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Curiosités naturelles de la France

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146 pages

Argelés, près de Perpignan, 17 mai 1840.

Il y a deux mois, mon cher Robert, que nous nous sommes séparés ; tu partais pour passer le printemps auprès de ton aïeule, à Orléans, et moi, tu t’en souviens, j’attendais mon oncle Ethelstan, qui, avant de se rendre sur son vaisseau à la côte de Coromandel, m’avait promis de me faire voyager, à son retour, par toute la France, pour en voir les curiosités naturelles. Avec quelle impatience ai-je attendu ce retour !

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Charles Delattre

Curiosités naturelles de la France

CHARLES MÉRY A ROBERT LINCEY

Argelés, près de Perpignan, 17 mai 1840.

Il y a deux mois, mon cher Robert, que nous nous sommes séparés ; tu partais pour passer le printemps auprès de ton aïeule, à Orléans, et moi, tu t’en souviens, j’attendais mon oncle Ethelstan, qui, avant de se rendre sur son vaisseau à la côte de Coromandel, m’avait promis de me faire voyager, à son retour, par toute la France, pour en voir les curiosités naturelles. Avec quelle impatience ai-je attendu ce retour ! Enfin mon oncle est arrivé à Paris il y a trois semaines ; il ne s’est reposé que douze jours, et aussitôt nous avons entrepris ce que j’appelais mon grand voyage l’hiver dernier, et ce que mon oncle appelle, lui, une promenade. En effet, pour un marin qui a fait cinq fois le tour du monde, qu’est-ce qu’une course dans nos quatre-vingt-six départements ? Nous avons traversé la France, de Paris à Perpignan, dans une bonne chaise de poste ; c’est un moyen de transport très rapide, mais qui ne permet guère de s’instruire. Je n’ai donc rien vu, mais ici va réellement commencer notre voyage ; c’est à pied actuellement que nous irons de ville en ville ; une sorte de petit fourgon nous précède et nous attend dans les endroits désignés par mon oncle. Quant à nous, le sac sur le dos comme des soldats, un bon bâton ferré à la main, nous ne portons qu’un léger et indispensable bagage. C’est ainsi que nous avons parcouru les deux myriamètres (5 lieues) qui séparent Perpignan, chef-lieu du département des Pyrénées Orientales, d’Argelès, jolie petite bourgade située dans une belle vallée sur la frontière, à quelques kilomètres de l’Espagne.

 

Oh ! mon ami ! quel admirable spectacle ! de la table où je t’écris, j’ai devant les yeux les Pyrénées : je vois cette chaîne imposante entasser ses sommets les uns sur les autres, et le Canigou, comme un géant chargé de siècles, élever sa tête blanche au-dessus des nuages, et dominer orgueilleusement tous les monts qui sont comme couchés à ses pieds. Toi, mon cher Robert, qui est si plein de nos classiques, si tu étais ici, tu comparerais ce mont sourcilleux à l’immense Polyphème assis au milieu de son gigantesque troupeau.

Oh ! si je pouvais te peindre la sensation extraordinaire que l’on éprouve en voyant cette barrière prodigieuse que la nature a élevée entre notre patrie et l’Espagne, tu partagerais au moins les impressions que je ressens. Mais comment représenter cette masse qui semble limiter l’univers et confondre la terre avec le ciel ? comment décrire les effets incroyables de la lumière sur ces pieds glacés ? Tantôt dégagés de vapeurs, frappés directement par les rayons du soleil, ils semblent être les coupoles de diamants des palais des génies révés par la poétique Asie. Tantôt les sommets s’ensevelissent au sein des vapeurs épaisses qui prennent les formes les plus étranges, et la base des monts se nuance d’une teinte d’un bleu grisâtre, qui quelquefois se transforme en un bel azur sur lequel la vue se repose avec délices. Comme là éclate admirablement la toute puissance de Dieu ! Demain nous pénétrerons dans les sinuosités de ces monts, nous en suivrons toute l’étendue depuis la Méditerranée jusqu’à l’Océan ; je dessinerai les sites les plus remarquables, et nous reverrons ensemble, mon excellent ami, les points de vue les plus pittoresques, ce sera pour moi un nouveau bonheur que de raviver mes souvenirs, et de me rappeler près de toi, en regardant mes dessins, mes jouissances actuelles. Adieu, cher Robert, fais en sorte que ta famille et nos amis ne m’oublient pas.

CHARLES A ROBERT

Prades (Pyrénées-Orientales), 21 mai 1840.

Je suis harassé de fatigue, mon cher Robert, mais aussi nous venons de mener à bonne fin une entreprise qui a réellement ses dangers. Nous descendons du sommet du Canigou ! Pense donc, une élévation de 2,784 mètres ? Il faut gravir au milieu de roches de granit glissantes, aiguës ; la base de la montagne est bien cultivée, certaines parties sont couvertes de pâturages, d’autres sont abritées par de belles forêts ; lorsqu’on s’est élevé jusqu’à 1,600 mètres, on ne rencontre plus que quelques chênes, des hêtres en petit nombre, mais les bouleaux et les pins y sont magnifiques. A 1,800 mètres le bouleau dégénère, à 2,300 mètres on ne trouve plus que des plantes herbacées, c’est là que commencent les grandes difficultés de l’ascension. Comme les chaleurs ne se sont pas encore fait sentir, le haut de la montagne est entièrement couvert de neige ; dans cette saison les avalanches sont fréquentes ; notre guide ne voulait pas aller plus loin, mais mon oncle, qui ne craint rien, a voulut s’asseoir sur le sommet même du pic le plus élevé ; je dis du pic, parce que le Canigou en a quatre qui se réunissent à leur base. Avec des peines infinies, nous sommes enfin parvenus à nous établir sur la cime du pic le plus haut.

Nous étions assis sur la neige, le froid était très vif ; mais quel point de vue pour nous dédommager de tant d’efforts ! A notre gauche la Méditerranée, à droite la chaîne entière des Pyrénées, dont nous comptions tous les points culminants : le pic du Midi, le Mont-Maudit, le Marboré, le Mont-Perdu. Devant nous, deux départements tout entiers, l’Aude et l’Ariége ; derrière ; l’Espagne. En regardant à nos pieds, s’ouvrait menaçant, et comme pour nous engloutir, un torrent écumeux qui bondissait de rochers en rochers. Je t’avoue qu’au premier abord, la tête m’a tourné, et j’ai été obligé de fermer les yeux et de me rassurer avant d’oser envisager la profondeur de cet abîme.

Nous avons éprouvé moins de peine pour descendre, et nous nous sommes reposés quelques heures dans un hameau du nom de Vernet, qui gît au pied du mont. A peu de distance, une source d’eau sulfureuse bouillante s’échappe entre les rochers. De Vernet, nous avons pris la route de Prades, mais le guide nous a fait écarter de la direction la plus courte pour nous faire voir deux grottes très curieuses ; l’une d’elles se nomme la grotte de Sirac.

Nous avons été obligés d’y rentrer en rampant, et de suivre le guide dans un couloir où le jour ne pénètre pas, sans cependant avoir de lumière, puisqu’il faut avancer sur les pieds et sur les mains. Ce trajet, exécuté à la manière des renards, se prolonge pendant un kilomètre environ.

Comme nous étions au milieu de cet aimable voyage, nous entendîmes un bruit singulier qui nous fit suspendre notre marche. Il m’était bien impossible de définir ce que c’était : tantôt on aurait affirmé, que l’on entendait les grondements d’une trentaine d’ours irrités ; tantôt qu’un torrent tombait en cascade sous terre. Notre guide assura que c’était des voix humaines dont l’écho augmentait le son. Le couloir étant trop étroit pour se retourner, puisque nous voyagions comme dans un tuyau, bon gré mal gré il fallut continuer. Le guide me rassurait en affirmant qu’il n’y avait là quo des voyageurs qui, comme nous, visitaient la grotte Nous avançâmes donc plus vite, de crainte qu’ils ne s’engageassent dans le couloir. Bientôt la clarté des torches éclaira l’intérieur du conduit.

A peine le guide s’était-il relevé, qu’il poussa un cri d’effroi ; je venais après lui, et, je l’avoue, je m’arrêtai. Mais mon oncle, impatient, me poussa si rudement qu’il me lança sur le sable hors du couloir. Un homme presque noir, sec, mais vigoureux ; d’une mise et d’une figure étranges, me saisit au collet et me mit sur pied ; je pus voir alors le guide entraîné par deux autres figures non moins étranges, et mon oncle prenant son ton de commandement, crier à plusieurs qui voulaient se jeter sur lui de ne point avancer.

Tu ne saurais, mon cher Robert, te représenter ni la scène, ni le lieu. Le théâtre de notre tragique aventure était une salle naturelle immense, éclairée par des torches que portaient des candélabres énormes d’un marbre blanc admirable ; au milieu, un feu entretenu par des troncs entiers de sapins devant lequel rôtissaient trois chevreaux, un quartiers d’ours et un chamois. Sur différents points des monceaux de marchandises, çà et là des groupes de l’aspect le plus sauvage, jetant sur nous des regards de couroux, plusieurs hommes même avaient tiré de longs couteaux catalans, mille fois plus effrayants que des poignards.

Je crus fermement que c’était fait de nous. Mon oncle s’était adossé dans une anfractuosité du rocher, et deux pistolets à la main, il tenait en respect les hommes qui s’étaient avancés sur lui. Cette scène de confusion fut instantanée. Tout-à-coup une voix sonore donna un ordre en espagnol : les hommes qui nous tenaient s’éloignèrent, nous laissant libres ; la troupe entière saisit des fusils disposés en faisceaux dans un endroit éloigné du foyer, se rangea en bataille, apprêta les armes comme pour faire feu, et un individu d’une haute taille s’avança vers nous, demanda en mauvais français qui nous étions.

Après quelques minutes d’explications, toute défiance se dissipa de part et d’autre : nous sûmes que nous avions affaire à une troupe de contrebandiers espagnols, la plupart gitanos (Bohémiens), qui s’étaient engagés à conduire à Villefranche un chargement de marchandises prohibées. Juan Mancha, le chef de la bande, ayait craint, au premier moments, que nous ne fussions des douaniers déguisés ; pour nous dédommager et quelque sorte de la frayeur qu’il nous avait causée, il nous invita à dîner avec sa troupe, ce que nous acceptâmes de grand cœur, car nous avions un appétit de montagnards ; il nous fit boire d’un excellent vin de Val de Penas. Juan nous fit, après le repas, les honneurs de la grotte, dont l’étendue est de près de trois kilomètres. Elle brille des cristillisations les plus belles, ses parois sont en marbre veiné avec des saillies, des corniches, des colonnes naturelles de marbre blanc et d’albâtre. Nous fûmes obligés de sortir par le même corridor étroit, et à minuit nous arrivâmes à Prades, où la fatigue nous fit paraître excellent le mauvais lit de ce que l’on appelle un hôtel dans cette petite ville.

Adieu, etc.

CHARLES A ROBERT

Vic-Dessos, 1er juin 1840.

Nous voilà, mon cher ami, au centre même des Pyrénées, à Vic-Dessos, distant d’environ deux myriamètres de Foix, chef-lieu du département de l’Ariége. Il est impossible de voir une vallée plus romantique que celle d’où je t’écris ; j’en ferai demain un dessin, afin que tu puisse en prendre une idée.

Figure-toi des ravins profonds de l’aspect le plus sauvage : sur leur pente des pins, des sapins de plus de 35 mètres de hauteur, des bouleaux dont les branches au feuillage argenté se courbent gracieusement comme les branches du saule pleureur ; puis, çà et là, des roches de marbre gris aux anfractuosités ornées de festons de fougères magnifiques ; de temps à autre un chamois qui s’élance rapide comme une flèche et disparaît derrière les rochers : enfin un lac, des grottes et des mines.

Quant aux grottes, je suis blasé maintenant sur les sensations qu’elles procurent, j’en ai tant vu depuis notre fameuse avanture des contrebandiers ! Ici nous en avons encore visité une assez singulière : elle porte le même nom que la vallée et le village où nous sommes ; son intérieur ressemble à une église gothique, d’immenses stalactites y figurent avec une incroyable perfection, des pilliers composés de gerbes, de colonnettes qui s’élancent jusqu’à la voûte, que l’on croirait sculptée par le ciseau du plus capricieux des artistes. Une masse de ces cristallisation de la chaux carbonatée représente un orgue dont les tuyaux sont d’une dimension peu commune. Dans l’enfoncement d’un arceau se trouve une pétrification qui simule un tombeau ; enfin un assez grand nombre de ces masses de chaux cristallisée ont la forme de moines enveloppés dans de longues robes blanches à capuchon.

Nous n’avons pas manqué le pèlerinage obligé que font tous les voyageurs à la fontaine de Fontesorbes : elle se trouve à peu de distance du torrent de Lers, au milieu d’une profonde caverne. L’entrée ressemble à une porte arabe, l’intérieur de la caverne est surmonté d’une voûte prodigieusement élevée, disposée en cône creux, et percée d’une ouverture circulaire au sommet. Des fragments de rochers parsèment le sol. Lorsque l’on entre, on remarque que le terrain, ou plutôt la roche, est humide, et l’on recule d’effroi devant un large gouffre béant, au fond duquel on entend le murmure des eaux. Tout-à-coup le bruit augmente, l’eau s’élève, bouillonne, remplit la grotte, et jaillit au-dehors en suivant l’encaissement d’un lit creusé sur la pente de la montagne. Pendant un quart-d’heure, l’eau s’élève dans la caverne, puis elle conserve son niveau pendant huit minutes ; elle s’abaisse ensuite peu à peu et disparaît. Une demi-heure après, elle commence à s’élever. Les intermittences de cette fontaine n’ont pas lieu en hiver après les grandes pluies ; la source coule alors sans interruption.

Il est évident que ce phénomène et produit par un lac souterrain qui communique avec la caverne par un conduit étroit en forme de siphon. Lorsque le réservoir du lac est plein, le siphon se remplit d’eau, et le trop plein du lac s’écoule dans la caverne jusqu’au moment où l’abaissement des eaux au-dessous de l’ouverture du siphon arrête l’écoulement et produit l’intermittence. Dans les époques de pluie, lorsque la quantité d’eau qui entre dans le lac compense le produit de la source, la fontaine cesse d’être intermittente.

J’ai fait, dans notre excursion de Prades ici, une collection des divers marbres et des granits des Pyrénées ; j’ai recueilli de beaux échantillons de cristaux de quartz et de chaux, et de divers métaux, parmi lesquels on voit de l’or et de l’argent natif. Je vais expédier ces minéraux à Paris, où tu me feras le plaisir de les ranger dans ma collection, à ton retour. Tous les échantillons sont doubles ; je n’ai pas besoin de te dire que l’un des deux et pour toi ; tu choisiras. Nous allons quitter momentanément les Pyrénées pour visiter Toulouse ; j’espère trouver dans cette ville des lettres de ma famille et de toi ; Adieu.

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CHARLES A ROBERT

Toulouse, 15 juin 1840.

Aussitôt arrivé dans cette ville, mon bon ami, ma première action a été de courir à la poste, où un paquet de dépêches assez volumineux nous attendait. Mon espoir n’a pas été trompé ; il y avait deux lettres de toi. Je te remercie de tes félicitations, et j’étais d’avance bien persuadé que tu prendrais part à mon bonheur. Je n’ai qu’un regret, c’est que tu ne partages pas aussi mes fatigues, car ne va pas penser que ce soit tout roses que de voyager avec le capitaine Ethelstan Méry.

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