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Cuba, une réalité humaine

De
298 pages
Au beau milieu de la transition de pouvoir fraternel castriste et face à l'implosion du système néolibéral, ce récit permet d'observer combien, à Cuba, la nécessaire solidarité constitue encore un levier important de la vie quotidienne, dans le monde rural, notamment dans les cultures de tabac. Exploiter davantage la main-d'oeuvre et l'environnement pour accéder aux paradigmes des sociétés occidentalisées ou se satisfaire de cette vie communautaire ? Voilà la question qui surgit à la lecture de ces témoignages.
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Ludo PINCKERS

Cuba, une réalité humaine
200 jours parmi les producteurs de tabac

Remerciements à Madame Jozefa RodriguezAguiar, à
Magdiel León Rodriguez, à Reinel etGeorgina Alonso
Castell, à Lazaro «Papu» HernándezBlanco, comme à
leursproches. Une gratitude particulière à Joseph Ruwet
pour sesprécieuxconseilsdanslarédaction de cet
ouvrage.

200 jours parmi les
producteurs de tabac

C’estune bellesoirée de juillet. Pourtant, l’écran
1
de ma petitetélévision est toutenneigé. Surla ZDF –
seule chaîne que je puisse capteravecune antenne en
fourchette –, Angela Merckel, leregard ptosé, annonce la
réduction de plusd’un million de chômeursdepuisque la
grande coalition areprisla barre dunavire de la
république fédérale. L’Allemagne aretrouvésa forme de
leaderéconomique mondial.Fortschrittlich, punktlich und
grundlich:technique de pointe, précision,sérieuxet
solide,voilà ce qui fait ronronnerlespolitiquesdupaysde
Konrad Adenaueretde WillyBrandt, ceuxqui ont sorti
l’Allemagne de l’abîme etde la diffamation morale après
la deuxième guerre mondiale. Solide en effet, le lobbying
européen de la chancelière auprofitde l’industrie de
l’automobile ! Ah, la politique ! Crierhautetfort
l’urgence deréduire l’effetdeserre dûauxgaz
carboniquesetaligneren mêmetempslesgrandesberlines
pour se déplacerdansce basmonde. Manœuvre parfois
soldée par un prixNobel de la paix!
Je prépare mesbagagespour un départà Cuba :un
petit sac à dosavec quelquesaffaireset troiscaissesde
Salbutamol,un médicamentcontre l’asthme qui fait
souventdéfautaupaysduChe. L’agence devoyage m’a
concoctéunrouting depuisDüsseldorf aulieude partir
directementen TGVversParis-Charlesde Gaulle,
question de diminuerle prixdubilletde250. Bizarre,
maisla logique descompagniesaériennesn’estpas
toujours transparente. Verviersestmon pointde départ. Le
train de 17h12estponctuel. Changementà
Aix-laChapelle à 17h45. Letrain pourDüsseldorf est
heureusement surle même quai. Départprévupour18h05.
Confortablementinstallé dans un InterCityà l’impériale

1
ZweitesDeutschesFernsehen : la deuxième chaîne allemande.
11

presquevide, j’attendsle départde l’engin. Ilya de
l’agitationsurle quai; unva-et-vientdetechniciens. Il est
déjà 18h20. Aprèsquelquesminutes,un accompagnateur
detrain,visiblementfrustré,saute danslewagon etcrie à
hautevoixCe: « train estannulé. » Rien d’autre, pas
d’alternative annoncée … Ennuyé, je hisse à nouveaumes
caisses surle perron et un peuperdu, je chercheun
panneauavec leshoraires:un omnibusdans vingt
minutes, ce n’estpas trop mal. Detoute manière, levol
pourParisn’estque demain matin à7h30.À l’arrivée à
Düsseldorf, jevérifie leshorairespourl’aéroport:6h10.
C’estbon.
L’hôtel que j’airéservé à Düsseldorfsetrouve
2
dansla Bahnstrasse . Je mesuisdonc ditque ça doitêtre
prèsde la gare. Ensortant, je demande àun kiosquaire
dansmon meilleurallemandsi la Bahnstrasse estbien ici.
Visiblement, ce n’estpasla bonne méthode :soitmon
allemand estincompréhensible,soitle monsieur vient
d’arriverlui-même en Allemagne. Impossible desavoir.
Entoutcas,trente minutesplus tard, jetrouveune
chambre modeste dans un petithôtel, le « Batavia », àune
demi-lieue de la gare. Ilya mêmeunetélé. Cette fois,
c’estla ZDFsansneige;elle estmêmetoutensoleillée.
C’estnormal, l’émission concerne la communauté
allemande à Mallorca;le journaltélévisé estdiffusé
depuisPalma. Toutle monde est souriant. Même le
ministre desFinances, PeerSteinbruck (SPD). Ilya
quelques semaines, audébutdes vacances, il avaitlancé le
concept«Rente statt Reise», « épargne plutôtque
vacances», conseilurgentqu’il avaitdonné auxcitoyens
allemandsafin d’équilibrerle budgetprécarisé des
famillesface au tempéramentdes salairesetà

2
Rue duChemin de fer.

12

l’augmentation de la TVA. C’étaitquelquesjoursavantle
départenvacancesde l’éminent socialiste lui-même !
Lesoleil de la Méditerranée me fait rêverde celui des
Caraïbes.
A 5h45 dumatin, jesuisà nouveauà la gare. Un coup
d’œilsurle panneaudesdépartset, … Pas vrai ! Letrain
de6h10pourl’aéroportestannulé. Je mesens visené :
moinsde 12heures, deux trainsannulés. «Punktlich!»
avez-vousditMadame la Chancelière. Cesera donc celui
de6h35.
À la gare de l’aéroport, il fautencore prendre le
«skytrpoain » urleterminal. En Allemagne, ces trains
sont souvent sujetsà discussion. À Munich parexemple,
le ministre-président sortantde Bavière, Edmund Steuber,
décidein extremisd’installer une navette – le Transrapid –
entre le centre de laCapitale bavaroise etl’aéroport. Coût
aussispatial que letrain : plusieursmilliardsd’euro pour
quelqueskilomètresà peine etpourgagnerquelque dix
minutes. Un cadeaud’adieu, disentcertains, … Pourles
entrepreneursaffirmentd’autres.
D’emblée, dansleterminal, AirBerlin metcartes sur
table. Un immense panneaupublicitaire annonce : Lyon
69 ô, Prague 56ô, Palma71 ô, etc.À Düsseldorf,
l’économielighta pignonsur rue.
Levol AF estannoncé à l’heure. Enregistrement rapide.
Embarquementfluide.Clic-clac, lescartablesetportables
sontmisen jouetellesdesarmesde guerre, etleshommes
d’affairesprêtspourle combatjournalierdubusinessetde
la concurrence. Dansl’avion, jesuisassisà côté d’une
professeurd’allemand;elle enseigne la langue de Goethe
à Santa Cruz, en Bolivie. Une heure etdemie devol, c’est
l’occasion de meremettre à jourà proposde lasituation
là-basdepuisl’arrivée auxaffairesd’Evo Morales, la
nationalisation dugaznaturel, le mouvement séparatiste

13

3
des provinceslesplus riches. Lescruceñosn’ontpas
laissé derépitaunouveauprésidentélu. Lasituation est
tendue, lesgrandspropriétairesneveulent rien entendre
d’un arrangementavec lesindigènesandins ;ils veulent
êtreseulsmaîtresà bord. ... Seuls ?Vraiment ?Lesbases
américainesdansle Chaco paraguayen nesontpourtant
pas trèsloin.
ÀCharlesDe Gaulle, levol pourLa Havane estannoncé
avec quarante-cinq minutesderetard. Le747estbondé,
question d’être à l’heure puisque lesplaces sont
convoitées surcevol en overbooking etlongue la liste
d’attentee : ssentiellementdesCubainsprovenantdetout
le continenteuropéen enroute pourpasserles vacances
dansleursfamilles, là-basde l’autre côté de l’Atlantique.
4
A coté de moi cette fois, Luís,un entraîneurdebéisbolà
Nanteset son copain français, Jean-Marc, l’épouxd’une
Cubaine qui préfèreresterà Parisavecsescinq enfants. Le
Boeing n’estpasencore àson altitude de croisière que
déjàse débonde le copinage. Lesdernièresnouvellesde
La Havanesontà laune : leLíder Máximoa étévuà la
télé, ilva beaucoup mieux,serepose àson domicile, écrit
5
deséditoriauxdansGranma .
« Tu vasà San JuanyMartinez»s’exclame Luís, quand je
lui explique ma destination. « Jeviendraitevoirlà-bas.

3
Habitantsde Santa Cruz, province avec la capitale dumême nom, la
plus riche de Bolivie. Quatre provinces(Santa Cruz, Tarija, Beni et
Pando)veulentl’autonomie,voire l’indépendance. En avril2008, des
émeutes sanglantesontéclaté à Cochabamba;deuxpersonnesont
perdulavie.
4
Base-ball.
5
Principal journal édité parlesautoritéscubaines. Le nom fait
référence aubateau utilisé en 1956pour transporterFidel Castro Ruz
etquelque 80autresinsurgésde Tuxpan (ville côtière de l’étatde Vera
Cruz, Mexique) jusqu’à Playa de losColorados(auSud de Niquero)
dansle Golfe de Guacanayabo à Cuba. Voyage farci desingulières
péripétiesqui, finalement, a été à l’origine de larévolution de 1959.
14

J’aiun copain à Paris, ilveutàtoutprixm’acheterdes
Cohiba;je connais une adresse … ».
En parlantde cigares, le goûtdu rhum a dûluivenirà la
bouche. Il me chuchote qu’il aramené quelquesbouteilles
de Havana Club dans sesbagagesà main, pourla famille à
Santa Clara. « Allez, on ouvreune bouteille ! »
Aprèsquelquesminutes, nous sommes une dizaine dansle
couloirprèsde lasortie desecoursà dégusterce nectarde
la canne àsucre. Leslangues se délient, l’ambiance est
bon enfantetleton monte. Rome, Stockholm, Paris,
6
Amsterdam,tousen direction duCaïman desCaraïbes.
Une canette de coca,une boîte en carton, la bouteille de
rhum, etc’estparti : le Bueno Boeing Social Club est
constitué et résonne larumba;la classetouristevibre au
rythme de la musique cubaine. Le Havana Club est
succulent. Sympaset serviables, leshôtessesde l’air
laissentfaire,s’amusent,se faufilententre lesCompay
Segundo etlesIbrahim Ferrer. Je mevoisà la Casa de la
Música de Trinidad.
Elenavità Milan;elle a épousé Enrico,un ingénieur
italien. Elle ne peutpas rester surplace, danse,s’amuse.
Elle m’explique qu’en Italie, elles’estmise à peindre;elle
me montre desphotosdesesaquarelles. TrèsVoicijoli. «
ma carte devisite ». On nesaitjamais.
L’ambiance monte encore. Une hôtesse de la première
vientnousdemanderde baisserleton, lespassagersde
l’avant sontincommodés. Pasla peine, « le Havana Club »
continue à imposerlerythme etlasalsarésonne de plus
belle dansle747.
Soudain, ce n’estplusla musique qui fait vibrerles
passagers, maisbien la machine quise metàtrépider:
zone deturbulence. L’enseigne lumineuse « attacherla

6
Cette déterminationtrouveson origine dansla forme de l’île, qui
ressemble àun caïman.
15

ceinture »s’allume; toutle monderejoint sonsiège, les
ceinturescliquentet, çà etlà, lesdentsclaquent. Larumba
se metensourdine.
« C’est sûrementSarkozyqui pilote l’avgion » rommelle
Jean-Marc, leseul Françaisdansla bande, qui
apparemmentparle en connaissance de cause. « C’estlui
qui fait vibrerl’avion pournousobligerà nousasseoir. »
Je me demandesi le présidentde la République oserait
venirà Cuba;question de ne pasêtrerayé de la liste des
invitésprivilégiésde la Maison Blanche. Peut-êtretoutau
plus une croisière danslesCaraïbes, etencore, pas sur
n’importe quelyacht!
Les têtesopinent. Luís ronfle. Le Cordon bleubien
« arrosé » etla mousse auchocolatd’AirFrance ontplus
d’effetque les turbulences. Maisdixheuresdevol, non
que c’estlong ! La pub etle filmsontd’un mièvre ! Trop
grandsl’après-soif etles réjouissancespour seretrouver
en famille. Etc’estdoncreparti.

16

Surletarmac de l’aéroportJosé Martí, lesGSM
remplacentlesinstrumentsde musique de fortune. On
avertit sesprochesdu retard de l’avion. « Êtes-vousdéjà à
l’aéroport ?Vousattendezdepuislongtemps ?» Mais,
mesamisde San JuanyMartinezn’ontpasde GSM, ce
n’estpasleur truc etpasle mien non plus.
7
«Nos veremos en San Juan, seguro!fon» me tencore
LuísetJean-Marc en mesaluant.
Il fautd’abord passerparl’immigration etla douane.
Avantde quitterla Belgique, j’avaiscontacté l’ambassade
à Bruxellespourconnaître lesmodalitésd’importation des
8
médicaments: «No hay problemas. Mais, il ne fautpas
dépasserdixkilos» m’avait-on ditpourmerassurer. Le
Salbutamol est volumineux, maisne pèse pasbien lourd.
Le douanierme faitouvrir touteslesboîtes, lesexamine,
maisnesaitque faire. Je lui explique letopo : « C’estpour
l’hôpital de Sandino. J’ai parlé avec l’ambassade à
BruselasIl con. » sultesonsupérieurdeservice à
l’aéroport. Laresponsable examine à nouveaule paquet;je
lui explique lesdixkilosde l’ambassade. Elle hésite, …
accepte, hésite à nouveau, puismeraconte quesa mère est
9
asthmatique, parfois très serrée. «Una cajita?»
« Biensûr, Madame, avec plaisir. » Je me disque, detoute
façon, c’estdans une démarche desolidarité,rien d’autre.
Pasd’interprétationsdéplacées!
Danslasalle d’arrivée de l’aérogare, ils sontcinq à
m’attendre. C’estla grande joie.Ça faitplusd’un an que
je ne lesai pas vus: Magdiel et sa compagne Katy, Reinel
10
et son filsYuenio , t unvoisin, Juan-Carlos. Ilsontété
patients,sontpartisde bon matin de San JuanyMartinez,

7
« Nousnous verronsà San Juan, c’est sûr! »
8
« Il n’ya pasde problèmes».
9
« Une petite boîte?»
10
Le filsde Reinels’appelle en faitYunior ;mais, parfacilité, on ne
prononce pasle R final.
17

à quelque 180km à l’Ouestde La Havane, dansla
province de Pinar! Ledel Río saccolades, «Como
11
estás?», «Hace mucho tiempo…………. .» .
Je doisd’abord changerde l’argent. L’euro estannoncé à
12
1,28 CUC . De loin, mesamiscubainsouvrentdesgrands
yeuxquand ilsmevoientchangerles4 billetsde cent
euro. « C’étaientdescoupuresde 1000euro?» m’a
demandé plus tard Magdiel. Avecunsalaire de 15 euro
parmois, ilya évidemmentde quoi perdre latête.
Il estdixheuresetdemie du soirquand nous sortonsde
l’aérogare. Unrelentd’airchaud imprégné de kérosène
nousprend à la gorge. L’ambiance estgaie. Cesontles
retrouvailles! Ons’interroge.
Ilsme l’avaientannoncé au tReinel a acheéléphone : té
unevoiture,une Pontiac de 1953. Quel événement! Dans
un paysoùlesmoyensdetransport sont rares, être
propriétaire d’unevoiture, c’estletop. Etpasn’importe
quellevoiture :une Américaine d’avantlarévolution !
Reliftée pourla ennième foisen blanc etbleu, ce char
d’assauta de la gueule,sortitoutdroitde « Buena Vista
Social Cluce docb », umentaire de Wim Wenders(1998).
Toutfier, Reinel m’explique : la carrosserie est
impeccable, le moteuraunevingtaine d’années,tourne
encore pasmal. Malheureusement, c’est une « essence » et

11
« Comment vas-tu ?Ça faitlongtemps.
12
CUC :CubanoConvertible, courammentappelé lepeso convertible.
Ils’agitde la monnaie d’échange créée parlesautoritéscubainespour
amortiretcontrôlerlaspéculationsurles transactionsde change faites
en USD, provenantprincipalementdu tourisme etdesfamilles
d’émigrés(lesremesas). Dansle langage courant, à Cuba, le CUC est
le plus souventdésigné parchavito, ouencorefoula, bien que leterme
« dollar»soitaussiusité. Ilya donc deuxmonnaiescourantesà Cuba,
le CUC pour toute l’économie basée (principalement)sur
l’importation etlepeso cubanopourl’économie locale. 1 CUC =25
pesos cubanos.

18

elle engloutitlagasolinaplus vite qu’une chamelle l’eau
après un moisde désert.
Puis, ilse penche en avantetme montre des signes
d’inquiétude en observantles roues. « Lespneus sont
lisses. Ilrestetroisheuresderoute, j’espère qu’il n’yaura
pasde crevaison ». En effet,troisdesquatre pneumatiques
sontaussi lissesqu’une peaude fesse. Une fourmi n’aurait
pasde mal à lespercer.
Maislesfourmisdormentetl’autoroute esten bon état.
Allons-y.
« Lescartonsde médicamentsdansle coffre » commande
Reinel àson fils. Le coffre nese ferme plusbien, et, par
sécurité,un fil de ferlerelie aupare-chocs. Dansla
Pontiac, ilya assezde place pourlesbagagesd’un cheikh,
oupresque. Je pense à ce cheikh desÉmiratsquivientde
commander un A380pour sesdéplacementspersonnels,
probablementde quois’assurerquerien nesoitoublié.
En ouvrantle coffre, j’entends un gloussement ; unsac en
13
fibre frémit. «Una gallina y un pato» merassure
Magdiel, «une bonne affairesurlaroute ce matin ».
Ons’installe dansce fiacre d’antan;Reinel, Juan Carlos
etYuniosurla banquette avant, Magdiel, Katyetmoi à
l’arrière. Je propose de nousarrêterà lastation d’essence,
làun peuplusloin. Onva faire le plein;laroute est
longue et raresles stations-service.36CUC (30). Deux
moisdesalaire moyen. C’estimpressionnant!
Jesuispresque certain qu’ilsn’ont rien mangé depuisle
matin. Le long desautoroutes,toutestpayable en chavito.
Quelques sandwichesau saucisson etdescanettesde
14
Tropicolafontl’affaire. Ilsm’interrogent surlevoyage :
« Etalors, c’estcommentdansl’avion?Tuaseuà

13
Une poule et un canard.
14
Marque de cola produità Cuba.
19

manger ?Ilyaunesalle de cinéma, deslits ?Dixheures
devol ! Il estquelle heure maintenantchez toi?»
C’estla première foisqu’ilsontété dans un aéroport.
Jamais vu un escalier roulant! Yuniose metàrire : il me
raconte que Juan Carlosetluisontmontésà l’étage des
départs. Au sommetde l’engin, Juan Carlos s’estaccroché
unsoulier. Ense cramponnantà Yunio, il a arraché la
semelle. L’histoire faitpoufferlesautresderire. Mais, pas
desoucis…, Juan Carlosestcordonnier. Etça continue à
se marrer! Yunioveut se laverlesmainsdansles
toilettes ;il actionne lerobinetà poussoirautomatique :
l’eaucoule, mais, quand ilveutfermerlerobinet, l’eau
coule de plusbelle. Il ne comprend pasetpousse … et
poussesurn’importe quoi, essaie la manette dubac à
savon,s’en metpartout… etl’eaucouletoujours.Ébahi,
ilsesauve, plantetoutlà etcomprend quandson père lui
explique. Etderire, lui aussi de plusbelle !
Il faitchaud. Plusde30°.C’estl’époque la pluschaude à
Cuba. Appuyésur une poubelle portantl’enseigne «Cuba
15
limpia», Magdielterminesa canette de cola, la jette par
terre et se dirigeverslavoiture.
« Eh ! ho !amigo» que je lu: «i lance Cuba limpia?» Il
rigole. Je jette la canette dansla poubelle, biensûr vide.
Nous voilà enroute, en ligne droite pourla province de
Pinardel Río. La nuitcubaine estdouce;nous sommes
pratiquement seuls surcette large autoroute. Lesétoiles
nousguident. Yunio etJuan Carloscontinuentàse
chamaillerà l’avant. Reinel est un peucrispé. Il ne conduit
que depuisquelques semainesetlevoilà déjà à centlieues
de chezlui. C’estla première foisqu’il prend l’autoroute
avecsa Pontiac.60à l’heure. Pasplus,sinon elle grogne.
Nousavons toutletempsde nousmettre aucourantaprès
un an etdemi d’absence. Grand événement: Magdiel et

15
Cuba propre.

20

Katyonteu un enfant. Elle étaitd’ailleurs surle point
d’accoucherquand je lesai quittésen janvier 2006. C’est
une petite fille, Melani, blonde commeson papa et yeux
noirscommesa mère. Tout s’estbien passé. Elle estchez
sa grand-maman à Sandino. Nousironslavoir.
« Larécolte detabac a été bonne cette année » me confie
Reinel. « Etnousavonspu semerle maïs très tôt. On
pourra bientôtlerécolter. On comptesur toi pourdonner
un coup de main ! »
16
Je meréjouisdéjà au souvenirdugoûtdestamales. Il
m’explique aussi que, cette année, la coopérative pourra
redistribuer une partie dubénéfice du tabac. Celase faiten
peso convertible. Un peud’oxygène pourle budget
familial etpourmettreun peud’argentde côté pourla
bagnole.
« Et toi,tonvoyage auVenezuela, la dernière foisquand
tuétaisici, commentça a été?».
En effet, depuismonséjourà Pinaren janvier 2006, j’en ai
profité pourfaireunsautauForum Social Mondial à
Caracas. Je leur relate mon expérience : le problème pour
arriverà la Capitale,un ponteffondré,un détourde 4
heuresdanslesAndes, desmilitairespartout, desdizaines
de milliersde participants, la cohue de l’organisation, la
révolution bolivarienne de Hugo ChavezFrías, l’accueil
chaleureux, lesquartierspopulairesde Caracas, etc.
L’heure avance, maispaslaroute. A60km/heure, letrajet
setire en longueur. Katy s’estendormiesurl’épaule de
son compagnon. Magdielregrette qu’on n’aitpasacheté
une bouteille de Havana club, question dese divertir un
peu. On discute bagnole. Après tout, l’américaine est
encore confortable. A l’arrière, ilya de la place pour

16
Metspréparé avec dumaïsmoelleux(tierno) moulu, entouré de
feuillesetcuitdansl’eaubouillante.
21

quatre personnes. Les vitres sontouvertes, maisbloquées:
« Etquand il pleut ?» dis-je en m’étonnant.
Le chauffeurmerassur« Ae : vecune pince, je peuxles
fermer. ».
Au vrombissementduchar, je devineun crachatgraset
bleuté à l’arrière. Maisçaroule !
Un panneaunousindique San Cristóbal. Nous sommesà
peuprèsà mi-chemin. Tout va bien. « Environ70km pour
Pinaretensuiteunevingtaine pourSan Junoan », us
rassure Reinel, plusdécontracté. Pourmesconvoyeurs,
l’ambiance estau sommeil,tandisque Reinelreste attentif.
Soudain,un bruit retentità l’arrière : puisdes
frottementsde mon côté. Toutle mondeseredresse,sauf
Katyqui continue à dormir.
17
«Un ponche!» grognasse le chauffeur. Une fourmi?Je
metais.
Leshommes s’étirent, puis regardentle pneu. Etce n’est
même pasle plus usé.Bueno, le pneuderechange estdans
le coffre. Lavolaillerouspète. Yunio dirige lesopérations.
Il a dix-huitans, n’a pasencoreson permis, maisconnaît
déjà la guimbarde commesa poche. Laroue derechange
ne m’inspire guère confiance;elle est rapiécée comme la
serpillière de mon arrière-grand-mère. Enun quart
d’heure, l’affaire est réglée. Katy s’est réveillée. Nous
voilàrepartis. On discute duprixdupétrole. Lagasolina
estimpayable. Touslesproduitspétroliersd’ailleurs. Les
pneumatiquescoûtentplusde 80dollarspièce. Donc, on
rafistole comme on peutavec lesmoyensdubord.
«Gracias a dios, hay Hugo Chavez»seréjouitle
18
tabacalero. L’ALBA est une grande opportunité pour

17
Une crevaison.
18
ALternativeBolivarienne desAmériques. Ils’agitd’une initiative
de M. Hugo ChavezFríasdontl’objectif estlastructuration des
échangescommerciauxentre différentspayslatino-américainsen
réponse à la ZLEA, Zone de LibreÉchange desAmériques, lancée par
22

Cuba. L’ornoirduVenezuela contre lescerveaux
19
cubains: desmédecins, desenseignants. Le président
vénézuélien est un grand ami de Fidel Castro. Il est venu
levoir souventpendant sa convalescence.
Il est une heuretrente. Consolación del Sur: nous
approchonsde Pinardel Río. La Capitale de la province
dumême nom.
« Onvoitdéjà le mâtdetélécommunication de laville »se
réjouitYunio. En effet, despointslumineux rouges
apparaissentdansla nuitcaraïbe.
Bouf !Ça craque à nouveau, dumême côté. L’américaine
chavire. Reinelvenaitjustementd’augmenterla cadence.
«Puta madre!». Il estfâché, mais surtoutdéçu: aller
chercher un copain européen à l’aéroportetcreverdeux
fois, ce n’estpaspossDéible ! sarçonnés, lesoccupants
restentdanslavoiture. Eh quoi maintenant, il n’ya plusde
rechange ! Alorsqu’onvoitleslumièresde Pinar.
Un peumaladroit, j’avOn peance : « utmarcher, chercher
de l’aide ». Mais, c’est trop loin.
Yunio examine le pneuil n: « ’estpasentièrementplat ;
peut-être qu’en faisantdupoidsà l’avant,surle capot, en
soulageantl’arrière, on pourraitencore faire quelques
kilomètres ?»
Nous voilà assisàtrois surle capot. Reinel essaie de faire
quelquesmètres. Ça frotte etgrince de partoutLe
caoutchouc brûlé empeste la nuit. Peine perdue !
Katy s’allongesurla banquette arrière. Magdiel etJuan
Carlosen fontautant surletarmac. Reinel fulmine. Quant
à moi, jesuismal à l’aise. Que faire?Pasdetrafic, pasde
GSM. Detoute façon, à quoi bon. Un quartd’heure passe.

lesÉtats-Unis. Actuellement,troispayslatino-américains sesont
jointsà l’initiativevénézuélienne : la Bolivie, Cuba etle Nicaragua.
19
Ilya 40.000expatriéscubainsde disciplinesdifférentesdans 70
paysdumonde. Principalementen Amérique latine, maisaussi en
Afrique, comme en Angola etauMozambique.
23

Ma proposition d’allerà deuxjusqu’à Pinarnetrouve
toujourspasd’écho.
Auloin apparaissentdespharesd’unvéhicule. Toutle
monde debout! Peut-être que …. . Levéhicule arrive à
notre hauteur. Ils’arrête. C’est une ambulance.
Le convoyeurouvre lavitr«e : Hay problemas? Un
20
accidente? Heridos?»
Magdiel lui explique lasituation, faitdes simagrées:
«touscoincésici …, Katy,la mama…,un étranger…,ay
dios!»
21
« Nousallonsà Pinar ;ilyauneponcheradanslaville;
elle estouvertetoute la nuit. On peut vous ydéposer»
propose l’ambulancier. Enchantementgénéralisé.
«Gracias, hermano».ÀCuba, beaucoup deservices sont
ouvertsla nuit ;lespréposés travaillenten pausesde huit
heures.
Magdiel etmoi, assis surla civière, nous voilà partis. En
moinsde quinze minutes, nous sommesà Pinar.
L’ambulance caracole danslaville peuéclairée.
L’ambiance dufilm « Havana » de SydneyPollack (1990)
avec RobertRedford etLena Olin merevienten mémoire.
Enfin, aufond d’uneruelle, la lumière d’un atelier. Le
techniciens’estassoupisur une chaise. Ilse lève en
s’étirant,regarde la jantesans un mot, prend le pneuet se
metauboulot.
Lavue de la chambre à airme faitcomprendre la
remarque de Reinel à proposdu rafistolage. Un patchwork
derustines! Ellesontpourtant toutes tenule coup. La
crevaisonsetrouve dansla partiesaine. Si on peutdire !
Pasbesoin de chercherletrou, il estgrand commeune
pièce de deuxeuro. Le mécanicien-couturierdécoupeun
morceaude caoutchouc dans une chambre à air vraiment

20
« Est-ce qu’ilya desproblèmes?Un accident, desblessés ?»
21
Atelieroùonrépare lespneus.
24

inutilisable, le coud adroitement surla crevaison avecune
aiguille fine etle presse ensuite pendantquelquesminutes
avecun feràrepasser. Il metle pneumatiquesous
pression : ça marIl plonge leche ! toutdans un bassin
d’eau. Nous voilàsauvés! Nousleremercions, le payons
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en pesoscubanos.
Lesambulanciersnous reconduisentà lavoiture;ilsnous
demandentde payerle carburant. Normal ! Onse
débrouille comme on peut. Il n’ya pasde mal.À cette
23
heure de la nuit, il n’ya pasd’amarillospournous
faciliterlatâche.
Surplace, ontrouvetoutle monde allongé par terre. Il est
presquetroisheuresdumatin. L’airest toujours tiède.
Personne ne pipe mot.On estcrevé aussi. Maisla besogne
est viteréglée. Yunio devientexpert. Dernière ligne
droite : il nous reste à peuprèsquarante bornesà faire.
Fourbude fatigue, Reinelseremetau volant ;ilse
demandes’il a bien faitdese déplaceraussi loin avec cette
vieille charrette. Enfin, il n’ya pasgr: demain,and mal
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c’estcongé,no hay que trabajar mañana.
Petità petit,toutle mondeserendort, convaincuque nous
avonseule maxde malchance possible. Quantà moi, je
reste éveillé. Detempsentemps, je poseune question à
Reinel.Ça l’ennuie peut-être, maisçavautmieux.
Paf ! Paf ! Cette fois, c’estla catastrophe. Le bruit
provientde l’avant-gauche etclaque plusfort. Reinel
freine brusquement. Ducoup,toutle monde est réveillé.

22
1 CUC =25pesos cubanos. Quand le motpesoest utiliséseul (sans
préciserconvertibleoucubano), ils’agitla plupartdu tempsdepeso
cubano.
23
Lesamarillossontdesagentsde l’État(habillésenuniforme jaune,
d’oùlesobriquet) qui organisentletransport routierà lasortie des
grandes villes, afin d’optimiserl’utilisation des véhiculesde l’État
(bus, camions,voitures, etc.) etparfoisceuxdesprivés.
24
« Il ne fautpas travaillerdemain ».
25

On saute de lavoiture. Le pneuestcomplètementéclaté.
L’échauffementpeut-être, la paroitrop finesûrement!
25
«Me asusté» , halète le chauffeurc« je royaisavoir
heurté quelque chose.Mierda de mierda» fulmine-t-il à
nouveau;letableauestcomplet. C’estimpossible ! Trois
crevaisons!
« Nousdevonsêtre àune quinzaine de kilomètresde San
Juconjecan », turJee Magdiel. « reconnaisle patelin ».
Vraiment, ce n’estpasde chance ! Etle coup de
l’ambulance, ça nesereproduira pas une deuxième fois.
Pendantde longuesminutes, nous restonslà,sansmot
dire, prostrés,sansl’espoirde la moindresolution.
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L’incident s’estproduitprèsd’unevega: ilya doncune
maison. Cette fois, notre fortuneviendraitpeut-être de là?
LesCubainsdiscutententre eux.Ça nesertàrien d’aller
demanderde l’aide. Toutauplusdemanderde pouvoir
laisserlavoiture, attendre l’aube etque passeuntransport
pourcontinuerjusqu’à la maison. Ainsi dit, ainsi fait.
Serviables, leshabitantsde la maisonsont toutdesuite
d’accorNon, il nd. « ’ya pasdeponcheraicitoutprès.
Désolé, faut retournerà Pinar». Pinar,une fois, maispas
deux.
Bien que l’air sesoit rafraîchi, il fait toujoursbon.
Éreintés, nousnousallongeonsdansleshautesherbesde
l’accotementetattendonsque démarre letransport routier
dumatin.
Auxpremièreslueursdujour, j’entendsauloin les
vrombissementsd’unvéhicule. Péniblement, Reinelse
lève et, en désespoirde cause, fait signe. La camionnette
s’arrêtle chae : uffeurestenroute pourallerchercherles
enfantsà l’internatde Sandino, passe donc parSan Juan.

25
Je mesuiseffrayé.
26
Parcelle de culture detabac.

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27 28
« Je peux vousdéposerauviverode la Pradera;pour
quelquespesos, c’estOK » précise le chauffeur ;après
tout, c’est un détour.
Ilya de la place à l’arrière de la camionnette. Comme des
naufragés, l’équipese hisse à bord de la carriole. La poule
etle canardsontaussi du voyage etprotestent
vigoureusement. Vingtminutesà peine etnous sommes
devantla maison de la mère de Magdiel. Elle est toujours
debout, maisest visiblementinquiète de ne pasnous voir
arriver. Les retrouvailles se passentdonc en mode mineur.
Lesommeil, lesproblèmesde laroute onteu raison de la
joie des retrouvailles.
Le jour se lève. Je propose d’allerme coucher.
« Pasquestion »,s’écrRegaie Magdiel. « rde, latable est
dressée etlerizencore chaud;onva d’abord mangeret
dormiraprès». Je n’ose pas refuser. Laseñora Jozefa est
déjà danslescasseroles. Après tout, nousavonsfaim.
Reinel, Yunio etJuan Carlos sontdéjà partischezeux. On
sereverra demain. Il fautaller rechercherlavoiture et
trouver unesolution pourlespneus.À onze heures ?De
acuerdo.
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Lerizestdélicieux, lesfréjolesencore davantage etles
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aguacatesabsolument succulents.Gracias señora!
Il estcinq heures. San Juans’éveille.Quantà moi, plouf,
enfin je plonge dans un lit.

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Quartierpopulaire, dans unetraduction étroite : « pépinière » ou
sémantique : «source devie ».
28
Prairie.
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Haricots
30
Avocats
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