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Darfour

De
208 pages
Pourquoi des miliciens arabes tuent-ils dans d'ignobles circonstances des fermiers noirs ? L'auteur donne la parole aux réfugiés du Darfour au Caire, des leaders de l'opposition jusqu'aux travailleurs les plus démunis. Pour ce massacre que certains qualifient d'ethnique, que d'autres appellent génocide, une pratique réelle du terrain soudanais dans sa quotidienneté permet de dire que ce n'est pas le fruit d'une irruption volcanique brutale entre ethnies mais un savant dérapage où la bureaucratie tient une posture centrale.
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Darfour
Le silence de Paraignée 0 L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10041-1
EAN : 9782296100411 Fabienne LE HOUÉROU
Darfour
Le silence de Paraignée
I: fiemattan Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Bernard PUEPI, Chroniques des pratiques politiques au
Cameroun, 2009.
Séraphin MABANZA, Le Congo sous l'ère de la Nouvelle
Espérance, 2009.
Paterne Y. MAMBO, Droit et ville en Afrique noire
francophone. Études de la décentralisation des compétences
d'urbanisme dans la République ivoirienne, 2009.
Sindani KIANGU, Le Kwilu à l'épreuve du pluralisme
identitaire, 2009.
Jean-Bernard OUEDRAOGO et Habibou FOFANA (dir),
Travail et société au Burkina Faso, 2009.
Alexis GABOU, La constitution en République démocratique
du Congo, 2009.
Jean-Alexis MFOUTOU, Le français et les langues endogènes
au Congo-Brazzaville, 2009.
Andréa BEFFAY-DEGILA, Le Champ du sacré au Bénin.
Pensée animiste, pensée vôdun, 2009. La Langue de la sorcellerie au
Congo-Brazzaville, 2009.
Ngimbi KALUMVUEZIKO, Congo-Zaïre. Le destin tragique
d'une nation, 2009.
Malick DIENG, Politique sénégalaise de protection sociale de
' enfance, 2009.
Kiatezua Lubanzadio Luyaluka, Vaincre la sorcellerie en
Afrique. Une étude de la qpiritualité en milieu kongo, 2009.
Constant SOKO, Les modèles de microfinance en Côte d'Ivoire.
Origine, organisation et impact, 2009.
Joseph GAMANDZORI (dir.), Congo-Brazzaville : Etat et
société civile en situation de post-conflit, 2009.
Christian GRET, Le système éducatif africain en crise, 2009. J'utiliserai tout au long de cet ouvrage le terme d'ethnocide. La
traduction exacte du terme grec de peuple étant « ethnos » cette
appellation me semble plus appropriée que le néologisme
car démos en grec implique la notion de citoyenneté. démocide
En revanche, ethnos se rapporte à une forme sociale antérieure à
la cité (polis). Le Larousse précise par exemple qu'à l'époque
hellénistique la communauté « indigène » qui a obtenu de vivre
sous l'autorité de ses chefs traditionnels (par exemple les Juifs)
d' ethnos. recouvre le concept grec
Un grand merci à Yohannés, Hawa, Yahia, Mali,
Mohammed (S), Idriss, Suleyman et tous nos amis de
l'association culturelle Four au Caire. Tous les réfugiés qui
ont témoigné dans le film « Hôtel du Nil : Voix du Darfour »
à Robert Baron, pour sa disponibilité, aux membres du
CEDEJ.
Ma reconnaissance va vers Abdal Shoukkour traducteur
précieux et guide. Sommaire
11 Introduction
PARTIE I
Pourquoi ce conflit ? 27
I - Une brève histoire du Darfour 29
45 II - La famine des années 1980-1990
III - L'araignée soudanaise : un gouvernement meurtrier 9 51
57 IV- La fracture nomades/sédentaires
V - L'omerta sur le pétrole 67
II PARTIE
73 Le loup et l'agneau
VI - IDP (Internally Displaced People)
et VIP (Very Important People) 75
77 VII - Bourreaux et victimes
VIII - La milice janjawid 85
IX - Sadek el-Mandi 89
103 X - Aïcha témoigne
PARTIE III
125 Réfugiés au Caire : un film, un récit
XI - L'absence 127
131 XII - Les non dits
XIII - Le racisme 139
149 XIV - Notre vie n'a pas de valeur
XV- L'Homme en Colère 157
XVI - Le Haut Commissariat pour le Réfugiés (HCR)
et les réfugiés du Darfour 163
Conclusion
Des humains superflus 175
Lexique des termes arabes 193
Bibliographie 195
Quelques clés pour comprendre Le Soudan 199
Chronologie 201
Le conflit au Darfour 203
8
Le Soudan Introduction
Le Silence de la communauté internationale en 2003-2004,
refusant de prendre la mesure des événements au Darfour, a été
meurtrier. Après le génocide rwandais, la passivité de l'ONU
est apparue encore plus incompréhensible. Les exactions du
gouvernement soudanais de concert avec les milices janjawids
(en arabe homme sur un cheval) ont enflammé la région.
Génocide ou ethnocide ? Ce qui s'est passé c'est l'élimination
d'un peuple, d'une civilisation rurale originale née au coeur du
massif montagneux du Jebal Marra pour des motifs qui ne sont
pas réellement raciaux mais économiques et politiques. Le bilan
actuel est 300.000 morts et 4.7 millions de personnes affectées
par le conflit (dont la moitié de déplacés). Cet ethnocide (du
grec peuple et du latin cide éliminer) 1 démontre de manière
Un effort de définition s'impose : le terme de génocide utilisé par les média
et que la presse américaine utilise pour caractériser le conflit participe à ce
processus de stigmatisation. Au départ le terme de génocide est inventé par le
juriste Raphaël LemIcin qui accola le mot grec genos (race) au terme latin cide
(tuer). Il a mené une campagne afin de faire reconnaître le génocide comme
crime aux termes du droit international. Ses efforts devaient aboutir en 1948 à
une convention de l'ONU sur le génocide, un document qui s'imposa comme
loi en 1951.
« Le génocide s 'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans
l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique,
racial ou religiewc, comme tel :
a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant
entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe »
La notion d'intention de détruire est un terme flou qui doit être soumis à des
vérifications exigeant une accumulation de preuves. Or, il est extrêmement
difficile de prouver une intention génocidaire de façon irréfutable. C'est un
des motifs qui m'incite à explorer cette notion au regard de la situation du
Darfour. éclairante que la politique dite « humanitaire » est une « réal-
politik » dans les mains des occidentaux. Nourrir ou étouffer.
C'est selon. Selon les lignes directives des états pourvoyeurs de
fonds. Le passage de l'humanitaire bon enfant et idéaliste à la
vraie politique politicienne s'est opéré de 1980 aux années
2000. Une évolution historique qui marque les grands
organismes onusiens et des ONG en leur créant des identités
cyniques. Instruments dans les mains des pays donateurs les
systèmes humanitaires ont été dépouillés de leurs fondements
humanistes. Cette évolution explique, en partie l'émergence
d'acteurs humanitaires sur la vraie scène politique, qui grâce à
leurs compétences à instrumentaliser une image « bon
samaritain », bénéficient d'un impact positif auprès de l'opinion
publique. La mise en scène de ces humanitaires, est, certes la
plus redoutable des hypocrisies car elle se déguise en
humanisme. Le Darfour est un cas d'école exemplaire.
Du silence au tapage
Après un silence meurtrier de 2003 à 2007, l'Onu, par
l'intermédiaire de la CPI (Cour Pénale Internationale) exige, la
Il semblerait que le terme génocide soit l'objet d'une inflation verbale
(comme le fut le terme fasciste dans les années 80) et de ce fait le concept a
perdu de son sens initial.
Les universitaires de l'ethnopolitical studies en Pennsylvanie, à l'instar de
Michael Ignatieff, à Harvard, nous invitent à réfléchir sur l'utilité du terme
« génocide » pour les chercheurs en Sciences Humaines. R.J Rummel exhorte
la communauté scientifique à utiliser une catégorie sociologique plus souple
de « democide ».
Selon Jean-Loup Amselle « le génocide, de par les procédures qu'il met en
oeuvre (....) est donc le paradigme identitaire par excellence. Il fixe les
identités contemporaines de populations (Hutu, Tutsi, FOUR, Zaghawa,
Massalit) dans des statuts figés. Là encore cette fixation et l'inflation des
exemples de génocides ont pour conséquence « de racialiser l'espace
conceptuel à l'intérieur duquel se pensent et se construisent les différents
groupes, et donc les conflits qui les opposent ».I
Cette notion utilisée de manière ostentatoire ne fait que troubler notre analyse
en nous confortant dans une vision simplifiée du conflit qui ravage
actuellement le Darfour dans un drame humanitaire qui laisse souvent
indifférent un public qui ne réagit même plus à la force du concept de
génocide.
12 tête de Béshir. Jamais Omar el-Béshir, président du Soudan en
exercice, n'aura autant fait parler de lui. Il est le responsable de
plus haut rang, contre qui un mandat d'arrêt a été lancé depuis
2002 par la Cour Pénale Internationale.
- La Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye 2, a
délivré, mercredi 4 mars 2009, un mandat d'arrêt international,
contre le président soudanais, Omar El-Béchir, qui a été inculpé
pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité dans la
guerre qui sévit au Darfour, la région occidentale du Soudan.
Luis Moreno-Ocampo, Procureur de ladite Cour, a déclaré :
« Nous avons de lourdes preuves contre Omar el-Béchir. »
Mais, il n'a pu obtenir une accusation de génocide contre le
dirigeant soudanais.
Les enjeux de la définition de génocide
J'avais expliqué dans un article en 2005 que la notion de
génocide était précise, elle était l'objet de définitions juridiques
comme celles de la convention de 1948 et du traité de Rome de
2002. Les preuves de génocide au Soudan n'avaient pas été
rassemblées ... Pour horribles que puissent être les crimes de
guerre et massacres au Darfour, ils ne sont pas pour autant des
génocides. Malgré les insoutenables horreurs subies par les
sédentaires Massalit, Four et Zagahawa du Darfour perpétrées
par la milice janjawid appuyée par le gouvernement soudanais,
la CPI n'a pas pu réunir de preuves afin de faire la
démonstration de la réalité du génocide au Darfour. En effet, il
faut pouvoir démontrer le caractère volontaire d'une élimination
selon des critères de race (telle la Shoah ou le génocide au
Rwanda) où le caractère systématique de cette destruction. Au
Darfour, on ne tue pas selon un critère de races. Les populations
ont été massacrées en raison de leur appui aux mouvements
politiques rebelles et non pour leur couleur de peau ou leur
2 La Cour Pénale Internationale (CPI), à ne pas confondre avec la Cour
Internationale de Justice(CIJ), a été créée à la signature du traité de Rome. Le
traité de Rome est entré en vigueur le 1 er juillet 2002 et a été ratifié par 60
pays. Contrairement à la CIJ la CPI est une organisation indépendante et ne
fait pas partie des Nations unies.
13 appartenance raciale. En outre, la conjonction des miliciens
janjawids et du gouvernement soudanais n'a pas été
systématique mais sporadique et largement incontrôlée par
l'administration soudanaise.
Contrairement à l'exemple rwandais où les médias ont incité
les populations à commettre des exactions dans un plan
largement prémédité, au Darfour les opérations n'ont jamais été
des invitations ouvertes aux crimes (telle la radio rwandaise
d' état).
Rappelons un entretien donné, en octobre 2004, par Sadek
el-Mandi, leader historique de l'Oumma (parti d'opposition au
régime actuel) et descendant du Mandi, réfugié au Caire :
FLH : Est-ce que vous qualifiez cette crise de génocide ?
SEM : Je crois que définitivement il s'agit ici de crimes de guerre,
il est question de crimes contre l'humanité, il y a également
certains aspects de la purification ethnique car quand certains ont
été chassés d'autres se sont installés. (people moving out, others
moving in). Toutefois je ne pense pas que ce fut une politique
volontaire. Tout faisait penser à un genre d'improvisation.
Les réactions soudanaises
À l'issue de la décision du 4 mars 2009 des milliers de
personnes ont manifesté la décision de la Cour Pénale
Internationale dans les rues de Khartoum.
Les ONG occidentales les plus importantes ont été invitées à
quitter le Soudan en guise de représailles à ce mandat d'arrêt.
On leur a donné 24 heures pour quitter le pays en évoquant que
ces ONG « violaient les lois du pays » comme a pu le déclarer
le vice-président du soudan Ali Osman Taha. Ormar el-Béshir
quant à lui récuse les charges enregistrées contre lui « qui ne
valent pas l'encre avec lesquelles elles ont été écrites. » Ce
dernier évoque le néo-colonialisme des accusations de la CPI et
il a été largement soutenu par la population de Khartoum, le 5
mars 2009, lors d'une manifestation de soutien. La CPI n'a pas
mesuré la popularité d'un homme qui représente le pouvoir de
certaines familles nord-soudanaises ni l'humiliation subie par
des populations de voir ainsi le Raïs contesté. Les populations
14 de la capitale soudanaise se sont senties humiliées dans leur
sentiment d'honneur national. D'aucuns auront ressenti le
mandat d'arrêt contre Béshir comme une attaque contre le
Soudan.
Les conséquences sur les populations soudanaises
Le départ des ONG vulnérabilise des milliers de personnes
au Darfour.
L'expulsion d'une ONG comme Oxfam va mettre
directement 600 000 persormes qui bénéficient de cette aide
humanitaire en danger. La Croix Rouge Internationale estime
que le départ des ONG, met en péril 1.75 million de personnes
(« at risk » IRIN, le 5 mars 09). Le président Omar el-Béshir a
accusé le 7 mars 2009 les ONG d'être « des voleurs » car 99%
de leur budget servait à payer les salaires des ONG, alors que
seul 1% de leurs fonds allait véritablement aux gens du
Darfour »
Ces mesures d'expulsion et ces attaques contre les ONG sont
motivées par la volonté gouvernementale soudanaise de
dissoudre les immenses camps de réfugiés, une douzaine de
camps qui rassemblent 2.7 millions de personnes depuis six ans
de guerre au Darfour et qui sont également des poches
d'hostilité au régime de Béshir. Les médias soudanais sont allés
dans ce sens en demandant la fermeture de ces camps et en
évoquant le remplacement des ONG occidentales par des
organisations soudanaises. Les ONG occidentales emploient
6 500 personnes au Soudan. Les effets de ce désengagement
provoqueront une très grave crise économique et humanitaire.
Les camps de réfugiés démantelés provoqueront des exodes
massifs vers l'est du Tchad en déstabilisant l'équilibre précaire
de ce voisin fragile. L'Onu a pris le relais de l'Eurofor, la force
européenne chargée de protéger les populations civiles de l'est
du Tchad. Il y a actuellement 250 000 réfugiés dans douze
camps. Depuis l'inculpation de Béshir les ONG se préparent au
pire (Le Monde du 17 mars 2009).
15 Les réactions dans le monde
Le verdict a provoqué des réactions contradictoires à travers
le monde. Omar el-Béshir pourrait-il être arrêté s'il se rend en
Europe ? Alors que les États-Unis soutiennent la décision, la
Russie et la Chine ont indiqué qu'elle était dangereuse. La
Ligue Arabe récuse ce mandat d'arrêt et évoque la politisation
de la CPI comme arme diplomatique occidentale. Certains
diplomates arabes s'interrogent sur le destin de Bush et les
exactions commises en Irak et énoncent la politique de « deux
poids, deux mesures ».
— Des « spécialistes » prédisent une crise soudanaise
d'envergure conduisant à terme à la désintégration de l'état
soudanais. De manière moins caricaturale on pourrait s'inquiéter
du risque de « somalisation » (une situation d'éclatement
politique à la somalienne) avec une intervention étrangère « à
l'afghane ». Les dirigeants arabes et africains se solidarisent
contre la décision de la CPI qu'ils interprètent comme une
dérive politique. Le président soudanais se déplace, en toute
liberté d'ailleurs dans certains pays arabes en 2009. Le parti de
Béchir lui-même est divisé : des conseillers lui ont demandé de
démissionner.
L'inflation du terme génocide banalisé est contre-
productive. La décision de la CPI implique que le
gouvernement soudanais livre son chef d'État... ce qu'aucun
pays ne peut réellement faire sans s'humilier à la face du
monde. La cour internationale — malgré son courage — fait ainsi
obstacle aux solutions politiques.
* * *
Revenons au début de la crise au Darfour.
Le récit débute en juillet 2004. En poste au Caire, je
conduisais un programme de recherche sur les migrations
forcées. Mon assistant de recherche rencontré à l'Université
Américaine, Abdal Shoukkour était Four du Jebal Marra. Les
Four sont le peuple qui se trouve au coeur de cette région
centrale du Darfour, vaste contrée semi-désertique de 500 000
16
kilomètres dans un Soudan encore plus immense de 2,5 millions
de km2 : le pays le plus grand d'Afrique.
Abdal Shoukkour (AS) avait été étudiant à l'université d'Al
Azhar (mosquée et université du Caire, l'un des plus importants
centres théologiques de l'islam sunnite) pendant une dizaine
d'années et parlait parfaitement l'arabe ; il m'aidait le plus
souvent dans la traduction des entretiens.
Le 12 juillet 2004 : genèse d'un film et d'un livre
Une dizaine de très jeunes hommes était entassée dans un
appartement à Aguza, un quartier central du Caire. Ils étaient
assis sur des fauteuils en plastique : nous étions le 12 juillet
2004. Cette date est restée gravée dans ma mémoire. Ce jour-là,
ils me racontèrent les différentes persécutions qu'ils avaient
subies au moment où les janjawids (milices qui commettent les
exactions sur le terrain) incendièrent leurs villages. La brutalité
mais surtout les tortures physiques et psychologiques qu'ils me
racontèrent ce jour-là étaient si insupportables à entendre que
j'en pleurais. Gênée moi-même par ces larmes inopportunes, ils
m'entourèrent et me consolèrent en trouvant des mots simples
et apaisants. J'étais confuse de ce débordement involontaire
alors que j'avais en face de moi de jeunes hommes blessés à
l'extrême. J'ai toujours pensé que je n'étais pas armée
intellectuellement pour traiter de manière scientifique ce qui
m'avait été raconté ce jour-là. Cette souffrance de l'Autre
venait m'inonder et ne me permettait plus de discerner avec
clarté les enjeux objectifs de ce conflit.
Ces jeunes hommes, presque des gamins (de l'âge de ma
fille), me confièrent que c'était la première fois qu'ils
rencontraient quelqu'un qui pleurait pour eux et me
demandèrent non seulement de ne pas avoir honte de ces larmes
mais de leur donner ma parole afin de revenir faire un film sur
eux. Je promettais ce 12 juillet 2004 de revenir l'année d'après
pour raconter leur histoire.
La responsabilité du gouvernement soudanais posait la
question de la violence des bureaucrates. Celle justement que
17 l'on ne voit pas et, qui, à l'instar de la Shoah, était à l'origine du
génocide juif. (Hilberg, 1985)3. «Les Juifs, nous dit Raul
Hilberg, ne pouvaient voir au-delà de l'enceinte du ghetto.
Seuls avaient une vue d'ensemble les bourreaux et seuls ceux
qui étudient ce que ces hommes ont écrit au cours de leurs
actions peuvent avoir un aperçu des étapes dans son
ensemble » (Hilberg, 2006 : p.13). Car bien que notre ouvrage
repose sur des témoignages de victimes, c'est le mécanisme
ethnocidaire qu'il faut questionner. Il faut regarder du côté des
administrateurs et des acteurs politiques qui décidaient et
exécutaient. En Allemagne nazie, mais également au Darfour ce
sont les administrations qui furent le fer de lance et la cheville
ouvrière de l'ethnocide. Le Soudan, on a tendance à l'oublier,
est un réel état centralisé reposant sur une bureaucratie. La
situation de l'état soudanais, la genèse de la nation est très
différente de celle d'autres états africains plus chaotiques (je
pense à la Somalie). Force nous est d'admettre que ce n'est pas
parce que les pays sont pauvres que leurs administrations sont
dépourvues de puissance. Aussi est-il urgent de comptabiliser
les actes du gouvernement soudanais, de référencer, lister les
actions perpétrées contre les communautés africaines du
Darfour. Les grandes ethnies Four, Massalit et Zaghawa en
rivalité avec les ethnies dites nomades arabes communément
dénommées Baggara proches du gouvernement de Khartoum
qui, disons-le, est, depuis 1956 date de l'indépendance du pays,
un agglomérat d'ethnies arabisées du nord Soudan qui règnent
sur le pays depuis quatre siècles. Les Arabes de Khartoum ne
sont pas les Arabes du Darfour. Au Soudan la variété de la
nébuleuse « arabe » est infinie. Gérard Prunier (2005) évoque le
concept « d'arabité différentielle ».
Avant d'évoquer cette passionnante mais douloureuse
expérience du film et des entretiens je vais tenter de
contextualiser le drame du Darfour en introduisant des facteurs
3 Ce grand historien décédé en Août 2007 a été une inspiration majeure pour
cet ouvrage. Pour de plus amples connaissances sur les univers bureau-
cratiques et la shoah se référer également à Hans Rosenberg.
18 historiques permettant de comprendre que l'ethnocide actuel est
surtout le fruit d'une politique sulfureuse régionale et interne.
Les alliances politiques douteuses combinées avec les
sécheresses et une marginalisation séculaire de la province ont
racisé des conflits ethniques qui, par le passé, ne s'étaient
jamais déclinés sur un registre purement racial, tant la politique
aura été capable d'inventer les clivages ethniques en les
stimulant, ravivant voire les réinventant.
Aussi ce livre est-il une tentative d'écritures hybrides.
Témoignages de réfugiés retranscrits, in extenso, dans une
forme de pureté — sans déformation - sources écrites de
voyageurs, quelques écrits d'historiens du Darfour ainsi que les
documents de la Cour Pénale Internationale (CPI). Pour rendre
compte de la diversité de ces sources j'ai utilisé des graphies
différentes afin de rendre plus visible dans l'ouvrage ce
métissage d'écriture. Le texte ici renvoie également au film
tourné en 2005 et les photos qui sont mis en page / en scène,
dans cet ouvrage, éclairent de manière innovante un récit
réincarné dans des acteurs. Elles ont pour mission de donner un
visage humain au récit afin que celui-ci ne soit pas une voix
indistincte qui se dégage d'une masse anonyme de victimes
mais des voix de rescapés qui ont eu le courage de parler de
leurs âmes blessées. Aussi nous proposons un récit qui
s'apparente plus à un puzzle qu'à un récit linéaire afin de
donner une forme, en manteau d'Arlequin, à une histoire qui
tente une synthèse entre les éléments de connaissances tissées
aux expériences émotionnelles liées au tournage du film. Les
photos synthétisent des états émotionnels issus d'une forme de
compassion.
Tant le travail à la caméra est forcément un travail de
proximité vers les protagonistes. Un rapprochement des corps
de l'espace et du temps.
Celui qui filme est forcément physiquement et
émotionnellement proche des êtres filmés. Cette contiguïté
induit une relation qui brise les distances traditionnelles du
travail scientifique. L'ouvrage est ainsi une expérience de
fusion qui n'a pas la prétention de s'ériger en modèle... mais
une tentative de penser autrement dans un espace où l'affect ne
19 se dissimule pas, de manière éhontée, mais s'assume dans une
forme de limpidité désirée.
Les acteurs et témoins du conflit ont été interviewés alors
que je ne l'avais pas vraiment cherché, ni sollicité, poussée par
mon assistant et traducteur Abdal Shoukkour (AS).Ce dernier
prenait des rendez-vous à mon insu, puis me mettait devant le
fait accompli. Progressivement l'intérêt humain pour les gens
que je rencontrais, transformait la sympathie pour une cause en
objet d'investigation et de recherche. Le film est donc né au
coeur de ce processus, au sein d'une promesse « faite en l'air »
un 12 juillet 2004 devant des victimes.
Je n'ai pas décidé de faire le film sur les témoignages de
réfugiés du Darfour : ce sont les gens qui ont choisi à ma place ;
j'ai été entraînée malgré moi, vers l'étude de ce conflit. Aussi
l'affect est-il le déclencheur du dispositif de recherche.
Questionné sur sa volonté si affirmée de me conduire au
Darfour- l'endroit où je désirais le moins aller en ce monde -
mon ami m'expliqua que c'est après avoir observé avec quelle
détermination j'avais trouvé un hôpital pour l'homme ivre
poignardé à Quatre et demi 4qu'il m'avait choisie pour parler du
Darfour et que j'étais celle qu'il voulait emmener dans sa
communauté. Émue par cette confiance, j'en fus en même
temps embarrassée car pour en être digne, il y avait une
exigence de travail que je n'avais pas le courage de fournir. Ce
sont nos caractères et nos relations humaines qui ont déterminé
la suite et façonné l'objet de recherche.
J'étais dans l'avion avec le preneur d'images le 11 juillet
2005 exactement un an après la promesse donnée et je me suis
rendue compte de cette coïncidence concernant les dates que
lorsque le film fut terminé Le tournage a débuté à la date
anniversaire de la promesse. Le jour où je suis en train d'écrire
ces lignes nous sommes le 13 juillet 2007. L'inconscient
4 Quartier en périphérie du Caire où se trouve une très forte population de
réfugiés soudanais sur lequel j'ai publié différents travaux.
20