De Brême jusqu’à Nampcel

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Ce document est un témoignage unique sur la guerre de mouvement en 1914. Dès le mois de décembre 1914, le 75e Régiment d’Infanterie allemand a édité un journal de tranchée, le « Hurra Zeitung». Cette initiative, servant à renforcer la camaraderie et l’esprit de cohésion entre soldats d’une même unité, s’est poursuivie après la guerre avec l’édition dès 1926 de bulletins de liaison entre anciens combattants, sous la nomination de «Kameradschaftsbund der 75er ». Le 20 septembre 1914, le régiment, composé de soldats originaires de la ville de Brême, est massacré sur le plateau de Nampcel. Par la suite de circonstances rares, une collection complète e ce journal a été retrouvée. Pour la première fois, le lecteur français pourra prendre connaissance de la vision quotidienn
Publié le : lundi 8 janvier 2007
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EAN13 : 9782748196603
Nombre de pages : 511
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De Brême jusqu’à Nampcel Recueil de récits de combattants
traduits et commentés
par le Dr Hermann Plote
De Brême jusqu’à Nampcel
e1914, le 75 Régiment d’Infanterie allemand
dans la guerre de mouvement














Éditions Le Manuscrite eEn couverture : La 2 compagnie du 75
près de Mouland les 10 et 11 août 1914

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9660-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196603 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9661-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196610 (livre numérique)Préface
Préface
ePourquoi avoir choisi le 75 Régiment d’Infanterie
(I.R. 75) pour narrer le parcours d’un régiment
allemand en 1914 jusqu’à la stabilisation du front ?
Suivant un inventaire que j’ai réalisé, c’est environ
600 régiments allemands (régiments d’artillerie et de
cavalerie inclus) qui sont venus dans l’Oise et les
départements limitrophes pour y combattre. Le choix
ne manquait donc pas !
Cependant, pour réaliser le livre que vous tenez
dans vos mains, un impératif s’imposait : Il fallait des
témoignages de qualité et en quantité suffisante afin de
faire un ouvrage unique en son genre. Aussi, trouver
autant de récits sur la guerre de mouvement en 1914
est très difficile car le nombre de combattants ayant
survécu aux quatre années de guerre est très faible.
Également, on sait par certaines indications
eportées sur l’historique du régiment que le 75 a été
parmi les premiers à avoir édité à Ourscamp, dès 1914,
un journal de tranchée nommé le « Hurra-Zeitung ».
Cette initiative servant à renforcer la camaraderie et
l’esprit de cohésion entre soldats d’une même unité,
s’est poursuivie après la guerre. En effet, les bulletins
de liaison entre anciens combattants, édités dès 1926
sous la nomination de « Kameradschaftsbund der
er e75 » et qui s’adressait au même titre également au 75
ede réserve comme au 75 de Landwehr, compte, pour
9 De Brême jusqu’à Nampcel
la qualité de ses textes, parmi les meilleurs périodiques
de ce genre édités en Allemagne. Notre chance
exceptionnelle d’avoir pu acquérir une collection
complète de ces bulletins édités à une cadence
mensuelle, nous a permis ensuite d’y sélectionner un
ensemble de témoignages également exceptionnel tant
par le nombre que par la qualité de récits – et dont ce
livre constitue le recueil.

En forêt d’Ourscamp, l’imprimerie du journal de tranchée le
« Hurra-Zeitung » (Coll. D. G.).

Il importe également de rappeler, toujours dans ce
même contexte, que la ville de Brème dont était issu le
e75 d’infanterie, a été la cible de bombardements
aériens dévastateurs pendant la Seconde Guerre
Mondiale. Sans aucun doute, un grand nombre de ces
bulletins détenus par les anciens combattants habitant
la ville, sont ainsi devenus la proie des flammes. Un
second facteur déterminant pour expliquer la rareté
des bulletins conservés jusqu’à nos jours a été que peu
de leurs destinataires ont alors pris l’initiative de relier
les numéros reçus pour en constituer ainsi des
ensembles complets. Certes, on peut encore trouver, à
10 Préface
l’heure actuelle, ici ou là des bulletins édités par bon
nombre d’unités allemandes d’époque, mais le plus
souvent il s’agit de quelques numéros disparates ou de
collections très incomplètes. Ceci s’avère bien fâcheux
notamment lorsqu’on veut exploiter certains
témoignages publiés dans plusieurs numéros de suite
et qui, le plus souvent, s’avèrent aussi être les plus
riches en renseignements. Tout ceci donne à la
collection en notre possession un caractère réellement
exceptionnel, tout en constituant en même temps une
source historique riche, mais restée très largement
inexploitée jusqu’à nos jours.
Ainsi, grâce à cette collection complète de
bulletins et ses nombreux témoignages de qualité, nous
devions saisir cette chance unique pour réaliser un
ouvrage en français sur la guerre de mouvement en
1914.
Mais cela n’était pas encore suffisant à nos yeux. Il
fallait également un évènement fort, liant le régiment
eétudié à notre département. Or, le 75 a vécu des
heures particulièrement dramatiques sur le plateau de
Nampcel où il perdit dans la journée du 20 septembre
1914, un nombre de combattants jamais égalé en une
journée.
Tous les éléments étaient réunis pour que le
Dr. Hermann Plote réalise un travail formidable et
1unique de traduction et d’annotations qui nous ouvre
les yeux sur le vécu de « ceux d’en face ».
Mais si tous ces éléments sont en effet importants
pour réaliser un livre qui sera un excellent outil de

1. Certains témoignages ont été volontairement « allégés » de
passages hors propos où manquant d’intérêt pour le lecteur. Ceci
dans le but de mettre un maximum d’informations dans le format
du livre qui nous a été imposé.
11 De Brême jusqu’à Nampcel
travail pour les amateurs d’histoire, celui-ci sera
également un plaidoyer pour la paix.
En effet, tous les ans au mois de juillet, de jeunes
Allemands viennent à Compiègne pour y séjourner et
pour y nettoyer les tombes des cimetières allemands de
Nampcel et Moulin-sous-Touvent. Il se trouve que ces
jeunes viennent précisément de la ville de Brême dans
le nord de l’Allemagne ; de cette même ville où, il y a
e93 ans sont partis leurs ancêtres du 75 Régiment
d’Infanterie.
Grâce à ces venues annuelles, un grand nombre de
ces jeunes connaissent pour le moins quelques bribes
la tragique histoire de Nampcel où beaucoup parmi
eux ont perdu un membre de leur famille.
Aujourd’hui, dans une Europe construite en
grande partie grâce à la solidité du « couple »
francoallemand, le travail de mémoire réalisé par ces jeunes
Allemands nous montre combien la guerre de 14-18 a
laissé des traces indélébiles entre nos deux pays.
Aujourd’hui, le leitmotiv « N’oublions jamais ! »
utilisé en 1917 sur les cartes postales de propagandes
françaises est toujours d’actualité, mais cette fois-ci,
pour délivrer un message de paix universelle
pardessus les tombes de nos ancêtres qui ont tous
défendu une cause qu’ils pensaient juste.
En effet, Européens « n’oubliez jamais » ce que
vous allez lire !

Didier Guénaff
Président de l’association
Patrimoine de la Grande Guerre
12 Mobilisation et départ pour la frontière
Mobilisation et départ pour la frontière
Wilhelm von Staden, aumônier à la garnison
e 1 du 3 bataillon à Stade
À partir du 30 juillet la tension approchait déjà les
sommets. Chaque jour il y avait un peu plus de monde
dans les rues. Surtout vers le soir, les masses se
dirigeaient vers le Pferdemarkt (place du
maquignonnage) où les dernières nouvelles étaient
affichées dans les vitrines du quotidien Stader Tageblatt.
Comme un feu de brousse, elles se propageaient
ensuite à travers la ville.
Le 30 au soir – c’était un jeudi – on considérait
comme imminente la déclaration de guerre allemande
– mais en vain ! Le vendredi arrivait, et la décision
n’était toujours pas tombée. Mais quelque chose qui
devait en être le précurseur, allait néanmoins se
produire : En effet, dans l’après-midi le bureau
télégraphique Wolff transmettait le message suivant :
Nous avons reçu aujourd’hui de notre ambassadeur à St.
Petersbourg l’information que la mobilisation générale des forces
terrestres et maritimes russes a été ordonnée. En conséquence, Sa
Majesté a proclamé « l’état de guerre menaçant ». – Dès cet

1. Article paru dans l’édition de février 1932 du Kameradschaftsbund
erder 75 . Les souvenirs de von Staden ont été publiés une première
fois dans le feuilleton local Stader Archiv en 1916.
13 De Brême jusqu’à Nampcel
instant, personne ne pouvait plus douter du sérieux de
la situation.
e eNotre 3 bataillon du 75 régiment d’infanterie
er (1 hanséatique) n’avait été rappelé que la veille du
1terrain d’exercices de Munsterlager . Le 30 à 6 h 30 du
2matin, le Leutnant Meyer, à la tête d’un détachement
de soldats, parcourait alors les rues et il proclamait à
haute voix, après un roulement de tambour perceptible
de loin, cet « état de guerre menaçante ». À la même
heure, des cyclistes et des motocyclistes partaient pour
porter le message vers les autres localités de notre
canton. Simultanément on commençait à sécuriser les
principales voies de communication. Ainsi un
sousofficier et 9 hommes étaient envoyés pour garder la
3gare de Stade. Le pont sur la Schwinge était doté
d’une sentinelle double. 60 soldats commandés par le
Leutnant Lilienhoff partaient pour garder le pont de
4l’Elbe à Harbourg .

1. Le camp de Munsterlager, dans les landes de Lüneburg, était le
principal terrain militaire de la Basse Saxe. D’après certaines
sources, le bataillon y aurait participé – sur les terrains sableux
particulièrement propices à la culture de la pomme de terre – à
une campagne de destruction de doryphores.

2. Rang correspondant à celui du sous-lieutenant dans l’armée
française.

3. Ruisseau qui passe peu à l’ouest de Stade. Il draine surtout les
nombreux marais qui entourent la ville et débouche ensuite dans
l’Elbe.

4. Aujourd’hui intégrée dans la grande cité de Hambourg, la ville
de Harburg sise – tout comme Stade – sur la rive gauche de
l’Elbe, faisait alors encore partie intégrante de la Province de
Basse Saxe. C’est pour cette raison que la garnison de Stade avait
14 Mobilisation et départ pour la frontière
erPuis le samedi 1 août devait apporter les ultimes
éclaircissements. À tous les coins de rue on avait collé
de grandes affiches portant en lettres visibles de loin le
mot Mobilisation. À 18 heures on pouvait déjà prendre
connaissance des instructions détaillées, affichées au
bureau des postes, et peu avant 19 heures
l’administration militaire locale en donnait
confirmation : C’était donc officiel ! Alors la tension
allait faire place à un grand enthousiasme populaire.
Les premières chansons datant de la guerre de 1870
sortaient de la bouche des gosses de la ville qui
s’étaient coiffés de casques en papier et qui portaient
un glaive en bois accroché à leur pantalon court. Qui
avait donc appelé toute cette foule rassemblée sur le
Pferdemarkt ? Peut-être la musique municipale ? En tout
cas, notre président du Conseil Régional y faisait alors
une brève allocation qui se terminait par trois hourrah
repris par la foule. Il parlait de nos doutes et soucis
enfin balayés, de notre amour ardent pour la patrie et
pour l’empereur, et de notre fidélité envers l’Autriche
notre allié, tout en envoyant quelques piques à
l’adresse des puissances qui nous menaçaient. Et il
terminait par ces mots : Que le Seigneur nous donne la
victoire ! Dieu, protège le peuple allemand, notre patrie, nos
armées et notre flotte ! Et protège et bénis aussi notre empereur !
Mais il se produisait également déjà ce qu’on peut
appeler les premiers signes d’un certain affolement. En
effet, les esprits pris de peur commençaient
immédiatement à se constituer des réserves de
charbon, de vivres et en particulier de farine. Les
magasins étaient pris d’assaut – et les prix allaient

à sa charge la sécurité du pont routier sur l’Elbe qui reliait
Harbourg à Wilhelmsburg, le quartier méridional de Hambourg.
15 De Brême jusqu’à Nampcel
grimper en conséquence. Pour une livre (0,5 kg) de
farine de blé qui avait coûté jusqu’à ce jour encore 18
Pfennig, on réclamait déjà 35. Et brusquement la
monnaie commençait à faire cruellement défaut. Le
samedi on avait versé – comme à chaque fin de
semaine – les salaires aux employés et ouvriers.
Comme en cet instant il y avait déjà pénurie de pièces,
les usines avaient remis le montant total de la paye à
leurs salariés en billets de banque. Les bénéficiaires
couraient maintenant d’une maison à l’autre pour les
faire changer. Cela a eu pour conséquence que d’un
seul coup, les pièces d’or et d’argent paraissaient à
leurs détenteurs encore plus précieuses que dans le
passé. Il y avait même des commerçants qui
réclamaient des arrhes pour toute opération de change.
D’autres refusaient tout court d’accepter des billets.
Heureusement un arrêté de police y allait très vite
rétablir l’ordre.
Puis le dimanche 2 août allait devenir le premier
jour de la mobilisation. La ville était remplie
d’hommes du Landsturm qui devaient se faire porter
sur les listes réservées à cette catégorie de
1mobilisables . Face à la situation précaire qui risquait

1. Encore à l’éclatement de la guerre, chaque Allemand faisait
automatiquement partie des forces armées pendant sept ans,
e eentre la 20 et la 27 année de sa vie. Depuis 1905, le service actif
était ramené à deux ans dans l’infanterie, suivi de cinq ans
d’appartenance à la réserve où l’homme était astreint à deux
périodes d’exercices d’une durée de huit semaines chacune.
erEnsuite il passait, pendant cinq années, à la Landwehr du 1 ban
où il restait également soumis à des exercices, puis – pendant six
eans – à celle du 2 ban qui en était exempt. Le Landsturm se
divisait également en deux bans. Le premier qui était une sorte de
« ban pré-militaire », comprenait les jeunes hommes entre 17 et
e20 ans d’age tandis que le deuxième ban succédait au 2 ban de la
16 Mobilisation et départ pour la frontière
de faire son apparition sous peu – la guerre à mener
sur deux fronts à la fois – l’empereur avait décidé
d’appeler immédiatement tous les hommes du
Landsturm déjà instruits. Affiché à tous les coins de
rue, un appel encadré en rouge les sommait de se faire
erincorporer dès le 1 jour de la mobilisation. Le texte
spécifiait bien : … tous les hommes instruits au service dans
l’armée et la marine, de toutes armes et de tout grade, jusqu’à
l’âge de 45 ans révolus.
Nous étions alors les témoins d’un spectacle
extraordinaire : Le personnel de la verrerie de
1Brunshausen arrivait en formation de marche,
accompagné par une musique qui jouait des airs
patriotiques. Un verrier déjà assez âgé les conduisait
jusqu’au bureau du recrutement où il les congédiait en
ces termes : Allez-y et faites votre devoir ! – Devant l’Hôtel
de Ville se bousculaient les volontaires pour s’y faire
inscrire. Tous ces écoliers, étudiants, jeunes
commerçants et artisans appartenaient à l’organisation
« Jeune Allemagne ». Ils se montraient de loin les plus
enthousiastes. Bon nombre de ces garçons se sont

Landwehr. Il englobait ainsi les hommes qui avaient fait leur
service militaire et qui se trouvaient maintenant dans la tranche
d’age comprise entre 39 et 45 ans. – Selon la loi, le Landsturm ne
devait être employé – en cas de conflit armé – que pour la
défense intérieure ou comme troupe d’occupation derrière le
front. Mais cet état n’a pas pu être maintenu bien longtemps car
déjà en 1914, sur le front de l’est, les faibles contingents
allemands se trouvaient rapidement en très mauvaise posture face
à la supériorité numérique écrasante des Russes. A maintes
reprises on y a donc fait appel à des unités du Landsturm en tant
que troupe de front.

1. Petite localité située à 3 kilomètres de Stade, près de la rive
gauche de l’Elbe.
17 De Brême jusqu’à Nampcel
ensuite rendus d’une garnison à l’autre, à la recherche
d’un régiment qui voulait bien les accepter.
Toutes les portes de la ville étaient occupées et
surveillées par des sentinelles en armes qui arrêtaient
en particulier chaque automobile pour contrôle. On
était bien conscient du fait que Stade se trouvait sur la
ligne directe menant au port de guerre de Cuxhaven
qui devait attirer les espions anglais. On craignait donc
tout particulièrement des attentats dans le but de
rendre inutilisable, par dynamitage, la voie ferrée si
importante qui conduisait vers l’embouchure de l’Elbe.
Par ailleurs, l’administration militaire avait demandé à
la population de l’aider dans l’observation et la
dénonciation de toute personne suspecte. Mais le désir
de mettre la main sur un espion, allait conduire à
d’étranges agissements. En tout cas, ces accès de zèle
se sont révélés, dans la grande majorité des cas, à la
fois mal orientés et inefficaces.
Les rumeurs les plus étranges parcouraient
également la ville : Ainsi on aurait arrêté un colonel
russe qu’on aurait fusillé illico sur le terrain d’exercices
attenant à la caserne, etc., etc. Mais la rigueur
impitoyable avec laquelle l’observation et la
surveillance étaient réalisées, avaient pour le moins un
avantage : c’est d’habituer la population très vite aux
contraintes de la loi d’exception qui allait être instaurée
et qui ne faisait « ni une ni deux ». Et on s’y habituait
avec une rapidité remarquable. À part quelques
exceptions, tous les arrêtés publiés par la Région
Militaire étaient considérés comme des mesures
indispensables ou du moins utiles, comme
18 Mobilisation et départ pour la frontière
l’interdiction des soirées dansantes, les restrictions sur
1la vente d’alcool et l’instauration d’un couvre-feu .

Première page du bulletin de liaison N° 1 de janvier 1932 du
er« Kameradschaftsbund der 75 » (Coll. H. P.).

e e1. Selon l’historique du 76 Landwehr dont le 3 bataillon devait
occuper la caserne de Stade après le départ en campagne du I.R.
75 et de son régiment de réserve, l’officier le plus ancien de la
garnison aurait lui-même pris la décision de fixer la fermeture des
bistrots pour tout militaire à 22 heures.
19 De Brême jusqu’à Nampcel
Au cours des jours suivants, de plus en plus de
réservistes et de landwehriens se rassemblaient en ville
et on leur trouvait pour une bonne part des quartiers
chez l’habitant. Même la cour du lycée se transformait
en lieu de rassemblement. Le fait que les vacances
scolaires avaient été prorogées et le début de la
nouvelle année scolaire repoussée au 17 août,
dérangeait le moins au monde nos jeunes garçons. Ils
se rendaient utiles en donnant un coup de main à
l’embarquement des caisses à munitions sorties du
magasin à poudre du Hohenwedel et à celui des fusils
et autres pièces d’équipement à leur départ de l’arsenal.
On associait même quelques jeunots, à l’aspect
particulièrement guerrier, aux postes de garde.
Le mercredi 6 août à 17 heures était organisé le
service religieux de départ, associé pour la circonstance
eà celui des prières en temps de guerre – pour le 3
ebataillon du 75 qui était maintenant en instance de
quitter Stade. Les deux églises de notre ville étaient
bondées de croyants. Dans la Ste. Cosmae le curé
eStarcke prêchait sur le thème du 46 psalme. Le
bataillon était appelé à se rassembler dans l’église
St. Wilhaldi. Ses hommes y occupaient toute la nef,
chacun vêtu de sa nouvelle tenue gris-de-vert.
Il était particulièrement émouvant d’entendre ce
millier d’hommes chanter ensemble le choral De ma
1détresse profonde je t’implore – comme si c’était un vieil
hymne guerrier germanique. Je me souviens toujours
2du visage particulièrement grave du Hauptmann
Kayser qui devait bientôt trouver la mort.

1. Cantique protestant (Aus tiefer Not schrei ich zu Dir) de Martin
Luther.

2. Correspondant au rang de capitaine dans l’armée française.
20 Mobilisation et départ pour la frontière
Après la bénédiction finale se produisait quelque
chose d’extraordinaire : L’orgue entamait
soudainement – d’abord à peine audible – notre hymne
nationale. Alors quelques voix commençaient à la
chanter, suivies par d’autres, puis devenant de plus en
plus fort jusqu’à ce que l’ensemble de l’assistance se
levât pour chanter de pleine voix et avec une émotion
profonde, le Deutschland, Deutschland über alles, suivi du
1Heil Dir im Siegerkranz . Tous deux étaient, certes, des
textes laïques, mais les participants ont dû pressentir
l’omniprésence de l’esprit divin, même aux coins les
2plus éloignés de l’église .
Dans la nuit du 6 au 7 août, près de minuit, on
entendait des pas de marche frapper par centaines le
pavé. La colonne se déplaçait en passant par la porte
du Hohentor pour gagner ensuite la gare. Les derniers
saluts et un mot d’adieu prononcé par le Président de
la Région depuis la plate-forme d’un wagon, un bref
3remerciement du Major commandant le bataillon, un
ultime hourrah – et le train se mettait en mouvement
pour s’en aller dans une nuit noire. Personne ne
connaissait la destination du transport, ni même les
officiers. On savait seulement qu’on partait pour
vaincre – ou pour mourir.

1. Salut à toi que tu portes la couronne du vainqueur !

2. Le sermon prononcé par l’aumônier von Staden, auteur de cet
earticle, était bâti autour de la phrase issue de la 2 lettre aux
Corienthiens : Nous sommes anxieux, mais nous ne nous décourageons
point !
3. Le rang de Major correspond à celui de commandant dans
l’armée française. A ne pas approcher de celui de médecin-major
ou de médecin aide-major de la terminologie française et dont
seul le premier est équivalent au rang d’un commandant.
21 De Brême jusqu’à Nampcel
e eC’était maintenant le tour du 3 bataillon du 75
régiment de réserve d’occuper la caserne que le
bataillon actif venait de libérer. La présence militaire
continuait donc toujours à imprégner notre vie
citadine. Le 10 août ce bataillon partait à son tour. À
11 heures la compagnie du porte-drapeau se
rassemblait dans la Ritterstrasse. Précédé par la musique
municipale, le bataillon se rendait ensuite à la Sand où
devait avoir lieu son rassemblement, et de là à la gare.
Les scènes d’adieu y recommençaient tandis que les
inscriptions sur les wagons tentaient de couvrir le
caractère douloureux de la séparation par des phrases
comme celles-ci : Pour une nuit dansante à Moscou ! où :
Grande compétition de nage – destination Londres ! – Mais il
en allait être bien autrement : On se rendait d’abord
1dans le Schleswig-Holstein et bien plus tard
seulement à Louvain en Belgique où les hommes
étaient accueillis, à leur descente du train, par des
coups de fusil tirés par une population aveuglée par la
haine. Ce sera l’instant où le premier soldat du
e 75 devait trouver la mort : l’ouvrier Peter Schult de
2notre usine de cuir .

e e1. Comme le 75 actif, le 75 de réserve se composait de deux
bataillons constitués à Brême ainsi que d’un troisième rassemblé à
Stade. Tout le régiment se retrouvait, à partir du 10 août, pour 15
jours d’instructions et d’exercices dans la région de Lübeck, dans
le Schleswig. Il y avait également pour objectif de garder les
rivages de la Mer du Nord contre un éventuel débarquement
anglais.

2. Le débarquement, à la gare de Louvain, des deux bataillons du
e75 de réserve venus de Brême, dans l’après-midi du 25 août,
s’était déroulé dans le calme, et l’historique du régiment allait
jusqu’à louer l’attitude des habitants qui nous saluent gentiment et nous
eapportent même de l’eau. Par contre, l’arrivée du 3 bataillon en
provenance de Stade allait quasi de pair, à la tombée de la nuit,
22 Mobilisation et départ pour la frontière
Au bataillon de réserve allait succéder, dans la
e ecaserne de Stade, le 3 bataillon du 75 régiment de
Landwehr. Prêt à partir le 14 août, il se rassemblait à la
Sand de très bonne heure, pour un service religieux en
plein air. Les cantiques chantés à vive voix par les
hommes barbus allaient réveiller les riverains. Et pour
la troisième fois, une colonne se mettait en marche
1pour rejoindre la gare . Destinés d’abord à garder la
frontière avec le Danemark, dans le nord du
Schleswig-Holstein, nos landwehriens étaient ensuite
transportés en Russie où ils arrivaient encore à temps
pour prendre part à la victoire de Tannenberg.

avec le déclenchement d’une vive fusillade qui devait coûter
finalement aux Allemands une quarantaine de tués, et à la
population belge plus de 200 morts, pour la plupart suite à des
e eexécutions sommaires où le 3 bataillon du 75 devait jouer un
rôle primordial. Plus de mille maisons devenaient la proie des
flammes, dont la vieille bibliothèque universitaire avec ses
300.000 livres et manuscrits. – Bien au-delà de la fin de la
Deuxième Guerre mondiale, on continuait toujours à se renvoyer,
entre Belges et Allemands, au moyen d’un nombre
impressionnant de publications la responsabilité de cet acte jugé
particulièrement barbare partout dans le monde. Malgré
l’interrogatoire d’un nombre exceptionnel de soldats allemands de
différentes unités et malgré le procès intenté en 1926 par le
Grand Tribunal de Leipzig aux principaux chefs militaires
présents à Louvain en ce jour, les responsabilités n’ont jamais pu
e eêtre clairement établies. Le 3 bataillon du 75 de réserve eut en
cette nuit 4 tués et 6 blessés.

e1. L’excellent historique du 76 Landwehr fournit une description
edétaillée de la constitution du 3 bataillon à Stade et des deux
autres mis sur pied dans le Mecklembourg.

23 De Brême jusqu’à Nampcel
eEt puis c’était le tour de notre Landsturm. Le 2
1Landsturm-Bataillon « Stade » était l’ultime unité
constituée dans notre ville et envoyée au front. Le
28 novembre au soir, on organisait pour lui un départ
au flambeau, faisant suite à une cérémonie religieuse
e esur le petit terrain d’exercices entre le 2 et le 3
bâtiment de caserne. Le bataillon partait ensuite
comme troupe d’occupation pour Lille. Plus tard il a
été engagé en Russie.
e 2 Anonyme (soldat de la 11 compagnie) :
eNotre 3 bataillon avait été embarqué le 27 juillet 1914
pour participer à des exercices sur le terrain militaire
ede Munsterlager. Au lendemain, notre 11 compagnie
était désignée pour une séance de tirs à balles réelles et
equi s’achevait le 29. La 10 compagnie devait alors
nous succéder. À peine avait-elle commencé ses tirs
que l’officier en second du bataillon, le Leutnant Krull,
arrivait au galop sur son cheval pour remettre un
message apparemment important au Major von
3Buchwaldt commandant notre bataillon. Tout le
monde attendait avec curiosité la réaction de ce
dernier. Et, effectivement, on entendait déjà, venant

1. Les unités du Landsturm évoluaient en général au niveau d’un
erbataillon qui portait le nom de sa ville de formation. Quant au 1 n de Landsturm « Stade », il avait été rassemblé pourtant à
Cuxhaven.

2. L’article paru dans l’édition d’août 1934 du Kameradschaftsbund
erder 75 , n’est pas signé.

3. Le Major von Buchwaldt devait – une fois promu au grade de
Oberstleutnant (lieutenant-colonel) – prendre le commandement du
e12 régiment d’infanterie de réserve en 1916.
24 Mobilisation et départ pour la frontière
ede la 10 compagnie, l’ordre lancé : Cessez le tir ! suivi
d’un : Demi-tour – marche !
Immédiatement les compagnies retournaient à
leurs baraquements respectifs, et tout le monde s’y
préparait pour rentrer à la garnison. Ainsi le 30 juillet à
7 heures du matin, notre bataillon était de retour à la
gare de Stade. Un détachement de garde, sous les
ordres du Leutnant von Lilienhoff, partait déjà pour
Harburg afin d’y sécuriser les ponts sur l’Elbe. Au
lendemain dans l’après-midi, une foule considérable
commençait à se masser dans les rues de Stade. Là où
l’on affichait les nouvelles les plus récentes, les
hommes, femmes et enfants se bousculaient. Parmi
eux des soldats du régiment actif, déjà vêtus de leur
nouvel uniforme vert-de-gris. Des paroles étaient
échangées, des questions posées – la foule était bien
agitée. Tout tournait autour d’une question : Ce jour
nous apportera-t-il enfin la certitude si ce sera la guerre
ou si la paix persiste ?


eLa garnison du 3 bataillon à Stade. Le corps de garde devant
la salle de police.

25 De Brême jusqu’à Nampcel
Finalement – vers 18 heures – un calme étrange
s’instaurait sur le Pferdemarkt, devant le bureau des
postes. On y percevait alors, avec un raisonnement
extraordinaire dans l’air clair de cette journée estivale,
les onze coups des l’horloges à la fois de l’église St.
Wilhaldi et de celle de Ste Cosmae. En même temps,
on affichait le texte d’un télégramme qui était aussi lu à
haute voix. Son contenu allait se propager comme une
traînée de poudre : Sa Majesté l’Empereur a ordonné la
mobilisation générale ! – Pas de cris, ni de manifestation
bruyante. La foule se rend alors en silence vers la
résidence du commandant de la place afin d’y attendre
confirmation de la nouvelle. Et bientôt on voit
effectivement arriver les grandes affiches imprimées
où figure le texte intégral. Des automobiles et des
cyclistes partent pour en distribuer dans nos
campagnes. La certitude est bien réelle maintenant :
L’Allemagne a sorti le glaive !
Dans notre garnison normalement si calme
l’agitation commençait à se propager à son tour. Avec
chaque train arrivaient les réservistes et les Wehrmänner
(landwehriens) de toutes les régions afin de répondre à
l’appel de leur empereur et pour faire leur devoir
conformément à leur serment de fidélité au drapeau. À
l’arsenal on chargeait et déchargeait des fusils. Des
citoyens de notre ville, la jeunesse des écoles et même
des jeunes filles remontaient la Holzstrasse, des fusils
sur l’épaule, en direction de la caserne ou de la gare, le
lieu de destination de ces armes. Sur le terrain
d’exercices on avait parqué tous les chevaux
susceptibles de servir à la guerre, et ils y attendaient
pour être pris en charge par l’administration militaire.
Du matin au soir, la cour de la caserne était remplie
d’hommes appelés à se présenter devant le conseil de
révision.
26 Mobilisation et départ pour la frontière
eAu 3 jour de la mobilisation arrivaient les
réservistes destinés à être incorporés au bataillon actif.
Leur intégration, leur répartition tout comme leur
équipement se faisaient « comme sur des roulettes ».
Nous étions enfin prêts à partir. Mais d’abord le
bataillon se rassemblait encore une fois dans l’église St.
Wilhaldi pour un service religieux. À la fin, l’organiste
Monsieur Eversmann, professeur au séminaire,
entamait l’hymne nationale.
L’ordre de départ nous est parvenu le 6 août :
Embarquement du bataillon à 23 heures. On vérifie
encore une fois le contenu du havresac pour se
rassurer de n’avoir rien oublié d’important. Puis
chacun doit faire ses adieux. Devant le portail de la
caserne se pressent déjà les membres de la famille. Ils
veulent tous dire adieu à leur fils, mari ou frère en
tenue de campagne. Un peu à l’écart des autres je vois
une mère avec son fils. Elle lui serre la main –
peutêtre pour la dernière fois, et lui dit : Mon fils, bat toi bien
et reviens-nous en bonne santé. Et sinon : Au revoir au
paradis ! – Puis l’ordre arrive de partir pour la gare. En
marchant on entame à nouveau l’hymne nationale. La
nuit est très claire et étoilée. Sous la pâle lumière du
croissant de lune le bataillon se rassemble : Puissent les
étoiles nous éclairer si amicalement aussi à la guerre ! s’écrie le
e 1chef de notre 11 compagnie, le Hauptmann Kayser
lorsqu’il salue ses hommes. Puis le Major von
Buchwaldt commandant le bataillon s’adresse encore
une fois aux compagnies ; une allocation brève, mais

1. Le Hauptmann Kayser a trouvé la mort le 20 septembre 1914
lors de la grande attaque de Nampcel qui mettait définitivement
efin à la guerre de mouvement. Le 75 y perdait 325 tués et
disparus, contre « seulement » 260 pendant toute la guerre de
mouvement des six semaines précédentes.
27 De Brême jusqu’à Nampcel
pleine d’enthousiasme et imprégnée par une
détermination à toute épreuve.
Avec la musique municipale en tête, nous sortons
alors de la cour, notre drapeau déployé. La rue est
jalonnée, sur tout notre trajet, par une foule débordant
d’enthousiasme. Notre havresac pourtant si lourdement
chargé, nous a paru tellement léger en ces moments !
Nous marchons en direction de la gare, la gaîté au
1cœur : Lieb Vaterland, magst ruhig sein ! chantons nous,
les dignes fils de nos pères de 1870. Et nous voulons
nous montrer dignes face à l’honneur de pouvoir
défendre la patrie ! – En peu de temps le bataillon est
embarqué dans un train spécial. Mais nous devons
encore attendre une heure dans les wagons avant que le
train se mette en mouvement. Pour la dernière fois
nous entendons le son des cloches de nos églises. Puis
on ferme les portes et le train part lentement dans la
nuit – destination inconnue !
Article paru dans le Bremer Nachrichten
2 du 2 août 1924 :
Notre régiment se trouvait fin juillet au camp de
Munsterlager où était prévue, pour la journée du 30,
une série de visites et d’inspections au niveau de ses
bataillons. Mais tout à l’improviste arrivait alors l’ordre
de rejoindre immédiatement les garnisons respectives à
Brême et à Stade. L’état-major du régiment partait le
premier pour rentrer à Brême. Peu avant son
embarquement dans le train il avait encore une
entrevue avec le général de division, le Generalleutnant

1. Chère patrie, sois rassurée ! – Chant patriotique datant du siècle
précédent.

2. Kameradschaftsbund – août 1932.
28 Mobilisation et départ pour la frontière
1von Bauer . Celui-ci était arrivé précisément pour les
inspections et n’avait pas été averti des derniers
événements, avant son départ.
erL’état-major était suivi par le 1 bataillon qui
equittait la gare de Munster à 7 heures du matin, et le 2
bataillon lui succédait deux heures plus tard. À leur
retour à Brême, à 10 respectivement à 11 heures, ils
étaient accueillis à la gare par une foule considérable,
débordant d’enthousiasme. Puis le 31 juillet on
commençait à distribuer les équipements de guerre aux
soldats. En ce jour à 13 heures, l’empereur proclamait
pour tout le Reich (empire) « l’état de guerre
menaçante ». Immédiatement on expédiait des gardes
aux ponts et autres passages vitaux. La majeure partie
er ede l’effectif de paix des deux bataillons (1 et 2 ) en
garnison à Brême était déjà engagée dans de telles
taches. L’enthousiasme de la population civile était tel
qu’il fallait alors publier un arrêté qui rappelait aux
civils que les postes et les sentinelles étaient placés aux
différents endroits pour des considérations de
nécessité militaire – et non pour des exercices. En
effet, des membres de leur famille et d’autres citoyens
leur rendaient fréquemment visite, comme cela avait
été l’usage pendant les manœuvres.
erLe 1 août dans l’après-midi arrivait l’ordre de la
mobilisation. Il y était stipulé que le « régiment Brême »
edevait être prêt à partir en campagne le 5 jour de celle-ci,
donc le 6 août. Grâce aux travaux préliminaires effectués
ces dernières années, cette tâche pourtant considérable a

1. Le Generalleutnant Arnold von Bauer qui avait pris le
ecommandement de la 17 D.I. seulement en mars 1914, allait être
mis à la retraite, à l’age de 61 ans, le 15 octobre de la même
année. Ses capacités dont il avait fait preuve au cours des tout
premiers mois de la guerre, n’avaient pas été jugées satisfaisantes
par ses supérieurs.
29 De Brême jusqu’à Nampcel
pu être accomplie sans problèmes majeurs – et même
sans la moindre réclamation auprès des instances
supérieures. Pendant toutes ces journées, l’agitation
atteignait ses sommets, notamment les après-midi. Mais
elle se « distinguait » aussi par les fameux « tirs contre des
avions ennemis » et les (faux) bruits parlant du passage
d’automobiles chargées d’or pour la Russie.
Dès le premier jour de la mobilisation, les
réservistes destinés à compléter les deux bataillons du
régiment actif, commençaient à arriver à Brême.
erSimultanément on se mettait déjà à constituer le 1
e bataillon du 75 régiment de réserve que l’on chargeait
aussi très vite du service de garde. L’affluence des
volontaires prenait de telles proportions qu’il fallait
toute une série d’arrêtés afin de pouvoir créer des
bureaux de recrutement spéciaux car le bon
déroulement de la mobilisation des bataillons actifs
commençait à en souffrir. Puis le 6 août, notre Oberst
eJaeger commandant le 75 actif, a pu communiquer au
esiège du IX C. A. à Altona que l’horaire de la
mobilisation imposé à son régiment allait être
scrupuleusement respecté.


Le colonel Jaeger s’adresse à ses officiers le 6 août 1914.
30 Mobilisation et départ pour la frontière
Puis le 6 août à 21 h 30 a commencé
erl’embarquement du 1 bataillon. Une foule immense
l’avait suivi sur son parcours jusqu’à la gare.
Accompagné par la musique régimentaire, on chantait
alors encore une fois l’hymne nationale, avant de
passer aux adieux. Les membres des familles étaient
tenus à rester de l’autre côté des barrières établies à
l’entrée de la gare.
eLe 7 août à 1 h 30 du matin, c’était le tour du 2
ebataillon, précédé d’ailleurs de peu par celui du 3
bataillon à Stade. L’état-major du régiment, la compagnie
des mitrailleuses et la musique étaient embarqués
également le même 7 août à 5 h 30 du matin. Tous les
trains prenaient la direction d’Aix-la-Chapelle en passant
erpar Mönchen-Gladbach. Le 1 bataillon était le premier
aussi à atteindre sa gare de débarquement, à 5 h 40 du
matin. La nuit suivante seulement, entre 1 h 30 et 5 h 30,
les autres bataillons ainsi que l’état-major débarquaient à
leur tour à Aix-la-Chapelle. Pendant ce temps, la
municipalité de Brême n’était pas restée inactive : On
procédait à la constitution des formations de la Croix
Rouge, organisait l’accueil prochain des blessés et mettait
sur pied des organisations pour combattre toute situation
de détresse découlant de l’entrée en guerre de
l’Allemagne.
Article paru dans la Norddeutsche Rundschau
1 du 3 août 1924 :
eLes bataillons de notre 75 qui étaient en manœuvres à
Munsterlager, avaient dû regagner prématurément leur
garnison. Bientôt on voyait dans les rues de la ville les

e1. Article publié pour le 10 anniversaire de la mobilisation, signé
d’un O. Müller et repris par le Kameradschaftsbund dans son
numéro de septembre 1932.
31 De Brême jusqu’à Nampcel
premiers uniformes vert-de-gris. L’état de guerre était
alors proclamé à Brême. Des sentinelles renforcées,
elles aussi dans leurs nouvelles uniformes, traversent la
ville au pas cadencé, le fusil à l’épaule, pour en relever
erd’autres. Puis le 1 août, arrive une journée chaude et
lourde, annonciatrice d’orages. La tension monte ; on
s’attend à chaque instant à la proclamation de la
mobilisation générale. Une foule dense de gens excités
occupe le centre ville. Les kiosques de journaux sont
constamment entourés par des curieux en grand
nombre. Puis c’est la délivrance : l’ordre de la
mobilisation est là ! Écrite à la hâte sur une feuille de
papier – car c’est le procédé le plus rapide – on l’affiche
avant même que les machines aient pu l’imprimer. Les
cloches de la ville se mettent déjà à sonner.
Les magasins du centre ville sont assiégés à leur
tour. Les premiers « achats en état de panique » sont
effectués. Certains magasins ferment déjà faute de
marchandises, une fois leur stock épuisé. Et personne
ne veut accepter des billets de banque ! Pendant la nuit
au 2 août, un train après l’autre passe dans notre gare.
Et peu avant midi, une édition spéciale de notre
journal annonce que des avions français auraient
survolé le territoire allemand pour y lancer les
premières bombes : Voilà ! disent les patriotes, La
1France nous a attaqué sans même nous déclarer la guerre ! –
Et l’on voit une grande quantité de bétail traverser la
ville, certainement destiné aux armées. C’est
aujourd’hui dimanche, certes, mais les magasins restent
exceptionnellement ouverts.

1. Il s’agissait, bien entendu, de manœuvres d’intoxication bien
ciblées, mais dont personne n’a voulu endosser la responsabilité
par la suite.
32 Mobilisation et départ pour la frontière
Puis le 6 août les deux bataillons se rassemblent
dans la cour de leur caserne. Le Oberst Jaeger qui
1tombera plus tard lui aussi, leur adresse un discours.
Puis à midi trente ce sera l’aumônier divisionnaire
Groscurth qui célébrera le service religieux de départ,
en s’appuyant sur le mot de la bible : « Sois fidèle
jusqu’à la mort, et je t’offrirai la couronne de la vie ».
Puis ce sera la Cène. C’étaient certainement là les
heures les plus émouvantes qu’allaient vivre les fils de
notre ville avant leur départ. – Et à 18 heures, les deux
bataillons se mettent en marche, direction : la gare.
Toute la ville est rassemblée, les maisons sont
décorées d’innombrables drapeaux et on chante de
pleine voix dans les rues nos vieilles hymnes guerriers.
Voilà qu’arrivent nos bataillons : Musique en tête, les
clairons, la grosse caisse, les chevaux caracolants
montés par les officiers sabre au clair – et les soldats
suivent au pas cadencé.
2Oberleutnant de réserve Wilhelm Richter :
En ces derniers jours de juillet 1914, nous étions un
groupe de jeunes réservistes, allongés quelque part sur
le terrain militaire de Munsterlager, près d’un chemin

1. Grièvement blessé à la bataille de Nampcel le 20 septembre
1914 tandis que son général de brigade von Lewinski était tué à
ses côtés, Jaeger devait mourir le lendemain à l’hôpital de Chauny.
A l’automne 1915 sa dépouille mortelle était transférée à Brême
pour y être enterrée le 12 novembre au cimetière du Riensberg,
avec la participation de tous (historique du I.R. 75).

2. Kameradschaftsbund – juillet 1927. – Richter apparaît, sur l’ordre
de bataille du I.R. 75 établi pour la fin de 1917, comme officier
ed’intendance au 3 bataillon.

33 De Brême jusqu’à Nampcel
1défoncé en bordure des landes . Nous y attendions
el’arrivée de la compagnie des mitrailleuses du 75 .
Celle-ci avait été chargée de nous faire une « petite
démonstration » : un tir de combat à balles réelles.
Mais on nous avait bien précisé de regarder seulement
– et de ne pas nous y mêler activement en quoi que ce
soit ! La marche sous un soleil impitoyable nous avait
bien fatigués. Mais nous qui nous étions en réalité des
citoyens harassés par les charges de notre métier, nous
considérions ce genre d’exercices moins comme un
dur labeur, mais plutôt comme une possibilité pour
nous détendre les nerfs.
Préparez-vous ! La compagnie de mitrailleuses arrive ! –
On voyait alors surgir, d’un nuage de poussière, des
chevaux et des voitures. Et lorsque les rayons du soleil
atteignaient des armes ou des boutons de vareuse, on
apercevait un très bref instant un éclair apparaître dans
la colonne. Celle-ci approche maintenant, puis elle
s’arrête. Le plus ancien parmi nous fait son rapport au
chef de compagnie qui se trouve en queue, sur son
cheval. Nous nous sommes mis au rang, rigides
comme des statues de sel, lorsque nous entendons
l’ordre crié : Garde à vous !
Assez loin de nous, entre des buissons hauts, on
peut reconnaître à la jumelle les cibles : des têtes, des
bustes en bois. Elles se détachent à peine de la
végétation. Ce sont de véritables lignes de tirailleurs.
La compagnie de mitrailleuses s’avance déployée
contre elles. Les ordres d’ouvrir le feu sont donnés à

1. Le groupe de réservistes de Richter appartenait donc à la
catégorie d’âge destinée à compléter immédiatement le régiment
actif en cas d’une mobilisation de celui-ci.
34 Mobilisation et départ pour la frontière
haute voix, et bien appuyée. Et voilà : Les mitrailleuses
se mettent à crépiter – et cela avec des balles réelles !
Chaque servant donne le meilleur de lui-même car
il sait : Le prochain tir sera peut-être déjà réel – et
dirigé sur des cibles vivantes. Sous la pression d’air, la
végétation basse des Landes se plie. De petites
branches sont sectionnées, et on entend le bruit
particulier des balles ricochantes.

eLes officiers du 3 bataillon avant le départ pour le terrain
militaire de Munsterlager le 27 juillet 1914.
De gauche à droite : Le Leutnant (sous-lientenant) von der
eKnesebeck du 17 Dragons, le Leutnant Krull, Le Hauptmann
(capitaine) Mylius, le Hauptmann von Schwanenflügel, Le
Major (commandant) von Buchwaldt, le Leutnant Hans Muller
(mort le 9 octobre 1914), le Hauptmann Eck, le Leutnant von
Lilienhoff-Zwowotzki (mort le 20 septembre 1914) ; le
Leutnant Rudolph, le Hauptmann Kayser (mort le
20 septembre 1914), le médecin aide-major Jaeckel, le Leutnant
von Somnitz (mort le 20 septembre 1914).

Soudainement, on voit arriver à l’improviste et à
vive allure, un cycliste qui agite follement son calot,
tout en poursuivant son chemin. D’où vient-il et que
35 De Brême jusqu’à Nampcel
veut-il ? Il va ramasser une rafale ! dit quelqu’un. Alors le
Hauptmann crie : Cessez le feu ! – Et le Leutnant von
1 Stein ajoute : Ce garçon veut certainement nous mobiliser ! –
Quelqu’un lui réplique alors : Vous pouvez bien avoir
raison. – Et il a effectivement vu juste, car nous
entendons déjà de loin l’appel lancé par l’officier en
second : Ordre du commandement : Arrêter immédiatement
l’exercice ! Toutes les unités retournent au plus vite au camp.
Départ imminent – retour à la garnison ! – Maintenant c’est
réellement devenu sérieux !
Les officiers à cheval rejoignent déjà au galop le
camp et la compagnie des mitrailleuses leur emprunte
le chemin au trot. Nous les réservistes, nous tentons
également de regagner nos baraquements au plus vite,
en ordre de marche relâché. Nous y trouvons tout le
monde déjà très occupé. Les voitures du train sont
chargées. Bientôt les compagnies se rassemblent et
vers le soir le régiment entier se rend à la gare. Sur le
quai en face, on embarque de l’artillerie sur des
wagons.
Lentement notre train roule dans la nuit d’été
tiède. Les occupants des compartiments réservés aux
hommes de troupe ont le visage grave, mais ils restent
calmes. D’une fenêtre on entend un air joué à
l’harmonica : Les oiseaux… dans la forêt…- Finalement,
evers minuit, notre 2 bataillon est de retour à Brême ;
erle 1 est déjà là depuis plusieurs heures. Toute la place
devant la gare est noire de monde : des milliers des

1. Cet officier qui s’appelait en réalité Gottfried Stein von
Kamienski, était chef de la 1ère section à la compagnie des
mitrailleuses du I.R. 75, à l’entrée en guerre de ce régiment.
Grièvement blessé le 21 mars 1918 près de Quéant, au premier
jour de la grande offensive allemande du printemps, il devait
mourir deux mois plus tard à l’hôpital de Bonn.
36 Mobilisation et départ pour la frontière
gens nous accueillent dans la joie. Ils nous
accompagnent pendant notre marche et chantent avec
nous les vieilles chansons militaires tout le long du
parcours qui nous mène à la caserne. La musique
régimentaire nous précède.
1Leutnant de réserve Albert Goosmann :
Immédiatement après mon baccalauréat je voulais
accomplir mon service militaire chez les pionniers.
Mais le verdict du médecin au conseil de révision était
sans issue : Impossible – trop maigre ! – Je me suis donc
inscrit à l’université de Munich. Après deux années
d’études j’avais acquis une carrure bien plus solide.
Mais toutes mes tentatives d’entrer encore dans une
arme technique restaient vaines.
Un jour lorsque nous étions à table à la maison, j’ai
pris ma décision. La conversation était brève : Père, je
voudrai faire mon service tout de suite. – Où donc ? –
Ici. – Bien, j’accepte ! – Alors je vais partir sur le
champ me procurer mes papiers. – Certes, mon père
m’a semblé un peu étonné lorsque je lui ai soumis les
premiers documents déjà le même après-midi.
Quelques jours plus tard, j’étais en possession de ma
convocation.
eC’est de cette sorte que j’ai « atterri » au 75 . Et au
er1 octobre 1913 nous qui nous étions douze

1. Kameradschaftsbund – octobre 1929. – Blessé une première
fois à Nampcel le 20 septembre 1914 et plus grièvement en juillet
1916 pendant la bataille de la Somme, Goosmann n’a pas rejoint
ele 75 par la suite. Il semble avoir été réformé après sa
convalescence.
37 De Brême jusqu’à Nampcel
e1volontaires d’un an , avons rejoint la « 7 royale ». Le
Gefreiter (caporal) Holling chargé d’encadrer les
recrues, nous a d’abord enseigné les secrets du salut
militaire, tandis que le Gefreiter Winderlich nous
expliquait les différents insignes des grades militaires.
Tout un groupe de subalternes nous a ainsi « pris par
la main » pour faire de nous de « vrais soldats »…
C’était un dimanche – fin juillet 1914 – au camp de
Munsterlager. Libérés du service quotidien, nous
étions assis dans notre chambre lorsque le
2Vizefeldwebel Raner arrivait pour nous lancer : Avez-

1. Il avait été décidé en 1888 de proposer aux jeunes gens
possédant une certaine éducation scolaire et pour lesquels
l’accomplissement du service de deux ans risquait d’entraîner de
substantiels désavantages pour leur vie professionnelle, de servir
pendant un an seulement. Un Einjährig-Freiwilliger (volontaire d’un
an – à ne pas confondre avec Kriegsfreiwilliger = volontaire de
guerre) était en général promu Gefreiter (caporal) au bout de six
mois d’instruction, et il quittait le service au rang de Unteroffizier
(sous-officier) hors cadre. Peu avant la fin de son année militaire,
le volontaire devait se soumettre à un examen théorique et
pratique, et s’il était accepté, il recevait alors le "patent d’aptitude
d’officier de réserve". En cas d’une guerre, l’armée allemande
puisait tout particulièrement dans les rangs de ces anciens
volontaires d’un an pour compléter, dans les délais les plus brefs,
son effectif d’officiers (voir aussi : H. PLOTE – Carnet de guerre
edu mitrailleur Wilhelm Goehrs, volontaire au 73 Fusiliers
hanovrien – Bretagne 14-18 – 2004 – p. II à III).

2. Dans l’armée allemande d’avant 1918, le rang de Vizefeldwebel
était intermédiaire entre Unteroffizier (sous-officier) et Feldwebel
(adjudant). Avec ce dernier il appartenait au « corps des
sousofficiers avec portépée », mais il lui était inférieur de rang. Quant
à l’Unteroffizier sensu stricto, il appartenait à celui des «
sousofficiers sans portépée ». En pratique, le Feldwebel était le
supérieur de tous les Unteroffiziere d’une compagnie : Il reçoit les
ordres quotidiens et repartit les Unteroffiziere et hommes de troupe pour le
38 Mobilisation et départ pour la frontière
vous déjà entendu que nous allons avoir la guerre ? – On
restait plutôt incrédule tout en discutant le pour et le
contre.
Au soir je me suis rendu avec un ami à notre
1bistrot, le Sandkrug . Nous y demandions après une
vielle connaissance, lui-même volontaire d’un an au
bataillon des transmissions. – Envolé ! Nous a-t-on
répondu. – Puis les bruits s’intensifiaient. La gare de
Munster et le commandement du camp
d’entraînement auraient été reliés par câble. On aurait
rappelé les volontaires du bataillon des transmissions
par voie télégraphique. Nous décidons d’attendre leur
retour. Et bientôt ils arrivent : La guerre ? – Oui, la
guerre ! – Et un autre ajoute : Mais non, il n’y aura pas de
guerre ! – Le pour et le contre sont discutés avec
passion – et mis en doute. Un Vizefeldwebel de réserve
dit que si la guerre était imminente, lui et les autres
aspirants officiers de réserve n’auraient pas été libérés
le matin même. Finalement quelqu’un propose d’aller
evoir le Feldwebel de notre 7 compagnie car il devrait
avoir des nouvelles plus fraîches.
Et tout le monde s’en va. Le Feldwebel en question
nous confirme, certes, qu’un bataillon des
transmissions a reçu son équipement de campagne et
aurait même été déplacé. Les attelages seraient

service du jour (travail, postes de garde, etc.). Il est présent à chaque
rassemblement. – L’activité et la responsabilité du Vizefeldwebel se
portaient, par contre, essentiellement sur le service extérieur : A la
place d’officiers il dirigeait les exercices divers, y compris celui du
tir, et au combat il était susceptible de prendre la fonction d’un
chef de section.

1. « Taverne de Sable » – en allusion à la nature du sol qui
constitue le terrain d’exercices de Munsterlager.
39 De Brême jusqu’à Nampcel
désignés, un officier serait déjà parti précipitamment,
un message chiffré aurait été réceptionné, on aurait
posé quelque part un câble de communication, etc.,
etc. Mais il ne sait rien de précis non plus. Nous allons
donc nous coucher, car demain mercredi, le service
sera notoirement dur – et il n’y aura pas de temps pour
réfléchir.
e 1Et précisément en ce mercredi, le 76 d’infanterie
arrive à son tour à Munsterlager – pour être renvoyé
chez lui sur le champ ! Quelques-unes de ses
compagnies passent déjà devant le camp pour
rejoindre la gare. Tout cela ne fait que monter la
tension parmi ceux qui restent. Puis la première vraie
alerte se déclenche sous forme d’un ordre qui spécifie
qu’il faut vider les baraquements en deux heures afin
qu’ils puissent être occupés par d’autres unités. Il faut
donc tout emballer, avant de se rassembler en tenue de
campagne. On ramasse, on jure, on fouille et on
compte – jusqu’à ce que tout soit en ordre et « casé ».
Une brève marche jusqu’à la gare s’en suit. La nuit
arrive avant que nous ne soyons embarqués.
Vers minuit nous arrivons à Brême. Toute la ville
semble être sens dessus dessous. On nous accueille
avec des hourrah et notre marche jusqu’à la caserne est
accompagnée de chants patriotiques. Le jeudi matin
passe avec la distribution des tenues gris-de-vert et
d’autres pièces d’habillement. Un ordre préconise
qu’on doit porter les bottes neuves en permanence afin
d’habituer les pieds au cuir et vice versa. Le service est
supportable. On place quelques nouveaux postes de

e1. Le Infanterie-Regiment Nr. 76 « Hambourg » (2 hanséatique)
e econstituait, ensemble avec le 75 (Régiment Brême) la 33 brigade
d’infanterie.
40 Mobilisation et départ pour la frontière
garde, et l’instruction sur l’équipement de campagne –
considérée jusqu’alors comme un « devoir ennuyeux »
– gagne soudainement de sérieux.
Si – extérieurement – le calme semblait prévaloir,
la tension interne était partout considérable. Aussi
j’étais en train de penser, dans l’après-midi du samedi
eau bureau de la 7 compagnie : Ah, si du moins quelque
chose voulait se produire ! – En cet instant quelqu’un
1ouvrait la porte d’un coup sec et le Hauptmann Stock
entrait, une feuille de papier à la main : C’est bien que
vous êtes là ! Sa Majesté vient de proclamer la mobilisation –
erdemain sera le 1 jour.
Et voilà : les dés sont jetés, même si la guerre n’est
pas déclarée encore. Pour nous soldats, c’est une
mécanique bien huilée qui va démarrer maintenant :
Appel et habillement des réservistes, marche à la gare,
trajet en chemin de fer, franchissement de la frontière et
première rencontre avec l’ennemi. Pour nous qui nous
sommes placés à la tête des escouades, il reste une
montagne de travail à accomplir car d’un seul coup, les
esix escouades de notre 7 compagnie passeront à douze
en temps de guerre. Les magasins d’habillement se vident
de leurs stocks de vareuses, pantalons, sous-vêtements,
bottes et casques, de leurs pièces d’équipement et armes.
On révise et on graisse les voitures hippomobiles et tous
les sept volontaires d’un an sont promus ensemble, d’un
seul coup. Puis on place des sentinelles un peu partout.
Certes, la tension générale de ces derniers jours est
sensiblement tombée, mais de nombreux militaires et
civils sont pris par une nervosité sans égal. Ainsi, lorsque
je me rends un soir du parc municipal à la gare, je
débouche en plein sur une fusillade invraisemblable. À

1. Le Hauptmann Stock commandait à la mobilisation la
e 7 compagnie.
41 De Brême jusqu’à Nampcel
ma question qui a donné l’ordre de tirer, les sentinelles,
déjà en majorité des réservistes et des landwehriens,
restent désemparés. Ils ne savent rien de précis non plus
au sujet de la prétendue cible – et s’il y avait ou non un
aéroplane ou un dirigeable dans les airs. Je ne découvre
strictement rien de suspect et je calme les hommes au
mieux possible.
Finalement, chacun de nous, les chefs d’escouade,
avons encore été chargé d’un service de garde. Moi le
plus malchanceux, j’ai reçu celui de la caserne. En sus,
on m’y a nommé responsable de service. Déjà dans la
paix la plus profonde, ce service était extrêmement
impopulaire – et pour cause ! Certes, l’après-midi
restait calme. Mais dans la nuit je suis alerté par une
nouvelle fusillade. Je prends mon fusil et je pars en
courant avec deux hommes afin de fouiller les haies
qui jalonnent la clôture de notre caserne. Strictement
rien ! Le reste de la nuit sera calme, certes, mais quelle
matinée m’attend alors ! La poignée de réservistes de la
veille s’est transformée en un rien en plusieurs
centaines d’hommes : des réservistes, des
landwehriens, des volontaires de guerre, des hommes
du Landsturm. Ils sont tous là, questionnent, se
promènent et causent entre eux.
À l’instant où je me dis : Ca risque de barder ! c’est
déjà arrivé : Nous entendons des cris en provenance de
la Süderstrasse. On y passe une raclée « dans les règles » à
deux soi-disant « espions en uniforme ». Lorsque je
parviens enfin à les arracher des griffes de la meute,
tout en les protégeant au mieux possible contre les
excès commis par les « patriotes », il m’a semblé que
l’un d’eux portait un uniforme de médecin militaire.
La tenue de l’autre m’était inconnue. Tous deux
sont alors conduits dans le local de la garde où le plus
42 Mobilisation et départ pour la frontière
gradé me passe immédiatement un « cigare » dans les
règles. C’est le Major, et je n’ai pas oublié qu’il a alors
parlé de cet idiot de volontaire de guerre ! Mais je sais très
bien aussi : Militairement parlé, la culpabilité et
l’expiation ne sont pas toujours liées entre elles dans
1leur causalité. Notre Oberleutnant von Capelle a eu une
vue beaucoup moins tragique sur cette affaire. Mais je
dois m’attendre à des suites peu agréables car les deux
« victimes » ont déposé plainte.


Les premiers réservistes sont là !

Mes souvenirs de ces journées de mobilisation
s’achèvent avec le service religieux dans la
Liebfrauenkirche (église Notre-Dame) où je me suis trouvé
soudainement, pendant la Cène, face à face avec les

1. Grièvement blessé à Nampcel le 20 septembre 1914, von
eCapelle devait prendre le commandement de la 9 compagnie du
e75 après sa convalescence. Il prit sa retraite en 1919 avec le rang
de Major (Commandant).
43 De Brême jusqu’à Nampcel
quatre volontaires de guerre de notre compagnie de
mitrailleuses auxquels le pasteur offrait en cet instant
le pain et le calice. Le noir de la robe du serviteur de
Dieu se détachait si distinctement du vert-de-gris et
des pièces métalliques des quatre soldats ! Et le
contraste était renforcé encore par leurs visages
juvéniles qui écoutaient attentivement les paroles de
Dieu. Cela m’a rappelé très intensément le fameux
tableau de la bénédiction des volontaires pendant les
guerres napoléoniennes.


eService religieux du 3 bataillon à Stade avant son départ
le 6 août 1914.
re 1 Médecin-major de 1 classe Carl Stachow :
En juillet 1914 je me trouvais avec mon épouse en
cure à Bad Brückenau. Le ton des journaux était de

1. Kameradschaftsbund – mars 1930. – Le Dr. Stachow faisait partie
de la réserve. Il devait remplacer, à la mobilisation, le Dr. Brüning
appelé à des fonctions plus élevées. Stachow est resté avec le I.R.
75 jusqu’à la fin de décembre 1914 Ses articles sur l’état sanitaire
de la troupe pendant la guerre de mouvement sont d’un grand
intérêt.
44 Mobilisation et départ pour la frontière
plus en plus alarmant. Arrivaient alors l’ultimatum
autrichien à la Serbie, puis la mobilisation de notre
allié. Nos hôtes autrichiens à la station balnéaire
partaient alors dans un grand enthousiasme. Je ne
pouvais toujours pas m’imaginer l’imminence d’une
guerre. Quel ministre aurait le culot de prendre la
responsabilité pour un tel acte insensé ? Je continuais
donc à vivre comme d’habitude ; je goûtais mes
vacances et le beau temps estival.
Puis le 30 juillet au soir – à 19 h 30 – on me remet
un télégramme de mon frère : Reviens immédiatement ! Le
message avait pris huit heures pour me parvenir. Il
fallait donc « plier les tentes » sur le champ. Déjà à
20 h 30 nous étions dans le train ; il était bondé.
L’ambiance y était plutôt angoissante. En effet, tout
cet enthousiasme bien connu car maintes fois relaté,
n’est venu que bien plus tard, avec la déclaration de la
guerre et la décision prise d’entrer dans l’inévitable.
Nous avions pu obtenir encore des places dans une
voiture couchettes. L’agent des chemins de fer
responsable du wagon nous parlait, en faisant nos lits,
de l’ambiance qui régnait à Munich où l’on avait fait
1revenir le prince héritier Rupprecht précipitamment,
en lui envoyant un train spécial.
Le 31 juillet à 5 heures du matin nous étions enfin
rentrés chez nous à Brême. Alors les événements se
sont précipités. Je me présentais le 2 août à 7 heures
edu matin au bureau du 75 pour y prendre mon service
comme médecin-major du régiment, et on me
remettait déjà mon habillement vert-de-gris. Pour les
autres pièces d’équipement, comme la selle et le

1. Le prince héritier Rupprecht de Bavière devait prendre, en
eeffet, le commandement de la 6 armée allemande.
45 De Brême jusqu’à Nampcel
harnachement, on était parti en chercher en ville, et
cela a finalement réussi à la satisfaction de nous tous.
Lors de l’inspection des chevaux de selle, le colonel
Jaeger a choisi pour moi une bête brune bien en chair
qui devait plus tard faire preuve de qualités physiques
et d’esprit remarquables.
Les jours suivants étaient remplis par l’examen
médical des réservistes et des innombrables
volontaires de guerre. On vivait alors dans une
agitation permanente, et on parvenait à peine à
traverser les pièces et le couloir, tous bondés
d’hommes. Le travail a dû être accompli de façon
succincte, tout en accélérant au maximum la révision.
On appelait ainsi chaque fois une cinquantaine
d’hommes dans la pièce et on leur rappelait d’abord
qu’ils étaient obligés de me communiquer leurs
problèmes de santé. Puis ils étaient examinés pour
d’éventuels défauts cardiaques, s’ils étaient atteints
d’une hernie et – bien superficiellement aussi – on
examinait leur vision. Puis on procédait aux
1vaccinations. En raison de la surcharge de mon
travail, j’ai dû repousser aussi la demande du chef du
er1 bataillon de lui enseigner les notions de base du
service de santé en campagne.

Cette façon de procéder peut être considérée comme une 1.
négligence professionnelle car – s’il y avait urgence – on aurait pu
réquisitionner des médecins de la ville afin de renforcer
temporairement l’équipe médicale. Les pertes notamment par des
coups de soleil et autres défaillances apparues pendant les
journées de marche – et que les historiques régimentaires aiment
passer sous silence – auraient sans doute été bien moins
nombreux si les candidats étaient examinés plus sérieusement
avant leur départ.
46 Mobilisation et départ pour la frontière
Puis le 6 août à 5 heures du matin, nous nous
sommes embarqués – moi avec l’état-major et la
compagnie des mitrailleuses – dans un même train.
Les dames qui assuraient le service sur les quais, nous
ont approvisionnés en vivres de toute nature, puis
c’était le départ. Nous formions alors le dernier
transport du régiment. Je partageais un compartiment
avec le colonel. Son excellente ordonnance, le soldat
Witt, était chargé de soigner le cheval du colonel et le
mien. Partout dans les gares, il y avait beaucoup de
monde et chacun voulait faire un geste pour notre
bien-être. En traversant la Westphalie on voyait bien
que c’était la province où abondaient les jambons et
les œufs. À Lengerich – notre gare de ravitaillement –
on faisait une halte plus longue et la musique
régimentaire sortait pour jouer. Vers le soir nous
franchissions le Rhin, près de Wesel. À côté du pont
on avait bâti un fort. Les arbres qui l’entouraient,
avaient été abattus. Le talus de la voie ferrée et le pont
étaient longés par des tranchées fraîchement creusées.
47 Entrée en Belgique et couverture face à Liège
Entrée en Belgique
et couverture face à Liège
e 1 Médecin-major de 2 classe Dr F. Peters :
Après 24 heures de trajet en train suivi d’un
cantonnement de fortune à Aix-la-Chapelle, le
régiment partait le 8 août à midi pour la frontière
belge. Le signal du départ devait mettre fin à la tension
nerveuse devenue presque insupportable. Dans une
ambiance plutôt gaillarde la colonne de marche
composée de nos trois bataillons portés à l’effectif de
guerre, devait franchir la frontière vers 15 heures près
de Gemmerich. La journée s’avérait très chaude et l’air
était particulièrement lourd.
La chaussée était jalonnée d’un certain nombre de
fermes isolées ainsi que de rangées de maisons. Sur les
murs on avait collé les affiches annonçant la

1. Kameradschaftsbund – août 1926. – Le Dr. Peters était officier de
réserve du service sanitaire. Inscrit au district de Landwehr de
Bremerhaven, il exerçait dans cette ville en tant que Stadtarzt donc
employé par la municipalité. Finalement, Peters n’a passé que
quelques semaines au régiment comme médecin de bataillon. En
effet, avec la constitution de nouveaux corps de réserve en
septembre-octobre 1914, la pénurie de médecins devenait telle
qu’au niveau des bataillons, on plaçait alors prioritairement des
étudiants en médecine ayant obtenu le degré de « candidat »
(cand. med.), après la deuxième ou troisième année d’études.
49 De Brême jusqu’à Nampcel
mobilisation belge. Devant les portes se tenaient les
habitants, soit debout, soit dans leur position
accroupie typique. D’un mauvais œil, ils suivaient le
passage de nos troupes. Des cyclistes que nous avions
envoyés vers l’avant, avaient fait le nécessaire pour que
des seaux d’eau soient placés sur les trottoirs. Comme
des bruits sur un empoisonnement de puits couraient,
l’eau était d’abord soumise à un « examen
bactériologique » de fortune : Comme en Orient, on
forçait les civils à boire eux-mêmes la première gorgée.
La marche s’effectuait dans un paysage aux
multiples facettes, bientôt à travers des vallées boisées,
bientôt en passant par des dos montagneux couverts
de vastes champs de céréales. Puis – d’un seul coup –
se présentaient devant nous – encore bien loin – les
horreurs de la guerre. On apercevait, en effet, de
hautes flammes surgir d’un village de francs-tireurs
incendié. Des automobiles décapotées portant de
grandes croix rouges peintes, passaient. Elles
transportaient vers la patrie des blessés provenant des
combats autour de Liège.
Nos hommes des grandes plaines de l’Allemagne
du Nord n’étaient pas habitués aux routes accidentées
de cette région. Bientôt leur marche se ralentissait
sensiblement sous la lourde charge de leur havresac.
Sur les chaussées écrasées par la chaleur et qui
n’étaient plus accompagnées de platanes ombrageux
sur de longues distances, l’atmosphère devenait vite
brumeuse, voire poussiéreuse. Pas le moindre courant
d’air. De temps à temps, des cavaliers passaient au
galop, soulevant encore de nouveaux nuages de
poussière.
Les officiers à cheval passaient tout le temps le
long des colonnes de marche pour réconforter les
50 Entrée en Belgique et couverture face à Liège
fantassins de plus en plus épuisés. Les soldats les plus
costauds portaient déjà le fusil des plus faibles sur leur
épaule. Mais de plus en plus d’hommes commençaient
à « marcher comme sur des œufs ». Les bottes étaient
neuves et les réservistes manquaient d’entraînement.
Ici et là on voyait un soldat trébucher, tituber, puis
s’effondrer aux bords de la route. Des brancardiers se
précipitaient immédiatement sur lui, faisant tout leur
possible pour le soulager et le sortir des lieux exposés
au soleil. Certains avaient même perdu connaissance,
d’autres étaient atteints de convulsions ou
d’essoufflement. Les mesures prises avec rapidité et
résolution ont pu éviter une issue fâcheuse dans bien
des cas.


e eLa tête de la 31 brigade constituée par la 3 compagnie du I.R.
e75 franchit la frontière belge le 8 août 1914 à 14h50.
Au centre, le Leutnant Noffke tué 3 jours plus tard.

Aussi, tous ceux qui avaient dû quitter
temporairement les rangs, ont pu rejoindre par leurs
propres moyens le régiment, après que celui-ci ait pris
ses cantonnements à 19 heures à Aubel. Un bon repas
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