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Cultures du risque en montagne

De
626 pages
Géographes, ethnologues et architectes se sont associés pour étudier l'évolution au cours des deux derniers siècles des cultures du risque dans un pays des Pyrénées centrales, le Pays Toy, régulièrement dévasté par des catastrophes naturelles. Cette étude, recueil de témoignages exceptionnels, de vécus et de représentations des risques qui ont jalonné la vie de cinq générations, leur donne la parole. (Un CD accompagne l'ouvrage).
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Monique Barrué-Pastor (dir.)Cultures du risque en montagne
Le Pays Toy
Géographes, ethnologues et architectes se sont associés pour étudier
Cultures du risque en montagnel’évolution au cours des deux derniers siècles des cultures du risque
dans un pays des Pyrénées centrales, le Pays Toy, régulièrement dévasté Le Pays Toy
par des catastrophes naturelles. La dernière en date, particulièrement
dévastatrice a eu lieu le 20 juin 2013, alors que cette étude venait à peine
d’être terminée, et a confrmé la validité de ses résultats.
Cette culture du risque est indissociable de la montagne et des caractères
propres à sa population : courageuse, solidaire et prompte à rebondir,
mais aussi réfractaire à toute autorité extérieure surtout d’État, portant
atteinte à ses règles originales de gestion du territoire. Elle est le fait
principalement des descendants des Maisons originelles de ce pays,
détenteurs d’une mémoire, de savoirs et de savoir-faire uniques, transmis
de génération en génération oralement, qui se sont matérialisés dans une
architecture vernaculaire fortifée contre les avalanches, remarquable
mais ignorée, qui prouve leurs capacités de prévention et de protection.
Cette étude, recueil de témoignages exceptionnels, de vécus et de
représentations des risques qui ont jalonné la vie de cinq générations,
leur donne la parole.
Le Pays Toy, haut lieu du pyrénéisme, du thermalisme, du tourisme et du
pastoralisme transfrontalier avec l’Espagne, a obtenu le premier AOC
français en viande ovine. Le site est aussi connu pour ses périmètres
de protection écologique (Parc National des Pyrénées), ses sommets de
3000 mètres (Observatoire du Pic du Midi) et pour son inscription au
patrimoine mondial de l’UNESCO au titre de ses paysages naturels et
culturels remarquables (Cirque de Gavarnie).
Monique Barrué-Pastor est ethnogéographe, Directrice de Recherche
au laboratoire LISST (Laboratoire interdisciplinaire Solidarités,
Sociétés, Territoires), du CNRS à Toulouse-le-Mirail. Spécialisée sur les
rapports entre cultures, territoires et environnement, elle a travaillé en
Amérique latine, en Afrique et en France, en ayant le souci de donner la
parole aux populations étudiées, en situation de crise.
59 €
ISBN : 978-2-343-02327-4
ITINERAIRES-GEOGRAPHIQUES_GF_BARRUE-PASTOR_CULTURES-DU-RISQUE-EN-MONTAGNE.indd 1 26/03/14 16:43
Itinér aires géogr aphiques
Cultures du risque en montagne
Monique Barrué-Pastor (dir.)
Le Pays Toy
Itinér aires géogr aphiquesCULTURES DU RISQUE EN MONTAGNE
LE PAYS TOYITINERAIRES GEOGRAPHIQUES
Sous la direction de Colette Vallat
Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts
géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce
domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire
(géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement…). Forum où
rien de ce qui touche à l'homme n'est indifférent la collection donne aussi l'occasion
d'ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes
présentant une réelle curiosité pour l'espace, les cultures et les sociétés.
Déjà parus
1) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne : la question pastorale en Ariège
(2005
2) Richard Laganier (ed.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme
de l’évaluation (2006)
3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l’environnement (2006)
4) Alexandre Moine, Le territoire : comment observer un système complexe (2007)
5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière (ed.), nouvelles échelles des firmes et des
réseaux, un défi pour l’aménagement (2007)
6) Yves Guermond (coord.), Rouen : la métropole oubliée (2007)
7) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, Inégalités, conflits, innovations (2007)
8) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007)
9) Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.), Territoires d’action (2008)
10) Colette Vallat (dir.), Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphose ; T1 Traces,
T2 Turbulence, T3 Essence (2009)
11) Marcello Balbo (dir.), Médina 2030 (2009)
12) Richard Laganier et Gilles Arnaud-Fassetta (dir.) : Les géographies de l’eau (2009)
13) Philippe Dugot, Michaël Pouzenc (dir.) : Territoires du commerce et développement
durable (2010)
14) Anne Androuais (dir.) : La régionalisation en Asie orientale, dimension économique
territoriale (2010)
15) Patrick Pigeon : Catastrophe et résiliences pour une géographie de l’urbanisation (2011)
16) Laurence Buzenot : Caraïbe et île Maurice, industrialisation et développement (2013)
17) Michel Desse : Les îles de la Caraïbe ; enjeux et perspectives (2013)
Titres à paraître
* Nathalie Lemarchand : Les territoires du commerce distractif, géographie du commerce et de
la consommationSous la direction de
Monique Barrué-Pastor
CULTURES DU RISQUE EN MONTAGNE
LE PAYS TOY
L’Harmattan© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02327-4
EAN : 9782343023274 Sommaire
AVANT-PROPOS ....................................................................................... 11
INTRODUCTION
Monique Barrué-Pastor ................................................................................ 13
Le concept de culture du risque ................................................................ 16
Une culture du risque ancrée dans la civilisation paysanne
des éleveurs- bergers ................................................................................. 18
Une transmission orale et l’importance de la mémoire ............................. 19
L’importance de la dimension historique ................................................. 20
Culture du risque, territoire et lieu ............................................................ 21
Risque et changement social ..................................................................... 24
Processus de patrimonialisation ................................................................ 26
Culture du risque et patrimoine ................................................................ 28
Architecture vernaculaire du risque .......................................................... 30
De la culture du risque à la société du risque en Pays Toy ? .................... 32
PREMIÈRE PARTIE RISQUE, HISTOIRE, IDENTITÉ ET
TERRITOIRE ............................................................................................. 41
Chapitre 1 Pour une geographie des memoires
dans une approche interdisciplinaire du risque
Monique Barrué-Pastor ................................................................................ 43
Risques et représentations individuelles et collectives ............................. 43
L’importance de la mémoire dans un Pays de culture orale ..................... 47
Histoire, mémoire et témoignages territorialisés ...................................... 52
Une approche interdisciplinaire globale ................................................... 59
Chapitre 2 Risques, histoire du pays toy et civilisation pyrénéenne
Monique Barrué-Pastor71
Peut-on parler de civilisation pyrénéenne ? .............................................. 73
Une petite République ? ............................................................................ 87
Vivre avec les risques ............................................................................... 95 6
Barèges : une « station laboratoire » pour le pouvoir d’État,
en matière de lutte contre les risques naturels
et contre les populations rebelles ............................................................ 104
Capacités de transgression et de résistance : deux facteurs identitaires .. 110
En conclusion, que retenir des spécificités culturelles et identitaires
tirées de l’histoire ? ................................................................................. 114
Chapitre 3 Identite, culture et territoire toy
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 123
Identité et culture .................................................................................... 123
Identité et territoire 128
Représentations et revendications d’appartenance des Toys
par eux-mêmes ........................................................................................ 132
Culture et appartenance au Pays Toy ...................................................... 146
Culture du risque et territoire montagnard : les toponymes .................... 149
Principaux facteurs identitaires des Toys ............................................... 152
Pour conclure .......................................................................................... 155
Chapitre 4 Chronique de l’histoire du risque dans le canton de
LuzSaint-Sauveur
Rémi Bénos et Johan Milian ....................................................................... 159
600 ans de risques naturels dans le Pays Toy.
Présentation de la méthode ..................................................................... 159
Le recensement des évènements révèle une évolution des enjeux
liés au risque ........................................................................................... 161
Les manifestations du risque dépendent de l’intérêt porté
aux différentes zones à risques ............................................................... 167
DEUXIEME PARTIE RISQUES, SAVOIRS ET
ARCHITECTUREVERNACULAIRE ................................................... 171
Chapitre 5 De la typologie des avalanches au génie paravalanche des
bergers-éleveurs toys
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 173
A la recherche d’une science des avalanches ......................................... 174
Le génie paravalanche de la vallée de Barèges ....................................... 178
Le génie des forestiers de 1892 à 1951 ................................................... 184
Le génie paravalanche des bergers-éleveurs Toys .................................. 193 Cultures du risque en montagne 7
Les granges foraines protégées et fortifiées,
marqueurs des terroirs à risques .............................................................. 197
Conclusion .............................................................................................. 203
Chapitre 6 Typologie de l’architecture vernaculaire du risque
Michel Barrué ............................................................................................. 207
Méthodologie .......................................................................................... 207
Diversité de l'intégration des risques
dans les granges foraines d'altitude ......................................................... 211
Les différents dispositifs de protection contre les avalanches ................ 213
Aménagements intérieurs ....................................................................... 251
Transformation de l’implantation et de l’organisation spatiale
des granges entre 1832 et 2009 ............................................................... 259
Mise en œuvre et systèmes constructifs .................................................. 264
Hypothèses sur les origines des dispositifs de protection
anti-avalanches du Pays Toy ................................................................... 276
Conclusion .............................................................................................. 279
TROISIEME PARTIE VECUS, REPRESENTATIONS ET
PRATIQUES DU RISQUE ...................................................................... 283
Chapitre 7 Donner la parole aux Toys : concepts et méthodes
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 285
Deux campagnes d’entretiens effectuées à 20 ans d’intervalle
par la même enquêtrice ........................................................................... 286
Le récit de vie ......................................................................................... 287
La sélection des interlocuteurs ................................................................ 288
Méthodes de recueil de la parole ............................................................ 290
Méthodes de transcription ....................................................................... 292
Choix des indicateurs et profils des vécus .............................................. 293
Chapitre 8 Evolution des représentations collectives institutionnalisées
des risques par les communautés montagnardes depuis la création des
communes (1843 – 2009)
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 297
Les structures de gestion collective de 1843 à 1970 ............................... 299
Entretien avec les deux derniers maires de Gèdre (1977 à 2009) ........... 310 8
Vécus, savoirs et représentations de deux Maires bergers-éleveurs
pluriactifs ................................................................................................ 318
Différenciations actuelles dans la perception des risques
et la définition des priorités .................................................................... 331
Chapitre 9 Typologie des vecus des risques par les berger-éleveurs du
Pays Toy : présentation des différents profils
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 339
Un partisan inconditionnel des savoirs vernaculaires sur les risques
en montagne. Théories explicatives d’un berger-éleveur écrivain ......... 339
Un vécu de « derniers détenteurs d’une culture multirisques »
partagé par un couple de bergers-éleveurs ............................................. 353
Un rapport fataliste aux risques récurrents mais une ténacité
exceptionnelle dans la reconstruction, sur cinq générations
entre 1850 et 2008 .................................................................................. 366
Bilan ........................................................................................................ 376
Le risque subi au quotidien par un cadet durant toute sa vie
professionnelle ....................................................................................... 377
Minimisation des risques naturels par un fervent défenseur du génie
constructif des anciens ............................................................................ 381
Pratique d’occultation des risques naturels au profit du maintien
d’une vie permanente dans une haute vallée : Héas (1560m) ................. 394
Un vécu traumatique du risque avalancheux ......................................... 412
Un vécu singulier d’avalanches récurrentes mais une exaspération
face aux prédateurs sauvages protégés ................................................... 419
Les risques naturels occultés au profit des risques émergents
qui amputent l’avenir des professionnels de l’élevage en montagne. ..... 433
Une grande maitrise du risque avalancheux mais un refus
de composer avec le risque de prédation sauvage................................... 464
Conclusion : risques et changement social ............................................. 492
QUATRIEME PARTIE GESTION DES RISQUES
ET ACTION PUBLIQUE ........................................................................ 507
Chapitre 10 Action publique et gestion des risques
dans le canton de Luz-Saint-Sauveur
Rémi Bénos et Johan Milian ....................................................................... 509Cultures du risque en montagne 9
L’exposition aux risques : une diversité de situations, des enjeux
omniprésents ........................................................................................... 511
L’élaboration des documents de prescription à la source
de controverses sur l’approche territoriale du risque .............................. 517
Conflits de représentations autour des risques :
une question d’identité et de légitimité de l’expertise ............................ 522
Quelles finalités pour les PPR
comme outil d’aménagement du territoire ? ........................................... 529
Conclusion .............................................................................................. 537
Chapitre 11 Le risque au cœur de la ressource touristique ?
L’exemple des sports de montagne
Rémi Bénos et Johan Milian ....................................................................... 543
La place des sports de nature dans l’offre touristique du pays Toy :
l’émergence d’une ressource .................................................................. 544
Un développement touristique basé sur la promotion de pratiques
sécurisées par des professionnels qualifiés ............................................. 548
Une montagne constituée d’attributs paysagers comme terrains de jeux 551
Le rapport au risque, nouveau moteur de l’économie touristique ? ........ 553
De la patrimonialisation du pyrénéisme
à la mise en patrimoine du risque ........................................................... 559
Conclusion .............................................................................................. 564
CONCLUSION GENERALE
Monique Barrué-Pastor .............................................................................. 567
Le risque d’érosion de la biodiversité écologique et agricole
en montagne et le rôle de l’élevage......................................................... 567
Ressources locales, innovations et biodiversité en Pays toy : entre
ressources génétiques et savoirs naturalistes locaux ............................... 569
BIBLIOGRAPHIE COMPLÉMENTAIRE ........................................... 587
LISTE DES SIGLES UTILISÉS ............................................................. 591
ANNEXE 1 CHRONOLOGIE DES PROGRAMMES DE
RECHERCHE SUR LES RISQUES ....................................................... 593
ANNEXE 2 LISTE DES TOPONYMES DES LIEUX À RISQUES
DANS LE CANTON DE LUZ-SAINT-SAUVEUR ............................... 59710
ANNEXE 3 Présentation du CD-ROM interactif « Cultures et
architectures du risque en Pays Toy» ..................................................... 601
Table des documents ................................................................................. 615
PRÉSENTATION DES AUTEURS DE L’OUVRAGE ........................ 621AVANT-PROPOS
Monique BARRUÉ-PASTOR
Au moment où cet ouvrage était prêt à être publié, le Pays Toy était ravagé
une nouvelle fois par des inondations dont la puissance est venue hélas
rappeler que le rythme des « catastrophes centennales dévastatrices » n’était
pas un mythe.
A la pire des configurations climatiques tant redoutées, sont venus s’ajouter
l’extension de l’urbanisation dans les fonds de vallée et des travaux
d’endiguement insuffisants, provoquant des dégâts matériels
exceptionnellement importants. Du jamais vu…
Au moment où les anciens regrettaient que la mémoire des risques soit en train
de se perdre, leurs propres petits-enfants faisaient partie des victimes.
L’augmentation de la population et le manque de terrains constructibles,
couplés à la volonté de rester au pays et à le développer à tout prix, les ont
poussés à construire à la limite des zones à risques.
Les Toys ont eu des réactions conformes aux caractéristiques que nous avions
décelées : courageux, volontaires et solidaires face à l’adversité. Une manière
d’encaisser les coups et d’être prêt à rebondir qui a marqué toute leur histoire.
Ils ont réussi à puiser dans cette culture du risque que nous avons longuement
explicitée, pour affronter « la » catastrophe sans s’effondrer, ce qui a surpris
tous ceux qui sont venus parcourir le pays. Tous les secteurs d’activités ont
été touchés, artisanat, commerce, tourisme et élevage, déstructurant
l’ensemble de la vie économique pour longtemps. Les bergers-éleveurs vont
encore une fois devoir payer un lourd tribut, avec la perte d’une grande partie
des terres mécanisables qu’ils avaient réussi à préserver de l’urbanisation
galopante, et de nombreux outils de travail, notamment leur abattoir et la salle
de découpe toute neuve.
La reconstruction annonce déjà l’émergence d’une autre problématique qui
leur est familière, celle du bras de fer qui va s’engager avec toutes les instances
de décision, qu’elles soient ou non étatiques, pour faire entendre leur voix et
préserver leurs intérêts.
Mais au-delà des intérêts particuliers, c’est tout un modèle de développement
qui devra être reconsidéré et redéfini, en puisant dans les enseignements des
cultures du risque qui ont marqué l’histoire de ces sociétés montagnardes, 12 Monique Barrué-Pastor
mais qui étaient en train de disparaître. Après plus d’un demi-siècle d’exode
rural et de régression des activités économiques, le Pays Toy s’était lancé avec
frénésie dans un programme de développement et de construction tous
azimuts, en minimisant les risques naturels propres à ces vallées encaissées
surmontées de hauts sommets. L’urbanisation a gagné pratiquement tous les
terrains plats en bordure des gaves et leurs cônes de déjection, au détriment
des prés de fauche.
Il semble bien qu’il y ait dans la culture du risque propre à ce pays de
montagne, des fondements à réhabiliter, comme la logique d’implantation des
villages qui évitait les fonds de vallée, ou encore cette capacité à « construire
la pente », telle que nous l’avons analysée dans la vallée de Barèges.
Le développement économique a un prix, mais pas à n’importe quel prix. INTRODUCTION
Monique BARRUÉ-PASTOR
Cet ouvrage est le fruit d’un long cheminement interdisciplinaire entre
géographes de plusieurs spécialités (ethnogéographie, environnement,
1aménagement) et architectes qui puise ses racines dans plusieurs recherches
2menées dans les années 1980 dans les Pyrénées . La première est une
recherche-développement sur « les conditions du maintien de l’élevage dans
les Pyrénées » en interdisciplinarité avec des agronomes et des zootechniciens
de l’INRA. La seconde une recherche-action intégrant des architectes, sur les
rapports entre « architecture, élevage et société montagnarde »
(BARRUÉ-PASTOR, BARRUÉ, 1991). La dernière enfin, est une
collaboration entre géographes et historiens de l’environnement axée sur
l’histoire des catastrophes et des paysages, en Ariège et en Haute-Garonne.
Forts des résultats de ces premières études et de la prise de conscience de
l’importance des apports des sciences humaines et sociales dans l’étude des
risques naturels jusqu’ici dominée par les sciences physiques, un nouveau
programme de travail a été élaboré, mis en œuvre à partir de 1987, sur
l’évolution des risques en montagne. Le terrain d’investigation choisi est la
vallée de Barèges et la haute vallée du Gave de Pau dans le canton de
LuzSaint-Sauveur, choisi pour la multiplicité des aléas qui l’habitaient
régulièrement depuis longtemps. L’équipe de recherche comportait au-delà de
quelques géographes physiciens, des historiens et des juristes de
l’environnement. L’objectif était de reconstituer la chronologie historique des
catastrophes naturelles, de cartographier leur localisation et d’en évaluer les
impacts paysagers. Ces résultats ont été mis en correspondance avec la
mémoire des catastrophes et les représentations des habitants. Il s’agissait
ainsi d’apprécier le degré de précision et le niveau d’adéquation entre les
différentes sources selon la problématique de la trace des risques dans le
paysage et dans la mémoire. Lors des premières campagnes de terrain,
1 Dont le noyau dur est composé de Monique Barrué-Pastor, Directrice de Recherche en éthnogéographieau
CNRS (UMR MAP puis UMR LISST) et de Michel Barrué (UMR MAP puis LRA), architecte et
enseignant-chercheur à l’École Supérieure d ‘Architecture de Toulouse. Cet ouvrage est le résultat du
parcours scientifique d’une vie de chercheur (Monique Barrué-Pastor), toujours en quête de collaborations
interdisciplinaires, en prise avec le terrain et les grands débats internationaux.
2 Voir en annexe la chronologie des différents programmes de recherche qui se sont succédé sur cette
question

14 Monique Barrué-Pastor
l’existence de granges fortifiées pour se protéger des avalanches, originales et
spectaculaires, a été découverte. Ce qui entraina aussitôt une nouvelle
sollicitation des architectes avec lesquels avaient déjà été établies de solides
collaborations interdisciplinaires.
Après avoir mesuré la richesse de l’architecture vernaculaire du Canton de
Luz-Saint-Sauveur et l’ampleur de l’étude à réaliser, les architectes ont
élaboré un programme complémentaire qui a reçu l’accord du ministère de
3l’Équipement .
Les principaux résultats de cette première phase de recherche ont été de deux
ordres :
- L’élaboration d’une méthodologie d’analyse des risques naturels et des
catastrophes, globale et interdisciplinaire, à l’interface des rapports entre
natures, sciences et sociétés, inscrite dans l’histoire du Pays Toy, dans les
mémoires individuelles et collectives, dans les représentations et les pratiques
fortement territorialisées.
- La formulation de l’hypothèse de l’existence d’une culture propre à ce Pays
du Haut Lavedan particulièrement touché par les risques naturels, intégrée et
synthétisée dans l’architecture vernaculaire des granges fortifiées et protégées
contre les risques d’avalanches.
Les résultats de cette étude dans le domaine social n’avaient pas été
véritablement exploités et les hypothèses émises restaient d’actualité mais
toujours à vérifier, notamment celle portant sur l’existence d’une culture du
risque spécifique au Pays Toy. C’est la raison pour laquelle, 20 ans plus tard,
alors qu’aucune autre recherche dans ce domaine n’était venue la poursuivre,
un programme de recherche a été relancé sur le même terrain, avec une
4problématique renouvelée, une équipe remaniée, et une approche
véritablement interdisciplinaire à toutes les étapes. Ce sont les résultats de
cette dernière qui vont être présentés ici.
Au cours de ces 20 ans, les géographes étaient passés du concept de
catastrophe naturelle issu de la géographie physique, à celui de géographie du
risque ancrée dans l’histoire de l’environnement et de la société, avant de
s’ouvrir à leur gestion par l’aménagement du territoire, la prévention et les
systèmes d’alerte, au début des années 2000. En ce qui me concerne, forte des
acquis des recherches antérieures, j’ai élaboré dès 2002 une approche du
3 BARRUE M., FABRE J-H., Architecture montagnarde et intégration du risque catastrophique :
l’exemple des granges foraines dans les Pyrénées centrales et Ariégeoises (Lavedan, Vicdessos). Toulouse,
Rapport de recherche ASM/EAT, ministère de l’équipement et du logement, 1993. 250 p.
4 Composition de l’équipe sous la direction de Monique BARRUÉ-PASTOR (ethnogéographie) : Michel
BARRUÉ (architecture), Rémi BÉNOS (géographie-aménagement), Serge FARAUT
(informatiqueinfographie), Johan MILIAN (géographie-environnement), Delphine MOREL (architecture) et Mélaine
PASSEMAR (architecture).

Cultures du risque en montagne 15
risque en tant qu’élément constitutif d’une culture et d’une identité fortement
territorialisée dans un pays de montagne (le Pays Toy) et matérialisée par une
architecture vernaculaire (BARRUÉ-PASTOR, 2003). Une culture encore
vivante, appréhendée dans son existence vécue par entretien sociologique,
mais aussi visible dans le paysage par l’existence de granges fortifiées contre
les risques avalancheux. Une culture transmise par la mémoire orale au sein
d’anciennes familles paysannes, à l’origine de l’implantation sociale de ce
Pays de haute montagne, le Pays Toy. Un Pays propice au traitement de
l’évolution des rapports entre société, culture et territoire. C’est ce que nous
nous sommes proposés de faire au cours des deux derniers siècles, notamment
depuis le maximum démographique (1870), avec l’ensemble d l’équipe de
recherche.
Sur le plan topographique, ce Pays Toy composé de trois vallées, est soumis
à de multiples aléas, récurrents et diversifiés (avalanches, glissements de
terrains, éboulements rocheux et inondations). Sur le plan social, les
bergerséleveurs encore en activité sont les descendants directs des familles pionnières
qui ont conquis et habité ces montagnes jusqu'à de hautes altitudes. Ces
derniers ont pratiqué une culture orale jusqu’aujourd’hui. C’est la raison pour
laquelle l’histoire des familles (Maisons) se confond avec celle des risques et
des catastrophes, naturelles et sociales, vécus et combattus, dont l’architecture
fortifiée représente sans aucun doute la synthèse la plus aboutie.
Nous avons alors glissé vers une conception du risque, entendue dans ses
multiples dimensions : naturelle, environnementale, sociale, économique,
politique, juridique et technique. Les objectifs étaient dorénavant d’étudier
l’évolution des représentations et des vécus, des processus de mémorisation et
d’oubli, des systèmes de gestion des ressources et d’aménagement du
territoire, ainsi que des logiques de protection et de prévention. C’est pour
cette raison que dans cette nouvelle phase de recherche, une place importante
a été accordée à l’approche historique des risques perçus et vécus, de manière
individuelle et collective, et à leur gestion ; mais aussi à l’étude de
l’architecture vernaculaire, c’est-à-dire la diversité des modes d’intégration du
risque avalancheux dans la conception des granges fortifiées, dans leur
implantation, dans les techniques et les savoir-faire acquis par l’expérience
des lieux ; et donc de mêler histoires de vies et histoire des épisodes
avalancheux. Enfin, le dernier objectif et non des moindres, était d’étudier
l’évolution de la perception des risques et de leur intégration dans les pratiques
sociales, les systèmes de valorisation des ressources, les pratiques
d’aménagement et les conceptions de l’avenir. Tout ceci, dans un contexte
marqué par de profondes transformations de la composition de la société
locale et la montée en puissance des préoccupations environnementales
internationales, interpellant directement les politiques nationales de protection
de l’environnement et de développement des zones de montagne, mais aussi
la conception de la biodiversité. 16 Monique Barrué-Pastor
Le concept de culture du risque
Les recherches se sont concentrées sur les rapports entre risque et société.
5Les enjeux et les formulations sociétales de l’objet risque étant très divers,
nous devons en premier lieu définir la signification que nous lui donnons.
Nous avons choisi d’aborder le risque en tant qu’entrée particulière pour
traiter conjointement de l’évolution des rapports entre culture, identité et
territoire, lequel renvoie parallèlement à l’évolution des rapports entre
science, société et nature, dans la transcription particulière qu’ils prennent
dans un espace de montagne. Interface entre société et nature, le risque permet
de traiter des représentations collectives des aléas et des enjeux en présence,
qui peuvent varier en fonction des structures sociales, mais aussi dans le temps
et entre les générations. Ils s’inscrivent dans la voie ouverte en France par
Jean-Louis Fabiani et Jacques Theys, dès 1987, considérant que l’analyse des
risques constituait un révélateur puissant des fonctionnements sociaux et des
représentations collectives. Et que « quelle que soit la validité des nombreux
systèmes d’analyse et d’explication mobilisés, ils renvoient directement à
l’état des systèmes de représentation et de décision politique et plus
généralement à l’état des rapports sociaux » (FABIANI, THEYS, 1987, p.3).
Les recherches se sont multipliées autour des questions de prévention, de
gestion des crises, du contrôle social de la technologie et des formes de la
participation publique aux systèmes de décision. Mais rares sont celles qui
traitent des modes d’intervention de groupes sociaux adaptés à la gestion de
systèmes complexes territorialisés, historicisés et temporalisés. Des apports
marquants jalonnent pourtant le trait de cette question, comme ceux de Patrick
Lagadec qui a inventé en 1979 l’expression de « civilisation du risque », puis
ceux de Mary Douglas en 1982 sur « Risk and culture ».
Les interactions établies entre sciences de la nature et sciences de la société se
sont multipliées au point qu’un certain consensus existe aujourd’hui, au-delà
de la diversité des approches disciplinaires, pour définir la catastrophe comme
le risque, dans le champ des interfaces entre Nature et Société, et la nécessité
de les confronter aux notions d’aléa et de vulnérabilité. Peut-on les définir en
fonction d’un système culturel, d’un seuil de tolérance, d’une capacité à
réparer ? La catastrophe est un évènement qui échappe à la maîtrise d’un
groupe humain et dépasse ses capacités d’absorption, tant sur le plan
technique, économique, culturel ou mental. Cet événement crée en outre une
rupture dans la relation de ce groupe à son environnement, une rupture entre
un avant et un après. La notion de vulnérabilité prend alors le pas sur le fait
lui-même. Une catastrophe constitue un fait qui peut être décrit dans sa réalité
5 Le risque est un événement potentiellement dangereux, l’aléa, ne se transforme en risque que s'il s'applique
à une zone où des enjeux humains ou matériels sont identifiés et que cette zone offre un certain degré de
vulnérabilité. Un aléa est caractérisé par sa probabilité de réalisation, sa récurrence (saisonnière, annuelle,
décennale, centennale) et son intensité.

Cultures du risque en montagne 17
matérielle, mais c’est aussi un épisode qui peut agir comme élément
fédérateur : dès lors que pour la communauté qu’elle touche, elle peut prendre
une signification symbolique forte et finalement tenir une place identitaire :
elle agit comme un souvenir témoin, ce qui permet de légitimer les décisions
de sauvegarde et de renforcer une solidarité de groupe. Dans un secteur
montagnard comme le Pays Toy, il n’y a pas de rupture entre le temps de la
catastrophe et le temps quotidien parce que ce dernier est pénétré par la
prévention. Les réactions se fondent, se légitiment, en reprenant les éléments
de la catastrophe.
C’est autour des interactions entre trois concepts clés que notre analyse s’est
construite : risque, architecture et territoire, ces trois concepts partageant un
noyau signifiant commun, culture/identité, qui permet de circuler de l’un à
l’autre. Nous savons combien ces concepts sont polysémiques et l’objet de
vifs débats au sein des Sciences Humaines et Sociales. Pris séparément, ils
donnent lieu à de multiples acceptions selon les choix théoriques effectués.
Notre objectif est de traiter des relations qu’ils entretiennent entre eux pour
aborder la dynamique des processus de recomposition des rapports entre
risque, société et territoire montagnard au cours des deux derniers siècles,
c’est-à-dire de façon plus générique, entre natures et sociétés. Originale et
même innovante il y a plus de vingt ans quand nous avons commencé à nous
impliquer en tant que géographes dans l’analyse des risques naturels en
montagne, il devient aujourd’hui nécessaire de situer notre approche parmi
l’éventail des recherches qui se sont développées dans ce domaine qui s’est
extrêmement élargi et diversifié au point de couvrir aujourd’hui toutes les
disciplines des SHS.
En conclusion de la première étude de terrain conduite à la fin des années
1980, nous avions émis l’hypothèse qu’une culture du risque existait au sein
de cette société montagnarde, une culture ancrée dans l’expérience des
éleveurs-bergers, aujourd’hui toujours présente et partagée par les familles
d’origine paysanne. Notre hypothèse considérait que la connaissance
empirique, vernaculaire, du risque et les savoirs qui lui étaient associés,
participaient des éléments fondateurs d’une identité locale constitutive d’un
véritable territoire montagnard appelé aujourd’hui le Pays Toy
(BARRUÉPASTOR, 1993, 1998). On rencontre là en effet une coïncidence rare entre un
territoire politico-administratif (le canton de Luz-Saint-Sauveur) et un
territoire socioculturel né durant la période de la société agropastorale. Le
concept de culture du risque (ELBAZ, HELLY, 2000, p.223) a donc été utilisé
pour traiter les représentations et le degré d’acceptabilité des risques par cette
communauté montagnarde qui vit depuis des siècles dans un espace fortement
marqué par les risques et qui n’a cessé de chercher des réponses techniques et
comportementales, d’abord pour essayer de s’en prémunir et par la suite tenter
d’en diminuer les effets. 18 Monique Barrué-Pastor
La notion de culture du risque que nous utilisons n’est pas celle des
économistes, formulée à la suite d’A. Giddens (1991, trad.2000), une
conception ancrée dans la norme de l’homo-oeconomicus mettant en œuvre
6« une rationalité instrumentale en univers incertain » car cette norme accorde
un rôle dominant à l’action individuelle face au risque. Elle n’est pas non plus
celle des sociologues qui ont multiplié leurs travaux au cours des vingt
dernières années, notamment sur les rapports entre « risques collectifs et
7situations de crise » et qui ont donné une grande place aux risques
technologiques, aux risques industriels majeurs et aux risques sanitaires, ainsi
qu’aux processus de prise de décision et aux valeurs éthiques
(CLAVANDIER, 2004). Les historiens quant à eux, ont beaucoup travaillé
sur l’histoire des catastrophes (WALTER, 2008), des croyances religieuses et
des grandes peurs (FAVIER, 2003). Le sens de la culture du risque auquel
nous nous référons (BARRUÉ-PASTOR, 2003) s’appuie sur l’inscription du
risque dans l’histoire individuelle mais aussi collective, à l’origine de savoirs
bâtis sur l’expérience et le vécu et d’un mode de représentation des
manifestations du risque fondé sur la notion d’accident, mis au service d’une
volonté d’anticiper sur les évènements à venir pour mieux les maîtriser. Mais
aussi sur la notion de danger de toute nature qui menace leurs perspectives
d’avenir, à contourner ou à combattre par la mobilisation collective.
Une culture du risque ancrée dans la civilisation paysanne des
éleveurs- bergers
La culture du risque est par essence collective, partagée et en perpétuel
renouvellement. Dans le cas qui nous intéresse elle concerne surtout le groupe
social qui puise ses origines dans la civilisation paysanne du Barège. Au cœur
de cette civilisation se trouve la « Maison », qui désigne tout à la fois un
ensemble composé de la maison-patrimoine et de la maison-famille, et dont la
dénomination vient du patronyme du fondateur et ne varie pas au fil des
générations. La Maison se compose à la fois des biens immobiliers et des
bâtiments agricoles (maison d’habitation, étables, bergeries), des enclos et des
biens fonciers. C’est ce qu’Henri Lefèvre (1963) a désigné sous le terme de
Maison Casalère. La Maison pyrénéenne condense l’existence d’un collectif,
elle est « une personne morale, indivisible en biens et détentrice d’un certain
nombre de droits » (LEROY-LADURIE, 1975) qui portent sur l’utilisation des
pacages, des eaux, des forêts, des carrières, tout un ensemble de biens
appartenant à l’ensemble du groupe. La Maison constitue ainsi l’unité de base
de la société paysanne par laquelle s’articulent les alliances et les parentés, et
se structurent les différentes organisations collectives. La plus puissante étant
6 C’est-à-dire choisissant les moyens optimaux pour parvenir aux fins qu’il s’est fixé.
7 Programme du CNRS « Risques collectifs et situations de crise », Claude Gilbert (responsable).

Cultures du risque en montagne 19
sans nul doute la Commission Syndicale Valléenne composée des
représentants des Maisons, qui gère l’ensemble des pâturages indivis du
canton de Luz Saint-Sauveur. Le caractère indivis des droits et des devoirs liés
à la gestion des territoires de montagne s’applique également aux risques.
Les vécus d’évènements catastrophiques se sont mêlés aux expériences et
expérimentations des multiples risques, à la pratique des lieux de laquelle est
issue une connaissance fine du milieu montagnard et des territoires, et enfin à
une transmission rigoureuse des savoirs et savoir-faire, pour aboutir à la
constitution d’une véritable culture du risque partagée par toutes les Maisons
du Pays Toy.
Cette culture a influencé les pratiques agricoles, les techniques, les règles
collectives du fonctionnement social et de gestion des différents espaces
agricoles, pastoraux et forestiers, mais aussi et surtout l’implantation de
l’habitat. Elle a permis aux pratiques paysannes de résister, de s’adapter et de
perdurer sur des sites régulièrement ravagés par les avalanches. Elle s’appuie
sur une règle simple, à savoir que l’expérimentation est à la base de
l’appropriation de la menace. Dans cette conception, la capacité de réflexivité
de la société sur elle-même devient essentielle.
Cette culture complexe se matérialise de manière magistrale dans
l’architecture vernaculaire des anciennes granges foraines fortifiées contre les
avalanches, situées dans les terroirs à risques. Elle est fondée sur une
connaissance fine de la montagne, de ses dangers, des aléas d’origines variées.
Nous faisons l’hypothèse que loin de n’être qu’un archaïsme résiduel, elle est
tournée vers le futur et constitue un aspect culturel fondamental, au moins
pour une partie de la population locale contemporaine.
Une transmission orale et l’importance de la mémoire
Nous sommes confrontés aux réalités d’une culture orale dont les savoirs
reposent sur une accumulation mémorielle de génération en génération. Le
recours à la mémoire comme vecteur et trace de cette culture vernaculaire est
donc intégré dans la problématique. Nous avons cherché à comprendre le
mode de fonctionnement de la mémoire relative aux risques : ce qui est
conservé et transmis, ce qui est occulté, volontairement et involontairement ;
autrement dit comment fonctionne le rapport entre la mémoire et l’oubli ?
Comment a évolué la perception du supportable, de l’acceptable et de
l’inacceptable ? De « la » menace et sa variabilité dans le temps et l’espace ?
Dans cette perspective, les recherches s’appuient sur plusieurs sources de
données et avec différentes méthodes. La multiplication des entretiens
sociologiques, le recueil des sources écrites mobilisables (poèmes, chants,
légendes…), le dépouillement des données archivées et de la presse régionale.
C’est ainsi que nous avons essayé d’analyser comment une société construit 20 Monique Barrué-Pastor
une identité par les choix des renseignements positifs et négatifs qu’elle
transmet.
A ce niveau, sur le plan de la méthode, cette partie de l’ouvrage repose sur la
qualité et la rareté des informations que j’ai pu à recueillir par entretiens
répétés auprès d’une population de bergers-éleveurs réputée pour être
réfractaire à ce genre d’exercice. Ce ne fut possible que grâce à l’entière
confiance acquise auprès d’eux. Sans doute le résultat cumulé de multiples
facteurs. Le premier est une grande connaissance de leur histoire et de leurs
conditions de vie et de travail, y compris sur le plan technique de leurs
systèmes d’élevage, connaissances cumulées tout au long de ma vie de
8chercheuse . La seconde est la multiplication des investigations de terrain et
des entretiens à plusieurs époques. La troisième, et non des moindres,
notamment pour établir les premiers contacts, repose sur l’introduction d’une
connaissance amie partagée, celle d’une femme d’éleveur influant localement
avec laquelle j’avais partagé une formation en sociologie. C’est ainsi que la
crédibilité que j’ai acquise aux yeux des éleveurs par ma connaissance précise
de leurs problèmes et de leurs pratiques professionnelles s’est trouvée
confortée par des amitiés partagées, au point d’aboutir à une acceptation sans
réserve (ou presque) de ma présence et de mes questions y compris les plus
indiscrètes. Convaincus d’être compris dans leur identité profonde, ils ont été
enclins dans l’ensemble (hormis quelques rares exceptions) à se livrer en toute
connaissance de cause. Ce qui m’a permis de recueillir et de transmettre
l’essentiel de cette culture orale ignorée et exceptionnelle à bien des égards.
Car dans le domaine des sciences humaines, de la qualité de « l’oreille » et
des questions, dépend la qualité et la fiabilité des réponses.
L’importance de la dimension historique
L’accent a été mis sur la dimension socio-culturelle des risques et sur son
évolution au cours du temps historique (deux siècles). La société montagnarde
n’est pas une entité homogène mais un ensemble de groupes sociaux aux
intérêts multiples, parfois divergents et contradictoires, qui n’ont cessé
d’évoluer, tout comme les indicateurs de leur vulnérabilité : climatique,
économique, politique, institutionnelle ou sociale. Selon les époques, les
risques perçus ont changé ainsi que les hiérarchies établies entre eux par les
différentes composantes de la société locale et nationale.
Sur quelles bases sont évalués les risques ? Sont-ils les mêmes pour toutes les
catégories de la population ? Comment se caractérise, et comment a évolué la
diversité des systèmes de représentation et de prévention des risques, au
niveau individuel et collectif au cours des deux derniers siècles ? Notre
8 Voir en annexe la chronologie des programmes interdisciplinaires de recherche sur les Pyrénées auxquels
Monique Barrué-Pastor a participé tout au long de sa carrière, de 1976 à 2012.

Cultures du risque en montagne 21
objectif était de cerner dans l’évolution des enjeux et de la hiérarchie établie
entre les différents types de risques, comment a évolué la perception du risque
majeur.
Par ailleurs, la culture du risque se place au croisement de temporalités
différentes, celle du temps court des événements vécus au cours d’une vie ;
celle du moyen terme où la transmission du vécu s’effectue de manière orale
et directe entre plusieurs générations ; celle du temps long enfin, qui relève
d’héritages vieux de plusieurs siècles qui embrassent une échelle de référence
plus large, celle du territoire valléen.
Une culture en grande partie héritée et transmise oralement avec une grande
précision dans un souci de garder vivaces les outils de la prévention et de la
protection. Car « ce qui est arrivé, même si c’était il y a plusieurs siècles, peut
revenir ». C’est dans la combinaison de ces échelles de temps et dans le
rapport entre mémoire et oubli, que peut se lire ce qui alimente la culture du
risque. La compréhension de la manière dont, en fonction des époques, une
société vit et gère les évènements considérés comme catastrophiques, la
manière dont elle s’adapte et redoute les risques, la manière dont elle les
définit, apparaît essentielle. Cette définition tient compte des évènements, des
enjeux et des faits, mais aussi des représentations et des vécus ainsi que de
leur transmission mémorielle.
Le souci majeur d’ancrer notre approche de la culture du risque dans une
perspective dynamique, ancrée dans l’histoire et ouverte sur les perceptions
de l’avenir, quel que soit le sujet abordé, nous a amené à abandonner la
pratique du chapitre historique traité à part.
Une dimension historique accompagnera ainsi la plupart de nos chapitres
thématiques.
Culture du risque, territoire et lieu
La problématique du risque, fait sociétal, permet d’aborder l’ensemble des
relations que les sociétés montagnardes entretiennent avec la montagne.
Trois notions nous semblent essentielles pour mieux définir les rapports qui
se tissent ainsi entre espace et société : territoire, lieu et paysage, notions qui
interagissent, se cumulent, se superposent, ou cohabitent, mais qui peuvent se
différencier dans leurs fondements par des éléments moteurs qui mêlent le
matériel et l’immatériel, l’endogène et l’exogène :
- Le territoire est celui de l’espace géré, l’espace de l’action, de la décision,
individuelle et collective selon les registres invoqués. C’est l’espace
d’affrontement privilégié des rapports de pouvoir. Celui des décideurs, qu’ils
soient professionnels ou politiques. C’est l’espace de l’économique et du
politique.22 Monique Barrué-Pastor
- Le lieu est celui de l’espace vécu, historicisé, pratiqué, habité. C’est l’espace
de l’interconnaissance. C’est celui des agriculteurs et des ruraux de souche par
prédilection. Mais les lieux se sont diversifiés, recomposés, avec les mutations
qu’ont connues les montagnes pyrénéennes.
- Le paysage est l’espace du parcours, du randonneur, du touriste, l’espace
regardé, projeté, l’espace construit. C’est l’espace du regard, du poétique. Un
regard par essence extérieur ou tenu à distance. C’est le domaine privilégié
des confrontations culturelles.
Au-delà de ces définitions trop simplifiées pour être véritablement
opérationnelles, émergent trois dimensions de l’espace, toutes trois chargées
d’affect et de symbolique, mais elles ne recouvrent ni les mêmes réalités, les
mêmes pratiques et les mêmes origines. Elles n’ont pas la même charge
sociale. C’est pourquoi nous avons privilégié le rapport au territoire et au lieu
en fonction de notre problématique. Un processus de recomposition à la fois
des rapports sociaux et des rapports à la montagne a traversé le Pays Toy sur
plusieurs générations, et les formes de territorialités habitantes s’en sont
trouvées multipliées.
Si l’on considère comme Claude Raffestin que « la territorialité est, en partie
du moins, fortement marquée par des relations qui font une large part aux lieux
en tant que source d’identité, il y a une cohérence entre territoire et
territorialité, entre l’action d’une société et la sémiosphère à laquelle elle se
réfère » (1986, p. 173). La notion de territoire se réfère ici aux trois grandes
catégories de définition qu’il recouvre. Le territoire comme espace concerné
par un phénomène physique potentiel, tel que l’avalanche (le « territoire du
risque ») ; le territoire comme espace au sein duquel s’exercent des
prérogatives et des compétences (le territoire communal, le territoire pastoral
du syndicat valléen…) ; le territoire comme espace au sein duquel s’observent
des pratiques sociales ou professionnelles (comme le « terroir à risque » quand
il s’agit des granges foraines, notion que nous expliquons plus avant).
La phase de territorialisation maximale et très précise des risques naturels
correspond à celle du maximum démographique, qui est aussi celle où la
culture paysanne est la plus vivante et celle où le rapport entre risque et
territoire dans les pratiques habitantes est le mieux localisé, quasiment au
mètre près. Elle correspond à la phase d’implantation de l’habitat ancien,
maisons comme granges, dans les zones les plus protégées pour les villages
mais aussi les plus hautes en altitude pour les granges, phase où la pression
territoriale est la plus forte et où ont été élaborés les toponymes signifiant les
dangers associés aux lieux.
Ces particularismes locaux se sont transformés, précisément au moment où ils
s’amenuisaient, en identités culturelles locales, qui ne sont en fait que des
réinterprétations de la projection de certaines traditions. Nous souscrivons à Cultures du risque en montagne 23

l’idée que la culture locale est un phénomène de représentation, un processus
mental par lequel les groupes humains pensent leur rapport à la matérialité,
mais ce qui est important pour notre analyse c’est qu’elle ait été réactivée au
moment où le processus de déprise était le plus fort en montagne. Nous
l’interprétons comme une volonté de reconstruire du lien social et du rapport
aux lieux à un moment où il se détendait et où la déterritorialisation était la
plus forte, sous l’influence d’une modernité triomphante et d’une volonté de
domination sans partage de la nature. Les risques étaient minimisés et les
premiers signes de rupture dans le transfert intergénérationnel des
connaissances et de la mémoire collective se multipliaient.
Et ce n’est pas un hasard si c’est autour d’une connaissance partagée de la
montagne et de ses risques que ce recentrage identitaire s’est effectué. La
culture Toy est devenue avant tout celle de tous ceux qui partagent une bonne
connaissance de la montagne et qui ont un ancrage dans l’histoire locale.
Toutefois la recomposition rapide des systèmes sociaux et donc territoriaux se
trouve conditionnée par les systèmes d’information et les modèles culturels
dominants, dans un mouvement général en Europe de forte écologisation des
campagnes (MORMONT, 2009, p.143). Une territorialité immatérielle et
symbolique tend à prendre le pas sur les territoires « concrets » et à s’y
substituer, introduisant de nouveaux fondements identitaires et
d’appartenance, venant concurrencer le poids de l’espace vécu. Cette
reterritorialisation se focalise sur les espaces devenus multifonctionnels, plus
que sur les sociétés et les cultures. Elle se nourrit de natures et de patrimoines,
elle est autant écologique qu’économique, se projette dans le futur des projets
et construit son identité sur des flux de significations qui vont bien au-delà du
local au profit d’articulations complexes et renouvelées entre les différentes
échelles.
La notion de territoire n’est pas un synonyme de « local », bien qu’elle soit
étroitement liée aux niveaux de prise de décision. Si elle désigne de façon
générique un espace ayant une frontière plus ou moins précise, trois grandes
catégories de définition sont possibles : le territoire comme espace-enveloppe
d’un phénomène physique potentiel et identifié, tel que l’avalanche (le
territoire du risque) ; le territoire comme espace au sein duquel s’exercent des
prérogatives et des compétences, généralement à caractère juridique (le
territoire communal, départemental, régional…); le territoire comme espace
au sein duquel s’observent des activités sociales jugées plus ou moins
caractéristiques d’un lieu ou d’un milieu. Dans les trois cas, la nature et les
limites du territoire considéré pourront éventuellement être discutées, avec les
gestionnaires des risques (praticiens des services de l’État, acteurs du territoire
tels que Préfets, Maires, groupements de communes, conseils généraux ou
régionaux, milieux professionnels des secteurs publics ou privés, associations)
ou plus généralement avec des structures susceptibles d’exercer une fonction 24 Monique Barrué-Pastor
de maîtrise d’ouvrages ou avec les représentants de la société civile. Autant
de niveaux de confrontation entre les différentes approches du risque.
Risque et changement social
Schématiquement, le Pays Toy se caractérise comme un espace de haute
montagne soumis à de nombreux aléas naturels qui n’ont cessé d’alimenter
une chronique historique très fournie par leurs effets plus ou moins
catastrophiques. C’est donc un terrain propice pour aborder la question de
l’évolution du risque dans ses rapports avec la société. C’est aussi celui d’une
montagne pénétrée par des acteurs et des enjeux extérieurs qui en ont fait très
tôt un haut lieu du thermalisme, du pyrénéisme puis du tourisme dans ses
diverses expressions. L’économie, longtemps fondée sur les activités
agricoles, était fortement ancrée dans un communautarisme
agro-sylvopastoral valléen qui s’est maintenu à travers le temps, a réussi à se renouveler
et à rester une force d’expression socio-politique et culturelle forte, même si
le poids économique de l’activité agropastorale ne cesse de diminuer.
Une culture partagée par une population de « fortes têtes », déterminée et fière,
longtemps opposée à toute ingérence extérieure jusqu’à aujourd’hui, comme
en attestent les difficultés à élaborer des PER puis des PPR, la lutte contre
l’installation du Parc national des Pyrénées dans les années 1960 ou plus
récemment, celle contre le programme de réintroduction de l’ours brun.
La « civilisation paysanne » a progressivement laissé la place à une société
plus composite, dont la vie économique et sociale est fondée sur les activités
9touristiques et une économie de plus en plus résidentielle . Cette mutation
èmeintervenue depuis le milieu du XX s. essentiellement, soulève
nécessairement plusieurs questions relatives au registre des rapports entre
risque et changement social.
Avec une population de 3 135 habitants permanents recensés en 2007 soit une
densité moyenne de 7 hab. /km², le canton de Luz est peu peuplé, même pour
un territoire de montagne. Comme la très grande majorité des zones de
montagne, le canton a vu sa population s’éroder de manière continue depuis
èmela moitié du XIX siècle. Entre 1861 (année du maximum démographique)
et 2007, il a perdu la moitié de sa population, passant de 6521 habitants en
1861 à 3010 en 2007. Entre 1876 et 1975, les agriculteurs sont passés de 80 à
40% de la population active, et à 20 % en 2010. Le nombre d’exploitations
agricoles, après avoir résisté dans un premier temps à l’exode de la population
agricole a fini lui aussi par régresser avant d’accuser une chute spectaculaire
entre 1955 et 2000, passant de 448 à 148 exploitations agricoles.
9 Au sens défini par l’INSEE jusqu’en 2009 : activités économiques liées à la consommation de services et
de biens par la population résidente locale permanente et temporaire.

Cultures du risque en montagne 25
Malgré sa forte régression, le pastoralisme reste le noyau dur de la gestion des
espaces montagnards puisque la Commission Syndicale Valléenne continue à
gérer les espaces pastoraux indivis des vallées Toy qui représentent 90 % du
territoire du canton dont 38000 ha en estives, alors que la SAU ne représente
que 11% du territoire et ne cesse de diminuer. C’est le Pays Toy qui enregistre
en effet la plus grande régression des prés de fauche avec – 16% entre 1998 et
2000, liée à la régression du nombre d’actifs agricoles et à l’expansion de
l’urbanisation. Les éleveurs de montagne pâtissent de la spéculation foncière
qui touche les fonds de vallée liée aux processus d’urbanisation dans les zones
constructibles qui les exclue des zones les plus planes et mécanisables. Ce qui
par ailleurs les oblige à monter le plus tôt possible et à descendre le plus tard
possible leurs troupeaux, augmentant d’autant la confrontation avec les
prédateurs (ours, vautours, chiens errants). La rareté des terrains
constructibles en fond de vallée au vu des zonages des risques (PER, PPR et
PLU), les derniers prés de fauche font l’objet de grandes pressions
immobilières. Ils deviennent cantonnés dans les zones non constructibles
réduisant d’autant les chances de survie d’un élevage de montage extensif,
pourtant de grande qualité relégué dans les territoires les plus difficiles, ou les
plus éloignées de leur siège d’exploitation, ce qui accentue leurs difficultés de
fonctionnement.
La multifonctionnalité de ce pays de montagne n’a jamais été aussi
développée, à la fonction productive originelle des territoires pastoraux,
associée à des fonctions de protection de l’environnement, sont venus
s’ajouter des fonctions récréatives, résidentielles et écologiques. Quelles sont
les dynamiques spécifiques à ces secteurs d’activité et leurs interactions ?
La société locale s’est fortement diversifiée au cours des vingt dernières
années sous l’impact d’un afflux de nouveaux résidents, permanents ou
temporaires, attestant de nouvelles imbrications entre les différents secteurs
de la vie économique : activités touristiques, thermalisme, agriculture et
services. Cette nouvelle mixité sociale modifie les rapports sociaux, diversifie
les référents identitaires, engendre de nouveaux enjeux en matière de
gouvernance, de gestion des territoires, de développement local et de
conception des risques.
Par ailleurs, par le mouvement général de ré-articulation direct entre le local
et le mondial, ces vallées reflètent les enjeux sociétaux contemporains, avec
d’un côté la crise économique agricole, les difficultés et les fluctuations du
marché de la viande, de l’autre la crise environnementale avec le changement
climatique et l’érosion de la biodiversité entraînant une modification des
regards portés sur la montagne, la redéfinition des ressources locales, la
multiplication des processus de protection et de patrimonialisation, la
recomposition des enjeux du développement local durable et des modes de
gouvernance, enfin, la recomposition des rapports entre nature et société. Le 26 Monique Barrué-Pastor
contexte est donc aussi celui d’une cohabitation devenue plus compliquée,
parfois difficile, entre espaces productifs, espaces protégés et espaces
urbanisés, des difficultés aggravées par l’augmentation et l’hétérogénéisation
de la population présente, résidente ou de passage.
En conséquence les regards portés sur la montagne évoluent, impliquant une
redéfinition et une complexification du rapport au risque. C’est justement cette
évolution des représentations et des valeurs sociales dont le rapport au risque
est une émanation qui nous intéresse. Ce rapport agit comme un facteur de
lisibilité de l’histoire, c'est-à-dire du changement des rapports sociaux, des
rapports à la montagne et à la nature, considérés en tant que construit social.
Processus de patrimonialisation
La problématique patrimoniale traverse toute cette recherche sans y être traitée
en tant que telle. Intégrée dès le départ dans le sillon de la civilisation
paysanne du Barège et de la culture du risque, matérialisée dans une
architecture vernaculaire unique, elle trouvera son plein épanouissement dans
l’analyse des enjeux contemporains du développement durable de cette zone
de montagne et des risques encourus sur le plan de la protection de la
biodiversité. C’est la raison pour laquelle un petit détour par quelques
précisions historiques et théoriques autour de cette notion n’est pas inutile.
Par ailleurs, la prégnance des questions environnementales mondialisées
enclenchées par la notion de développement durable et poursuivie par les
enjeux du changement climatique et l’érosion de la biodiversité, ont imposé
une réarticulation entre le local et le mondial et entraîné une modification des
regards portés sur la montagne. Sur ses atouts et ses ressources. Un processus
de redéfinition des ressources locales, de protection et de patrimonialisation,
de recomposition des enjeux du développement et des modes de gouvernance,
a été enclenché autour de la révision des rapports entre nature et société. La
cohabitation entre productivité, protection et urbanisation est devenue plus
compliquée, des difficultés aggravées par l’augmentation et
l’hétérogénéisation de la population présente, résidente ou de passage.
En conséquence les regards portés sur la montagne évoluent, impliquant une
redéfinition et une complexification du rapport au risque. C’est justement cette
évolution des représentations et des valeurs sociales dont le rapport au risque
est une émanation qui nous intéresse. Ce rapport agit comme un facteur de
lisibilité de l’histoire, c'est-à-dire du changement des rapports sociaux, des
rapports à la montagne et à la nature, considérés en tant que construit social. Cultures du risque en montagne 27
Carte générale du Canton de Luz-Saint-Sauveur en 2010 28 Monique Barrué-Pastor
Culture du risque et patrimoine
L’architecture vernaculaire du risque est un patrimoine culturel ignoré. A
notre connaissance, il n’y a guère qu’au sein du programme EUR-OPA
Risques, au début des années 1990, axé sur les risques naturels majeurs et
notamment la sismicité, que l’on trouve une problématique basée sur la
valorisation des bâtiments intégrant des techniques antisismiques anciennes
au point de se fixer comme objectif l’élaboration d’un « Atlas des cultures
sismiques de la Méditerranée ». Outre l’inventaire des formes architecturales,
des matériaux et des techniques constructives, les chercheurs italiens ont
étudié les comportements des hommes et des communautés qui les ont
construits et utilisés. L’analyse de cette architecture est pour eux comme pour
nous, indissociable de l’histoire des épisodes de crise qui les ont marqués et
des comportements humains réactifs propres à la communauté qui les habite.
A ce titre, nous considérons les « granges fortifiées » comme un patrimoine
culturel tangible et intangible, matériel et idéel, permettant de faciliter le lien
entre le passé et le présent et donc de contribuer à la prise de conscience de la
nécessaire prise en considération de risques toujours présents. Dans un
contexte de transformation et d’hétérogénéisation rapide de la composition de
la société locale dans laquelle les Toys sont en train de devenir minoritaires,
le risque à venir est celui d’un processus d’acculturation.
Les rapports entre culture du risque et processus de patrimonialisation en Pays
Toy, se sont avérés très étroits. Ils ont traversé plusieurs siècles d’histoire,
depuis l’instauration des règles de transmission des Maisons, jusqu’au
classement en 1997/99 de « Gavarnie-Mont-Perdu » au patrimoine mondial
de l’UNESCO. En effet, les règles familiales uniques et exceptionnelles qui
régentent les transmissions et assurent la préservation et la reproduction des
Maisons, attestent d’un sens aigu du patrimoine, bien avant la définition de ce
concept par le Code civil en 1836 en tant que construction juridique
(HUMBERT, LEFEUVRE, 1992, p.286). Depuis les acceptions du patrimoine
n’ont cessé de se diversifier. C’est ainsi que nous avons appris des
économistes et des tenants de la théorie de la gestion patrimoniale, qu’il s'agit
aussi d'un « bien susceptible de conserver dans le futur des potentialités
d'adaptation à des usages non prévisibles dans le présent » (De
MONTGOLFIER, NATALI, 1987). C’est dans ce contexte que la notion de
« res communis » du droit romain a été réactualisée et a trouvé une forme de
sublimation dans celle de patrimoine commun de l'humanité. Cette dernière
résulte de la dissociation des droits qui peuvent être exercés sur une ressource.
L'usager ne bénéficie plus d'un pouvoir absolu sur la ressource, il voit ses
prérogatives limitées par l'obligation de rendre compte de la manière dont il
en a usé. Le patrimoine apparaît alors comme « une catégorie de l'existant
dépassant l'usage présent » (HUMBERT, 1992). Par ailleurs, avec l’apparition
de la notion de « patrimoine naturel » dans le droit français en 1967, le concept Cultures du risque en montagne 29
de patrimoine n’a cessé de s’introduire dans de multiples champs
10d’application , mais sans jamais déboucher sur une définition commune
précise. Ce qui rend son utilisation délicate dans le domaine scientifique des
rapports entre sociétés, natures et culture.
Le Pays Toy, comme toutes les montagnes françaises, est marqué par les
ambivalences de la patrimonialisation, tiraillée entre sublimation du
patrimoine naturel et dépréciation du patrimoine culturel. Or, faut-il le
rappeler, toute opération de patrimonialisation n’est pas neutre puisqu’elle
suppose une sélection des composants jugés dignes d'intégrer une mémoire
collective et des repères susceptibles de guider les comportements individuels
et collectifs. Considérée sous cet angle, la patrimonialisation est aussi une
affaire de pouvoir, qui concerne le domaine de la qualification des ressources
et des territoires, des biens matériels et immatériels, mais aussi la construction
de notre rapport à la nature et à la société. « Le patrimoine relève de la
réflexion savante mais aussi d'une volonté politique, sanctionnées toutes les
deux par l'opinion publique et le sens commun. C'est sous ce double rapport
qu'il fonde une représentation de la civilisation, au sein du jeu complexe des
sensibilités à l'égard du passé, de ses appropriations concurrentes, et de la
construction souvent conflictuelle des identités » (POULOT , 1998). Le
patrimoine est donc au centre des projets de reconstruction du lien social.
Certains (RAUTENBERG, 2003), y voient un paradoxe qui mêle le
scientifique, le culturel et le politique, mettant en garde contre les ambiguïtés
de « l'identité » lorsqu'elle permet de manipuler l'histoire où l'illusion d'un
passé magnifié. Pour nous, l’essentiel est de comprendre comment la société
se transforme et comment évolue le lien social et symbolique qui se tisse entre
les hommes, et entre la société et la nature. Car derrière le patrimoine se profile
un choix de société qui engage la conception que se font les acteurs du rapport
de l'homme à la nature. Ici, du devenir de la civilisation paysanne et des
territoires de montagne.
La sublimation du patrimoine naturel montagnard est officiellement reconnue
au niveau politique, si l’on en croit les conclusions du rapport présenté en
2002 devant le Sénat faisant le bilan des effets de la loi montagne de 1985.
« Les montagnes françaises continuent à être considérées comme des
cathédrales de la nature, placées directement sous l’autorité de l’État ». « La
montagne figure parmi les grandes richesses patrimoniales de la France. Elle
est le symbole même d’une nature riche et préservée ». C’est ainsi qu’il existe
une « exception française » en matière de protection du patrimoine naturel
montagnard. D’une manière générale, l’organisation juridique des outils de la
protection d’espaces naturels sensibles et remarquables est fortement
10 Il réapparaît dans l'article 1° de la loi du 10 juillet 76, relative à la protection de la nature. Puis en 1976
dans le Code Rural en terme de « patrimoine biologique » ; en 1985 en termes de « patrimoine naturel et
culturel » dans la Loi Montagne ; de « patrimoine bâti et non bâti » dans la loi sur l’aménagement de 1985 ;
enfin de « patrimoine commun de la nation » dans le Code de l’urbanisme de 1983.

30 Monique Barrué-Pastor
centralisée (Parcs Nationaux, Natura 2000), tout comme la politique française
de prévention des risques naturels. En France, c’est l’État qui détient la
responsabilité première de « dire le risque » et de « dire la nature à protéger ».
Le rôle de l’agriculture de montagne dans le développement économique et
culturel, ainsi que dans la protection contre les risques, est en débat, mais il a
tendance à être fortement sous-estimé.
Dans le même temps, sur la scène internationale devenue mondialisée, un
processus de réhabilitation des patrimoines culturels autochtones a vu le jour.
Ce processus très récent (UNESCO, 2003, article 2.1), n’a pas encore trouvé
de répondant au niveau des structures Étatiques françaises, qu’il s’agisse du
ministère de la Culture (freiné par les logiques muséographiques et
conservatoires), de l’Agriculture (rivé sur le modèle de développement
productiviste) ou de l’Environnement (prisonnier d’une conception naturaliste
de la nature et de la biodiversité). Le cloisonnement des approches, qui
dissocient culture, environnement, économie, agriculture et écologie, qui se
traduit au niveau de la structuration des différents ministères, devient un
handicap qui bloque l’intégration de l’avancée des connaissances issues des
programmes de recherche interdisciplinaires et des forums mondiaux.
Qu’il soit traité en tant que « principe » ou « illusion », le développement
durable a ouvert le champ à une interpénétration d’enjeux économiques,
écologiques et politiques fortement pilotés par les dimensions idéologiques,
source de fortes tensions qui ont engendré un besoin de concertation et de
négociation inégalé autour de la conception des normes et des valeurs
concernant un avenir commun. Le Sommet de la Terre a mis en exergue le
principe de précaution pour la protection de l'environnement, mais aussi celui
de « rôle vital des populations, des communautés autochtones et autres
collectivités locales, dans la gestion de l'environnement et le développement ».
Un souci de réhabilitation des cultures et savoirs locaux que l'Agenda 21 est
venu confirmer par la suite, ainsi que l’idée que dans le développement
durable, c'est du développement humain avant tout dont il est question, dans
le respect de la nature. Il s'agit de gérer les écosystèmes dans les intérêts
durables des sociétés humaines et non d'enfermer d'hypothétiques vestiges de
nature « vierge » ou « sauvage » dans des sanctuaires. C’est ainsi que nous
serons amenés à traiter des conflits liés à la réintroduction d’ours dans les
Pyrénées, qui ont bouleversé et bousculent encore le Pays Toy, et ont
réactualisé la culture du risque.
Architecture vernaculaire du risque
Le Pays Toy recèle une architecture vernaculaire de granges fortifiées unique
dans l’intelligence de ses protections contre les avalanches. Elle tient lieu à la
fois de concrétisation matérielle synthétique et de marqueur paysager de cette Cultures du risque en montagne 31
culture du risque. Pourtant, l’architecture vernaculaire du risque spécifique au
Pays Toy, bien que spectaculaire, est un patrimoine culturel ignoré.
Sur le plan scientifique, à notre connaissance, il n’y a guère qu’au sein du
programme EUROPA Risques, au début des années 1990, axé sur les risques
naturels majeurs et notamment la sismicité, que l’on trouve une problématique
basée sur la valorisation des bâtiments anciens intégrant des techniques
antisismiques, au point de se fixer comme objectif l’élaboration d’un « Atlas
11des cultures sismiques de la Méditerranée ». Outre l’inventaire des formes
architecturales, des matériaux et des techniques constructives, les chercheurs
ont étudié les comportements des hommes et des communautés qui les ont
construits et utilisés. Notre démarche s’inscrit dans cette lignée. Nous
considérons les « granges fortifiées » comme un patrimoine culturel tangible
et intangible, matériel et idéel, permettant de faciliter le lien entre le passé et
le présent et donc de contribuer à la prise de conscience de la nécessaire prise
en considération de risques toujours présents. Dans un contexte de
transformation et d’hétérogénéisation rapide de la composition de la société
locale dans laquelle les Toys sont en train de devenir minoritaires, le risque à
venir est celui d’un processus d’acculturation engendrant une lecture
archéologique de ce bâti ancien, tendant à gommer la persistance des risques.
La définition du patrimoine culturel, matériel et immatériel des Toys est donc
indissociable de ce que nous avons appelé la culture du risque. Cette culture
est basée sur une connaissance fine de l’environnement et des phénomènes
naturels existant en montagne. Elle s’exprime pleinement dans la justesse
d’adaptation des systèmes d’élevage locaux capables de valoriser les
différents territoires d’une montagne très accidentée. Ce qui suppose de
maîtriser la connaissance des variations climatiques brutales, de savoir
interpréter le temps comme le comportement des animaux pour limiter au
maximum les prises de risque dans un milieu où ils sont multiples et
permanents. Un système capable de valoriser la diversité des herbages à tous
les niveaux de l’étagement montagnard du fond de vallée jusqu’aux cimes des
montagnes, en s’appuyant pour ce faire sur les qualités de rusticité d’une race
locale (« La Barégeoise ») soigneusement sélectionnée sur le plan génétique
et qu’ils ont réussi à sauver d’une disparition programmée par le
productivisme agricole.
Appliquée aux savoirs locaux des bergers-éleveurs de Barèges-Gavarnie, la
reconnaissance du patrimoine matériel et immatériel qu’ils représentent est de
nature à les réhabiliter en tant qu’éleveurs qualifiés de haute montagne,
producteurs de viande de qualité (gustative, alimentaire et sanitaire) et
montagnards avertis, ayant une grande connaissance de ce milieu accidenté,
facteur de risques naturels multiples, ce qui les a souvent amenés dans
11 Ce sont plus précisément les chercheurs du CUEBC, du Centre Universitaire Européen pour les Biens
Culturels de Ravello en Italie qui sont à l’origine de cette démarche.

32 Monique Barrué-Pastor
l’histoire, à faire office de guide de montagne. Ils considèrent que ces savoirs
et les services qu’ils rendent leur donnent droit à une reconnaissance en tant
que gestionnaires des territoires de montagne.
La définition et la reconnaissance en tant que telle des multiples savoirs
mobilisés par le pastoralisme de haute montagne qui alimentent la culture du
risque propre au Pays Toy, contribuent à nos yeux à leur conférer une possible
dimension patrimoniale qui est loin d’être à l’ordre du jour dans l’état actuel
de la conception dominante au niveau national des rapports entre nature et
société. Pourtant, re-contextualisée dans les débats qui alimentent la mise en
œuvre des principes du développement durable, il semble bien qu’il y ait là
une question essentielle pour l’avenir : « Appliquée aux savoirs locaux, la
question du patrimoine immatériel devient l’un des enjeux majeurs du
retournement du destin des autochtones et de la reconnaissance de leurs
droits » (CHARNAY, 2005, p. 38). Dès lors, comment ne pas rappeler que
tout processus de patrimonialisation est une construction sociale qui renvoie
aux rapports de force sur le plan idéologique et politique. La dimension
immatérielle de ce patrimoine culturel est indissociable de ses
matérialisations, visibles dans l’architecture des granges fortifiées contre le
risque avalancheux, autant que dans la qualité de la viande produite et des
paysages. Cette culture partagée, ancrée dans certaines traditions mais en
évolution permanente, pour ne pas dire en reconstruction, peut être considérée
comme un facteur de durabilité du développement du Pays Toy et bien
audelà.
De la culture du risque à la société du risque en Pays Toy ?
L’objet « risque » est au cœur des rapports entre sciences, sociétés et natures.
Il se trouve donc, par définition, lié aux évolutions de chacun de ces champs
et des relations qu’ils entretiennent entre eux, il est donc en recomposition
permanente. L’histoire des sociétés montagnardes a été marquée par des aléas
redoutables : les prédateurs, les maladies, la famine, les catastrophes
climatiques, mais aussi les rapports socio-politiques, comme en témoigne
l’histoire du Pays Toy.
Ces réalités historiques sont encore ancrées dans les mémoires locales, alors
que de nouveaux risques sont apparus avec les effets de la globalisation,
l’accroissement des préoccupations environnementales, l’expansion des
pratiques ludo-récréatives et l’écologisation des campagnes. Mais ces
nouveaux risques s’expriment aussi par les menaces liées au développement
économique et social : concurrence foncière, fluctuations des prix agricoles et
marché mondialisé ou encore à la volonté de ré-ensauvagement de la
montagne conduisant au retour des prédateurs, ours et vautours. C’est ainsi
que le Pays Toy cumule les aléas liés à sa spécificité territoriale de zone de Cultures du risque en montagne 33
montagne et de haute montagne, les risques naturels traditionnels que les
bergers-éleveurs avaient appris à gérer au fil des générations et les nouveaux
risques liés à l’économie touristique et la rurbanisation des montagnes
pyrénéennes.
La problématique du risque, après avoir été longtemps cantonnée au seul
domaine des risques dits naturels, a fini par gagner tous les secteurs,
écologique, économique et social. Elle se trouve fréquemment associée à celle
du développement durable, sans pour autant que les ambiguïtés qui les
accompagnent en soient allégées, mais au moins ont-elles le mérite de poser
des questions fondamentales communes. Celles de la possibilité d’aboutir à
un hypothétique compromis entre les impératifs divergents de l’économique,
du social et de l’environnement. Celle du temps et de la concurrence entre
court terme et long terme, générations présentes et futures. Celle de
l’articulation problématique entre les logiques issues des différents niveaux
d’échelle, et les identités spatiales qui en découlent, notamment entre les
risques locaux et les risques globaux, planétaires.
Sur la scène du risque se déroule un jeu d’acteurs, de constructions collectives
complexes dans lesquelles se mêlent les savoirs locaux, les questions éthiques,
scientifiques et politiques, la question des intérêts et des motivations des
différents acteurs. Pour certains sociologues tels Ulrich Beck (BECK, 1986),
c’est la société tout entière qui est devenue à risque, une « manufacture de
risques » (LATOUR, 1999), c’est-à-dire que le risque s’y est imposé comme
une question politique et que la majeure partie des risques environnementaux
sont engendrés par la société elle-même. Il s’agit de prendre la mesure de la
mutation sociale qui se joue autour de la notion de risque.
Le protocole d’investigation mis en œuvre est interdisciplinaire et centré sur
l’approche ethnogéographique, associant des méthodes historiques,
géographiques, sociologiques, architecturales et infographiques. La
mobilisation de l’ethnogéographie correspond à la volonté de traiter des
interactions étroites établies entre les sociétés et leurs milieux, en cherchant à
éviter les pièges du déterminisme et du passéisme. De traiter la parole
recueillie et de la territorialiser. Elle permet d’apprécier les savoirs et savoir-
faire des populations autochtones, leurs pratiques mais aussi leurs vécus et
leurs évolutions dans l’histoire. L’objectif est de les inscrire systématiquement
dans leurs territoires d’action et leur environnement, et de les mettre en
perspective en fonction des dangers naturels et sociaux qui les ont menacé au
cours du temps, et qui amputent leurs perspectives d’avenir. Une méthode
basée sur le parcours du terrain en toute saison (et le plus possible à pied), sur
la multiplication des contacts avec la population locale, en tout lieu et toute
circonstances, mais aussi sur des entretiens approfondis, individuels ou
collectifs, à domicile ou sur les lieux de travail. Un parcours du territoire basé
en priorité sur les terroirs, ici les terroirs à risque, munis d’un appareillage de 34 Monique Barrué-Pastor
recueil tous azimuts de données informatives et qualitatives (appareil photo,
enregistreurs, carnets de terrain et de croquis), et des outils nécessaires à leur
èmespatialisation et à leur territorialisation (carte topographique au 25 000 ,
cadastre et image satellites). L’objectif étant de mettre en correspondance les
données issues des dépouillements archivistiques et statistiques avec leur
territorialisation actuelle, et de faciliter les échanges interdisciplinaires entre
tous les membres de l’équipe sur le terrain.
Cet ouvrage s’organise autour de quatre parties.
Partie 1 : Risque, histoire, identité et territoire
Nous avons posé l’hypothèse que les rapports entre culture Toy, risques et
identité montagnarde sont forts, l’objet « risque » est au cœur des rapports
entre sciences, sociétés et natures et est donc en recomposition permanente.
Le Chapitre 1 présente les choix théoriques et méthodologiques qui nous ont
permis de construire la problématique de la culture du risque, ancrée dans
l’histoire mais en renouvellement permanent. La démarche de recherche,
centrée sur les principes de l’ethnogéographie, a abouti à la définition d’une
géographie des mémoires et d’une approche méthodologique
interdisciplinaire du risque.
Le Chapitre 2 nous plonge dans l’histoire plus concrète et factuelle de la
société Toy au cours des deux derniers siècles. Ce qui nous permet d’analyser
l’évolution de la perception des risques et de leur place au sein de
l’organisation socio-spatiale valléenne, de ses institutions, des pratiques
sociales ainsi que des modes d’utilisation de ses ressources. Il présente quelles
ont pu être les différentes perceptions des risques et des facteurs de
vulnérabilité par le passé, et l’histoire de la construction de ces risques comme
domaine de l’action de l’Etat.
L’objectif du Chapitre 3 est de comprendre comment a évolué la référence
identitaire au Pays Toy, en identifiant les éléments que lui associent les
contemporains et quels rôles cette référence joue dans la cohésion sociale,
dans la vie économique, dans la vie politique. Mais aussi d’explorer les
rapports entre identité, culture et territoire. Quelle est la symbolique du risque
qui se révèle dans le langage et les toponymes ?
Le chapitre 4 est consacré au recensement des évènements catastrophiques qui
ont marqué la vie du Pays Toy sur plusieurs siècles en cumulant et croisant
des données archivistiques et journalistiques, avant de les cartographier. Cultures du risque en montagne 35
Partie 2 : Risques, savoirs et architecture vernaculaire
L’architecture fortifiée est une source d’information directe sur l’histoire des
risques ; elle permet une lecture directe des traces matérielles qui portent la
trace de l’histoire des épisodes avalancheux. En complémentarité avec la
chronique des épisodes avalancheux, les relevés architecturaux et la
reconstitution de l’histoire de chaque grange nous ont permis d’appréhender
l’ensemble des savoir-faire vernaculaires de tous le Pays Toy. Ils révèlent les
comportements propres à la société locale des éleveurs et leur mode
d’intégration des risques ; mais aussi les réactions de cette communauté sur le
plan individuel et collectif.
La caractérisation de la culture du risque propre au Pays Toy passe donc par
l’analyse des rapports entre architecture, culture, et territoire. Les terroirs à
risque restent toujours exposés aux avalanches, risque lisible dans le paysage
par les traces de coulées mais surtout par ces granges fortifiées contre les
avalanches.
L’étude architecturale des granges fortifiées a pour objectif de mettre en
évidence l’intelligence et la diversité des techniques anti-avalancheuses
développées par les communautés locales. Très riches d’enseignements, ces
constructions seront traitées en tant que :
- Révélateur de l’intégration sur plusieurs siècles des crises vécues, un produit
de l’expérimentation à des atteintes récurrentes.
- Trace matérielle pouvant être considérée comme une source historique
permettant d’analyser la connaissance des risques naturels.
- Trace archéologique du rapport des hommes à la nature, plus précisément à
la violence potentielle des éléments naturels ; du comportement des édifices
et des hommes dans le temps.
Elles constituent un marqueur des risques lisible dans le paysage et favorisent
la conscience de la nécessaire prise en charge des risques potentiels toujours
actuels. Elles sont à ce titre, un facteur de réactivation de la mémoire.
Certaines de ces granges localisées dans des zones avalancheuses, ayant plus
de 300 ans, nous considérons qu’elles traduisent une capacité exceptionnelle
à surmonter avec succès les évènements destructeurs. Elles représentent à ce
titre l’élément culturel le plus tangible qui favorise la transmission de cette
culture toujours vivace chez les Toy. C’est la raison pour laquelle nous avons
considéré « les terroirs à risques des granges foraines fortifiées » comme les
lieux d'intégration les plus complets de la culture du risque et émis en
conséquence l’hypothèse que l’architecture vernaculaire de ces granges
constituait l’élément le plus emblématique de la culture du risque Toy. 36 Monique Barrué-Pastor
Partie 3 : Vécus, représentations et pratiques du risque
Quels que soient les lieux et les risques, une constante demeure : c’est la
différenciation entre ceux qui « savent » parce qu’ils ont vécu le risque et en
ont une expérience directe, et ceux qui n’ont pas eu cette expérience. Sur ce
point une différence apparaît entre ruraux et citadins, entre experts et
montagnards, entre natifs et nouveaux venus en montagne, qui ne détiennent
pas cette culture vernaculaire. Avoir accès à la culture locale du risque est un
des fondements de l’identité Toy. Car à travers cette culture nous supposons
que s’établissent en pratique pour les habitants des distinctions sociales
structurelles et des constructions identitaires qui font que l’expérience des
risques constitue un ancrage au territoire et un élément d’appartenance à la
société locale. L’épaisseur sociale des expérimentations sociales locales dont
la mémoire couvre au moins jusqu'aux cinq générations identifiées apparaît
exceptionnelle ainsi que la précision de ses localisations territoriales.
L’objectif est d’élaborer une typologie des vécus du risque.
Le premier chapitre aborde la question des représentations collectives
(changement de regards et le renouvellement des problématiques liées aux
risques par les institutions locales) depuis la création des communes (1843)
jusqu'à aujourd’hui.
Le long chapitre suivant est consacré à la présentation des dix profils de vécus
des risques qui ont été dégagés des multiples entretiens effectués auprès des
bergers-éleveurs et de leur famille. Il entre dans le vécu individuel et familial
du risque en donnant la parole aux éleveurs, tous propriétaires de granges
fortifiées et issus de Maisons ancestrales. Sa lecture révèle le poids social du
risque et permet de comprendre comment des éleveurs montagnards ont pu se
maintenir dans des endroits marqués par des risques récurrents, dans un
contexte social de plus en plus pénétré par des principes de lutte contre
l’incertitude structurelle et gagnés au principe de précaution.
Partie 4 : Gestion des risques et action publique
Nous sommes confrontés à un double mouvement qui veut que, plus les
économies et la circulation des connaissances et des informations se
déterritorialisent, plus les problèmes de gestion des risques sont perçus et
appréhendés sur le plan local. C’est à ce niveau en effet que l’on peut espérer
trouver les solutions les plus équitables et les plus démocratiques parce que
les plus proches du vécu des populations locales.
Les exigences de la reconnaissance du danger sont cependant souvent
contradictoires (distinction, identification, court et long terme). Au fond de la Cultures du risque en montagne 37
question de la culture du risque, il y a d’abord celle de la représentation que
l’on a de la contrainte qu’il porte, qui se prolonge ensuite par la question de
l’action et de la prise de décision quant au danger qu’il est susceptible
d’incarner. Cette question est abordée la plupart du temps sous l’angle de
politiques publiques, présentées comme seul outil de prévention avec des
mesures plus ou moins généralisables aux différents acteurs. La plupart ont
été élaborées à partir d’expertises exogènes qui souvent ne se sont pas
suffisamment intéressées aux vécus et aux savoirs des populations locales ou
y sont venues tardivement. Les différences de légitimité entre les savoirs en
présence sont patents : celui des experts spécialisés, celui des administrations
concernées (Ex-Équipement, RTM, CEMAGREF) représentant l’État
longtemps seul responsable dans ce domaine ; celui des habitants locaux,
euxmêmes différenciés selon les pratiques professionnelles de la montagne, mais
aussi entre endogènes et exogènes. Pendant longtemps, la « science » était là
pour légitimer le verdict des experts patentés et extérieurs et souvent
« culpabiliser » les acteurs locaux, maires comme éleveurs, sur leur ignorance
dangereuse. Mais l’analyse des postures en présence ne saurait se satisfaire
d’une dichotomie simpliste opposant aux experts savants les citoyens
« ordinaires ». D’une part, la construction des différentes légitimités est fort
complexe, et d’autre part les modes de construction des « savoirs » en présence
sont très divers, allant du modèle scientifique mathématique à l’empirisme
nourri par l’expérience… Si aucune science n’est exacte ni unanime, et si le
devoir éthique du chercheur reste le doute, l’incertitude et la modestie, alors
il n’y a pas lieu d’opposer ou de hiérarchiser les diverses sources de
connaissance. Les recherches qui se sont développées au cours des vingt
dernières années ont privilégié les approches de plus en plus sophistiquées en
termes d’expertise techniques et de modèles climatiques et hydrologiques.
Cependant, en se complexifiant, ils ont dévoilé leurs limites, mettant en
difficulté sur le terrain les responsables institutionnels ayant en charge la
gestion des risques.
L’objectif du Chapitre 10 est ainsi d’analyser les scènes de la territorialisation
du risque à travers l’étude de l’élaboration des PPR dans le canton. La
relecture du risque dans l’espace qu’amène cette phase de formalisation à des
fins planificatrices et autour de laquelle s’expriment contradictions et intérêts,
ouvre une nouvelle étape de la relation entre société, risque et territoire. Qui
sont les acteurs de cette scène de gestion des risques, quels ont été les rôles
des services de l’État, des élus locaux, des scientifiques, des bureaux d’étude,
des entreprises ou encore des populations ? Comment s'est constitué le
processus de décision et comment s’est-il déroulé ?
Le Chapitre 11 enfin s’intéresse aux changements de regards et de statut du
risque qu’a apporté la diversification des enjeux et des ressources associées à
la montagne. C’est autour de l’analyse de la valorisation touristique du risque
liée aux pratiques ludo-récréatives passées et actuelles, et aux questions 38 Monique Barrué-Pastor
qu’elle soulève en termes de logiques d’aménagement et de valorisation
touristique des territoires, que s’achève cette dernière partie.
La conclusion ouvre une perspective de confrontation entre perception des
risques locaux et enjeux globaux susceptibles de recomposer les priorités en
termes de protection de la biodiversité et de développement durable. Cultures du risque en montagne 39
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RISQUE, HISTOIRE, IDENTITÉ
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CHAPITRE 1
POUR UNE GEOGRAPHIE DES MEMOIRES
DANS UNE APPROCHE INTERDISCIPLINAIRE
DU RISQUE
Monique BARRUÉ-PASTOR
Il s’agit de présenter les principaux concepts et principes à l’origine de la
construction de la problématique, ainsi que le dispositif méthodologique qui
en découle.
L’un des principaux choix effectués pour traiter de la culture du risque porte
sur les représentations, les vécus et les savoirs des bergers-éleveurs locaux,
car ce sont les seuls à être obligés encore aujourd’hui à développer leurs
pratiques professionnelles dans des granges fortifiées contre les avalanches
depuis plusieurs générations. Le Pays Toy étant par ailleurs un pays de
tradition orale, une importance particulière a été accordée à la mémoire et à la
transmission intergénérationnelle. Une grande diversité de mémoires,
recueillies et retransmises dans de multiples variantes : entretiens,
témoignages, vécus, récits de vie. Mais aussi un souci systématique de
territorialiser les informations pour pouvoir les cartographier. Cette méthode
qui articule mémorisation et territorialisation permet des recoupements précis
avec les données historiques archivées mais nécessite que les méthodes de
recueil et de retranscription soient très précisément explicitées.
L’élaboration de cette géographie de la mémoire telle que nous allons la
définir, s’intègre dans un dispositif d’investigation plus global et
interdisciplinaire, qui accorde une grande place au recensement et à l’analyse
de l’architecture vernaculaire du risque .mais aussi aux politiques publiques
de gestion des risques.
Risques et représentations individuelles et collectives
La notion de représentation sociale à laquelle nous nous référons s’ancre dans
la théorie élaborée en 1961 par S. Moscovici et reprise par bien d’autres
chercheurs tels D. Jodelet ou J.C. Abric. Cette théorie des représentations part
44 Monique Barrué-Pastor
de l’hypothèse qu’il n'y a pas de coupure entre l'univers extérieur et l'univers
intérieur de l'individu ou du groupe. Le sujet et l'objet ne sont pas
foncièrement distincts. L'abandon de la coupure entre le sujet et l’objet amène
à considérer différemment ce qu'il est convenu d'appeler « la réalité
objective », définie par les composantes de la situation et de l'objet. Elle repose
sur l’idée qu’il n'existe pas a priori de réalité objective, mais que toute réalité
est représentée, c'est-à-dire appropriée par l'individu ou le groupe, reconstruite
dans son système cognitif, intégrée dans son système de valeurs, lequel
dépend de son histoire et du contexte social et idéologique qui l'environne.
Cette conception aboutit à définir la représentation comme une vision
fonctionnelle du monde, qui permet à l'individu ou au groupe de donner un
sens à ses conduites, et de comprendre la réalité, à travers son propre système
de références, donc de s'y adapter et d'y définir une place. C'est « une forme
de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et
concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social »
(JODELET, 1989). « Elle est à la fois le produit et le processus d'une activité
mentale par laquelle un individu ou un groupe, reconstitue le réel auquel il est
confronté et lui attribue une signification spécifique » (ABRIC, 1987). La
représentation n’est donc pas un simple reflet de la réalité, elle est une
organisation signifiante. Elle fonctionne comme un système d'interprétation
de la réalité qui régit les relations des individus à leur environnement physique
et social, qui détermine leur comportement et leurs pratiques. Elle oriente les
actions et les relations sociales. Elle détermine un ensemble d'anticipations et
d’attentes. La représentation est donc un système contextualisé qui joue un
rôle fondamental dans la dynamique des relations sociales et dans les
pratiques, et qui répond à quatre fonctions essentielles :
- Les fonctions du savoir, qui permettent de comprendre et d'expliquer la
réalité.
- Les fonctions identitaires, qui permettent la sauvegarde de la spécificité des
groupes par comparaison à d’autres ; ainsi la représentation de son groupe
estelle toujours marquée par une surévaluation de certaines de ses
caractéristiques ou de ses productions dont l'objectif est bien de sauvegarder
une image positive de son groupe d'appartenance.
- Les représentations ont des fonctions d'orientation, qui guident les
comportements et les pratiques et sont un véritable guide pour l'action.
-Enfin les représentations ont des fonctions justificatrices, qui permettent a
posteriori de justifier les prises de position et les comportements. En ce sens,
elles concourent au maintien et au renforcement de la position sociale du
groupe concerné.
L'analyse des fonctions des représentations sociales a démontré comment elles
s’avèrent indispensables à la compréhension de la dynamique sociale, et
combien elles sont adaptées à l’analyse des risques. La représentation est Cultures du risque en montagne 45
informative et explicative de la nature des liens sociaux, intra et intergroupes,
et des relations des individus à leur environnement physique et social. En ce
sens, elle devient un élément essentiel à la compréhension des déterminants
des comportements et des pratiques sociales. Par ses fonctions d'élaboration
d'un sens commun, de construction de l'identité sociale, par les attentes et les
anticipations qu'elle génère, elle est à l'origine des pratiques sociales. Par ses
fonctions justificatrices, adaptatrices et de différenciation sociale, elle est
dépendante des circonstances extérieures et des pratiques elles-mêmes. Ainsi
définie la représentation est donc constituée d'un ensemble d'informations, de
savoirs, de croyances, d'opinions et d'attitudes, à propos d'un objet donné, ici,
le risque. Cet ensemble d'éléments est structuré autour d’un corps central,
concret et cohérent par rapport à un système de valeurs, une culture, une
expérience vécue et des normes sociales ambiantes.
La cohérence interne des systèmes de représentation est difficile à analyser
quand les mutations sont rapides, ce qui est le cas dans le Pays Toy et en ce
moment. La question est de pouvoir faire la part de ce qui perdure, même sous
une forme nouvelle, et de ce qui change. Le modèle de développement qui a
marqué les Trente Glorieuses a montré ses limites et est remis en cause. Les
outils de préservation et de protection des ressources dites naturelles n’ont
cessé de se développer, sans pour autant freiner l’érosion de la biodiversité et
l’affaiblissement de systèmes écologiques garants de services
environnementaux essentiels à l’humanité. Les processus de
patrimonialisation se sont multipliés notamment au rythme du développement
de l’économie touristique, la place de l’agriculture dans la société a également
changé. Les notions de risque et de vulnérabilité enfin, sont devenues
sociétales, et les procédures de développement territorial sont devenues
globales et veulent s’inscrire dans la durabilité. Les éleveurs sont devenus
minoritaires au sein d’une population locale en augmentation avec l’arrivée
de nouveaux résidents permanents et la présence importante de résidents
temporaires (vacanciers, multi-résidents). Les règles de gestion et
d'appropriation collective se trouvent remises en cause par l'affaiblissement
des structures sociales traditionnelles (les structures communales et la
Commission Syndicale Valléenne) et par la mise en œuvre de nouveaux
modes de gestion (PPR, Parc National des Pyrénées, Plan ours…) pilotés plus
ou moins directement par l’administration d’État et des instances de décision
extérieures.
Les représentations revêtent une dimension relativement consensuelle à
l'intérieur des groupes qui les partagent, comme ici celui des éleveurs Toys. Il
y a partage de principes de régulation, ce qui n'empêche pas la diversité des
prises de position, des attitudes, des opinions produites, à partir de quelques
principes organisateurs communs, centrés ici sur la Commission Syndicale
valléenne et la défense du pastoralisme comme activité de production. Mais il
existe des différences de représentations entre les divers groupes composant 46 Monique Barrué-Pastor
une société donnée. Les causes en sont multiples. L’éducation, la formation et
l’accès aux informations se traduit par des carences informationnelles plus ou
moins fortes, mais aussi par des intérêts spécifiques et des préoccupations
particulières qui varient selon les degrés et les types d'insertion sociale, ainsi
que selon l'expérience vécue entre les individus et entre les familles
d'appartenances. Par ailleurs, les groupes ou les catégories sociales sont
composés d'individus qui ont des modes d’insertion sociale multiples à
différents niveaux d’échelle et qui peuvent éventuellement se contredire.
L'identité individuelle et collective peut donc être considérée comme
multidimensionnelle. Un Toy éleveur en activité, moniteur de ski et élu au
conseil municipal de sa commune sera multidimensionnel en lui-même et aura
peut-être un comportement différent d’un Toy éleveur retraité sans
successeur, qui aura travaillé toute sa vie dans l’élevage sans prendre part à la
gestion des affaires publiques. L’étude des représentations sociales
confrontées à différents cadres référentiels, offre un cadre d’analyse et
d’interprétation qui permet de comprendre les interactions entre le
fonctionnement individuel et les conditions sociales dans lesquelles les acteurs
évoluent. Pour celui qui gère les territoires pastoraux au sein d’un système
productif agricole, l’environnement, comme le paysage n’est pas un décor. Il
n’est pas non plus immuable, mais constitue le résultat des pratiques
agropastorales qui se sont imprégnées et cumulées au fil du temps. Elles sont
en elles-mêmes le reflet du système de représentation qui est le moteur de ces
pratiques.
Il en est ainsi des rapports à la nature et à l’environnement montagnard, de la
constitution des savoirs, du rapport aux techniques, mais aussi de manière plus
structurelle, de la définition de catégories plus abstraites comme le risque. Il
n’y a pas une mais des représentations collectives des ressources, des risques
et de la gestion du milieu montagnard correspondant à des enjeux différents
de la reproduction sociale, des facteurs de vulnérabilité et des conceptions de
l’avenir. Au final, nous retiendrons que nous avons à faire à une confrontation
d’opinions divergentes selon les conceptions qu’on a des rapports entre
natures, sciences et sociétés, à l’origine de la manière dont on se représente
les problèmes environnementaux et la durabilité des éco-socio-systèmes.
Opinions éminemment « politiques » au sens fondamental du terme, parce
qu’elles dépendent des conceptions qu’on a du devenir de la société et qu’elles
engendrent des choix, des normes, des règles et des codes différents qui
chercheront dans la pratique du pouvoir, à s’imposer à un ensemble social,
notamment à ceux qui en ont d’autres. Nous sommes confrontés à des
conceptions différentes de la confrontation au risque.
« Derrière l’idée de totalité des sociétés localisées, il y a celle d'une
transparence entre culture, société et individu » (AUGÉ, 1998). Chaque
culture, avec sa singularité, n’en est pas moins problématique si l’on considère
que ses caractéristiques témoignent à la fois de ses réactions aux autres Cultures du risque en montagne 47
cultures et aux à-coups de l'histoire. C’est un mélange de complexité sociale
et de positions individuelles. Les collectivités sociales ont besoin
simultanément de penser l'identité et la relation aux autres, et pour ce faire, de
symboliser les constituants de l'identité partagée (par l'ensemble du groupe),
de l'identité particulière (de tel groupe ou de tel individu par rapport aux
autres) et de l'identité singulière (de l'individu ou du groupe d'individus en tant
qu’ils ne sont semblables à aucun autre).
Le traitement de l'espace est l’un des moyens d’aborder cette relation et la
manière de nommer et d’habiter l’espace, qui est à l’origine de la création des
lieux, culturelle par essence. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes
intéressés aux toponymes. A commencer par le fait que naître, c’est naître en
un lieu, c’est ce que nous avons vérifié tout au long de nos entretiens. En ce
sens le lieu de naissance est constitutif de l'identité individuelle. Il obéit à la
loi du « propre » et du « nom propre » dont parle Michel de Certeau 1990). Le
lieu est nécessairement historique à compter du moment où, conjuguant
identité et relation, ceux qui y vivent y reconnaissent des repères qui n'ont pas
à être objets de connaissance, puisqu’ils sont le lieu qu'ont bâti leurs ancêtres
sur la base de la connaissance des évènements catastrophiques passés. Les
lieux ne s’opposent pas aux espaces. L'espace est un lieu pratiqué. D’où
l’importance accordée aux terroirs à risques.
A la croisée de la spatialité de la géographie et de la temporalité de l’histoire,
on peut placer la phénoménologie du « lieu » qui renvoie à la phénoménologie
de la perception de Merleau Ponty. Entre le temps « raconté » et l'espace
« construit », les analogies et les interférences abondent. L'espace construit,
en tant que lieu de vie, se superpose et s'enchevêtre avec celui d’espace
géographique. Qu'il soit espace de fixation où demeurer, ou espace de
circulation à parcourir, l'espace construit consiste en un système de signes et
de sites. « Chaque bâtiment construit s’inscrit dans l’espace comme un récit
dans un milieu d’intertextualité… La narrativité imprègne directement l’acte
architectural dans la mesure où celui-ci s’inscrit dans une tradition établie et
fait alterner novation et répétition ». « Le travail du temps dans
l’espace associe étroitement le temps raconté et l’espace construit et habité »
(RICOEUR, 1983). Dans le Pays Toy, l’interaction la plus étroite et la plus
visible entre les deux se fait au niveau des terroirs à risques où se situent les
granges foraines fortifiées.
L’importance de la mémoire dans un Pays de culture orale
Nous sommes dans un contexte montagnard à risques naturels élevés qui
suscite une transmission fidèle et localisée, assurée par la tradition orale mais
aussi par la matérialisation d’une véritable culture architecturale du risque
(conception des granges, implantation, fortification, organisation intérieure) 48 Monique Barrué-Pastor
au sein de la population Toy. Cette culture n’a hélas pas laissé de trace écrite.
Pour l’étudier nous disposons des témoignages appartenant à trois registres :
ceux de l’oralité (récits), de la matérialité (architecture) et de la toponymie.
Partant du principe que « le besoin de mémoire est une des réponses
fondamentales des populations face aux risques naturels » (SCOENEICH,
2000), notre hypothèse centrale était que le recueil de la mémoire orale des
évènements vécus de génération en génération était une base fondamentale
pour l’étude des risques, pouvant venir ainsi compléter l’histoire de leur
chronologie élaborée à partir des documents archivés.
Nombreuses sont les disciplines qui traitent aujourd’hui de la mémoire, mais
nous souhaitons apporter une contribution à l’élaboration d’une géographie
des mémoires. Cette proposition s'inscrit dans le courant de l'ethnologie
BARRAU, ( 1982) et de l'histoire orale qui privilégie la mémoire des familles.
Elle a été construite en cohérence avec les études effectuées antérieurement
par les auteurs sur la compréhension des logiques de fonctionnement des
sociétés montagnardes et de leur gestion des territoires. Elle constitue une
nouvelle tentative de travailler sur l’évolution des interactions entre données
naturelles et données sociales, car c'est bien de l'histoire des rapports qu'une
société entretient avec son milieu-territoire qu'il s'agit, de l'évolution des
rapports sociaux au sein de sociétés montagnardes , des référents culturels qui
transforment les rapports à la nature et au territoire, la redéfinition des
ressources et des patrimoines, de savoirs vernaculaires constitutifs d’une
culture orale peu prise en considération dans l’élaboration des politiques
publiques de protection et d’aménagement.
L'histoire des événements catastrophiques en montagne reste une histoire mal
connue, partielle et déformée. On le disait déjà à propos de la France rurale,
on ne peut que le répéter en l'amplifiant sur les risques en zone de montagne :
« A aucune époque, ou très exceptionnellement, on y entend parler l'homme
DUBY, 1991)des villages » ( . D'autres parlent en son nom. Les écrits se
référant aux phénomènes catastrophiques puis aux risques, sont passés des
mains de l'élite cultivée propre à chaque époque à celle des scientifiques
patentés et des ingénieurs d’Etat chargés des plans d'aménagement et de
protection. Cette étude essaie donc de contribuer à combler cette lacune par le
recueil de l’histoire orale transmise de génération en génération au sein des
familles souche sur les évènements passés, sur les savoirs vernaculaires des
populations locales, notamment au niveau de l’architecture des granges et de
la territorialisation des dangers. D’une manière générale, à travers l’histoire,
les populations montagnardes ont été fréquemment considérées comme
irresponsables et inconscientes des dangers qu’elles bravaient mais surtout
qu’elles faisaient courir aux autres. Elles étaient exclues des procédures
d’élaboration des plans de protection et d’aménagement. Depuis, la situation
a peu évolué, la légitimation de leurs connaissances et leur intégration dans Cultures du risque en montagne 49
les démarches d’expertise n’est toujours pas acquise, malgré les efforts
entrepris. C’est donc aussi à la réhabilitation de leurs connaissances que
souhaite contribuer cette recherche pour faciliter leur réintégration dans les
processus d’évaluation et de décision.
La reconstitution de la mémoire paysanne des événements catastrophiques qui
ont jalonné l'histoire du Pays Toy, correspond à la volonté d'identifier les faits,
les dires et les vécus ainsi que de les localiser. C'est une manière d'apprécier
les rapports aux risques dans les pratiques, les techniques, les choix de gestion
des ressources et du territoire, les choix d'implantation de l'habitat et des
réseaux de circulation, en complémentarité des deux marqueurs fondamentaux
que sont l’architecture fortifiée des granges et les toponymes. Autant de
sources de données qui peuvent être territorialisées et cartographiées, qu’il
s’agisse de la chronologie historique des évènements catastrophiques, de la
connaissance orale actuelle sensible et vécue des risques vécus par les
12individus et leurs familles ou de la sélection des toponymes portant sur les
zones dangereuses. Ce travail sur la mémoire ne cherche pas à amarrer les
pratiques sociales à un passé paysan figé mais à les resituer dans « une »
histoire qui laisse la place « aux » histoires et sur un territoire composé d'une
diversité de traces, d'empreintes et de cicatrices qui témoignent d'un passé
traumatisant pouvant ressurgir dans le présent.
L'appréhension des phénomènes catastrophiques passe par un recensement
des événements qui ont jalonné les siècles derniers. Mais leur intelligibilité ne
peut se limiter au modèle classique d'intelligibilité de succession : théorie
selon laquelle ce qu'il y a à comprendre dans une situation donnée se résout
dans l'analyse de ses états antécédents. Autrement dit, que les enchaînements
empiriquement contestables contiendraient pour qui sait les déchiffrer la règle
du déroulement lui-même, ce qui s'est passé devrait se reproduire, selon
l'idéologie souvent sous-tendue dans la chronologie des catastrophes.
La scénographie des mémoires se présente comme un outil utile, à la fois pour
comprendre les systèmes de représentations que les montagnards ont
d'euxmêmes et des autres, et analyser leur rapport au territoire. La gestion du risque
est utilisée comme facteur structurant les modes de vie et les pratiques sociales
et professionnelles. Elle permet d'identifier les différents niveaux
d'appropriation des événements catastrophiques à la fois en tant que
patrimoine culturel et en tant que facteur stratégique de reproduction des
Maisons-souche. Ce qui permet d'éviter les limites d'une approche en termes
uniques de gestion des risques, c'est-à-dire tout ce qui fait qu'il y a opposition
et contradiction entre, d'une part une volonté de gérer les risques, et d'autre
part le maintien de la population qui continue à vivre sur les zones sinistrées.
12 Voir la cartographie de la mémoire.

50 Monique Barrué-Pastor
A ce niveau, deux hypothèses ont été émises : la première est que les
représentations participent à la ré-articulation symbolique des espaces
montagnards en tant qu'espace constitutif d’une culture du risque.
Représentations de la montagne et représentations que le montagnard a de
luimême deviennent liées. La seconde est que l'appropriation des expériences du
risque se transforme en savoirs qui ont été intégrés dans l’architecture et dans
les pratiques agricoles et territoriales.
Le rythme, l'ampleur et la répétition des risques sont alors appropriés en tant
que composants de la culture, dans laquelle mémoire, imaginaire et pratique
sont étroitement mêlés. C'est à ce niveau que l'articulation entre la mémoire
des catastrophes et la pratique de l'espace sont les plus interactifs. Le risque
peut être refusé (abnégation sous forme de cécité territoriale ou de langage
écran, mais aussi par révolte contre le subi), intégré (la nécessité de vivre
avec), oublié (parce qu'issu d’un passé disparu ou impalpable) ou tout
simplement minimisé, mais rarement magnifié ou glorifié.
L’un de nos objectifs est de créer un dialogue entre l'histoire, la mémoire
individuelle et collective, et leur empreinte spatiale. Il s’agit de tenter de
concilier des temps sociaux très divers et de réhabiliter les savoirs locaux issus
de la culture orale en complément du travail de l'historien. C’est pourquoi,
nous avons accordé une place très importante aux entretiens semi-directifs
13avec les membres de Maisons cazalères chez qui la transmission orale couvre
de nombreuses générations, mais aussi aux témoignages vécus des éleveurs
locaux propriétaires de granges fortifiées ou dont le territoire d’action intègre
des zones à risques. Ce qui a permis l’élaboration d’un véritable recensement
cadastré des zones à risques à partir de la mémoire orale et de la localisation
des architectures fortifiées.
Les experts chargés de la prévention, recherchent dans les archives les traces
permettant d’identifier l’évènement de référence, celui où il y a eu le plus de
dégâts. Ils définissent alors sur cette base, l’emprise maximale de la zone
exposée au nom du principe de précaution. Les autochtones dépositaires de la
culture Toy, se basent quant à eux sur les vécus et les expériences cumulées
en différents lieux et sur plusieurs générations. Entre les deux approches, ce
n’est pas tant la diversité des moyens utilisés pour l’évaluation des rapports
entre lieux/fréquence/intensité ou les savoirs pris en référence qui les
différencie, mais celle des objectifs et des priorités. Les uns se réfèrent à la
mémoire orale, les autres essentiellement aux sources écrites, mais toutes deux
sont assujetties à des objectifs et des modes de fonctionnement propres, toutes
deux sont tributaires de systèmes de perception et de représentations
spécifiques, revendiquant chacune une légitimité qui ne se réfère, ni aux
mêmes objectifs, ni aux mêmes valeurs.
13 Voir chapitre historique.

Cultures du risque en montagne 51
Face à cette situation, il n’impartit pas au chercheur de faire un choix, ni de
les renvoyer dos à dos. Il ne peut que se poser la question du pourquoi. Toutes
deux alimentent une connaissance des risques ayant une certaine pertinence
pour leur gestion, mais leur différenciation est essentiellement un problème
de priorités et de hiérarchie divergente entre les différents systèmes de
représentation des risques qui y sont liés. C’est à la fois un problème d'échelle,
de sphères de référence, d'estimation des priorités et des intérêts à plus ou
moins long terme.
En fonction de notre souci de répertorier tous les évènements catastrophiques,
de mesurer leur occurrence et leur intensité, les documents d’archives
demeurent irremplaçables notamment en ce qui concerne les zones densément
urbanisées des villages. Mais en ce qui concerne les zones particulièrement
exposées mais peu urbanisées, comme les terroirs de granges foraines qui
n’intéressent personne d’autre que les éleveurs, c’est l’histoire des vécus
familiaux qui devient irremplaçable. En effet, non seulement aucune trace de
ces évènements n’a été trouvée en archive, mais les Cartes de Localisation
Probables des Avalanches (CLPA), qui ne sont pas exhaustives, font souvent
l’impasse sur ces secteurs, pour se concentrer sur les secteurs urbanisés et
aménagés (noyaux urbains et stations de sports d’hiver). Cette situation pose
un problème de sous-estimation des risques dans les zones pastorales.
En introduisant la problématique de la perception du risque nous relativisons
la fiabilité de toutes les sources qu’elles soient historiques ou contemporaines
et relevons la difficulté de constituer un corpus de données de référence. C’est
pourquoi une multiplicité de sources ont été recherchées et croisées : qu’il
s’agisse de recueil et de transcription de mémoire orale, d’archives, de récits
écrits, de chansons écrites, de documents d’urbanisme, d’expertises, de
comptes rendus de débats, notamment des conseils municipaux. C’est une
construction entre différentes sources en interaction. Nous ne pouvons pas
nous limiter à la prise en compte d’écrits sélectivement archivés selon des
normes qui laissent peu de place aux témoignages vécus, et inversement. Car
autour du risque se joue un enjeu idéologique au sens ou l’emploi Louis
Althusser (1976, p.101), une conception de l’avenir à plus ou moins long
terme, et une hiérarchisation des enjeux face à un risque perçu comme majeur.
Le recours à la mémoire est de plus en plus fréquent dans différentes
disciplines, ce que de nombreux historiens critiquent. Certains ont parlé de
« nouveau sésame » (GRANET-ABISSET, 2000, p.39) de solution miracle,
pour ne pas dire d’alibi, dans la connaissance des phénomènes de société.
D’autres ont même parlé de « pathologie de la mémoire » pour qualifier un
recours qu’ils considèrent excessif (JOUTARD, 1998, p.98). Même si l’on
considère que la mémoire est un mélange de vécu, d’appris et d’imaginaire,
nous avons considéré qu’elle n’en était pas « moins vraie » qu’une autre
source, mais surtout qu’elle disait une certaine vérité, celle du sujet qui se 52 Monique Barrué-Pastor
souvient. Certes, tomber dans la fascination qui ferait prendre le récit du
témoin comme une vérité incontournable serait une erreur, comme celle qui
consiste à la rejeter vigoureusement. Se pose toujours à un moment donné la
question de la méthode et du rapport établi par le chercheur entre les
différentes sources. Toute démarche scientifique étant la construction d’un
savoir parmi d’autres, ce débat nous semble être un faux débat. Commencer
par établir a priori des différences, consiste à aggraver la hiérarchie entre les
disciplines, entre les méthodes, entre les sources, entre l’oral et l’écrit, entre
les acteurs … L’essentiel de la méthode repose donc sur l’acceptation du récit.
Dans le recueil de la mémoire orale, la manière d’établir un contact, de
recueillir la parole, d’interroger, est essentiel, l’enjeu étant de permettre une
intelligibilité du comportement des individus et des groupes étudiés, et
rechercher une compréhension des sociétés passées et présentes, dans leur
existence et leur expression propre.
Dans le Pays Toy, les hommes ont appris à vivre avec une catastrophe toujours
possible. La mémoire, ancrée dans la tête, dans les dits familiaux, dans les
usages et les dispositifs techniques, permet d’éviter parfois le pire, elle rend
possible la continuation de la vie sur la base d’une expérience dramatique mais
efficace. Mais une mémoire trop proche, trop crue, trop prégnante rend
également la vie impossible. Trop se souvenir, c’est condamner des activités,
mutiler l’économie, le foncier, la démographie, c’est vivre dans la peur. Aussi
les sociétés apprennent-elles à oublier en limitant la portée de certains risques,
en acceptant de vivre avec et d’établir un compromis entre la nécessité du
travail et le risque d’un accident.
Histoire, mémoire et témoignages territorialisés
La mémoire et l’histoire sont toutes deux des écritures, des inscriptions, mais
aussi deux modes de discours et de transmission d’un savoir qui sont parents
mais n’ont pas la même légitimité. L’histoire peut être considérée comme un
discours écrit, un écrit historique, un savoir universel. La mémoire peut être
considérée comme un discours vivant, une mémoire vive ; c’est le discours de
celui qui sait devant qui parler et devant qui se taire. « C’est le discours de la
vraie mémoire, de la mémoire heureuse, assurée de pouvoir être partagée »
(RICŒUR, 1983, p.40). « Le discours de l’histoire a comme référent des
humains préoccupés par leur agir en commun et donc par l’action sociale dans
sa capacité à produire du lien social et des identités ». Entre une
phénoménologie de la mémoire et une épistémologie de l’histoire, il est
difficile d’identifier où est le point de suture, au vu de la capacité de la
mémoire à s’historiciser selon une figure culturelle et de la possibilité d’écrire
une histoire de la mémoire. Cultures du risque en montagne 53
Par le recueil de la mémoire orale, notre objectif est de contribuer à construire
une connaissance historique des évènements catastrophiques et des risques
vécus. Pour Le Goff (1988, p.10), « L'histoire de la mémoire fait partie d'une
histoire de l'histoire … La discipline historique vient à son tour alimenter la
mémoire et rentre dans le grand processus dialectique de la mémoire et de
l'oubli que vivent les individus et les sociétés ».
Le statut de la mémoire dans l'histoire, est inséparable d'une réflexion sur le
couple passé/présent, mais aussi sur son mode de transmission. Les rapports
entre mémoire et histoire seront traités ici de manière complémentaire. Entre
les deux, la différence ne se situe par en termes d'opposition entre une
expression écrite et une expression orale. Ni entre forme savante et forme
populaire. La mémoire n'est pas que le domaine de l'oralité, et l'histoire celui
de l'écriture. Il n'y a pas non plus de phénomène de subordination de l'une par
rapport à l'autre, il y a un remaniement incessant entre les deux,
renouvellement, substitution, superposition. L’histoire n’a pas qu’une
fonction corrective. Et il peut y avoir un processus d’historisation de la
mémoire. Donner à la mémoire une expression écrite lui confère une certaine
intelligibilité liée à sa configuration culturelle et vient alimenter la
représentation du passé dans le présent. Le passé persiste ainsi dans le présent.
Dans le discours sur la crise de la mémoire chez les jeunes (faute de conditions
de transmission active), est mis en évidence le caractère problématique du
mode de persévérance du passé dans le présent, alimenté par le thème de la
perte.
La mémoire est pour nous un mélange de mémoire individuelle et de mémoire
collective ; un lien transgénérationnel au sein d'une même famille, mais aussi
au sein de la population Toy. C'est pourquoi, nous ne considérons pas que
mémoire collective et histoire soient des synonymes. En cela nous rejoignons
la position de Maurice Halbwachs qui différencie deux sortes de mémoire : la
mémoire collective, en tant que mémoire vivante plus proche et la mémoire
historique, en tant qu’histoire apprise plus lointaine ; alors que pour Paul
Ricœur, la différence de fond se situe entre la mémoire individuelle et la
mémoire collective. Nous considérons que nous avons affaire à une
intégration de l'histoire (lue) construite à partir d'archives dans la mémoire
individuelle (vécu) et collective élargie (intergénérationnel familial et collectif
Toy). C'est ce mélange que nous ont proposé les Toys interrogés par entretien,
notamment les plus âgés, ceux qui ont beaucoup lu, qui sont allés fouiller dans
les archives familiales, paroissiales ou communales, ceux qui ont pratiqué les
veillées.
Pierre Nora (1997) parle de « mémoire intégrée » dans laquelle le passé adhère
de manière continue au présent ; c’est ce qu’il appelle aussi la « mémoire
vraie » basée sur le lien vécu. « Dès qu'il y a trace ou médiation, c’est de
l'histoire. L'histoire est une représentation du passé ; l'histoire est délimitation 54 Monique Barrué-Pastor
du passé vécu ». En cela nous retrouvons la différence établie par Halbwachs
entre « mémoire de groupe » entendue en tant que mémoire démultipliée, à la
fois collective, plurielle et individualisée, et « histoire appartenant à tous et à
personne, ce qui lui donne une vocation à l'universel » (NORA, p.230). Mais
l’identification de l’hétérogénéité des mémoires ne saurait faire oublier la
manière dont elles se prêtent mutuellement appui dans le concept d’action.
Dans l’action, la réaction, l’agir.
Sur le plan méthodologique, nous avons donc choisi de diversifier les sources
de données, écrites et orales, passées et présentes ; les témoignages, les
narrations et les mises en récit selon des formes multiples de recueil de la
mémoire individuelle et collective des Toys. L’écoute de la parole des anciens,
prise en relais, donne au passé une dimension à la fois collective et
personnelle, publique et intime. Et peu à peu se constitue une forme de passé
historique de référence, regroupant mémoire historique, mémoire vivante,
vécue, mémoire individuelle et collective.
Enfin, nous avons procédé à des tentatives de mise en récit des expériences
vécues sur les terroirs à risques par les propriétaires de granges fortifiées,
qu’ils aient vécus ou pas des évènements catastrophiques.
Nous avons recensé toutes les granges du canton fortifiées contre les
avalanches et se faisant, nous avons défini et localisé les « terroirs à risques ».
Toutes ces données ont été cartographiées et ont permis l’élaboration d’une
synthèse présentée sous le titre : « cartographie de la mémoire des
avalanches ».
Le dépouillement des archives des deux derniers siècles nous a permis de
constituer une chronologie historique des risques et de les cartographier. La
comparaison entre les deux cartes permet d’identifier la spécificité de la
connaissance des risques de chaque type de source.
A propos du témoignage et de sa transcription
Nous ne pouvons éviter d’aborder les débats épistémologiques sur les rapports
entre représentation, phénoménologie de la mémoire, discours et récits, mais
nous ne souhaitons pas en faire un élément d’analyse à proprement parler.
Nous ne les aborderons que pour mieux nous positionner sur le plan
méthodologique. Nous nous sommes concentrés sur la narration, entendue en
tant que transmission précise d'un événement vécu, c’est-à-dire le témoignage.
La question centrale, sans cesse renouvelée est : comment faire face à la quête
de vérité que l'histoire est censée confronter à l'ambition de fidélité de la
mémoire ? Pour traiter des choses dites du passé, nous passerons par le
témoignage par lequel la mémoire déclarative s'extériorise, et nous donnerons
toute sa force à l'engagement du témoin dans son témoignage. Cultures du risque en montagne 55

Document1.1 : Cartographie de la mémoire des avalanches
par Monique BARRUE-PASTOR et Serge FARAUT 56 Monique Barrué-Pastor
La deuxième question est celle du passage de l’oral à l’écrit. Le moment de
l’inscription du témoignage reçu par l’autre est celui où les choses dites
basculent du champ de l’oralité dans celui de l’écriture. D’une certaine
manière il reste dans l’histoire en donnant naissance à une inscription, une
archive collectée qui pourra être conservée et consultée. La fixation des
expressions orales du discours sur un support matériel peut être considérée
comme une inscription. « Le travail aux archives que l’historien a tendance à
considérer comme la victoire sur l’arbitraire, ne doit pas faire oublier que tout
ne commence pas aux archives, mais avec le témoignage, et que quel que soit
le manque de fiabilité du témoignage, nous n’avons pas mieux en dernière
analyse pour nous assurer que quelque chose s’est passé, que quelqu’un
attestant y avoir assisté en personne et que le principal recours, en dehors de
la confrontation avec d’autres types de documents, reste la confrontation entre
témoignages » (RICOEUR, p.182).
La déclaration explicite du témoin est : « j'y étais ». C’est ensemble que l'ici
et le là-bas de l'espace vécu de la perception et de l'action, et l'auparavant du
temps vécu de la mémoire se retrouvent encadrés dans un système de places
et de dates d’où est éliminée la référence à l'ici et au maintenant absolu de
l'expérience vive. Que cette double mutation puisse être corrélée avec la
position de l'écriture par rapport à l’oralité, c’est ce que confirme la
constitution parallèle de deux sciences, la géographie d'un côté secondée par
la technique cartographique, et de l'autre l'historiographie » (RICOEUR,
p.40). Nous prendrons le témoignage au premier degré, d'une réalité factuelle
de l'événement vécu. La question de la capacité du témoin à réitérer son
témoignage ne se pose pas car il fait partie des choses qui se racontent à l'envie
entre Toys. C’est pourquoi pour cet exercice, nous n’avons sélectionné que
des personnes que l’on peut caractériser de « Toy » en tant que faisant partie
des vieilles Maisons originelles, soumises aux regards de la collectivité depuis
longtemps, ce qui tient lieu d'accréditation, de fiabilité, d'authentification des
témoins.
Le témoignage est par définition accrédité par ceux qui l'ont recueilli, sans
raison d'en douter et sans implication de notre part dans le sens qu'y donne son
auteur. L’accès au témoignage a nécessité un apprivoisement. Nous avons pris
le temps d’établir une relation de confiance et d’échange par l’intermédiaire
d’amitiés partagées. Mais aussi d’expliquer le pourquoi et le comment de notre
étude et d’arriver à la définition d’un minimum d’objectifs partagés et de
réciprocité. Le témoignage devient alors un facteur d'accréditation du lien
social qui repose sur la confiance en la parole d'autrui. L'échange des
confiances contribue à créer « un monde social inter-subjectivement partagé,
que d’autres peuvent appeler aussi sens commun. Le sens commun est alors
défini par la présupposition d’un monde partagé possible » (POLLNER, 1991,
p.75). Cultures du risque en montagne 57
Cette confiance dans le langage contribue à créer des structures de
communication, basées sur une « similitude en humanité », et nous place dans
un contexte de liens entre des êtres semblables, et non dans celui de la
différence, si présent dans de nombreuses théories contemporaines de la
constitution du lien social. Entre confiance totale et suspicion, il y a place pour
le recoupement entre les différents témoignages et leur confrontation à
l’historique des catastrophes élaboré à partir des archives. Dans ce contexte,
nous échangeons nos connaissances. Nous parlons de celles qui sont issues du
dépouillement des archives, ils nous parlent de leurs connaissances vécues ou
transmises entre plusieurs générations, au sein d'une même famille. Cet
échange réciproque consolide le respect de la parole de l'autre.
C’est sur ce fond de confiance présumée, c'est dans l'attestation biographique
et son rapport à l’histoire, que se construit en fin de compte une forme de
connaissance partagée, ou ce que Ricœur appelle « le niveau moyen de
sécurité langagières d’une société ». Sans ce fonds de confiance présumée, il
n'y a plus que « la solitude de témoins historiques qui ne rencontrent jamais
l'audience capable de les écouter et de les entendre » (RICOEUR, p.208).
Le récit : entre mémoire et oubli
Si on ne peut se souvenir de tout, on ne peut pas non plus tout raconter. L'idée
de récit exhaustif est donc un leurre. C’est son caractère inéluctablement
sélectif qui confère au récit une fonction médiatrice entre mémoire et oubli.
Nous touchons ici au rapport étroit entre mémoire déclarative, témoignage et
représentation figurée du passé. Les stratégies de l'oubli se greffent
directement sur le travail de configuration narrative. Car, comme l’a si bien
formulé Paul Ricœur, « L'oubli reste l'inquiétante menace qui se profile à
l'arrière-plan de la phénoménologie de la mémoire et de l'épistémologie de
l'histoire ». « C’est toujours au présent que se conjugue l'oubli » (AUGE,
1992). L'oubli participe d'une manière d'être au monde et de la nécessité de
vivre le quotidien. Il n’est pas alors une infidélité au passé, mais une nécessité
du temps présent. L’oubli doit composer avec la mémoire pour trouver un
juste équilibre, c’est-à-dire un niveau d’adéquation permettant à la fois de
limiter les risques et de continuer à vivre, à prendre des initiatives, à
fonctionner au quotidien et à se projeter dans l’avenir. Il y a une hésitation
entre la menace d'un oubli définitif et la hantise d'une mémoire paralysante.
Parler des méfaits de l'oubli ne suffit pas à embrasser la question de la
nécessaire perpétuation de la vie dans des zones à risques, pour ceux dont c’est
le territoire quotidien. A l’origine, il y a le désir de survivre, de persister, de
demeurer, de durer en conservant une certaine distance.
La thèse de Bergson dans « Matière et Mémoire » (1963), repose sur la
distinction de deux formes de mémoire se réfère à deux modalités de pratiques 58 Monique Barrué-Pastor
de la mémoire la première se faisant par l'action, la seconde par un travail de
l'esprit qui irait chercher dans le passé pour les diriger vers le présent, les
représentations les plus capables de s'inscrire dans la situation actuelle. La
question est alors de savoir quels rapports elles entretiennent avec les
phénomènes moteurs : « Stratégie d’évitement motivé, obscure volonté de ne
pas s’informer, un vouloir-ne-pas-savoir » (RICŒUR, p.40). Le « soupçon
méthodique » par rapport à tout type de mémoire dont parle Emmanuel Terray
(2000, p. 182), traverse toutes les disciplines et toutes les sources de données.
En un mot toute démarche scientifique quelle qu’elle soit.
La société Toy ne fait pas partie des sociétés de l’écrit. Une communication
orale s’y pratique à l’intérieur de certains groupes qui arrive à traverser les
siècles, ceux que Moses Finley nomme « une société de face-à-face,
dépendante de la parole et non de l’écrit » (1981, p.125). Au travers de la
mémoire, on questionne non seulement l’événement, mais le récit qui en est
fait et ce que l’on en dit.
L’enquête ethnologique nous a permis au travers de la mémoire individuelle
et familiale de construire une autre histoire, différente de l’histoire officielle
et des sources archivées. Elle nous a fourni la possibilité d’accéder à
« l’histoire vivante », telle que l’a définie Maurice Halbwachs (1968, p. 52).
Il ne s’agit que d’une autre manière de construire l’histoire. « La distinction
entre pratique historique et pratique ethnologique est liée à celle qui existe
entre mode de savoir écrit et mode de savoir oral ». Loin de les opposer, nous
les avons prises en compte de manière complémentaire et corrélée.
Mais la problématique de la trace, ne s’arrête pas à l’écrit et à la transmission
orale de la mémoire dans le pays Toy. De multiples traces des risques naturels
sont visibles dans le paysage des bassins versants, avec leurs ravinements,
éboulements et autres glissements, variables avec les saisons comme en
attestent les panoramiques photographiques pris en été et en hiver (voir
CDROM). Cette problématique portée par la géographie physique qui était
centrale dans le premier programme de recherche sur « la vallée aux
catastrophes », est devenue très secondaire dans celui-ci, au profit de
l’architecture vernaculaire portant les stigmates de protections contre les
risques naturels. Les granges fortifiées sont aussi une forme d'écriture des
risques dans l'espace et le paysage. Tout cela vient se cumuler aux traces
intimes des individus et des familles meurtries et endeuillées par des
évènements catastrophiques, et contribuer à la permanence de la mémoire
individuelle et collective. Ces traces constituent des marqueurs territoriaux
des zones qui ont été frappées au cours de l'histoire par des événements
catastrophiques mais aussi des marqueurs historiques qui valident la véracité
des témoignages. Elles représentent une transmission visuelle, globale et
matérielle de l'histoire qui vient se cumuler à la mémoire déclarative des
témoignages. Elle relève du paradigme indiciaire qui englobe les traces de Cultures du risque en montagne 59
toute nature, au même titre que les traces écrites et archivées. Elles contribuent
à établir les faits qui diminuent l'écart entre l'histoire et la mémoire. Le
couplage entre l’explication et la compréhension qu'elles favorisent, facilite la
préservation de la continuité dans la capacité de décision exercée par les
acteurs.
Les risques sont des événements fondateurs de l’identité des Toys, et les
granges fortifiées participent de la permanence de son existence. Elles
constituent une forme de connaissance historique, qui excède les ressources
de la mémoire collective. Elles nourrissent l'attestation des faits passés sans
pour autant suffire à prouver la permanence des risques aujourd’hui. Le débat
doit alors être porté sur une autre scène que la véracité de l'histoire et du
témoignage, c'est celle du citoyen avisé. C'est de lui que dépend le sens à
donner à l'histoire et à sa prise en compte ou pas. C'est du citoyen que dépend
la suite à donner aux évènements du passé. La tempête déclenchée par
l'urbanisation et l'explosion des pratiques de la montagne en toutes saisons
tend à susciter un oubli du passé au nom du développement touristique, d'un
avenir à construire en limitant les contraintes, en occultant tout ce qui viendrait
freiner cette soif de devenir.
Une approche interdisciplinaire globale
Le protocole d’investigation mis en œuvre est certes centré sur l’approche
ethnogéographique comme nous venons de le présenter, mais il est élargi à
une interdisciplinarité qui associe des méthodes historiques, géographiques,
sociologiques, architecturales et infographiques.
La mobilisation de l’ethnogéographie correspond à la volonté de traiter des
interactions étroites établies entre les sociétés et leurs milieux, d’apprécier les
savoirs et savoirs faires des populations locales, leurs pratiques mais aussi
leurs vécus. L’objectif est de les inscrire systématiquement dans leurs
territoires d’action et leur environnement, et de les mettre en perspective en
fonction des dangers naturels et sociaux qui les ont menacés au cours du
temps, et qui amputent leurs perspectives d’avenir.
Une méthode basée sur le parcours du terrain en toute saison (et le plus
possible à pied), sur la multiplication des contacts avec la population locale,
en tout lieu et toute circonstances, mais aussi sur des entretiens, individuels
ou collectifs, à domicile ou sur les lieux de travail.
Un parcours du territoire basé en priorité sur les terroirs, ici les terroirs à
risque, munis d’un appareillage de recueil tout azimut de données
informatives et qualitatives (appareil photo, enregistreurs, carnets de terrain et
de croquis), et des outils nécessaires à leur spatialisation et à leur
èmeterritorialisation (carte topographique au 25 000 , cadastre et image
satellitale). L’objectif étant de mettre en correspondance les données issues 60 Monique Barrué-Pastor
des dépouillements archivistiques et statistiques avec leurs territorialisation
actuelle, mais surtout de faciliter les échanges interdisciplinaires entre tous les
membres de l’équipe sur le terrain.
Risques localisés, jeux d’échelle et changements globaux
La question des rapports entre événement, médiatisation et mémoire, alimente
celle des variations d’échelle devenue incontournable sur les questions du
changement, qu’il soit social, environnemental, écologique ou économique
sous les impacts de la mondialisation. Les relations devenues dialectiques
entre le local et le global sont au cœur de notre problématique sur la
redéfinition permanente des risques sur le terrain des changements sociaux et
environnementaux.Cultures du risque en montagne 61
Document 1.2 : Schéma méthodologique. Monique BARRUE-PASTOR
Le mouvement de recomposition des rapports entre les différentes échelles
marque un nouvel intérêt pour le niveau local. Face aux exactions du
capitalisme mondialisé, il n’est plus considéré comme un point d’ancrage du
conservatisme et de l’archaïsme. Par ailleurs, la culture politique dominante
et centralisatrice qui ignorait les particularismes culturels locaux a été mise à
mal par les dérives du système économique capitaliste devenu mondial. Avec
la montée en puissance des revendications identitaires régionalisées, le local
a été considéré comme l’un des lieux d’impulsion du changement, capable de
développer des dynamiques propres, porteuses d’innovations
(MARCHENAY, 2005), avant de devenir le niveau privilégié des résolutions
de conflits d’intérêt face aux grandes questions environnementales.
Nous proposons de partir des risques planétaires pour aborder la question des
arbitrages nécessaires au niveau des territoires de gestion localisés.
C’est-àdire, de mettre en application le slogan du développement durable « penser
global, agir local », mais surtout de le réinterroger et de l’inverser comme le
suggérait déjà Calame en 2001. Il s’agit donc de partir des problématisations
engendrées par les principaux risques planétaires, les confronter aux
politiques publiques françaises et européennes, et analyser leurs
contradictions au niveau local. Puis partir des richesses des territoires, des
cultures, des initiatives portées par la population locale et la société civile.
Considérer les habitants non plus seulement comme des publics, des élèves à
former, des clients ou des administrés, mais comme des citoyens responsables