De l'anaconda à l'urubu

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L’art n’a pas de frontières. Ainsi, les motifs graphiques qui nous sont ici présentés, font partie du répertoire partagé par les différents groupes amérindiens qui vivent et circulent de part et d’autre du fleuve Oyapock, entre le Brésil et la Guyane française ; ces mêmes motifs sont aussi connus des Tiriyó et des Wayana, de part et d’autre de la triple frontière entre Brésil, Guyane et Suriname. Depuis des siècles, on n’échange pas uniquement des biens, ou des liens matrimoniaux, mais surtout des savoirs et des pratiques, comme celles qui sont liées au chamanisme, à la musique, à la décoration du corps et des objets, ou encore les ­techniques de chasse, de pêche et de construction des habitations.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844509055
Nombre de pages : 48
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Aux origines des motifs
Les Palikur, les Wayãpi et les Teko entretiennent une relation étroite avec le milieu naturel dans lequel ils vivent. Ils demeurent de grands connaisseurs de la faune et de la flore qui les entourent et tirent de nombreux usages de ces deux règnes du vivant. Que ce soit par la pêche, la cueillette (de larves, de fruits, de feuilles, de lianes, de fibres, de résine, de gomme…), la chasse, l’agriculture, pendant leur déplacement ou tout simplement dans leur lieu de vie, ces hommes et femmes sont en constante relation avec cette forêt tropi-cale humide siège d’une grande biodiversité. Les animaux sont certes avant tout des gibiers, sources de protéines, mais divers rôles non moins importants leur sont également prêtés. Ils peuvent être tour à tour animaux de compa-gnie, animaux sentinelles ou avertisseurs (d’un danger, de l’arrivée d’une sai-son…), animaux magiques à craindre et respecter, animaux alliés des chamanes. Ces différents rôles prouventde factoleur intrication étroite dans les modes de vie de ces peuples. Cette proximité et leur sens de l’observation en font de fins connaisseurs de l’écologie et du comportement de ces ani-maux, connaissances fondamentales pour des populations vivant de ces res-sources. Le sens de l’esthétique est un trait important des cultures amérindiennes. Déjà, les premiers Occidentaux arrivant en Amazonie louèrent la beauté de ces peuples et de leurs parures. L’art d’orner leur corps nu avec de nombreux motifs, de confectionner des parures de plumes, de graines ou autres coquil-lages participent de leur savoir. Ils aiment à prendre grand soin de leur appa-rence et utilisent une très grande diversité de ressources tirées de la forêt (et depuis le contact avec les Européens, de perles, de miroirs, de peignes…) afin se parer. À l’instar de leur corps qu’ils ornementent, les Amérindiens font de même avec les objets qui les entourent. Ainsi, bancs, paniers, hottes, tamis, calebasses, poteaux de carbet, colliers, bols, jarres, casse-têtes ou même peignes portent motifs et décorations en tout genre. Que ce soit chez les Palikur, les Teko ou les Wayãpi, un grand soin est donné à l’ornementation de ces objets profanes ou rituels. Ainsi, tout un bes-tiaire compose le répertoire pictural de ces peuples. Aussi, on ne sera pas étonné si les animaux abondent dans leurs mythes. Et pas simplement en tant que simple acteurs mais en véritables héros civili-sateurs apportant des objets ou des techniques aux Hommes. En effet, pour les peuples amérindiens, à l’aube des temps que l’on nomme également temps mythiques, les Hommes et les Animaux vivaient en bonne intelligence et se mariaient entre eux. Aujourd’hui, si les relations matrimoniales ne sont plus possibles, la communication entre le monde ani-mal et l’humanité existe encore mais par l’unique intermédiaire des chamanes oupiayes. On retrouve de nombreux mythes expliquant comment les hommes purent acquérir grâce à divers animaux la liane à nivrée, le feu, des plantes magiques (appeléestayachez les Wayãpi)… De la même manière, les Palikur acquirent les techniques de vannerie grâce à un ancêtre qui, s’étant marié avec une femme oiseau cassiquecul jaune(Cassicus cela), a appris à tresser avec ce peuple et a ainsi pu enseigner ce savoir technique à ses compatriotes.
l’Oyapock
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C’est depuis ce temps que les Palikur tressent leurs ouvrages comme le font ces oiseaux pour leurs nids. Voici comment de nos jours encore, les Palikur se souviennent de cet épisode mythique :
L’oiseausawakuk
et la vannerie
Il y a très longtemps les Palikur ne savaient pas tresser la vannerie. 1 Un jour, un homme palikur se maria avec une femme oiseausawakuk. À cette époque il n’y avait pas de différence entre les Hommes et les Ani-maux, ils pouvaient se comprendre et se marier ensemble. Cet homme prit donc une épouse chez les oiseauxsawakukqui étaient de grands vanniers. Un jour, le beau-père demanda à sa fille que son mari palikur construise un beau carbet bien tressé avec de jolis dessins comme c’était la tradition. Or les Palikur à cette époque ne connaissaient pas l’art de la vannerie, c’est donc le petit beau-frère [le frère de l’épouse] qui apprit à l’homme comment tresser un beau carbet. Il dit : — Il faut tresser comme cela et comme cela car mon père sait très bien tresser et aime le bon tressage. Et puis, il faut qu’il soit fier de toi si tu veux rester ici. L’homme palikur apprit donc à tresser et construisit un beau carbet avec de jolis dessins pour lui et son épouse. Le lendemain, le pèresawakukvint inspecter le carbet pour voir si l’homme palikur était capable de faire un beau carbet. Il dit : — Je suis fier de toi, mon gendre, tu sais maintenant tresser aussi bien que nous. Un jour la pluie se mit à tomber très fort et le vent à souffler violem-ment si bien que tous les carbets du villagesawakukse cassèrent et tom-bèrent dans l’eau. La femmesawakukse mit à crier très fort car elle ne retrouvait pas son fils qui était tombé dans l’eau. À force de crier tous de concert ils se métamorphosèrent en oiseaux et s’envolèrent dans les grands arbres. Mais l’homme resta unPaykwene, un Palikur. Il rentra donc dans son village natal et enseigna à ses frères comment tresser les vanneries. C’est depuis ce temps que les Palikur connaissent l’art de la vannerie. On reconnaît les oiseauxsawakukcar ils tressent toujours des nids en forme de couleuvre à manioc et habitent dans les grands arbres. Depuis ils ne peuvent plus parler avec les Hommes mais connaissent toujours le langage de tous les oiseaux. Ce sont de grands imitateurs.
Récit d’Iniacio ANTONIOFELÍCIOrecueilli le 21 mai 2002 au village Kamuyene de Tonate-Macouria, adapté du franco-créole.
De l’anaconda à l’urubu mythes et symbolisme animal chez les Amérindiens de 1 Cassique à dos jaune,Cassicus cela. 12
Chez les Teko, c’est le héros culturelKa’akatuwãn(« homme de la bonne forêt ») qui au terme d’un long périple dans le monde aérien, a rapporté de chez l’Urubu à deux têtes, les motifs, l’usage de la plante à vannerie, l’arou-maniliwi(Ischnosiphon obliquus) ainsi que les formes de toutes les vanne-ries. D’après ce récit,Ka’akatuwãnréussit à duper le père Urubu à deux têtes, Katu’aiwöt,ainsi que ses six filles en se faisant passer pour l’époux de celles-ci. Après avoir réussi à triompher de toutes les épreuves imposées par le père Urubu à deux têtes et avec l’aide précieuse de divers animaux secourables, notre héros a pu survivre et finalement retourner dans son monde. C’est depuis cette épopée que le peuple Teko possède ce savoir. Ce récit épique rythmé par de nombreuses épreuves initiatiques conte ainsi comment les motifs encore tressés par les Teko contemporains ont tous été vus sur les pagnes oukweyudes filles de l’Urubu à deux têtes. Le héros a en effet recopié lors de ce périple trente cinq motifs différents vus sur leurs pagnes. Tous ces motifs ont ainsi servi à orner vanneries, bancs, poteaux de case mais aussi le corps des Teko, tous ayant été transmis de génération en génération jusqu’à nos jours. Il est intéressant de constater que les Palikur connaissent un récit similaire. En effet, ils se souviennent commentAmekenehalla lui aussi dans le monde céleste des vautours à deux têtes et, se faisant passer pour le gendre de l’urubu à deux têtes (makawem) dut, comme dans le récit teko, subir le même genre d’épreuves pour prouver qu’il était bien celui qu’il prétendait être. Il accomplit, avec succès, toutes les épreuves non sans être épaulé par
Caciques cul-jaune près de leur nid, Bas-Oyapock, 2011 © A. Cristinoi
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différents animaux et, comme ultime épreuve, il dut tresser un éventail à feu reproduisant les motifs ornant le pubis de sa belle-mère. Il mena à bien cette épreuve grâce à l’aide du lézard geckowagaygiqui réussit à se faufiler sous le pagne de celle-ci et ainsi décrire au héros les motifs décorant son entre-jambe.Amekenehpu ainsi tresser l’éventail (awagi) portant tous les motifs et réussir la dernière épreuve. Quelque temps après il parvint à s’enfuir et, par la suite, enseigna les motifs aux autres Palikur avant de monter au ciel et se fondre dans la Voie Lactée. On retrouve ainsi chez ces deux groupes vivant dans l’est de la Guyane sur le fleuve Oyapock une similarité évidente sans que l’on puisse avec cer-titude établir qui a influencé l’autre ou si les deux furent influencé par un troisième, aujourd’hui disparu ; nous verrons plus loin que ces deux peuples connaissent divers motifs symbolisant l’urubu. Comme on le constate, si l’on s’en tient à la tradition orale, tous ces motifs ont été donnés une fois pour toute aux ancêtres des différents groupes. Leur mémoire collective se remémore ainsi comment tout leur corpus pictural encore connu aujourd’hui a été transmis à leurs ancêtres. Ainsi, tous ces motifs ont été vus, d’après les artisans, lors d’épisodes épiques par leurs ancê-tres ou par un héros culturel. Ils sont donc sensés représenter les motifs vus à une époque mythique, période où la culture était en formation. Temps des métamorphoses durant lequel la limite entre monde des humains et monde des animaux était encore floue. Il s’agit bien entendu d’une construction iden-titaire fondée sur une pensée mythique qui ne correspond pas forcément au déroulement de l’histoire. Chez les Wayãpi, la vannerie a été enseignée par leur démiurgeYaneya. Mais il existe également un récit témoignant que tous les motifs à vannerie ont été vus sur le corps d’un anaconda géant. On raconte aussi qu’il y a long-temps, les oiseaux ont tué un serpent géant, nomméKeimuet ont coloré leur plumage grâce aux couleurs de ses excréments ; dans son ouvrage sur la mythologie wayãpi F. Grenand (1982) propose une version de ce mythe. Mais les Wayãpi ajoutent que sur la peau d’un autre anaconda géant nommé Moyukupe’aétaient dessinés de nombreux motifs que leurs ancêtres ont reco-pié afin de décorer leurs objets et leur corps.D’après F. Grenand (1989), Moyukupe’aest un anaconda mythique portant «tout le long du dos une crête en plumes rouges comme celles du Ara et vit non pas dans l’eau, mais sur les montagnes où il dévore les chasseurs isolés». Une version de ce mythe a d’ailleurs été recueillie chez les Wayãpi du Brésil par D. Gallois (2002). Ce mythème accolé au mythe d’origine de la couleur des oiseaux pourrait bien être un emprunt au mythe wayana duTulupele. On retrouve des histoires similaires dans toute l’Amazonie, et notamment chez les Wayana du haut-Maroni. Par ailleurs, la grande diversité de mots pour désigner les serpents géants dans les langues de Guyane est un bon indice de la diversité des repré-sentations et une piste pour les emprunts et les brassages ethniques.
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Anaconda prenant le soleil sur le bord du Maroni, 2011 © E. Martin
Anaconda mythique wayãpi réalisé par les Wayãpi de l’Amapari (Brésil), Macapá, 2008 © D. Davy
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