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Dans le silence des mots

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296290891
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Berta ROTH

DANS LE SILENCE DES MOTS
L'activité psychanalytique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en volliantprotéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zllili, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eigner, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Les fantômes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. Olindo-Weber Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand. Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien. La métaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau. L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques, par E. Lecourt. A paraitre: Culture et Paranoïa àpropos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe, corps et inconscient, Collectif dirigé par H. Bendahman.

Je tiens à remercier tous ceux qui, à divers titres, ont bien voulu considérer de près, reprendre ou discuter certaines de mes hypothèses, parmi lesquels: Monique David-Ménard, Joël Dor, Patrick Guyomard.
J'ai été soutenue et stimulée, lors de la rédaction de cet ouvrage par les remarques encourageantes, les patientes lectures critiques et les suggestions de Patrick Lacoste et de Marie Moscovici. Je tiens à remercier particulièrement Charles Baladier pour sa relecture et les corrections qu'il a apporté à mon manuscrit.

Introduction
L'impossibilité de parler dans laquelle le patient se trouve à certains moments du travail analytique et l'apparition, chez lui, d'autres manifestations que la parole m'ont amenée à réfléchir sur la fonction de l'écoute dans le rapport analyste-analysant, tout en interrogeant le "domaine du faire" dans la cure, et à explorer les points de passage entre "ne pas dire" et "faire" et, inversement, l'opposition entre la règle fondamentale et le principe d'abstinence, entre "tout dire" et "ne rien faire". Le verbe faire viendra indiquer ici qu'une représentation physique (plastique, sonore, etc.) peut trouver sa place à l'intérieur de la scène analytique moyennant une sollicitation de la part de l'analyste, le but étant de dévoiler ce qui est tu ou ce qui aura rendu le sujet mutique. Il s'agira alors de montrer ou de représenter ce qui
ne dispose pas encore de mots - ou ce que la parole ne maîtrise pas - et de tenter d'empêcher la "fétichisation" des

objets restés suspendus dans l'univers psychique du sujet. Par ailleurs, en tant qu'approche possible à l'intérieur de la cure, ce qui concerne le "faire" ne sera pas ici envisagé seulement du point de vue d'un patient objectivé, mais aussi du côté de la subjectivité de l'analyste. Du fait que la "Chose" (das Ding), ne cesse jamais de se représenter, on peut supposer que ce phénomène ne concerne pas seulement le patient: les propositions pulsionnelles dont il est question dans le transfert agissent toujours dans les deux sens. Face à la condition qui est propre au psychisme, à savoir la dimension biologique de l'appareil psychique et sa 9

dynamique pulsionnelle, le problème majeur est, me semble-t-il depuis toujours, d'avoir à abstraire du modèle dynamique que Freud explore dans "Pulsions et destins de pulsions" la notion de fixation de l'énergie pulsionnelle au niveau des régions anatomiques et psychologiques, et d'avoir à considérer ce qui en résulte en fait de représentations. Il y a là une exigence que notre clinique nous impose à travers des exemples quotidiens qui nous démontrent que la seule écoute, par exemple, ne suffit pas toujours pour entendre ce qui est muet, ce qui s'exprime à travers des actes divers, et qu'il faut pouvoir intervenir autrement pour faire parler ce qui "fait mal". Il serait, en effet, impensable qu'il en soit autrement si l'on tient compte de Freud et de sa Métapsychologie. La pulsion, représentant psychique de ce passage inévitablement somatique et psychique, peut se préfigurer, en dehors de la parole, à travers toutes les autres formes où s'expriment les rejetons des représentations inconscientes qui se déploient autrement que par le langage verbal ou qui le traversent. Nous savons que notre accès au conscient ne peut se faire qu'à travers la circulation des mots. La parole médiateur privilégié, sert, en effet, au sujet pour dire quelque chose de son plaisir, de son déplaisir, et ainsi pour indiquer, paradoxalement, qu'il n'arrive pas toujours à nommer ce qui est muet en lui. En ce sens, tout comme le geste, le son ou l'image, la parole peut se manifester sous la forme d'un mutisme pathétique, du fait qu'elle n'arrive pas toujours à nommer les impressions sonores, visuelles, auditives ou sensorielles dont elle est restée prisonnière. Bien qu'appartenant, du point de vue topique, au registre du préconscient, elle n'est pas pour autant déliée des premières expériences organiques. Ainsi, nous ne pouvons pas séparer la parole des autre formes que "la Chose" inconsciente choisit pour se représenter, ni entendre le discours verbal du sujet en dehors de cet espace qui se constitue, précisément, entre le lieu psychique ou anatomophysiologique (propre à tout individu de l'espèce humaine) et les inscriptions qui transforment ce lieu en contenant. Il s'agit d'un espace où les représentations d'éléments et 10

mécanismes inconscients nécessite, même dans la relation trans férenti el le, d'être considérées sous leurs aspects économiques, dynamiques et topiques. Face à ce qui se donne à voir, à sentir ou à entendre autrement qu'à travers des mots signifiant quelque chose, nous ne pouvons pas rester aveugles ou sourds. Tout geste ou son qui traverse ou déborde le discours verbal devrait pouvoir être entendu, dans le contexte où il apparaît, comme un appel qui mérite d'être interrogé dans le cadre de la séance psychanalytique. Cela pose, bien évidemment, des questions fondamentales concernant l'activité de l'analyste dans le cadre de la cure. Comment entendre ce qui persiste obstinément à ne pas se dire, tel le résultat d'une blessure qui demande à être accueilli dans l'état même où cela se représente ? On sera alors amené à s'introduire dans un espace qui n'est pas entendu nécessairement comme un espace physique, bien qu'il se préfigure entre ce qui pousse le sujet à agir sans raison apparente et ce qu'il devine néanmoins de son propre désir. Le trajet qu'il s'agira d'appréhender est celui du trajet pulsionnel: comme la forme qu'il prend n'est pas séparée de son œuvre, nous approchons, en "suivant" ce complexe enchevêtrement, de ce qui est indiqué dans la Métapsyclwlogie, à savoir que le langage n'est pas seulement celui des mots, mais toutes les autres manifestations (conscientes ou non) qui accompagnent autant la parole que le mutisme du patient font partie forcément de la structure psychique de celui-ci et, donc, de ses moyens de communication. Il est alors difficile de mettre une séparation entre processus primaire et processus secondaire, si l'on veut s'approcher de ce qui a donné sens au conflit psychique. C'est précisément au carrefour, là où ils se rejoignent, que la cure analytique a son rendez-vous. S'il est vrai qu'on ne connaît les pulsions qu'à travers leurs représentations, il est d'autant plus certain que, pour connaître leurs sens, il nous faut tenir compte des représentations de mot, toutes les
manifestations

amnésiques organisées ou non - sont également à considérer parce que, en tant que résidus de l'expérience Il

- gestes,

sons ou odeurs, résidus des traces

sensible du sujet, elles font lien et donnent un sens, dans leur hétérogénéité, à ce qui a été à l'origine de la situation traumatique. La forme que prend le trajet du pulsionnel, du fait qu'elle touche à tant de registres différents, ne doit pas alors être négligée. Elle témoigne d'une sorte d'écriture qui demande à être décodée dès lors que le langage des mots ne peut pas, dans tous les cas, rendre compte du sens que prennent les événements. Que l'objet vers lequel la pulsion se dirige appartienne au moi du sujet ou au monde extérieur, que la pulsion sexuelle reste fixée à un objet d'amour ou de haine (ou des deux), tout cet ensemble de données demande à être repris et, parfois, autrement que dans l'interprétation. C'est une forme de passage d'un langage à un autre, où le corps, entendu comme la représentation "en positif' du cadavre, rend possible que s'inscrive quelque chose de l'être manquant. Les exemples cliniques ont été choisis ici, non pas pour communiquer une technique quelconque, mais pour essayer de comprendre en des contextes très précis, le sens des questions posées et de suivre le parcours de ce qui, dans le silence des mots, fait son œuvre. Tel qu'il apparaîtra, le travail consistant à reprendre le discours par le biais d'un "faire" différent du "dire" s'est imposé à chaque fois que les scènes intra et interpsychiques risquaient de se confondre dangereusement. C'est-à-dire dans le cas où l'hallucination ou le délire l'emportent sur toute parole possible et où, à l'intérieur de la relation transférentielle, toute pensée devient improbable. J'ai pris soin de ne rapporter certaines séquences de manière assez longue et détaillée que lorsqu'elles appartenaient à des cures qui ont
été menées il y a bien longtemps

- la

plupart en langue

espagnole. Le fait d'explorer un espace où la représentation de la chose se montre plus qu'elle ne se parle pennettra de rendre compte du rapport existant entre le psychique non verbalisé, la fonn~ que cela prend et le chemin parcouru par la pulsion à travers ses lieux d'ancrage. Les manifestations 12

non verbales, outre qu'elles constituent des indices de ce qui a été refoulé, véhiculent tout ce que la censure moïque ne peut pas apprivoiser. Elles le ramènent à une demande mutique qui, par le fait d'être "entendue", pourra permettre à ce qui est interdit à la conscience de trouver une place dans la scène analytique. Quand on s'interroge ainsi sur l'intervention particulière de l'analyste et sur la façon dont certaines de ses consignes peuvent opérer dans l'espace de transfert, il est possible notamment de repérer des moments où le regard est requis plus que l'écoute, ou, tout au moins, une autre sorte d'écoute. Les différentes formes que prend la résistance nous conduisent alors à retrouver ce qui s'agite sourdement et de façon aveugle à l'intérieur de la séance, quand le circuit bouche-oreille-bouche se trouve interrompu. Dans le désir d'établir un lien entre une certaine expression orale de l'expérience et la lecture de celle-ci, je serai amenée à me placer à des distances différentes vis-àvis du lecteur. Dans l'effet de glissement entre le récit d'une expérience vécue et la transmission d'une réflexion, il s'agira d'établir un pont entre la fiction narrative et la théorisation d'une esthétique de la cure analytique. Cette traversée, comme toutes celles où il s'agit de donner sens, ne s'est pas faite sans difficulté. Sans une difficulté qui semble rejoindre celle de l'histoire de la psychanalyse ellemême, de son appareil conceptuel et des querelles qui mettent à nu le passage compliqué qui lie inlassablement ce tout hétérogène qu'est l'être hur.nain.

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Chapitre I La rencontre

Celui qui vient nous trouver par principe de cette supposition - qu'il ne sait pas ce qu'il y a - déjà là est toute l'implication de l'inconscient, du il ne sait pas fondamental. Jacques Lacan 1

Ce n'est exagéré d'appeler roman ce qui se tisse dans des réseaux imaginaires et se multiplie géométriquement rendant "authentique" toute fiction. Fiction nécessaire pour donner sens par ailleurs aux romans, mais aussi pour comprendre, par exemple, ce que de son histoire personnelle pousse un analyste à travailler sur certains aspects du discours. Le schéma référentiel d'un psychanalyste ne se structure pas seulement comme une organisation conceptuelle. Ces concepts prennent des appuis et s'organisent à partir des motivations et des expériences vécues. C'est à travers elles que le monde interne s'organise, marqué qu'il est par des personnes, des lieux et des liens. Un ensemble qui s'articule dans un temps particulier et un processus qui donne sens à ce qui se constitue comme une dynamique de pensée. Afin d'amener le lecteur à comprendre le pourquoi d'une certaine démarche à des moments précis de certaines cures, quelques événements personnels seront évoqués. Une sorte de compte rendu qui amènera à interroger, sans doute, cet aspect du discours qui ne passe pas par les mots et qui risque d'être exclu de la cure analytique. A l'époque, au début de mes interrogations, je faisais du théâtre. En tant que comédienne et metteur en scène, j'avais commencé une recherche sur le mode du visiblevoyant, c'est-à-dire sur les modes de communication du sujet avec, vers et parmi les autres. Ma recherche tentait de
1 Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre VIII. Le Transfert, Seuil Coll. Champ freudien. p. 38. 17

considérer la parole comme appartenant autant au monde sonore qu'au monde visible ou à l'univers de la pensée. Les mots, comme tout mouvement ou déplacement dans l'espace physique, font partie de l'expérience unique et originale qu'est la vie de chacun - la manière dont celle-ci s'exprime - ayant un rapport direct avec la façon dont le sujet a pu se "résoudre" à la vivre. Pour compléter ma formation de comédienne, je prenais des cours de danse contemporaine. Je voulais savoir ce qui était transmissible en dehors du texte parlé. En outre, dans le cadre du Collegium Musicum de

BuenosAires,je travaillais avec desjeunes enfants. Malgré
l'utilisation qu'elle implique de la voix et des instruments de musique, l'expression de l'éducation corporelle (c'était le nom donné à ce travail) désignait le fait que la parole n'était pas concernée. J'ai toujours eu pour l'utilisation du mot "corps" une certaine défiance. Non pas bien évidemment, pour le mot lui-même, mais pour ce qu'il masque parfois d'une approche "divisée" de l'autre. Je me suis maintes fois demandé ce que l'on éduquait. La seule réponse que je puis donner est descriptive: les animateurs bougeaient et montraient des mouvements aux enfants, qui imitaient. Un jour ("heureuse improvisation"), je suis tombée malade. Fiévreuse, je ne me sentais pas en mesure de servir de modèle à qui que ce soit; c'est pourquoi je me suis mise à parler aux enfants. Ils ont répondu, n'ayant plus d'exemple à suivre en inventant pour eux, entre eux. C'est ainsi que le mode "d'éducation" a disparu de la pratique de notre groupe. II fallait alors proposer un autre terme à la place (il semble que l'on doive toujours imposer un nom pour encadrer et reconnaître la chose, peut-être pour rassurer) . A la différence de la cure analytique, où il s'agit de nommer la "Chose" afin de favoriser une nouvelle articulationavec ce qui aura été refoulé, il me semble que le fait de nommer certaines activités n'a parfois pour but que la promotion d'une image à utiliser en vue d'une future 18

consommation. Il ne s'agit plus alors de représenter la chose dans son dynamisme, mais au contraire de l'enfermer sous une appellation "figée". Ainsi s'imposa sur le marché le terme "d'expression corporelle" qui favorisait me semblait-il, le désir non explicite de diversifier ou de privilégier certaines manifestations de la communication. Il m'était alors d'autant moins possible de m'y opposer que je ne disposais pas d'autre mot de remplacement. Quelque temps après, tandis que je commençais à travailler avec des comédiens, j'ai employé la phrase: "On est son corps". Cette phrase me semblait synthétiser tout ce que j'avais appris, tout ce avec quoi j'étais en désaccord et tout ce que j'ignorais. Aujourd'hui pareille expression, utilisée en dehors de tout contexte, semble davantage de la provocation que quoi que ce soit d'autre. Cependant lors d'une rencontre à Cordoba1 avec Grotowsky,2 nous nous sommes retrouvés face à cette phrase qui s'est ainsi révélée, plus tard, désigner une façon de faire plutôt qu'une revendication. Je crois être aujourd'hui en mesure de dire que, lorsqu'il n'y a pas de corps, c'est le cadavre qui l'emporte. Et le cadavre, on le sait, fait parler de lui; mais il ne parle pas. Lorsque je donnais des cours à des comédiens au Teatro Nacional Cervantes3 et au Teatro Nacional San Martin, en les dirigeant, j'ai commencé à mettre en place une recherche concernant les voies d'accès au texte théâtral. Cette démarche naissait de l'idée qu'il est difficile pour un acteur d'intégrer le texte d'un auteur s'il ne met pas en place des mécanismes d'identification l'aidant à reconnaître certains aspects de son personnage en lui-même. La méthode d'après laquelle j'avais travaillé en tant que comédienne était d'ailleurs celle de Stanislawsky. C'est la méthode la plus liée à l'approche psychologique du personnage, et qui en outre, tient compte de tous les langages autres que la parole. Elle utilise le registre de la perception
1 Province d'Argentine. 2 Jerzy Grotowsky, créateur du Théâtre de laboratoire en Pologne. 3 L'équivalent de la Comédie Française.

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sensorielle et le contact physique avec les objets présents sur la scène; elle exige de l'acteur un effort permanent en vue d'évoquer des éléments autant imaginaires que réels. Ce n'est peut-être pas un hasard si l'époque à laquelle Stanislawskydéveloppasa méthodecoïncidait avec celle de la découverte par Freud de la psychanalyse. Même si je n'ai pu établir ce lien que bien plus tard, ma recherche personnelle n'était sans doute pas étrangère non plus au fait que j'avais commencé depuis un certain temps ma propre psychanalyse - inutile de dire que j'étais loin d'imaginer alors qu'un jour j'allais devenir moi-même psychanalyste. Je venais de lire Oracion ("Prière"), une pièce d'Arrabal, l'auteur qu'on commençait à découvrir à Buenos Aires. Cette pièce m'avait fascinée, mais je n'y comprenais pas grande chose. C'est à cette occasion que j'ai rencontré le docteur Enrique Pichon-Rivière (j'ignorais à ce moment qui il était), à qui j'ai pu faire part de mon désir de mettre en scène cette pièce de théâtre que j'avais tant de mal à approcher. Ma gratitude est toujours présente à son égard pour le fait qu'il a su créer en moi le désir de m'introduire dans toutes les formes où l'imaginaire se produit. Aussi me permettra-t-on ici une parenthèse pour présenter ce personnage essentiel de la psychanalyse en Argentine. Médecin, psychiatre et psychanalyste, le docteur Enrique Pichon-Rivière fut l'un des fondateurs de l'Association psychanalytique argentine. Il fut aussi un précurseur dans le milieu psychiatrique en instaurant dans des milieux asilaires la notion de travail rémunéré pour les patients hospitalisés, ainsi que la production créatrice. Ami personnel du docteur Jacques Lacan, il s'est intéressé comme celui-ci avec André Breton, Léon Pierre-Quint et d'autres, au mouvement du surréalisme; Enrique PichonRivière passa des années de recherche à tenter de démontrer que le surréalisme était né dans le Rio de la Plata1.
1 Enrique Pichon Rivière. Dei Psicoalalisis a la psicologia social (De la Psychanalyse à la Psychologie sociale). "Lo siniestro en la vida y obra deI Conde de Lautréamont" (Le sinistre dans la vie et l'oeuvre du Comte de Lautréamont). "Remy de Gounnont est le premier à apporter 20

Suisse et Français par ses parents, il est arrivé à l'âge de quatre ans dans la Province de Chaco (Argentine) : "C'est ainsi que s'est crée en moi, écrit-il, l'incorporation des deux modèles culturels presque opposés (...). La découverte de la continuité entre le rêve et l'état de veille, présente dans les mythes qui ont accompagné mon enfance et les poèmes qui rendent compte de mes premiers efforts créatifs. Cela témoigne de la double et fondamentale influence que Lautréamont et Rimbaud ont eue dès rnon adolescence pour ma vocation du sinistre (l'Unheimlich) (...). Le monde interne prend la forme d'un scénario dans lequel il est possible de reconnaître le fait dynamique de l'internalisation d'objets et des lieux (...). C'est un processus comparable à celui de la représentation théâtrale. Il ne s'agit pas d'une répétition, toujours la même, du texte. Chaque acteur recrée, avec ses propres moyens, l'œuvre et le personnage. Le temps et l'espace s'incluent comme des dimensions correspondant à la fantaisie inconsciente, chronique interne à la réalité1. It Lorsque je l'ai rencontré, le docteur Pichon-Rivière écrivait dans un hebdomadaire sur les événements de la vie quotidienne; il dirigeait son école de psychologie sociale et essayait, du moins est-ce ainsi que je l'ai compris, de vivre sa vie telle qu'elle s'offrait à lui, dans sa richesse comme dans sa détresse, avec tout son intérêt, toujours renouvelé, et son souci de l'autre. Un autre qui devait se débrouiller tant avec sa propre folie qu'avec celle qui se déchaînaitde manière grandiose durant le deuxième gouvernement de Peron. Cet homme exceptionnel est mort à Buenos Aires en 1977.

quelques données biographiques sur Isidoro Ducasse (voir Comte de Lautréamont). Né à Montevideo (Uruguay), en avril 1846, il est mort vingt-huit plus tard, après avoir publié les Chants de Maldoror et les Poésies, Tome I, ed. Galema, p. 130 et suivantes. La traduction est de mol. 1 Enrique Pichon-Rivière, op. cité, Prologue, Tome I. 21