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Cultures régionales, développement économique

De
366 pages
Sous la pression de la mondialisation, des initiatives communautaires et d'une conjoncture économique préoccupante, les cultures et traditions régionales sont considérées comme des ressources mises au service de la croissance et du développement économiques. Cette valorisation économique, pratiquée de façon différente et avec des succès inégaux selon les pays et les régions, suscite des attentes très fortes et soulève beaucoup d'interrogations quant à leurs retombées économiques concrètes et leurs effets sur la dynamique culturelle.
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Sous la direction deCultures régionales,
développement é Conomique René Kahn , Roseline Le Squè Re
Des ressources territoriales pour les économies régionales et Jean-Michel Ko Sian SKi
Longtemps les territoires ont su préserver, entretenir, développer et
valoriser leur patrimoine culturel immatériel an de maintenir vivantes
les cultures et les langues régionales. À partir des années 2000, et surtout
depuis la crise économique de 2008, le patrimoine culturel des régions est
perçu différemment. Sous la pression de la mondialisation, des initiatives C s rég ,
communautaires et d’une conjoncture économique préoccupante, les
t é Ccultures et traditions régionales sont davantage regardées et mobilisées
comme des ressources mises au service de la croissance et du développement
économiques. Cette valorisation économique systématique des cultures Des ressources territorialesrégionales, qui se pratique de façon différente et avec des succès inégaux
selon les pays et les régions, suscite des attentes très fortes de la part des pour les économies régionales
responsables locaux ou nationaux, mais soulève également beaucoup
d’interrogations quant à leurs retombées économiques concrètes et leurs
effets sur la dynamique culturelle. Cet ouvrage, destiné à un large public Postface de Philippe Blanchet
intéressé par le développement et l’aménagement des territoires, réunit les
échanges d’un groupe pluridisciplinaire de chercheurs, à partir de terrains
régionaux différents, avec les représentants de la vie économique, politique
et associative.
René Kahn est maître de conférences HDR en économie à
l’Université de Strasbourg. Ses recherches, effectuées au
Bureau d’Économie Théorique et Appliquée (BETA UMR
7522), portent sur les politiques locales et régionales de
développement en Europe.
Roseline Le Squère est docteure en sciences du langage (qualifée maître
de conférences), spécialité sociolinguistique. Au sein du PREFICS, équipe
de recherche de l’Université de Bretagne-sud, elle travaille sur les liens entre
la culture bretonne et le développement économique de la région Bretagne, au
travers des marquages publics et symboliques.
Jean-Michel Kosianski est maître de conférences associé à l’Université Paul
Valéry-Montpellier. Ses thèmes de recherche principaux sont : le lien entre la
culture et le développement économique local ; les métiers d’art.
ISBN : 978-2-343-03956-5
37 €
uqimdelolniopfvepoenoeumvespéeeaoopgmunrntmoqneaeléesullntiuéreeuilo
Sous la direction de
C s r , d t é C
René Kah N, Roseline Le Squè Re
Des ressources territoriales pour les économies régionales
et Jean-Michel Ko SIa NSKI





















Cultures régionales, développement
économique
Des ressources territoriales pour les économies
régionales
















Villes et Entreprises
Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy

La ville peut être abordée selon des points de vue différents : milieu
résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être
entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui
communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension
économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la
dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique
ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou
socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour
répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de
textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour
dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds,
plus théoriques, partent de ces problématiques ; ce qui permet de créer
un espace de comparaison entre des situations et des contextes
différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre
des aires culturelles et économiques différentes.


Dernières parutions

Yves DRAUSSIN, Saint-Quentin-en-Yvelines – Le centre-ville
19732003. Une épopée urbaine, 2013.
Lambert MOSSOA, Les politiques urbaines en Afrique saharienne.
Contours réels, 2012.
Jean-Luc ROQUES, Une sociologie de la petite ville, 2011.
Pierre-Yves LÉO et Jean PHILIPPE (dir.), Villes moyennes et services aux
entreprises, 2011.
Monique RICHTER, Pour une réhabilitation de l'habitat créole à Mayotte,
2010.
Guillemette PINCENT, La réhabilitation des quartiers précoloniaux dans
les villes d’Asie centrale, 2009.
Alessia DE BIASE et Monica CORALLI, Espaces en commun. Nouvelles
formes de penser et d’habiter la ville, 2009.
Jean-Luc ROQUES, La fin des petites villes, 2009.
Carlos COLLANTES DIEZ, La ville africaine : entre métissage et
protestation, 2008.
Nicolas LEMAS, Eugène Hénard et le futur urbain : quelle politique pour
l’utopie ?, 2008.
Maurice GUARNAY & David ALBRECHT, La Ville en négociation. Une
approche stratégique du développement urbain, 2008.
Sous la direction de
René Kahn,
Roseline Le Squère
et Jean-Michel Kosianski






















Cultures régionales, développement
économique
Des ressources territoriales pour les économies
régionales








Postface de Philippe Blanchet







































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03956-5
EAN : 9782343039565

Cet ouvrage est issu du congrès international « Cultures régionales,
développement économique – Des ressources territoriales pour les économies
régionales » organisé sous l’égide de l’Union provençalo, avec le soutien de la
région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nous remercions vivement ces
partenaires ainsi que Kedge Business School de Marseille-Luminy qui a
accueilli ce congrès, les 30 et 31 mai 2013.
SOMMAIRE
Introduction générale ................................................................................................ 13
René Kahn, Roseline le Squère, Jean-Michel Kosianski

Présentation des communications ............................................................................. 29

Communication inaugurale....................................................................................... 37
Jean-Louis Reiffers

PARTIE 1
LES RAPPORTS ÉCONOMIE-CULTURES RÉGIONALES REVISITÉS .... 49

Le statut de la culture régionale dans les théories du développement territorial ...... 51
René Kahn

La culture est-elle soluble dans la performance économique ? ................................ 75
Jean-Robert Alcaras

Patrimoine culturel immatériel et développement économique ................................ 95
Laurent Sébastien Fournier

Dynamiques économiques et configurations culturelles régionales
Le cas de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur................................................... 105
Jacques Garnier

Pour une linguistique appliquée à l’entreprise ........................................................ 123
Dardo de Vecchi


PARTIE 2
LES RELATIONS ÉCONOMIE-CULTURES
DANS LES TERRITOIRES À FORTE IDENTITÉ ......................................... 133

Comment les dynamiques économiques peuvent-elles contribuer
au développement des langues et cultures régionales ? .......................................... 135
Roseline le Squère

Le label « Òc per l’Occitan » .................................................................................. 157
Alain Alcouffe

Culture et créativité au cœur des processus de développement
urbains et régionaux : le cas du Rhin Supérieur ..................................................... 169
Jean-Alain Héraud

Identité régionale, diversalité et créations populaires :
chanson et sentiments d’appartenance en Provence ............................................... 185
Béatrice Mabilon-Bonfils

Minorités linguistiques et développement local ..................................................... 201
Giovanni Agresti et Silvia Pallini

PARTIE 3
MÉTIERS D’ART DANS LES TERRITOIRES À FORTE IDENTITÉ ........ 219

L’organisation créative ancrée dans son milieu : l’exemple des métiers d’art ....... 221
Jean-Michel Kosianski et Edina Soldo

La contribution « perçue » des artistes et des artisans d’art à leur territoire ........... 245
Michelle Bergadaà et Florence Clarac

La Tuilerie Bossy et son territoire, quels profits ? Étude d’un cas ......................... 261
Lise Boucon

Routines de métier et identité territoriale ............................................................... 277
Anne Jourdain


10
PARTIE 4
TÉMOIGNAGES DES REPRÉSENTANTS DES ENTREPRISES,
RÉGION PROVENCE-ALPES-CÔTE D’AZUR ............................................. 293

La culture régionale : ses liens avec le développement économique
vu par l’Union provençale ...................................................................................... 295
Henri Feraud

Olivier Roux ........................................................................................................... 299
Bernard Jaussaud ................................................................................................... 303

eRemise du 20 prix Jacques Léon « Tradition provençale et modernité »
au GIE, fabricants de carrelages de salernes ........................................................... 305

Claude Schoepfer.................................................................................................... 307
Henri Féraud .......................................................................................................... 311
Pierre Trichard ....................................................................................................... 315
Henri Féraud .......................................................................................................... 321

Le lien du Prix Jacques Léon avec la culture provençale
L’importance du prix aujourd’hui .......................................................................... 323
Bernard Deschamps

Postface .................................................................................................................. 327
Philippe Blanchet

Notices biographiques ............................................................................................ 355



11 INTRODUCTION GÉNÉRALE
René Kahn, Roseline le Squère, Jean-Michel Kosianski
LE RAPPORT ÉCONOMIE-CULTURE, UN THÈME UNIVERSEL
OPPORTUNÉMENT REVISITÉ PAR LES TERRITOIRES
Si le propre de la démarche scientifique consiste, comme le pensait Gaston
Bachelard, à travailler sur un sujet extrêmement spécialisé, dans ce cas, une
réflexion large et ouverte sur les rapports « économie-culture » a toutes les
chances de demeurer pseudo-scientifique et improductive, tant les deux
notions que notre réflexion tente d’articuler sont par nature générales et
polysémiques. Mais l’intérêt pour ce thème de recherche, dès lors qu’on
s’affranchit des impressions premières et des jugements de valeur, est
parfaitement justifié. Même si cette thématique ne bénéficie pas encore
aujourd’hui d’un statut épistémologique assuré, il n’y a pas à notre avis de
question plus urgente, plus importante, ni hélas plus complexe, que celle qui
traite de l’articulation des règles et usages du vivre ensemble en société (la
culture) avec les pratiques économiques fondées sur le calcul et que la théorie
économique désigne comme un calcul coût-avantage et de maximisation
individuelle d’une fonction d’utilité ou de profit. C’est proprement l’avenir de
la diversité des cultures et de la cohésion des sociétés humaines, qui est en jeu.
D’ailleurs, le chercheur qui aborde, à partir d’une littérature désormais très
abondante, la thématique des rapports économie-culture (nous nous
concentrerons ici plus précisément sur les relations : cultures régionales –
développement économique) effectue nécessairement un premier constat : il
s’agit d’une thématique relativement ancienne, largement présente et débattue
dans beaucoup de sociétés, et particulièrement dans la nôtre et qui, par
conséquent, a déjà été préalablement examinée sous différents aspects par une
large palette de sciences sociales. Ce thème a, en effet, été exploré très
sérieusement, dans ses différentes dimensions, sans remonter jusqu’à Aristote
1(L’éthique à Nicomaque), par un très grand nombre d’auteurs . En économie

1 Citons, par exemple, des philosophes comme Kant (1785), Hannah Arendt (1954/1972),
Michel Hénaff (2002), Dany-Robert Dufour (2011), des juristes comme Tocqueville (1835), des
sociologues comme Max Weber (1921) et Fernand Dumont (1970), Alain Touraine (2010), des
anthropologues : Marshall Sahlins (1976), Edward T. Hall (1979), Louis Dumont (1977), des
politique, après quelques tentatives isolées de précurseurs restés marginaux
dans cette initiative (comme Thorstein Veblen, Karl Polanyi, François
Perroux, Amartya Sen, Jacques Généreux, Roland Granier & Martine
2Robert) , cette question a été renouvelée par les économistes du courant
majoritairement orthodoxe anglo-saxon ou « main stream » : Hofstede (1980),
Florida (1995, 2002), North (2005), James (2005), Boshma (2005), Landry
(2008), Scott (2010), Glaeser (2011), etc. Ces auteurs cependant, restent très
circonspects quant à la dimension culturelle de l’économie et, selon les
spécialités, ils sont plus ou moins intéressés par ce rapprochement. Mais d’une
façon générale, toutes les disciplines semblent concernées, même l’économie
standard. C’est ce premier constat qui nous a conduits à proposer, sous l’égide
du congrès de l’Union provençale, un colloque universitaire à caractère
pluridisciplinaire. Les sociologues, les linguistes, les gestionnaires, les
anthropologues, ont également investi, chacun à sa façon, ce champ de
recherche original.
L’universalité du thème transparaît également dans le caractère partiel,
fractal et irrésolu des débats : non seulement entre les spécialités mais aussi à
l’intérieur de chaque spécialité, entre les approches et les écoles elles-mêmes.
Il est évidemment impossible de présenter et même de résumer la richesse des
thèses, à caractère disciplinaire autour du thème « économie-culture », mais
disons que tous ces travaux ont en commun de montrer qu’il existe en
Occident une arène dans laquelle la rationalité économique utilitariste
individualiste, porteuse d’une certaine conception de l’homme est confrontée à
d’autres rationalités fondées sur d’autres conceptions qui s’appuient sur des
institutions collectives comme la morale, la philosophie, la politique, la
religion, etc., souvent marquées historiquement et géographiquement et pour
cette raison qualifiées de culturelles.
Toute cette littérature contribue à démontrer le caractère permanent de la
confrontation entre deux sortes de rationalités ou logiques, en particulier dans
une économie capitaliste : la logique économique (plus précisément
l’utilitarisme de l’homo œconomicus associé à la logique de marché) supposée
universelle et les autres considérations dites « extra-économiques » (politiques,

historiens : Fernand Braudel (1982), Yves Lequin (1984), David S. Landes (1998), des
politistes : Michael Keating (2003), Huntington & Harrison (2000), Jacques Palard (2009), les
linguistes : Claude Hagège (2000) et notre collègue Philippe Blanchet (voir sa contribution sous
forme de postface dans cet ouvrage) ; des géographes, Paul Claval (1995), etc.
2 Karl Polanyi concevait l’économie comme un rapport pratique au monde bien plus large que
celui de l’institution marchande. Il pensait que la réduction au seul mécanisme de marché des
rapports économiques de l’homme à son environnement constituait une grave erreur culturelle. Il
s’est efforcé d’y remédier. François Perroux et plus tard Amartya Sen, se sont efforcés d’enrichir
les fonctions d’objectif des agents économiques afin qu’ils deviennent des « unités actives »,
plus complexes, capables de dépasser le seul objectif de maximisation sous contrainte. Dans les
deux cas, il s’agit d’attribuer aux agents économiques une certaine épaisseur culturelle. Jacques
Généreux, 2006-2010, les trois volumes de « À la recherche du progrès humain », Seuil ;
Roland Granier & Martine Robert, 2002. « Culture et structures économiques ». Paris,
Economica.
14
morales, religieuses, etc.) qui émanent d’une organisation sociale située dans
le temps et l’espace, et par-là, considérées comme « institutionnelles » ou
« culturelles ». Nous ne voulons évidemment pas dire par-là qu’il n’existe pas
d’institutions économiques collectives mais que le raisonnement économique
utilitariste associé à l’institution du marché s’est imposé comme pouvant se
substituer aux modes d’organisation plus traditionnels de la société. Dans la
période actuelle, désignée par plusieurs auteurs comme étant celle d’une
« société de marché », il s’agit surtout d’évoquer le rôle plus ou moins résiduel
et local de ces logiques non spécifiquement économiques, de comprendre
l’articulation de la sphère économique sur les autres dimensions de
l’organisation sociale (ou réciproquement) et finalement la place qu’occupe la
rationalité économique relativement à d’autres rationalités (construites ou
héritées). Ainsi donc, cette littérature explore à partir de catégories
conceptuelles simples et peut-être réductrices, l’état du dialogue entre deux
3sphères essentielles à toute construction sociale .
1.1. UNE CONFRONTATION QUI DÉPLACE LA FRONTIÈRE DES
VALEURS DE LA SOCIÉTÉ
Les confrontations économie-culture, puisqu’il s’agit souvent d’oppositions
et de confrontations mais aussi de coopérations, ne débouchent heureusement
pas sur la désignation d’un « vainqueur ». Le gagnant, s’il y en a un, est le
dialogue. Le plus souvent, dans cette littérature, les deux protagonistes
conceptuels (l’économie et la culture, pour simplifier) à l’issue d’une
confrontation musclée, à la fois théorique et pratique, réaffirment leur
spécificité et leur raison d’être. À l’issue du débat, les clivages fondamentaux
subsistent ou se reforment. Ils opposent, par exemple, en science régionale,
comme nous allons le voir plus loin, l’école du développement local qui fait
toute sa place à la culture, à l’école anglo-saxonne de l’économie régionale
culturelle qui ne reconnaît à la culture régionale qu’un rôle économique
secondaire et uniquement dans la mesure où elle se conforme aux valeurs du
capitalisme.
Les échanges se poursuivent donc comme si cette dualité devait rester
irréductible et le débat inépuisable, comme si l’objectif recherché (et il a déjà

3 Il n’est pas cependant certain que la dissociation économie-culture soit ancienne. D’après
Annick Schramme (2011), « Les artistes et l’entrepreneuriat en Flandres » in « L’artiste un
entrepreneur ? » : « La séparation entre culture et économie n’a été consommée qu’au
e
XIX siècle avec l’avènement du romantisme », p. 68.
Certes, l’artisanat des objets utiles a, au cours de l’histoire, intégré des composantes artistiques et
culturelles locales ou exotiques (cf. les marchandises transportées par la compagnie des Indes).
Pourtant on peut considérer que le lien économie-culture, sous l’ancien régime, était informel ou
incomplet puisque le statut de la propriété intellectuelle était inexistant. Admettons que si la
relation était incomplète, c’était presque sans préjudices pour l’art. Le congé donné à Mozart par
Colloredo a certainement contribué à abréger la vie de Mozart, constamment à la recherche
d’argent, mais n’a pas nui fondamentalement à sa créativité.
15
montré que cela est en effet souhaitable) était d’instaurer un dialogue continu
et fructueux : (Huck & Kahn 2009, Ordine 2013). Avec la géographie
culturelle, c’est l’anthropologie qui a sans doute le mieux résumé la nature de
cette apparente et utile confrontation entre économie (raison utilitaire ou
idéologie économique) et la culture (pas seulement à travers ses manifestations
politiques), car la culture en anthropologie fait l’objet de différentes définitions
(culturaliste, naturaliste, utilitariste) qui fondent des orientations théoriques
très différentes, des paradigmes distincts. Le clivage le plus manifeste oppose
le paradigme culturaliste, d’une part, selon lequel « L’action de l’homme dans
le monde doit être comprise comme étant médiatisée par un projet culturel » et
le paradigme utilitariste, d’autre part, selon lequel « Il existe un homme
économique universel, agissant de façon rationnelle… la culture est
considérée comme un environnement ou un moyen mis à la disposition de
l’individu opérateur et comme résultante de ses agissements intéressés »
(Sahlins 1976, p. 133).
Même si rien n’empêche de considérer l’économie comme une culture
particulière, les notions polysémiques d’économie et de culture apparaissent
par conséquent comme deux notions fondamentales et complémentaires dans
notre civilisation et pour cette raison, elles ont presque toujours été distinguées
et séparées. Le plus souvent elles ont appartenu à des registres différents
(l’ordre religieux ou politique d’une part, l’ordre productif, marchand et
financier, d’autre part). Dans le langage marxien, on parle de superstructure et
d’infrastructure. Longtemps elles ont pu s’ignorer presque sans préjudices et
coexister. Ce clivage est également présent dans les thèses de Polanyi sur
l’encastrement de l’économie dans les sociétés traditionnelles (où se
maintiennent des éléments de marché) et sur le désencastrement dans une
économie capitaliste de marché où « la société devient un organisme qui, dans
toutes ses dimensions essentielles, est soumis à des objectifs lucratifs »
(Polanyi 2011, p. 19).
Ce clivage est également visible dans les conséquences de la crise actuelle,
où les carences du marché semblent entraîner une défiance vis-à-vis du
politique et un surcroît de marchandisation et d’économisme au détriment de
la recherche d’autres modes de régulation. Ce phénomène montre que la
frontière est encore susceptible de se déplacer. Car l’économie apparaît
aujourd’hui comme une culture universelle capable de se substituer aux
cultures historiquement et géographiquement situées. De fait, des langues et
pratiques régionales s’effacent et disparaissent sous le rouleau compresseur
des échanges marchands et de logiques économiques qui prétendent incarner
la modernité (Hagège 2000).
Il faut cependant remarquer que toutes les pratiques et cultures nationales
ou régionales ne semblent pas également menacées. Selon certains auteurs, les
revendications « ethno-régionalistes » sont compatibles avec la
« mondialisation techno-marchande » (Taguieff 2001). La « diversité
culturelle », qui doit être envisagée « non comme donnée et allant de soi, mais
16
comme construite et évoluant en fonction du contexte politique, économique et
intellectuel », peut ainsi être envisagée comme un argument pouvant « servir à
la défense politique du protectionnisme culturel » ou au contraire « trouver sa
force dans les bienfaits du libre-échange culturel » (p. 8, Mattelart, 2009).
Certaines formes culturelles sont capables d’adaptation et de transaction avec
l’économie et semblent se pérenniser ou se renouveler. La logique
économique ne se contente pas de se substituer aux cultures traditionnelles.
Étant par nature rudimentaire (évaluation quantitative, calcul coût-avantage,
maximisation du profit ou de l’utilité) elle a besoin, d’une part, de coloniser de
nouvelles activités et de nouveaux espaces (la mondialisation), d’autre part,
d’enrichir son propre dispositif en empruntant aux formes culturelles les plus
dynamiques, des idées nouvelles, des contenus nouveaux, d’où l’importance
du brassage économie-culture, de l’innovation et de la créativité dans les
économies contemporaines. Le discours économique ne pourrait pas maintenir
longtemps une suprématie et progresser s’il ne savait pas se renouveler et
s’alimenter aux sources mêmes de la créativité, de la science et des arts, s’il ne
puisait pas dans le grand vivier des cultures nationales et régionales. L’effet
levier de la culture en économie est reconnu. Toutes les grandes organisations
internationales de développement ou assimilées (CNUCED, UE, Conseil de
l’Europe, UNESCO, etc.) en assurent la promotion. C’est ainsi que les
pratiques économiques et formes culturelles régionales interfèrent fortement
ou entrent en symbiose.
1.2. VERS UN NOUVEAU PARTENARIAT ÉCONOMIE-CULTURE
DANS LES TERRITOIRES ?
Aujourd’hui, le phénomène le plus marquant, dans l’espace économique
comme dans le champ culturel, est que l’économie et la culture semblent
vouloir à nouveau se rapprocher et dialoguer plus intensément. Il serait plus
juste de dire que l’économie souhaite puiser plus largement dans la sphère
culturelle. De nombreux observateurs (élus politiques, entrepreneurs,
chercheurs, financiers, cabinets de conseil, aménageurs) le constatent ou le
revendiquent. Cela tient, comme nous le montrerons plus loin, à la fois aux
évolutions actuelles de l’économie (qui fait appel de plus en plus à des
ressources immatérielles et culturelles de formes variées) et aux évolutions de
la culture elle-même qui emprunte davantage que par le passé des canaux et
des formes « économiques » pour se diffuser ou se pérenniser. À travers la
science, l’art, le design, les métiers d’art, les médias, la technologie, les
industries culturelles (et aujourd’hui les industries créatives), etc. la culture et
l’économie se rencontrent plus souvent, dialoguent et coopèrent. Du moins
a-ton l’espoir qu’il en soit ainsi car on trouve encore parfois des attitudes, soit
d’indifférence du monde de l’économie par rapport à celui de la culture (et
réciproquement de mépris de la sphère culturelle à l’égard des contingences
économiques), soit assez fréquemment aussi, des volontés de domination, de
17
captation, d’absorption, sans réel dialogue (pour caricaturer : les demandes de
financement ou de chèque en blanc formulées par des acteurs culturels, la
captation d’innovations et l’attente de rentabilité exprimées par les
investisseurs disposés sous cette condition à investir dans la culture (dans l’art,
dans la recherche). Nous ne pouvons pas nous satisfaire de tels lieux communs
même s’ils correspondent parfois à des situations réelles).
L’une des thèses qui sera développée ici est que, pour que les rencontres
économies-cultures soient profitables aux deux parties et aux territoires, il est
impératif qu’une compréhension mutuelle s’instaure et que l’imprégnation
modifie en profondeur la vision et les pratiques routinières des acteurs
culturels et économiques. Il ne s’agit pas d’une formule lénifiante et creuse :
c’est bien lorsque l’homme d’affaires, l’entrepreneur ou l’économiste a un
regard d’artiste ou d’anthropologue sur son activité, qu’il innove et c’est bien
lorsque l’artiste et le scientifique ont également conscience des enjeux et de la
portée économique et sociale de leur activité qu’ils parviennent à faire œuvre
commune, utile à la collectivité dans son ensemble. Mais il est probable que le
capitalisme ne l’entende pas ainsi et que le mouvement de fond que nous
observons soit au contraire celui d’une instrumentalisation de toutes formes
culturelles au profit d’une seule limitée mais dominante : l’ordre spontané du
marché (la catallaxie pour reprendre le terme de Friedrich Hayek). Ce débat
aussi est engagé car les cultures craignent d’être instrumentalisées (cf. la
communication de Jean-Robert Alcaras).
Une troisième entité structure cette réflexion : c’est le territoire. C’est le
point d’ancrage de l’économie et de la culture et c’est aussi le lieu de leur
rencontre. La relation économie-culture est associée à la décentralisation et à
la remise en cause du monopole de la politique culturelle de l’État (Dubois
2010). L’action culturelle est au cœur du processus de régionalisation et de
territorialisation. Mais l’affirmation de l’identité régionale, urbaine ou
communautaire n’est pas suffisante en soi. Il faut garantir la cohésion sociale
et le développement équilibré des territoires. Une connaissance approfondie de
l’économie, en particulier des économies régionales, imprégnée de la culture
des espaces, conduit à penser que si les pratiques actuelles tendent à mettre
davantage de rationalité économique dans les politiques culturelles, il est
surtout souhaitable d’injecter beaucoup de savoir et de culture dans les
économies régionales pour parvenir à ce qu’on appelle un développement
harmonieux des territoires. L’enjeu de ce dialogue est rien moins que la
viabilité des régions.
Il est donc intéressant de voir comment et pourquoi économie et culture se
sont rapprochées et surtout dans quelles conditions elles peuvent dialoguer
utilement, notamment dans les régions et plus largement dans les territoires.
Beaucoup de choses ont été dites et écrites à ce sujet (cf. bibliographie),
beaucoup de forums, de séminaires et colloques ont été tenus (parmi lesquels
le Forum d’Avignon : « Économie et culture », sponsorisé par des banques, des
médias et des firmes multinationales et qui se tient désormais chaque année au
18
Palais des Papes). Dans cette approche, il nous semble qu’il manque encore
deux contributions. En premier lieu : une synthèse, une compréhension
générale des relations économie-culture, (la plupart des colloques et des
ouvrages portent exclusivement sur un aspect particulier et mono-disciplinaire
à visée pratique), en second lieu une meilleure prise en compte des rapports
économie-culture en relation avec les territoires. Car ce sont d’abord les
activités dans les régions et les collectivités territoriales qui sont concernées.
Concernant la nature des relations économie-culture, les choses sont
compliquées (voire souvent confuses) et méritent une grille de lecture. Nous
tenterons d’en proposer une. S’il y a aujourd’hui presque unanimité pour
promouvoir les relations économie-culture, certains spécialistes restent
toutefois sceptiques (cf. Xavier Greffe, Vincent Dubois, Alain Faure,
Emmanuel Négrier, et dans notre propre groupe de réflexion : Jean-Robert
Alcaras et Philippe Blanchet). Le développement par la culture (cultural led
regeneration), notamment la régénération urbaine par la culture conduit
parfois paradoxalement à des appauvrissements économiques (faible retour sur
investissement), sociaux (gentrification) et culturels (politiques culturelles de
façade, manifestations culturelles de papier, déculturation). Par ailleurs, les
moyens préconisés pour obtenir ce rapprochement et les modalités
d’interaction diffèrent sensiblement d’une région à l’autre, d’un projet à
l’autre, de sorte qu’il n’y a pas de règle générale mais seulement des
enseignements pour de bonnes pratiques. Schématiquement, les argumentaires
et les dispositifs sont soit à dominante économique (la valorisation
économique de la culture, les retombées économiques de la culture, le
tourisme, le mécénat, les artistes entrepreneurs, la culture du développement),
soit à dominante culturelle (les politiques culturelles, l’inventaire du
patrimoine culturel, l’éducation à la culture, la démocratisation culturelle), soit
encore et c’est préférable de notre point de vue, parce que les deux approches
sont irréductibles, en faveur d’un dialogue, d’une « fertilisation croisée »
économie-culture, pour reprendre la formule de Pierre Laffitte, le fondateur en
1973 de Sophia-Antipolis, la première technopole française. En 2014, dans
une économie dite « de la connaissance », les rapports économie-culture ne
sont plus confinés dans des espaces restreints et privilégiés, ils irriguent,
suivant des modalités multiples, tous les territoires. Les communications du
Congrès de Marseille nous en donnent de nombreux exemples, amplement
analysés et débattus.
1.3. LES MÉTIERS D’ART
Parmi les activités précitées permettant une rencontre entre la culture et
l’économie, un secteur fera l’objet d’une attention particulière dans notre
ouvrage : les métiers d’art, auxquels ont été consacrées quatre communications
du Congrès. Réunir une telle proportion de contributions sur un sujet à ce jour
aussi peu exploré par les chercheurs (excepté principalement les travaux en
19
gestion, économie ou sociologie économique de Bergadaà, Greffe, Jourdain,
Kosianski et Loup) est un choix délibéré. Situés au croisement de l’art et de
l’artisanat, de la tradition et de la création, les métiers d’art présentent en effet
la particularité d’entretenir une relation assez étroite avec le territoire :
« Métiers et savoir-faire appartiennent à l’identité d’un territoire. Ils puisent
leur existence même ou leur créativité dans le territoire auquel ils renvoient
leur propre image et celle de leurs réalisations » (Kosianski et Loup, 2002).
Bien qu’issus de pratiques la plupart du temps séculaires, les métiers d’art
viennent à peine d’être reconnus par la loi de 2014 relative à l’artisanat, au
commerce et aux très petites entreprises, selon laquelle « relèvent des métiers
d’art (…) les personnes physiques ainsi que les dirigeants sociaux des
personnes morales qui exercent à titre principal ou secondaire une activité
indépendante de production, de création, de transformation ou de
reconstitution, de réparation et de restauration du patrimoine, caractérisée
par la maîtrise de gestes et de techniques en vue du travail de la matière et
nécessitant un apport artistique ». Jusqu’alors, il était possible d’approcher le
champ des activités concernées par un ensemble de travaux. En particulier :
– l’annuaire officiel des métiers d’art (mis en œuvre par l’Institut National
4des Métiers d’Art ) indique qu’un professionnel des métiers d’art doit :
« maîtriser un savoir-faire, des techniques et des outils traditionnels
mais aussi innovants dans le but de créer, transformer, restaurer ou
conserver, seul ou en équipe sous sa responsabilité, des ouvrages et des
5objets d’art produits en pièce unique ou en petite série » ;
– la « liste des métiers de l’artisanat d’art » (publiée au Journal officiel du
27 décembre 2003) permet de circonscrire le secteur des métiers d’art à
217 métiers classés en 19 domaines selon le matériau qu’ils travaillent
(bois, cuir, métal, pierre, terre, textile, verre) ou l’activité (art floral, arts
du spectacle, arts et traditions populaires, arts graphiques, arts
mécaniques-jeux-jouets…).

Trois grands ensembles de métiers d’art peuvent être distingués :
– les métiers de la création, qui permettent la conception ou la réalisation
d’objets d’art originaux ;
– les métiers de la tradition, qui visent la réalisation d’objets d’art
traditionnels à partir de modèles et techniques hérités du passé ;
– les métiers de la restauration/conservation, qui s’exercent sur le
patrimoine immobilier ou mobilier.

4 L’Institut National des Métiers d’Art (INMA) – autrefois Société d’Encouragement aux
Métiers d’Art – est une association reconnue d’utilité publique : placée sous la double tutelle du
ministre de la Culture et de la Communication et du Secrétariat d’État chargé du Commerce, de
l’Artisanat, des Petites et Moyennes Entreprises, du Tourisme, des Services et de la
Consommation, il a pour mission de promouvoir et favoriser le développement des métiers d’art
en France.
5 Source : www.annuaire-metiersdart.com
20
Pour le champ des « activités des métiers d’art en France » ainsi déterminé,
Boscher (2006) fournit les indicateurs suivants (au 31 décembre 2004) :
Principales données chiffrées sur les entreprises de métiers d’art en France,
au 31 décembre 2004
6
Nombre d’entreprises 38 104, soit 1,5 % du champ ICS
Nombre d’actifs 102 700 (63 600 salariés et 39 100 non salariés),
soit une moyenne de 2,7 personnes par entreprise occupés
7,8 milliards d’euros,
Chiffre d’affaires
soit une moyenne de 205 000 euros par entreprise
2,8 milliards d’euros, soit 0,4 % du champ ICS Valeur ajoutée
8,1 % du chiffre d’affaires, contre 15,4 % dans le champ
Exportation
ICS
Source : auteurs d’après les données de Serge Boscher (2006)
L’analyse de ces données nécessite de prendre en considération que, bien
7que très minoritaires , les grandes entreprises (0,1 % de l’ensemble des
entreprises de métiers d’art) tirent comptages, moyennes et ratios vers le haut.
Ainsi d’après Boscher, les grandes entreprises du secteur des métiers d’art
représentent : 1,5 % du nombre d’actifs occupés, 2,3 % du chiffre d’affaires
total, 2,3 % de la valeur ajoutée et 12,7 % du chiffre d’affaires à l’export.
Hétérogène à divers titres (variété des métiers, des matériaux, des domaines
d’activité, des tailles d’entreprises, etc.), le secteur des métiers d’art se
compose de professionnels de différents statuts : artisan (inscrit répertoire des
métiers), artiste auteur (ressortissant de la Maison des Artistes), profession
libérale ou « artiste libre » (ressortissant de l’URSSAF) ; par ailleurs, si la
grande majorité des entreprises de métiers d’art sont des TPE, les
professionnels de ce secteur peuvent également exercer leur métier en tant que
salariés d’entreprises artisanales ou industrielles (parmi lesquelles les
industries du luxe).
Les entreprises de métiers d’art pâtissent principalement des
caractéristiques suivantes : atomisation, isolement des entreprises et difficulté
à se regrouper, insuffisante organisation de l’offre (Kosianski, 2010). Quant à
la demande, elle se caractérise pour l’essentiel par une méconnaissance du
public. Il s’ensuit un faible chiffre d’affaires : 65,4 % des entreprises réalisent
ainsi un chiffre d’affaires inférieur à 50 000 euros, parmi lesquelles 36,9 % ont
un chiffre d’affaires inférieur à 20 000 euros (Jourdain, 2010).

6 Industrie, Commerce et Services.
7 Jourdain (2010) indique que 77 % des entreprises de métiers d’art n’ont pas de salarié.
21
1.4. ET LES LANGUES DANS TOUT CELA ?
L’actualité nous amène à considérer la dimension linguistique dans la
construction économique et sociale qui se joue, notamment au travers des
dispositifs et enjeux européens. En effet, les liens entre culture et économie,
s’ils comportent des enjeux complexes, se nourrissent aussi et évoluent en
fonction du contexte en place. Actuellement, l’Europe s’engage dans un
nouveau programme centré sur la mobilité apprenante, « opportunité pour
chaque citoyen d’acquérir des compétences en vue d’une meilleure insertion
professionnelle » : ERASMUS+. Dans le même temps, une des ambitions
européennes est d’assurer la croissance de toutes les régions qui la composent,
et redonner du poids à cette échelle de territoire. En France, chaque région a
signé ou va signer d’ici fin 2014 un contrat de plan État-Région (CPER)
20142020 où le but est de définir les priorités régionales pour accélérer la
croissance, soit développer l’économie et l’emploi.
Notre ouvrage permet d’interroger en particulier les liens entre culture et
économie dans trois régions : Alsace, Bretagne et Provence-Alpes-Côte
d’Azur. En Alsace, une des premières régions à avoir finalisé son contrat avec
l’État, le CPER nous permet de voir que « les collectivités territoriales
alsaciennes considèrent qu’il ne peut y avoir de développement harmonieux de
[la région] sans un volet culturel qui irrigue le territoire. La culture génère de
l’attractivité, de l’emploi non délocalisable, une activité économique
importante et un enrichissement humain propice au développement des
8compétences » (p. 116) . La matière culturelle est associée au patrimoine
muséal, bâti, écrit et audiovisuel, pour lequel il est souhaité une visibilité plus
importante.
En Bretagne, le CPER est encore en construction mais un schéma directeur
9adopté fin 2013 permet de saisir les grandes lignes de ce que représente le
projet régional. Après une introduction bilingue français-breton, le plan
renvoie à l’explicitation d’une ambition de développement d’une politique
exemplaire en matière de développement durable, et notamment en
développant une dimension sociétale. « La politique territoriale, par les projets
qu’elle accompagne, touche tous les types de public, tous les thèmes de la vie
quotidienne et a vocation à créer ou maintenir du lien social sur un territoire
(lutte contre l’isolement, dimension intergénérationnelle, mixité sociale, lutte
contre les discriminations…). Les projets portés par les associations étant
source d’animation et de développement sur les territoires… Le souhait de la
région est de pouvoir continuer à les accompagner sur la période 2014-2020…
la région questionnera donc les porteurs de projets sur la manière dont leur
action concourt à la cohésion et à l’accessibilité sociales, au bien-être et à la

8
http://www.region-alsace.eu/sites/default/files/fichiers/rechercheinnovation/alsace_document_strategique.pdf, 152 pages.
9
http://www.bretagne.fr/internet/upload/docs/application/pdf/201312/politique_territoriale_2013.pdf, 30 pages.
22
santé, à l’épanouissement humain, à la valorisation de l’identité bretonne, au
développement des langues de Bretagne, à mettre en œuvre une dimension
artistique et culturelle et favorise l’ouverture au monde par des actions de
coopérations… » (p. 17-18). Les langues de Bretagne, explicitement évoquées,
sont des éléments de la richesse culturelle et sont relevées comme une force
vivante de la population dynamique (p. 19).
En Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2014 est une année de prolongement dans
l’application du contrat 2007-2013 et de préparation d’un nouveau contrat
avec l’État où les contours du volet territorial restent à définir. Pour anticiper
10ce dernier, un diagnostic territorial a été effectué au deuxième semestre 2012 .
Nous en retiendrons « l’image positive de la Provence et du massif alpin, ainsi
que la diversité et la qualité des produits régionaux [qui] demeurent… des
atouts majeurs pour [les] secteurs économiques » (p. 119). La diversité
culturelle est abordée dans ce document exclusivement au travers de la
problématique de l’immigration. Si elle est d’ailleurs envisagée comme un
atout (p. 58), elle est aussi mentionnée comme une faiblesse en termes
d’égalité femmes-hommes, la « culture méditerranéenne… renforce les
stéréotypes sexistes, notamment chez les jeunes » (p. 107). La culture
régionale n’est abordée qu’au sens du patrimoine culturel « d’une richesse
considérable » et qu’il faut envisager, à l’instar de la région Alsace, au travers
des pratiques du numérique pour en assurer sa diffusion et sa pérennisation.
En ne s’arrêtant qu’à ces trois régions et de façon très partielle (malgré tout
au travers de textes fondateurs des pratiques liées à l’échelon régional, des
encouragements donnés en termes de valorisation de la culture régionale),
nous nous apercevons que la culture issue du patrimoine régional est envisagée
de façon multiple et que les langues ne sont que peu ou pas envisagées, si ce
n’est en Bretagne, où les langues sont présentées comme un atout et
participant à une ambition sociale durable.
Aussi, l’ensemble des communications présentées permettra d’approfondir
les points de vue sur les liens entre culture et économie, mais permettra surtout
de présenter des exemples de faits sociaux qui nous font réfléchir à la manière
dont les langues (régionales en particulier), continuum de pratiques sociales
par excellence, pourront continuer d’exister et d’évoluer.
Aujourd’hui, faire déplacer les citoyens européens vers d’autres territoires
que les leurs (initialement), développer la découverte et l’ouverture à d’autres
cultures, et en particulier à d’autres cultures linguistiques, incitent les acteurs
des territoires à déployer l’offre en matière de mobilités. Si l’Europe
encourage la jeunesse (en particulier) à s’ouvrir aux cultures européennes,
c’est une occasion de découvrir et faire découvrir les cultures régionales et
donc les langues. Toutefois, la place des cultures régionales dans cette
stratégie 2020 n’est pas la priorité puisque de manière transversale, dans
l’ensemble des textes permettant la lecture spécifiquement des différentes

10 http://www.paca.pref.gouv.fr/Union-Europeenne/Les-programmations-2014-2020, 137 pages.
23
stratégies des régions de France, la croissance économique et l’emploi sont
bien les 2 objectifs essentiels et fédérateurs. Résolument inscrit dans la
« stratégie Europe 2020 » en matière de croissance, d’emploi et d’innovation,
le programme européen Erasmus + doit permettre de renforcer les
compétences de tous, de favoriser le développement personnel et d’améliorer
l’aptitude à l’emploi. L’ouverture linguistique y est fondamentale et constitue
même un enjeu économique de taille. Le multilinguisme est un outil
d’investissement dans l’éducation, dans la formation mais surtout dans la
construction de l’espace social. Aussi, la période est porteuse dans l’utilisation
du culturel vers l’économique et inversement.
La considération des vecteurs de notoriété, d’identité, des cultures
porteuses d’images en tant que pré-requis à des schémas de promotion de
territoires inclut la notion sous-jacente de valeur économique. Développer, par
exemple, un tourisme durable en région signifie bien développer
économiquement la région par ce biais. À recenser les constats, objectifs et
recommandations exprimés dans les cadres de politique de développement
(notamment touristique) de plusieurs régions, dont celui de la Bretagne
(travaux de Roseline Le Squère), nous repérons que les politiques en place
souhaitent (au moins de façon théorique) répondre à une attente d’authenticité,
de relations sociales, de perpétuation des dimensions des cultures régionales,
de perpétuation de valeurs propres à des communautés territoriales.
La dimension régionale est plébiscitée à de nombreuses occasions,
politiques et économiques en particulier. Si la décentralisation est au cœur de
certaines préoccupations, cette échelle de territoire est aussi mise en
concurrence avec la réalité internationale. La mobilité internationale est
grandissante, ce qui entraîne de nouveaux paradigmes en matière économique
mais sous-tend également de nouveaux enjeux, de développement économique
mais aussi linguistique. En France, cet encouragement à la mobilité peut
entraîner un travail sur l’identité des territoires et une volonté de valoriser des
communautés territoriales au potentiel culturel fort et reconnu, ce qui est le cas
des différentes régions envisagées dans cet ouvrage. Les contextes
interculturels aident au développement des aptitudes sociales des individus et
les langues régionales peuvent y participer pleinement.
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27 PRÉSENTATION DES COMMUNICATIONS
La culture, sous toutes ses formes, est célébrée pour elle-même mais de
plus en plus souvent en tant que secteur économique à très forte valeur ajoutée
(58 milliards € en 2011 en France, soit 7 fois le poids de l’industrie
1automobile) . On souligne en particulier l’étonnante faculté de redynamisation
qu’elle semble pouvoir transmettre à toute autre activité. On pense, par
conséquent, qu’il convient de mobiliser pleinement les ressources
immatérielles des territoires, pour relancer la croissance et stimuler le
développement local et régional. La démarche de valorisation économique des
cultures régionales, souvent observée et largement plébiscitée par les pouvoirs
publics européens et par les entreprises, particulièrement dans une période de
récession et de mutation de l’économie, soulève cependant beaucoup
d’interrogations.
Les communications suivantes, prises ensemble, n’apportent pas une
réponse globale et tranchée, mais des éclairages nombreux et informés qui
débouchent réellement sur une meilleure compréhension des enjeux de
l’orientation actuelle de l’économie, des terrains étudiés mais aussi des
politiques publiques de développement et des stratégies territoriales
d’entreprises. Si désormais la culture des territoires compte, c’est la nature
même du développement économique qui change mais c’est aussi la
perception et la gestion des cultures régionales qui doivent évoluer. Y
contribuer, telle est l’ambition de ce travail collectif.
Cet ouvrage reprend dans son organisation même, les communications
présentées (mais révisées par les auteurs) et les thèmes développés, lors du
Congrès international qui s’est tenu à EUROMED MANAGEMENT (Kedge
Business School) à Marseille – Luminy, les 30 et 31 mai 2013 : « Cultures
régionales, développement économique – Des ressources territoriales pour
les économies régionales ». Il comporte trois parties :


1 Inspection générale des finances (2013), L’apport de la culture à l’économie en France,
Rapport de l’IGAC N° 2013-40.
http://www.economie.gouv.fr/files/03-rapport-igf-igac-cultureeconomie.pdf
Un premier groupe de communications, rassemblées dans la partie I : LE
RAPPORT ÉCONOMIE-CULTURE, UN THÈME UNIVERSEL
OPPORTUNÉMENT REVISITÉ PAR LES TERRITOIRES, fait porter le
débat principalement sur le bien-fondé de la démarche consistant à
mobiliser les potentialités et les ressources immenses des cultures régionales
y compris en dehors du secteur des activités dites « culturelles et créatives ».

L’auteur principal de « Sociétés transnationales et développement
endogène. Effets sur la culture, la communication, l’éducation, la science, la
2technologie » (UNESCO 1981) , Jean-Louis Reiffers, nous dit dans la
communication introductive au Congrès, qu’il convient aujourd’hui, non
seulement d’accepter, mais de hâter la mobilisation des ressources culturelles
régionales et locales dans le cadre général du processus d’accumulation à
l’échelle planétaire, processus qu’il définit aussi en termes de guerre
économique. Cette évolution procèderait simplement d’un changement dans
l’actionnariat, et d’une forte dématérialisation de l’économie depuis les années
quatre-vingt. Conséquence directe de la mondialisation sous sa forme actuelle,
l’impératif de valorisation économique des cultures (et parmi elles, des
cultures régionales) traduit également l’émergence d’une nouvelle économie
de la connaissance, de l’innovation et de la créativité qui place désormais la
culture au centre de la société.
René Kahn constate que l’économie régionale s’est engouffrée dans
l’option culturaliste du développement et qu’en effet, la culture est
actuellement pleinement mise au service de la compétitivité territoriale.
Cependant un débat de fond subsiste, essentiellement de nature académique
entre la regional cultural economy et l’école du développement territorial.
Dans la première approche, les cultures régionales sont évaluées selon leur
capacité à correspondre aux valeurs de l’économie marchande capitaliste ;
selon la seconde école, le territoire sécrète sa propre culture du
développement. La différence entre les deux approches n’est pas mince, elle
conditionne largement les orientations concrètes du développement et les
politiques publiques.
Jean-Robert Alcaras nous montre à travers une approche
philosophicoéconomique fondée initialement sur les réflexions d’auteurs comme Hannah
Arendt ou John Maynard Keynes, mais réactualisées et contextualisées à la
lumière de travaux plus récents et des évolutions de l’économie
contemporaine, qu’il s’agit là d’une fausse bonne idée qui instrumentalise la
culture au point de menacer la singularité de cette activité si essentielle au
bien-être et à la pérennité de l’humanité. Économie et culture relèvent de deux
sphères radicalement différentes, il convient de comprendre les raisons de ce
clivage et de le préserver.

2 http://unesdoc.unesco.org/images/0005/000512/051257fb.pdf
30
Sébastien Fournier explore la relation économie-culture à travers
l’émergence et les manifestations concrètes de la valorisation du patrimoine
culturel immatériel. Il nous montre par quels dispositifs, sous l’égide de
l’UNESCO notamment, des ressources naturelles, des traditions, des pratiques
sociales locales, sont transformées en patrimoine (le processus de
patrimonialisation) et mises au service du développement. Il souligne la portée
et les limites de ce processus et pose les conditions des bonnes pratiques.
Jacques Garnier en s’appuyant sur l’exemple de la région
ProvenceAlpes-Côte d’Azur dont il a analysé les évolutions du système productif,
contribue au moyen d’un essai de typologie à ouvrir la boîte noire des relations
économie-culture à l’échelle régionale. Il fait apparaître judicieusement des
strates culturelles et des modalités d’interaction multiples et discontinues dans
le temps et l’espace. Il apparaît que les cultures traditionnelles ou résidentielles
mais aussi industrielles et technico-scientifiques sont indissociables des
orientations du développement régional et opèrent selon les configurations
territoriales comme des facteurs de blocage ou de déblocage du
développement. Il montre aussi que dans ce qui apparaît comme des initiatives
prises par les acteurs régionaux du développement, le rôle de l’État et des
politiques publiques centralisées, n’est pas neutre.
Dardo de Vecchi explore lui aussi les modalités de l’interaction
économieculture mais à l’échelle microéconomique des pratiques de l’entreprise. Il
interroge d’un point de vue théorique mais aussi empirique, à partir de
multiples exemples révélateurs et savoureux, la place et le statut des langues
lorsque les entreprises pénètrent, parfois sans connaissances préalables, dans
l’interculturel. Les langues qui sont des ponts entre les individus et les groupes
humains, peuvent aussi constituer de redoutables barrières. D’où l’importance
dans les enseignements dispensés par les écoles de commerce, d’une réflexion
sur la nature des langues qui s’ajoute à l’acquisition des pratiques
linguistiques. La compréhension fine des systèmes linguistiques, des
opérations de traduction et des mécanismes en jeu dans les interactions
culturelles, devient un enjeu majeur de l’internationalisation économique
réussie des firmes.

La seconde partie de l’ouvrage (II), intitulée : LES RELATIONS
ÉCONOMIE-CULTURES DANS LES TERRITOIRES À FORTE
IDENTITÉ, regroupe les communications qui prolongent les réflexions
précédentes à partir d’une série de terrains et d’études régionales.

Comment les dynamiques économiques peuvent-elles contribuer au
développement des langues et cultures ? C’est à une réflexion sur l’inversion
de la causalité usuelle que nous invite Roseline Le Squère dont les recherches
portent en particulier sur l’affichage bilingue (à l’initiative des institutions
publiques comme du secteur privé) notamment en Bretagne. Les biens et
services économiques mis sur le marché portent des noms de marque qui sont
31
parfois aussi des marqueurs de l’identité culturelle régionale. Les dispositifs
comme « Produit en Bretagne », « Breizh in Progress » ou encore le nom du
groupe KERING mettent en lumière comment les aspects culturels régionaux
sont profondément imbriqués dans les activités économiques. Ainsi économie
et culture dans certains contextes régionaux évoluent en symbiose, ils
s’influencent et se modifient réciproquement. La mobilisation et la valorisation
des caractéristiques de la culture régionale comme le renouvellement de
l’identité communautaire, semblent constituer un objectif en soi, autant qu’un
impératif économique, au même titre que l’emploi ou la création de richesses.
À travers l’historique et l’analyse du label « ÒC PER L’OCCITAN »,
Alain Alcouffe, montre que si les mécanismes économiques, par la diffusion
de l’utilitarisme individualiste ont contribué à réduire la diversité linguistique
et à homogénéiser les comportements économiques et sociaux comme les
modalités de l’organisation spatiale régionale et locale, il subsiste des formes
d’attachement au territoire qui ont une fonction économique. Il y a alors
cohabitation entre un objectif de promotion d’une langue et le calcul
économique. La Chambre Économique Européenne des Pays Occitans
(CEEPOC) s’est fixé depuis 1993 des missions économico-culturelles où le
développement et la promotion économiques vont de pair avec le
développement linguistique. Cette association a multiplié les initiatives de
développement local, les manifestations autour des produits régionaux, les
labels de qualité et d’identité en élaborant une charte de qualité exigeante. De
façon analogie l’Ofici per l’occitan, plus récent, s’est employé à décliner
toutes les virtualités dont est porteur le label « Oc per l’occitan ». Il est utile de
comprendre les mécanismes et l’impact de telles initiatives hybrides, de
promotion linguistique et de développement économique.
Les rapports économie-culture ne sont pas l’apanage des milieux ruraux,
Jean-Alain Héraud nous entraîne dans le versant urbain, métropolitain et
transnational du développement territorial. Les stratégies des firmes et les
politiques publiques de développement initient autant qu’elles doivent y faire
face, les mécanismes qui conduisent à faire rentrer les territoires dans la
mondialisation et dans l’économie de la connaissance. L’approche désormais
plus territorialisée de certains concepts comme l’innovation ou l’émergence de
nouvelles théories et notions comme les régions de la connaissance, la
créativité (classes et villes créatives), la tolérance, la capacité d’absorption,
etc., conduisent à questionner la tension et l’équilibre dans les régions entre le
besoin de variété, de changement, d’ouverture, d’une part, et le besoin de
continuité et de cohérence, d’autre part. Les réflexions sur les modalités de cet
équilibre propre aux espaces urbains contemporains constituent un volet
important des nouvelles relations économie-culture. Le projet de la région
métropolitaine trinationale (RMT) du Rhin supérieur illustre bien les enjeux
de cet arbitrage.
L’identité régionale n’est pas seulement remodelée par les acteurs
économiques et institutionnels, elle est également travaillée consciemment ou
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inconsciemment par les créations populaires économico-culturelles. La
sociologue Béatrice Mabilon Bonfils se penche sur les influences multiples,
cosmopolites et populaires qui façonnent aujourd’hui la culture provençale et
l’identité marseillaise. Langues, pratiques musicales, arts de la rue (chansons,
rap, hip-hop, etc.), sentiments et expressions d’appartenance, entraînent aussi
des initiatives économiques ou de développement qui croisent et valorisent
divers matériaux culturels. Ces influences finissent par se conjuguer et donner
une épaisseur et une identité singulière à des lieux, des activités et des
individus prétendument mondialisés ou déracinés. Cette fabrique du lien à
partir de l’hétéroclite doit interroger les pouvoirs publics et les gardiens de la
culture traditionnelle.
Le principe du développement territorial est fondé sur l’entretien et la
mobilisation d’un capital social sous des formes positives : traditions, fêtes,
confiance, savoir-faire, etc. mais aussi et probablement surtout, sous la forme
des langues régionales. Giovanni Agresti et Silvia Pallini explorent en
théorie et en pratique les modalités de valorisation des patrimoines
linguistiques minoritaires, au profit du développement économique et social
local. Cette valorisation suppose un travail collectif. Elle semble impliquer en
particulier une coopération entre les communautés concernées et des
linguistes. Plus précisément, la maîtrise par les acteurs des ressources
culturelles est possible lorsque la communauté linguistique est partie prenante
d’un travail de recherche ainsi que des actions d’aménagement et de
revitalisation linguistique. C’est à partir d’une association (LEM-Italia), d’un
label : « Parchi Etno Linguistici d’Italia » et d’un dispositif itinérant, créés et
animés par les auteurs : la « Caravane de la mémoire et de la diversité
linguistique » que la mémoire collective a pu être interrogée et qu’une
réflexion collective s’est engagée sur l’importance et les potentialités du
patrimoine linguistique, dans les communes alloglottes de six régions d’Italie
méridionale. Les auteurs présentent les résultats de cette recherche-action et
leurs enseignements en faveur du développement du « tourilinguisme de
proximité ».

La troisième partie de l’ouvrage (III), intitulée : MÉTIERS D’ART
DANS LES TERRITOIRES À FORTE IDENTITÉ, regroupe les
communications qui prolongent les réflexions sur le secteur de l’artisanat
d’art. Il est mis particulièrement mis à l’honneur car il illustre parfaitement
la symbiose réussie entre les impératifs du développement économique à
l’échelle régionale et locale et ceux de la cohésion et de la vitalité
territoriale.

C’est à une compréhension renouvelée des rapports entre les cultures
territoriales et certaines activités de production artisanales et sous l’angle de la
créativité, que nous invitent Jean-Michel Kosianski et Edina Soldo. Partant
d’une réflexion sur l’évolution du concept de créativité (leur communication
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comporte un historique très complet autant sur les aspects théoriques que sur
leurs pendants empiriques : districts culturels, milieux innovateurs, villes
créatives, etc.), les auteurs observent et interrogent le fonctionnement effectif
et actuel des entreprises de métiers d’art (38 000 entreprises en France). Il
apparaît que la vitalité du secteur, qui est fonction traditionnellement du statut
de l’entrepreneur (Artiste de renom, Artisan d’élite, Créateur, Façonnier) et de
son mode d’accès aux marchés, est aujourd’hui couplée à une dynamique de
créativité (notamment en termes de design). Cette dynamique
microéconomique de créativité et d’innovation, devenue condition essentielle
de la pérennisation des entreprises, s’appuie fortement sur, autant qu’elle
l’alimente, une organisation territoriale mésoéconomique, y compris dans les
espaces ruraux, qui contribue à entretenir une identité et un patrimoine
collectifs.
Affirmer que les cultures régionales participent du développement ne suffit
pas. La réalité paraît beaucoup plus complexe : la géographie culturelle ne
coïncide pas nécessairement avec les limites des régions administratives, les
communautés culturelles constituées ne reflètent pas automatiquement une
« volonté réfléchie » de développement, les artisans d’art ne sont pas d’emblée
acquis aux initiatives collectives de promotion, etc. C’est à une « étude
exploratoire, qui relève de la théorie enracinée dans les faits » que nous
invitent Michelle Bergadaà et Florence Clarac. En s’appuyant sur des
enquêtes de terrain conduites en Pyrénées-Atlantiques auprès d’artistes et
d’artisans, les auteures mettent en exergue l’expression culturelle spécifique à
deux cultures indépendantes : celle du Béarn et celle du Pays Basque. Elles
nous livrent une étude comparée riche en témoignages et en enseignements sur
les méthodes vertueuses qui peuvent à la fois entretenir et valoriser les cultures
locales.
Aujourd’hui les artisans d’art ont tendance à se regrouper, à former de
petits clusters, à constituer des associations autour d’une identité territoriale.
Louise Boucon qui assure la promotion de l’une d’elles : la tuilerie Bossy
dénommée également l’association des Ateliers d’Art de Valabre à Gardanne
(qui rassemble 12 ateliers d’artisans de métiers d’art dans un ancien bâtiment
industriel situé sur un terrain privé passablement enclavé), nous en décrit la
genèse, l’environnement social, politique, économique mais surtout la
dynamique interne avec ses hauts et bas. Nous voyons s’ériger un projet
économique et associatif sur les lieux d’une tuilerie désaffectée. Nous en
partageons les aspirations, les exigences professionnelles, les interrogations
identitaires, les tiraillements entre secteur marchand et non marchand, les
entreprises à but lucratif et les activités bénévoles. Il semble bien que la
viabilité de ce projet repose sur la possibilité pour lui de s’inscrire dans un
espace sachant faire territoire.
L’identité territoriale n’est pas une notion vague et abstraite. Pour Anne
Jourdain l’identité territoriale d’une communauté d’artisans d’art, identifiable
à travers le style de leur production, est d’abord fondée sur des routines de
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métiers similaires. Mais ces routines qui ont une épaisseur humaine et sociale,
touchent à la culture du lieu, « elles façonnent des manières d’agir, de penser
et de sentir ». Cette étude à la fois théorique et empirique, fondée sur
l’observation de 92 artisans d’art au travail, montre bien que les savoir-faire
artisanaux ne se résument pas à l’acquisition d’une technique mais procèdent
d’une transformation physique et psychique, d’une cénesthésique accomplie
qui laisse l’impression que la main pense. Ces routines de métier fournissent
aussi le cadre duquel émergent des innovations incrémentales, des gestes
créatifs et partant, l’originalité de la production de l’artisan (céramiste,
souffleur de verre, etc.) au sein d’un style territorial codifié qui constitue le
véritable capital social du lieu.

Présentée par l’initiateur du Congrès : Henri Féraud, trésorier de
l’Union provençale, la partie quatre (IV) TÉMOIGNAGES, est consacrée
aux interventions des élus, des chefs d’entreprise et des associations. Elle
montre que les relations cultures régionales-économie sont interrogées et
mises en pratique au quotidien par les principaux acteurs du développement.
Ces différentes communications sont conclues, dans une postface, par le
point de vue du professeur Philippe Blanchet, sociolinguiste et spécialiste
reconnu de la culture provençale.
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