De l'abject au sublime

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En exposant ses tergiversations entre l'agir érotique et la sublimation, Thomas témoigne du passage de ses fantasmes des "tripes" à "l'esprit". Ici Thomas libère l'adulte de l'obsession scato-urophilique "abjecte" et l'ouvre à la création intellectuelle "sublime". Ce travail va profondément dans l'archaïque, aux confins de l'excorpation du mot, à la source du pulsionnel.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296323407
Nombre de pages : 266
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DE L'ABJECT AU SUBLIME

Collection Études psychanalytiques
La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

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.-

Christian FUCHS

DE L'ABJECT AU SUBLIME

Préface de Joyce Mc Dougall

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4496-6

PRÉFACE

Il Y a maintenant de nombreuses années, Christian FUCHS, quelque peu désemparé, a pris contact avec moi. Il ne trouvait aucune oreille prête à entendre la "certaine anormalité" de ses patients, jugés pervers et quasi indignes du divan. Il avait le sentiment que les mots trop proches du pulsionnel dérangeaient souvent les oreilles collégiales. Un jour, au cours d'une discussion, entre plaisanterie et sérieux, il me dit en substance: « Je ne sais pas bien si, comme le répète à l'envi un slogan lacanien, il n'y a pas de rapport sexuel mais ce qui est sûr, c'est que, tant dans la vox populi que dans notre très sainte littérature analytique, il n'y a pas de rapport homosexuel!» Dès que l'on parle de rapports amoureux ou érotiques entre deux personnes du même sexe, sans être intéressé par ce que sont profondément ces deux êtres complexes, on se demande qui fait 1'homme et qui fait la femme. Le rapport homosexuel semble ne pouvoir se décrire qu'à partir du rapport hétérosexuel. Laissant supposer que l'essence de deux êtres du même sexe serait contenue tout entière dans leur choix amoureux, d'amalgame serein en syllogisme félon, notre écoute les enferme dans une identité métonymique intellectuellement peu acceptable. De nos diagnostics tautologiques, beaucoup souffrent quand ils ne s'y enferment pas eux-mêmes par sécurité identitaire. Je suis sûr qu'il y a beaucoup de choses à piocher du côté de nos certitudes et qu'on pourrait écrire un bêtisier de nos a priori, de nos idées préconçues, de toutes nos évidences jamais interrogées tant elles nous préservent d'un questionnement spécifique de ce qui, pourtant, est forcément en chacun de nous. Il y aurait un livre à écrire là-dessus. Le prenant au mot je lui rétorquai: « Just do it ». Se piquant au jeu, Christian FUCHS partit à la recherche de la littérature en relation avec ce sujet universel. Il se révéla peu

enclin à un travail universitaire de citations et de critiques et accumula plutôt les exemples et les commentaires tirés de sa pratique clinique. Tandis que sa recherche prenait forme, un de ses analysants, qu'il appellera THOMAS - celui qui a besoin

d'expérimenter, le témoin en Grec

-

prit le devant de la scène

dans nos conversations et dans ses écrits. THOMAS lui paraissait l'exemple même du cas où l'on se fourvoierait si on traitait sa souffrance à partir des étiquettes classiques, et particulièrement de celle de 1'homosexualité. Celle-ci était évidente mais ne posait pas de problèmes en soi. Ce dont THOMAS voulait se débarrasser n'était pas son choix d'objet mais le mode addictif sur lequel celui-ci s'exerçait parfois. De même son tfabject", qu'à première vue on serait tenté de qualifier de "perversion", ne posait pas de véritable problème éthique ou moral à Thomas. En revanche, THOMAS souffrait d'une inhibition à la création et de la sensation de fatigue que produisait ce non-accès au "sublime". Son choix sexuel s'est trouvé être une aubaine pour traiter "à moindres frais" sa névrose et trouver un écoulement "économique" à ses investissements prégénitaux mais en lui-même, il n'était pas névrotique. Il était direct et héritier de ce que Christian FUCHS appelle une "andro-philie" initiale pour la personne du père (symétrique de la "gyno-philie" initiale pour la femme doublant la mère), investie de façon suffisante et, par chance, sans trop de culpabilité. Devant l'ampleur du sujet traité et la spécificité de 1'histoire de THOMAS, Christian FUCHS scinda son travail en deux. Il remit à plus tard l'affinement de son bêtisier et de ses réflexions sur l'absence de rapport homosexuel U'espère qu'il nous livrera un jour son point de vue moins idéologique que ce que le politiquement correct de notre terrorisme intellectuel nous assène si souvent) et il privilégia la narration de l'épopée analytique de THOMAS qui, en passant "de l'abject au sublime", vit disparaître nombre de ses symptômes et "soussymptômes", véritables "sous-traitants" de l'industrie névroticoperverse, au service de notre mieux-être certes, mais rapidement si envahissants qu'ils rendent les "frais de fonctionnement" plus coûteux que les "bénéfices" !

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A travers le parcours "homérique" de THOMAS, presque comme dans un roman policier, Christian FUCHS nous entraîne dans les dédales de l'inconscient d'un témoin privilégié de ses propres processus métapsychologiques. Loin d'être muet, passif

et impuissant, THOMAS

-

le témoin -, pour sa plus grande

chance et pour la nôtre, est parlant et participant. Presque comme un passeur, Christian FUCHS témoigne et nous prend à témoin de ce qu'il y a eu analyse mutative chez THOMAS. Comme un contrebandier, THOMAS, à travers mille chemins tantôt cachés, tantôt à découvert, se situera en permanence de part et d'autre de la frontière de l'agir et de la parole, de la jouissance et de la souffrance, de la "normalité" et d'une "certaine anonnalité". Après avoir épuisé, au cours de sa première analyse, les enseignements cachés dans les symptômes névrotiques et somatiques, THOMAS s'est trouvé aux prises avec une addiction érotique uro-scatologique. Christian FUCHS se demandera alors si le rôle des symptômes obsessionnels de propreté et de rangement n'était pas de nous défendre contre la tentation d'une manière de "jouir" de la manipulation de la matière fécale (et, au-delà, de la matière dans ce qu'elle a d'absolu et de primordial) dans tout ce qu'elle peut représenter de technique archaïque de confection d'un bébé avec la mère (ou le père ou soi-même !). Cette protrusion intempestive du passé (plus que régression du sujet) apportait à THOMAS une jouissance incontestable mais était ressentie comme asservissante et stérile; ce qui était contraire à l'idéal de liberté de la victime consentante qu'il était. Cette dépendance participait à un sentiment de ratage, d'inutilité et d'illégitimité qui amena THOMAS à entreprendre une deuxième tranche d'analyse. Après deux ans nécessaires à l'établissement d'un transfert de bonne qualité et d'un sentiment de sécurité, il se j eta à l'eau et parla ouvertement de ses" frasques". Grâce au transfert dans lequell 'analyste était mis en position tant de Moi idéal materno- fusionnel, pétrifiant sinon mortifère, que d'idéal du moi patemo-sissionnel et individualisant, le témoin actif et participant trouva la force de ne pas se complaire dans ses processus défensifs. Pour trouver le sens de ses symptômes il exploita sa chance d'avoir la "volonté" (terme à élucider) de

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renoncer à un plus de jouissance érotique

-

ici stérile. Dès lors,

au "saint" nom de l'analyse, en moins de dix passages à l'acte (dûment évacuateurs de tension et jubilatoires), THOMAS fit cracher son sens à l'addiction, lui fit rendre les armes et la rendit caduque. La thématique scatologique renvoyait à un fantasme d'enfantement avec la mère. La thématique urophilique, qui se dégagea plus clairement après l'analyse et la disparition de la précédente, cachait une relation au père calquée sur celle à la mère: origine ("issiritionn) et nourrissage. Sans fausse pudeur ni complaisance pornographique, à l'aise autant dans les "grands motsH que les "gros mots" Christian FUCHS nous transcrit ce qu'il faut de séance, de part et d'autre du "chevet" du divan. Pour bien analyser, il faut aller au charbon, parfois accepter de se "salir les oreilles" et à l'occasion être mal embouché! Sans que cela soit un parti pris, bien sûr! L'intervention doit être exactement dans le ton de la séance; sans affectation ni componction mais sans provocation ni violence au-delà de la nécessaire et inévitable violence de l'interprétation. L'interprétation vient du dire de l'analysant et du moment de celui-ci dans la séance ou dans le cours du travail. Elle n'est pas dictée par l'idéologie de l'analyste ou par le dogme de son appartenance scolastique, s'il en a une. L'analyse se fonde plus encore sur l'énonciation que sur le sens de ce qui est dit; sur la forme autant que sur le fond. Pour qu'au lecteur il soit un document de travail et de réflexion personnelle, sans être toutefois un enregistrement phonographique, le compte rendu de la séance doit respecter les mots; et leur ordre si possible. FREUD, en son temps regrettait qu'on ne puisse tout écrire. Notre époque permet à certains ce pri vilège: dire les choses comme elles sont. Sachons, sans vergogne, faire partie de ces privilégiés qui n'enlèvent rien à personne et donnent peut-être à certains, la chance d'une prise de conscience, que nos écrits soient lus dans le sens de notre pensée ou qu'ils soient l'occasion d'associations maturantes et mutatives. Nous ne sommes pas sur terre pour enseigner et propager une bonne parole immuable mais pour avancer et aider chacun à avancer dans sa direction. Tout a sans doute été dit mais tout n'a pas été entendu! Une autre forme portera peut-

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être plus ou d'autres fruits ici que la précédente n'en avait donné là. La culture est peut-être ce qui nous reste quand nous avons oublié d'où elle nous vient. Les idées appartiennent à tout le monde et nous ne faisons que les révéler à nous et à autrui. Mêlant les idées qu'il a faites siennes et les hypothèses originales, Christian FUCHS nous fait grâce du discours "référencieux" universitaire mais nous reconnaissons sans peine les classiques de FREUD à LACAN, des Romans aux Anglosaxons. Avec les fantasmes archaïques de la vie intraabdominale et particulièrement d'enfants fécaux, nous constaterons une certaine convergence avec la pensée de Mélanie KLEIN, celle qu'avec une pointe de mépris Jacques LACAN appelait "La géniale tripière de Londres". Parfois Christian FUCHS écorne et arrange à sa commodité les propos dogmatiques comme seront écornés les siens, comme seront écornés les nôtres à nous tous qui osons-nous exposer en écrivant. Les outils les mieux forgés s'usent avec le temps et ne sont pas adaptés à toute main (toute oreille). L'usage extensif (et parfois terroriste) de certains concepts peut s'avérer redoutable. Il faut sans cesse remettre le concept sur le métier, forger des outils à partir de ce qui est dit et qu'on entend et non pas renforcer les baITeaux des grilles de lecture. Parmi les nouveaux outils à éprouver dans notre expérience, quelques-uns ont particulièrement retenu notre attention. Nous en relèverons au moins deux: D'une part, nous citerons la double origine des genres intrinsèque et comparative - qui ne condamne plus les êtres à une identité par défaut. Une vision bipolaire qui n'assigne plus les femmes à, seulement, ne pas être des hommes (imparfaits) et les hommes à, surtout, ne pas être des femmes (sans failles). D'autre part, nous citerons "NA" qui est cette partie infantile, irrenonçable et irrenoncée de nous qui a résisté à un refoulement profond ou figé et qui fait de-ci de-là protrusion dans le présent. Ce concept peut nous éviter "d'accuser" de régression "honteuse" tout analysant "hanté" par des passages à l'acte impulsifs ou compulsifs, voire par des symptômes, obsessionnels surtout, de lutte contre leur apparition. Allégé d'une surcharge inutile de culpabilité vis-à-vis de certains agirs

Il

ou symptômes incongrus, mais répondant toujours tout autant de ses actes de sujet partiellement réifié, notre "JE" peut aller plus avant dans le questionnement sur lui même. L'angoisse et la frustration, pour importantes qu'elles soient, ne sont pas les seuls moteurs, ni de l'analyse ni de la création. La sérénité, la déculpabilisation et un certain soutien empathique sont des énergies douces qui savent aussi aider à mettre à feu d'autres moteurs efficaces. Même si parfois une tentative de déculpabilisation est vécue comme un crime de lèse-majesté par un sunnoi féroce, jaloux de son omnipotence. Au-delà du cas de THOMAS, d'une manière plus générale, Christian FUCHS nous redémontre à sa manière, que la répétition est souvent davantage du côté d'une forme de protestation de vie, que du côté de la pulsion de mort et que tout ce qui est fantasmatique dans notre sexualité a plutôt à voir avec une tentative anachronique de satisfaire ce pauvre "Na", si navré de la séparation d'avec la mère et si marri de ne pouvoir y retourner malgré tous les matériaux archaïques qu'il avait su élire au rang de vecteur magique. Que cette velléité ou cette pugnacité à reprendre le devant de la scène se passe dans les prémices de notre sexualité habituelle, dans les affres de l'addiction érotique, dans des symptômes névrotiques, un délire, une somatisation; voire une inhibition intellectuelle en secteur, tellement circonscrite qu'elle passe presque inaperçue. L'amour fusion pour la mère nous plonge dans une indicible émotion d'effroi et de nostalgie. Entre lui et l'amour libre que nous pouvons porter à un Autre (le père en premier, chez les filles essentiellement), peuvent prendre place toutes les tentatives anachroniques et persistantes de "Na". Inlassablement "Na" tente l'impossible et conjugue les contraires. Mais, "Impossible" n'est ni français ni "naïen". Reprenant la pensée platonicienne, FREUD lui-même se demandait si la psychanalyse ne faisait pas que confirmer que les bons seraient ceux qui se contentent de rêver ce que les autres, les mauvais (les pervers !) exécutent en réalité. Parlait-il déjà de "Na" ? A l'instar de certains patients de Christian FUCHS, devrions nous parler non pas "de" Na mais "du" Na ? Le Na étant quasi une instance supplémentaire entre le Ça et le Moi. Déniant le surmoi, le Na serait un Moi infantile provisoire (un de ces

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provisoires qui durent) extrêmement persistant sinon indestructible, dissous inégalement dans le moi de l'adulte et source tant d' endo-créativité pathologique, honteuse et cachée que d' exo-créativité socio-artistique publiquement reconnue. Un Moi obsolète et inamovible faisant de l'enfant le père éternel de 1'homme. A travers l'épilogue de 1'histoire de THOMAS, Christian FUCHS nous parle de la jouissance mythique, de son "premier cercle" et de ses "harmoniques" de plus en plus éloignées jusqu'à devenir "irrepérables". Le premier cercle contient quelques signifiants particulièrement sulfureux et virulents amalgamés entre eux et difficilement isolables. Les "harmoniques" sont finalement tellement atténuées qu'on pense pouvoir en lever l'interdit sans risque. Ce qui reste peut-être à voir! C'est l'occasion de requestionner le bien fondé du tabou, de la non-citation d'un signifié, ni sous une forme interdictrice, ni sous une forme autorisante ou éducative. Ce qui est bien chagrinant pour un esprit libéral et un adepte de la parole! Christian FUCHS a le mérite d'interroger les fondements de l'évidence et la validité de nos acquis et en particulier il interroge beaucoup la philologie qui sait si bien nous renseigner sur ce que nous disons profondément, souvent sans le savoir. Quand elle est poussée jusqu'à la racine indo-européenne (langue virtuelle et reconstruite) du mot, jusqu'à "l'onomatopée excorporante de la pulsion", elle nous parle souvent de notre corps; l'exemple le plus frappant est sans doute ce que Christian FUCHS appelle la partie de "DHE" (dés). La racine indo-européenne "DHE" signifie téter. Elle a fini par donner le latin Hfellare" qui a donné certes fellation mais surtout "femme", celle qu'on suce, la nourrice; "fécondation", ce qui est nourri; "fœtus" celui qui est issu de la fécondation; "fils" et "fille", les nourrissons; et enfin "félicité", le bien être de la plénitude et des bons soins, de la bienveillance divine. Quand elle est comparée avec quelques autres langues, la philologie nous enseigne que pour dire ce que nous pensons être la même chose, nous pouvons avoir recours à des concepts différents, parfois en accord avec le "caractère national", parfois en opposition. Ainsi le mot comprendre, être compris qui exprime sans doute notre vœu le plus fondamental, dès lors que 13

nous sommes séparés de la mère, peut emprunter des métaphores fort différentes, rien que dans quelques langues européennes. En français, il exprime l'idée d'être entouré, voire

inclus; en anglais to understand - il évoque l'idée d'être soutenu "par en-dessous!" ; en allemand - verstehen - il est
-

plus lointain encore et nous parle de se tenir solidement" à côté". En italien enfin - capire -, qui est la langue la plus latine et le pays où on se touche le plus, paradoxalement comprendre se situe dans la tête, au plus haut niveau dans le "chef'. A partir de son intuition aiguisée et de la confrontation clinique, la théorisation de Christian FUCHS apparaît vivante, inventive, personnelle et en perpétuel mouvement; parfois plus proche de la poésie que de la science. Et alors! Notre "vraie" vie qui sait prendre ce qui lui faut - tout ce qui lui faut mais rien que ce qu'il lui faut - des mille visages d'Éros n'est-elle pas autant du côté de l'imaginaire que du savoir, de la conviction que de la réalité; avec juste ce qu'il faut d'anormalité pour remettre en scène et enfin faire parler et faire entendre les actes les plus muets dont notre je et notre corps peuvent être l'impénitent ou impuissant théâtre. JOYCE Me DOUGALL

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INTRODUCTION

L'amygdale limbique, siège anatomique de l'appareil à rêves, a quasiment sa taille définitive à la naissance. Fcetus déjà, nous avions en nous ce système virtuel qui nous permet d'arranger, à nos mesures, la réalité; passée, présente et à venir. Ce système, très primitif dans l'évolution des espèces, est situé dans ce que nous appelons le cerveau reptilien. Des animaux très inférieurs à notre degré d'évolution réarrangent déjà la réalité pour l'introjecter dans ce "simulateur de vie" et en faire un réel psychique acceptable. Nous serions bien tentés de situer dans cette merveilleuse machine à remonter et à projeter le temps le centre opérationnel de tous nos processus déréels que sont notre imaginaire et notre symbolique sous toutes leurs

formes. Le rêve - qui n'est souvent qu'un rébus et un jeu de mots - apparaît comme l'interface la plus propre, la plus
commode et la plus facilement exploitable entre ce qui est enfoui en nous et ce qui a besoin de se faire jour. C'est le plus économique et le moins douloureux de nos systèmes d'engrammage de la réalités psychique de nos désirs et de nos conflits. Il se déroule dans l'anesthésie curarisée de notre sommeil le plus profond et nous laisse le loisir de disséquer selon les plans de clivage. Mais il arrive que nos scalpels blessent et réveillent, que nos sutures trop serrées fassent mal. Il semble parfois qu'une partie de ce qui devait être engrammé n'a pas pu l'être entièrement; insymbolisable ou inacceptable? Indestructible, non annulable, en deçà même du "forclosable", le "reflué" est laissé sur le bas côté de la route. Inachevé, incomplet, impuissant, abandonné sur sa "V i a D%rosa" le sujet, pour être entier et continuer sa route, se sent parfois le devoir de partir" expérimentalement" à la recherche de ses "pièces manquantes". Il invente alors des exo-dispositifs anachroniques pour mettre en scène les points aveugles et inouïs de sa préhistoire pré-langagière. S'il arrive à mettre une

parole sur ces "néo-actes" extérieurs à lui et à les ourler de sens, alors il a une chance de les réintégrer et d'enfin se contenter de rêver de ses "proto-préoccupations ou prato-jouissances". Grand visionnaire, Freud fut capable de voir - dans ses rêves

et dans ceux des autres

-

leur signification, les désirs, les

interdits et les conflits qu'ils recelaient et le pulsionnel dont ils étaient issus. Il est passé de la matière à l'esprit sans se "salir les mains". Cette juste vision des choses eut bien du mal à s'imposer et fut souvent considérée comme une divagation mais elle restait dans le domaine de l'esprit et pouvait être intellectuellement et socialement acceptables. Certains analysants, qu'on se dépêche de traiter de pervers ou de grands malades, qui, "atypiques", sont parfois jugés indignes du divan et de la sacra-sainte cure type, n'ont pas eu cette chance de passer sans transition de la matière à l'esprit. Ils n'ont pas quitté la phase solide pour la phase gazeuse, proprement et comme par magie. Incapables de sublimer d'emblée certains signifiants, ils ont dû traverser la phase liquide incompressible. Ils se sont jetés à l'eau, ont été lavés avec toutes les eaux: névrotiques, somatiques, érotiques... Enfants sages, adolescents raisonnables, jeunes adultes sérieux, ils ont donné l'impression, à eux et aux autres, de faire allégeance à la loi mais en réalité, sans le savoir, ils n'ont fait que différer le règlement du problème. Un jour, s'ils veulent avancer de façon créative dans la vie, il leur faut rembourser les arriérés exorbitants de ce crédit de dupes: intérêts et principal comme dit la fourmi envieuse à la cigale jouisseuse. Comme le corps - avec ses somatisations à bas bruit, ses insuffisances

compensées -, l'esprit - avec ses symptômes d'attente

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sait

faire crédit mais n'a jamais la magnanimité d'effacer les dettes. La culpabilité pourrait, à la rigueur être levée mais les pièces intermédiaires que forgent certains fantasmes imaginés ou agis et inacceptables en leur temps manqueront toujours aux rouages de notre être profond, indispensables à une avancée sereinement créative. L'inconscient laisse planer au-dessus de nos têtes une "Épée de Damoclès". Si la compensation névrotique défaille, l'angoisse et la dépression nous envahissent. Si la défense névrotique enfle, elle consomme plus d'énergie qu'elle permet 16

d'en épargner. Le remède qu'elle prône et sait si bien imposer fait alors parfois plus de mal que le mal lui-même, contre lequel il est supposé lutter. Depuis le décès accidentel de son père, dans l'adolescence, un de mes patients avait muselé, dans des traits obsessionnels et des somatisations graves intéressant tout le tube digestif, ses désirs incestueux de la petite enfance qui tentaient de refaire surface. Au cours de sa première analyse, il avait vu se résoudre ses conflits et se désintriquer ses pulsions emprisonnées dans les somatisations. Au décours de cette première tranche de huit ans, il se mit à éprouver une irrésistible et douloureuse compulsion à des jeux érotiques avec des matières fécales et subsidiairement de l'urine. Les siennes ou celles de complices pourchassés sur les écrans cathodiques de la communication moderne. Ces jeux sporadiques mais contraints et contraignants durèrent près de huit ans jusqu'à ce qu'il se décide à en parler; environ deux ans après le début de sa deuxième tranche d'analyse qu'il avait entamée avec moi pour un sentiment d'illégitimité, d'imposture dans son travail, un manque de confiance énorme en lui et une inhibition à la création. Sans que cela le pénalise particulièrement dans sa carrière moyennement ambitieuse, depuis des années, il n'atrivait pas à écrire sa thèse. J'appellerai ce patient THOMAS, celui qui ne croit que ce qu'il voit, qui a besoin de toucher la plaie; le témoin en Grec. Avant qu'il ne se sentît prêt à en parler et jusqu'à ce qu'il se persuadât que ses récits ne provoqueraient chez l'analyste ni gêne ni jugement réprobateur, Thomas demandait à ses expériences d'être à la fois ludiques et évacuatrices de l'angoisse. Même si parfois la tentation était présente, sans être obsédante cependant, Thomas n'avait pas pour but de se vautrer dans cette jouissance, incontestable mais stérile quant à l'établissement de relations constructives. Il ne voulait pas comme certains complices d'un soir organiser sa vie autour de son fantasme, ni sur le mode exclusif des pervers ne jouissant que de ça ni sur le mode prosélyte des esthétisants qui subliment avec profit une partie de leur pulsionnel et qui, pour le reste, s'enorgueillissent d'avoir la force et la capacité de 17

déclarer que le laid est beau et que le mal est bien. Un judicieux clivage "d'attente" lui permettait de mener ses expériences de "survie" sans que sa vie affective de couple en pâtisse. A chaque fois Thomas prenait la bonne résolution magique que

cette expérience, comme la précédente - mais, cette fois ci, ce serait "pour de vrai" - serait la dernière. La "der des der" ; car
elle cracherait la vérité sur ses origines et son pouvoir inhibiteur sur la création. Las ce n'était que la revanche et jamais la belle.

Comme chez le joueur addicte, le "virus"

-

venu il ne savait

alors d'où - le reprendrait et provoquerait une "nouvelle dernière" partie. A partir du moment où, courageusement, il mit des mots sur son expérience, Thomas, pour voir disparaître son attrait pour les jeux fécaux, n'eut plus, en deux ans, que cinq ou six expériences; dont la jouissance se faisait au saint nom de la recherche de la vérité. La scatophilie - qui recelait le fantasme d'enfantement avec la mère - laissa place plus expressément à une relation archaïque l'urophilie - qui réactualisait d'enfantement avec le père. L'urophilie, avec ce qu'elle contenait de relation maternoïde au père fut beaucoup moins envahissante mais mit également, dans le même temps où elle dévoilait son sens, deux ans à disparaître. La première expérience fit prendre conscience à Thomas tout d'abord que derrière la baise il y avait une recherche éperdue d'amour et ensuite que son intérieur sale lui était propre et qu'à travers ses expériences il cherchait à démarquer ce qui était de lui et ce qui était de sa mère archaïque dans le ventre de laquelle il était tenté de retourner; plus pour se ressourcer à l'indifférencié que pour s'y réfugier stérilement. La deuxième lui fit réaliser qu'il lui fallait un vecteur pour entrer en contact avec l'intérieur ou la surface de l'autre. Il

comprit que tout ce qu'il faisait avec le vecteur matériel

-

"matiérien" - pouvait se faire à main nue, voire avec des mots. Du "matériel", il passa au "proto-symbolique" du geste puis au symbolique vrai, à "l'eu-symbolisme" du verbe. Ces deux premières expériences sont relatées dans le chapitre I : " DERRIÈRE LA BAISE, l'AMOUR. La troisième expérience fit prendre conscience à Thomas que derrière l'expérimentation scatophilique se profilait une 18

expérience urophilique qui introduisait le père donnant et lui permettait ainsi de s'arracher à la mère incluante. Il prit conscience à cette occasion que, pour cette problématique archaïque, sans lit latéro-transférentiel où réexposer les fantasmes antédiluviens, il n'y avait pas de divan parlant. Cette troisième expérience est relatée dans le chapitre II : "PAS DE DIVAN SANS LIT". Le chapitre III : "LES VOIES DU PULSIONNEL NE SONT PAS IMPÉNÉTRABLES" tentera de montrer comment l'irruption de l'expérience urophilique autorisant l'accès au phallus avait sollicité d'autres cheminements pulsionnels précurseurs; scopiques et sada-masochistes en particulier. Dans le chapitre IV: "LE PARCOURS DU COMBATTANT" nous essaierons de suivre Thomas dans ses somatisations attaquant le tube digestif de la bouche à l'anus en passant par le foie pour finalement laisser place à des agirs érotiques chargés non plus de taire mais de crier les désirs archaïques d'enfantement. Au cours d'une quatrième expérience, qu'il ne pensait être qu'une vérification de la consolidation de sa "guérison" et l'affirmation de sa prise de distance, Thomas vécut le désir de transmettre son savoir-faire et montrer ses limites à un jeune impétrant qu'il voyait tout à la fois comme un autre lui-même et comme un fils. Cette ultime tergiversation est relatée dans le chapitre V : "LE TESTAMENT". En contrepoint à I'histoire de Thomas, dans le chapitre VI : "CHACUN A TOUT EN SOI; CHACUNE AUSSI", sera partiellement relaté un cas clinique où on parlera de l'analité et de la pulsion de pénétration chez une femme. Nous verrons que contrairement à ce que notre pensée amalgamante habituelle nous amène spontanément à croire, ces pulsions si souvent ressenties comme infamantes, ne sont pas l'apanage des seuls hommes homosexuels et que souvent même on ne les retrouve pas prééminentes chez eux. Tout le monde a un anus avec son pulsionnel y affairant. Personne n'en est indemne et personne n'a que ça. Après ses "vidanges" fantasmatiques et expérimentales, Thomas parla beaucoup de l'amour collage, a-fantasmatique qu'il ressentait pour le corps de son ami. Il évoqua beaucoup la 19

reviviscence de ses émois d'enfant et sa toute puissance infantile. Je découvris à cette occasion que, sans pour autant être psychotique et bien qu'ayant une image inconsciente du corps de qualité satisfaisante, nous sommes facilement hantés et manipulés par une partie de l'enfant que nous étions, qui a refusé d'obtempérer, qui a fait contre mauvaise fortune bon cœur en apparence mais qui n'a fait que différer sa jouissance, sa vengeance, son angoisse ou sa dépression. J'ai appelé cet enfant à l'âge incertain - entre zéro et cinq ans - "Na". "Na" est cet enfant tout puissant, colérique, insatiable que nous avons tous été et qui ponctuait ses oppositions et les assertions de réalisation de ses désirs les plus fous d'un frappement rageur du sol et d'un tonitruant "Na", par lequel il jurait - "croix de bois, croix de fer"- qu'il arriverait à ses fins par pensée, parole, action, création ou symptôme. "Na", mort des suites de l'incontournable maturation, a laissé un testament; une sorte de programme informatique que l'adulte remplira de ses données actuelles pour la plus grande jouissance du fantôme de "Na" qui l'aura revisité. Ces revisitations virtuelles n'impliquent ni immaturité ni régression ni clivage pervers - si "méprisables" à

nos oreilles t9analystiques"

-

mais invoquent

plutôt une

protrusion impulsive ou compulsive d'un point du passé insatisfait ou irrésolu, en attente et en demande de symbolisation. Cette dissociation de "NA" virtuel et du "GRAND" réel aide souvent à entendre et à comprendre ces incursions du passé et, déculpabilisant les énonciateurs, les amène à laisser s'exprimer davantage la fantasmatique infantile et, derrière elle, le pulsionnel princeps. Une analyse ne tue peutêtre jamais complètement "Na" mais, quand il réapparaît, "l'analysé" - heureux héritier putatif de "l'analysant" - le reconnaît et est capable de traiter civilement avec lui; souvent avec humour et cordialité. L'apparition reconnue sera fugace tandis que, avant, "Na" s'installait avec armes et bagages -

douleur, inhibition et réalisations fantasques

-

pour des années

ou une vie. Je découvris ainsi que pour nous en sortir nous avions souvent besoin de ce petit infans que nous avions été. Ceci est relaté dans le chapitre VII: "ON A SOUVENT BESOIN D'UN PLUS PETIT QUE SOI".

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Un an et demi environ après la dernière expérience, un rêve provoqua à nouveau un besoin urgent et contraignant de passage à l'acte dont Thomas eut le désir et la "volonté" (terme à élucider) de se frustrer. Il voulut m'appeler pour en parler. Il me l'écrivit; il ne l'envoya pas et m'en parla longtemps après; une fois que la "guérison" lui paraissait consolidée. Cette heureuse résolution par l'écrit et la parole mise sur un rêve est relatée dans le chapitre VIII: DE L'ÉROTIQUE À L'ONIRIQUE". Deux petites vignettes cliniques viendront souligner l'importance de Hl'endo-scription" dans le rêve comme clôture de "l' exo-scription" dans le symptôme. La résolution dans l'imaginaire et la parole seuls; dans l'esprit me donnerait envie d'appeler notre "héros" SOPHIE mais ce nom n'existe pas pour les hommes. La pensée, l'intériorisation, l'analyse et la civilisation semblent être plus du côté de notre part féminine que masculine. Le parcours du combattant qu'a mené Thomas pour atteindre Sophie m'inciterait à l'appeler THOMASOPHE. Témoin du processus de spiritualisation de la matière. Dans le chapitre IX : "DE LA TRACABILITÉ D'UN SIGNIFIANT", j'évoquerai la vision fulgurante que nous pouvons avoir, à la fin d'un parcours analytique, de l'enchaînement des signifiants et de la découverte d'un signifiant princeps qui permet de jeter une lueur nouvelle sur les zones d'ombres et les processus parfois mis en lumière de manière trop aveuglante par la théorie commune à notre disposition. Tel NESTOR qui, sur les champs de bataille

souffrait de "nostalgie"

-

mal du pays

-

mais revenait

heureusement du combat en ramenant son armée à la mère patrie, THOMASOPHE revenait de sa guerre contre lui-même plus fort qu'il y était parti et avec ses troupes intactes et en bon ordre, prêtes à repartir pour le combat constructif de la vie. Dans le chapitre X: "DE LA PAROLE À UN ETRE GLOBAL", je parlerai d'un de ces hasards de l'analyse qui a permis à Thomas de rencontrer un alter ego porteur d'un morceau de réel en miroir. Nous verrons comment la mise en scène et en parole de ce réel en attente de symbolisation a permis une prato-symbolisation de la thématique et son introjection secondaire. Nous veaons que le sens premier donné 21

au symptôme-fantasme ou "symptasme fantôme" a pu permettre la levée de la contrainte érotique et de bon nombre de "symptômes de compagnie" dont aucun en soi n'entravait la vie quotidienne mais dont la sommation finissait par créer une inhibition fatigante et stérilisante. Aussi blessant que cela soit pour notre narcissisme d'homo-sapiens - et d'analyste - le principal épisode de la résolution de la souffrance de Thomas ne se fit pas que dans l'esprit et la parole. La parole joua un grand rôle mais ce qui fut décisif fut qu'elle s'adressa à un "être global" non virtuel; ni cathodique ni analytique. Thomas nous fera découvrir que la relation au père n'est pas toujours que symbolique dans la triangulation œdipienne. Le père préexiste dans une relation duelle. Si le père reste trop énigmatique quant à ce qu'il est pour soi et pour la mère, l'enfant peut se mettre à l'aimer comme il a naturellement aimé la mère; dans un fantasme de nourrissage et d'origine. Ayant pu expérimenter cette relation fantasmatique dans un dispositif quasi psychodramatique, Thomas découvrit son aspiration profonde à aimer 1'homme qui était dans son père et la fonction paternelle. Clivant les deux, il put enfin s'ouvrir aux hommes autrement qu'énigmatiquement et érotiquement, en quête d'amour et de reconnaIssance. Après plus de trois ans de silence fantasmatique, ce qui semble être le véritable épilogue heureux et libérateur de la névrose de Thomas nous montrera dans le chapitre XI que la véritable quête de thomas était: "LA JOUISSANCE MYTHIQUE", premier cercle fantasmatique conjuguant tous les contraires et incluant la recherche du pénis manquant de la mère, du lieu de pénétration du corps du père et, pour finir, l'inscription analogique, sur ses propres seins, de la morsure princeps de l'amour pour la mère. Enfin, dans la CONCLUSION nous essaierons d'extrapoler "DE L'UN AUX AUTRES" les enseignements et les hypothèses tirés de l'analyse de Thomas. Plus que l'objectif d'une théorie achevée, ce 1'histoire pragmatico-analytique de Thomas l'écriture de ces pages, les fausses pistes et traverse y seront mentionnés autant que les" 22 sont les aléas de qui ont guidé les chemins de autoroutes" de

l'interprétation mutative et maturante estimée "juste". Une histoire singulière ne pouvant jamais être isolée du contexte socioculturel avec lequel elle entre continuellement en résonance, le culturel étant toujours consubstantiel au naturel, les différentes vignettes cliniques seront émaillées d'ébauches théoriques, de réflexions sur nos institutions, notre culture et nos croyances. Ces réflexions feront souvent appel à l'étymologie ou à la grammaire qui nous en disent tant sur ce que nous disons sans savoir ni vouloir le dire. Dans le temps où je réfléchissais au cas de Thomas, une

vieille dame - non-psychanalyste - intelligente, fine et cultivée, parlant d'un de ses amis - écrivain célèbre - me demanda, un
jour, comment pouvaient cohabiter chez cet esthète l'esprit le plus fin, l'écriture la plus choisie et les "exactions" sexuelles nocturnes, à son sens, les plus sordides. Elle se demandait aussi si c'était pur hasard qu'il trouvât la mort si peu de temps après le décès de sa mère et au sortir de l'inauguration d'une rétrospective de son œuvre. Cela dépassait son entendement immédiat que l'esthétisme pût provenir pour partie de la sublimation de la matière et de l'abjecte, comme il est dit classiquement et, pour une autre part moins connue, de l'amour impossible pour la mère, voire les deux parents archaïques, idéaux et combinés, de la toute petite enfance. Je n'avais pas le temps, ce jour, de convaincre mon auditrice que: tout n'est pas forcément
-

sublimé

dans la créativité
-

"inapparente" du quotidien

onirique en particulier

ou

patentée de la "Création" et qu'une autre partie de la matière antique se traite parfois dans le symbolique imparfait du symptôme psychique ou physique ou dans le réel, à la "va comme je te pousse", dans les buissons ou sous les ponts, chaque jour ou à l'occasion.
-

le retour insistant à une sexualité compulsive n'est pas

forcément du côté de la pulsion de mort mais peut être une protestation obstinée de vie jusqu'à ce que, cette fois ci ou la prochaine, se remette correctement en scène le passé afin qu'il crache sa vérité et, obsolète, se "renonce" sereinement de lui-

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même, ne hante plus le présent que ludiquement dans des prémices édulcorées ou des "symptômes de compagnie".
-

le désir archaïque pour le père et la mère, avec les

matériaux et les techniques amoureuses de l'époque peuvent se cacher dans des symptômes ou des comportements "improbablement" gros de ces inacceptables désirs et interdits d antan. - le "péché" réalisé de manière cryptée dans l'œuvre de création peut fort bien mériter la mort aux yeux de l'innocent pécheur repentant et encore plus à ceux du surmoi intraitable, mortifié de s'être laissé berner par le subterfuge édifié au saint nom de la culture ou de la science. La censure ne connaît pas la prescription et n'est pas toujours bonne joueuse; elle n'aime pas se laisser doubler et est très forte à intenter des procès en appel et en cassation; en "castration". L'intellectuel le plus éminent peut très bien produire du "sublissime". S'il n'est pas conscient de "1') bjectissime" originaire, pourra-t-il jouir de sa a sublimation défensive sans attitude d'échec, comme notre pauvre écrivain. Freud lui-même n'a-t-il pas payé sa découverte de la vertu rédemptrice de la parole par un cancer de la mâchoire et d'incessants maux de ventre? Le poète peut-il survivre à sa partenaire princeps cachée dans sa muse si celle-ci est plus représentante de la mère réelle que de la mère idéale? - La sublimation comme la névrose ou toute autre voie métabolique d'une pulsion ou d'un conflit est un processus actif, vivant qui, bien qu'il semble consommer peu d'énergie, doit être alimenté en permanence; refroidi ou réchauffé selon les circonstances. Ce n'est pas un processus immuable, effectué une fois pour toute. Ses variations martèlent notre vie et rythment nos crises existentielles et nos périodes de sérénité, notre plénitude et notre vacuité.
')

Tout ceci - et bien d'autres choses encore

-

m'a été enseigné
acteur de

par l'écoute active de Thomas; témoin incrédule, l'indicible, commentateur courageux.

Mon interlocutrice, juriste de formation, disait - citant son père - que les causes qui honorent la profession d'avocat sont
celle qu'on refuse. A l'inverse, nous pourrions dire que les causes qui honorent la profession d'analyste sont celle qu'on accepte; même quand elles sortent des sentiers battus si

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souvent bordés d'ornières.

Les causes qui nous honorent
-

qui

provoquent notre créativité

notre poésie

-

parfois jusque

devant la porte du délire qu'il faut savoir ne jamais pousser et encore moins co-ouvrir avec le patient. Ce sont les causes qui excitent notre curiosité jusqu'aux confins de l'inanimé et du néant ou du divin et de l'éternel et qui nous poussent à voir les symptômes (étymologiquement ce qui tombe en même temps; que la souffrance, la crypto-jouissance et le fantasme les articulant!) comme des cristallisations de protestations de survie, voire de vie et non comme des conséquences néfastes et absurdes d'une évolution "anormale" ou d'une pulsion de mort irréductible, voire d'une génétique implacable. Tant que l'appareil physique qui soutient nos pensées conscientes et inconscientes n'est pas endommagé, tout a un sens. Rien n'est dément; rien n'est au-delà de notre responsabilité, au moins partielle!

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