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Darwinismes et spécificité de l'humain

De
213 pages
Le volume rassemble des études traitant de la question de la spécificité humaine telle qu'elle se pose au vu de la théorie darwinienne de l'évolution des espèces. Biologie, neurosciences, anthropologie, sociologie, histoire, philosophie des sciences et théologie croisent leur apport pour s'ajuster à la complexité des enjeux. En abordant les aspects scientifiques de la question conjointement à leurs retentissements au plan de la signification, l'ouvrage offre une perspective nouvelle à l'un des points de friction les plus sérieux entre la science et la société.
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Recherche scientiîque et innovation technologique modiîent profondément notre rapport au monde et le fonctionnement de nos sociétés. La collection ‘Science, éthique & société’ de l’Institut supérieur de Philosophie (UCL) veut analyser cette évolution selon ses multiples dimensions et ouvrir à une réexion éthique plurielle pour une science au service de l’humanité.
d’un large public un exposé des connaissances scientiIques en un do
la théorie scientiIque comme dans l’idéologie des différents darwin ismes, le savoir du biologiste est essentiel mais ne sufIt pas : neuro
le dialogue. L’approche interdisciplinaire de cet ouvrage signiIe pour
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Science, éthique & société
DaRwINIsmEs et spéciIcité dE l’HUmaIN
Darwinismes et spéciIcité de l’humain
Sous la direction de Benoît Bourgine, Bernard Feltz, Pierre-Joseph Laurent et Philippe van den Bosch de Aguilar
Postface de Christian de Duve, Prix Nobel
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DARWINISMES ET SPÉCIFICITÉ DE L’HUMAIN
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Collection Science, éthique et société
de l’Institut Supérieur de Philosophie de l’Université catholique de Louvain, dirigée par Bernard Feltz, en collaboration avec CITES (Centre de Recherche interfacultaire « Techniques, sciences et sociétés »).
1. B. Feltz, Ph. Goujon, B. Hériard-Dubreuil, S. Lavelle et W. Lesch, Éthique, technique et démocratie, 2007.
2.Pierre Lannoy et Thierry Ramadier (dir.),La mobilité généralisée. Formes et valeurs de la mobilité quotidienne, 2007.
3. Gilbert Eggermont and Bernard Feltz (eds),Ethics and Radiological Protection, 2008.
4. Brigitte Maréchal et Felice Dassetto (sous la direction, et avec la collaboration de Philippe Muraille),Adam et l’évolution. Islam et chris-tianisme confrontés aux sciences, 2009.
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DARWINISMES ET SPÉCIFICITÉ DE L’HUMAIN B. Bourgine B. Feltz P.-J. Laurent P. van den Bosch de Aguilar (sous la dir.)
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Remerciements
Cet ouvrage prolonge un colloque organisé à Louvain-la-Neuve dans le cadre de l’année Darwin. Il comporte également des contributions d’auteurs associés ultérieurement afin d’assurer meilleure cohésion à l’ensemble.
Pour l’aide et les subsides qu’ils nous ont apportés, nous remercions vivement la Faculté de Théologie, la Faculté de Médecine, la Faculté des Sciences, la Faculté d’Ingénierie Biologique Agronomique et Environnementale, la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, l’Institut supérieur de Philosophie, l’Institut Religions, Spiritualités, Cultures et Sociétés (RSCS), the Institute of Analysis of Change in Contemporary and Historical Societies (IACCHOS) ainsi que le Fonds de la Recherche Scientifique (FRS-FNRS).
Nous remercions particulièrement Jean-Pierre Gérard pour le soin et l’efficacité de la préparation du fichier final. Nous adressons aussi nos remerciements à l’équipe des éditions Academia pour la mise en forme de la version destinée à l’impression.
D/2012/4910/38
ISBN 13 : 978-2-8061-0075-7
© HARMATTAN / ACADEMIA s.a. Grand’Place, 29 B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’auto-risation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
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www.editionsacademia.be
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INTRODUCTION Bernard Feltz
Les théories de l’évolution biologique ont profondément transformé l’image que l’humain se donne de lui-même dans notre culture occi-dentale. Par la révolution galiléenne, la science moderne a imposé l’image d’une nature purement mécanique, considérée comme un ensemble d’éléments en interaction sur base d’un jeu de forces dépourvues de toute intentionnalité. C’est l’omnipuissance de la pensée mécaniste et le seul recours à la causalité efficiente. Les penseurs ultérieurs ont parlé de « désenchantement du monde ». Descartes, grand admirateur et contemporain de Galilée, a voulu tirer les conséquences philosophiques de ce nouveau rapport au monde selon deux orientations.
Dans le domaine des sciences de la vie, Descartes a voulu fonder une science du vivant qui soit l’équivalent dans le domaine de la vie de ce que la physique galiléenne était dans le domaine physique. Le concept d’« animal machine » apparaît comme condition de possibilité de l’élaboration d’une telle science du vivant. C’est le désenchantement de la nature qui se voit étendu à tout le monde vivant. Il s’agit donc de considérer le vivant comme de la matière physique organisée de manière complexe. Le concept d’« animal machine » de Descartes prend toute sa signification dans cette perspective épistémologique. C’est en excluant la cause finale de l’arsenal explicatif que l’on pourra élaborer une science du vivant.
Philosophiquement, cette position comportait des conséquences au niveau de la conception de l’humain. Pour Descartes, l’humain participe au domaine du vivant par son corps, lequel relève donc de la logique machinique propre à l’animal. Mais ce qui fait la spécificité de l’humain, c’est son âme, substance pensante, associée au corps. Le dualisme radical de Descartes sur le plan anthropologique plonge donc ses racines dans sa visée épistémologique et dans sa volonté de fonder une science du vivant. Ce dualisme s’inscrit également dans la tradition platonico-augustinienne d’une anthropologie qui attribue à l’homme une âme, seule susceptible de rendre l’humain capable d’un accès à la vérité universelle. Chez Platon, on le sait, ce sont précisément les capacités de l’humain d’accéder aux idées éternelles qui justifient l’attribution d’une âme elle-même éternelle. Descartes introduit donc dans la modernité, avec une radicalité nouvelle, ce qui est devenu la « différence anthropologique ». Pour Descartes, l’humain n’a rien à voir avec l’animal : au contraire, l’hu-
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main est un être de culture, un être qui se caractérise par une rupture radicale par rapport à la nature, par une capacité d’autodétermination qui rompt avec le monde machinique de l’animalité.
De nombreux penseurs modernes abandonneront l’idée d’une âme substantielle associée au corps. En particulier, de nombreux scien-tifiques inscriront leur recherche dans une perspective matérialiste, résolument rébarbative à l’idée même d’une âme distincte du corps. Paradoxalement, c’est indépendamment de cette structure anthropolo-gique particulière que l’idée de la différence anthropologique gardera toute sa vigueur et, au contraire, aura tendance à se renforcer au cours des siècles. Que l’on songe à des positions aussi éloignées que la philosophie sartrienne et l’anthropologie culturelle de Lévi-Strauss, la différence anthropologique y est pensée sur le mode d’une radicalité extrême et qui ne souffre aucune concession. Pour tous deux, l’humain relève du registre de la culture, qui ne comporte aucun point commun avec l’animalité. La spécificité de l’humain est bien pensée dans le registre de la différence radicale par rapport à l’animal.
Dans le domaine éthique également, on peut mentionner Kant, un des e grands penseurs de la modernité auXVIIIsiècle, qui fonde son éthique sur la rationalité de l’humain et distingue le monde des personnes du monde des objets. Un objet est cessible, peut être vendu, seul l’humain relève du registre des personnes qui doivent être respectées pour elles-mêmes. L’humain est un être qui doit être respecté. C’est bien le sens du deuxième impératif catégorique. Les animaux, dans la modernité originaire, sont assimilés aux objets, cessibles. Ils relèvent donc du registre des choses. L’humain est bien « hors nature » et c’est à ce titre qu’il doit faire l’objet d’un respect pour lui-même.
Le domaine du droit prend le relais de ce primat de la subjectivité affirmé par l’éthique moderne. Les Droits de l’homme, depuis leur e première formulation au XVIII siècle jusqu’à la version de 1948, apparaissent comme l’inscription dans le droit de la spécificité de l’individu humain pensé dans l’éthique kantienne.
Le thème de la « différence anthropologique » touche donc aux fon-damentaux de la modernité. Très vite, l’idée d’un dualisme des subs-tances a été abandonnée, mais la conception d’un humain sur le mode d’une étrangeté radicale par rapport à la nature s’est au contraire renforcée dans de nombreux courants philosophiques jusqu’au cœur e du XX siècle.
e C’est dire si les théories de l’évolution biologique du XIX siècle ont porté des remises en cause fondamentales de l’imaginaire collec-
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Introduction
tif occidental. On souligne généralement combien l’affirmation de l’évolution des espèces affrontait les discours religieux de l’époque. C’est incontestable, mais incomplet. En relativisant la différence homme-animal, les théories de l’évolution remettent en cause une des présuppositions fondamentales de la modernité. Sartre et Lévi-Strauss ont été cités pour leurs positions anthropologiques, Kant pour son orientation éthique, les Droits de l’homme pour l’inscription dans le Droit international. C’est le cœur de l’intuition moderne d’un être humain libre et maître de sa destinée, tant individuelle que collective, qui est touché par les théories de l’évolution.
Dès 1809, Lamarck proposait une première théorie de l’évolution des espèces qui fait reposer sur la diversité des milieux physiques la diversification du vivant. Cependant, en recourant à l’hérédité des caractères acquis comme mécanisme fondamental de modification des espèces sur un long terme, sa théorie allait rapidement être mise en difficulté face à une des caractéristiques déterminantes de la génétique mendélienne, qui date de 1865 mais a connu un e développement généralisé dans la première moitié du XX siècle. Darwin ne connaissait pas Mendel mais a été profondément influencé par Lamarck. Dans son ouvrage de 1859, l’approche se situe au niveau des dynamiques de populations, de telle sorte que les insuf-fisances de la théorie dans le domaine génétique n’ont pas remis en cause fondamentalement le mécanisme de la sélection naturelle. Au contraire, les développements de la biologie cellulaire et de la géné-e tique au cours de la première moitié du XX siècle ont conduit à ce qu’on a appelé la « théorie synthétique de l’évolution », qui montrait la compatibilité de la position darwinienne en matière de sélection naturelle avec les disciplines majeures de la biologie de l’époque : génétique (Mendel), génétique des populations (Dobzshansky), théo-rie cellulaire (Morgan), systématique (Mayr), paléontologie (Simpson). e Les développements de la biologie moléculaire à la fin du XX siècle, avec la découverte des liens entre ADN, ARN, protéines, ouvrent sur deux orientations. La compatibilité avec le mécanisme de la sélection naturelle s’est vue renforcée : c’est un enjeu important de l’ouvrage de Jacques Monod sur le hasard et la nécessité. D’autre part, les progrès plus récents de la biologie du développement ouvrent la voie à des mécanismes nouveaux dans les processus d’intégration de mutations dans une structure globale du génome, mécanismes qui pourraient s’avérer importants pour expliquer le processus évolutif. Il en ressort que, pour la communauté scientifique dans son ensemble, l’évolution des espèces est un phénomène incontestable et l’es-pèce humaine est donc le produit d’un histoire naturelle de quelques
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centaines de millions d’années. Par ailleurs, la sélection naturelle est généralement admise comme un des mécanismes importants conduisant à l’évolution des espèces, selon des modalités diverses au cas par cas, et sans exclure le recours à d’autres mécanismes, éventuellement encore à découvrir.
Les théories de l’évolution biologique sont donc un lieu déterminant de remise en cause de la différence anthropologique qui marque la culture moderne. Elles ne sont pas seules à aller dans ce sens. À bien des égards, on peut dire que c’est toute l’approche scientifique du vivant qui concourt à cette « naturalisation ». Dans ce contexte, on peut encore mentionner deux autres disciplines particulières qui contribuent de manière notoire à cette orientation. L’écologie est le produit de l’étude des comportements des espèces vivantes dans leur milieu de vie. Ces recherches ont conduit à l’élaboration du e concept de « climax » à la fin du XIX siècle, qui renvoie à l’évolution des populations végétales, en lien avec le climat et les caractéris-tiques physiques du sol. Ce concept, toujours en vigueur en certains contextes, a suscité les réticences du monde des zoologues, qui lui ont préféré le concept d’« écosystème » proposé par Tansley en 1935. Avec le concept d’écosystème, c’est toute la dynamique de l’ensemble des espèces d’un milieu donné qui est considérée. De plus le concept d’écosystème intègre les relations de la biocénose avec le milieu physique. Les développements théoriques de l’écolo-gie scientifique, de même que les problèmes écologiques importants liés au fonctionnement de notre société contemporaine, ont conduit à une modification profonde du rapport de l’homme à la nature. Avec la découverte du caractère fini des stocks, aussi bien en amont de l’activité humaine – énergie, matières premières, productions agri-coles (…) – qu’en aval de l’activité humaine – pollutions des nappes phréatiques, des eaux douces de surface, des eaux de mer, de l’atmosphère (…) –, l’écologie impose des contraintes nouvelles à nos modèles de développement qui doivent envisager une forme de « respect de la nature ». Dans son rapport à la nature, l’humain se re-découvre élément de l’écosystème, élément hétérotrophe, donc en situation de dépendance radicale par rapport aux autres espèces pour sa survie. On peut parler à ce propos d’une deuxième dimension de la tendance à la « naturalisation de l’humain » dont est porteuse la biologie contemporaine.
Il est encore une autre discipline dont il faut souligner l’importance dans cette tendance à questionner la différence humain-animal. On a vu que Descartes attribuait à l’humain une âme distincte du corps pour renvoyer à la pensée et aux sentiments, donc à ce qui fait
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Introduction
traditionnellement la spécificité de l’humain. La science biologique a conservé de Descartes l’intuition d’un « corps-machine » mais a rapidement abandonné le recours à un concept d’âme substantielle. Pour le biologiste, l’humain participe dès lors du monde de l’animalité. Les recherches en neurosciences prennent dans ce contexte une signification cruciale. La même méthodologie est mise en œuvre dans les analyses des systèmes nerveux animaux et humains. Dès lors, des questions importantes se posent. Ces analyses sont-elles sus-ceptibles de rendre compte du comportement humain dans toute sa complexité ? Nombre de neuroscientifiques interprètent leurs travaux dans le sens d’une « naturalisation de la conscience ». Comment faut-il interpréter une telle position ? Correspond-elle à un refus de toute spécificité de l’humain ? *** On le voit, les théories de l’évolution, en ce qu’elles s’articulent de manière synthétique à l’ensemble du fonctionnement du vivant, mobilisent un grand nombre de disciplines dans leurs logiques explicatives et, inversement, comportent des conséquences dans l’ensemble des disciplines biologiques. En particulier, la question de la spécificité de l’humain en lien avec les darwinismes s’inscrit dans cette complexité d’implications réciproques. Nous précisons « darwinismes » au pluriel, car les concepts de Darwin ont été intégrés à un nombre important de théories scienti-fiques et de positions philosophiques, parfois incompatibles entre elles. Quoi de commun entre la socio-biologie de Wilson et le darwi-nisme neuronal d’Edelman, entre les thèses de Spencer et les travaux de Kauffman sur l’auto-organisation ? Chacune de ces perspectives est pourtant profondément marquée par la pensée darwinienne.
Notre approche ne vise pas à l’exhaustivité. La spécificité éventuelle de l’humain par rapport à l’animal comporte des implications dans de nombreuses disciplines non prises en compte ici. À titre d’exemple, les rapports entre éthologie et psychologie ne sont pas abordés. Nous envisagerons la question selon des approches regroupées en trois points de vue.
En un premier temps, c’est le darwinisme qui est interrogé dans sa dynamique explicative spécifique. Deux biologistes envisagent les implications du darwinisme dans leurs disciplines respectives. Th. Hance aborde la question de la biodiversité à partir d’une approche évolutive, tandis que P. Devos, de son lieu physiologique, envisage la problématique de l’apparition de l’humain. D. Lecourt
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