une telle énumération - que notre époque aurait intérêt à reprendre le projet du chantier de la critique kantienne, au point d'inachèvement inévitable où sa phase historique contingente l'a laissée en son temps. Yvon Brès a déjà livré au public une Critique des raisonspsychanalYtiques(1985), dont la réalisation, surtout si on ajoute la liste de ses autres ouvrages (1988, 1992), n'a pas démérité pas à l'égard de l'ambition affichée par son titre. On verra plus loin Pascal Engel déclarer que ce qui manque aujourd'hui, c'est « un nouveau Kant, et une critique des paralogismes de la psychologie cognitive (et non plus seulement rationnelle) ». Mais on a trop vite oublié aussi les importantes contributions de Piaget à une telle entreprise, et qui ne méritent pas le purgatoire où notre époque injuste, légère et oublieuse les a dès longtemps cantonnées, qu'il s'agisse de l'Introductionà l'épistémologie génétique(1950), dont les trois volumes portent respectivement sur les champs étagés de la pensée scientifique, en mathématique, physique, biologie, psychologie, sociologie, et aussi de l'
Épistémologie des sciences de l'homme (1970).

Sans que personne puisse prétendre réinvestir le noir et solennel costume du génial petit homme de Konigsberg - cet immense esprit habitait un corps exigu 20

- on peut tout de même penser. qu'il n'est pas insensé de prétendre défricher le sentier de forêt (HoliJPeg,comme dit Heidegger) qui permettrait un jour au nouveau Kant que nous attendons de se frayer une bien plus large avenue.

A vrai

dire, nous nous passerions

bien de l'imputation

de prétendre

en quoi

que ce soit faire de la concurrence à l'entreprise kantienne, mais si nous revenons à Kant, c'est que nous y sommes obligés par la nature même du problème que nous nous proposons de savoir si la psychologie scientifique est une science. Il n'y est pas seulement question de la psychologie comme science, mais de la nature aussi de la science. I<ant envisage que l'être humain se pose trois questions fondamentales, sur ce qu'il peut savoir, ce qu'il doit faire, et enfin ce qu'il lui est pennis d'espérer. Ce que l'homme peut savoir, c'est ce qui correspond à l'organisation interne et particulière de l'esprit humain, étant entendu que celle-ci est selon Kant partout la même et détermine, de façon régulière et fiable, la structure même des objets que celui-ci peut atteindre. On n'en dira pas plus, car ce n'est déjà pas si facile à entendre. Pour Kant, l'entreprise de savoir est confrontée à trois types fondamentaux d'objets: le moi (psychologie), le monde (cosmologie ou sciences de la nature), Dieu (théologie). Aucun savoir sur Dieu n'est possible. Les sciences de la nature donnent lieu à des contradictions - antinomies -, que le raisonnement scientifique doit apprendre à surmonter dans les limites mêmes de l'expérience. C'est dans ces sciences de la nature, dont le système de Newton a déjà déterminé de façon solide l'espace physique et astronomique - le chimiste Lavoisier et le biologiste Buffon travaillent déjà aussi à l'époque de Kant - que l'analyse de la Critique de la raisonpure est la plus poussée, sans oublier la théologie dont la stérilité à travers les siècles permet à l'époque des Lumières d'établir le constat de faillite sans appel. Cependant, la psychologie ne connaît pas encore de tentative de développement scientifique - cela commencera dès 1820 environ avec Herbart, Weber, Lotze -, mis à part tout de même des investigations très consistantes par la méthode réflexive et que Kant connaît (Locke, Condillac, Rousseau). Ce retard de la psychologie sur les sciences du monde naturel amène Kant à une évaluation à la fois peu encourageante en même temps qu'ouverte sur une perspective indéterminée pour cette discipline, et qui s'exprime par cette formulation très profonde: «Toute la psychologie tombe donc comme une science qui dépasse les forces de la raison humaine et il ne nous reste qu'à étudier notre âme suivant le @ de l'expérience et à nous renfermer dans les limites des questions qui ne sont pas au-delà des terrains où l'expérience intérieure possible peut leur donner son contenu» (p. 309). Cette phrase semble signifier trois choses différentes. Que la psychologie ne relève pas d'une méthode simplement philosophique; qu'elle devrait être accessible à une méthode expérimentale, mais aussi à une méthode d'analyse plus intérieure, indication où l'on peut voir la prémonition de ce pourra être plus tard aussi une méthode d'investigation clinique telle que celle que la psychanalyse applique à la réalité psychique. Kant semble anticiper d'une certaine manière, mais dont il est impossible et hors contexte qu'elle se formule de

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manière plus claire à l'époque, ce que sera l'opposition entre une psychologie objective et une psychologie clinique. Kant a écrit un petit essai sur les maladies mentales, le mot psychopathologie est inventé en Allemagne en 1783, Pinel n'est pas loin - dont Hegel connaîtra et mentionnera plusieurs fois les conceptions -, et Kant, comme on l'a montré ailleurs, reconnaît parfaitement l'existence de forces inconscientes de l'esprit (1763), comme d'ailleurs les allemands depuis longtemps (Eckhart, Boehme, Leibniz) et encore pour longtemps (Fichte, Schelling, Hegel, etc.). Touchant ce l'on doit faire, la Critique de la raisonpratique nous répond qu'il s'agit de traiter l'humain en nous et en dehors de nous selon les règles d'une législation universelle, et qu'il est plus sûr et fiable à cet égard d'agir par devoir, même et surtout sans espoir de récompense, que par plaisir. On n'a jamais rien écrit de mieux sur ce sujet. A propos de ce que l'homme peut espérer, la Critique dujugement nous répond que, sans compter trop sur la vie éternelle, il s'agirait surtout de perfectionner le plus possible en nous justement l'activité du jugement, et ceci dans plusieurs domaines, en développant notre sentiment de la nature de manière à mieux conformer notre existence à l'harmonie des forces naturelles (sentiment du sublime), en développant le mieux possible notre sensibilité aux ressources de l'art Gugement de goût), et enfin en nous attachant à mieux connaître les secrets et les mystères de la vie naturelle Gugement téléologique). Ce qui n'est pas si mal non plus comme programme d'existence. il est clair sans y insister davantage que tous ces aspects qui sous la plume de Kant dépassent l'objet de la psychologie intéressent tout de même beaucoup notre conception de la psychologie. Mais ce n'est pas exactement là que nous souhaiterions en venir. Ce qui est impressionnant dans la Critique de la raisonpure, c'est l'usage que Kant fait de la notion de contradiction au niveau de l'investigation des sciences de la nature, en montrant qu'à côté des contradictions de caractère stérile, il en est d'autres dont les propositions contraires ou contradictoires comportent divers niveaux d'accommodement, en tant qu'elles peuvent fonctionner selon des perspectives complémentaires (Kant) ou même être dépassées par une nouvelle proposition d'ordre supérieur (Hegel, Marx, Freud). On a déjà parlé de ce point ailleurs (2006 b) et on n'y insistera pas plus. Mais ce sur quoi il y a lieu d'insiste.r, c'est que l'investigation des différents champs de la psychologie objective contemporaine va nous donner l'occasion, pour peu que nous soyons munis de bonnes lunettes, d'y relever un fourmillement de contradictions de toutes les espèces, parfois au niveau des hypothèses, parfois au niveau des observations, etc., la question étant toujours de savoir s'il s'agit de simples différences, ou de contradictions de degré plus ou moins fort ou faible, compatibles ou non, ce dont on voit que cela ouvre un champ de problèmes très compliqués, mais où nous introduit directement le critique kantienne (et son prolongement hégélo-marxien dans le traitement conséquent des niveaux

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de contradiction), avec le moyen de nous y orienter et de trancher aussi sur les prétentions illégitimes à la certitude scientifique. En dehors de l'outil redoutable de l'identification, du maniement et du traitement de la contradiction, la critique kantienne semble nous fournir encore d'autres instruments intéressants. Dans sa critique de la psychologie philosophique, Kant lui fait le principal reproche de transformer les observations phénoménales en choses cachées, en substances, de chosifier, de substantifier, de réifier, ce qu'il appelle encore hypostasier. Or c'est bien ce que font d'une certaine manière les cognitivistes modernes lorsqu'ils transposent les processus de la vie mentale en modules de système nerveux, ou en organes d'ordinateurs cachés par-dessous et faisant fonctionner par-dessus comme des marionnettes les processus psychologiques observables. Un autre levier critique nous est offert par le style kantien d'investigation dans sa Critique de la théologie: l'idée de « Dieu» est vide, et on ne peut pas de la force interne d'une idée la promouvoir toujours à l'existence, surtout lorsqu' aucun observable pertinent ne peut se rencontrer légitimement pour elle dans l'expérience: 100 euros possibles ne sont jamais réels, si la fantaisie vous prenait par exemple d'aller les encaisser au Pôle Nord. Or c'est aussi ce que font souvent les cognitivistes modernes en postulant par exemple que certains de leurs modèles boxologiques conjecturaux, construits à partir des principes de tel hypermodèle de l'Intelligence Artificielle ou de telle nébuleuse à rouages connexionnistes, vont finir par rencontrer les observables pour lesquels on les adressés à chasser, et qu'ils finiront plus ou moins par attraper, à la manière des appeaux, de ces représentations animale artificielles qu'utilisent les chasseurs pour attirer les vrais animaux. Une autre conception de base inhérente à toute l'entreprise de la critique kantienne consiste dans ce que l'on pourrait qualifier comme une défiance à l'égard de l'activité rationnelle de l'homme: la raison humaine a une propension inévitable à l'excès, à la démesure, à dépasser le champ de l'application légitime de ses propres forces, comme si elle comportait un principe de dysfonctionnement, de dérèglement interne. C'est le péché originel de vouloir toujours trop en savoir, situation illustrée dès longtemps par la mystérieuse image biblique de l'Arbre de la science du Bien et du Mal. Plutôt même que d'une disposition affective malencontreuse, Kant en fait même une sorte de défaut naturel, de malformation congénitale, analogue à ce que serait une sorte de strabisme, ou de myopie, de l'appareil cognitif lui-même: il y a des «illusions (Illusion, Tauschun~, dit Kant, qu'on ne saurait éviter, pas plus que nous ne pourrions éviter que la mer ne nous paraisse plus élevée au large qu'auprès du rivage, puisque nous la voyons alors par des rayons plus élevés, ou pas plus que l'astronome lui-même ne peut empêcher que la lune lui paraisse grande à son lever, bien qu'il ne soit pas trompé par cette apparence ». Or, c'est le cas de l' «apparence transcendantale» où l'on a affaire à « une illusion naturelle et inévitable », qui est «inséparablement liée à la raison humaine, et qui même quand nous avons découvert son leurre (Blendwerk),ne cesse pas de se jouer d'elle et de la 23

jeter à chaque instant dans des erreurs momentanées qu'il faut constamment dissiper ». La raison verse par nature et invinciblement dans la « dialectique» entendue péjorativement comme « un art sophistique », « un art de susciter dogmatiquement une apparence» de vérité, de « faire passer, par prétention d'invention et d'extension, des principes subjectifs pour objectifs », en fait «un art de multiples jongleries métaphysiques », produisant des connaissances sans qualité scientifique réelle (paralogismes, antinomies, idéaux vides). Or, si surprenante qu'en soit l'affirmation, il ne nous sera pas très difficile de montrer, dans les chapitres suivants, que les divers champs de la psychologie objective moderne sont remplis, à les inspecter de pareils produits prétendant à la validité indécise de contenus de savoir scientifique. Cette idée que l'homme est un animal étrange dont le perfectionnement à l'égard des autres espèces inférieures comporte la contrepartie que les facultés supérieures lui appartenant en propre ont tendance à s'enrayer, à s'emballer, à déraper - le motif pouvant en être (ce qui est encore une autre idée) que la programmation naturelle propre à l'instinct animal ne fonctionne plus chez l'homme et entraîne un dérapage de l'ensemble de son organisation même en ses couches supérieures -, est un thème qui à la fois va loin en arrière, du côté des mythologies de la chute, mais comporte aussi des prolongements vers l'avenir. C'est le fait que l'animal ne fonctionne plus dans l'homme, que la programmation héréditaire ne suffit plus et doit compensée par l'éducation sociale (thème immense de l'inachèvement néonatal, de la prématuration, depuis Buffon jusqu'à Lacan, en passant par une vingtaine d'auteurs, dont Rousseau, Bo~ Freud, Wallon, Piaget), c'est ce fait donc qui pourrait expliquer que la raison humaine censée surmonter cet inconvénient en serait elle-même affectée, infectée, à moins que ce ne soit la raison en elle-même qui comporte un principe d'aveuglement et de déraison, par rapport à la sagesse de la machine animale (idée plutôt de Montaigne). Kant ne va pas jusque-là: il constate simplement la tendance de la raison humaine à dérailler constamment, non par accident mais par nature, du fait d'une espèce de trouble constitutionnel, une sorte de maladie génétique, dirait-on aujourd'hui. Or il semble bien que la psychologie française contemporaine soit malade entre autres facteurs pour ne pas savoir tirer partie de l'idée que le bon usage de la raison consiste pour une large part à savoir la modérer, la tenir en laisse, et que le moyen le plus propre à cet égard est l'éducation du jugement critique, en premier lieu sur ses propres productions, sur ses hypothèses, ses modèles, et ses résultats, et pas seulement de façon indirecte sur ses outils techniques et ses méthodologies.
La manie d'invoquer sans cesse la nécessité de l'évaluation

- terme

probablement

importé de l'anglais pour remplacer ce qui s'appelait jadis tout simplement jugement de valeur - n'empêche pas que l'éducation de la raison scientifique soit laissée pratiquement à l'état sauvage, d'où résulte nombre d'effets pervers, dont deux en particulier sont fréquents: soit du haut vers le bas (top down) l'hypothèse, le modèle s'abouchent de façon défectueuse aux faits d'observation (elle flotte comme un habit trop large au-dessus, ou parfois se les invente ad hoc,selon divers procédés dont la chosification) : c'est ce Kant appelle le concept vide sans intuition 24

(IeererBegriff ohneAnschauun~ ; soit à l'inverse du bas vers le haut (bottom up) le fourmillement des données observables ne parvient pas à se resserrer sous l'hypothèse: et c'est alors ce que Kant appellera cette fois l'intuition aveugle sans concept (blindeAnschauung ohne Begriifj. Or ce que devrait apprendre une éducation correcte de la raison scientifique, c'est l'art d'ajuster convenablement l'une à l'autre les deux parties de la connaissance, le concept et l'intuition, l'hypothèse et l'observation, sans parler de l'art de repérer les contradictions dans le tissu des diverses espèces de représentations scientifiques. L'art d'inventer aussi bien les hypothèses que les observations leur convenant est encore bien autre chose. 1.3. Une superbe machine mais d'un genre bien particulier Les exemples de concept vide en psychologie objective ne manquent pas, il suffit de se baisser pour en remplir son panier: celui qui s'offre tout d'abord sous la main est le concept d'adaptation, dont le caractère remarquable est la nature cotonneuse, pour ne pas dire fumeuse de diverses définitions qui s'en proposent. Le fait étonnant est que l'ancien Vocabulairede la p.rychologie e Piéron (1951) d en fournit trois définitions purement techniques dans les domaines de la neurophysiologie, de la psychophysiologie sensorielle, et de la psychopédagogie, sans aucun rapport avec la notion courante d'adaptation au sens où grosso modo Claparède puis Piaget l'ont peu à peu imposé. Dans le Dictionnaire de p.rychologie de Doron et Parot (1991), ce mot malheureux donne lieu à une colonne entière de remâchage amphigourique: processus dynamique de changement... médiation... maintien d'équilibre... capacité d'ajustement... et autres homéostasie. Les bras vous en tombent d'ennui. Le Grand dictionnairede la p.rychologie (Larousse) en propose, pour la première fois en (1991) - il était grand temps -, deux définitions un peu plus directes: au sens « biologique» puis « général» dont on voit guère comment elles se raccordent l'une à l'autre, mais qui en tout cas, surtout la deuxième, s'avancent au milieu de la page avec à peu près la grâce d'un char d'assaut: « BioI.: ensemble des ajustements réalisés par un organisme pour survivre et perpétuer son espèce dans un environnement écophysique (? ) donné; Génér. : ensemble des modifications des conduites qui visent à assurer l'équilibre des relations entre l'organisme et ses milieux de vie et, en même temps, des mécanismes et processus qui sous-tendent ce phénomène» (Éliane Vurpillot). Ce qui est stupéfiant, dans cette affaire, c'est l'incapacité des psychologues français à s'intéresser aux grands mots fondamentaux de leur discipline, à s'en faire une conception mentale et verbale nette, à les décrire dans leurs manuels de
formation

-

aucun

d'entre

eux n'a jamais

consacré

le moindre

développement

explicatif en quelques paragraphes au moins d'une telle notion d'adaptation, ce qui ne les empêche pas de prétendre depuis des décennies pouvoir offrir des techniques à même de prédire les comportements de tous les sujets ou acteurs sociaux à problèmes. Ce qui n'est pas moins étonnant c'est leur manque d'intérêt pour toutes les sources qui autour d'eux auraient été à même de leur prêter ce dont ils avaient besoin, sous une forme plus comestible en général que ce qu'ils sont capables de faire eux-mêmes quand ils veulent bien s'y mettre. 25

Ainsi toujours pour adaptation, le Petit vocabulairede la languephilosophique d'Armand Cuvillier (1925 1) dit: «ensemble des modifications que subit un être vivant pour se mettre en harmonie avec ses conditions d'existence». Le Vocabulaire techniqueet critique de la philosophie de Lalande (1926 1) : «État de ce qui est en harmonie avec son milieu, ou, plus généralement avec ce qui agit sur lui». C'est simple, pas vraiment parfait, mais nettement mieux qu'Éliane Vurpillot. Mais surtout Piaget (1947) : «Échanges médiats entre le sujet et les objets, s'effectuant à des distances spatio-temporelles toujours plus grandes et selon des trajets toujours plus complexes». C'est net, tranchant, définitif, cela s'applique aussi à tous les domaines, biologique et psychologique, et surtout ouvre la porte sur un perspective génétique et évolutionniste. Bien entendu, il n'était pas question qu'É. V., 50 ans plus tard l , se réfère à Piaget, le cite, le mentionne ou le commente, il fallait qu'elle se mesure à lui, en combat singulier, et on voit le résultat, qui est catastrophique. On mentionnera aussi la définition donnée dans son Dictionnairedep.rychologie par Norbert Sillamy, psychanalyste et non universitaire, simple et directe, d'accès facile pour le public même si on peut lui reprocher d'être quelque peu tautologique, en tout cas plus ancienne que la première tentative d'une définition générale par la psychologie objectiviste : « ajustement d'un organisme à son milieu ». Un exemple comme celui que nous venons de présenter et de discuter rapidement présente l'intérêt de fournir au moins une photographie qui montre en tout cas une chose, sans en dévoiler tous les ressorts: c'est que quelque chose ne va pas depuis longtemps dans la psychologie française à l'université. C'est l'évidence, et on en verra plus loin bien d'autres symptômes. Le grand psychologue suisse Piaget nous amène au presque tout aussi grand préhistorien français André Leroi-Gourhan, qui se trouve lui aussi faire partie - on vetta plus loin que c'est le cas également du sociologue américain R. K Merton des rencontres que les psychologues français n'ont jamais faites, ou probablement jamais voulu faire, bien à leur détriment. L'immense mérite d'A. Leroi-Gourhan, c'est d'envisager une conception extrêmement concrète de type bio-historique de l'adaptation spécifiquement humaine - anthropomorphienne - à distinguer de plusieurs formules antérieures d'adaptation animale: ichtyo-, amphibio-, sauro-, théro-, pithéco-, antropomorphisme. À partir du choix d'un plan d'organisation en symétrie bilatérale de l'organisme, préposé à la capture mobile des aliments, la série des formules envisagées se réalise comme une série de libération successives du corps par rapport à l'élément liquide, de la tête par rapport au sol, de la main par rapport à la locomotion, et enfin du cerveau par rapport au masque facial. Chacune de ces formules aménage de manière de plus en plus efficace les trois fonctions de locomotion, de préhension et d'ingestion alimentaire, ainsi que de prise d'information, par rapport aux membres postérieurs et antérieurs et à la face. Or la formule propre à l'être humain introduit une nouvelle solution adaptative où ces trois fonctions se trouvent pour la première fois réparties à trois étages différents de l'organisme: pied, main et face. Avec l'homme apparaît la structure outil-parole, définie par Leroi26

Gourhan par la corrélation, dans ce qu'il appelle le champ antérieur de relation, de la préhension manuelle et de la communication faciale: «Outil pour la main et langage pour la face sont les deux pôles d'un même dispositif... Le langage et l'outil ne sont que l'expression de la même propriété de l'homme... Outil et langage sont liés neurologiquement (Bounak, 1958), indissociables dans la structure sociale de l'humanité ». En même temps chez l'homme, «qui n'est pas une sorte de singe qui s'améliore... la sociologie prend le relais de la zoologie... la société se substitue progressivement au courant phylétique... Le fait qui se dégage le plus clairement à partir de la libération du cerveau antérieur, chez les paléanthropiens, c'est l'importance prise par la société par rapport à l'espèce »5.En même temps, A. Leroi-Gourhan envisage que l'étude du cerveau en lui-même est un point de vue abstrait - un concept sans intuition, ce qui est la tendance actuelle -, qu'elle n'a de sens qu'à prendre en considération l'ensemble formé par «le cerveau et la main », bien avant l'apparition même de l'homme, avec cette contradiction dynamique mise en jeu par «l'organe invraisemblablement archaïque qu'est la main dans le squelette pour des opérations dirigées par un cerveau surspécialisé dans la généralisation ». Ce qui a fait le succès évolutif de la machine anthropienne, c'est donc le paradoxe de la conjonction d'un cerveau surspécialisé d'une certaine manière (dans la non-spécialisation) avec une main qui à échappé à la spécialisation d'une certaine manière aussi, et qui l'ouvre à l'univers indéf1ni des spécialités techniques: «Le cerveau humain, apte à tout penser, naît pratiquement vide... La main humaine est humaine par ce qui s'en détache et non par ce qu'elle est: un dispositif ostéo-musculaire assez simple... la main très archaïque et très peu spécialisée de l'homme ». Une main non spécialisée commandée par un cerveau d'abord vide: tout cela va complètement à l'encontre de l'idéologie contemporaine d'un certain innéisme des compétences qui charge la petite bête humaine de la multitude de tous ses programmes reacfymade, tout prêts à fonctionner. Supposé que l'homme soit une machine, une très belle, et même la plus perfectionnée de toutes les machines - ce qui d'ailleurs ne s'accorde pas n'importe comment à qui le demande parce que cela lui paraît à tort aller de soi - c'est une machine pour le moins bizarre, et pas du tout faite comme les autres, en tout cas pas comme celles qu'elle est capable de fabriquer. Laissons en effet poursuivre Leroi-Gourhan qui, à notre avis, a vraiment beaucoup de choses à apprendre à tous les psychologues aussi bien cognitivistes que cliniciens. On ne se contentera que de souligner rapidement quelques points intéressants, dont plus d'un encore nous paraît aller dans un sens complètement opposé à l'idéologie actuelle dominant les neurosciences et le courant qui s'appuie sur elles en psychologie. Ce cerveau en lui-même vide, dirigeant une main sans autre spécialité que d'être bonne à tout faire, a pour capacité principale de projeter hors de lui-même,
5 Leroi-Gourhan André: 1964, Le geste et la parole, Paris, Albin Michel, tome 1, 34, 129, 166, 168, 187, 197, 200, 204, 206, 258, 260, 262, 299-300 ; tome 2, 24, 36, 40-42, 48, 52, 58, 65, 73, 75-76, 79, 82, 115, 152, 163-164,200-201,259-260,266.

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dans un espace social, les nouvelles capacités qu'il s'invente, ce que démontre à l'envi, d'après A. Leroi-Gourhan l'immense enquête qu'il a rapportée dans ses ouvrages sur L'homme et la matière (1945) et les Milieux et techniques(1945). Cette deuxième idée va également, comme la précédente, contre le présupposé courant de la psychologie objective récente, qui n'a jamais su se proposer d'autre hypothèse que l'idée banale, et même sotte, que, quoi que l'on envisage, tout serait déjà dans la boite plus ou moins. Au moins les modèles antérieurs de l'apprentissage, tout bâtis qu'ils soient sur le rat blanc américain, étaient-ils moins éloignés de la vérité «La technique de l'homme, nous dit A. Leroi-Gourhan, n'est plus liée chez l'homo sapiens au progrès cellulaire mais elle paraît s'extérioriser complètement et vivre en quelque sorte sa vie propre. .. On passe d'une évolution culturelle encore dominée par les rythmes biologiques à une évolution culturelle dominée par les phénomènes sociaux... La diversification culturelle a été le régulateur principal de l'évolution au niveau de l' homo sapiens... Les techniques comportent, à la manière des êtres vivants, une force d'évolution qui semble leur être propre et tendre à les faire échapper à l'emprise de l'homme... Le monde des symboles religieux, esthétiques ou sociaux) a toujours prévalu hiérarchiquement sur celui des techniques... L'économie reste celle d'un Mammifère hautement prédateur... TI faudrait que l'homme franchisse une nouvelle étape biologique qui le mettrait peut-être à même de maîtriser son agressivité... La vision tient la place prédominante dans les couples face-lecture et main-graphie, qui fondent de nouveaux rapports à notre usage de la pensée symbolisante, et sont exclusivement humains... L'outil quitte la main pour donner naissance à la machine... Avec l'intégration audiovisuelle se produit la séparation sociale des fonctions de création des symboles et de réception des images... L'homme possède cette propriété unique de placer sa mémoire en dehors de lui-même, dans l'organisme social... L'amovibilité de l'outil et du langage déterminait une mise à l'extérieur des programmes opératoires liés à la survie du dispositif collectif... L'engagement de l'outil et du geste dans des organes extérieurs à l'homme a tous les caractères d'une évolution biologique... L'inadaptation physique et mentale est le trait génétique significatif de l'homme. .. La mutation d'un organisme externe (la chariot... l'ordinateur) se substitue chez l'homme au corps physiologique... Après la libération des territoires du cortex cérébral moteur, on ne peut guère concevoir au-delà que l'extériorisation de la pensée intellectuelle... Seule la société profite pleinement du progrès, l'homme individuel serait déjà un organisme désuet... Comme l'outil, la mémoire de l'homme est extériorisée et son contenant est la collectivité ethnique... L'époque moderne nous fait assister à la constitution d'un véritable cortex cérébral extériorisé. .. Il faut donc que l'homme s'accoutume à être moins fort que son cerveau artificiel, comme ses dents sont moins fortes qu'une meule de moulin... Le cortex cérébral, tout admirable qu'il soit, est insuffisant, comme la main ou l'œil... L'homme est conduit à extérioriser des facultés de plus en plus élevées... L'humanité est un corps extériorisé... On se demande si l'homme a encore d'autre signification que d'être l'auteur d'un appareillage surhumain. .. Ce qui fait l'homme est la dualité des 28

champs opératoires facial et manuel et le lien fondamental entre la préhension et la vision... La séparation entre les mobiliers, la délimitation des domaines respectifs de l'homme et de la femme... Dès les sociétés primitives, le mouvement de l'univers est d'alternance et de rotation des contraires... La voie suivie par l'homme conduit vers la méga-ethnie, unité de mesure terrestre comme le « mégamort» qu'on a forgé pour exprimer la puissance des armes atomiques... D'année en année, l'extériorisation s'accentue... La contradiction est présente entre une civilisation aux pouvoirs presque illimités et un civilisateur dont l'agressivité est restée la même... Le cortex d'intégration neuro-motrice est la pointe de la pyramide animale, avec la pointe d'une autre pyramide inversée de plus en plus gigantesque constituée par tout l'appareillage extériorisé de la culture... Technique et langage sont un seul phénomène mental, fondés neurologiquement sur des territoires connexes et exprimés conjointement par le corps et les sons... Il semble bien qu'on assiste aux derniers rapports libres de l'homme et du monde naturel. Libéré de ses outils, de ses gestes, de ses muscles, de la programmation de ses actes, de sa mémoire, libéré de son imagination par la perfection des moyens télévisuels. .. l' homo sapiens de la zoologie est probablement à la fin de sa carrière ». Il est incontestable que la psychologie moderne depuis le béhaviorisme, et ensuite de façon continue à travers le cognitivisme contemporain, a toujours envisagé l'homme comme une machine, et aujourd'hui, la seule partie qui l'intéresse dans l'organisme humain, le cerveau lui-même comme une machine informatique. De l'automate de Vaucanson à la machine de Turing, le chemin pour la psychologie objective est continu et à peu près le même. Il y a des raisons à cela. Il est évident que le fait de représenter l'homme comme un animal-machine un peu plus compliqué, d'où on laisse la plupart du temps se volatiliser l'âme qui supportait encore le cogito cartésien, une belle machine même, taillable et corvéable, et exploitable à merci - sans grand frais de nourriture - plaît et convient au monde moderne dont l'économie depuis le début du XVIIIe siècle se réalise dans l'expansion triomphale du capitalisme et de nos jours du cybercapitalisme (vous savez... la «mondialisation »). Qu'elle le soit d'abord à première vue, dans la perspective de l'externalisme comportemental, accordons-le, même si cela répugne, par manque de perspicacité, au conformisme ordinaire de nos psychanalystes français. Ils ont tort de ce point de vue, et c'est pourquoi ils ne parviennent pas à empoigner solidement le kimono de l'adversaire et au lieu de cela, se font valdinguer contre les murs. Une autre raison, probablement plus profonde que de satisfaire à la représentation intéressée de l'entrepreneuriat, qui motive le psychologue - qui n'a jamais été un révolutionnaire ni même un réformateur social bien
dynamique

-

à représenter

l'homme

et/ou

son cerveau

comme

une machine,

ré-

side dans la propension projective du sujet à se représenter lui-même sur le modèle de ce qu'il crée, comme si le fabricant de flûtes, pour parodier Aristote, avait lui-même un corps animé en forme de flûte chantante, ce qui est à la base d'un paralogisme profondément absurde. Rien n'oblige le fabricant à être fabriqué lui-même avec la même apparence que ce qu'il fabrique. Comme s'il y avait là-dessous 29

un schéma propre à la pensée religieuse archaïque du genre: « Dieu créa l'homme à sa propre image ». Mais pourquoi? Et en plus, le mythe nous suggère presque aussitôt que ce n'est pas tout à fait vrai, et même pas du tout. 1.4. Ce qui s'offre d'abord comme « simple» en psychologie est toujours erroné La psychologie est certainement l'un des domaines scientifiques les plus délicats et les plus difficiles. Et comme en général, elle est recherchée par des étudiants qui ne se sentent pas capables de réussir ni dans les disciplines vraiment scientifiques ni dans les disciplines littéraires et humanistes traditionnelles, mais qui espèrent y trouver un enseignement concret, simple, empirique, pratique et altruiste, ouvert sur l'aide au prochain et le service dévoué d'autrui, elle produit aussi des chercheurs souvent dépourvus de l'envergure de l'albatros, et dont l'absence totale d'esprit critique prospérant au fil des décennies finit par enliser leur discipline dans les sables du désert. C'est ce qu'exprimait parfois jadis en aparté Maurice Reuchlin, sauf la fin sur la carence en albatros, et c'est l'un des rares points d'accord que j'ai jamais eu avec lui. On n'a pas l'intention ici d'opposer la soi-disant vérité du système de pensée du préhistorien Leroi-Gourhan à ce que serait la non-vérité, voire l'aberration du cognitivisme contemporain. Mais le plus souvent, le vrai séduit le cerveau de l'être humain normalement constitué alors que l'erreur l'ennuie - bien que l'inverse se voie aussi. Et on sent bien que les propos d'A. Leroi-Gourhan touchent à quelque chose de fondamental, qui s'oppose de toutes les façons à un certain nombre des présupposés du cognitiviste standard. A. Leroi-Gourhan nous décrit dans l' homo assurément une espèce de machine vivante, mais qui ne ressemble pas du tout aux machines qu'elle crée, à partir de son espèce de vacuité interne essentielle et féconde pour les déposer en étages de plus en plus complexes en dehors de soi. Verra-t-on un jour un ordinateur, puisque le cerveau en serait, paraît-il, un, au moins pour certains des objectivistes, créer de soi-même des périphériques munis de programmes de plus en plus puissants et capables d'assimiler des quantités d'informations de plus en plus massives par rapport au dispositif de départ? On sent bien aussi que définir la cognition, comme on le fait de nos jours, en en faisant reposer toutes les complexités sur une pyramide de mémoires, grossissant de plus en plus le hardwareaussi bien que le software triste appareil, risque de sembler un jour complètement à du côté de la plaque. Banco sur la mémoire, mais surtout pas sur celle de l'inconscient freudien - « Vous en êtes une autre! » - telle est la manie moderne. On sent bien aussi que ce tout-langage, à côté d'un misérable chapitre sur la résolution des problèmes - tous les livres cognitivistes suivent ce plan - est totalement en dehors du sujet, par rapport à l'idée remarquable de Leroi-Gourhan, qui se trouve avoir été aussi celle de Wallon, Piaget, et aussi de Head, de traiter le bloc langagepensée dans sa connexité génétique étroite avec la main, la manualité. Au lieu de cela, réduire l'esprit au cerveau, par procès d'hypostase (la chosification d' un concept vide dans une substance invisible, comme type d'erreur de la raison 30

dénoncé par Kant), pour y traquer, dans tous les morceaux de circonvolution les structures compliquées de la pensée, alors que celles-ci se trouvent tout simplement déposées en dehors de cette grosse portion de porridge froid dans les programmes de computers et dans les bibliothèques, c'est certainement une erreur. Dans le cerveau, on risque de ne trouver jamais qu'« une jungle» (Edelman), composée de 20 milliards de neurones, sur chacun desquels viendront encore bien après la naissance fleurir 10 000 synapses en fonction des apprentissages variés, avec des neurones mourant déjà au berceau, et d'autres se reproduisant tout au long de la vie. Si vous espériez un jour y trouver un jour le cogito de Descartes, comme Tarzan dans la jungle, on vous souhaite bien du plaisir. Mais justement cette foule innombrable de connexions permet de construire un univers de structures matérielles et mentales, qui ne résident pas dans la boîte, mais au-dehors. Les Pyramides ne sont pas dans le cerveau de l'architecte Imhotep, ni le Parthénon dans celui de Phidias, ni la refondation des mathématiques modernes dans le cerveau de Bourbaki. Et Platon aussi bien que Bertrand Russell avaient en quelque manière raison de considérer que les entités mathématiques séjournent en dehors de l'esprit. Qu'il y ait machine, machinerie, ensemble de mécanismes, soit! Mais justement l'ensemble des disciplines de la psychologie objective échoue à en cerner le dénominateur commun: est-elle réductible, cette « machine» à la machinerie artificielle d'un computer digital? Ou alors à cette partie essentielle de la machine organique, qu'est le cerveau, que bien des neuroscientifiques considèrent comme irréductible à un schéma d'ordinateur? Est-ce le substrat fonctionnel de base des processus de développement? Ou celui des conduites sociales? Ou celui des différences individuelles? Que sont de pareils « substrats» ? Des sortes d'animations (d'« âmes»!) métaphoriques? Mais c'est tout de suite la panique... alors quoi? Des processus... des comportements... ... des conduites... mais de qui et/ ou de quoi? On voit de partout les bulles monter du fond des paysages de marais où croassent les grenouilles. Alors, cher(es) étudiant(e)s, jeunes gens et jeunes filles, est-ce que c'est toujours aussi facile que, par exemple, dans la revue P.rychologies Mais allez, allons, ne ? perdons pas courage. Qu'une espèce particulière de machine soit en cause dans le fonctionnement psychique, c'est ce que perçoit immédiatement Freud dès le début de sa carrière avec son appareil psychique, fait d'une espèce de câblerie de neurones, tel qu'il est présenté dans l'Esquisse d'unep.rychologie<< ( scientifique », a ajouté l'éditeur français pour mieux plaire au public de l'époque, 1954). Plus tard, Freud dira que cela peut ressembler à un appareil photo, à un microscope, ou à un télescope, à une amibe aussi, mais qu'en même temps ce n'est pas du tout cela non plus. Mais ce que Freud comprend aussi dès le début de sa carrière, c'est que cette belle machine d'une espèce si particulière ne marche pas très bien sous deux aspects, celui de la sexualité, dont il parlera d'abord, et celui aussi de l'agressivité qui lui apparaîtra mieux seulement un peu plus tard (Totem et tabou), avec dans les deux cas la question afférente à la culpabilité (peut-être congénitale à l'être humain) - en 31

tous les cas une question dont notre époque ne veut absolument plus entendre parlez - entendez-vous bien? - époque où continuent à se perpétrer, sans émouvoir à l'excès le Conseil des Nations, des génocides fratricides. A propos de l'agressivité, Leroi-Gourhan entrevoit parfaitement le problème. En ce concerne la sexualité moins, bien que tout de même sous l'angle très important de l'économie conjugale dans la répartition du travail, ce qui n'est pas rien. Cependant, la sexualité n'est guère accessible à un préhistorien, d'autant que Leroi-Gourhan, tout en flirtant avec des doctrines vaguement colorées d'idées hégélo-marxiennes - tout le monde l'aura compris - et qui font horreur dans le monde libéral contemporain, semble avoir été dans sa vie personnelle un chrétien de style traditionnel, ce qui ne facilitait guère à l'époque, guère plus que le marxisme, l'ouverture à la question sexuelle. Ce que perçoit tout de même Leroi-Gourhan, c'est que ce cerveau presque vide, hyperspécialisé dans les généralités, commandant une main non spécialisée, voué de soi à l'espace social, pose la question de l'inachèvement néonatal du système nerveux où Freud verra un événement absolument central: dépendance à l'égard de l'objet maternel, mais en même temps aussi un développement bizarre de la fonction sexuelle, morcelé en plusieurs phases séparées dans le temps, d'abord trop en avance, puis mise au point mort, puis reprenant sur le modèle dépassé de l'enfance, d'où une fragilité particulière de ce château de cartes, avec cela le fait bizarre que ce qui devrait donner du plaisir est souvent mêlé d'une forme étrange de déplaisir - ce que disait déjà Platon, et que reprend Laplanche avec son attaque par le sexuel comme par un corps étranger interne, et que Lacan reprend aussi à sa façon avec sa division du sujet, même si on a pu lui faire le reproche d'une vision métaphysique, si ce n'est même mystique. Donc il s'agirait bien d'une espèce particulièrement perfectionnée de machine, et sur ce point, avant La Mettrie, Descartes et Leibniz avaient déjà raison - «nous sommes mécaniques dans les trois quarts de nos actions» - d'une machine en tout cas sans commune mesure avec les misérables analogies qu'en produisent les cognitivistes, même instruits par l'Intelligence Artificielle, mais comportant en outre, en rapport avec les dysfonctionnements peut-être liés à son très haut degré de perfection évolutive, une importante annexe où localiser le traitement des processus relevant de la sexualité et de l'agressivité, et qu'il va bien falloir appeler faute de mieux un appareil psychique inconscient. Et c'est autour de cette question que va surgir évidemment la première antinomie opposant le cognitivisme et la psychanalyse dans le contexte français contemporam. Le cognitivisme pose évidemment comme thèse que le champ psychique se réduit à une pure machine cognitive, et rien d'autre, même à se représenter les dysfonctionnements dont on a parlé comme des bugs provoqués par des virus plus ou moins enfennés en quarantaine et capables d'en rompre la clôture - un peu d'imagination, que diable! La psychanalyse dans son courant principal qui ne s'efforce guère de penser en dehors de la doxa lacanienne simplifiée « à l'usage des nuls» va alors s'arc-bou32

ter dans l'antithèse: « Non, ça n'est pas ce que nous voulons! Nous voulons une petite sœur -re », comme dit Jean Nohain mis en musique par Francis PoulenC>. Surtout pas de machine! Mais un sujet de désir, etc. Les éditeurs qui détestent, comme les lecteurs les livres trop longs, mais croient bon d'imposer au public le produit de consommation commercial de 200 pages en gros caractères, inondent le marché de bouquins de clinique faits de cette manière: un thème clinique à la mode pour commencer, avec des cas, des récits de cures miraculeuses - occupant 150 pages, suivi d'une coda d'une cinquantaine conçues dans le même genre monotone même si parfois bien écrit: nos ennemis présentent une mécanique du sujet humain (mais il convient aussi de se tenir à distance de l' « humanisme », comme nous l'a appris jadis Althusser), alors que le sujet se déguste et se pianote à titre, comprenez-vous, de « mise-en-sens ». Et voilà pourquoi le débat français est bloqué dans une sorte de rumination réciproque stérile, où le camp objectiviste risque à l'avenir de remporter des batailles de plus en plus faciles parce que la grande coalition qu'il forme: psychothérapeutes, universitaires, corps médical, lobbies pharmaceutiques, complicités politiques, est numériquement plus importante et socialement plus puissante. Intellectuellement, c'est nul contre nul. Voici un exemple de propos touchant ce que nous voudrions faire comprendre en ce moment sur cet idéalisme quasi-mystique, mystifiant et mystifié, propre à certains courants de la psychanalyse française. Dans un ouvrage récent de Gérard Bazalgette, psychiatre, psychanalyste à Bordeaux, vice-président du IVème groupe (après en avoir été le président) fondé en 1969 par Piera Aulagnier, J eanPaul Valabrega et François Perrier, intitulé La tentation du biologiqueet lapsychanalYse. Ù cerveauet l'appareilàpenser (223 pages), on lit ce qui suit: « Que veut dire percevoir ou encore représenter? Quelle est la situation du traumatisme pour le sujet humain qui en est affecté? Ces questions suscitées par l'énigme, la souffrance ou le symptôme du sujet, sont aujourd'hui saisies sur deux versants principaux, celui des neurosciences et celui de la psychanalyse. Et l'on se plairait à imaginer que cette double appréhension de phénomènes partiellement superposables se produise de façon non conDictueUe. Chacun sait que ce n'est pas le cas, et que pour une partie au moins des neurosciences et nommément de la psychiatrie neurocognitiviste radicale, il s'agirait tout simplement d'invalider la psychanalyse et de la renvoyer au domaine des « philosophies de la vie» pour cause de non-scientificité. Ces mises en cause ne sont pas nouvelles, mais leur violence et leur forte médiatisation dont elles font l'objet nécessitent plus que jamais des réponses précises et argumentées. Au-delà des polémiques stériles, cet essai montre pourquoi et comment la psychanalyse est venue, dès son origine, proposer une appréhension scientifique du fait mental. La mise en évidence par Freud d'un « appareil psychique », d'un « appareil psychosexuel » est à la base de toute forme de scientificité qui en résulte. L'auteur propose ici une relecture de la genèse et de la structure d'un tel appareil
6 Nohain Jean, Capri Agnès: 1939, Nous voulons une petite sœur, musique de Francis Poulenc.

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qui le conduit à fonnuler des hypothèses nouvelles sur les concepts de perception, de représentation, de pulsion, de traumatisme, mais aussi à envisager les modalités spécifiques d'évaluation de la psychanalyse. TI y a nécessité aujourd'hui, au-delà des polémiques stériles, d'énoncer la toujours nouvelle scientificité introduite par la psychanalyse au regard des neurosciences, et plus particulièrement du neurocognitivisme. Si l'homme peut être appréhendé comme une machine par une fausse science qui tente de l'y réduire, ce n'est qu'au prix de l'oubli de sa caractéristique essentielle, celle d'être le sujet d'une « mise en sens », celle que la psychanalyse précisément explore ». Ces deux sphères de phénomènes ne sont ni superposables ni à ce titre noncontradictoires, comme le suppose le « neurocognitivisme ». Mais la machine et le sujet peuvent très bien être pensées comme articulés à des niveaux conjointsdisjoints et de finalités vitales contradictoires. Ce qui justifie la critique du neurocognitivisme par la psychanalyse, ce n'est pas l'opposition exclusive machine-sujet - pourquoi le sujet n'habiterait-il pas une machine, au lieu de voler par-dessus comme une espèce d'âme en aube blanche? -, c'est le fait que dans le neurocognitivisme, au moins le cognitivisme n'est pas une vraie science, supposé que la neuro en soit une. Comme toujours depuis quelques décennies en France, la psychanalyse affirme sa propre vérité sans parvenir à mettre en question la vérité du discours de l'adversaire. Elle dit « j'ai raison », en pensant que cela suffit à démontrer que l'autre est dans l'erreur. Non, cela ne suffit pas. Il faut sortir de derrière les remparts, et aller vraiment au combat, y aller au corps à corps, démonter les paralogismes et les contradictions logiques de l'autre discours. Les français pensent toujours de façon simple selon les oppositions blanc-noir, et c'est déjà un problème déjà inextricable de savoir si peut un jour en surgir du gris. Ce discours binaire du genre bon-sujet-animique contre méchante-machine-corporelle est un discours de caractère théologique. Or qu'une forme de dimension religieuse ait fini par faire retour dans l'ultra-clinique française pose une sérieuse question. 1.5. La science est un discours d'une vérité toujours partielle et relative Ce que nous dit Kant, au moins à propos de la contradiction, c'est que des propositions d'apparence contradictoire peuvent être en partie conciliables, au moins certaines, mais d'autres pas du tout. C'est à voir en chaque cas. Mais pour lui reste une vérité stable liée à un acquis définitif de la science, conquis d'emblée ou, en certains endroits névralgiques Q'espace-temps/fini-infini), par-delà le traitement approprié des contradictions, et totalisable en un système. Certes pour Kant comme pour Hegel, toute vérité de la science est relative, et se donne d'abord comme un absolu. Mais l'un et l'autre ne le voient pas tout à fait de la même manière. Hegel, qui se place dans la dynamique de l'histoire des savoirs, va plus loin pour ce qui nous intéresse: il formule que la vérité absolue d'une époque - si elle est fondée en droit pour les critères valables à ce moment - devient relative après coup à l'égard de la vérité absolue de l'époque suivante, etc. comme pour les poupées russes, la plus englobante étant «l'absolu temporaire ». Cela signifie, pour celui qui sait, parce qu'il se met idéalement tout à la fin pour confimer l'ensemble 34

du processus, qu'aucune vérité, même à se donner pour absolue - absolument certaine et absolument complète ..., ne sera jamais que relative - c'est-à-direseu1ement probable et partielle, ce qui n'empêchera jamais l'illusion naturelle et inévitable, et c'est là le souvenir vivant et enrichi de Kant, qu'elle se donnera toujours comme absolwnent certaine et absolument complète. Or tout ce qui vient d'être dit intéresse beaucoup ce que nous savons, en les voyant opérer sous nos yeux depuis quelques décennies, des « scientifiques» cherchant dans le domaines des sciences du psychique, pour nous limiter à notre objet précis. En premier lieu certaines de leurs «vérités» d'une époque étaient si peu vraies, malgré leurs prétentions à ce titre, qu'elles n'ont jamais pu être conservées ultérieurement même à titre de vérités relatives. À la différence du système de Newton, qui se relativise en s'intégrant dans celui d'Einstein, c'était vraiment, en matière de sciences, des « ultra-illusions », comme le béhaviorisme. On a déjà parlé de cela en citant des propos intéressants de B. Matalon sur ce sujet et on n'y reviendra pas (2004, tome 2). Deuxièmement, les scientifiques, surtout en matière de sciences humaines fonctionnent, pour ce qui est de leur sentiment de la vérité, dans une contradiction perpétuelle qui est la suivante: d'une part ils admettent avec cynisme que la vérité est temporaire, utile, jetable, somme toute une guenille, voire même - que l'on nous passe le mot - une sorte de prostituée que l'on paie avant d'en prendre

congé, ce qui ne les empêche pas d'autre part d'opposer cette vérité du moment à

toute espèce de contestation comme un objet intouchable imposé à l'adversaire avec une espèce de dogmatisme têtu. C'est bien ce qui se passe dans l'attitude d'ensemble des neurosciences et du cognitivisme - à distinguerdu reste - à l'égard de la psychanalyse. Nous avons le droit de changer de vérités partielles quand cela nous plaît, mais celles-ci resteront daBsle cadre d'un Vrai absolu, à l'égard duquel votre cadre de vérité n'est que philosophie, illusion, poussière, ordure, néant. Le caractère à la fois partiel et relatif de leur vérité, les adversaires de la psychanalyse à la fois l'admettent et le dénient, autrement dit leur démarche scientifique si sophistiquée fonctionne dans le cadre archaïque du mécanisme de clivage. Et cela, si les psychanalystes français se fatiguaient davantage, ils devraient être capables de le formuler à leurs rustiques ennemis. De même que nous l'avons déjà fait avec Leroi-Gourhan, nous pensons utile de déplacer encore une fois le débat vers l'une de « ces rencontres que les psychologues n'ont jamais faites». Cette opération de déplacement du cadre de la discussion, au lieu du débat risquant l'absence de débouché à se poursuivre dans l'espace intérieur de la termitière, produit presque toujours des résultats aussi imprévisibles qu'intéressants. Robert King Merton est un (psycho )sociologue américain, qui ne fait pas partie des références habituelles des psychologues français. Je l'ai mentionné dans mon ouvrage sur La p!Jchana!Jseet la p[)'choJogie UJourd'huien France (2006 a) et j'y a reviens dans le chapitre du présent travail sur La psychologie sociale. e ne reprendrai J pas ce que j'y formule déjà. 35

Un excellent article lui est consacré dans le récent Dictionnairedes sdenceshumaines publié sous la direction de Jean-François Dorrier aux «Éditions des sciences humaines» à Auxerre. On le reproduira largement, car à peu près tout de ce qui y est dit intéresse notre propos actuel. R. K Merton commence sa carrière au moment où « deux personnalités dominent la sociologie américaine: Paul PO' azarsfeld, représentant d'une sociologie L empirique, et Talcott Parsons, tenant d'une sociologie théorique. TI s'attachera à intégrer et dépasser ces deux versants de la sociologie ». Parmi les contributeurs de l'équipe du concepteur et rédacteur J.-F. Dortier, une vingtaine d'auteurs en tout, je ne sais qui est l'auteur de l'article sur Merton, en tout cas son vocabulaire apparaît d'emblée significatif de la perception claire qu'il a d'une démarche de type dialectique, au moins dans son dess(e)in général: « intégrer et dépasser» est un petit son de cloche bien connu des bons connaisseurs en histoire de la philosophie et en général aussi des sciences et des idéologies : aufheben,Aujhebung (Hegel, Marx, Engels, Piaget, Wallon). Ce type de démarche est extrêmement rare chez les grands auteurs angloaméricains dans le champ des sciences humaines, mais pas unique non plus, on le retrouve par exemple chez le très grand psychologue de l'enfant Arnold Gesell, dans une allure typique, avec entre autres l'idée de la continuité-discontinuité du développement illustrée par l'originale et remarquable métaphore du ressort luimême composé d'un ressort - ce qui est exactement l'idée hégélienne du cercle de cercles (KreisvonKreisen). il y a plusieurs raisons à cela. Évidemment et tout d'abord le dessein plus
ou moins conscient

- plutôt

plus que moins

- des

représentants

stipendiés

(ils sont

payés pour faire ce travail par leurs employeurs privés) de l'idéologie nord-américaine pour opposer un front de lutte résolu contre la pensée marxiste et tout ce qui la connote de près ou de loin, ceci déjà dès la crise de 1929 avec des rebondissements ultérieurs spectaculaires pendant toute la période de la Guerre froide, tel l'épisode du maccarthisme. On notera que les deux principaux ouvrages de Merton sont datés de 1938 et 1949. De cet aspect on reparlera dans le chapitre consacré à la psychologie sociale. Une autre raison est que l'idéologie anglo-américaine dépend, quant à ses origines historiques essentielle, de penseurs anglais - Locke, Berkeley, Hume (l'un des très grands philosophes de l'histoire de la pensée occidentale, le père de l'immense Kant), dont le mode de pensée n'a pas encore atteint le degré de technicité suffisant dans le maniement efficace des oppositions - sans quoi rien ne peut vraiment avancer dès les débuts de l'histoire moderne

- niveau

qui sera atteint par la

grande période d'accomplissement majeur de l'histoire de la pensée représentée par l' «idéalisme allemand» (deutscherldealiStlJus, offmeister, 1932) de la période H «de Kant à Hegel» (Von Kant bis Hege4 Kroner, 1921-1923). Mais une telle matrice idéologique existe déjà dans la pensée française classique (Corneille, Racine, PascaL Descartes) et prérévolutionnaire (surtout Rousseau avec une grande évidence, comme déjà chez Pascal), où puisera beaucoup la période critique et romantique allemande. L 'histoire de la pensée anglo-américaine des deux derniers 36

siècles est un peu celle de la faune animale des grands territoires isolés, ce qu'est en un sens l'Amérique du Nord par rapport à l'Europe, un peu comme les lémuriens de Madagascar et les kangourous d'Australie. Que l'on nous passe ces métaphores, elles ne sont pas incongrues: les lémuriens par rapport aux grands singes, c'est exactement l'effet, pour qui connaît bien la question, que produisent, mutatis mutandis, Locke et Hume, malgré l'intérêt considérable de leur pensée, par rapport à Kant et Hegel. Laissons de côté Marx, ce qui est encore autre chose. Enfin, la conjoncture n'est pas universelle, elle est même plutôt assez rare, que dans un domaine de recherche particulier, un producteur de connaissances, appelons-le ainsi, soit dans la situation d'avoir à traiter deux types de prédécesseurs dont les systèmes de pensée se présentent selon un rapport d'opposition explicite entre eux. La situation la plus fréquente est qu'un penseur se détennine en
s'opposant

- plus

ou moins

- à une

personnalité

qui le précède.

Laissons

les exem-

ples et suivons le reste du propos sur Merton. « Dans Éléments de théorieet de méthodesociologique1949), Merton oppose avec ( humour les deux courants de la sociologie: les empiristes soucieux de validité des données et de la précision des faits, et puis les théoriciens « hardis )}à formuler de grandes généra1isations~ à échafauder des théories. Les premiers disent: «Nous savons que c'est vrai, mais nous ignorons si ça a un sens» ; les deuxièmes: « Nous savons que cela a un sens mais nous ignorons si c'est vrai )). Ayant ainsi brocardé les deux attitudes opposées, R. K Merton s'emploie alors à montrer l'influence réciproque de la théorie et de la recherche empirique. Ceci est remarquable à plusieurs égards. L'idée de l'interaction, dans la recherche scientifique, de la théorie et de la pratique, de l'hypothèse et de l'observation est un thème classique et même rebattu de l'épistémologie, mais dont le contenu, les variétés d'application et les corollaires sont d'une importance essentielle et même d'une richesse sans limite. Notons rapidement, pom ce qui concer... ne en propre la psychologie, les divers modes de perversion auxquels peut donner lieu une telle interaction: la plus repérable est l'hypertrophie du pôle des observables qui dévore celui de la modélisation. Ce dont on voit se vanter couramment aujourd'hui - notez-le bien -, tout autant des expérimentalistes que des cliniciens. Mais ce« phénomène» pourrait bien n'avoir qu'une apparence justement« phénoménale », n'exprimer qu'une simple et illusoire« phénoménologie» : en fait, essentiellement donc, c;est la théorie qui au contraire~ dans bien des cas, dévore le versant des faits, dans la mesure où elle les anticipe à titre de présupposé, de préjugé, et même à la limite, les informe et les modèle, les tripote et les rabote, les suscite, les refait et les recrée, se les donne, voire parfois se les inventerait sur mesure. TIy a là une affaire de degré dans la mise en forme de l'expérience, puis de sa manipulation, et enfin de son adultération complète.. Alors on voit le champion du réalisme tomber dans l'idéalisme. Mais ne pensons pas qu'il l'admettrait facilement. C'est l'histoire du prestidigitateur qui s'illusionne lui-même, et qui pousse le talent jusqu'à se prendre à ses propres tours.. Un autre aspect remarquable, c'est que les deux formules antithétiques précédentes pourraient nous donner une espèce de clé pour comprendre le système 37

de relations croisées compliquées qui oppose aujourd'hui, dans le champ de la psychologie, le clan des objectivistes à celui des cliniciens. A propos de la première fonnule - la thèse (c'est réel même si on n'en voit pas le sens) : «cela seul est réel », disent les objecrivistes ; «mais ça n'a aucun sens» répliquent les cliniciens. Et bien entendu, à propos de la seconde formule - l'antithèse (ça a du sens même si ce n'est pas réel): «cela seul a du sens », soutiennent les seconds, « mais ça n'est pas réel », rétorquent les premiers. Quand Merton dépasse l'empirisme de Lazarsfeld et le théoricisme de Parsons, deux thèses ennemies qui à la même époque se posent comme vraies (c'est l'antinomie kantienne), il ne les considère pas tous les deux comme vraies, mais comme des points de vue relatifs qu'il subordonne à son propre cadre de vérité nouveau (c'est le dépassement hégélien). Ce point de vue est intéressant parce qu'il nous force à jouer du piano avec deux pianistes, à quatre mains comme on dit. Ce type de situation, de piano à quatre mains, avec diverses variantes de cadres, on peut le trouver assez souvent en histoire de la psychologie. Un auteur comme Tolman prétendait à son époque (1946) concilier dans sa nouvelle doctrine de l'apprentissage par carte cognitive les deux points de vue vrais et partiels selon lui du béhaviorisme et de la Gestalttheorie. Wallon, on l'a montré ailleurs (2006 b) met en œuvre dans son système de psychogenèse un modèle de fonctionnement dialectique intégrant les deux conceptions valables mais partielles pour ce qui l'intéresse de Hegel et de Marx (continuité < discontinuité). Même remarque à propos de Piaget avec une graduation encore différente chez lui de ce même cocktail (continuité> dicontinuité). On a essayé aussi, d'un point de vue encore sensiblement différent, de montrer que les approches de la psychogenèse de Wallon et de Piaget représentaient deux modèles de vérité complémentaires du devenir mental, alors que la discussion entre les deux auteurs les opposaient plutôt, de leur propre point de vue vécu, selon le schéma « vrai contre vrai-faux ». Continuons avec Merton. «En ce qui concerne les modèles théoriques, R. K Merton m.et en garde contre les théories à portée trop générale et défend avant tout l'intérêt des « théories de moyenne portée» (middlerangetheory)». Ce point est aussi d'un grande importance à l'égard de ce qui se passe en
psychologie, entre autres branches du savoir, concernant - dans le cadre d'une autre forme d'antinomie - d'une part le reproche fait, au nom du critère poppérien

de l'infalsifiabilité, aux théories

de trop grande ampleur,

comme la psychanaly-

se, de se placer au-dessus de tout critère de validation, d'autre part la critiquefaite aujourd'hui par certains auteurs - (Doma in chapitre 12) - au penchant accru de façon continu vers les microthéories, à finalité ambiguë au service d'intérêts plus

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politiques que scientifiques. On pilote bien mieux les pense...menu7, les lobotomisés du concept. Mais ce qui suit est très intéressant pour l'état des lieux actuels de la psychologie, en nous renvoyant au concept d'adaptation dont il a déjà été question plus haut. «Un autre axe des Éléments concerne la construction d'une typologie des modes d'intégration sociale. En croisant les données empiriques issues d'enquêtes et les conceptualisations logiques, on peut, selon R. K Merton, construire cinq types d'adaptation individuelles à la société: «le conformisme» (l'individu se soumet aux attentes du groupe), «l'innovation» (il accepte les valeurs du groupe mais n'a pas fait siennes les normes sociales et les procédures habituelles),« le ritualisme» (il reste figé dans un mode de comportement donné), « l'évasion» (il vit en marge de la société), et «la rébellion» (il conteste et combat les nortnes sociales). Ces modes d'adaptation forment autant de styles de vie caractéristiques de certains groupes sociaux ». Ce point est remarquable en ce que l'on voit ici un sociologue théoricien de grand talent illustrer au moyen d'un éventail de contenus concrets et significatifs la notion d'adaptation dont on disait qu'elle est à la fois l'une des notions centrales de la psychologie moderne - surtout depuis Piaget, en même temps que l'une des plus abstraites, les plus vides et les plus évanescentes. Au moins Piaget envisageait-ill'adaptation intelligente comme consistant pour le sujet à contrôler ses échanges avec les objets, selon des trajets de distance spatio-temporelle croissante, en vue de s'assimiler les aliments d'ordre matériel et/ou fonctionnel nécessaires à sa conservation et à son développement. Quant à son substitut de plus en plus fréquent, plus vaporeux encore, le descripteur aujourd'hui courant du sujet - à moins qu'il ne s'agisse de l'organisme, du comportement, de la conduite, de la personnalité (nul ne saura plus vous dire quel X doit précéder le verbe Y) comme système de traitement de l'information (ST!), tous les perroquets formatés ad hocen ressassent la formule, comme si la signification et la pertinence en allaient de soi, sans prendre garde au fait qu'elle n'a de sens que par la double assimilation métonymique de l'esprit à son cerveau et métaphorique de ce dernier à un ordinateur. On vetta que cette conception, qui fleure bon la langue de bois et dont l'effet comique, à défaut de l'efficacité scientifique, est garanti (votre conjoint(e), vos enfants, votre chien, votre automobile sont à des titres divers des ST!) est aujourd'hui jugée « complètement idiote» par certains des neuroscientifiques les plus compétents (dixit Edelman).
...

1.6. L'approche scientiste de la science comme forme moderne de religion On parlait plus haut de l'invasion d'une forme de manichéisme à connotation religieuse dans le mode d'argumentation produit par un certain fidéisme

7 Emprunté au titre d'un ouvrage philosopher), soit aussi le « philosophe phron, « esprit ».

de George Berkeley: 1732, Alfyphron, 011le pense-menu (l'he minute au rabais» ou encore « en miniature », du grec alkus, « étroit », et

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clinicien à l'égard du neurocognitivisme. Mais cela vaut aussi envisagé du point de vue de l'attitude propre à la science qui se pose comme seule rigoureuse. De ce point de vue, il y a lieu d'envisager cette fois plusieurs contributions majeures de R. K Merton à la sociologie des sciences. Void la première. «En 1936, le jeune Merton avait passé un doctorat de philosophie consacré à la révolution scientifique en Angleterre au XVTIe siècle (Science,Technologyand SocietYin Seventeeth Century England, 1938). Étudiant l'histoire d'un groupe de savants membres de la Royal Society of London, il avait constaté qu'ils étaient tous des protestants puritains. Dans la même otique que Max Weber, montrant les liens entre le protestantisme et la capitalisme naissant, R K Merton soutenait dans sa thèse que l'essor des sciences anglaises au XVTIe siècle pouvait être rapporté au moins en partie, à des valeurs véhiculées par le puritanisme protestant. En 1942, R. K Merton précisera quelles valeurs véhiculées par le protes... tantisme sont propices à l'esprit scientifique.. Quatre principes lui paraissent essentiels. L'universalisme qui admet que les connaissances scientifiques sont indépendantes des individus, de leurs opinions, leur culture; leur religion. Le « communalisme », qui défend l'idée du partage du savoir au sein d'une communauté. Le désintéressement, qui suppose que le savant travaille pour la connaissance pure, qu'il est intègre et honnête vis-à-vis des résultats qu'il avance. Le scepticisme enfin, qui est une attitude de critique et de doute favorable au progrès de la connaissance. Le respect de ces valeurs garantit selon Merton le déploiement d'une connaissance objective, rationnelle et rigoureuse. L'esprit scientifique ne peut s'expliquer par le seul mouvement naturel de la pensée. TI n'a pu émerger que dans un contexte social et culturel favorable. Cette éthique de la science n'est pas restée limitée au protestantisme. Elle est devenue la norme de toutes les communautés scientifiques qui forment un sous-système social, indépendant du reste de la société. De fait, note R. K Merton, dans les pays où les règles de l'autonomie de la science ne sont pas respectées, où la science est soumise à la religion (théocratie) ou à la politique (régimes totalitaires), la science ne peut pas vraiment se développer ». Ces analyses comportent un intérêt considérable, dont le parti n'a pas su être tiré jusqu'ici par les psychologues, même sociaux, pour de multiples raisons: le manque d'interdisciplinarité entre la sociologie et la psychologie d'une part, le fait aussi qu'elles touchent à un point aveugle mais hypersensible de la mentalité savante. Les quatre points de Merton: universalisme, communalisme, désintéressement, scepticisme critique, mettent le doigt d'une façon aussi pertinente qu'essentielle sur les traits courants de la morale de la science, de l'éthique scientifique dont se réclament les bons sentiments liés à l'humanisme de façade quotidien affiché par le tout venant des chercheurs, enseignants ou non, dans tous les champs scientifiques. Mais en psychologie, il est frappant de constater à quel point les préoccupations pour la déontologie ont progressivement envahi la scène de 40

façon inflationniste, au point parfois de donner le soupçon d'une manœuvre destinée à cacher le vide croissant de tout autre objet, au moins d'évaluation intellectuelle. En tout cas, il est non moins étonnant que la littérature abondante sur le nouveau Code de déontologie n'ait jamais eu, semble-t-il, la moindre idée, même pas le petit ouvrage d'un psychologue cognitiviste sur L'éthique dans /es sciencesdu cotnporlement(Cavemi, 1998), d'évoquer la doctrine de Merton sur l'éthique d'origjne puritaine de la science. Parmi les quatre traits, celui du communalisme frappe, notion plus «fermée » qui fait contradiction à certains égards avec celle d'universalisme, de signification plus «ouverte », en ce qu'elle évoque évidemment la notion, de portée quasi mythique et même mythologique, d'une communauté scientifique, comme dimension idéale de l'opérativité savante. On comprendra mieux ce que vient faire le protestantisme dans cette affaire si on considère que le modèle éthique de Merton ressemble beaucoup, par son rigorisme impérieux et abstrait, à celui de la morale kantienne, d'une qualité d'élévation telle qu'un critique facétieux a pu dire qu'elle avait les mains pures mais pas de mains, et dont il est bien connu historiquement que Kant en a dérivé les principes des idées du piétisme, forme extrême et la plus raffinée en Allemagne de la spiritualité protestante. De son côté, Hegel a bien mis en valeur que toute la philosophie occidentale tirait son origjne - mis à part la réflexion sur les sciences du fait de déconstruire et de reconstruire la doctrine chrétienne sur la Trinité telle que les conflits originels dominés s'en expriment dans le Symbole de Nicée avec pour aboutissement la liicisation de la théologie de la Réforme, le protestantisme représentant justement dès son apparition le plus haut niveau définitif atteint par la conscience religieuse occidentale, avant son dépassement dans le principe de la laïcité moderne. Hegel lui-même a décrit ce qu'il a appelé «le principe protestant », dont l'essence secrète s'est d'abord révélée, dit-il, dans la philosophie de Jacob Boehme, comme« le conflit et la lutte dans l'âme elle-même» et en général la dynamique de l'unité divisée des opposés, ce que lui-même a qualifié poUt' son compte du terme inaugural de négativité. Telle est l'âme de l'homme moderne, initialement incarnée dans le caractère tout intérieur de la spiritualité, de la conscience religieuse protestantes. Quant à dire que c'est une éthique issue du protestantisme qui est venue enrichir la mentalité du corps des savants en développement croissant depuis la fin du XVIe siècle, se formant au surplus comme une sorte de petite société d'élite

-

indépendante

- comme

la communauté

religieuse

des réformés?

- du

reste

du

corps social, on ne peut pas donner son point d'accord sur l'ensemble de ces propositions. On n'a jamais vu ni la religion ni la science fonctionner en dehors de l'ensemble corps social. C'est là un point de première importance qui limite de beaucoup la prétention idéale de la mentalité scientifique à l'universalité, au désintéressement et au scepticisme critique requis par le modèle par ailleurs pertinent de R. K Merton. Que la communauté des savants se perçoit, se décrit ainsi et prétend à l'idéal de fonctionner sur ce mode, c'est fort possible. Ce qu'il en est

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dans la réalité est bien autre chose. On peut par exemple plus ou moins cacher les moyens de reproduire une expérience, c'est même fréqUe11t. Par ailleurs, la religion prête son idéal à un territoire voisin non pas en préservant sa richesse, mais probablement parce que celle-ci est en voie d'épuisement, ne se suffit plus - c'est l'idée approximative de Hegel qui pense, lui, la religion comme devoir être remplacée par la philosophie - et on peut trouver plus intéressant de penser que le culte moderne de la science fonctionne chez beaucoup de scientifiques comme une forme nouvelle de religiosité. On sait bien aujourd'hui que, si la science apporte à l'homme beaucoup de commodités matérielles nouvelles, ce n~est pas toujours sans inconvénient pour l'enrichissement de la vie spirituelle, et en général pour la liberté de l'esprit. Et que la science peut développer des attitudes de dépendance, des systèmes d'asservissement même qui sont loin de libérer des harnais de l'aliénation religieuse, comme l'ont cru un certain nombre de représentants surtout en France de la période des Lumières. On voit même aujourd'hui coexister un haut degré d'infonnatton dans les technologies nouvelles avec les formes mentales les plus arriérées d'intégrisme religieux. Mais plus profondément que cela, l'identification. de l'agir, parfois du passage à l'acte, scientifique à une forme de conscience religieuse résiduelle mais réene se perçoit à un engagement affectif profond, parfois proche de l'exaltation Schwarmerei disait Kant

-, joint

à l'espoir

inflexible

dans une fonne

quelconque

de

salut, la certitude d'avoir raison, le sentiment de détenir la clef des vérités, pouvant conduire à un esprit d'indifférence à l'égard de la souffrance d'autrui, d'intolérance à tout autre point de vue que le sien propre, parfois jusqu'au fanatisme et même jusqu'à la cruauté. On verra plus loin des expérimentalistes passer plusieurs jours à pousser des rats à se noyer de désespoir, après leur avoir donné un moment l'illusion d'être sauvés, et le raconter même avec délices. Le Docteur Folamour n'est guère plus agréable à fréquenter que Savonarole. Ni le Docteur Faust livrant son âme au diable que l'Ordre de saint Dominique adonné au châtiment des hérétiques. L'un vaut l'autre. Surtout, ce que permettrait la thèse d'une espèce de transfert d'un certain toujours eu des croyants tout comme des scientifiques fréquentables c'est de comprendre ce qu'est par exemple le scientisme, et sa parenté incontestable avec une forme de mysticisme. Dans le conflit actuel entre cognitivistes et psychocliniciens, ces derniers, sans les innocenter non plus de toute forme de Schwiirmerei,gagneraient beaucoup à essayer de comprendre leurs adversaires et à les approcher de cette manière. Preud n'a jamais renoncé à la tâche essentielle pour lui de critiquer toutes les formes de religiosité. Et il faut bien dire que la critique de la religion est devenue de nos jours l'objet d'un redoutable tabou. Une autre question se pose qui interfère d'une certaine manière avec notre sujet. Le fait d'un rapport entre l'éthique du protestantisme et la naissance du capitalisme d'une part (Max Weber, 1904-1905), et le développement de la science européenne moderne d'autre part (Robert K. Merton, 1938, 1942) vu que ces deux

registre de l'âme religieuse à un certain profil de l'esprit scientifique - mais il y a

-

-

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événements se produisant dès le début du XVIIe siècle environ - pose évidemment la question aussi intéressante qu'importante de savoir s'il n'existerait pas un lien essentiel entre la naissance du capitalisme et celle de la science moderne à l'aurore de l'époque classique. Bien qu'une large opinion éprouve le sentiment diffus qu'il s'agit là d'un truisme, il nous semble pourtant que cette question a rarement fait l'objet d'une étude et d'une discussion scientifiques approfondies, et il y a beaucoup de raisons à cela. En tout cas, si c'était vrai, certains des traits marquants dont R. K Merton a marqué l'esprit de la science, en particulier le désintéressement et le scepticisme critique, en subiraient une relativisation à même d'en attester la nature profondément idéologique, phénoménale - renvoyant à une essence cachée -, imaginaire, illusoire. On serait moins réservé sUt la vocation du capitalisme à l'universalisme 1'«impérialisme» de Lénine (1916), la mondialisation moderne - et son communalisme : rien d'autre en réalité que le fait tendanciel d'être contrôlé par une petite oligarchie fennée d'initiés. On s'expliquerait, dans de telles conditions, le caractère contradictoire entre la prétention universaliste et déol. sintéressée de la science moderne et sa tendance non moins profonde, au niveau d'applications pilotant de plus en plus la recherche fondamentale, à intervenir dans la vie économique, à servir les intérêts particuliers de l'entrepreneuriat industriel, au point d'en porter souvent la livrée d:Jun certain mercantilisme. Les deux thèses respectives et probablement connexes de Weber et de Merton comportent un point historique délicat. il serait ridicule de chercher à démontrer surtout par une enquête statistique précise que les premiers savants comme les premiers capitalistes modernes ont été en large majorité des protestants: Galilée, Pascal, Newton f D'ailleurs, le calvinisme continental et le puritanisme britannique qui servent d'espaces de référence respectifs à Weber et Merton ne sont pas des phénomènes en tous points superposables. Mais ce qui est vrai c'est qu'un « esprit» rigoriste (Geist au sens hégélien) propre à l'éthique protestante préside à ces deux phénomènes historiques essentiels, marqués respectivement par leur dynamique tendancielle au désintéressement théorique et à l'intéressement pratique, surtout à considérer la marque essentielle de la contradiction interne dont Hegel a bien marqué la conscience protestante moderne.

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1.7. La « vérité », effet eft miroir d'une projection du sujet dans l'objet La seconde proposition fondamentale formulée par R. K Merton dans le champ de la sociologie des sciences concerne le phénomène de la « prophétie auto-réalisatrice» appelé encore « théorème de Thomas ». C'est de ce champ initial de la sociologie qu'elle aurait pu gagner le domaine limitrophe de la psychologie sociale pour subir une refottnulation appliquée à la psychologie expérimentale par Martin Orne, concernant ce qu'il appelle «l'attente de l'expérimentateur », et détenniner aussi probablement en sciences pédagogiques les propositions de Rosenthal et Jacobson concernant le célèbre effet Pygmalion, qui en représente une variété. Reprenant une idée formulée en 1928 par le sociologue William I. Thomas, selon laquelle la représentation que les individus ont d'une situation contribue à la 43

créer, R. K Merton décrit le mécanisme de la prophétie auto-réalisatrice (selfiu!fillingprophery) : « la prophétie auto-réalisatrice est une définition d'abord fausse d'une situation, mais cette définition erronée suscite un nouveau comportement qui la rend vraie ». R. K Merton en donne de nombreux exemples. Celui du krach boursier: si les détenteurs d'action s'imaginent à tort que le marché va cotUlaîtte une forte baisse et décident de vendre leurs actions, ils précipitent ainsi le marché à la baisse. C'est donc le diagnostic qui provoque le krach.. Autre exemple: la névrose d'échec : si un étudiant est convaincu qu'il ne peut pas réussit à un examen, le stress et la démobilisation pourront le conduire à l'échec effectif. Void un autre cas développé par Re K Merton.. Dans les syndicats américains, les ouvriers blancs cherchaient à exclure les Noirs au motif qu'ils étaient des briseurs de grèves et des traîtres à la classe ouvrière. De ce fait ils les rejettent hors du combat syndical et en font une main d'œuvre isolée et déclassée qui reste souvent en dehors des mouvements de grève. La prophétie s'est réalisée. R. K. souligne aussi des phénomènes inverses: lorsqu'une prédiction d'un événement empêche celui-ci de se réaliser. Ains4 quand les automobilistes craignent des embouteillages, ils peuvent décider d'emprunter massivement les transports en commun ou de différer leur départ. Ils rendent ainsi le trafic plus fluide ». L'énorme mérite de R. K Merton est d'avoir su donner, dans les champs des phénomènes sociaux des exemples variés, précis et extraordinairement convaincants d'un principe d'organisation universel de l'action et de la pensée humaine. Les cas sont innombrables du fait que l'action et/ou la pensée de l'homme vérifient ou rendent vrai le réel, en assurent la production, la promotion, l'organisation, la mise en ordre, la modification aussi par divers procédés qui mettent en jeu le mécanisme général de projection. On se trouve ici devant un ensemble de phénomènes très variés, d'allure disparate, mais dont l'unité profonde tient au fait que l'être humain ne doit sa survie et le contrôle de son destin qu'en intervenant de manière active, en prenant d'abord l'initiative, sur son environnement. Dans le domaine de la connaissance, l'exemple le plus fameux et dont la portée est la plus large aussi, concerne l'interprétation « idéaliste et/ou réaliste » du principe de causalité, de formulation quelque peu différente mais assez concordante, chez Hume, Kant et Piaget. L'écossais Hume considère le lien causal entre les faits comme une simple croyance reliant nos idées du fait d'une association consolidée par l'habitude, mais sans nécessité réelle au niveau des choses représentées. Je suis habitué et j'ai intérêt aussi à croire que le soleil persistera à se lever demain matin, ce qui en Écosse n'est jamais très sûr. L'univers d'Alice aux Pt!Ysdes merueilles n'est pas très loin, bien que Lewis Carroll, sans avoir été écossais, soit très proche de la mentalité de David Hume, qui est déjà celle de George Berkeley, et bien plus tard encore de la «reverie» de Wilfred Bion. Le prussien Kant reprend à son compte l'analyse de Hume en posant que le principe de causalité, tout en exprimant la structure subjective de l'esprit humain, correspond à un prototype d'organisation universel assurant un plan solide à la nature et assurant l'objectivité des phénomènes. Quant au suisse Piaget, dont la théorie 44

interactionniste croit incontestablement à l'existence objective du réel, mais sans cesse modifié par le sujet pour se l'assimiler, on a parlé ailleurs (2006 a) de sa théorie, quelque peu surprenante dans un siècle résolument matérialiste, d'après laquelle la causalité correspondrait à la projection par le sujet de la dynamique de ses propres opérations dans la structure même du réel. Le sujet redécouvre au niveau du mouvement de la réalité le mouvement de sa propre activité physique et/ ou mentale sur celui-ci. Tout ce qui vient d'être dit converge d'une certaine manière avec le fonctionnement métapsychologique du mécanisme de la projection, tel que Freud le décrit, dans le registre névrotique de la phobie du petit Han.s d'abord (1907), puis aussi dans le registre psychotique de la paranoïa du Président Schreber (1911). Dans les deux cas, quoique selon un scénario un peu différent, ce sont les affects du sujet, ses dispositions, ses représentations, que celui-ci déplace d'abord sur l'objet, et que l'objet lui renvoie, allons jusqu'à dire : avec un effet plus ou moins prononcé de déformation spéculaire. Nous ne sommes pas très loin., dans les parages même, de la prophétie auto-réalisatrice, de l'effet lié à l'attente de l'expérimentateur, soit encore de l'effet Pygmalion. La seule question qui va nous intéresser ici et à ce propos, c'est de savoir si le sujet projette son acti.vité~sa dynamique dans le réel en l'infonnant ou en le déformant, de façon créative ou fantasmatique, en y produisant un effet de vérité ou la marque d'un préjugé, la griffe d'un artefact. Dans l'effet Pygmalion, le fait de faire croire de façon d'abord fictive à un pédagogue qu'un soi-disant nouveau test révèle des capacités insoupçonnées chez tels élèves, provoque à tenne une modification de la notation chez l'enseignant et une amélioration objective du QI de l'élève. C'est absolument surprenant mais tant mieux! On a modifié la réalité au profit bénéfique de tout le monde, de l'institution comme de ses diverses catégories d'usagers, élèves, enseignants et parents. Vive le mensonge initial.. Oui, mais tout le monde comprend qu'au niveau du registre de la recherche de la vérité scientifique dans le domaine des diverses sous-disciplines de la psychologie objective, ce que soutient Martin Orne concernant l'effet d'artefact produit par l'attente de l'expérimentateur - que le sujet produit toujours de façon plus ou moins consciente-inconsciente, les faits que l'expérimentateur attend et souhaite qu'il lui montre, lui démontre - cela serait beaucoup plus gênant. Un vaste éventail de phénomènes se propose ici à l'examen.. Je ne ferai que ttacer ici quelques pistes, me réservant de discuter le détail des problèmes tout au long du trajet de cet ouvrage. Je reviendrai aussi à l'occasion, sans crainte de me répéter - on ne le fera jamais assez en pareil domaine - sur les aspects que je vais évoquer à présent.. Il existe les cas de témoignages directs. Une collègue fiable, alors son assistante dans une grande université de province, m'a rapporté l'anecdote d'un professeur, une célébrité de la psychologie expérimentale française, et même de notoriété internationale, qu'elle avait vu rejeter les résultats d'une expérience menée sur un groupe d'étudiants, qu'on venait de lui apporter, vu qu'ils ne correspondaient 45

pas à son hypothèse de départ. Ceci est très intéressan~ ce n'est pas l'hypothèse que le collègue rejette au vu des résultats qui l'infinnent, ce sont les résultats qui doivent être sacrifiés pour raison d'état à l'hypothèse qui sera maintenue contre vents et marées. Alors on cherchera d'autres résultats qui corroborent sans défaillir l'idée de départ. Des cas de ce genre sont certainement très fréquents, mais pratiquement jamais avoués, et pour cause. Encore faut-il, quand d'aventure une histoire comme celle-ci vous est racontée par un témoin direct, qu'elle ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd Vous ne verrez ou n'entendrez peut-être qu'une seule histoire de ce genre dans toute votre carrière professionnelle. Mais un cas de ce genre, surtout quand il s'agit de quelqu'un de cette importance, doit suffire pour établir la conviction sur l'ensemble d'un corps de métier. La chose existe également bien entendu dans le champ de la psychanalyse. Serge Viderman a soutenu la thèse très controversée que l'anamnèse et au-delà « la préhistoire personnelle» du patient étaient entièrement reconstituées, et même reconstruites sans garantie de véracité historique. Une collègue psychanalyste, pas très affûtée sur le plan épistémologique, me racontait un jour en toute naïveté que tel de ses patients allait mieux, parce que lui et elle-même l'analyste avaient fmi par trouver un accord sur le genre de vérité personnelle qui lui convenait le mieux (sic). Cette histoire non plus, je ne l'ai jamais oubliée. Ici encore un cas suffit. Il paraît clair tout autant que mystérieux que beaucoup de cures efficaces ont fonctionné de cette manière. Mais pourquoi pas? On retombe dans l'autosuggestion de Breuer. Pour revenir à l'histoire du collègue expérimentaliste, le public relativement infonné a entendu parler du cas très diffusé et très débattu de ce célèbre psychologue anglais, Cyril Burt, qui aurait pendant des décennies tripoté ses résultats d'enquête et d'expérience, à rentrée ou à la sortie de sa moulinette factorialiste, pour les incliner dans le sens de son préjugé héréditariste. Les collègues de sa corporation, qui en avaient certainement vu d'autres en fermant les yeux, ont été obligés de lâcher publiquement l'intéressé qui avait commis l'imprudence de laisser traîner des quintaux de documentation ayant subi de tels petits coups de pouce. C'est l'histoire de la meute rnaffieuse qui lâche de temps à autre à la police l'un de ses membres sinon toujours les plus mouillés du moins les plus imprudents. Dans des cas pareils, ceux intéressant la psychologie objective et non la psychanalyse, on peut d'ailleurs se demander si la tricherie est toujours franchement délibérée, si elle ne comporte pas une échelle de degrés variables de conscience, surtout dans une situation où la rivalité intellectuelle, la concurrence professionnelle, l'appétit de réussite financière et de confort personnel sont tels, et avec un niveau d'exacerbation croissant à mesure de la compétition sociale universelle, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner de la perspective que l'austère éthique puritaine retracé par le talent de Merton puisse achopper tous les jours à de sérieux crocsen-jambe. Du moins les échos en parviennent-ils de partout, dans le climat affligeant des mascarades universitaires liées de nos jours dans la discipline aux procédures dites de la« qualification».

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Si on élève encore le débat, au niveau cette fois des grands modèles, par exemple celui de système de traitement de l'information, spécifié par le thème £0dorien du cerveau-ordinateur - dont EdeJman, le plus célèbre new:oscientifique de l'époque, dénonce depuis presque une vingtaine d'années déjà, l'absence totale de pertinence - il n'y a pas lieu de s'étonner que les chercheurs inventent des expériences ad boc qui fourniront toujours comme par enchantement les résultats à même de le confirmer. Kuhn, dans son débat avec Popper le dit clairement: il s'agit bien plus de préserver par tous les moyens le paradigme régnant que de prévoir des expériences à même d'en tester la falsifiabilité. Encore Kuhn débat-il dans le cadre des sciences dures, qui produisent des résultats « qui marchent », même s'ils sont parasités par un océan d'effets pervers. Qu'en est-il donc dans les sciences molles? V ous aurez par exemple une douzaine de modèles de la mémoire de travail (MDT) tous dotés d'une validation empirique qui en principe devraient dans chaque cas démontrer la fausseté, exhiber la falsification des modèles concurrents. Mais il y a bien plus encore, paraît-il, de modèles de la compréhension du langage. On est dans le domaine, déjà à l'ancienne mode, du paysage de banlieues des petits pavillons, de l'espace des micro-modèles avec chacun leur perit jardin clôturé de leur haie de validations ad hocgérés par un propriétaire temporatte. 1.8. La mesure exacte des vessies en vue de prophéties sur les lanternes Il est assurément difficile de démontrer que dans tous les cas, dans le champ des sciences humaines et en particulier en psychologie scientifique, une procédure expérimentale est construite de manière à récolter les faits ad hoccorrespondant à l'hypothèse que cette procédure cherche à valider à tout prix. TIest assez facile de comprendre, à partir du moment par exemple où l'on admet comme présupposé au-dessus de toute discussion, que l'esprit fonctionne comme un ordinateur, de construire des expériences où les organes et leurs modes d'action composant le grand mécano de l'esprit seront agencés selon une fiction plausible comme des objets correspondants aux véritables « moments» de l'appareil mental. On trouvera des résultats «justes », en tant que susceptibles de s'ajuster à la fiction préalable, dites même la prédiction~ et même la prophétie, de l'esprit-ordinateur. On appelle même parfois cela en méthodologie moderniste «simulation », un terme intéressant dans notre débat actuel du fait même de son ambiguïté sémantique, où se reflètent la double acception de la fidélité et de la tromperie. Insistons mieux, si c'est possible, sur ces différents points. Tout d'abord, il est étrange que la hantise de la prédiction qui marque dès ses premiers débuts toute la démarche de la psychologie expérimentale se meuve dans la même dimension sémantique - défini par l'anticipation que justement le terme prophétie sur lequel a mis le doigt avec une opportunité géniale la critique de King R. Merton. Toute prédiction s'anticipe comme une prophétie réalisable, et vice versa toute prophétie se transporte au bout du processus comme une prédiction déjà quasi-réalisée.

-

47

Par ailleurs, un mode courant de la prophétie auto-réalisatrice est celui où le processus de pensée utilise non seulement la projection directe - montre-moi donc, sujet I ce que je te demande, démontre-moi donc ce que je veux -, mais aussi le déplacement latéral, ce qui rend la prédiction souhaitée à la fois bien plus plausible et son caractère de subterfuge aussi plus difficile aussi à détecter. V oilà, vous mesurez de façon rigoureusement exacte des vessies, pour dire ensuite, et en déplaçant la question, que ce sont réellement des lanternes. Vous sortez un facteur g de votre analyse factorielle, et vous proposez, vous imposez même que celui-ci s'identifie à l'intelligence. Avec de toutes autres épreuves, Binet vous dira, non sans beaucoup d'humour, que l'întelligence, c'est aussi ce que mesure son test, ou plutôt la cuisine des épreuves de son test. Cette démarche consistant à voir, percevoir, mesurer, faire voir et percevoir
X avec exactitude, et juger, pour diverses

le désir de mystifier que X est devenu Y, est le ressort probable de tous les tours de prestidigitation. On perçoit et on mesure X comme il faut, cependant que X est alors déplacé de façon équivoque par superposition sur l'icône de Y, lui servant alors de prédiction, de prophétie, de définition. Telle est la «perception» de la Trinité à partir du témoignage sensible de l'Eucharistie. Au moins les théologiens, conscients d'une telle absurdité, appellent-ils cela un mystère. On tombe ici sur le chapitre immense des débats classiques dans l'histoire de la philosophie sur l'origine de l'erreur, un mot qui, remarquons-le, ainsi que pas mal d'autres, a complètement disparu, des modèles contemporains de la psychologie cognitive (volonté, liberté, etc.). Les ordinateurs ne commettent pas d'erreurs, au moins en principe, même s'ils produisent des bugs,et que faire de ces bugs dans la modélisation des processus cognitifs? Deux doctrines sont assez intéressantes pour ce qui concerne notre problème actuel du déplacement de X sur Y: celles de Platon et aussi de Descartes. Dans le Théétète8, Platon s'amuse, comme très souvent, à nous expliquer comment nous nous trompons, en ouvrant la cage - le colombier - où sont enfennées nos connaissances vraies, comme autant d'oiseaux qui volètent çà et là, et que, désirant attraper l'une, notre main glisse et attrape l'autre, comme si « au lieu de la connaissance du douze on a attrapé celle du onze, comme si, à la place d'une colombe, on attrapait un ramier». Quant à Descartes, il va aussi dans ce sens, d'une certaine manière, en expliquant que l'on se trompe toujours par brusquerie, par «précipitation», en prenant trop vite la décision de juger que c'est vrai parce que nous y voyons assez clair, somme toute de fenner la main sur l'oiseau qui passe tout juste parce que c'est vraisemblablement le bon. Les choses se passent de façon très comparable au niveau de la mise en œuvre du processus de vérification dans la méthodologie des sciences molles, car il est clair que dans les sciences dures on fait beaucoup moms ce que l'on veut, on profile bien moins facilement ce que l'on souhaite. Beaucoup de choses se passent en psychologie au niveau de ce que ses «experts en méthodologie» appellent
8 Platon: Théétète, 198-199,
Œ1I1Jres

-

raisons

- la

distraction,

la précipitation,

complètes, tome

2, Paris, Gallimard,

1950, 173.

48

l'opérationnalisation des variables, et qui n'est jamais bien clairement défini En gros, on se donne une certaine catégories de faits à observer, mais dont l'allure est déjà plus ou moins formatée en fonction du modèle qui servira à les expliquer une fois que ceux-ci l'auront confirmé. Mais s'ils le confirment à tenne, c'est que celuici les explique déjà, au lieu d'être confirmé par eux. Et si celui-ci les explique à terme, c'est que ceux-ci le vérifient déjà avant comme par anticipation, au lieu de le faire après-coup. On a très vite fait de tourner en rond au ras du sol au lieu de s'élever dans le firmament selon une spirale hannonieuse. On parle toujours les yeux fennés de la dialectique de la connaissance scientifique, où les faits et l'hypothèse, les observables et le modèle, se modifient réciproquement. Mais le cercle dialectique ouvert a vite fait sans crier gare de se transfonner en cercle vicieux fermé, le modèle suscitant les faits qui intéressent sa confirmation, et les faits étayant le modèle pour lequel ils ont été produits. VOUSne trouverez jamais dans les faits naturels, c'est le grand neurophysiologiste Edelman qui l'affirme, rien qui laisse à penser que l'esprit fonctionne de façon similaire à un ordinateur, mais des faits construits qui courent au devant d'un tel « réductionnisme idiot », comme il dit lui-même, de tels faits remplissent les manuels de psychologie cognitive. L'hypothèse, le modèle instituent, installent, corroborent, autorisent, valident les faits, les observables qui vont leur rendre en retour le même service. Il y a cercle, mais encore une fois vicieux au lieu d'être opérant. Et la frontière de l'un à l'autre n'est jamais garantie d'avance: tout réside dans l'art de bien gouverner la raison, dans la pratique judicieuse de la méthode (Descartes), dans la réforme de l'entendement (Spinoza), dans le maniement correct du travail du négatif (Hegel). TIn'y a pas de recette pour cela. Mais certains champs du savoir, dont la psychologie fait partie, ont une propension naturelle à l'illusion spéculaire: le validé et le validan~ le but et le moyen de la validation renvoient l'un à l'autre comme dans un jeu de miroir. La main droite tend à la main gauche ce dont le prestidigitateur attend qu'elle le lui rende aussitôt par-dessous la table. Le propos que Pascal croyait applicable au seul champ de l'expérience religieuse: «Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé », a évidemment une certaine pertinence d'application au champ de l'activité scientifique elle-même~ et ce n'est pas par hasard que ce propos a été formulé par l'un des meilleurs savants de son époque. Dans la recherche technologique moderne, les chercheurs savent ce qu'ils ont à trouver sans en connaître encore totalement, si même parfois en partie, le réseau déterministe. Mais cela ne signifie pas qu'ils manipulent les faits de la manière qui leur convient pour qu'ils se conforment à leurs hypothèses. Les manipulations génétiques, les méthodes de procréation assistée nous offrent cependant une zone de cas limites où le réel est complètement transfonné par le caprice de l'homme. Et c'est cette vacillation du réel qui inquiète tant la conscience moderne. On sait mieux aujourd'hui que certains secteurs de la recherche appliquée sont ouverts à tous les trafics d'influence, à tous les tripotages médiatiques. L'industrie pharmaceutique, mais elle n'est pas la seule, en fournit des exemples à foison - à côté du paradoxe de technologies miraculeuses en médecine, ainsi en chirurgie. À 49

ce niveau la «science» n'a plus rien de « scientifique », logoset épistémé(raison et science) retombent au niveau de la doxa, de la pistis, et de l'eikasia (opi-nion plus ou moins fondée, crédit public, image théâtrale) - Platon -, l'idée claire et distincte au
niveau de la représentation obscure et confuse

- Descartes

-, la con-naissance

du

troisième genre au niveau de celle du premier genre - Spinoza -, la raison scientifique au niveau de l'entendement public et commun (Kant, Hegel). De toute manière, dans les sciences dures, ou mi-dures, le réel offre une capacité de résistance sans commune mesure avec le caractère taillable et corvéable à merci de la réalité mentale. Les spécialistes des sciences dures ne feront que hausser les épaules devant le soupçon que l'on puisse inventer les faits sur mesure convenant aux hypothèses souhaitables. TIsrétorqueront que leur science n'est pas de la fantasmagorie, parce que « ça marche», même si tout ne marche pas aussi bien

que cela au niveau des effets pervers produits sur la nature et sur l'homme par les
conquêtes de la science, dont un auteur moderne disait voici peu que ce n'était rien pour lui que la cuisine du diable, ce qui est déjà l'histoire du Faust de Goethe, comme celle de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal dans la Genèse. TI n'en est pas de même au niveau des sciences humaines, et en particulier de la psychologie, où la masse des connaissances caduques, mortes, passées de mode, qu'elles aient eu en leur temps une utilité sociale ou non, atteint un volume absolument phénoménal. Même en philosophie, la suite des systèmes successifs comporte une logique interne probablement beaucoup moins discutable qu'en psychologie où les phénomènes de mode, de versatilité cognitive semblent avoir toujours eu une énorme importance. Consultez donc l'ancien Vocabulaire de la p.rychologiee Piéron, dont le principal intérêt contemporain est d'être un cimetière d de connaissances sans lien ni parenté, sans généalogie ni raison suffisante: words, JPords, ords... Facts,jàcts, jàcts... Qu'en sera-t-il demain pour des chapitres de nos w récents Manuels de psychologie, dont la plupart des propositions pourraient bien n'être que de simples façon de parler qui plaisent à un certain esprit du temps. Qui se souvient par exemple du célèbre texte-document de Jacques Chaban-DeIrnas sur« la nouvelle société»? Qui se souviendra dans trente années de tels autres discours sur la « fracture sociale» ? Ces propos de nature purement idéologique, sans aucune once de véracité scientifique ont pourtant à leur époque produit des effets sociaux importants, ce que l'on ne saurait affinner de beaucoup des propositions avancées par la psychologie scientifique. Une part non négligeable de celles-ci ont une portée idéologique, dont la qualité d'épiphénomène ne dépasse guère leur capacité de justification d'un certain ordre des choses, sans avoir jamais pu pour autant y produire le moindre effet sérieux. TIexiste aussi des connaissances polluantes, sans fonction vitale assignable, ainsi que les microbes, les bactéries, voire même les acariens, à moins de leur assigner la fonction de moudre du grain pour les carrières du l'université et/ou de la recherche, dans un statut de démission totale à l'égard de toute prétention à la vérité, ce qui serait une attitude assez répandue chez beaucoup de psychologues de la génération actuelle. En venir à la proposition de ranger le mode de discours propre à la psychologie scientifique dans l'espace des idéologies, ceci au point de lui faire côtoyer le 50

discours de caractère politique est certes impropre, insuffisant et même inadéquat. Même à garder à l'esprit l'opposition féconde instituée jadis par Max Weber entre le savant et le politique. S'il fallait assigner à la psychologie clinique le rôle d'avoir pris le relais de la fonction de direction de conscience jadis impartie à l'idéologie religieuse, il faudrait accepter de conférer aux techniques de la psychologie scientifique une fonction d'hannonisatiot1 à l'égard du fonctionnement de la machine sociale. Ce que certains contestataires de la période 68 ont parfois qualifié cruellement de fonction « orthopédique » de la psychologie. On sait bien que la mentalité ordinaires des psychologues est plutôt très conservatrice, au mieux social-démocrate, rarement plus, que le ton de leur discours est bien plus modéré en moyenne par exemple que celui des sociologues, et c'est peu dire. Cela se percevait très nettement dans la mouvance des années 1968, comme on le vetta un peu plus loin. dans le récit d'épisodes concernant une telle période. TIy aurait là une raison pour laquelle la psychologie, de façon complètement paradoxale, fait l'objet d'une large demande de pacification, de consolation, de confort moral venant du public, alors que l'on se passerait bien en même temps et de façon paradoxale de ces consolateurs que sont les psychologues.. Quelqu'un écrivait récemment que la psychologie est jugée de façon plutôt plus positive que ses représentants. C'est peut-être aussi la raison pour laquelle la profession des psychologues éprouve tellement de difficultés à s'organiser, à se prendre en main, à faire front face aux pouvoirs publics et à ses autorités de tutelle, une faiblesse majeure qui est connue de tous ses interlocuteurs et adversaires.

1.9. Les etreurs de type kantien dans l'espace de la psychologie objective
Kant distingue trois types d'etteurs incoercibles, d'illusions de caractère naturel et inévitable dans le champ de la raison scientifique, dont il dit cependant que, sans pouvoir jamais en « dissiper» ni en « extirper» totalement le mécanisme, on peut le rendre « inoffensif ».. Le premier type d'erreur qu'il appelle «paralogisme» consiste à transformer un processus observable en une substance située par-dessous, ce qu'il appelle aussi une « hypostase », et dont le point d'application central touche le premier des trois objets de la philosophie dès ses origines, le Moi ttansfottné en âme (substance, simple, personnelle, distincte du corps). TIest probable que Ribot, quand il réclamait «une psychologie sans âme» songeait à Kant, qui, dans son contexte idéologique et culturel particulier, a été le premier à formuler une telle exigence. En tout cas, tous les glissements et hypertrophies de sens indiqués dans la parenthèse (le moi est une substance, simple, dotée de personnalité) se retrouvent peu ou prou dans nombre de théorisations formulées par la psychologie moderne, et même tout à fait contemporaine. Or cette propension vicieuse du raisonnement scientifique est extrêmement fréquente dans l'histoire de la psychologie, et probablement encore de nos jours. TI n'a jamais été clair de savoir si le facteur g d'abord dégagé à titre d'entité mathématique par Spearman devait être interprété comme une réalité vérifiable et vérifiée dans le cadre du fonctionnement psychologique. il en est de même de toutes 51

les entités dégagées par les travaux pharaoniques de l'analyse factorielle dont on n'a jamais su si c'était de l'idéel ou du réel, encore que le premier finisse par se solidifier dans le second, un peu à la manière dont il suffit de remuer la crème pour faire du beurre, ou d'exposer l'eau dans des conditions convenables pour faire de la glace. Le QI (quotient intellectuel) est une notion du même genre, dont on ne sait toujours pas si cela « existe », dans le fonctionnement du sujet et/ou dans celui du psychologue, ni non plus quelle manière. Ces problèmes sont abyssaux, insolubles, sans paramètres clairs, et ont donné lieu à d'âpres querelles. Le deuxième type d'erreur concerne le mécanisme particulier de contradiction formant l'antinomie qui concerne le second objet de la philosophie, soit la doctrine du cosmos ou cosmologie. Des propositions contradictoires y apparaissent, qui ont ceci de particulier que chacune peut être réellement démontrée comme vraie, sans erreur logique manifeste réputant l'autre fausse, ce dont on peut dire que chacune s'oppose à l'autre comme un vrai-faux à un faux-vraz:Ce type d'erreur nécessaire est à distinguer de l'erreur logique contingente, où de deux propositions contradictoires l'une est forcément vraie si l'autre est fausse et vice versa. Ce type de mécanisme fonctionne évidemment de façon très active dans le champ de la psychologie, en activant tous les modes possibles de la contradiction, dont celles constructives aboutissant à des complémentarités ou à des intégrations, et dont on a fourni plus haut déjà des exemples. À côté de cela, on identifiera, touchant différents objets, des paquets de propositions différentes entre elles, pas toujours contradictoires de façon apparente, mais qui de toutes manières ne peuvent être vraies en même temps. De ce point de vue, certains secteurs de la psychologie sont de vrais champs de coquelicots. Au point de vue de la pratique pédagogique, le procédé courant consiste à juxtaposer dans les manuels ces connaissances complètement disparates à propos du même objet, qu'il s'agisse

de la perception, de l'attention, de la mémoire de travail, ou à long tenne, etc. Ce
panorama de connaissances disparates, juxtaposées, en fait incompatibles, même si de choix indécidable, est presque partout la loi, sauf dans une discipline comme la psychologie de l'enfant où il existe de grands auteurs (Wallon, Piaget, Gesell~ Freud) qui ont élaboré des doctrines bien organisées et très tranchées. Un troisième type d'erreur concerne le troisième objet de la philosophie, savoir Dieu, que Kant qualifie d'Idéal de la raison, et à propos duquel l'erreur consiste à transformer une simple possibilité en réalité, ce que la conscience populaire appene « prendre des vessies pour des lanternes », prendre x possible pour X réel, à distinguer formellement de prendre X pour Y, comme on a vu plus haut. Or de telles divinités, sous forme de deus ex machina existent évidemment aussi en psychologie, par exemple quand certains psychologues (Reuchlin et al.) inventent la notion d'opéron, sorte de petit démon pour déclencher l'opérativité dans la pyramide des facteurs de la personnalité: car il faut, voyez-vous, que ça remue un peu dans le jeu de construction purement artificiel du factorialisme. Une autre façon de chercher de l'âme pour le psychisme, c'est de le scruter aujourd'hui, à l'aide de ces étranges lanternes qu'offrent les nouvelles techniques de l'imagerie cérébrale, dans l'espèce de matière animée du cerveau, substance 52

compacte grise et blanche, ce qui représenterait une forme nouvelle, imprévue et surprenante, du vieux procédé d'hypostase dénoncé par Kant. Le scientisme neurocognitiviste est bien une nouvelle fotme de métaphysique. Ce mécanisme consistant à proposer une simple notion, une idée non existante, ou au moins sans garantie d'existence comme projetable dans le tissu du réel, est d'une efficacité constante et redoutable. Et on s'aperçoit même à regarder les choses de près que le procédé analysé par R. K Merton de la se!ffu!fillingpropheçy pourrait bien se ramener à cette matrice kantienne du deus ex machina: appelez Dieu, ou si vous voulez le diable, il arrive toujours, exactement comme dans l'histoire de Faust. Le possible se transforme, par un tour de prestidigitation, en réel, quand l'hypothèse atteint à tout coup les observables et la confirmation qu'elle prophétise. La prophétie auto-réalisatrice, décrite par Merton, représente bien l'actualisation illégitime du possible en réel, critiquée par Kant. Ce sont deux dénominations différentes du même biais de la démarche « scientifique ». Si l'auteur a choisi de se rabattre sur Kant pour entreprendre une critique de la raison scientifique en psychologie, ce n'est pas parce qu'il serait kantien, ce qui serait aujourd'hui une position ridicule, c'est parce que, bien qu'ayant été dépassé sur un certain nombre de points importants pat ses successeurs (Fichte, Schelling,
Hegel, Feuerbach, Marx)

- ce qui

manque

chez Kant, c'est l'histoire

et les sciences

humaines - Kant est demeuré indépassable par les procédures qu'il a proposées pour la critique de l'usage de la raison scientifique, et qu'il se trouve, à y regarder de près, que ça marche assez bien quand on en applique le principe aux résultats de la psychologie scientifique moderne, même s'il est vrai aussi que la question de la psychologie reste balbutiante chez Kant. Même s'ils perfectionnent la philosophie des Lumières du maître de Kônigsberg sur certains points d'importance pour notre vision de l'homme moderne, il reste que les successeurs immédiats de Kant, spécialement Hegel, se soucient moins de préserver et d'affûter son immense talent critique que de reconstroire en bonne partie sur d'autres bases ce que celui-ci avait ébranlé. De ce point de vue, il ne faut pas toujours compter sur l'efficacité de formules critiques qui ont pu gagner leur moment de célébrité dans le registre de la déconsttuction des idéologies sociales. Prétendre pat exemple que la vogue des modèles de l'esprit-cerveau-ordinateur ne ferait que refléter l'expansion sans concurrence du mode de production capitaliste dans l'espace de la mondialisation, sans être tout à fait faux, reste relativement peu informatif pour l'esprit contemporain. Et il se pourrait que les outils d'analyse forgés par le génial petit homme de Koenigsberg nous en apprennent bien autant, sinon plus, touchant les rouages des réseaux de fantasmagories compliqués tissés par la raison scientifique moderne, que le clavier des argumentations inspirées de la dialectique hégélo-marxienne. Les mêmes armes et pièges ne conviennent pas à la capture de toutes les espèces de gibiers.. Par ailleurs, tout au moins aux yeux des psychologues, ceux au moins qui se souviennent que Pavlova été le maître de Watson, et que le modèle des réflexes conditionnels aussi bien que le schéma stimulus-réponse, malgré la relative plus grande complication du premier, ont conduit à des conceptions guère 53