CULTURES, INSERTIONS ET SANTÉ

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Les auteurs veulent cerner ici la dimension de la santé mentale, dans une perspective culturelle et interculturelle,. Est alors mis l'accent sur les rencontres des cultures et sur les niveaux d'implication de sujets dans leurs « cultures » au plan de la représentation de la santé mentale. Voici les grands axes développés dans cette recherche :
- La compréhension de la santé mentale dans des contextes culturels et sociaux variés,
- La compétence des intervenants et leurs modèles d'intervention,
- L'insertion avec ses différents modèles.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
Lecture(s) : 120
EAN13 : 9782296305434
Nombre de pages : 338
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CULTURES,

INSERTIONS

ET SANTE

Une rencontre scientifique ne peut s'organiser sans le soutien financier et moral d'un certain nombre d'organismes. Le Vllè Congrès international pour la recherche interculturelle, d'où émane l'ensemble des chapitres de ce volume, n'échappe pas à cette règle. Nous tenons à remercier les organismes sans lesquels cette manifestation n'aurait pu être possible: L'Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI), Le Fonds d'Action social pour les travailleurs immigrés (FAS), L'Institut Camoës, La Johann Jacob Foundation, La Mairie de Nanterre, La Maison des Sciences de I'Homme, Le Ministère des Affaires étrangères, L'Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ), L'Université Paris VIII, L'Université Paris X -Nanterre. La qualité des rencontres scientifiques relève également de la compétence et des qualités humaines des personnes en charge de son organisation. C'est pourquoi nous tenons à remercier chaleureusement: Nicole Lelard, ingénieur de recherche de Paris X, active dès les premiers préparatifs du congrès jusqu'à la parution de ce volume, et dont la présence charismatique a éte remarquée par tous; Hamida Namane, doctorante à l'Université Paris VIII, qui a assuré bénévolement les contacts avec les participants potentiels et s'est chargée de la recherche de financements; Sandrine Collette, chargée du secrétariat du congrès, qui a en plus assuré la mise en forme de ce volume et telle Pénélope, a sans cesse remis sur le métier cet ouvrage; Virginie Henddrickx, chargée du secrétariat; Sandra Gallois qui est partie à la chasse aux coquilles, aux références rebelles à toute normativité, et aux expressions malheureuses; Marie-Louise Lefèbvre, Présidente de l'Association pour la recherche interculturelle ; Marina Hily et Geneviève Vermès, qui ont constitué le premier cercle intellectuel de l'organisation de congrès. De nombreuses autres personnes ont contribué à cette organisation, notamment celles du Comité scientifique: qu'elles en soient toutes remerciées.

@L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-3417-0

Sous la direction de

Colette Sabatier et Olivier Douville

CULTURES, INSERTIONS ET SANTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Espaces interculturels Dirigéepar Marie-AntoinetteHILYet Geneviève VERMÈS
Dernières parutions
C. ALLEMANN-GHIONDA (sous la dire de), Education et diversité sociocufturelle~199~ B. BRIL, P. DASEN, C. SABATIER et B. KREWER (sous la dire de.), Propos sur l'enfant et l'adolescent, 1999. M-A. HILV et M-L. LEFEBVRE (sous la dire de), Identité collective et altérité, 1999. J. COSTA-LASCOUX, M-A. HlLV et G. VERMÈS (sous la dire de), Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, Hommage à Carmel CAMILLERI, 2000. M. Mc ANDREW et F. GAGNON (sous la dire de), Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées, 2000. M. VAATZ-LAARODSSI, Le familial au cœur de l'immigration, 2001. C. PERREGAUX, T. OGAV,V. LEANZA, et P. DASEN (sous la dire de),. Intégrations et migrations. Regards pluridisciplinaires, 2001. R DE VILLANOVA, M-A HILV et G. VARRO (sous la dire de), Construire l'interculturel ? De la notion aux pratiques, 2001. C. SABATIER, J. PALACIO, H. NAMANE, et S. COLLETTE (sous la dire de), Savoirs et enjeux de l'interculturel. Nouvelles approches, nouvelles perspectives, 2001. C. SABATIER et P. DASEN (sous la dire de), Cultures, développement et éducation. Autres enfants, autres écoles, 2001. C. SABATIER, H. MALEWSKA, F. TANON (sous la dire de), Identités, acculturation et altérité, 2002.

Sommaire
Culture et santé mentale: quels liens? Pour une approche complexe et plurielle Colette Sabatier et Olivier Douville. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .

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Première Partie: Cultures et santé Chapitre 1
Quand les savoirs de la maladie se rencontrent et sont ré inven tés. Discours de femmes burkinabé à propos de deux pathologies Maryvonne Channillot

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Chapitre 2 Symbolisation du pulsionnel dans le rite "thérapeutique" des ''gens de l'air" (Iran) Nader Aghakhani et Olivier Douville Chapitre 3 Opinions et attitudes sur le suicide dans communautés culturelles de Montréal au Québec Emmanuel Habimana et Violaine Desnoyers

49

cinq 79

Chapitre 4
Dépression Maghrébine
F atiha

d'acculturation
Choukri

conflictuelle

chez la jeune
99

-Ze

ggan.e

.................................................

Deuxième Partie: Altérités

et médiateurs

Chapitre 5 Clinique des

altérités:

enjeux et perspectives
113

aujourd 'hui Olivier Douville Chapitre 6 Citoyenneté et prise en compte de la diversité sociale et culturelle des malades à l'hôpital

Chantal Crenn Chapitre 7
Les médiateurs culturels interprètes soins. Instruments ou acteurs? dans le système de

141

Pascal Singyet Henry Lambert

...

165

Chapitre 8 Les enfants de l'immigration: une différence peut en cacher une autre. Proposition d'un référentiel d'analyse pour les intervenants Raymonde Ferrandi Chapitre 9 Une nouvelle figure "professionnelle": le médiateur gitan NUria Llevot Calvet et Jordi Garreta Bochaca

177

203

Troisième Partie: Insertions

ou désinsertions

Chapitre 10 Insertion socioprofessionnelle, appartenances institutionnelles et identité culturelle. L'exemple des adultes d'origine espagnole et italienne en Suisse

ClaudioBolzman,Marie Vial et Rosita Fibbi
Chapitre Il Entre vocation et repli: d'origine étrangère
Emmanuel J ovelin.

225

les travailleurs

sociaux
241

.........................................................

Chapitre 12 Problèmes d'acquisition du langage et français langue seconde. Les processus identitaires enjeu dans le champ de la pathologie

JacquelineZwobodaRosel
Chapitre 13 La résilience et I 'habitation dans la rue. Etude des habitants de rue - enfants et adultes - dans la ville de . Sào Paulo

255

AparecidaMagali de Souza Alvarez
Chapitre 14 Place sociale, place psychique: l'allocataire du RMI entre exil et exclusion. La part du narcissisme Jean-Baptiste Fotso-Djemo

... 277

291

Quatrième Partie: Bibliographie Adresses des auteurs

thématique

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CULTURE ET SANTE MENTALE: QUELS LIENS?
Pour une approche complexe et plurielle

Colette Sabatier, Olivier Douville
La santé mentale des individus, quelle que soit leur culture, quel que soit leur contexte de vie, importe. Elle importe autant, selon l'OMS, que la santé physique «pour le bien-être général des individus, des sociétés et des pays». Réalité complexe, qui ne saurait se réduire à des définitions trop strictes, elle est le résultat d'une interaction de facteurs biologiques, psychologiques (cognitif et affectif) qui reflètent la manière dont se constituent au cours du développement les relations de l'individu au monde qui l'entoure, et sociaux, qui influencent les problèmes que rencontrent les individus et les stratégies qu'ils élaborent poUr y répondre (Corin, Grunberg, Seguin-Tremblay et Tessier, 1985 ; OMS, 2002). Dès qu'il est question de santé mentale, il est question de santé publique, cette santé qui ne concerne pas ou plus le seul corps et le seul psychisme individuel (Douville et Galap, 1999; Hours, 2001). En peu de temps, moins de deux décennies, le mal-être psychique, objet électif de la clinique et de la psychopathologie, s'observe et se met en adresse et/ou en scène au sein des systèmes de santé. La politique de santé peut, comme c'est le cas aujourd'hui se poser en antagonisme de l'institution psychiatrique. On mesure mal encore un risque possible: que cette nouveauté extrêmement rapide de la psychopathologie qui évacue l'énigme de la folie ne devienne l'alibi d'une nouvelle centration idéologique qui vante les mirages d'une adaptation du sujet aux mirages sociaux libéraux en vogue. Seraient alors préconisés de grands selfs services de prévention et d'assistanat et réduisant de la psychopathologie à de vagues « souffrances psychiques» tenues pour des signes de pathologies sociales (Douville et Natahi, 1988).

Nous avons voulu, en publiant les communications au VIIO Congrèsinternational de l'Association pour la recherche intercu1turelle, contribuer aux connaissances permettant de mieux saisir, dans une

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Colette Sabatier, Olivier Douville

perspective culturelle et interculturelle, cette question de la santé mentale, c'est-à-dire en tenant compte de la part spécifiquejouée par la culture et le social et la rencontre des cultures et des niveaux d'implication de sujets dans leurs "cultures", au niveau de la représentationde la santé mentale, son maintien, son amélioration ou sa déstructuration. A l'instar de l'approche préconisée par Bibeau,
Sabatier, Corin, Tousignant et Saucier (1989) dans leur analyse des liens sociaux et de la santé mentale, trois volets nous sont apparus importants à développer: celui de la compréhension de la santé mentale dans des contextes culturels et sociaux variés, celui des compétences des intervenants et de leurs modèles d'intervention, et celui des éléments sociaux et culturels de l'adaptation sociale, autrement dit, celui de l'insertion avec ses différentes modalités et les places assignées aux personnes qui, pour une raison ou une autre, ont un mode de vie marginal, de fait ou par choix. Nos mondes contemporains sont marqués par une évolution nette des formes d'expression du désarroi et de la souffrance psychique, ce dont n'importe quel psychanalyste qui travaille avec des adolescents peut témoigner, et, de façon concomitante par une destitution des capacités re-socialisantes de la psychiatrie. On le voit, parler de santé mentale, comme il se doit, c'est-à-dire en en faisant un objet complexe, à étudier aussi bien par la sociologie, l'anthropologie, la psychologie que par l'analyse critique des pratiques et des politiques de santé, nous met sous les yeux la réalité mouvante et fluctuante du rapport de chacun à sa santé. La centration actuelle sur l'usager, terme dont usent et abusent les administrations, réduit le système de santé à une forme contractuelle de prescription de service. On voit mal comment les évolutions des dispositifs de santé, des institutions de soin, des modes de rencontre avec l'altérité et des modes de renforcement des communautarismes ne pourraient pas provoquer une évolution rapide des représentations du corps, du somatique, du psychosomatique, et de la relation de soin et de parole. Enfin la question de la santé est prise dans une façon tout à fait nouvelle du droit à la santé. Droit ô combien légitime mais qui peut, en retour, légitimer des modèles normatifs de plus en plus impérieux appliqués par des acteurs prescriptifs de moins en moins territorialisés, c'est-à-dire de moins en moins concernés par les réalités locales des patients. La quête d'une santé mentale parfaite, sous le mode d'une santé malade indolore, anesthésiée, dépourvue des

Culture et santé mentale:

quels liens?

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capacités de prendre appui sur l'angoisse et la dépression, s'adresse à une humanité réduite à des fonctionnements sociaux réflexes et à des identifications très pauvres. Toutes les constructions sociales, politiques et culturelles de la "santé" et de la "santé mentale" sont liées aux contextes historiques, sociaux et économiques et elles reflètent ces contextes autant qu'elles en dépendent. Pouvoir social et pouvoir subjectif sont, eux, en interférences continues. En fonction des modifications des liens collectifs et des ethos qui sont le signe de ces modifications, varient les formes du lien de soi à soi. Répliquant aux constructions de Foucault dans son Histoire de la Folie à l'âge classique, Gauchet et Swain (1980) noteront, par exemple, que la pratique de la folie est la face souterraine où se reflète et se précipite le nouveau partage de la raison et de la déraison accompagnant la naissance de la démocratie en France et lui donnant caution et consistance. La fonction morale comme caractéristique de ce sujet rationnel et libre que l'on nomma, à partir de ce moment, citoyen, prend une autre place dans la relation de chacun à la loi à partir du moment historique où l'expérience de la subjectivité de l'entendement se loge sous l'opposition nouvellement tranchée du privé et du public (Fédida, 1984)1. On le voit, le champ de la santé mentale ne se renferme pas sur l'anthropologie ou sur le médical. La folie, comme pointe ultime des accidents de la subjectivité, est bien prise dans les modifications du social et du politique. Il est difficile de ne pas admettre que les expériences de mptures qui affectent le lien du sujet à ses montages subjectifs, moraux et rationnels n'amènent pas des formes souvent inédites d'expression de son angoisse, sa détresse, voire ses préoccupations morbides. Le sujet

1 La paranoïa, cette notion centrale en psychiatrie et en psychanalyse, du moins jusqu'à son éviction des DSM 3 et suivants, est à situer comme l'actualisation d'une structure psychotique comme ce qui vient émerger d'une nouvelle place et d'une nouvelle forme de la folie, non seulement en fonction de la fondation d'un discours laïque et scientifique sur la psychopathologie, mais aussi en fonction de la mise en place d'une philosophie morale nouvelle. La notion d'un sujet inaliénable dans l'exercice de ses droits fondamentaux
résumerait cette philosophie.

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Colette Sabatier, Olivier Douville

avec lequel le clinicien travaille est souvent le sujet aux prises avec l'histoire. D'où un débat sur la valeur heuristique (voirethérapeutiqueet il est regrettable que ces deux plans soient souvent confondus) du recours au seul sujet "de" la culture entendue comme tradition ancestrale. Les intervenants et l'autre culturel Les cliniciens ou praticiens chargés de promouvoir la santé mentale des individus et des groupes sociaux sont de plus en plus confrontés à d'autres expressionsdu bien-être et du mal-être, que ceux auxquels leur éducation les a habitués. De plus, en fonction des politiques de santé, ces critères peuvent évoluer, très brutalement. Une fois de plus, nous n'accorderons aucun privilège à l'exotisme. La
présence dans le social de formes anomiques et actuelles de détresse ou de souffrance psychique est tout à fait contemporaine d'un exercice indigent de la nomination de cette souffrance: RMistes, handicapés, toxicomanes, populations à risques, S.D.F, etc. Cette façon de nommer, de désigner et de stigmatiser est, en réalité, porteuse d'une très grande violence. Le monde de la psychiatrie s'est laissé gagner par cette aphasie discriminatrice, en raison, le plus souvent, de l'absence d'une théorie de la pratique en particulier avec l'outil sectoriel. Au reste parler de santé mentale a peu de chance d'être probant si on n'envisage pas la question du fonctionnement institutionnel, de ses fondations, de ses évolutions passées et de son devenir possible (Douville, 2002). Dans les sociétés contemporaines, il n'existe plus, ou presque plus, de micro-société monolithique et mono-culturelle. Divers groupes culturels et sociaux se côtoient et constituent la population. Les usagers des services communautaires, sociaux et de soin appartiennent ou proviennent de divers groupes culturels et socio-économiques. Des sentiments complexes et diversifiés émergent de cette rencontre interculturelle entre les praticiens et les usagers. Pour les uns, la fascination et la curiosité prennent le dessus et gardent le dessus. Pour les autres, il peut s'agir d'un sentiment d'inconfort, d'incompréhension, de quiproquo avec l'impression que les conceptions et les représentations du bien-être psychologique des usagers et leurs valeurs
fondamentales semblent étranges

- et, de ce fait,

les repères permettant

de saisir pleinement ce que le patient tente d'exprimer peuvent sembler

Culture et santé mentale:

quels liens?

Il

particulièrement ténus. Ces sentiments, selon les individus, induisent des conduites et des réactions différentes. Parmi elles, on peut observer la soif de connaître ou son antonyme, celle de nier les différences, les divergences. On observe aussi comme réaction la construction autour de la différence de tout un système de représentations qui s'opère selon deux procédés opposés. Le premier consiste à enchâsser l'autre dans une structure exotique, lointaine et distincte de nos propres référents, se transformant, comme le montre Douville (ce volume), en quasiethnologue d'occasion avec le risque de réduire la causalité subjective à des modèles de causalité tribaux ou clanique. Le second est une tentative d' essentialiser, c'est -à-dire d'attribuer aux traits de sa personnalité des caractéristiques spécifiques à chaque groupe sans tenir compte des influences socio-historiques, comme si ces caractéristiques avaient un substrat biologique ou génétique propre au groupe concerné et qu'elles étaient inéluctables. Couchard (1999) voit dans cette tension entre l'identification à l'autre, l'étranger, et cette contre-identification lorsque l'étranger devient trop étrange, le fondement même de la psychologie clinique interculturelle. Les réactions de mise à distance et d'intérêt voire de fascination face à ce qui est l'autre, celui qui ne fait pas partie du Nous, autrement dit l'endogroupe, sont partagées par de nombreux groupes. Tous les groupes culturels ou religieux possèdent des termes pour désigner celui qui ne fait pas partie de l' endogroupe, par exemple, le Goy chez les Juifs, ou le Gadjé chez les Roms, termes qui sont chargés émotivement. Ces phénomènes s'observent depuis l'Antiquité, on les retrouve chez Hérodote au Vème siècle avant notre ère, et se manifestent tout au long de notre histoire, comme l'ont montré Couchard (1999), Jahoda (1999), Krewer (1999), Todorov (1982). Ainsi Todorov a décrit comment les Conquistadors se sont construit une image du Sauvage, ce qui leur a permis de mieux exploiter les Indiens. Si de nombreux exemples de la construction de l'autre apparaissent dans la littérature de la psychiatrie coloniale (Collignon, 2001), elle n'en est pas moins actuelle. Jahoda (1999) montre la persistance de ces représentations dans les travaux en psychologie interculturelle. Douville et Natahi (1998) observent que, de nos jours en France, les thérapeutes qui prennent en charge des patients migrants ou leurs enfants semblent tiraillés entre un universalisme réducteur et une psychologie ethnique trop souvent revendiquée comme une ethnopsychiatrie ou une ethnopsychanalyse, alors même que les

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connaissances tiraillements.

Colette Sabatier, Olivier Douville scientifiques pourraient permettre de dépasser ces

Il faut situer ici ce qui reste d'actuel dans la démarche du fondateur de l'ethnopsychiatrie: G. Devereux. La démarche de Devereux a incontestablement eu une légitimité tant qu'elle pouvait affirmer et montrer l'inanité d'une lecture du culturel (objet d'étude de l'anthropologue) en termes de psychopathologie d'une culture, et, qu'inversement, on ne peut pas faire une lecture complètement culturelle de ce qui semble être une aberration de la conduite. Devereux a tiré cette idée de Linton pour en faire un schéma conceptuel de la normalité ou de la pathologie. Soulignons qu'à son époque Devereux n'était pas tout seul sur cette ligne de crète. Le chapitre "L'Illusion archaïque" de Lévi-Strauss qui récuse l'équation du "primitif' avec l'enfant et/ou le névrosé (Les structures élémentaires de la parenté) datait de 1949. Mais Devereux argumente le plus souvent à partir de cultures supposées impérissables, intemporelles, et toujours telles qu'en elles-mêmes elles subsisteraient. Toujours voir dans l'exil, dans la mpture, quelque chose qui est un traumatisme, une fragilisation, revient à affirmer que la santé résiderait dans la coïncidence entre le moi et la culture. D'où la forte part de ritualisation des comportements qui se trouvent alors positivés. Donc il n'y a pas d'écriture possible du sujet. Pas de saisie du sujet. Il n'y a pas d'écriture possible de ce qui échappe, de ce qui n'est pas là, de ce qui n'est pas en prise avec la culture. De ce qui se détermine à partir d'une indétermination. En somme la question de l'identité est, à ce prix, déjà tranchée dans le registre de la santé et de l'adaptation, ce qui est réducteur et peu en phase avec la clinique actuelle, celle des migrants, comme celle des autochtones. Ces remarques ne sont destinées qu'à une seule chose: ouvrir un espace épistémologique renouvelé. Car dénoncer les réactions négatives ou d'enfermement dans un exotisme comme un "mal" des sociétés occidentales, ou comme un atavisme révolu comme celles de leurs égoïsmes et de leur étroitesse d'esprit, a donc beaucoup été fait. Au risque d'une culpabilisation temporaire, les avancées épistémologiques ont pu se réduire à une leçon de morale citoyenne. Ce genre de leçon de morale est très agréable à formuler, toujours, mais elle n'est porteuse

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quels liens?

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d'aucun changement ni d'aucune ouverture réelle à l'autre et à la diversité normale du genre humain. Enfin l'inefficacité d'une telle leçon est d'autant plus criante que, dans de nombreux lieux de résidence des populations les plus défavorisées, la dimension citoyenne est en grande fragilité du fait d'une crise sans précédent dans les institutions de soin et d'enseignement. Sur un autre plan, la tension entre la mise à distance et l'intérêt pour l'autre sont des réactions étudiées par les psychologues sociaux, particulièrement ceux qui s'intéressent aux relations intergroupes (Bourhis et Leyens, 1994; Camilleri et Cohen Emerique, 1989; Krewer, 1999). Plutôt que de dénoncer, il est beaucoup plus judicieux de comprendre les processus de formation de ces attitudes d'ouverture et de fermeture selon les acteurs et leur positionnement social et selon les contextes sociaux, économiques, politiques à un moment de l'histoire de l'interaction (Malewska, Tanon, Sabatier, sous presse; Sabatier, Palacio, Namane, Collette, 2001). Il nous semble aussi judicieux de former les intervenants à cette interaction interculturelle y compris en repérant leurs propres mécanismes. C'est pourquoi la
deuxième partie de ce volume s'attache à étudier ces processus.

Culture et santé mentale: histoire des idées
Les idées et les pratiques dans le champ de la santé mentale ont connu un long cheminement et une évolution. Toutefois, malgré une articulation de plus en plus précise des concepts et des analyses à la fois plus fines, plus complexifiées, et plus étayées sur des exemples concrets relevés dans de nombreuses situations culturelles et dans de nombreux pays, de l'interaction entre la culture et la santé mentale, il est difficile de tracer une histoire qui se serait construite selon un déroulement linéaire, tant ont toujours coexisté aux mêmes époques différents points de vue. Dans le domaine de la psychologie développementale, Kojima (1999) montre clairement cette coexistence, au Japon, des idées en ce qui concerne les enfants et l'éducation. Contrairement à Aries, il s'oppose au postulat d'une rupture historique et propose le concept de « Bassin d'idées» dans lequel les individus puisent leurs représentations. De la même façon, Todorov (1989) dégage des textes principaux de la littérature française, une ancienne coexistence d'idées différentes à de mêmes époques en ce qui concerne le Nous et les autres,

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Colette Sabatier, Olivier Douville

et partagées entre une vision universaliste et une vision relativiste. Ces coexistences n'empêchent pas qu'il y ait selon les époques et les lieux, des idées plus dominantes. En ce qui concerne la santé mentale, l'intérêt pour les autres cultures a toujours été présent tant chez les psychanalystes, qui ont étudié les cultures primitives voire exotiques, que chez les nosologues comme Kraeplin, le père de la classification des maladies mentales. A côté des intérêts de la psychopathologie comparée, on note la création du Centre de recherches de psychologie comparative historique par Meyerson, création essentielle pour une compréhension non seulement culturelle mais aussi contextuelle. Ainsi, il y a toujours eu une tension entre les personnes convaincues de l'universalisme et celles qui se passionnent au contraire pour les spécificités culturelles (Collignon, 1991 ; Couchard, 1999) et on peut difficilement situer ces idées dans une chronologie. L'histoire particulière des idées concernant la psychopathologie et la santé mentale des immigrants est soumise également à ces multiples influences anciennes et néanmoins synchrones (Sabatier, 1999). Ainsi, les travaux actuels émanent-ils de trois sources conjointes: a) l'étude de la maladie mentale (psychiatrie, psychanalyse, psychologie clinique) avec des travaux aussi divers que ceux d'Esquirol sur les Bretons vivant à Paris, s'inscrivant dans le courant phénoménologique de la nostalgie, suivis plus tard de ceux sur l'attachement, et ceux de Kraeplin sur les bouffées délirantes des hypo-acousiques ramenant les troubles psychiques des immigrants à une incapacité de communiquer, b) l'étude des conduites de socialisation (sociologie, anthropologie et psychologie sociale), et parmi ces travaux, le livre de Fanon, cri du cœur, qui dépeint la perturbation de l'identité chez les personnes vivant dans des contextes de minorité et de dénigrement de leur propre groupe culturel, mais aussi les travaux de Stonequist et d'Erikson, et enfin c) l'analyse des liens entre culture et personnalité par l'anthropologie médicale et de l'ethnopsychiatrie (ou psychiatrie culturelle), champs disciplinaires à l'interface entre les deux premières sources, marqués en France par Levi-Strauss, essentiellement structuraliste, et aux Etats-Unis par la célèbre école de Chicago, essentiellement fonctionnaliste, et à leur suite par les auteurs francophones comme Devereux (1977), Tousignant (1992), Zempleni et Rabain (1965) ou anglophones comme Fabrega et Miller (1995), Kleinman (1987).

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Cette histoire des influences n'est toutefois pas affranchie de toute vision politique de l' histoire de la construction des peuples et des relations intergroupes, comme le montrent Collignon (2001), Jahoda (1999), Kail et Vermes (1999). La première étude qui porte spécifiquement sur les immigrants, en tant que groupe repéré comme tel, est l'enquête rétrospective de Tukes publiée en 1885 sur le taux d'hospitalisation psychiatrique des immigrants aux États-Unis entre 1820 et 1880. Or cette étude est contemporaine de l' "Immigration Act" de 1882, c'est-à-dire à la période où la notion d'immigrant vient remplacer celle de "pionnier", et où les nouveaux arrivés ne sont plus les bienvenus de la même façon. Les analyses et les interprétations de Tukes et à sa suite celles d'Odegaard en 1932, suggèrent que la population immigrante est pathologique. Idée qui, à une époque antérieure de la conquête de l'Amérique, n'était pas de mise. Culture et santé mentale:
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quels liens?

Oeuvrer dans le champ de la santé mentale suppose de bien

comprendre les liens entre l'individu et la société, l'individu et la culture, et de comprendre les interactions entre les différents acteurs y compris celles qui se déroulent entre le thérapeute et son patient, entre le travailleur social et l'usager. Mais comment comprendre ces liens? Comment concevoir la culture, l'observer? La question est difficile. Plusieurs s'y sont essayés. Il semble aujourd'hui se dégager un consensus pour les approches plurielles, pour une plus grande réflexion et des approches plus centrées sur l'analyse et la prise en compte de la complexité de la réalité, une analyse institutionnelle et interpersonnelle des structures de soins et d'aide, et par conséquent moins de dogmatisme et de débats d'écoles ainsi qu'une formation axée pas seulement sur la connaissance de la santé mentale et des cultures mais aussi sur les processus identitaires et la construction de l'altérité chez les acteurs des systèmes sociaux et de soins (passin, 2000). Trois écueils doivent être évités: le tout universel, le tout culturel ou encore le relativisme présenté de façon abstraite, c'est-à-dire sans fournir de deuxième terme à l'expression "relatif' : « après-tout relatif à quoi? », est-on en droit de s'interroger. Selon la métaphore de Torga reprise par Douville (ce volume), « l'universel, c'est le local moins les murs », autrement dit ce que nous prenons pour universel est de fait

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Colette Sabatier, Olivier Douville

extrêmement local. Cette méprise est un processus normal bien étudié en psychologie sociale que quels que soient les groupes, les individus ont tendance à penser d'une part que leurs références sont les meilleures et d'autre part qu'elles sont universelles (Triandis, 1989). Umberto Eco (2001) dans un article récent du Monde a fait un plaidoyer très convaincant à ce propos. La tentation culturaliste, voire exotique, quant à elle, nous vient globalement de la colonisation dont la psychiatrie coloniale porte trace; elle est désireuse de contempler des unités culturelles dont on sait grâce aux travaux de nombreux anthropologues dont ceux de Le Goff (1986), qu'elles sont factices. Plusieurs niveaux s'entrelacent, s'il est nécessaire de les distinguer afin de ne pas prendre les effets des uns pour les effets des autres et ne pas réduire les explications à un seul élément, nous devons reconnaître la complexité de l'enchevêtrement de la culture, du social, et du politique (Douville, ce volume) aussi bien dans l'approche compréhensive que dans l'action thérapeutique et de prévention. C'est pourquoi il nous semble que des explications épidémiologiques et culturelles de la santé mentale devraient se combiner (Sabatier, 1999). L'idée qu'il est utopique de parler de culture sans parler de lien social a trouvé en Italie un essor des plus conséquents; l' ethnopsychiatrie (contrairement à la France où ce terme a pris une définition restreinte à une approche voire une école) est conçue dans son lien social et politique. C'est aussi le point de vue développé par Tousignant (1992). Divers auteurs se sont intéressés à la question de la distinction ou de la frontière entre le normal et le pathologique. La diversité des comportements humains dans les différentes cultures montre en effet que ce qui est anodin, habituel dans une culture peut fort bien être inconcevable voire même inconvenant dans une autre, d'où, par extension, l'interrogation à savoir ce qui est normal et ce qui est pathologique dans ce domaine de la santé mentale et si cette distinction peut être universelle ou doit être toujours relative. Les recherches en anthropologie médicale et en ethnopsychiatrie ont poussé les chercheurs spécialistes de la classification des maladies mentales, par exemple ceux du DSM IV, à revoir leur position concernant des aspects universaux et universellement repérables des maladies mentales. Des recherches ont montré l'importance de la culture dans la compréhension des éléments perceptifs dont on pensait qu'il s'agissait de principes biologiquement

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inscrits donc universels (Bruner, 1991). On peut a fortiori comprendre comment la culture vient modeler les conduites psychologiques et sociales et donner forme à des expressions particulières du mal-être. La culture souligne ce qui est important, ce qui doit être saillant elle indique également ce qui doit être minimisé parce que peu important par rapport à un ensemble de valeurs. Elle donne les signes. Devereux (1972, 1977) considère qu'on ne peut traiter correctement cette question que si on est capable de repérer plusieurs niveaux, les niveaux sociaux, culturels et individuels et que ce n'est qu'en alliant l'anthropologie et la psychiatrie que l'on peut véritablement comprendre ce qui est en jeu. Les quatre premiers chapitres de ce livre traitent de la question des influences de la culture sur la santé mentale dans des contextes culturels différents, soit dans des cultures lointaines soit dans des situations d'acculturation du fait de l'immigration ou de la modernisation et de l'urbanisation d'un pays en voie de développement. Il s'agit de comprendre comment se nouent les problématiques. Les deux premiers chapitres s'intéressent aux constructions culturelles de la santé, à leur symbolisation et appropriation par les individus, tandis que les deux autres travaillent les liens entre la culture et la santé mentale dans une perspective épidémiologique. Maryvonne Charmillot étudie la transmission des savoirs médicaux dans une société faiblement scolarisée et ayant difficilement accès aux structures de soins, donc peu familière avec les savoirs médicaux, les Burkinabé en Afrique de l'Ouest. Cette transmission ne se fait pas de façon mécanique, il y a réappropriation des savoirs savants par les individus. Combinant les perspectives de la psychologie sociale sur les représentations avec l'emprunt à Flament de l'idée d'un noyau central et de schèmes périphériques, et celles de l'anthropologie en empruntant à Laplantine la notion de rapports fondamentaux et de rapports subordonnés, l'auteur conclut que prendre en compte uniquement la compréhension intellectuelle des informations dans l'évaluation d'une action éducative en santé est non seulement réducteur mais aussi conduit à des analyses erronées des changements introduits, d'où probablement bien des déceptions quant à l'efficacité des actions préventives. Les nouveaux savoirs s'intègrent dans les aspects plus périphériques afin de sauvegarder les représentations centrales. Ce n'est qu'au fil des temps que les idées se construisent. Cette question de

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l'appropriation des savoirs savants et de leur interprétation est cruciale lorsque l'on veut intervenir auprès des populations, particulièrement dans les cultures qui ne partagent pas notre façon de construire les savoirs. Nader Aghakhani et Olivier Douville s'intéressent à un phénomène qui est aux confins de la pathologie mentale et des états limites, à savoir la possession par les Vents, dans une région au Sud de l'Iran qui, du fait de sa position géographique, est isolée du reste de ce pays mais bénéficie d'échanges avec les continents africain et indien. Les auteurs s'intéressent surtout à la réponse thérapeutique qui est faite par la culture à ce phénomène. Bien que d'orientation psychanalytique, les auteurs considèrent aventureux de comparer ces rites thérapeutiques au modèle de la cure de type psychanalytique. Une lecture de clinique anthropologique leur semble plus appropriée. Il est plus pertinent de comprendre la réponse qui est donnée dans l'organisation générale du groupe social. Les auteurs tentent de décoder les logiques symboliques de l?institution thérapeutique. Leurs observations font apparaître le syncrétisme des références symboliques des "Gens de l'air" avec des emprunts très nets à la cosmogonie et la mythologie africaines, ce qui leur semble révélateur d'un certain nombre de facteurs de résistance à un monisme monothéiste surplombant et totalitaire que constitue l'Islam pour les régions conquises par cette reli~on et qui est porté actuellement comme mythe fondamental de l'Etat. Ce qui est en jeu ici est la façon dont le rituel thérapeutique, par la mythologie mise activement en place, en scène, en discours et en risque d'improvisation refond et retisse le lien social, crée des passerelles entre le présent et le passé, entre les vivants et les morts, et entre les femmes et les hommes. Le rituel donne consistance à une grammaire de sens. Le rituel thérapeutique est un espace de pensée, plus que soigner il réintègre le sujet dans la société. Ce n'est qu'en alliant les approches cliniques, anthropologiques et politiques que les auteurs sont parvenus à donner sens à ce phénomène ce qui montre, s'il en est besoin, la nécessité de combiner ces différents niveaux d'analyse. Les deux recherches suivantes portent sur des situations d'acculturation, elles en montrent la complexité et la nécessité de les ramener aux contextes socio-économique, politique et des relations intergroupes si on veut en comprendre les effets sur la santé mentale. Ce

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n'est pas la même chose d'être en situation d'acculturation parce que le sujet a fait le mouvement de s'extraire de sa culture originelle pour immigrer, que ce mouvement soit initié ou non par le sujet, ou de subir l'acculturation comme une mutation mal contrôlée de la société avec une transformation des valeurs familiales sans remplacement par de nouvelles solidarités comprises, acceptées et digérées par les sujets. Dans l'un des cas, il s'agit d'acculturation d'individus avec changement géographique, dans l'autre, d'acculturation de sociétés sans changement géographique. Emmanuel Habimana et Violaine Desnoyers s'interrogent dans une perspective épidémiologique et culturelle sur les attitudes par rapport au suicide de cinq communautés culturelles vivant à Montréal. La société québécoise, en pleine mutation sociale, a vu ces dernières années augmenter dramatiquement le taux de suicide, notamment celui des jeunes hommes. L'immigration est un facteur de vulnérabilité. Il y a alors lieu de s'interroger sur l'effet cumulatif de ces risques. Pourtant on constate que les immigrants recourent particulièrement peu au suicide. Une première hypothèse serait que le suicide n'est pas admis par les cultures. La première partie de ce chapitre retrace la façon dont chacun des groupes culturels modèle la personnalité, le taux de dépression et sa forme d'expression, ils montrent que si le taux de suicide est difficile à évaluer tant pour des raisons de déni de ce phénomène que de défaillances de la statistique d'Etat, il est présent dans toutes les cultures mais accepté et compris diversement. En situation d'immigration ces valeurs initiales agissent comme facteur de protection auxquelles s'ajoutent de façon plus précise les valeurs religieuses et les valeurs de solidarités familiales et communautaires qui prévalent dans ces groupes, surtout lorsqu'il s'agit de faire face à une situation difficile. On peut toutefois s'inquiéter pour les jeunes issus de ces groupes qui ne peuvent se référer clairement à des valeurs culturelles qu'ils ne connaissent que par le truchement de leurs parents.

Les travaux de Fatiha Choukri-Zeggane sont une analyse descriptive et interprétative d'une cohorte de patients algériens adolescents et jeunes adultes consultant dans des cliniques psychologiques,c'est-à-dire de jeunes clairement repérés comme étant en souffrance. Sa pratique de clinicienne auprès des adolescents et des adolescentes lui donne à penser que l'acculturation de la société

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algérienne est inductrice de dépression et de suicide. La trop rapide urbanisation de l'Algérie, les changements dans les structures traditionnelles avec une perte des valeurs et des structures traditionnelles sans que cela soit remplacé par d'autres formes de lien social, accompagné d'une faible perspective d'accalmie politique et d'un rendez-vous manqué avec le développement socio-économique, provoque une situation d' anomie sociale telle que décrite par Durkheim. Selon Choukri-Zeggane, la déstabilisation sociale de l'Algérie expliquerait, pour une part importante, les situations de détresse qu'elle a pu observer.

Altérité et médiations: éléments de réflexion
Comment se fait-il qu'il y a un renouveau d'intérêt? Et que ce renouveau d'intérêt ne se limite pas, ce qui ne serait déjà pas mal, à revenir aux sources, c'est-à-dire à lire Freud et quelques autres pionniers. Un nouvel intérêt émerge à partir d'avancées cliniques qui n'étaient en quelque sorte pas prévues tant qu'on se limite à une clinique complètement concentrée sur la personne. Les émergences de terrains institutionnels et de pratiques institutionnelles ont fait naître un intérêt pour tous les processus sociaux de construction de la personne (Audisio et Cadoret, 2001). Un certain nombre de ces processus sont en interface entre le social, le familial et l'intra-psychique. Bien évidemment, savoir distinguer ce qui est normal et pathologique, comprendre les liens entre le culturel, le social et la santé mentale est essentiel. Toutefois pour agir, savoir et comprendre ne suffit pas, des cours sur les cultures et sur la psychopathologie sont une condition nécessaire mais non suffisante. Développer des attitudes positives à l'égard de la diversité et de l'altérité est une autre condition essentielle. L'altérité est, cependant, une question difficile qui mérite d'être analysée, et que des formations portent spécifiquement sur cet aspect. Trois écueils semblent devoir être évités: considérer que l'intime conviction de l'intervenant, en raison d'une expérience personnelle ou du fait de valeurs morales fortes, d'être "ouvert", sensible culturellement et non "raciste" est une garantie suffisante, et qu'elle est immuable dans le temps, que l'appartenance à la même culture que l'usager est un garant de la compréhension de l'autre, et que la mise en place d'un système de médiation, de traducteur linguistique

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ou culturel est une réponse appropriée qui réglera, ou du moins, aplanira toutes les difficultés expérimentées dans les rencontres interculturelles médecin-patient, école-parents. La médiation interculturelle fait l'objet de nombreuses critiques en particulier dans le domaine scolaire et dans le domaine ethnopsychiatrique car elle ne peut, à elle sewe, remédier aux dysfonctionnements sociaux (passin, 2000 ; Jaffre, 1996). Sont mises également en évidence les ambiguïtés concernant les professionnels de la médiation interculturelle : en France, les élus encouragent leur action tout en leur attribuant un statut précaire et un salaire de misère. Toutefois, ces vives critiques ont tendance "à jeter le bébé en même temps que l'eau du bain", elles ne règlent rien. Personne ou presque, aujourd'hui, n'aborde scientifiquement cette question de la médiation et la relation médecin/patient. La deuxième partie de ce livre propose des outils théoriques et concrets et expose des résultats de recherches scientifiques. Les trois premiers chapitres de cette partie concernent l'altérité en clinique et l'usage qu'en font les intervenants et les thérapeutes. Ils s'inscrivent dans des perspectives sociologiques où le politique prend tout son sens. Les deux derniers se situent sur le terrain de l'école et proposent des outils de réflexion et d'intervention pour les enfants des groupes minoritaires dévalués. Tous ces chapitres réfléchissent à la façon dont la diversité culturelle est prise en compte dans les institutions sociales: l'hôpital ou l'école, et sur les moyens qui sont mis en œuvre. Leurs réflexions montrent que seu1e, la volonté ne suffit pas, et l'appel à des médiateurs n'est pas en soi la panacée universelle. Encore faut-il que ces médiations ne soient pas une réponse superficielle au malaise des intervenants et une façon d'éloigner avec bonne conscience ce qui les dérange dans l'altérité sans la moindre amorce d'une réelle tentative d'intégration. Olivier Douville propose une modélisation théorique et pragmatique des articulations entre l'identité et l'altérité telle qu'elle apparaît dans le cas des psychothérapies. Prendre soin du psychisme, c'est assumer la responsabilité de penser et de favoriser le rapport à l'autre. La psychanalyse et l'anthropologie structurale de Levi-Strauss, et surtout leur articu1ation constituent, à ses yeux, des cadres de

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références forts, à condition toutefois de ne pas omettre d'inscrire ces réflexions dans le champ du politique compris dans son sens abstrait et le sens concret. Douville montre et démontre que le choix apparent dans lequel se trouvent actuellement les thérapeutes, à savoir considérer la psychopathologie sous son angle universaliste, ou au contraire l'ancrer dans une vision ethniciste, ne correspond pas aux pratiques actuelles des experts psychiatres, psychanalystes ni aux connaissances actuelles des sociologues et anthropologues sur les identités culturelles et ethniques qui sont beaucoup plus mobiles et flexibles qu'on ne voudrait les penser. Confrontée à la dimension d'altérité de (et dans) la culture, cette clinique nous éclaire aussi sur les facteurs historiques, sociaux et culturels qui permettent de situer l'usage que des sujets font des institutions, les façons dont ils se représentent les lieux d'écoute et de soin, les demandes qu'ils peuvent leur adresser, les liens de confiance ou les craintes qui les lient à elles (Douville et Galap, 1999). Chantal Crenn ainsi que Pascal Singy et Henry Lambert analysent comment est prise en compte la diversité sociale et culturelle des malades à l'hôpital. Ils identifient différentes formes de médiations, selon le niveau institutionnel de l'intervention et son objectif. Il peut s'agir de faciliter la communication, de résoudre les conflits ou de négocier entre associations d'immigrés ou d'usagers et les institutions. Chacun de ces aspects pouvant prendre plusieurs formes, par exemple lorsqu'il s'agit de faciliter la communication, il peut s'agir d'une simple traduction littérale, d'une traduction adaptée ou d'une véritable traduction culturelle voire une transcription. Les différents interlocuteurs, professionnels comme usagers, privilégieraient selon leur positionnement social et leur représentation de l'autre culturel une forme ou un niveau plutôt que l'autre. Chantal Crenn analyse le fonctionnement d'un lieu de médecine transculturelle. A travers l'observation participante, les enquêtes approfondies auprès des intervenants qui réfèrent à cette clinique et l'analyse des récits des malades, en se préoccupant des trois strates individuelle, collective et structurelle de leur ethnicité, selon les termes de Martiniello (1995), elle tente de saisir de manière globale le phénomène ethnopsychiatrique. Elle observe combien les différences culturelles sont transformées en inégalités ethniques et, en filigrane, comment elles constituent des enjeux politiques. Elle remarque que

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l'histoire nationale française a modelé et modèle encore aujourd'hui la mise en situation minoritaire et la production d'altérité, tout en organisant les hiérarchies ethniques. Les médecins semblent se draper dans un statut d'homme de science, donc à leurs yeux dégagé d'influence culturelle, mais avouent en privé leur impuissance face à certains cas qui leur résistent, alors faute de formation, ils oscillent avec malaise entre une vision universaliste et communautariste du problème. Les travailleurs sociaux sont partagés entre une réaction à l'étrange étranger et une fascination pour l'autre. Tandis que pour les usagers, leur histoire personnelle qui inclut la façon dont ils vivent les relations intergroupes actuelles et passées entre la France et leur communauté culturelle, resurgit lors de la consultation. Chantal Crenn illustre à l'aide d'études de cas comment les primo-immigrants et ceux dits de la deuxième génération vivent différemment le rapport à leur communauté et à la France. La recherche de Pascal Singy et Henry Lambert s'inscrit dans une interrogation générale sur la qualité des soins physiques offerts en Suisse à la population immigrante, surtout celle formée des requérants d'asile. Les médecins ont comme devoir d'informer correctement leurs patients: se pose alors la question des populations qui ne maîtrisent pas la langue et/ou qui ont des rapports différents aux savoirs médicaux. Les auteurs cherchent à savoir comment sont reçus les médiateurs interprètes culturels nouvellement formés à Lausanne, pour à la fois traduire mais aussi transposer culturellement l'enquête médicale et les informations. Ils mettent en place une recherche très méthodique dans l'élaboration de leur recueil de données et dans le choix des populations interviewées. L'introduction du médiateur interprète culturel comme tierce personne dans la constellation médecin-malade essentiellement verticale et asymétrique, réorganise le jeu des positions qu'occupent population migrante et population soignante. Les premiers résultats qui sont ici publiés révèlent l'ambivalence du corps médical par rapport à cette introduction. Les soignants reconnaissent le bien-fondé mais craignent son interférence et sont mal à l'aise devant une information qui échapperait à leur contrôle. En général, les soignants choisissent de contrôler l'information et préfèreraient que les médiateurs se cantonnent à un rôle de simple traducteur. Les deux chapitres suivants se situent dans le cadre de l'école, l'un

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en France avec une population composée de plusieurs communautés culturelles, la fonction de médiation étant conçue comme un rôle d'explication mais surtout de gestion de conflits, l'autre en Espagne avec la communauté gitane, la fonction de médiation étant conçue comme un rôle de négociation et de relais entre la communauté gitane et le système scolaire. Raymonde Ferrandi commence son exposé par des études de cas concrets de nature conflictuelle vécus dans les écoles soit par les enfants entre eux, soit dans le rapport hiérarchique maître-élève ou enseignantparent. Elle propose ensuite des outils de formation aux intervenants dans les écoles. Considérant que les situations de conflits sont multidéterminées, elle propose une lecture multidisciplinaire de la fonction du médiateur en empruntant à diverses approches de la psychologie ses outils de compréhension. Son approche est simple et accessible ainsi à un grand nombre d'interlocuteurs qui peuvent être intéressés par une formation dans le domaine. NUria Llevot Calvet et Jordi Garreta Bochaca s'intéressent plus particulièrement à la population gitane en Espagne, population marginalisée qui entretient de mauvais rapports avec l'école. Méthodiques, ils décrivent la situation des groupes minoritaires en Espagne en-dehors des communautés linguistiques et culturelles officielles pour examiner la situation particulière des Gitans en Catalogne, une minorité parmi une autre minorité, et les structures que le système scolaire leur offre ainsi que les liens communautés-école. Parmi ces offres de formation, une formule est mise à l'épreuve et ici analysée: le médiateur. Pour ces auteurs, le médiateur qui est conçu comme celui qui fait le pont, le lien, qui permet de négocier entre une communauté et une institution, doit faire partie de la communauté qu'il défend. Il doit en être un des leaders, capable de défendre les intérêts des membres de la communauté, et reconnu par eux comme tel.

Insertions ou désinsertions
Etudier les processus d'insertion et de désinsertion, analyser les transitions renseignent sur les individus et les contextes sociaux, et surtout, sur les liens qui se tissent ou se détissent entre l'individu et son environnement, l'individu et sa culture (Bronfenbrenner, 1979). Etudier les insertions et les désinsertions rejoint donc la problématique

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développée dans ce volume, à savoir l'étude des liens des contextes et de la santé mentale, de la culture et de la santé mentale à condition, toutefois, que l'analyse ne soit pas statique et qu'elle se centre sur les interactions individu-contexte. L'adaptation ne saurait se résoudre à des facteurs relevant strictement de l'individu, ses compétences, ses aptitudes. Elle est à l'interface entre, d'une part, les forces de l'environnement social économique et culturel, qui s'expriment et s'organisent à différents paliers de la société depuis la famille jusqu'à l'organisation générale de politique de la société, allant même au-delà (celle de l'organisation mondiale économique), en passant par l'organisation des quartiers et, d'autre part, les forces individuelles. C'est une vision partagée par l'OMS (2002), et de nombreux auteurs dont Devereux (1972, 1977) et Bronfenbrenner (1979) que nous avons essayé de développer dans les parties précédentes de ce volume en soulignant en outre le rôle des intervenants comme un élément du contexte social, ce qui est habituellement passé sous silence. Le domaine de la santé mentale concerne les individus mais au-delà d'eux, l'univers élargi des réalités ayant une influence sur les différentes composantes du bien-être psychologique et de la santé mentale de la population et des groupes qui la composent, les groupes à risque et la population dans son ensemble. L'OMS accorde une grande importance à l'analyse des conditions de contexte qui, tant au niveau de la société qu'à un niveau interpersonnel, influencent les problèmes que rencontrent les individus et les stratégies qu'ils élaborent pour y répondre: c'est ce que cet organisme appelle l'axe contextuel de la santé mentale. Bronfenbrenner (1979) considère que bien qu'il soit indéniable que le développement d'un individu relève de facteurs individuels et familiaux dans des histoires singulières, ce développement s'inscrit totalement dans des contextes plus élargis et ne peut pleinement se comprendre que si quatre paliers de la société sont examinés le macro, l' exo, le méso et le micro système, et surtout les multiples inter-influences de ces paliers et les interrelations de tous ces systèmes avec l'individu, ce qui inclut les représentations que les individus se font de leur rôle social, leur vécu des situations et la façon dont ils initient les interactions et réagissent aux actions de leur entourage. Selon lui, on ne pourra agir sur le développement que si des interventions sont mises en place à ces différents paliers. Devereux

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insiste comme l'OMS sur la nécessité de rapporter les comportements marginaux à plusieurs axes d'analyse. Les cinq chapitres de cette dernière partie portent sur des processus d'insertion et de désinsertion. Les deux premiers envisagent les adaptations positives d'une population (les jeunes issus de l'immigration arrivés à l'âge adulte) qui, parce qu'elle est située entre deux univers culturels, est révélatrice des influences spécifiques de la famille et de la société en général et surtout des liens et des ponts entre ces deux niveaux de socialisation. En effet, les jeunes issus de l'immigration ne bénéficient pas des mêmes articulations entre les réseaux familiaux et les réseaux de la société d'accueil, leurs parents n'ayant pas les mêmes insertions. Leurs trajectoires sont révélatrices des processus par lesquels les jeunes doivent passer à leur entrée dans l'âge adulte et comment les différents contextes, familiaux, culturels et sociaux structurent et canalisent ce passage. Leur étude met ainsi en lumière les interactions individu-contexte dans les possibilités d'adaptation. Les trois chapitres suivants examinent la désadaptation ou la désinsertion en analysant dans une perspective phénoménologique le vécu du sujet, ses interprétations, appropriations et réappropriations de leur place dans la société. Claudio Bolzman, Marie Vial, Rosita Fibbi ainsi qu'Emmanuel Jovelin s'intéressent aux jeunes issus de l'immigration lorsqu'ils ont atteint l'âge adulte. Cette catégorie a jusqu'à présent été relativement peu étudiée en comparaison avec les enfants et adolescents issus de l'immigration ou leurs parents, les premiers immigrants. Ils étudient leurs trajectoires professionnelles en prenant en compte la diversité de ces adaptations et en tâchant d'identifier les dynamiques sociales et familiales. Ces travaux rappellent ceux publiés dans un autre volume (Malewska, Tanon, Sabatier, sous presse) respectivement de Santelli et de Mokounkolo, Fouquereau et Rioux sur les formes de socialisation, les identités et les positionnements identitaires des jeunes issus de l'immigration lorsqu'ils ont atteint l'âge adulte. Claudio Bolzman, Marie Vial, Rosita Fibbi analysent les parcours des jeunes adultes de familles espagnoles en Suisse, ils distinguent ceux qui proviennent de familles relativement plus aisées qui se sont naturalisés Suisse, qui sont plus scolarisés et occupent des métiers plus

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intellectuels, et ceux de familles moins aisées qui se sont moins fréquemment fait naturaliser et qui occupent des métiers d'entrepreneurs. Du point des identités, les observations des auteurs révèlent un paradoxe: les jeunes naturalisés manifestent une tendance à l'assimilation dans leurs pratiques tout en se réclamant d'une appartenance et les non-naturalisés semblent renoncer à l'expression d'une identité biculturelle sur le plan subjectif et institutionnel, tout en témoignant d'un biculturalisme marqué au niveau des pratiques institutionnelle et subjective biculturelle. Cette distinction entre identité subjective et proclamée et comportement est intéressante, elle se retrouve de façon plus aiguë chez les Italiens de troisième génération étudiés par Campani et Catani (1985). Elle souligne la nécessité d'un lien subjectif fort au-delà de pratiques avec les deux appartenances culturelles et soulignent s'il en était besoin la richesse des allégeances identitaires duelles et leur dynamisme. Emmanuel Jovelin s'intéresse à un cas d'adaptation, celui du choix des jeunes d'origine étrangère pour le travail social. Chantal Crenn a montré que le rôle de médiateur culturel leur est souvent dévolu, et que ce n'est pas sans ambiguïté tant de la part de services publics qui créent ce genre d'emploi que des personnes elles-mêmes. Emmanuel Jovelin s'intéresse aux parcours identitaires et sociaux de ces jeunes et tente d'identifier parmi la multitude des facteurs déterminants, ce qui a prévalu dans leur choix. Il montre toute l'ambivalence de la société d'accueil qui crée ce genre d'emplois et les parcours difficiles de ces jeunes qui finissent par accepter cette place qui leur est assignée. L'adaptation des jeunes animateurs sociaux se trouve donc à l'interface entre l'adaptation et la non-intégration tant par leur positionnement dans la société que par leur rôle. Jacqueline Zwoboda Rosel, en tant qu'orthophoniste, est amenée à rencontrer de nombreux cas de troubles du langage parmi la population immigrée. Sans dire que cette situation soit génératrice de difficultés scolaires de façon déterministe, les nombreux cas de faillite d'apprentissage de la langue tant orale qu'écrite montrent que l'expérience subjective de l'adaptation et l'identité culturelle sont des éléments clés qui doivent être pris en compte dans l'évaluation des difficultés mais aussi dans la mise en place d'un système de remédiation, faute de quoi l'action curative ne serait pas plus efficace

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qu'un pansement sur une jambe de bois. Aparecida Magali de Souza Alvarez et Jean-Baptiste Fotso-Djemo portent leur regard de cliniciens sur des populations en extrême pauvreté et en extrême désinsertion. Ils s'intéressent très spécifiquement au vécu de ces personnes en marge de la société. Aparecida Magali de Souza Alvarez a suivi un des groupes de personnes de la rue au Brésil, ceux qui sont les plus marginaux puisqu'ils ne prennent même pas la peine de se construire des habitats de fortune et dorment directement dans la rue.

Elle montre comment ces personnes perçoivent et ressentent leur environnement et comment ils se récréent un monde à eux avec ses symboles, ses signifiants et ses réseaux sociaux. Jean-Baptiste FotsoDjemo, pour sa part, s'intéresse au narcissisme des personnes
bénéficiaires du RMI dans une banlieue parisienne. Les études de cas de ces deux chapitres sont des illustrations de souffrances individuelles en lien avec les institutions sociales et des effets pervers de la désignation qui est en fait une stigmatisation, symboliquement violente, dont nous parlions en début de ce chapitre. Leurs souffrances ne peuvent être comprises et traitées que si les fonctionnements institutionnels sont analysés et pris en compte.

Conclusion
En somme, ce volume éclaire sous trois angles les liens de la culture et de la santé mentale. Plusieurs approches théoriques et méthodologiques ont été convoquées: la sociologie quantitative et qualitative, l'anthropologie sociale et psychanalytique, la psychologie. Toutes mettent en évidence une partie et une forme de ce lien, l'ensemble donne une vision plus élargie, complexe mais aussi nuancée et diversifiée en faisant apparaître autant une vue d'ensemble qu'une vue plus subtile et fine de certains micro-phénomènes. Cette combinaison des examens du macro au micro est source de bien des enseignements. Nous affirmons qu'en matière de santé mentale des approches plurielles sont essentielles. Les débats d'école, le dogmatisme apparaissent en regard de la réalité et de la difficulté de traiter de cette question bien vains et surtout peu productifs de connaissances. Nous souhaitons que ce volume soit illustration de cette position.

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des troubles psychologiques. in different cultural contexts.

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CULTURES ET SANTE

1

QUAND LES SAVOIRS DE LA MALADIE SE RENCONTRENT ET SONT REINVENTES
Discours de femmes burkinabé à propos de deux pathologies

Maryvonne Introduction

Charmillot

Ce chapitre rend compte d'une recherche socio-anthropologique sur les représentations sociales de la maladie en Afrique de l'Ouest (Charmillot, 1997). Il s'agit de voir comment les messages éducatifs relatifs à la santé élaborés en Occident selon le modèle biomédical sont reçus par les populations qui ne partagent pas le même système de références. La notion de microbe par exemple, qui convoque en Occident immédiatement celle de maladie, n'a pas forcément de sens pour tel ou tel autre groupe culturel. L'intérêt est alors de comprendre de quelle manière un groupe social allie les éléments d'un programme sanitaire extérieur avec son propre système étiologique et thérapeutique. Sur le plan théorique, le concept de représentation sociale est sollicité pour montrer que les modes d'interprétation du monde sont dépendants de l'appartenance à une société donnée et que les acteurs sociaux sélectionnent, négocient, ajustent ou rejettent les informations qu'ils reçoivent en fonction des représentations dont ils sont porteurs. L'hypothèse forte suppose alors la construction d'interprétations, au sujet de la maladie, qui conjuguent des éléments externes, amenés par les actions éducatives, à des éléments internes, inscrits dans le système traditionnel. Sur le plan empirique, une enquête par entretiens a été réalisée au Burkina Faso. Parmi les maladies décrites dans les discours recueillis, deux ont fait l'objet d'analyses approfondies: liulo ou "maladie de l'oiseau", répertoriée dans le milieu médical comme paludisme neurologique, et zao, maladie sans correspondance définie. Au terme de la recherche apparaît clairement la nécessité de reconnaître et de prendre en compte, dans les actions éducatives sanitaires, les

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