Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CUL TURE COMMERCIALE ET DÉVELOPPEMENT RURAL

@ L'Harmattan,

2010

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan I @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11316-9 EAN : 9782296113169

Régine LEVRA T

CUL TURE COMMERCIALE , ET DEVELOPPEMENT RURAL
L'exemple du coton au Nord-Cameroun depuis 1950

Préface de Hervé Gruson

L'Harmattan

Remerciements
Aux producteurs de coton du Nord-Cameroun auxquels je dédicace ce travail.

À tous ceux sans lesquels je n'aurai pu effectuer cet ouvrage: - Les membres de la Sodécoton, tout particulièrement. M. Iya, son président, qui m'a ouvert les portes de la Société et laissé toute liberté de publier sa documentation. Ses collaborateurs, MM. Bekolo+, Clavier, Evangelista, Gaudard, Giraudy, Gruson, Nama et Thézé... qui m'ont consacré beaucoup de temps, ceci pour quelques-uns jusqu'à la rédaction finale. - Le Père Gonzague Dambricourt qui m'a fait partager depuis le début de mes recherches expérience d'agronome travaillant au Nord-Cameroun. son

Avertissement
Ce texte, rédigé à partir d'une thèse, a été un peu allégé par rapport à celle-ci, et actualisé. Il est possible pour davantage de précisions de se référer au texte intégral disponible sous forme de microfilm dans toutes les bibliothèques universitaires de France ou en version papier dans quelques-unes (Lyon, Bordeaux) et dans celles du Cameroun. Une autre version un peu plus complète et mise à jour en 2009 est également disponible à l'Harmattan sous forme de cédérom. On trouvera également dans ce cédérom le texte des deux ouvrages précédents: Le coton en Afrique Occidentale et Centrale avant 1950, un exemple de la politique coloniale de la France, novembre 2008 et : Le coton dans la zone franc depuis 1950, un succès remis en cause, janvier 2009.

Notes préliminaires
Nord Cameroun L'expression "Nord Cameroun" désigne l'ensemble de la région s'étendant de l'Adamaoua au lac Tchad. Il a été constitué en une province au début des années cinquante, puis en trois (Adamaoua, Nord et Extrême-Nord) en 1983. L'Adamaoua n'est concerné que très marginalement par la culture du coton (vallée de la Vina). Lorsque l'on désigne l'ensemble des trois provinces, on dit habituellement aujourd'hui le "Grand-Nord". Orthographe, vocabulaire

J'ai respecté l'orthographe et la ponctuation des auteurs dans les citations, sauf cas de faute manifeste. J'utilise certains termes d'usage courant ou faisant partie du jargon agronomique, dont la signification est évidente: extensification de la culture, arrière-effet de l'engrais, etc. * indique une référence au glossaire ou aux sigles. Sources La plus grande partie proviennent de la CFDT et de la Sodécoton : je ne les ai donc pas citées systématiquement, en particulier pour les statistiques. En ce qui concerne les photographies des planches, elles sont personnelles, à l'exception de quelques-unes de la CFDT et d'une de l'IRCT.

PRÉFACE

J'ai fait la connaissance de Régine Levrat peu après mon arrivée au Cameroun, où j'avais été affecté dans les services d'encadrement de ce qui allait bientôt devenir la Société de Développement du Coton du Cameroun, et qui était encore la Compagnie Française pour le Développement des Textiles pour quelques semaines. J'ai ainsi pu participer à toute la deuxième phase de l'évolution de la filière coton camerounaise, phase qui comme le souligne Régine Levrat fut d'abord celle du redressement, après la crise catastrophique des années 70 à 74, mais aussi celle du développement et des mutations. Lors de la création de la société, en juillet 1974, les activités de la SODECOTON se déployaient essentiellement dans le nord de la zone cotonnière, le sud étant encore plus ou moins une terra incognita fort peu fréquentée où, en saison des pluies, les agents d'encadrement passaient autant de temps à désembourber leur Land-Rover qu'à porter la bonne parole aux paysans, quand ils ne chevauchaient pas leur mobylette sous l'œil indifférent des lions et girafes. Les mouvements de population d'abord organisés par le Gouvernement camerounais puis spontanés furent le principal facteur d'évolution du Grand Nord, car ils permirent non seulement de soulager les zones les plus septentrionales, où le niveau des ressources naturelles n'était plus à la hauteur des besoins des populations, mais aussi de mettre en valeur et de développer d'autres zones plus méridionales, par ailleurs plus favorisées sur le plan climatique. Dans ce contexte les actions de la SODE COTON, notamment en matière d'intensification et de diversification des cultures, permirent à la production cotonnière de la province de l'Extrême-Nord de retrouver puis de dépasser - parfois largement - le niveau atteint à la fin des années 60, tandis que cette même production explosait dans la province du Nord en même temps que le nombre de paysans qu'elle intéressait. Lors de la campagne 2004/2005, soit un quart de siècle après sa création, la SODECOTON pouvait être satisfaite des résultats obtenus, en collectant et en assurant le traitement d'une production dix fois supérieure à celle dont elle avait héritée. La production cotonnière ne constitue pas une fin en soi, surtout dans un pays où l'industrie textile est pratiquement inexistante, et si la production camerounaise devait disparaître demain, cela ne ferait pas frémir les indices d'un centième de point. Son intérêt n'est pas là, mais dans le fait que le coton nord-camerounais, conformément aux vœux de ses promoteurs, a réellement joué le rôle de "locomotive" du développement qui lui était assigné. Il constitue la principale ressource monétaire des paysans, qu'il a fait rentrer dans les circuits économiques nationaux. Il a servi de base à la modernisation de l'agriculture villageoise et, ce que l'on oublie souvent, a favorisé l'évolution des cultures céréalières qui a permis à la zone cotonnière d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. Couplé à des projets de développement ruraux, dont il représentait le fondement économique, il a contribué au désenclavement et à l'équipement de régions entières. En aval, il a permis la création d'un outil industriel qui a offert des emplois dans de multiples domaines, dans des zones notamment rurales qui en étaient complètement dépourvues. Et pour ce qui est des productions, si la majeure partie de la fibre est exportée, générant des rentrées de devises non

6
négligeables, l'huile de table constitue un élément important du panier des ménagères, et les aliments pour le bétail sont devenus indispensables aux éleveurs. On peut discuter à l'infini sur ce qu'est un "juste prix" du coton-graine, et sur ce que doit être la répartition des gains (et des pertes) entre la société cotonnière et le producteur. Au-delà de ce problème, ce qui a fait le succès du coton africain était que ses débouchés étaient garantis et son prix d'achat fixé, contrairement aux prix de tous les autres produits agricoles, trop souvent objets de spéculations dont pâtissent alternativement producteurs et consommateurs. C'était aussi le fait que la culture du coton s'inscrivait dans un "système" qui comprenait la vulgarisation à grande échelle des résultats obtenus par les services de la recherche agronomique, la fourniture des intrants, pour les vivriers comme pour le coton, mais aussi et surtout le crédit, sans lequel rares sont les paysans qui auraient pu cultiver le moindre lopin autrement que selon les méthodes traditionnelles. Pour des gens dont la capacité d'épargne est quasiment nulle, c'était là un point essentiel - comme d'ailleurs la nécessité que soient remboursés lesdits crédits. Pas de grandes plantations couvrant des milliers d'hectares, pas de matériels motorisés, pas de gros exploitants surveillant d'un œil leurs employés et de l'autre le cours de la fibre à Liverpool ou à New York. Au Cameroun, comme dans toute l'Afrique Francophone, ce sont des centaines de milliers de petits paysans et leurs familles qui partagent leurs moyens et leurs efforts entre leurs champs de sorgho, de mil, de coton ou d'arachide, et qui en tirent les quelques dizaines de milliers de Francs CFA qui leur permettent de survivre, campagne après campagne, année après année. Ce système a indéniablement réussi, et en Afrique c'est la seule opération de ce genre menée à une aussi vaste échelle en petit paysannat qui ait donné des résultats aussi probants, hissant l'Afrique Francophone au troisième rang des exportateurs mondiaux à partir d'un niveau quasiment nul. Remarquons au passage que le succès de la filière coton camerounaise est aussi dû à la pérennité de son management et de son cadre d'intervention. Le Gouvernement camerounais a eu la sagesse de lui épargner les expériences parfois multiples de restructuration, voire de vivisection, auxquelles la plupart de ses consœurs africaines ont été soumises sous l'aimable pression des bailleurs de fonds, et a laissé les producteurs de coton et la SODECOTON définir eux-mêmes et mettre en œuvre de nouvelles relations et un nouveau partenariat. Le problème essentiel des filières africaines est qu'elles se sont retrouvées en concurrence avec d'autres autrement puissantes, comme celles des États-Unis ou de la Chine pour ne citer que les principales, lesquelles bénéficiaient - et bénéficient toujours - de soutiens fort importants. La culture de la subvention paye plus que celle du coton, et les difficultés de placement de la fibre africaine sur le marché mondial ont entraîné une baisse des revenus des sociétés concernées et des paysans. C'est donc avec des ressources de plus en plus limitées que ces derniers doivent faire face à des conditions de travail qui se dégradent sur le plan environnemental et sur le plan technique, avec notamment la baisse de la fertilité des sols, et à des coûts d'intrants et de matériel qui ne font qu'augmenter. La quasi-absence de marché du travail dans les secteurs secondaire et tertiaire ne leur permet pas d'aller chercher meilleure fortune ailleurs - si ce n'est au-delà des mers - alors que la pression démographique empêche toute augmentation de surface des exploitations, quand elle n'induit pas leur diminution, et entrave par ailleurs l'exercice d'une gestion raisonnée des terres. De ce fait, le paysan africain ne peut se lancer dans la course à la surface qui a sauvé son homologue français et qui lui permettrait de compenser la baisse du prix d'achat du coton-graine, et voit donc ses revenus diminuer d'année en année. Ajoutons que du fait de sa

7
position géographique la zone cotonnière d'Afrique Francophone sera aux premières loges quand se feront sentir les effets du réchauffement climatique, réchauffement auquel les intéressés contribuent d'ailleurs fort peu compte tenu de leur niveau de vie et donc de consommation. Comment tout cela finira-t-il? Pendant des années, Régine Levrat a suivi de près toute l'évolution de la filière coton camerounaise, non seulement dans les bureaux de Garoua, de Maroua, ou de Yaoundé mais aussi sur le terrain, au contact des paysans et des personnels de la SODECOTON auxquels sa vieille R4 était devenue familière. Faisant preuve d'une minutie et d'une patience exemplaires, elle a réussi à réunir une documentation impressionnante sur la filière, et je suis heureux d'avoir pu lui apporter ma modeste contribution en lui fournissant statistiques et autres données. Il faut souligner que son travail, qui n'a pas d'équivalent à ma connaissance, fait à travers l'exemple du Cameroun l'historique de la culture cotonnière en Afrique Francophone sur plus d'un demi-siècle, depuis le début des interventions de la C.F.D.T. jusqu'aux derniers avatars des sociétés nationales qui ont pris son relais dans la douzaine de pays où elle intervenait. La compilation de données multiples, parfois laborieuse compte tenu des circonstances, a nourri une réflexion attentive qui n'a laissé de côté aucun des aspects d'un sujet passablement complexe et a su faire apparaître les lignes directrices de son évolution. Grâce à sa parfaite connaissance du dossier, Régine Levrat a su le présenter sous une forme claire et accessible même au non-spécialiste. La publication de sa thèse, brillamment soutenue le 23 novembre 2007, est l'occasion pour le lecteur de mieux connaître la saga du coton franco-africain sur les plans techniques, économiques et sociaux, et d'en appréhender les incidences en milieu rural. C'est aussi l'occasion de comprendre le drame humain qui se joue actuellement dans les campagnes africaines - drame qui concerne plus de vingt millions de personnes - et de percevoir les enjeux d'un problème dont la France ne devrait pas se désintéresser, sauf à considérer que la Chine est en train de prendre son relais...

Hervé Gruson Directeur adjoint de la Sodécoton de 1982 à 2007 Chevalier de la Légion d'honneur

8
Le développement concerne tout l'homme dans sa dimension économique, mais aussi politique et sociale. Le développement regarde aussi tous les hommes sans distinction de sexe, d'ethnie ni de religion (...) La base de la promotion humaine, du développement ce sont les hommes et les femmes de notre pays désireux de grandir en vivant mieux et cela dans tous les domaines santé, école, agriculture, vie sociale, etc. Le sous-développement n'est pas seulement économique, mais aussi politique et simplement humain. On ne peut parler de développement sans participation des personnes intéressées. Comité Diocésain de Développement de Maroua

INTRODUCTION

Lors de son introduction au Nord Cameroun par les Européens, le coton y était connu depuis des temps immémoriaux. Il se présentait sous la forme d'un arbuste, dont la fibre était utilisée par les populations animistes, sur des métiers à chaîne fixe, pour la fabrication de bandelettes à usage funéraire et monétaire. Sa culture s'était généralisée avec l'arrivée des musulmans, qui avaient diffusé l'usage des vêtements, ainsi que des métiers plus élaborés, notamment le métier à chaîne mobile répandu en Mrique de l'Ouest, introduit par les Fulbé. Les colonisateurs ont cherché à répandre cette culture en vue d'approvisionner leur industrie nationale. Les Allemands commencèrent peu avant la Première Guerre mondiale et n'eurent pas le temps de mener à bien leurs essais, essentiellement dans la station de Pitoa située à proximité du port de Garoua sur la Bénoué. Les Français prirent le relais et, après quelques tentatives dans diverses régions du pays, concentrèrent leurs efforts dans le Nord, région la plus propice. D'autres expériences furent faites dans les années vingt par l'administration et par une société privée. Ce fut un échec, comme en AOF, du fait des difficultés de cette culture qui aurait nécessité des investissements de longue durée pour devenir rentable, et du manque de détermination des pouvoirs publics français. Du fait aussi de la situation politique du Cameroun, Territoire sous mandat de la SDN, statut qui interdisait le recours au travail obligatoire, comme c'était alors le cas dans les colonies françaises, notamment au Tchad et en Oubangui-Chari. Aussi, le Congrès national du coton et des textiles végétaux de 1931 mit-il un terme aux projets de développement cotonnier au Cameroun, alors qu'il s'efforça de les relancer en AOF et en AEF. Dans ces territoires, la culture fut confiée par l'administration régionale à des sociétés privées à charte, qui obtinrent des résultats substantiels, mais aux dépens des paysans qui ne cultivaient que sous l'effet de la contrainte. Au lendemain de la Guerre, la situation se retourna. La France, qui avait été confrontée à une grave pénurie de coton, adopta résolument une politique de promotion du coton en Mrique noire. Elle créa alors deux organismes publics chargés de mettre en œuvre cette résolution: l'Institut de Recherches du Coton et des Textiles Exotiques (IRCT) en 1946, et la Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles (CFDT) en 1949. Ceux-ci commencèrent par envoyer deux missions chargées d'évaluer les possibilités de la culture et de proposer des lieux d'intervention: la Mission Lhuillier en Mrique Occidentale, et celle de René Dumont en AEF et au Nord Cameroun, pour préparer l'ouverture d'une nouvelle zone dans l'une ou l'autre de ces régions. Le choix se porta sur le Nord Cameroun, qui devint le terrain d'expérimentation de la CFDT. La région disposait en effet d'excellents atouts: vastes plaines au climat propice, noyaux denses de populations d'agriculteurs. Enclavé, certes le Nord-Cameroun l'était, cependant moins que le Tchad contraint d'évacuer une grande part de sa production par la Bénoué. Les difficultés majeures étaient la situation politique du pays, placé sous mandat de la SDN, et le rejet de cette culture, tant par l'administration régionale que par les paysans, au courant des abus auxquels elle donnait lieu au Tchad. Dès lors que

10
les décideurs, la CFDT soutenue par les pouvoirs publics métropolitains et le HautCommissaire du Cameroun, choisissaient de mettre le prix pour rendre la culture rémunératrice pour les producteurs, ces obstacles pouvaient être levés. L'histoire de la culture depuis son lancement en 1950 jusqu'à nos jours, se déroule en deux périodes. La première est celle de la CFDT qui géra directement jusqu'en 1974 toutes les activités de la filière, de la production du coton-graine à la commercialisation de la fibre. La seconde s'ouvre avec la création de la Sodécoton, société nationale mise en place au Cameroun, comme dans les autres pays de la zone franc, pour répondre à la demande du gouvernement national d'acquérir une plus grande autonomie économique après les indépendances politiques, demande relayée par la France. Dès ses débuts, la CFDT réussit à organiser la filière selon un système intégré qui assura le succès de la culture et fut diffusé dans tous les pays de sa zone d'intervention. Les services agricoles encadrent tous les producteurs, c'est-à-dire l'ensemble des paysans: ils les guident dans leurs travaux et leur fournissent les semences et le matériel agricole, puis ils achètent toute leur récolte à un prix fixé à l'avance. Les services industriels, logistiques et commerciaux assurent les autres opérations. Le succès fut au rendez-vous, et la production, partie de 4500 tonnes en 1952, progressa rapidement, atteignant plus de 90000 tonnes en 1969-70, campagne record. Succès certes, mais suivi d'un effondrement durant les années 1970-73 (moins de 30000 en 1973), provoqué par des années de sécheresse, mais aussi révélateur de la fragilité de cette culture pratiquée de façon extensive, système qui la rendait très vulnérable aux aléas climatiques et mettait le coton en concurrence avec les produits vivriers. La création de la Sodécoton marque un tournant, même si elle ne remit en cause ni l'organisation de la filière, ni les relations avec la CFDT qui conserva un rôle prééminent tant par son capital (45% des actions) que par son personnel. La Société devint, comme toutes ses homologues africaines, société de développement, chargée de la promotion des cultures vivrières faites en rotation avec le coton, ainsi que de la gestion des subventions destinées à des actions de modernisation. Celles-ci, sous forme de Projets, profitèrent d'abord à la culture cotonnière, considérée comme le moteur du développement de la zone. Sa production augmenta assez régulièrement jusqu'en 2004, où elle culmina à plus de 300000 tonnes, avant de s'effondrer (111000 tonnes en 2007), frappée par la crise des cours, aggravée par celle du dollar, qui affecta tous les pays de la zone. Au plan du développement, le bilan de la culture cotonnière est largement positif jusqu'à la crise actuelle. Le coton est devenu la principale source de revenu des producteurs et a permis l'amélioration des systèmes vivriers grâce à son intensification. Il est à l'origine d'un flux migratoire de l'Extrême-Nord surpeuplé vers des zones plus méridionales qu'il a permis de mettre en valeur. Il irrigue l'activité de tous les secteurs de l'économie régionale: industrie, transports, flux bancaires. Au niveau national, il est source de revenus pour l'État et à l'origine de la création d'une industrie textile. Ce succès a cependant des limites, et parfois des contreparties, qui amènent à se poser deux questions. La première est celle de la fragilité financière de la société cotonnière: quelle compétitivité pour la fibre dans un marché mondial aujourd'hui plombé par les subventions des pays du Nord et les aléas de la parité entre l'euro et le dollar? La seconde est celle de la place attribuée au coton dans la politique de développement: n'a-t-on pas trop misé sur celui-ci, au risque d'une dépendance excessive de toute l'économie à son égard? Les sommes qui lui ont été attribuées n'auraient-elles pas été mieux placées dans d'autres secteurs, qui auraient permis une diversification des productions? Question plus actuelle que jamais!

PREMIÈRE PARTIE

LE NORD-CAMEROUN: FREINS ET ATOUTS POUR LA CULTURE COTONNIÈRE

"Province pauvre d'un pays riche", selon l'heureuse expression de René Dumont, le Nord Cameroun dispose d'atouts le prédisposant à la culture du coton. Province défavorisée, le Nord Cameroun l'est à plus d'un titre. Son isolement d'abord, loin de la façade maritime du pays à laquelle il est mal relié. Son retard, manifesté par l'emprise des structures traditionnelles et la sous-administration, ainsi que par une économie encore largement autarcique. Ce décalage joua cependant en sa faveur au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et le Nord Cameroun, en particulier la zone comprise dans un rayon de 200 kilomètres autour du port de Garoua, fut déclaré "deuxième zone utile du pays", dans le plan de mise en valeur du Territoire demandé par la France, choix pleinement justifié par son poids démographique (plus d'un million d'habitants), soit un bon tiers de la population totale, par ses potentialités agricoles et aussi par la volonté politique de rattacher cette contrée au reste du Territoire, alors que certains souhaitaient son rattachement à la Nigeria, pays plus avancé économiquement et mieux équipé en moyens de transport. Cette région disposait en effet d'atouts, avec en particulier deux vastes plaines au climat soudanien, qui la prédisposaient à l'implantation de la culture cotonnière et justifiaient pleinement le choix fait en sa faveur à la suite de la mission René Dumont. Au nord, le Diamaré et ses prolongements avaient de riches terres alluviales et des populations souvent nombreuses et en majorité agricoles. Plus au sud, les pays de la Bénoué apparaissaient moins bien lotis, à l'exception de la zone de Garoua, du fait de la médiocrité de leurs sols et surtout de leur sous-peuplement. Ils avaient pourtant des atouts: une pluviométrie abondante et leur immensité qui en firent des terrains de colonisation, exutoire naturel pour le surplus des populations des régions septentrionales.

12

FIG.

1

LE CAMEROUN

A LA VEILLE DE LA SECONDE G M

[ ,
!

t"''''''''''''''''''''~''

[ , ! ,
~

pi$W

Mn(~ip~k

~~~~~~~----_. , , .
. , , . .

pl$Q~ $6oomilJ.!rt:

IIOIB fBrr&iJ

~
..

voie {j'eau navigable
cheHleu diJ rJêparwmer;t

..&wh-,

l

'\tiOkm

,

. ,
, , ,, ~ ,

,
"

"..,,<~ ,

.. Doua!a
,t' ~

..

\,
~

~

\

\

-.,

!
! I

(
j
'

!

,!

' '..
,. :..' "'".,", ,'. '. ù..""'... u.

.

'.

'i ,
"'0". '<',
'

\"..."

,. .".

(~
>!

!

L~"._"_""""~~~

~__~~,_~_""_~

,,,,,,~,,_,,.,,_~"'i.l.J

13 Chapitre I

LE NORD-CAMEROUN VERS 1950 : UNE RÉGION EN MARGE DU TERRITOIRE NATIONAL

Éloigné des centres vitaux du pays - les régions de Douala, le port, et de Yaoundé, la capitale - le Nord Cameroun souffre par rapport au reste du Territoire de son isolement et fait figure de région marginale. Il est enclavé, d'autant plus que sa principale ouverture sur la mer, la Bénoué, le rend tributaire de son puissant voisin la Nigérial, et qu'il n'est relié au Sud que par des pistes saisonnières. De plus, les liaisons internes sont très insuffisantes, en particulier dans les pays de la Bénoué, et leur aménagement est rendu difficile par l'étendue de la région (300 km de Ngaoundéré à Garoua, et plus de 200 encore jusqu'à Maroua) et localement par son relief. En 1950, il présente un retard dans tous les domaines: administration, équipements sociaux et culturels, et ses seules ressources commerciales sont un peu de gomme et d'arachide, ainsi qu'un cheptel dont il n'est guère tiré parti. Cependant les premiers chantiers du plan décennal s'ouvrent, laissant augurer des lendemains meilleurs. Le désenclavement de la région, à l'échelle nationale et régionale, est la priorité.

I - UNE RÉGION L'enclavement est le frein majeur précarité de ses liaisons avec la mer et ses liaisons internes, en particulier entre plus affectée par cette situation, comme

ENCLAVÉE

au développement. La région souffre de la le sud du pays, ainsi que de l'intermittence de Garoua et Maroua. Le Diamaré est la région la le souligne le rapport annuel de 1950 :

"Le seul frein à ce développement économique est toujours l'état précaire du réseau de communication de la Région. Une seule route est praticable en saison des pluies permettant de joindre Maroua à Garoua, par l'itinéraire montagneux de Mokolo long de 300 kms. Kaélé et Yagoua sont absolument isolées. Des travaux en cours depuis 5 ans pour l'établissement d'une route permanente Garoua-Maroua sont loin d'être terminés. Les terrains d'aviation de Kaélé et dans un avenir prochain de Salak (Maroua), seront pour la Région les seuls moyens de rompre son isolement pendant la saison des pluies. En ce qui concerne le commerce l'éloignement de Maroua des grands centres d'approvisionnement a pour première conséquence d'augmenter les prix de vente des marchandises et d'autre part de diminuer le prix d'achat des produits exportables ". 1) Des liaisons avec la mer et le Sud longtemps intermittentes La principale route commerciale vers la mer est alors la voie nigériane, la Bénoué, qui assure par le port de Garoua l'essentiel du trafic. Les pistes vers le Sud ne sont
1 _La Nigéria à l'époque coloniale, devenue ensuite le Nigeria.

14 praticables que durant la saison sèche, quand elles le sont... Il devient indispensable d'améliorer les conditions du transport sur la Bénoué, d'autant plus que cette voie est également la principale ouverture maritime du Tchad. Il faut de façon tout aussi impérative assurer des échanges permanents et fiables avec les grandes villes du Sud. Le plan décennal établi à la demande du FIDES* en donne les moyens, car cette ouverture est l'un de ses objectifs prioritaires. la Bénoué. Depuis les premiers travaux pour l'aménagement du port de Garoua, au début du XXème siècle, la Bénoué avait assuré l'essentiel du trafic du Nord-Cameroun et du Tchad vers la mer. Elle permettait un accès direct aux ports du delta du Niger, sans rupture de charge sur 1500 kilomètres. Cependant elle n'était navigable que pendant la saison des hautes eaux, avec une forte variabilité annuelle. La brièveté de cette période imposait d'accroître la capacité du port qui n'était que de 10 à 20 000 tonnes, pour un trafic de 9 000 à 12 000 tonnes selon les années. Des travaux importants furent réalisés de 1946 à 1948, ce qui permit de porter sa capacité à 25-30 000 tonnes en 1950. Encore insuffisante, celle-ci fut augmentée ultérieurement. Le trafic augmenta de façon importante, et assura la plus grande partie des échanges jusqu'à la guerre du Biafra. Interrompu de 1967 à 1970, il reprit un peu au début des années soixante-dix, alimenté principalement par le coton du Tchad, sans retrouver l'ampleur des années précédentes; il périclita avec l'arrivée à Ngaoundéré du Transcam en 1974, complétée par le bitumage de la route; la "voie camerounaise" supplantait la voie nigériane. La CFDT emprunta la voie de la Bénoué jusqu'en 1967, aussi bien pour les importations de matériel et d'intrants que pour les exportations de fibre, de graines et de tourteaux. Son coût était bien inférieur à celui des voies terrestres, bien que la différence tendît à s'atténuer avec l'amélioration de ces dernières. Cette voie présentait cependant un grave inconvénient pour le coton: la brièveté de la période de navigation nécessitait un long et coûteux stockage des marchandises et retardait l'arrivée sur les marchés européens. Compte tenu de la durée du trajet - Il à 12 jours de navigation fluviale, puis au moins 40 jours de transport maritime, auxquels il fallait ajouter les délais d'attente au port - une cargaison embarquée à Garoua le 1er août arrivait en France vers le 25 septembre, date à laquelle les cours baissaient du fait de la livraison des cotons américains. Après l'interruption de la guerre du Biafra, ce manque à gagner contribua à amener la CFDT à choisir la voie terrestre pour la fibre, tout en privilégiant la voie d'eau pour les engrais et les tourteaux, produits de moindre valeur. . Les liaisons terrestres avec le Sud Les entraves rencontrées par la colonne Leclerc pendant la guerre avaient mis en évidence que des liaisons régulières et fiables entre le Nord et le Sud du Territoire étaient vitales pour des motifs non seulement économiques, mais aussi stratégiques et politiques, ce que la guerre du Biafra confirma. Trois pistes avaient été "ouvertes" avant 1939, mais leur viabilité était incertaine et saisonnière, et certains tronçons étaient impraticables pour les camions. Aussi, le premier objectif du plan fut-il l'achèvement et la mise en état des voies existantes. - La "route du Nord", construite par les Allemands, impraticable entre Foumban et Banyo, fut remise en circulation en 1954. Elle avait l'avantage d'être la plus courte et de conduire directement au port, mais son parcours montagneux était dangereux.

. La voie d'eau:

15
- La route de Yoko, qui était la plus directe entre Yaoundé et Ngaoundéré (750 km), mais accidentée et traversant des régions peu peuplées, fut désertée par les poids lourds dès que fut ouverte la voie de l'Est, et demeura un itinéraire secondaire. - La voie de l'Est par Bertoua, qui desservait également l'Oubangui, fut achevée à la fin de la guerre. Malgré sa longueur (près de 900 km entre Ngaoundéré et Yaoundé) et sa mauvaise viabilité en saison des pluies, elle fut jusqu'à la réalisation du chemin de fer la principale voie vers le Nord (fig.1, p.12). Le trafic routier entre le Nord et le Sud-Cameroun prit une certaine ampleur au lendemain de la guerre, malgré son coût, du fait de la saturation de la voie de la Bénoué: en 1950, il était estimé à 5000 tonnes. Les projets de prolongement de la voie ferrée de Yaoundé vers l'Est, en direction de l'Oubangui puis du Tchad, avec une bretelle vers Ngaoundéré, conçus dans le cadre de l'ensemble colonial d'Afrique Centrale, furent abandonnés, car ils se heurtèrent au veto des autorités de Brazzaville, qui lui préférèrent le Bangui-Tchad. L'indépendance permit au Cameroun de réaliser sa voie nationale2. L'arrivée du Transcam à Ngaoundéré en 1974 changea radicalement les conditions de transport vers le Nord, détournant la plus grande partie du trafic marchandise du Nord-Cameroun, et à un moindre degré celui du Tchad, de la voie nigériane vers l'artère camerounaise, d'autant plus que l'économie réalisée en passant par la Bénoué n'était plus en 1975 que de 10 à 20% du coût, contre 40% en 1957. 2) Le réseau routier du Nord-Cameroun Le désenclavement du Nord-Cameroun demandait également la réalisation d'une artère routière entre le nord et le sud de ce vaste territoire, et son irrigation par des pistes reliant les principaux centres de peuplement entre eux et avec les capitales régionales. Or, en 1950, il n'y avait qu'une piste permanente reliant Garoua à Maroua, via Mokolo : la piste des Monts Mandara, longue, accidentée et éloignée de la plaine et des centres de production potentiels; toutes les autres étaient inondées ou régulièrement coupées en saison des pluies. . L'aménagement de l'axe Ngaoundéré-Maroua-Kousséri Ngaoundéré était la porte d'entrée de la province du Nord en même temps que la voie assurant sa liaison avec l'Extrême-Nord, épine dorsale sur laquelle étaient branchées toutes les pistes de la région. Sa mise en état représentait un investissement considérable, du fait des distances: plus de 500 km entre Ngaoundéré et Maroua, 60 de Maroua à Mora, auxquels il fallait ajouter 140 km pour atteindre Kousséri. Cet axe fut réalisé dans les années cinquante, avec l'ouverture de la section Ngaoundéré-Garoua et la réfection de la piste entre Garoua et Maroua. Par la suite, le bitumage de cette route permit d'en faire une véritable voie nationale, prolongement du chemin de fer. . La création d'un réseau routier régional En 1950, le Nord-Cameroun n'avait encore que quelques pistes secondaires, praticables seulement en saison sèche. De Maroua partaient deux antennes en direction de la vallée du Logone, l'une vers Pouss, l'autre vers Yagoua ; une troisième rejoignait Kaélé, elle-même reliée à Yagoua. Une bretelle rattachait Guider à l'axe Garoua-Mokolo. Deux voies seulement desservaient les pays de la Bénoué, branchées sur l'axe Garoua-Maroua, à mi-parcours entre les deux villes: l'une à l'est vers les grosses chefferies de Rey Bouba et Bibémi ; l'autre à l'ouest vers Poli et Tchamba sur la rive gauche du Faro. La circulation routière était alors encore très réduite.
2_ Il s'agit d'une ligne à voie unique, à écartement d'un mètre et à vitesse limitée à 85 km/h.

16

FIG. 2 : LE RÉSEAU ROUTIER DU NORD-CAMEROUN
E. Guernier, 1951, p.295

EN 1950 ET EN 2005

cartes

INC,

Yaoundé

;'"'''m''''!;'~!1,';)'''

~

"','

pr\n6patn"rd.$tK1

. .

pi",,, ".d"",,,t;,
''''

t'hG

Chd..],ct> Çh"f. '''' ,k h<'" """'"",,. d('i""km,'nt

E. Guemier.

195 i

NC

17 De nombreuses pistes furent ouvertes par la suite: quelques-unes dans le Diamaré au cours des années cinquante; puis dans la Bénoué dans le cadre de projets couvrant la région comprise entre la route goudronnée et la frontière tchadienne, ainsi qu'une autre au sud-ouest de Garoua, de Ngong à Touroua. Quelques voies ont été goudronnées dans les années quatre-vingt dans les régions les plus peuplées, vers Guider et dans le Diamaré, avec l'axe Mokolo-Maroua-Pouss, et une voie parallèle allant vers Yagoua, porte vers le Tchad (Bongor). D'autres sont en cours dont l'une du Nigeria jusqu'à Moundou au sud du Tchad en passant par Tcholliré. La principale, reliant Ngaoundéré à Touboro par Ndock (384 km), puis Moundou, est achevée; elle est appelée à jouer un rôle décisif à l'échelle régionale, notamment par les migrations qu'elle a déjà commencé à initier, mais aussi au niveau international, tant pour le Tchad que pour la Centrafrique3. En 1950, à l'heure où le Haut Commissaire au Cameroun et la CFDT décident d'implanter la culture cotonnière au Nord-Cameroun, cette région est encore très enclavée, mais le mouvement d'ouverture est lancé et les premiers travaux sont en cours. Durant le demi-siècle suivant, par le trafic qu'il a engendré, le coton a contribué de façon décisive à l'aménagement et à l'entretien du réseau régional de pistes, et à la rentabilisation des voies vers le Sud.

II - LES STRUCTURES TRADITIONNELLES ET ADMINISTRATIVES: UNE FAIBLE EMPRISE DE LA MODERNITÉ
Vers 1950, le retard du Nord-Cameroun par rapport au reste du Territoire affecte non seulement l'économie, mais tous les domaines, administratifs, sociaux et culturels. Le Nord fait figure de région "arriérée", dominée par les autorités traditionnelles. 1) Le poids des autorités traditionnelles Alors qu'elle cherchait dans le reste du territoire à limiter le pouvoir des autorités traditionnelles au profit d'institutions modernes, l'administration coloniale s'appuya au Nord-Cameroun sur ces structures traditionnelles, en particulier sur les chefs musulmans, descendants des conquérants qui avaient soumis une partie des peuples animistes lors du djihad au début du XIXème siècle. C'était pour elle la meilleure façon d'asseoir son autorité sur des territoires immenses, où le nombre d'administrateurs métropolitains était très réduit et le pouvoir des autorités traditionnelles prédominant. Les droits des chefs en matière de justice et de police, abolis dans le reste du pays, se maintiennent: chacun a ses gardes personnels, peut faire payer des amendes à ses sujets, et même les retenir en prison quelques jours. L'administration n'hésita pas non plus à encourager les chefs les plus influents et les plus "coopératifs" par quelques récompenses, et à l'inverse, cas plus rare, à en destituer certains. C'était la porte ouverte à bien des abus... . Le contraste: sociétés animistes, sociétés musulmanes Vers 1950, le clivage entre les peuples de religion traditionnelle et les musulmans est le trait le plus saillant du peuplement. Les Kirdi* ou Habé* demeurent massivement attachés à leurs coutumes et fidèles à la religion ancestrale, tandis que les musulmans

3 _ Un projet de voie aérienne destinée au transport de la viande, des arachides, du riz et du coton avorta:
l'aéroport de Maroua-Salak et à Yagoua en 1953. fut achevé en 1953, des pistes d'atterrissage furent aménagées à Kaélé en 1951,

18 évoquent un monde plus ouvert à la modernité, sur lequel s'appuient les Français pour faire progresser l'ensemble des populations4. Les sociétés animistes, dont la religion est fondée sur le cuIte des esprits, en particulier celui des ancêtres, sont en général égalitaires. Leur base est la famille patriarcale, où l'autorité appartient aux anciens, représentants des ancêtres. La polygamie y est fréquente, mais le plus souvent limitée à deux ou trois femmes. Chaque village constitue une entité sociale, religieuse et économique, qui s'administre collectivement. L'autorité y est exercée par un ou deux chefs religieux, le "Maître de la pluie" et parfois le "Maître de la terre", qui ne se distinguent guère des autres villageois dans leur comportement. Leur autorité était autrefois importante et peut le demeurer, du fait du poids des croyances traditionnelles et du rôle des rites qui ponctuent la vie de la communauté. Les rites agraires rythment les travaux des champs et c'est le "Maître de la pluie" qui décide du commencement des semis en fonction de la lune. Toute innovation en matière de culture, pour être bien accueillie, doit se faire en accord avec les autorités du village: de nombreux échecs, concernant en particulier la date des semis du coton, s'expliquent par l'ignorance ou le mépris de ces coutumes. L'autorité des chefs religieux est doublée par celle d'un chef "temporel", généralement nommé par l'administration coloniale, soucieuse d'avoir un partenaire servant de relais auprès des villageois; son pouvoir, parfois mal accepté dans les débuts, s'est progressivement affirmé, habituellement au détriment de celui des chefs religieux. Dans cette société, où la hiérarchie est fondée sur l'ancienneté d'appartenance à la communauté villageoise, les étrangers peuvent être admis et même s'intégrer. À l'inverse, les sociétés musulmanes, fulbé en particulier, sont très hiérarchisées avec une structure de type "féodal". L'autorité du chef de droit divin y est par essence absolue: elle peut cependant être tempérée par ses conseillers et dépend de sa personnalité. Elle concerne tous les domaines: religieux, juridique, économique et social. Elle s'étend sur un territoire plus ou moins vaste et peuplé: ainsi, le lamidat* de Rey-Bouba, le plus étendu du Nord-Cameroun dans une zone très faiblement peuplée, couvre 36000 km2. Le chef (le lamido* dans la société fulbé) gouverne par l'intermédiaire de délégués qui le représentent auprès des populations placées sous son obédience. Ces représentants constituent une élite, dont la structure est très hiérarchisée et qui sont eux-mêmes soumis à un ensemble d'obligations. Le prestige des chefs repose largement sur leur richesse: trésor (troupeaux, chevaux, armes, etc.), et revenus alimentés par les redevances coraniques, la zakkat*5. Ils bénéficient de plus des travaux auxquels étaient soumis leurs administrés, païens notamment. L'administration coloniale, tout en s'appuyant sur ces chefs, chercha à protéger les Kirdi qui leur étaient soumis. La zakkat et les corvées furent interdites en 1946 et remplacées par une allocation mensuelle, complétée par un pourcentage sur le montant de l'impôt, qui tendait à commuer leur autorité traditionnelle en statut de simples fonctionnaires. Cependant, ces pratiques souvent abusives ont perduré dans de nombreuses chefferies pendant des décennies, tolérées le plus souvent par des administrateurs soucieux de maintenir une bonne collaboration avec les chefs, et conscients que leurs revenus officiels étaient faibles. Leur pouvoir est devenu de plus en plus tyrannique, du fait de l'anarchie générale et de la généralisation de la corruption. Paradoxalement, il a même été renforcé par la démocratisation de la vie
4 _ Habé : terme fulfuldé signifiant infidèle; Kirdi : terme arabe, usité le plus habituellement, mais ayant pris

_Zakkat : taxe perçue sur les cultures de base (mil et maïs). Elle ne concerne en principe que les islamisés, mais touche habituellement toutes les populations du territoire.
5

dans l'écrit une connotation de mépris, qu'il n'a pas dans le langage parlé.

19 politique et l'instauration du multipartisme, qui a instauré une collusion entre les grandes chefferies et le parti au pouvoir, et contraint plus ou moins les administrés à voter selon les directives de leur chef. . La lente ouverture des Habé à l'islam et au christianisme En 1950, l'islam a commencé à faire quelques adeptes parmi les païens en contact avec les musulmans. Les toutes premières missions chrétiennes s'ouvrent seulement, interdites jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale par la France, qui a préféré favoriser l'islam dans les régions où celui-ci était implanté. La colonisation française, en renforçant le pouvoir des chefs et en érigeant la chefferie fulbé en canton, a contribué à créer un modèle qui s'est imposé progressivement à partir des régions où les Kirdi étaient voisins des musulmans. Audelà du religieux, ce modèle culturel est symbolisé par le port du boubou et par la langue fulfuldé *, qui s'est imposé comme langue véhiculaire, en particulier dans les marchés des régions de contact ou d'immigration. Ce choix fut encouragé par l'administration, française d'abord, puis nationale dans les années soixante et soixantedix, où la présence d'un Fulbé à la tête de l'État amena de nombreux chefs kirdi à opter pour l'islam, qui leur permettait de bénéficier des faveurs publiques et de percevoir quelques taxes, sans entraîner nécessairement la conversion des populations. L'islamisation, signe d'ouverture sur l'extérieur, progressa surtout en plaine et en milieu urbain chez les jeunes scolarisés. Dans ce contexte de rapports inégaux entre deux groupes de populations, la conversion au christianisme apparaît également comme l'expression d'une ouverture vers des valeurs nouvelles, et les missions un peu comme un contre-pouvoir face à l'islam dominant. Les premières missions s'ouvrent après la Guerre, avec l'implantation d'Églises protestantes dans les villes, et pour les catholiques la création en 1946 d'une Préfecture apostolique dont le siège était à Garoua. Leur progression fut très rapide dans les régions païennes de la plaine. Elles jouèrent et jouent de plus en plus un rôle capital dans le domaine social, avec la création de multiples écoles et dispensaires. Elles ont contribué également à la promotion du monde rural, avec la création d'un comité de développement dans chaque diocèse, animant divers mouvements et organisant des formations de longue durée qui s'adressent plus particulièrement aux jeunes et jeunes couples. L'INADES (Institut Africain pour le Développement Économique et Social), dont le centre est à Abidjan, a un relais à Maroua qui collabore avec la Sodécoton pour la formation de ses moniteurs et des groupements de producteurs de coton. fonciers: la prééminence du droit coutumier Pour les animistes, la terre est sacrée: c'est un don reçu du Tout Puissant, lorsque les fondateurs d'un village s'installent sur des terres vierges pour en tirer leur subsistance. Cette terre appartient donc à l'ensemble de la communauté villageoise et bénéficie à chaque membre, qui jouit d'un droit d'usage en fonction de ses besoins et de son travail. La distribution en est faite par des représentants des autorités traditionnelles, qui doivent régler les différents entre villageois. Le droit d'usage sur les terres est généralement héréditaire, notamment dans les régions les plus peuplées, en faveur souvent du fils aîné. Celui qui pour une raison ou pour une autre (émigration par exemple) abandonne sa terre quelques années peut la céder temporairement avec l'accord du chef et la reprendre à son retour. En revanche, s'il la laisse durablement en friche, il perd ses droits: sa terre revient alors à la communauté et peut être attribuée à quelqu'un d'autre. Si tous les habitants d'un village se déplacent et abandonnent leurs terres, de nouveaux venus peuvent s'installer. Lorsque l'occupation du sol est encore

. Les systèmes

20 lâche et que les terres abondent, le seul fait de défricher une parcelle confère un droit sur elle, ce qui permet en principe à chacun de disposer de terrains de culture en fonction de ses besoins. Cependant, au fur et à mesure de l'augmentation de la pression foncière et de la raréfaction des bonnes terres, les interdits de location, puis de vente, disparaissent, et la simple attribution de parcelles à défricher, aux jeunes et a fortiori aux allogènes, devient plus difficile. Les femmes ne possèdent pas de terre; elles peuvent seulement bénéficier d'un droit d'usage, concédé par leur mari après plusieurs années de mariage, sur une parcelle qu'elles travaillent pour leur propre compte; elles perdent ce droit en cas de départ ou de veuvage. Chez les Fulbé, la situation est complexe du fait du système hiérarchique de l'autorité, de la diversité des statuts des populations, et aussi de la distance qui existe entre le droit théorique et son application. La terre n'a pas le caractère sacré qu'elle a chez les animistes et peut être cédée plus facilement à des étrangers. Elle appartient en principe au lamido* par droit de conquête: celui-ci la donne ou en concède l'usage par l'intermédiaire des chefs de village qui la redistribuent. Cependant, tous ne possèdent théoriquement qu'un droit de jouissance, et non la pleine propriété de la terre, car celleci est attachée à leur fonction. De fait, ces fonctions étant normalement héréditaires, un véritable droit de propriété s'est instauré, et les Fulbé jouissent habituellement librement de leurs terres qu'ils peuvent louer ou vendre. Les femmes, conformément au droit musulman, héritent de la terre - un tiers de la propriété de leur mari - ce qui leur assure une certaine autonomie. Les Kirdi, anciens occupants asservis installés dans des territoires peuls, devaient payer une redevance au chef, le plus souvent en nature ou sous forme de corvée, en compensation des terres qui leur étaient allouées; progressivement beaucoup ont pu obtenir la propriété de celles-ci ou d'une partie au moins, soit par don du chef, soit par achat. La situation foncière des immigrants dépend de la disponibilité en terres, importante le plus souvent dans les années cinquante ou soixante, mais qui s'amenuise dans les zones les plus peuplées; elle dépend aussi de la personnalité du chef... Celui-ci peut laisser toute liberté à des allogènes de s'installer dans un secteur qu'il met à leur disposition quelle que soit leur religion. C'était généralement le cas dans une grande partie des pays de la Bénoué où beaucoup de terres étaient vacantes: les migrants recevaient alors un droit d'usage, qui évoluait habituellement vers un statut de propriété au moment des héritages. Cependant certains lamibé, comme ceux de Rey-Bouba et Bibérni, ont freiné le peuplement spontané dans leur territoire. Lorsque les terres disponibles étaient moins abondantes, en particulier dans le Diamaré et le long des axes de communication, le chef pouvait demander aux nouveaux venus une redevance, perçue le plus souvent sous forme de travail, ce qui lui permettait de se procurer de la main-d'œuvre gratuitement. Actuellement, la pratique des redevances se généralise et elles tendent de plus en plus à être payées en espèces; cependant nombreux sont les chefs qui préfèrent user ou abuser de leurs prérogatives traditionnelles et donner des terres gracieusement à des immigrants, afin de les reprendre après deux années d'exploitation, lorsqu'elles ont été défrichées et bonifiées par une année de culture du coton avec engrais. Aujourd'hui, certains immigrants peuvent non seulement louer des terres aux propriétaires fulbé, mais aussi acheter quelques parcelles. Ces systèmes, très souples, ont bien fonctionné tant que les terres étaient abondantes. Ils ont favorisé les migrations, en accordant à tous le droit à la terre. La législation moderne a tenté d'apporter des réponses, mais s'est révélée inefficace jusque-là, car le plus souvent inapplicable; elle joue même souvent contre les nouveaux venus, car elle

21 amène les détendeurs de la terre à en limiter l'usage dans la durée par crainte de perdre leurs droits sur elle6. 2) Une province sous-administrée et sous-équipée Province marginale en 1950, le Nord-Cameroun était alors sous-administré et dépourvu d'équipements sociaux. Il a été doté depuis de structures administratives analogues à celles des autres entités du pays. Cependant, les investissements dont il a bénéficié, dans le cadre du FIDES puis de Projets de Développement, ne lui ont pas permis de rattraper son retard dans les domaines de la santé et de la scolarisation. L'administration locale: le canton et le modèle musulman L'administration française, tout en s'appuyant sur l'autorité des chefs musulmans et en la renforçant, a néanmoins cherché à en libérer les païens, en leur permettant de s'administrer eux-mêmes dans les régions où ils étaient majoritaires. Elle avait calqué sur les lamidats fulbé les structures mises en place avant la Seconde Guerre mondiale dans les territoires musulmans: les lamibé étaient devenus de façon quasi systématique chefs de canton, tandis que les autres hiérarques, chefs de village ou de quartier, conservaient leurs attributions. Cette structure servit de modèle et fut instituée dans les régions majoritairement païennes. Des cantons animistes furent progressivement créés dans les régions ethniquement homogènes de l'Extrême-Nord, dans les pays de la Bénoué, pour les secteurs peuplés d'esclaves libérés, et dans des zones d'immigration. Le chef de canton - musulman, islamisé ou païen -, plus proche des populations, a été et demeure le relais indispensable et la courroie de transmission normale entre l'administration et les chefs locaux. Il est chargé de l'état civil, du maintien de l'ordre et de la levée de l'impôt; il transmet les ordres du sous-préfet et il est chargé de les faire exécuter. Il doit ainsi répondre de l'application de toutes les consignes officielles, concernant aussi bien la scolarisation des enfants que les normes à respecter en matière de culture administrative. A ce titre, jusqu'à ce que les planteurs aient acquis une certaine autonomie, il a été le principal répondant des sociétés cotonnières, dont l'action n'a pu s'exercer pendant longtemps que grâce à sa collaboration. . L'évolution de l'administration régionale En 1950, l'administration était squelettique: ainsi, il n'y avait qu'un seul agent agricole, basé à Maroua. Un effort significatif fut alors réalisé, afin de doter le NordCameroun d'outils de modernisation. En 1950-52, la partie septentrionale fut subdivisée en trois, puis cinq circonscriptions indépendantes, Maroua, Kaélé et Yagoua d'abord, puis Fort-Foureau et Mokolo. Le poids démographique de cet ensemble (plus de 700000 habitants) par rapport à celui de la Bénoué (275000 habitants) justifiait la création de ces nouvelles régions. Le Nord-Cameroun fut doté d'un régime politique particulier: toutes les régions,

.

6 _ La propriété de la terre fit l'objet de multiples lois, visant à préciser les droits de l'État, des communautés
villageoises et des individus. Citons: - un décret de 1920 attribuant à l'État "les terres vacantes et sans maître". - une ordonnance de 1974 qui stipule que celui qui a cultivé pendant un an une terre en reçoit la propriété. Conçue pour protéger les cultivateurs, notamment dans les régions d'immigration, elle ne put être appliquée, sauf en milieu périurbain, du fait des entraves administratives. Cette loi interdit par ailleurs la location et la vente des terres non titrées, mesure également inapplicable...

22
Adamaoua compris, furent regroupées en une Province7. Ce statut, né de la volonté du Haut-Commissaire, permettait à celui-ci d'avoir un regard personnel sur un territoire qu'il fallait en même temps contrôler et privilégier, afin de l'intégrer à l'ensemble du pays. Toute l'administration de la province relevait ainsi d'un seul responsable, basé à Garoua, dont la mission était de coordonner toutes les activités économiques et politiques. Les administrateurs devinrent plus nombreux et leurs fonctions se diversifièrent. L'Indépendance n'amena pas de changement fondamental, bien que la présence à la tête de l'État d'un Fulbé, El Hadj Ahmadou Ahidjo, valut à cette province un traitement privilégié. Les administrateurs furent recrutés parmi les cadres de la région, en général peuls ou fulbéisés. L'encadrement technique fut renforcé par l'envoi d'un contingent important de coopérants et de cadres venus du Sud. De nouvelles circonscriptions administratives furent créées dans les régions les plus densément peuplées. Cependant le Nord resta sous-administré: en 1981, la Province ne comptait que 6 départements, subdivisés en 20 arrondissements. Le changement de chef d'État en novembre 1982, au profit d'un ressortissant du Sud, Paul Biya, eut davantage de répercussions. Un virage fut amorcé, tendant à renforcer l'autorité centrale au détriment des grands lamibé, pour des motifs politiques et sociaux aussi bien qu'ethniques ou religieux; en 1983 le Nord fut divisé en trois provinces: l'Extrême-Nord (Maroua), le Nord (Garoua) et l'Adamaoua (Ngaoundéré). L'armature administrative fut renforcée ensuite, avec la création de nouveaux départements dans les provinces du Nord et de l'Adamaoua, ainsi que le doublement du nombre des arrondissements, ce qui permit la multiplication des services, dans le domaine de l'agriculture en particulier. Cependant, la crise de l'Etat des années quatre-vingt-dix a amené un désengagement de celui-ci, au profit des chefferies dont l'autorité supplante le plus souvent celle des représentants des pouvoirs publics. . L'insuffisance des équipements sociaux La faiblesse des structures administratives avait pour corollaire celle des équipements publics, malgré l'action du FIDES qui commença à se faire sentir dès 1950. Du personnel et des équipements sanitaires et scolaires furent ensuite mis en place, au fur et à mesure de la création des nouvelles entités administratives; des progrès notables ont notamment été réalisés dans les années quatre-vingt avant le désengagement de l'Etat. Cependant le Nord-Cameroun demeure au début des années 2000 la région la plus démunie du pays. La situation sanitaire s'était améliorée depuis le milieu des années trente; cependant les équipements sanitaires de la Province étaient extrêmement limités, ce qui se traduisait par une morbidité et une mortalité très fortes, avec des crises épisodiques liées aux épidémies et aux disettes. Depuis, quelques progrès ont été réalisés, dans le domaine alimentaire, et dans celui de la mortalité infantile grâce à la diffusion de la vaccination. L'illettrisme avait des répercussions considérables sur le développement rural. Aucun jeune dans de nombreux villages jusqu'à ces dernières décennies pour traduire les instructions des cadres agricoles à partir du français, ni pour contrôler les pesées! Dans cette région aux dizaines d'ethnies, il faut passer par une langue véhiculaire, le fulfuldé* principalement, ce qui laisse le champ libre à de nombreuses interprétations,
7 _ La Province du Nord comprenait alors six départements, dont quatre se situaient en tout ou en partie dans la zone cotonnière: le Diamaré, le Mayo Danay (moyenne vallée du Logone), le Margui-Wandala (Mandara) et la Bénoué.

23
délibérées ou non, au cours de cette simple ou double traduction... 8 Le niveau de scolarisation se répercute sur l'attitude des producteurs vis-à-vis de la culture. Ainsi, les Mundang et les Tupuri, ethnies les plus scolarisées et les plus christianisées, ont participé de façon particulièrement active à sa promotion. Au niveau individuel, les paysans les plus scolarisés font des choix personnels qui amènent les uns à cultiver davantage et mieux le coton, les autres à l'éliminer au profit d'autres productions. Malgré son recul, l'analphabétisme, en particulier celui des femmes, demeure le principal frein au développement9. * Au début du XXIème siècle, le Nord-Cameroun reste, malgré quelques progrès, une région marginalisée, isolée du reste du territoire du fait de la médiocrité de ses liaisons avec celui-ci, faute de renouvellement, et la moins bien équipée du pays dans les domaines de la santé et de la scolarisation.

III - UNE ÉCONOMIE RURALE AUTARCIQUE
En 1950, le Nord-Cameroun vit encore replié sur lui-même: l'économie est essentiellement agricole et autarcique, malgré quelques échanges à l'échelle locale et régionale. La seule culture commerciale, l'arachide, est en déclin: ses exportations ont périclité pendant la période de guerre et d'après-guerre et ne représentent plus à cette date que 1,4% des exportations du pays (5,2% en 1936). Le retard s'accentue par rapport au Sud où les cultures commerciales progressent de façon remarquable, fournissant la quasi-totalité des devises du Territoire. Il s'affirme également avec les pays frontaliers: le Tchad et la Nigéria dont les exportations, le coton notamment, sont en plein essor. 1) L'agriculture vivrière Vers 1950, la production du Nord-Cameroun est orientée vers la satisfaction des besoins familiaux. L'essentiel de la population active (95% environ) est formé d'éleveurs, et surtout d'agriculteurs, pratiquant des systèmes de production n'ayant guère évolué depuis des générations. L'industrie en est à ses balbutiements, limitée à la transformation de quelques denrées régionales, comme l'arachide à l'huilerie de Pitoa. Les échanges commerciaux sont cantonnés aux produits locaux, et ne permettent pas toujours de procurer aux producteurs le numéraire nécessaire à l'acquittement de l'impôt et à l'achat de rares produits de base, tels que le sel ou les étoffes. . Une agriculture familiale autarcique et peu productive Lorsque la CFDT s'implante au cours des années cinquante et soixante, elle a affaire à des cultivateurs dont les modes de vie et de production sont restés très traditionnels. Beaucoup disposent néanmoins d'un savoir-faire qui leur permet d'adapter leurs systèmes de culture à la nature des sols et aux contraintes climatiques. Leur préoccupation majeure est de nourrir la famille, les autres besoins étant encore secondaires, en particulier chez les animistes.
8 _ En 1950, le Nord comptait 10% des écoliers du pays pour 37% de la population nationale; en 2000, 40%
des enfants de l'Extrême-Nord sont inscrits à l'école primaire contre 75% pour le pays. 9 _ Au début des années soixante-dix, le taux d'analphabètes était de 87,7% parmi la population de 15-25 ans et de plus de 98% chez les personnes de plus de 35 ans. Au début des années 2000, 49 % des chefs de saré n'ont jamais été à l'école, 15% ont suivi le cours élémentaire, 22% le cours moyen. L'évolution actuelle, caractérisée par le recul de l'enseignement primaire abandonné par les pouvoirs publics, est préoccupante.

24 Les exploitations sont à l'échelle de la famille, restreinte le plus souvent, composée du chef de famille monogame ou polygame et de ses enfants, élargie dans quelques ethnies habé comme les Masa, les Tupuri ou les Gidar. Elles comptent en moyenne à peine deux hectares, dispersés en parcelles. Chez les Habé, la main-d'œuvre est essentiellement familiale, composée du chef de famille, secondé par sa ou ses femmes et leurs enfants. Tous travaillent ensemble, cependant les sarclages sont principalement faits par les femmes et les enfants, tandis que les hommes se réservent la préparation des champs et la récolte du mil. Chez les musulmans, qui ont souvent les moyens de faire appel à des travailleurs extérieurs, les femmes normalement ne participent pas aux travaux, cependant celles des Fulbé pauvres aident leurs maris. Les musulmans du Diamaré embauchent des immigrés et ceux des pays de la Bénoué disposent d'une main-d'œuvre servile. Le salariat est inexistant dans les régions kirdi où il n'y a qu'une seule ethnie. Partout, on peut faire appel à l'entraide pour les travaux les plus longs (défrichage, sarclages ou récolte), normalement avec réciprocité. - Des systèmes de culture fondés sur les mils Les mils, consommés le plus souvent sous forme de boules et de bouillies sont l'aliment de base. Une part notable est consacrée chez les animistes à la fabrication de la bière (bil-bil) qui accompagne toutes les festivités, ainsi que d'alcool. Ils occupent la plus grande partie des surfaces et sont habituellement cultivés en association avec d'autres plantes (arachides, haricots, niébé, sésame, oseille de Guinée) qui permettent d'équilibrer l'alimentation. Le complantage permet une meilleure utilisation du sol et assure des rendements supérieurs, du fait de la complémentarité des plantes. Il assure également une bonne protection du sol, grâce à une couverture assez longue, et diminue les risques de parasitisme. C'est enfin la chance de pouvoir compenser une mauvaise récolte par une autre meilleure. Il existe une multitude de variétés de mils adaptés aux climats, aux sols, et aux goûts de chaque ethnie, sélectionnés au fil des générations, chacun correspondant aux différents terroirs, et ayant sa place dans le système cultural. Deux types sont cultivés en saison des pluies: les gros mils ou sorghos et les petits mils. Les sorghos diffèrent selon la durée de leur cycle (80 à 100 jours pour les variétés à cycle court, 100 à 200 pour celles à cycle long) et l'époque de leur culture. On distingue communément: - Les gros mils rouges, variétés précoces à cycle bref, cultivés à proximité des villages sur les sols les plus fertiles ou même en culture de case. Ils sont semés dès les premières pluies et peuvent être récoltés précocement, ce qui en fait un mil de soudure. Leurs rendements sont assez bons (800 à 1 000 kg/ha) nettement supérieurs à ceux des autres variétés. Ce sont les variétés les plus communes chez les Kirdi. - Les gros mils blancs qui sont à l'inverse des variétés tardives à cycle long. Ils demandent une saison pluvieuse assez longue, mais se contentent de sols médiocres, souvent en brousse. Ils sont semés tardivement en juin ou début juillet et arrivent à maturité en novembre ou décembre. Leurs tiges, très longues, sont réservées à la fabrication des toitures et peuvent être vendues à cet usage. Ils étaient la principale culture des Fulbé dans les années cinquante. Les petits mils sont des variétés à cycle bref (60 à 90 jours) peu exigeantes, adaptées aux régions sahéliennes, où ils sont cultivés en complément des sorghos et ne représentent qu'une très faible part de la production céréalière. Ils occupent cependant une place plus importante dans l'est et le sud-est de cette plaine, où abondent les sols sableux dont ils se contentent et où ils sont souvent cultivés en rotation avec l'arachide. L'importance relative de ces diverses variétés diffère selon le milieu et les ethnies, cependant habituellement plusieurs sont associées dans un même système agricole, sur

25
des parcelles différentes du terroir. Les particularités propres à chacune, en particulier la date des semis, font que les répercussions de la culture cotonnière ont été différentes pour les unes et les autres: la concurrence, nulle pour les petits mils, a affecté particulièrement les sorghos blancs, au profit il est vrai d'une autre espèce de mils blancs, les sorghos de saison sèche. Ceux-ci - ou sorghos repiqués - sont cultivés sur des sols inondés en saison des pluies ou à forte capacité de rétention hydrique. Cultures de contre-saison, ils permettent d'utiliser des terrains impropres aux autres productions et demandent des travaux qui s'intercalent dans le calendrier des paysans. Il en existe diverses variétés, dont la principale est le muskwari qui est cultivé sur des sols hydromorphes, les karal *, dans les vallées où il est repiqué au fur et à mesure du retrait des eaux. Son cycle est long (180 jours environ) ; semé en pépinières entre le 15 août et le 15 septembre, il est récolté en janvier-février ou même mars selon les variétés et les régions; ses rendements sont faibles. Sa culture est longtemps restée l'apanage des musulmans qui l'apprécient particulièrement et possèdent une grande partie des terres appropriées: les Mandara dans la plaine de Mora, les Fulbé dans le Diamaré et dans la zone de confluence Bénoué/Mayo Kébi. Ceux-ci en ont fait une culture de rente, grâce à de la main-d'œuvre saisonnière, et vendent leur production sur les marchés de Maroua et Garoua. Sa culture a été diffusée dans les années trente chez les Kirdi en contact avec les Fulbé. Les autres céréales, maïs et riz cultivés dans les vallées inondées et les bas-fonds, n'occupent qu'une place marginale à cette époque et n'entrent guère dans les systèmes de production. Les tubercules (patates douces et manioc) ne sont le plus souvent qu'un complément, sauf dans la zone méridionale plus humide où sont également cultivés le taro et surtout l'igname. Les légumineuses sont cultivées le plus souvent en association avec le mil. Les légumes et condiments peuvent l'être aussi, ainsi que dans des champs de case. Ces plantes, qui entrent dans la composition des sauces accompagnant la boule, sont cultivées essentiellement par les femmes, qui peuvent les réserver à la consommation familiale, ou les vendre au marché en vue d'acquérir du sel ou autres produits de première nécessité. La place de l'arachide dans les systèmes de culture traditionnels est très différente selon les régions et les ethnies. Diffusée par les Fulbé, celle-ci n'était guère consommée par les Habé qu'en graines grillées ou bouillies, parfois écrasées pour les sauces, l'extraction de l'huile étant restée longtemps l'apanage des femmes musulmanes. Cependant, l'exemple des musulmans et les encouragements de l'administration aidant, sa culture tend à se généraliser. La culture du coton, pratiquée dans quelques régions pour un artisanat local, demeure marginale. L'élevage d'un petit bétail de chèvres et de moutons est généralisé. Ceux-ci représentent la banque du paysan, qui lui permet de faire face aux besoins de circonstance: disette, célébrations familiales... Quelques peuples d'agriculteurs, notamment les Tupuri dans le sud du Diamaré, élèvent traditionnellement des bœufs, qui sont leur principal capital et servent aux échanges sociaux, la dot particulièrement, et aux opérations de crédit. Ils seront les premiers à adopter l'attelage. Les bêtes, regroupées en troupeaux sous la garde de quelques enfants, pâturent la brousse ou les jachères en saison des pluies, se nourrissant de tout ce qu'elles trouvent: herbe, feuilles, gousses... Après les récoltes, elles sont conduites dans les champs où elles consomment tiges et feuilles de milou de maïs, fanes d'arachide, les nettoyant et les enrichissant de leurs déjections. En saison sèche, elles peuvent être confiées à des éleveurs transhumants si les ressources du terroir sont épuisées.

26 - Des systèmes agricoles peu productifs Les systèmes agricoles sont extensifs, avec toutefois des pratiques d'intensification chez les peuples cultivateurs-éleveurs. Les travaux sont limités au minimum. Après un défrichage sommaire suivi parfois d'un houage, les semis sont réalisés sans alignement, en début de saison des pluies. Le choix du moment opportun est délicat et relève des anciens: un semis précoce, en général préférable, est cependant un pari, car les premières grosses averses peuvent être suivies d'une sécheresse nécessitant des resemis. Un ou plusieurs sarclages, souvent superficiels ou tardifs, sont réalisés en même temps que le démariage des plants de mil. Les récoltes s'échelonnent au fur et à mesure de la maturité des épis. Semée après le mil, l'arachide demande plus de soins, en particulier en culture pure: plusieurs sarclages sont indispensables, et la récolte ,échelonnée d'octobre à décembre, doit être effectuée au moment opportun, c'est à dire à maturité et alors que la terre est encore meuble et les fanes vertes. Tous les travaux sont manuels et nécessitent beaucoup de temps, en particulier au moment des semis et des sarclages. Les outils, de fabrication locale, sont limités: haches, machettes, houes de formes diverses, faucilles. La traction animale est à peu près inconnue. Les transports, principalement la corvée d'eau et de bois, sont faits pour l'essentiel "à la tête" par les femmes et les enfants, à dos d'âne dans quelques régions. Les rendements sont faibles, faute bien souvent de soins et aussi de fumure: en moyenne environ 700 kg/ha pour les mils quel que soit le mode de culture - pure ou associée -, moins de 400 à 500 kg/ha pour l'arachide, selon qu'elle est ou non complantée avec le mil. Le maintien de la fertilité des sols repose principalement sur la jachère, plus ou moins longue selon qu'il s'agit de champs permanents, semipermanents ou de parcelles cultivées en brousse; elle n'est que de deux ans après quelques années de culture dans les régions où se fait sentir une pression démographique. La plupart des champs ne bénéficient d'aucune fumure: les pailles de mils peuvent être brûlées sur place, cependant elles sont le plus souvent récupérées pour d'autres usages (feu de cuisine pour le mil rouge, toitures pour les mils blancs ou même aliment pour le bétail pour les tiges les plus fines). Quelques champs de mil néanmoins sont fumés, d'autres sont pâturés en saison sèche, cependant l'apport en matières organiques est faible du fait de la dessiccation des bouses. Ceux d'arachides bénéficient souvent des cendres des feux de cuisine. Seuls les champs de case sont enrichis régulièrement avec des apports domestiques et l'enfouissement ou le brûlis sur place des déchets végétaux. Quelques peuples ont mis en place des systèmes plus élaborés reposant sur l'entretien de parcs dans les champs permanents ou semi-permanents. Les plus répandus, associés aux ethnies d'agriculteurs-éleveurs, sont les parcs à acacia (Faidherbia-albida) dans le sud du DiamarélO. Cet arbre, caractérisé par son cycle de feuillaison inversé, est reconnu pour ses nombreuses vertus: il enrichit le sol en azote et en humus par ses feuilles, écorces et gousses, autorisant ainsi la suppression de la jachère; il protège les semis contre le vent et le soleil avant de perdre ses feuilles; enfin, celles-ci contribuent avec les gousses à l'alimentation du petit bétail en saison sèche. Ses racines très profondes lui permettent de résister aux sécheresses et de ne pas entrer en compétition avec les cultures pour les nutriments et J'eau des sols. Les parcs à karité sont beaucoup

L'Acacia albida est associé à un élevage bovin sédentaire, car les graines ont besoin d'être ingérées par des bœufs pour germer et assurer la multiplication des arbres.

10 _

27 moins répandus; ils sont caractéristiques d'agro-systèmes moins intensifs, dans les brousses à la périphérie des zones à acaciall. Ces systèmes permettent le maintien de l'équilibre écologique et normalement la satisfaction des besoins alimentaires. Ils sont cependant précaires et n'assurent qu'une production de survie: la médiocrité des rendements, à laquelle s'ajoute souvent l'imprévoyance des cultivateurs, ne permet guère la constitution de réserves. Aucune culture commerciale, hormis l'arachide dans quelques régions, ne fournit de numéraire. La productivité est très faible, et la concentration des travaux sur quelques mois laisse peu de temps disponible aux cultivateurs en saison des pluies. productions La production des mils, normalement suffisante, est cependant très inégale selon les régions et les années. Certains secteurs, en particulier le centre et le sud du Diamaré, véritable "grenier" du Nord-Cameroun, ainsi que la plaine de Mora, sont habituellement excédentaires, grâce notamment au muskwari, et leurs producteurs peuvent vendre leurs surplus aux zones déficitaires, notamment en montagne où les paysans ont souvent bien des difficultés à assurer la soudure. Les autres céréales et les tubercules ne sont le plus souvent qu'un complément, sauf dans la zone méridionale plus humide. L'apport nutritionnel en protéines animales, procuré par le petit élevage et la chasse, est habituellement insuffisant, et l'alimentation comporte des carences, sauf chez les musulmans qui bénéficient grâce à leur bétail d'une alimentation plus riche et mieux équilibrée. Les disettes - voire les famines en montagne - sont fréquentes dans l'Extrême-Nord, où l'essentiel de l'alimentation repose sur un seul produit, le mil, très vulnérable aux aléas climatiques, et où la pauvreté empêche d'en acheter durant les périodes où son coût augmente à la mesure de la pénurie... De nombreux rapports évoquent cette insécurité et l'administration a cherché à palJier ce risque par la création en 1937 des SAP* (Sociétés Agricoles de Prévoyance) et de coopératives, dont la principale action fut d'inciter les villageois à construire des "greniers de réserve" collectifs, où étaient stockés les grains nécessaires à la soudure et aux ensemencements. L'élevage bovin est après l'agriculture la grande ressource de la région. Il est pratiqué principalement par des peuples pasteurs nomades ou semi-nomades : les Arabes showa dans les secteurs les plus septentrionaux, les Mbororo dans le sud de la Bénoué, et surtout les Fulbé, le long de tous les cours d'eau, dans le centre et le nord du Diamaré ainsi que dans le nord des pays de la Bénoué. Cet élevage est transhumant: les troupeaux du Diamaré, concentrés en période de culture dans les régions de l'est peu peuplées (Mindif, Kalfou, Guidiguis), sont conduits en saison sèche vers les yaérés. Limité par la mouche tsé-tsé dans les plaines méridionales plus humides, il redevient possible, grâce à l'altitude, dans l'Adamaoua. Son exploitation est le plus souvent limitée à la consommation familiale et à la vente d'une maigre production de lait, les éleveurs répugnant à l'abattage des bêtes. Celles-ci font néanmoins l'objet de transactions importantes et ce troupeau représente un capital dont la mise en valeur attira l'attention de l'administration. 2) Des échanges non négligeables Les productions du Nord-Cameroun font l'objet d'échanges menus et divers, dans des marchés où l'on peut trouver également quelques objets importés vendus par des commerçants.
11 _ Le karité, "l'arbre à beurre", est surtout cultivé pour son fruit qui remplace la matière grasse animale.

. Les principales

28

. Les produits locaux
Le mil, vendu à la tasse ou en sacs, fait l'objet des transactions les plus importantes, surtout en période de disette, lorsque les cours montent et qu'interviennent les grands commerçants, les "Aladji", qui spéculent sur cette denrée vitale. Il est vendu aussi bien dans des régions souffrant de pénurie et dans les villes que dans les pays frontaliers: Nigéria et Tchad. Les arachides sont également commercialisées, souvent par les femmes en petites quantités, et par les hommes lorsqu'il s'agit d'une culture de rente; des quantités notables sont vendues à la Nigéria. Quelques cultures diverses sont aussi destinées à la vente: oignons, tabac, indigo notamment. La vente de bétail et celle de peaux alimentent un négoce inchiffrable et irrégulier, mais néanmoins important, comparable au moins à celui de l'arachide. Les bovins du Diamaré, dont le troupeau est accru par des achats au Tchad, ont pour principale destination la Nigéria où les prix sont plus élevés. Le poisson séché et fumé est également l'objet d'échanges. Le coton l'est aussi sous toutes ses formes: coton-graine vendu localement ou parfois dans les pays voisins, godons tissés par les femmes fulbé ou importés de la Nigéria, matelas en gabak garnis de kapok, fils, cordes12... Le rapport de Maroua de 1947, par exemple, signale des exportations vers la Nigéria : coton (20 tonnes), fil de coton et tissu de coton. . Les produits importés Ils sont encore rares: sel de la Nigéria, natron du lac Tchad, noix de kola et objets manufacturés du Sud-Cameroun et de la Nigéria. Vers 1950, ce sont principalement des étoffes fabriquées en Nigéria ou importées d'Europe, dont la vente doit être contingentée dans l'après-guerre faute de marchandises. A cette époque, le NordCameroun souffre d'une pénurie, liée à la conjoncture européenne et au fait qu'il n'y a encore qu'une seule maison de commerce, la King, implantée à Garoua. L'aire et surtout le volume de ces échanges augmentèrent dans les décennies suivantes, grâce aux progrès des communications et de l'urbanisation, jusqu'à la crise du milieu des années quatre-vingt qui donna un coup de frein brutal et durable à l'activité économique. Il n'est pas possible d'évaluer l'importance de ces échanges du fait de leur caractère diffus et du commerce transfrontalier, le plus souvent clandestin, en particulier avec la Nigéria. Si la majorité de ces produits suivent habituellement une même direction, comme le mil vers le Tchad ou les bovins vers la Nigéria, d'autres comme les cotonnades peuvent être importés ou exportés selon les qualités, les lieux de production, les cours... * L'économie du Nord-Cameroun demeure traditionnelle, essentiellement agricole et autarcique, avec des échanges limités. Elle est encore très peu monétaire, comme l'indique le fait que l'impôt soit souvent payé en nature (tasses d'arachides, volailles, cabris et moutons, pagnes pour les artisans). Aucun produit, à l'exception toutefois de l'arachide, ne fait l'objet d'un négoce officiel d'une certaine ampleur.

12 _godons:

bandes larges; gabacks : bandes étroites.

29
* * * L'économie du Nord-Cameroun demeurait certes largement autarcique vers 1950 ; cependant des changements se dessinaient: "L'évolution du Nord (cependant) s'amorce, lentement sans doute, mais sûrement: des phénomènes classiques en témoignent comme l'accroissement de la population urbaine et européenne et la crise du logement. Le commerce local africain prend de jour en jour plus d'ampleur et augmente ses liaisons avec les régions Sud: de nouvelles sociétés s'installent en prévision de traites futures. D'importants chantiers se sont ouverts, de génie civil et de construction (..). Cette région du Nord-Cameroun (...) nous apparaît donc comme une région économique au potentiel d'avenir très grand, mais aux réalités actuelles quelque peu indigentes" (E.Guernier,1951). C'est dans ce contexte qu'intervint en 1954 le deuxième plan de développement du FIDES, qui visait à moderniser l'agriculture principalement par la diffusion des cultures commerciales: le coton, dont la culture venait d'être lancée, l'arachide et le riz, qui sont confiés à des organismes de vulgarisation, les Secteurs de Modernisation, organismes parapublics de vulgarisation agricole13. Les portes de l'avenir s'ouvraient pour le Nord-Cameroun, province qui disposait de nombreux atouts, tant physiques qu'humains. *

13 _ Le Secteur d'Expérimentation et de Modernisation du Nord (SEMNORD ou Semnord*) chargé principalement de l'arachide, et le Secteur d'Expérimentation et de Modernisation de la Riziculture de Yagoua (SEMRY).

31 Chapitre II

LES PLAINES: DEUX ENSEMBLES CONTRASTÉS

Le Nord-Cameroun dispose de deux vastes plaines, aptes l'une et l'autre à la culture cotonnière, bien que leurs caractères soient très différents aussi bien sur le plan physique qu'humain. Les deux autres ensembles y sont inaptes: la zone d'inondation de la vallée du Logone peu habitée, et les régions montagneuses aux très fortes densités, avec en en particulier le massif des Mandara. Au nord, les pays du Diamaré, situés dans la province de l'Extrême-Nord, sont caractérisés par la platitude de leurs horizons, par leur climat soudanien sec, ainsi que par leur peuplement généralement dense et continu. Au sud, les pays de la Bénoué, correspondant à la province du Nord, font contraste avec leur relief moutonneux, leur climat soudanien franc ou humide, et leur peuplement très faible et discontinu. Appartenant à ce dernier ensemble, géographiquement et administrativement, la région de Guider constitue une zone intermédiaire, proche par son relief et son peuplement du sud du Diamaré.

I - DES MILIEUX NATURELS DIVERSIFIÉS
Limitée au nord-est par un cordon dunaire qui la sépare de la zone d'inondation de la vallée du Logone, au nord-ouest par le massif des Monts Mandara, et au sud par l'Adamaoua, la plaine cotonnière s'étend sur plus de 350 km du nord au sud, et 270 d'ouest en est dans sa partie la plus large, des Monts Alantika à la frontière du Tchad. 1) Les pays du Diamaré et de la Bénoué Ils sont très différents par leur morphologie. . Le Diamaré et ses prolongements La plaine du Diamaré est limitée au nord-est par le cordon dunaire qui s'étire sur 200 km de Limani à Yagoua, délimitant les yaéré, zone d'inondation de la vallée du Logone. Ce cordon, proche au nord de l'isohyète 700 mm, correspond à de rares exceptions près à la limite de la zone colonisée par la culture cotonnière. Celle-ci est constituée par un vaste glacis sédimentaire qui s'abaisse insensiblement à partir du massif des Mandara en direction de l'est et du sud-est. Elle se divise en deux ensembles orographiques : Les pénéplaines, dans la partie occidentale, qui comprennent le piedmont des Mandara et le débordent largement au sud-est. Le piedmont forme une frange de 2 à 4 km de large, située entre 600 et 400 mètres d'altitude. Il est constitué le plus souvent de pédiments aux sols arénacés mieux adaptés à la culture de l'arachide qu'à celle du coton et compte également quelques glacis de comblement colluvial, aux sols très fertiles propices au coton, comme dans les plaines de Koza, Tokombéré et Gawar. Il est parsemé

-