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De l'angoisse à l'extase

De
580 pages
Pierre Janet va résumer de façon saisissante dans le premier volume de cet ouvrage, sa psychologie de conduite humaine à travers l'observation très vivante d'une grande névropathe suivie pendant vingt-deux ans. La première partie se consacre à l'étude du cas de la patiente, la deuxième partie est centrée sur l'étude des croyances. Après ce détour vers les théories de la croyance, la troisième partie de ce premier volume ramène le lecteur à l'interprétation des troubles de sa malade.
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DE L'ANGOISSE À L'EXTASE
VOLUME l

Édition 1926 : librairie Félix Alcan, Paris.

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07827-7 EAN : 9782296078277

Pierre JANET

DE L'ANGOISSE À L'EXTASE
Études sur les croyances et les sentiments (1926)

VOLUME l

Préface de Serge NICOLAS

Introduction de Charles BLONDEL

L'Harmattan

Coilection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXc siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur dans la même collection P. JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. P. JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. P. JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. P. JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. P. JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888), 2005. P. JANET, L'amour et la haine (1924-1925), 2005. P. JANET, L'automatisme psychologique (1889), 2005. P. JANET, Obsessions et psychasthénie (Vol. 1,21.) (1903), 2005. F. RAYMOND & P. JANET, Obsessions et psychasthénie (vol II) (1903), 2005. P. JANET, L'amnésie psychologique, le cas E. Dutemple, 2006. P. JANET, L'évolution de la mémoire et la notion du temps (1928), 2006. P. JANET, Philosophie et psychologie (1896), 2006. P. JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1927), 2007. P. JANET, Les médications psychologiques (1919) (3 vol.), 2007. P. JANET, Névroses et idées fixes (Vol. I) (1898), 2007. F. RAYMOND & JANET, Névroses et idées fixes (Vol. II) (1898), 2007. Pierre JANET, L'état mental des hystériques (3 vol.), 2007. Dernières parutions Th. RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice (1900), 2007. Ch. BENARD, Précis d'un cours élémentaire de philosophie (1845), 2007 E. LlTTRE, Auguste Comte et la philosophie positive (1863), 2008. A. BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008. A. F. GATIEN ARNOULT, Programme d'un cours de philosophie (1830) V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008. A.M.J. PUY SÉGUR, Mémoires... du magnétisme animal (1784), 2008. S. NICOLAS & L. FED!, Un débat sur l'inconscient avant Freud, 2008. F. PAULHAN, Les phénomènes affectifs (1887), 2008.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Pierre Janet (1859-1947) va résumer de façon saisissante, dans le premier volume De l'angoisse à l'extase\ publié en 1926, sa psychologie de la conduite humaine à travers l'observation très vivante d'une grande névropathe. Les diverses études rassemblées dans ce volume ont en effet pour centre l'observation d'une femme, désignée sous le pseudonyme de « Madeleine », que Janet a suivi pendant vingt-deux ans. La première partie (vol. I, I, pp. 9-200) de l'ouvrage est toute consacrée à l'étude de Madeleine. Janet commence par nous fournir dans le premier chapitre (pp. 9-43) une biographie de sa malade qu'il a rencontrée pour la première fois en février 1896, elle avait alors 42 ans et était placée en long séjour à l'hospice de la Salpêtrière. Sa vie étrange, ses fugues, son délire religieux, son attitude, sa marche sur la pointe des pieds, les stigmates du Christ qu'elle a présentés aux pieds et aux mains à plusieurs reprises et surtout les sentiments violents qu'elle éprouvait dans les crises d'angoisse et dans les crises d'extase ont soulevé à chaque instant des problèmes médicaux et psychologiques qui ont intéressé Janet au plus haut point. Sa première communication à propos de ce cas date de 190rZ, de nombreux autres travaux suivront avant la publication de cette synthèse sous forme d'ouvrage sur le cas Madeleine. Dans la biographie que nous donne Janet de cette malade, il montre que son esprit a traversé perpétuellement depuis la jeunesse une série de cinq états

1 Janet, P. (1926). De l'angoisse à l'extase. Études sur les croyances et les sentiments. Volume 1. Un délire religieux. La croyance. Paris: F. Alcan. 2 Janet, P. (1901). Une extatique. Bulletin de l'Institut Psychologique, J, juillet-août, 209240.

psychologiques3 principaux bien distincts les uns des autres qu'il étudie dans les chapitres suivants. Janet commence dans le second chapitre (pp. 44-100) par présenter les états de consolation et les extases. L'état de consolation de Madeleine est caractérisé par une réduction de l'activité extérieure et par un sentiment de joie tout à fait spéciale. Quand cet état est complet, à son degré le plus élevé, il constitue l'extase proprement dite. C'est lui qui est dans cet ouvrage l'un des principaux objets des études de Janet. Le fond de l'extase n'est pas seulement une crise d'immobilité avec désintérêt complet de l'action extérieure, ni une crise de grande activité intérieure sous forme d'histoire continuée, mais il est surtout et avant tout une transformation momentanée des sentiments et une crise de joie anormale. C'est dans le troisième chapitre (pp. 101-138) que Janet traite des sentiments de joie dans l'extase chez Madeleine. Chez elle, cet ensemble d'inertie physique, d'activité intellectuelle, de puissance et de bonheur prend l'apparence d'une vie nouvelle, contrastant avec la vie humaine et que le sujet est amené à appeler une vie divine, une expérience de la divinité. L'extase sera alors en résumé une crise du délire religieux optimiste et immobile. Après avoir présenté l'état de consolidation et décrit l'état extatique de Madeleine, l'auteur continue la présentation de ses états mentaux qui sont, comme nous allons le voir, tout à fait différents les uns des autres. Dans le quatrième chapitre (pp. 139-174), Janet aborde l'étude des états inférieurs: l'état de tentation, l'état de sécheresse et l'état de torture. L'état de tentation est surtout un état d'obsession, d'interrogation et de doute avec un sentiment dominant d'inquiétude. Dans l'état de sécheresse, les sentiments de quelque nature qu'ils soient paraissent très réduits ou supprimés. Quant à l'état de torture, il peut être présenté comme l'inverse de l'état de consolation car il comporte une certaine agitation et un sentiment profond de douleur morale. Janet termine la description des différents états mentaux de Madeleine avec un cinquième chapitre (pp. 175-200) sur l'état d'équilibre et l'évolution. Ces obsessions, ces sécheresses, ces délires joyeux ou lugubres ne remplissent pas toute la vie de Madeleine, il y a des périodes qui sont devenues de plus en plus grande sous l'influence d'une direction raisonnable où s'établit un état plus normal et au fond plus
3 Ces différents états mentaux sont: 10 L'état de consolation (extase); 20 L'état de tentation; 30 L'état de sécheresse; 40 L'état de torture; 50 L'état d'équilibre. Chacun de ces états peut être prolongé et occuper des semaines ou des mois, il peut aussi être court et ne durer que quelques heures.

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heureux, c'est l'état d'équilibre. Dans cet état, ni les joies, ni les chagrins ne sont exagérés. Cet état a été probablement presque continuel dans l'enfance et redeviendra à peu près constant dans la dernière partie de sa vie après la sortie de la Salpêtrière. La deuxième partie (vol. I, II, pp. 201-398) de l'ouvrage est toute consacrée à l'étude des croyances. L'histoire de Madeleine donne à Janet l'occasion de préciser certains aspects de sa psychologie qu'il enseigne au Collège de France depuis tant d'années4. Il envisage la psychologie de l'intelligence comprise en tant que représentation des actions. Les représentations que nous nous faisons des actes sont objectivées et nous nous figurons penser les choses elles-mêmes alors que nous pensons seulement nos actions à propos des choses. Les croyances sont considérées par Janet comme des combinaisons entre le langage et l'action, c'est-à-dire des conduites intellectuelles. Janet débute son premier chapitre (pp. 201-243) sur l'ordre hiérarchique des tendances en rappelant certaines de ses études antérieures. Nous allons ici nous y attarder assez longuement. Il commence par présenter sa conception de la psychologie de la conduite. La psychologie pathologique (morbide) doit être objective et n'étudier que les actions, attitudes et langages du malade. Car il est vain de s'identifier avec lui pour imaginer ce qu'à sa place nous penserions puisqu'il est supposé dans un état d'esprit différent du nôtre. On est donc obligé de concevoir une psychologie dans laquelle l'action visible à l'extérieur est le phénomène fondamental, la pensée intérieure n'étant que la reproduction, la combinaison de ces actions extérieures sous des formes réduites et particulières. Cette psychologie de l'action n'est possible qu'à deux conditions. 1° D'abord, elle doit faire une place à la conscience. Mais celle-ci n'y est admise que comme une complication de l'acte psychique surajoutée aux actions élémentaires. On peut y parvenir en étudiant les conduites sociales élémentaires et surtout les sentiments, qui sont des régulations de l'action, des réactions de l'individu à ses propres actions. 2° Ensuite, il faut se préoccuper des conduites supérieures de la pensée, des croyances, des réflexions, des raisonnements, des expériences. Pour cela, il faut tenir compte d'une conduite essentielle: le langage. Le langage est de même considéré comme une action particulière

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Janet, P. (2004). Leçons au Collège de France (1895-1934).

Paris: L'Harmattan.

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propre à l'homme, soit externe - ce qu'il est au début, - soit, plus tard, interne: il est alors une conduite intermédiaire entre la conduite extérieure et la pensée. D'un autre côté, Janet juge nécessaire de faire intervenir la notion de quantité dans l'étude des conduites, en tenant compte de la puissance ou de l'efficacité des actions. L'efficacité d'une conduite dépend de laforee psychique, dont la psychologie traditionnelle a eu le grand tort de ne jamais s'occuper5. Elle est cependant insuffisante pour apprécier la valeur des conduites, car l'efficacité de celles-ci dépend encore d'un autre caractère de l'action. En effet, il est également nécessaire, en psychologie générale, d'évaluer l'efficacité d'une action en fonction de sa tension, c'est-à-dire de cette qualité qui, concentrant la force de façon particulière, permet une efficacité plus grande avec une force moindre. Or on peut ranger les actes, les conduites d'après le degré de tension qu'ils exigent, et ainsi établir une hiérarchie des faits psychiques6. Par le passé, Janet avait proposé de caractériser cette tension par l'exercice plus ou moins parfait de la fonction du réel. Mais outre qu'il est nécessaire de préciser qu'il ne s'agit pas du tout du réel absolu des métaphysiciens (il s'agit seulement de la représentation ou du sentiment du réel), le sentiment du réel est seulement présent dans les actes à haute tension et absent dans tous les actes de basse tension: il n'est donc qu'une unité imparfaite de mesure. On peut aussi faire intervenir dans l'appréciation de l'élévation des actes, leur degré de complexité et de systématisation (un acte supérieur contient beaucoup d'actes élémentaires), ou leur prise de conscience, c'est-à-dire la transformation qu'ils subissent du fait qu'ils deviennent plus ou moins conscients. Mais un signe plus constant et plus général est tiré de l'évolution: les actes, en effet, se sont perfectionnés dans le temps, comme les êtres vivants euxmêmes. Il y a une évolution des conduites, les actes humains étant, chez les primitifs, simples et de petite tension, donc exigeant une grande force pour être efficaces. Quand un acte a, dans l'évolution, une place nettement postérieure à celle d'un autre, il y a bien des chances pour qu'il soit plus élevé (restriction faite des régressions possibles: il faut, pour admettre que sa tension est plus élevée, montrer que l'acte nouveau dérive
Elle sera à sa place dans le second volume consacré surtout à l'étude des sentiments. Il existe de fait des relations très importantes entre la force et la tension. Si les proportions entre les deux termes ne sont pas conservées, si la tension est trop grande pour une force trop faible et surtout si la tension est trop petite pour une force trop grande, il y a des troubles et des désordres tout à fait caractéristiques. Voir Janet, P. (1920). Les médications psychologiques (vol. II, pp. 94, 301-303).
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des précédents, par perfectionnement). L'idéal serait de situer la conduite des malades, apprécier leur degré de tension dans tel ou tel état, le rapprocher de la mesure de leurs forces et arriver à un diagnostic utile. Mais Janet souligne que nous sommes encore loin de cet idéal. Pour indiquer quelle est la bonne direction à suivre, il reproduit le tableau général de la hiérarchie des tendances psychologiques tel qu'il l'avait présenté quelques années auparavant lors d'une conférence? donnée à l'Université de Londres: Il va ainsi distinguer les tendances psychologiques inférieures, moyennes et supérieures. Les tendances psychologiques inférieures (pp. 210-218) constituent un groupe important d'opérations intellectuelles élémentaires difficile à étudier qui a donné naissance aux symboles, au langage, à la mémoire; il constitue la transition entre la conduite animale et la conduite humaine. Les troubles qu'il peut présenter amènent les plus graves perturbations de l'esprit. De même que les physiologistes classent les réflexes suivant leur simplicité ou le degré d'intégration du système nerveux qui les conditionne (Sherrington), ou encore les sensations d'après le degré évolutif d'activité cortico-cérébrale (Head), Pierre Janet cherche à établir la hiérarchie des actes en général et particulièrement des conduites.

I. - Stade des conduitesanimales.Au bas de l'échelle se placent
les conduites animales (car l'homme a d'abord une conduite animale, sur laquelle il a édifié sa conduite humaine). C'est le comportement avant le langage: irritabilité, agitation diffuse, protection du corps, alimentation, excrétion, fécondation. Ces fonctions donnent naissance, lorsqu'elles ne se bornent pas à déterminer des modifications à l'intérieur de l'organisme, à des mouvements du corps qui sont les faits psychiques élémentaires, points de départ de toutes les autres conduites plus élevées. II. - Stade des actes réflexes. Quand l'agitation est un peu organisée, systématisée, il y a acte réflexe. Le réflexe n'est pas seulement une réponse motrice fixe aux excitations (suivant la définition des physiologistes), mais aussi un acte explosif, commençant lorsque la stimulation atteint à un certain degré, et qui se continue, sauf obstacle, jusqu'à la décharge de la tendance, soit dans le sens de l'écartement (phénomène essentiel de la douleur) soit dans le sens du rapprochement (phénomène essentiel du plaisir).
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Janet, P. (1921). La tension psychologique, ses degrés, ses oscillations (Conférence du 12 mai 1920). British Journal of Psychology, Medical Section, 1, 1-15, 144-164, 209-224.

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III. - Stade des tendances socio-personnelles. Au-dessus des réflexes sont les conduites en rapport avec les tendances « suspensives» ou à activation échelonnée en deux ou plusieurs temps, et non explosive: une première stimulation éveille la tendance et provoque une certaine mobilisation des forces (par exemple: un chien sent dans la plaine l'odeur du gibiers). Mais il faut une deuxième stimulation, déchaînante, pour déclencher le consommation de l'acte (le chien, ayant aperçu le gibier et l'ayant saisi dans la bouche, l'acte de le dévorer se produit). L'activation incomplète donne lieu à des attitudes, à des schèmes moteurs. Ces tendances suspensives étant l'essentiel de la perception, on peut dire qu'il s'agit là de « conduites perceptives ». Par confusion et extension des tendances relatives au corps propre, se sont constituées les premières tendances sociales: conservation du corps des semblables, imitation des actions commencées par eux et que l'on continue, obéissance aux chefs, pitié, collaboration ou bien rivalité, lutte et haine. Il y a, au même niveau, apparition des tendances égoïstes, tendances à se distinguer des autres, à dominer autrui. Le caractère de ces conduites « socio-personnelles » paraît être la collaboration des tendances, l'individu ne réagissant plus aux stimulations extérieures mais à ses propres actions: l'animal social ne collabore plus seulement avec les autres, il collabore avec lui-même, il surveille, arrête, complète ses propres actes. L'acte conscient s'est constitué en même temps que les actes sociaux. IV. - Stade des tendances intellectuelles. Nous trouvons enfin au-dessus les tendances intellectuelles, qui constituent l'intelligence élémentaire. C'est un stade intermédiaire entre l'animal et l'homme. Telles les conduites à propos d'objets comme: panier de pommes (acte de le remplir, de le vider, etc.), outils (en fabriquer, s'en servir), chemin (tracer le chemin, le suivre) etc. Ces conduites ont leur point de départ dans les actes sociaux, le besoin de perfectionner les actes individuels pour les rendre intelligibles à autrui. C'est au milieu d'elles que se constitue une conduite particulière: le langage, sorti des actes de commandement et d'obéissance. Il a eu vite fait de transformer les conduites précédentes, de les intellectualiser, de préciser la notion d'Objet et d'Individu. Mais la grande intellectualisation a été la mémoire, qui n'est pas la simple conservation des tendances: elle est une certaine transformation de l'action, telle qu'elle puisse être communiquée aux absents: elle est le

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Janet appelle cette phase de l'action suspensive

« phase de ['érection »,

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commandement aux absents avant d'être le commandement des absents; et cette évolution rend la mémoire indépendante de l'action, ce qui aura plus tard une très grande importance. Les tendances psychologiques moyennes (pp. 218-226) sont ensuite présentées par l'auteur. Une des conséquences du langage a été que l'homme s'est mis à se parler à lui-même. Ainsi est née la pensée qui, pour l'auteur, se confond avec la pensée intérieure et consciente. C'est ce qui caractérise la conduite proprement humaine. L'homme est avant tout un animal bavard qui parle ses actes et agit ses paroles. À ce moment de son évolution, l'homme a à sa disposition deux manières de se conduire: la conduite ancienne, par les mouvements du corps, et la conduite nouvelle par le langage; cette dernière étant impuissante à changer le monde par elle-même mais pourtant efficace parce qu'aisément communicable et essentiellement économique. Ainsi toute la psychologie des fonctions supérieures devient une analyse des relations entre l'action corporelle et la parole. C'est cette dualité qui fut l'origine de la célèbre distinction entre le Moi et la pensée, la conscience et le cerveau, - si néfaste pour les sciences psychologiques. De plus en plus indépendant de l'acte, le langage est devenu inconsistant comme le bavardage égocentrique des enfants. Aussi les hommes ont-ils éprouvé le besoin de faire des actes spéciaux pour rétablir intentionnellement l'union entre le langage et l'action, ou pour préciser leur degré de séparation. D'où des opérations nouvelles telles que: promesse, serment, et actes essentiels tels que les volontés, ou affirmations à exécutions immédiates et croyances ou affirmations à échéances (parce que d'exécution actuellement impossible). À ce moment aussi se constituent les désirs, inséparables des croyances (tout au moins les désirs conscients et formulés grâce à une croyance) et les êtres créés par ces désirs. Pour être efficaces et donner lieu à autre chose qu'à un langage inconsistant, ces affirmations empruntent leur force à des tendances puissantes ou stables comme la douleur, la peur, la colère, l'amour, l'obéissance. À ce niveau psychique on croit ce que l'on désire ou ce que l'on craint, et « les croyances fondées sur des motifs aussi accidentels» s'imposent avec énergie. Ces tendances à l'affirmation immédiate, Pierre Janet les appelle pithiatiques en les opposant aux tendances réflexives. Ce sont celles des enfants, des primitifs et des névropathes. Plus haut, en effet, on rencontre la réflexion primitive, qui favorise la lutte des tendances précédemment acquises, les évoque toutes et leur permet de se présenter avec toute leur force latente. Quand cette Xl

lutte aboutit à une volonté, c'est la délibération. Quand elle aboutit à la croyance, c'est le raisonnement, sorte d'essai de l'action par l'imagination, selon Rignano. Janet poursuit par la présentation des tendances psychologiques supérieures (pp. 226-234). Ce sont celles qui manquent aux individus capables de se livrer à la réflexion mais non de la dépasser - comme l'alcoolique jurant de ne boire désormais que de l'eau -, donc risquant de rester la proie de la passion, de l'égoïsme, de la paresse et du mensonge: les tendances, chez ces individus, sont bien exprimées par des formules verbales, sans grande force d'ailleurs et adoptées simplement en arrêtant d'autres formules représentatives. Mais elles ne vibrent pas avec l'efficacité de leur mobilisation réelle, profonde. Elles ne sont présentes que sous la forme d'un appareil déployé sans moyen d'action - comme une Société des nations (SDN) sans gendarmerie internationale. Le travail, l'effort, le caractère, qui manquent à ces hommes, appartiennent en effet à des tendances supérieures à la réflexion: les tendances rationnelles ou ergétiques. Ces tendances, qui jouent un rôle considérable dans la conduite morale, supérieures à celles qui l'annonçaient à un niveau moins élevé (sympathie, peur du châtiment, etc.), se résument dans une capacité à faire des corvées, à faire son devoir parce que c'est le devoir. Elles exigent l'attention volontaire soutenue, la persévérance, l'initiative, l'unité de la vie, etc, qui sont non seulement des vertus, mais des fonctions psychologiques supérieures. De même que l'homme ne doit pas, dans la cité, avoir des pensées trop opposées à celle des autres citoyens, de même il ne doit pas être en contradiction avec lui-même; et quand il est capable d'effort, il s'impose cet accord avec lui-même comme il s'impose l'exécution des promesses. De même qu'il voit dans le parlementaire et l'avocat le type social contemporain représentatif de la fonction délibérative de la réflexion, Janet voit dans le professeur le représentant de ces tendances supérieures au travail, à l'ordre, au système. Mais l'esprit systématique, qui résume ces tendances ergétiques, a lui-même des lacunes: faiblesses dans la lutte pour la vie, inspirant facilement l'esprit faux qui diminue le sens pratique. Un homme supérieur à ce type est celui qui, doué des mêmes qualités psychologiques, tient pourtant compte des faits. La conduite expérimentale est une conduite vertueuse, dans laquelle il y a de l'humilité et du doute mais aussi de la fermeté morale et du caractère pour atteindre le fait, de la résignation également pour accepter le verdict de la nature. Elle n'est pas réservée au savant mais existe chez XII

tout homme doué d'habileté pratique et de sens critique en même temps que de vertu et de ces tendances « progressives» ou à progresser psychiquement qui développent indéfiniment l'individualité, la création libre et personnelle. Dans la partie consacrée à la convergence des études psychologiques (pp. 234-243), Janet souligne que les trois grands groupes de ces tendances inférieures, moyennes, supérieures se séparent assez nettement et donnent naissance à des considérations particulières. Le fonctionnement des tendances supérieures constitue la vie normale des hommes de notre époque et de notre civilisation et donne naissance aux conduites scientifiques, logiques et morales. Les perturbations de ces conduites s'appellent fautes ou erreurs. Les tendances inférieures, elles, sont intimement liées à la forme des organes et sont constituées par et pour leur fonctionnement; leurs perturbations produisent les maladies organiques, lésionnelles, du système nerveux. Entre les deux, les tendances moyennes sont les plus intéressantes pour la psychologie morbide ou pathologique: ce sont des fonctions psychologiques relativement élevées mais non uniquement régies par la logique ou la morale, et influencées par les besoins et passions inférieures. En même temps elles dépendent du corps et des tendances primitives sans avoir d'organes ni de sièges bien déterminés. Leur prédominance caractérise l'état de névrose, maladie évolutive rendant l'individu trop faible pour parvenir aux conduites supérieures. Janet continue avec un second chapitre (pp. 244-332) sur les deux croyances. La convergence des méthodes psychologiques met l'auteur devant ce fait que des individus adultes et vivant à cette époque présentent dans certaines circonstances une forme de pensée et de croyance identique à celle des petits enfants et à celle des sauvages. Il ne faut pas conclure des études sociologiques, avec Lévy-Bruhl, que cette forme primitive de pensée dépend chez les primitifs des représentations collectives ambiantes, mais bien plutôt que représentations collectives et institutives sont la conséquence de cette mentalité primitive. Il faut se borner à constater que la conduite humaine évolue et se transforme perpétuellement. Or, au niveau moyen du développement de l'esprit, se trouvent deux stades où les volontés et les croyances sont soumises à des lois différentes. Et celles des malades de l'esprit, comme celles de l'enfant et du primitif, sont caractéristiques du stade inférieur. La suite est consacrée à préciser ces deux formes de croyance (croyance pithiatique et XIII

croyance réfléchie), à montrer ce qui différencie l'affirmation immédiate et l'affirmation réfléchie, à analyser en particulier les énormes et absurdes contradictions qui font penser souvent à une sorte de simulation ou de mensonge de la part des malades, la mythomanie et la fabulation, les délusions ou mensonges à soi-même, la genèse de la notion d'Être au stade asséritif (telle qu'elle apparaît dans les croyances animistiques et délirantes), enfin la genèse du réel et de ses degrés. L'auteur donne un intéressant tableau des notions relatives à la réalité, rangées d'après leur ordre décroissant; tableau qui représente la complication progressive de l'être simple et unique du stade asséritif devenu peu à peu le réel: les corps, Les esprits, le présent, les événements présents, les actions, les pensées considérées comme événements internes, le futur prochain, le passé récent, l'idéal, le futur lointain, le passé mort, l'imaginaire, l'idée (considérés tous deux comme représentant des réalités extérieures). Toute formule verbale, tout récit (à autrui ou à soi-même) doit être placé dans l'une de ces classes par un individu capable de réflexion: la pensée est considérée comme plus ou moins correcte suivant que ce récit est placé plus ou moins près de la case qui lui convient. Si la place que prend le récit ne correspond pas à celle que lui donnent les autres hommes, il y a délire. En ce qui concerne les rapports du niveau mental avec la personnalité (p. 304), on peut dire qu'au stade réflexe, il n'y a pas de conduite qui mérite le nom de conduite personnelle. La conduite digne de ce nom commence au stade suspensif sous la forme de conduites relatives au corps propre. Au stade social se développent les conduites relatives à l'homme et les conduites de la conscience. Au stade intellectuel nous placerons l'individu - qui suppose toutes les conduites de l'individualisation : salutation, nom propre, etc. Au stade asséritif apparaît le personnage; au stade réfléchi le moi. Plus haut nous voyons se développer la personne, le sujet, l'individualité. Ce sont les formes moyennes de la personnalité qui sont altérées dans les névroses: le personnage et le moi. La constitution de la conduite réfléchie qui a transformé les croyances, modifie aussi considérablement la personnalité au point qu'il est nécessaire de désigner par un autre mot la forme qu'elle prend à ce stade du développement psychologique: le moi a remplacé le personnage. Une des conduites les plus caractéristiques du moi est la conduite intéressée (p. 309) : elle suppose un choix entre diverses réactions en vue d'une conversation et d'un accroissement de la XIV

personnalité « par augmentation de la force disponible, laquelle dépend de l'activation des tendances plus puissantes ». Or ces conduites ne sont pas fondamentales ou primitives, comme l'ont cru bien des philosophes. La maladie mentale les supprime en mettant à leur place l'impulsion (p. 310), opposée au calcul de l'intérêt. La conduite intéressée donne naissance à une conduite plus compliquée que l'on désigne sous le nom d'égoïsme. C'est une conduite intéressée compliquée, comme la passion qui en est voisine, par l'addition d'un sentiment de sympathie, l'amour pour le moi. Mais l'égoïsme des nerveux est maladroit, inhabile; il n'est un essai d'économie des forces qu'à partir d'un certain niveau. La croyance asséritive a joué un grand rôle dans notre enfance, elle n'est pas anéantie en nous. Elle est simplement, chez le normal, dépassée par des tendances supérieures qui la dominent et la dissimulent momentanément. Janet termine cette seconde partie avec un troisième chapitre (pp. 333-398) sur le délire psychasthénique. Les interprétations de la croyance trouvent leur application et leur confirmation dans les recherches menées par l'auteur sur ce délire particulier qui se présente de temps en temps chez les malades troublés par des doutes et des obsessions et qu'il a désigné sous le nom de délire psychasthénique. Il réunit ainsi certaines de ses publications antérieures sur le sujet. Après ce détour vers les théories de la croyance, la troisième partie de ce premier volume (vol I, III, pp. 399-522) ramène le lecteur à l'interprétation des troubles de sa malade mystique Madeleine. Il y examine les troubles plus proprement intellectuels. Madeleine présentait des crises complexes qui étaient constituées par la succession régulière de quatre états, auxquels Janet a donné les noms d'état de tentation, d'état de sécheresse, d'état de torture et d'état de consolation. Ces quatre états ont de commun la nature religieuse des préoccupations et des convictions qui s'y font jour, et leurs caractères intellectuels permettent de les grouper deux par deux, tentation et sécheresse, d'une part, torture et consolation, d'autre part. C'est dans le premier chapitre consacré à l'état névropathique primitij(pp. 399-422) que Janet traite de l'état de tentation et de l'état de sécheresse. Si la tentation et la sécheresse diffèrent au point de vue affectif, l'état intellectuel est le même: il s'agit de l'incapacité de mener correctement à terme une pensée et une action, une croyance et une volonté. Dans la tentation, cette incapacité se dépense en vaines velléités, en obsessions, en doutes, en scrupules, etc. Dans la sécheresse, cette xv

incapacité s'immobilise en une inertie. Mais, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'un trouble de l'activité réfléchie, une régression en deçà de la décision concertée et révèle, par conséquent, chez Madeleine, l'existence d'un état psychasthénique. En effet, les états de Madeleine se rapprochent de ceux des malades psychasthéniques ayant des doutes et des obsessions. Dans le second chapitre suivant consacré aux troubles de la croyance dans le délire religieux (pp. 423-486) l'auteur essaye de retrouver dans les délires de madeleine en apparence si variés les traits caractéristiques du délire psychasthénique. Janet, parlant d'abord des caractères communs aux deux états de torture et de consolation, note l'existence d'une différence considérable au plan comportement et affectif entre les tortures et les consolations. Au point de vue intellectuel, l'état de torture se caractérise par une agitation mentale délirante de nature sinistre; l'état de consolation avec l'extase est un délire d'amour et d'union avec Dieu. Si les deux délires s'opposent sur bien des points, leur forme et leur modalité sont identiques. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont les mêmes affirmations brutales, les mêmes certitudes exagérées, les mêmes inspirations, les mêmes révélations, ravissantes ici et là désolantes. Ainsi, les phénomènes intellectuels que présente Madeleine dans les extases et dans les tortures relèvent tous de la croyance asséritive. Madeleine passe donc avec eux de l'état au délire psychasthénique. Analysant dans le dernier chapitre le contenu du délire religieux (pp. 487522), Janet montre que les extases de Madeleine sont tout à fait comparables à celles présentées par les mystiques que les religions honorent. Il présente ainsi à la fin de ce premier volume une interprétation particulière des délires de l'union avec Dieu qui sont si fréquents chez les mystiques et qui se rattachent étroitement aux besoins de direction que l'auteur a si souvent eu l'occasion d'étudier chez ces malades psychasthéniques dont la volonté et la croyance réfléchies sont défaillantes. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université Paris Descartes - Institut de psychologie. Directeur de L'Année psychologique Laboratoire Psychologie et Neurosciences cognitives. UMR CNRS 8189. 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

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LA CROYANCE ET L'EXTASE SELON P. JANET9
par
Charles BLONDELlO

Le nouvel ouvrage de M. Pierre Janet, triomphe une fois de plus de pénétration et d'originalité, comportera deux volumes. Très prochainement, espérons-le, le second nous éclaircira les troubles affectifs constatés chez une malade que M. Janet a suivie durant vingt-deux ans, tandis que le premierl vient de nous apporter l'interprétation des troubles intellectuels qu'elle a concurremment présentés. Trop souvent, en clinique mentale, où l'évolution morbide se poursuit volontiers des mois et des années, les malades nous échappent prématurément et, ne connaissant ainsi par observation directe qu'une partie seulement de la courbe décrite par leur affection, nous sommes contraints d'en extrapoler conjecturalement le reste. Par une rencontre heureuse des circonstances et de l'assiduité de l'examen, cette courbe nous est pratiquement donnée tout entière dans le cas de Madeleine, la malade de M. Janet. Mais, si importante soit-elle, ce n'est, cependant, là que la moindre des raisons de l'intérêt que prendront tous les esprits curieux de la vie [108] morale à l'histoire de Madeleine. Elle a fourni, en effet, à M. Janet l'occasion la plus opportune et la plus topique de rassembler quantité d'idées répandues par lui au hasard des articles et des conférences, de reprendre nombre de conceptions qui font depuis trente ans l'objet de son enseignement au Collège de France et qui,
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Dr Pierre Janet, De l'angoisse à l'extase. Études sur les croyances et les sentiments; 1. Un délire religieux, la croyance. Travaux du laboratoire de Psychologie de la Salpêtrière (Neuvième série), Alcan, Paris, 1926.
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Blondel, Ch. (1928). La croyance et l'extase selon Pierre Janet. Revue de Métaphysique et

de Morale, 35, 107-132.

malheureusement, sont loin encore d'être toutes intégralement publiées, et d'utiliser enfin l'ensemble de son expérience psychologique et de ses vues sur la vie mentale et l'évolution de l'humanité comme de l'homme non seulement à l'interprétation du délire de sa malade, mais encore à l'élaboration de toute une théorie de la vie et de l'extase mystiques. Comme il était naturel et nécessaire, M. Janet a commencé son étude par l'histoire de sa malade, puis, après avoir repris l'exposé de ses théories sur la hiérarchie des tendances et la psychasthénie, en l'enrichissant encore tout en le limitant à l'activité intellectuelle et à ses troubles, puisque le premier volume traite exclusivement de la croyance, il a montré avec la plus séduisante habileté comment, à la lumière de ces théories, le délire religieux de Madeleine était susceptible de nous éclairer sur la nature et la valeur des états intellectuels propres à la vie mystique. La place nous manque pour suivre pas à pas cette brillante démonstration. Ce serait la trahir, en compromettre la clarté et la vigueur que de la ressasser à l'excès. Pour donner brièvement de la thèse de M. Janet une idée précise, mieux vaut ici procéder dogmatiquement, rappeler l'essentiel de la doctrine psychologique élaborée par lui et y encadrer au moment voulu, avec l'observation de Madeleine, l'explication des phénomènes mystiques à laquelle elle donne lieu. Ce faisant, il nous faudra le courage d'indiquer seulement ou même de passer sous silence bien des analyses des opérations du langage, du fonctionnement de la mémoire, des notions d'être, de réel ou de présent, par exemple, qui le disputent entre elles de finesse et d'ingéniosité. Rarement, il a été aussi vrai de dire que l'analyse d'un livre ne saurait jamais remplacer le livre lui-même. I. La psychologie pathologique, à la constitution de laquelle M. Janet a pris la part que l'on sait, exige l'emploi d'une méthode particulière. Sans doute, on a eu grand tort de pousser à l'extrême [109] l'opposition de la pensée morbide et de la pensée normale. Cependant l'incapacité où se trouve l'aliéné de composer avec ses tendances, son insouciance de la pensée d'autrui, son indifférence à l'égard des règles de la pensée sociale nous le rendent à peu près incompréhensible. Dans ces conditions, « il n'est pas prudent, il est quelquefois absurde d'essayer de nous représenter la pensée intime du malade en nous mettant à sa place et en imaginant ce que nous aurions senti nous-mêmes dans les mêmes circonstances. Nous XVIII

ne sommes pas identiques au malade que nous supposons par définition dans un état d'esprit différent du nôtre. Nous ne pouvons nous représenter les pensées du malade qu'en partant de ses actions visibles et non en partant de notre propre pensée. La psychologie sortie du Cartésianisme considérait notre pensée comme le phénomène primitif et l'action comme une conséquence ou une expression secondaire. Cette psychologie est à la rigueur possible chez des hommes normaux que nous admettons plus ou moins identiques à nous-mêmes, elle est impossible quand il s'agit d'anormaux. Nous sommes obligés de concevoir une psychologie dans laquelle l'action visible à l'extérieur est le phénomène fondamental, et la pensée intérieure n'est que la reproduction, la combinaison de ces actions extérieures sous des formes réduites et particulières» (203). La psychologie pathologique doit donc « être objective et ne peut étudier que les actions, les attitudes, les langages du malade» (id.). Cette forme de psychologie a triomphé en psychologie animale sous le nom de psychologie du comportement. Elle peut aussi bien être applicable à l'homme, ainsi que M. Janet l'a montré depuis trente ans, mais à une double condition. « D'abord il faut dans cette psychologie de l'action faire une place à la conscience... que l'on ne peut méconnaître chez les hommes ou même chez les animaux supérieurs », en la considérant comme « une conduite particulière », « une complication de l'acte qui se surajoute aux actions élémentaires ». Ensuite il faut s'y préoccuper « des conduites supérieures, des croyances, des réflexions, des raisonnements, des expériences» (204). Il est possible de procéder à cette dernière étude sans faire appel à l'introspection ou à de prétentieuses métaphores anatomophysiologiques, sans s'égarer arbitrairement hors du plan de l'action, en prenant en considération le langage, qui est précisément [110] une action particulière à l'homme, doublant chez lui l'activité proprement dite. « Le langage, petit mouvement au début de la même nature que les autres» (284), jouit de deux privilèges singuliers. D'une part, le mot se détache aisément de l'acte auquel il répond et l'action parlée devient ainsi indépendante de l'action réelle. D'autre part, d'action extérieure entraînant des réactions d'autrui, la parole se transforme facilement en action interne ne déterminant plus à la rigueur que des réactions de l'intéressé lui-même et les pensées ne sont ainsi que des formules verbales silencieuses qui ne suscitent aucune réaction sociale et dont, en conséquence, nous oublions le caractère verbal. Ainsi se constitue chez l'homme toute une série de relations entre les conduites actives et les conduites verbales, toute une XIX

série de « conduites très variées dans lesquelles intervient le langage» et qui sont « comme des intermédiaires entre les conduites extérieures et les pensées» (204), relations et conduites dont l'étude permet d'élaborer du point de vue exclusif de l'action toute la psychologie des fonctions supérieures. Une telle psychologie objective, « forme élargie et supérieure de la psychologie de comportement », mérite d'être dite « psychologie de la conduite» (205). Mais il y a deux types fondamentaux de conduite, qu'il est utile d'étudier séparément, quoiqu'ils soient étroitement associés dans la pratique, « la conduite qui constitue les sentiments », « ensemble de réactions... à l'état intérieur de l'organisme », et la conduite qui constitue l'intelligence, c'est-à-dire « l'adaptation des actions et surtout des langages aux circonstances extérieures à l'organisme» (6). Toute psychologie complète de la conduite comporte donc, naturellement et nécessairement, deux parties, relatives l'une à l'intelligence, l'autre à l'affectivité; mais nous sommes, cependant, en droit de concentrer ici exclusivement notre attention, avec M. Janet, sur les conduites intellectuelles et sur les croyances, en particulier. L'étude des conduites doit être quantitative et faire état, en conséquence, de leur efficacité dont dépendent précisément leur valeur et, avec elle, leur caractère normal ou pathologique. Ainsi interviennent les deux notions, si connues des lecteurs de M. Janet, de force et de tension. La force avec laquelle les actes sont exécutés est une quantité mesurable, dont l'étude trouvera sa place dans le second volume, à propos des sentiments. La tension, comparable [Ill] à la hauteur d'une chute d'eau, au potentiel d'un courant électrique, au pouvoir de déflagration d'un explosif, est « une qualité difficile à définir d'une manière générale» (286) qui assure à l'action une efficacité plus grande pour une égale ou même une moindre dépense de force. L'exercice plus ou moins parfait de la fonction du réel, le degré de complexité et de systématisation des actions, la perfection avec laquelle les opérations psychologiques se différencient à la conscience sont autant de moyens, très intéressants et très utiles, d'apprécier et de mesurer les tensions correspondantes, mais le plus généralement valable, est la considération de l'évolution des conduites. La tension n'est pas le caractère d'une action isolée, mais de toute une conduite composée d'actions de même niveau. Les différentes conduites peuvent donc se distinguer par leur degré de tension et, au cours du développement, elles apparaissent dans un ordre qui est précisément xx

celui de leurs degrés de tension. D'autre part, du point de vue qualitatif, elles répondent à des tendances qui, de leur côté, se hiérarchisent à la fois suivant leur ordre d'apparition et l'importance de leurs effets. Dans ces conditions, « d'une manière générale le degré de la tension psychologique ou l'élévation du niveau mental d'un individu dépend du degré qu'occupent dans la hiérarchie les tendances qui fonctionnent en lui et du degré d'activation auquel il faut porter les plus élevées de ces tendances» (382). La hiérarchie des tendances et des conduites est donc en psychologie d'une portée qui justifie M. Janet d'avoir tenté, malgré l'immense difficulté de la tâche, d'en présenter une esquisse. II. Pour établir cette esquisse, M. Janet, pour sa part, s'est fondé avant tout sur la psychologie pathologique. Mais la psychologie de l'enfant avec Piaget, l'étude de la mentalité primitive avec Durkheim et Lévy-Bruhl, la psychologie génétique, surtout, avec Royce, Baldwin et Mac Dougall, sont arrivées, en particulier en ce qui concerne les stades de la croyance, à des résultats qui confirment les siens. Entre l'anormal, le primitif et l'enfant il y a, sans doute, des différences; mais les ressemblances sont autrement importantes et significatives et nous autorisent à grouper les recherches faites sur eux et à en unifier les conclusions. [112] Dans le tableau hiérarchique des actions humaines viennent d'abord les tendances psychologiques inférieures. La conduite animale proprement dite, la conduite avant le langage, comprend quatre stades: 1° Le stade de l'agitation diffuse, agitation incoordonnée, convulsive, intéressant les viscères et les vaisseaux, mais, aussi, au moins en partie, les muscles des membres, et constituant le type d'action le plus bas; 2° Le stade de l'action réflexe, réponse motrice organisée et systématisée a une modification périphérique définie, action explosive débutant aussitôt que la stimulation a atteint un certain degré et se déroulant intégralement jusqu'à complète décharge de la tendance; 3° Le stade des conduites perceptives ou des tendances suspensives, où la tendance, éveillée par une première stimulation, au lieu d'exploser, demeure en suspens jusqu'à ce qu'une nouvelle stimulation en suscite définitivement la décharge, et, par cet échelonnement de son XXI

activation, permet la constitution des objets en dessinant sous forme d'attitudes les conduites, c'est-à-dire les notions qui leur sont relatives; 4° Le stade des tendances socio-personnelles, où se systématisent en conduites conservation et imitation d'autrui, obéissance, pitié, collaboration, rivalité, lutte et haine, en même temps qu'apparaissent, par un retour sur soi-même, les tendances égoïstes à se distinguer des autres, à jouer un rôle, à augmenter le corps propre par toutes sortes d'acquisitions. Trois points très importants doivent ici retenir attention. D'abord, à ce dernier stade, la collaboration avec autrui entraîne la collaboration des tendances entre elles et de l'individu avec lui-même. « L'animal social ne collabore pas seulement avec les autres, il collabore avec lui-même, il surveille, il arrête, il complète ses propres actions ». Nous saisissons là un premier exemple d'un processus, très général dans l'évolution des tendances, qu'on pourrait appeler l'intériorisation des conduites: les conduites que nous adoptons avec nous-mêmes copient celles que nous avons déjà éprouvées avec autrui, et l'action intérieure se modèle sur l'action extérieure. Ensuite, cette collaboration avec soi-même, qui constitue une variété particulière des réflexes appelés proprioceptifs, a été « le [113] point de départ des régulations de l'action, des sentiments et des phénomènes de conscience. L'acte conscient s'est constitué en même temps que les actes sociaux» (213). Par conséquent, en deçà du stade social, la conscience a bien pour « point de départ les réactions protectrices de l'instinct vital », au-delà, elle s'épanouit bien en « expressions verbales », « réflexions », « appréciations» (301), au point de se confondre pour nous avec cette parole intérieure qu'est en réalité la pensée (218-9) ; contemporaine de ces réactions de l'individu à lui-même, de ces amplificateurs et réducteurs des actions que sont les sentiments, elle n'en est pas moins antérieure au langage et, vu son moment d'apparition, elle ne saurait être le privilège exclusif de l'homme, elle appartient à tout animal social. Enfin, trait peut-être le plus essentiel, pour M. Janet, on vient de le voir, les tendances socio-personnelles, les conduites sociales élémentaires ne sont pas davantage le propre de l'homme, puisqu'elles rentrent dans la conduite animale proprement dite. Sans doute, aux yeux de M. Janet, les conduites sociales particulières à l'homme impliquent l'intelligence, le langage (217) et même la division du travail avec ses
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conséquences mentales (230) ; notre expérience (231), notre logique (244) sont d'origine sociale, certaines croyances enfin offrent un caractère collectif (247). Mais, du moment qu'il fait des conduites sociales élémentaires des conduites animales, il semble qu'il n'établit pas entre les sociétés animales et les sociétés humaines le même hiatus au moins provisoire que l'école sociologique française, et la vie en société n'est pas pour lui instigatrice et révélatrice de l'humanité en l'homme. Aussi, quand il nous déclare: « Les tendances sociales étant parmi les tendances les plus élémentaires, la plupart des faits psychologiques, sauf les réflexes et les premiers actes perceptifs, sont sociaux de quelque manière» (238), il est bon, croyons-nous, de nous rendre compte dès à présent qu'il ne faut pas interpréter cette formule comme si elle avait été écrite par un de nos sociologues. Pour M. Janet, la vie mentale est sociale chez tout animal social, l'homme est social en tant qu'animal, non en tant qu'homme, et son développement intellectuel et moral s'opère dans la société, grâce à la société, mais n'a pas dans la société sa cause sinon unique, du moins essentielle. Au-dessus de la conduite animale, mais comptant toujours au nombre des tendances inférieures, se placent les tendances intellectuelles [114] élémentaires, qui, exceptionnelles chez l'animal, constituent un stade « en quelque sorte intermédiaire entre l'animal et l'homme» (216). Par le jeu de ces tendances apparaissent des conduites qui combinent entre elles diverses conduites perceptives. Les conduites relatives, par exemple, au panier de pommes, à la statue, au portrait intègrent en un seul acte synthétique des éléments appartenant aux conduites relatives au panier et aux pommes ou à celles relatives au modèle et à la matière dont statue ou portrait sont faits. Parmi ces conduites combinées vient au premier plan le langage, qui, dans les conduites relatives aux signes, associe les conduites relatives à la parole et celles relatives à l'exécution des actes. En établissant entre elles des relations définies, principalement sous la forme verbale, cette combinaison des conduites antérieures les transforme et les intellectualise. En particulier, le récit, qui introduit une action capable de se répéter en l'absence des circonstances auxquelles elle adhérait d'abord, assure, en s'organisant avec le langage, l'essor intellectuel de la mémoire. Aux tendances inférieures succèdent les tendances moyennes, avec lesquelles l'humanité commence à se réaliser pleinement en l'homme et dont le développement est étroitement lié au développement même du XXIII

langage: « L'établissement de relations de plus en plus compliquées entre la parole et l'acte a déterminé les progrès de la conduite humaine et constitué d'abord les deux stades moyens de la hiérarchie psychologique» (220). À ses débuts, la séparation de la parole et de l'action, si grosse de conséquences pour l'évolution de l'humanité, commence par faire perdre au langage la majeure partie de son utilité. Le langage inconsistant, première phase de cette séparation, est fait de propos tenus au hasard qui ne ressemblent que par leur extérieur verbal à des descriptions, récits ou promesses, car les intéressés ne se soucient en rien d'y conformer leur conduite et parlent « pour parler sans chercher jamais à mettre quelque concordance entre leurs paro les et leurs actions» (221). Mais les nécessités de la vie obligent l'homme à inaugurer toute une série de conduites destinées soit à rétablir intentionnellement l'union entre la parole et l'action, soit à préciser le degré de leur séparation, autrement dit à « rendre au langage une certaine consistance ». Promesses, serments, engagements d'honneur ont été « le point de départ de l'affirmation qui a réuni de nouveau au moins [115] dans certains cas, l'action verbale et l'action corporelle ». L'union ainsi rétablie par l'affirmation entre la parole et l'action se réalise de deux manières, sous forme de volontés ou sous forme de croyances. « La volonté est une affirmation dont l'exécution est immédiate. » « Dans la croyance l'exécution immédiate est impossible », - soit définitivement, quand l'affirmation se rapporte au passé: pour être croyance, elle comporte alors l'engagement de demeurer toujours, à travers le temps et en dépit des circonstances, identique à elle-même; - soit provisoirement, quand l'affirmation se rapporte à l'avenir: pour être croyance, elle comporte alors l'engagement de passer à l'acte en temps voulu, si les circonstances s'y prêtent. Volonté et croyance, avec leurs variétés, sont à l'origine de nombreux phénomènes mentaux, au premier rang desquels il convient de placer les « désirs inséparables des croyances », car « le désir proprement humain, le désir conscient et formulé dans le langage n'existe qu'au moment où nous nous représentons la fin de l'action, où nous la formulons par avance grâce à une croyance» (222). Si donc, notons-le au passage, la vie affective est sous-jacente à la vie intellectuelle, certaines des formes de la première n'en impliquent pas moins l'intervention de la seconde.

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En tout cas, avec les tendances moyennes apparaissent tout un ensemble de croyances, « c'est-à-dire de combinaisons entre le langage et l'action », qui constituent l'essentiel de notre conduite intellectuelle à l'égard du passé et de l'avenir, et « l'étude de ces conduites intellectuelles est surtout une étude des croyances» (202). C'est donc la considération des croyances qui va nous permettre avant tout de différencier les deux stades répondant à ce degré de la hiérarchie des tendances, d'après la manière dont les croyances s'y adaptent à la société, à la réalité et à l'organisme, c'est-à-dire s'y soumettent plus ou moins correctement à des règles générales d'origine sociale et y informent l'homme du monde extérieur et de sa propre personne. Le premier de ces stades est celui des tendances que M. Janet a successivement appelées « asséritives, parce qu'elles affirment », « appétitives, parce qu'elles créent le désir », ou même « réalistes, parce qu'elles donnent naissance aux êtres », et auxquelles il incline maintenant à donner de préférence le nom de « pithiatiques » (224). « À ce moment du développement, l'affirmation se fait presque au hasard. Elle dépend de la force momentanée qui accompagne [116] telle ou telle formule. Tantôt les tendances qui l'accompagnent sont faibles, mal activées, mobilisant d'une manière insuffisante leurs forces latentes; tantôt il s'agit au contraire de tendances puissantes ou de tendances excitables qui mobilisent rapidement comme la fuite de la douleur, la peur, la colère, l'amour ou simplement l'obéissance chez les dociles. Dans le premier cas, les langages passent inaperçus et restent inconsistants, dans le second les langages accompagnés par ces fortes tendances sont immédiatement transformés en volontés et en croyances par le mécanisme de l'impulsion. Nous sommes à l'époque où l'on croit ce que l'on désire ou ce que l'on craint et où les croyances fondées sur des motifs aussi accidentels s'imposent avec une énergie, une ténacité que l'on ne retrouvera plus dans des croyances plus raisonnables ». Entre le langage inconsistant sans conséquence pour l'action et l'affirmation brutale, ici aucun intermédiaire. « Une parole que l'on entend prononcer, une parole que l'on prononce soi-même tout haut, celle que l'on se borne à penser, une imagination, une métaphore, tout cela se confond: ou bien ce n'est rien, ou bien c'est un être affirmé avec conviction» (223). L'influence des sentiments est alors prépondérante: ce sont eux qui font et défont les croyances. Faute de distinctions et de nuances, toute formule verbale activée par le sentiment devient affirmation, et toute « affirmation xxv

intérieure entraîne l'action: c'est le principe de la suggestion si caractéristique de ce niveau mental» (252). Oscillant au gré des tendances et des sentiments, ces affirmations brutales, si tenaces soientelles à l'instant où elles explosent, n'en sont pas moins momentanées et fugaces, sujettes à se succéder sans s'appliquer à se rejoindre. Et, cependant, il ne saurait encore y avoir mensonge, car le mensonge suppose, entre ce qu'on pense et ce qu'on dit, une distinction absente à ce stade. Quand l'intéressé essaye alors de parler à autrui autrement qu'il ne se parle à lui-même, par une suggestion inévitable, il ne tarde pas à croire ce qu'il dit et à se tromper lui-même en voulant tromper autrui: il n'y a pas mensonge, mais « délusion » (253), et fabulation, si l'acte délusoire a occasion de se poursuivre. Ainsi constituée, la croyance pithiatique échappe, ou à peu près, à toute réglementation logique et sociale. Elle ignore radicalement les fameux principes d'identité et de contradiction, dont la prétendue universalité, la prétendue nécessité sont « une des plus [117] curieuses erreurs psychologiques» (245) qu'aient commises nos prédécesseurs. Les absurdités, les contradictions se multiplient au stade asséritif sans se soumettre à aucun frein, sans être arrêtées par aucun contrôle. Il arrive parfois qu'une règle sociale se formule par rencontre et prête momentanément aux croyances pithiatiques une ombre de cohérence. Mais, toujours exceptionnelles, cette formulation et ses conséquences mentales ne sont jamais que des accidents passagers. L'affranchissement ou plutôt l'ignorance de toute règle sociale et logique, partant l'incohérence, sont un des traits essentiels de la pensée asséritive. La notion d'existence, « avec toutes ses variétés, être, réel, vérité, etc., n'appartient pas aux conduites primitives, il n'y a pas dans les premières conduites réflexes ou perceptives une action particulière pour l'être et une pour le non-être. La notion de l'existence suppose non seulement une réaction à la stimulation déterminée par un objet, mais encore une action spéciale en l'absence de toute stimulation venant de l'objet, une action spéciale qui indique en même temps que l'objet est absent. Il faut avoir à sa disposition deux conduites relatives au même objet, l'une dépendante des stimulations qu'il apporte, l'autre indépendante de ces stimulations et pouvant être éveillée par de toutes autres influences en l'absence de ces stimulations et il faut pouvoir établir des associations entre ces deux conduites. Cela ne peut être possible que chez un individu

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qui dispose du langage et qui rapproche plus ou moms le langage de l'action des membres» (263). La première forme empruntée par la notion d'existence est la notion d'être, qui apparaît au stade pithiatique. Être, c'est persister, et la persistance vient aux objets, d'abord des conduites de l'attente et de l'absence, qui, en maintenant en suspens les tendances, en différant les actions relatives aux objets attendus ou absents, confèrent à ces objets la propriété de déterminer des conduites alors même qu'ils ne sont pas présents, ensuite et surtout du langage et de la croyance qui condensent les résultats des conduites précédentes sous la forme de ces engagements d'accomplir certaines actions en présence des objets actuellement absents, qui définissent précisément la croyance, la confiance faite à des formules verbales. Croire en un objet, c'est affirmer que sa présence entraînera telle ou telle conséquence motrice, et cette affirmation, cette croyance suffisent à en faire un être. Être, c'est [118] essentiellement être cru. Dans ces conditions, il est évident que « primitivement la notion d'être est très simple et toujours la même, quel que soit l'objet auquel elle s'applique» (266). Elle ne comporte ni degrés, ni variétés. Tous les êtres sont êtres de la même manière, et ils le sont à la manière des hommes, car les premiers objets dont l'homme fasse des êtres sont les plus importants pour lui, savoir ses semblables, capables d'actions et d'intentions ostensibles ou cachées, doués de pouvoir et de force, et la notion d'être ainsi entendue s'étend, sans se modifier, aux animaux, aux plantes, aux objets matériels, aux phénomènes, comme l'ombre, le feu ou le vent, aux morts, aux noms, aux images et aux créations de l'imagination, tels les sphinx et les griffons. La «disposition à traiter des images, des symboles comme des êtres », à laquelle on a donné le nom de pensée symbolique, n'est pas « une forme de mentalité spéciale» ; elle « n'est qu'une forme particulière d'une pensée très générale, la pensée du niveau asséritif qui n'a qu'une seule conception de l'être et qui l'applique à tout ce qu'elle affirme» (269). Comme il n'y a qu'une forme d'existence, ce qui a été ou ce qui sera existe de la même manière que ce qui est en effet. Au stade asséritif « tout est mis sur le même plan, qu'il s'agisse du futur immédiat ou du passé le plus reculé ». L'homme parle alors « du passé, de l'avenir, de l'imaginaire, ou de ce que nous appelons le présent de la même manière» ; aussi ses discours donnent-ils « l'impression de révélations, de prophéties, d'hallucinations » (274). Ainsi, ce qui caractérise l'être asséritif, comme les notions de la puissance et de la force qui lui sont corrélatives, c'est XXVII

l'indétermination. Aucune distinction encore n'est faite entre corps et esprit, force physique et force morale, chose et événement. Au gré et au hasard des croyances tout est être au même titre, hommes, objets ou phénomènes, passé, avenir ou présent. Au stade asséritif l'individu revêt le type du personnage, qui « consiste dans une croyance et dans un récit» (308). Une croyance: il est celui qui mérite en permanence telle ou telle épithète, bon ou méchant, riche ou pauvre, chef ou esclave, et dont cette épithète, en le définissant, permet de prévoir les intentions et les actes. Un récit: il est celui qui, autrefois, a accompli telle ou telle action. Par l'effet de cette intériorisation des conduites dont nous avons déjà signalé la constante intervention, le personnage en [119] vient à prendre lui-même conscience qu'il est celui qui mérite telle épithète et qui a accompli telle action. Ainsi les personnalités acquièrent une certaine unité non seulement aux yeux de l'entourage, mais à ceux des intéressés eux-mêmes. Mais cette unité est bien fragile et momentanée. Il arrive que l'entourage substitue une autre épithète, un autre récit à ceux qui définissaient d'abord pour lui le personnage, et l'individu est souvent tout le premier à opérer une telle substitution et à se considérer par suite comme un autre personnage. En outre, le nombre des épithètes, celui des exploits qui valent la peine d'être racontés sont limités. Il y a donc moins de personnages que d'individus et il faut que les individus qui reçoivent ou adoptent le même personnage se confondent et s'identifient entre eux pour autant qu'ils sont crus ou se croient le même personnage. Les défauts de la conduite asséritive sont évidents: manque de nuance, brutalité désordonnée des affirmations, volontés ou croyances, qui, obéissant à des influences accidentelles, ne correspondent pas en réalité aux véritables dispositions de l'esprit et, trop souvent, entraînent à leur suite remords et regrets. Au stade suivant, qui est le stade réfléchi, ces défauts sont heureusement palliés par l'intériorisation d'un « phénomène social extrêmement important », la discussion, où plusieurs individus opposent entre eux leurs volontés et leurs croyances. En effet, « la réflexion est une conduite qui reproduit en dedans de nous-mêmes la discussion d'une assemblée et qui ne laisse l'assentiment se faire qu'après une discussion interne» (224). Le propre de la réflexion primitive est de mobiliser toutes les diverses tendances intéressées par le problème qui se pose à l'activité, de leur permettre de se formuler verbalement et de confronter leurs formules, XXVIII

en guise de motifs et d'arguments, dans la discussion intérieure qu'elles engagent et dont le but est d'aboutir à une formule moyenne où les tendances en jeu trouvent satisfaction proportionnellement à leurs forces au lieu d'être, comme auparavant, sacrifiées à l'impulsion momentanément prépondérante. Lutte tout intérieure de tendances individuelles, cette réflexion primitive ne fait pas encore état de l'expérience et ne sait pas encore respecter pour elles-mêmes des règles morales ou logiques. Pour que de telles règles aient sur elle une action, il faut qu'un [120] long usage social les ait transformées en tendances puissantes. Cependant, toute croyance réfléchie se forme par une discussion qui, même intérieure, garde toujours son caractère initial de discussion sociale et dans laquelle figurent par conséquent toujours au nombre des affirmations qui s'opposent des croyances communes à un grand nombre qui constituent les croyances de la société. « Celui qui essaye de soutenir une croyance différente a de la peine à la défendre, il apprend à ses dépens qu'il est dangereux de contredire les croyances communes» (247). Cette règle de concordance sociale, qui, aurore du principe de non-contradiction, impose une certaine harmonie aux croyances d'un groupe social, commence donc à intervenir dès le stade réfléchi, où, aidée par les règles de croyances déjà formulées par les chefs et les religions, elle assure aux croyances réfléchies une cohérence relative qui tranche nettement sur l'incohérence des croyances pithiatiques. La réflexion permet à la croyance de résister à l'influence aveugle des sentiments. Comme elle sait maintenir une formule verbale à l'esprit sans l'affirmer du même coup, elle rend possibles la distinction entre ce que l'on pense et ce que l'on dit, et le mensonge, par conséquent. Comme ses démarches n'ont rien de brutal ni d'instantané, comme, au contraire, elle dose à chaque fois la part d'action qui doit revenir à chacune des tendances en jeu, elle introduit dans les croyances, ainsi que nous allons le voir à propos des notions d'existence et de personne, les distinctions, les nuances, les variétés qui étaient auparavant tout à fait absentes. Au stade réfléchi la notion d'existence prend la forme de la notion du réel. L'être asséritif disparaissait aussi vite qu'il s'affirmait. Le réel réfléchi est autrement assuré et stable, comme la croyance qui l'engendre. L'être n'avait pas de degrés, le réel en compte plusieurs. Il n'y avait pas de variétés d'être. Il y a bien des variétés du réel. Il yale réel XXIX

proprement dit, lié à l'espace, dont les types sont les corps et les esprits. Il yale demi-réel, lié au temps, dont les types sont « l'événement futur qu'on attend et l'événement passé qu'on raconte» (284), comportant euxmêmes des nuances selon qu'ils sont proches ou lointains. Il yale presque réel, dont relèvent les notions d'acte, de force et de présent. Au même degré de réalité les êtres se distinguent entre eux par leurs caractères: le corps ne se confond plus avec l'esprit, le passé avec [121] l'avenir, la force morale avec la force physique, l'idée avec le fait. Ainsi se constitue un cadre où les êtres sont rangés d'après leurs caractères différentiels et selon leur degré de réalité et où tous les types de formules mentales qui occupent successivement l'esprit ont à se situer pour être reconnues correctes. De même, au stade réfléchi, le moi remplace le personnage. Le personnage était mû par une tendance prépondérante qui servait à le qualifier; le moi, faisceau de tendances évoquées par la réflexion, est mû par l'intérêt qui décide de la réaction la plus opportune entre toutes pour satisfaire le plus harmonieusement le plus grand nombre de tendances. Le personnage se caractérisait par un seul événement de son passé; pour définir le moi il faut tenir compte de tout son passé, connaître son histoire, établir sa biographie. Au stade réfléchi tout individu est astreint à tenir à jour à la fois la biographie de ceux qui l'entourent et sa propre biographie. Le moi, englobant ainsi dans son histoire l'ensemble de ses actions et les rattachant continûment à lui, en devient responsable aux yeux d'autrui et à ses propres yeux. Le moi acquiert de la sorte une ampleur, une unité, une stabilité qui l'élèvent bien au-dessus du personnage et qui trouvent leur expression dans l'emploi des pronoms personnels: le je apparaît au stade réfléchi. La personnalité, sans doute, évoluera encore; mais, désormais, comme la réalité, elle possède ses caractères essentiels. Aux tendances moyennes succèdent les tendances supérieures qui commandent les trois stades de la conduite rationnelle, de la conduite expérimentale et de la conduite progressive. Quelque progrès que l'activité réfléchie marque sur les précédentes, elle n'en a pas moins ses insuffisances. L'individu arrêté au stade réfléchi, l'individu simplement intéressé présente « régulièrement quatre caractères principaux, la passion, l'égoïsme, la paresse, le mensonge, qui découlent naturellement de la réflexion quand elle n'est pas dépassée» (227). La délibération, qui est le propre du stade réfléchi, assure bien la décision, mais n'entraîne pas nécessairement l'exécution, car, lorsqu'il xxx

s'agit d'agir, ce ne sont plus les formules verbales représentant les tendances, ce sont les tendances elles-mêmes qui se heurtent, et, pour faire que la formule adoptée triomphe des tendances authentiques, il faut quelque chose de plus que la seule réflexion. Afin de prêter à la [122] formule la force qui lui manque et assurer ainsi son succès, il est besoin de l'intervention de nouvelles tendances, supérieures à la réflexion, tendances au travail, tendances rationnelles, tendances ergétiques. Seule l'apparition de ces tendances rend possibles, par exemple, « l'attention volontaire, bien différente de l'attention spontanée, la patience pour supporter l'attente, l'ennui, la fatigue, l'initiative, la persévérance, l'unité de la vie, la cohérence des actes et des caractères, toutes choses qui ne sont pas seulement des vertus mais des fonctions psychologiques supérieures» (229). Ces tendances sont ainsi la source des conduites rationnelles: conduites morales, où le devoir est accompli pour lui-même, conduites logiques, où l'homme impose à la pensée des lois respectées pour elles-mêmes. « L'esprit systématique, qui résume ces tendances ergétiques » (230), a lui aussi ses faiblesses. Manquant de sens pratique, il porte souvent à faux. Il ne suffit pas de tenir compte de la loi et des principes, il faut aussi faire état des faits. Le stade rationnel exige donc un nouveau progrès, la constitution de la conduite expérimentale, autrement complexe, autrement difficile qu'on ne le croit communément. L'utilisation des souvenirs, de l'expérience, où l'on voit trop souvent le point de départ du développement mental, en est, au contraire, presque l'aboutissement. Il ne l'est cependant pas tout à fait, car il est permis de prévoir un nouveau progrès de l'esprit, qui consistera à prendre conscience de plus en plus de cette progressivité même, et de concevoir, par conséquent, au terme de l'évolution des tendances, un stade des tendances progressives.

III. Telle est la hiérarchie des tendances établie par M. Janet. Elle possède dans son système une triple importance. Tout d'abord, de stade en stade, les conduites que constituent les fonctions mentales acquièrent une complexité et une sûreté croissantes. Par exemple, les conduites relatives à la notion d'existence donnent l'objet XXXI

au stade suspensif, l'être vivant au stade social, le nom au stade intellectuel élémentaire, l'être au stade asséritif, le réel au stade réfléchi, la vérité au stade rationnel, le fait au stade expérimental, le moment et l'essence au stade [123] progressif (265). De même pour les conduites relatives à la personnalité, nous rencontrons successivement le corps propre au stade suspensif, l'homme, le semblable au stade social, l'individu au stade intellectuel élémentaire, le personnage, puis le moi aux stades asséritif et réfléchi, l'âme ou la personne, le sujet, puis l'individualité originale et libre aux stades rationnel, expérimental et progressif (304, 322). Ensuite la hiérarchie des tendances équivaut en quelque manière, dans la pensée de M. Janet, à la loi des trois états de Comte, car elle s'applique à la fois à l'évolution de l'individu et à celle de l'espèce. D'une part, chez l'enfant, le stade intellectuel élémentaire s'achève de trois à quatre ans, et le stade asséritif s'étend de trois à sept ans pour céder ensuite la place au stade réfléchi vers huit ans et au stade rationnel à partir de onze ou douze ans (330). D'autre part, l'âge de la pierre taillée répond au stade intellectuel élémentaire (238), et le primitif de Lévy-Bruhl, avec sa mentalité prélogique, reste fixé au stade asséritif (325). Enfin, les tendances et la considération de leur hiérarchie permettent d'introduire l'unité dans notre conception « des innombrables troubles de l'esprit observés et décrits isolément comme au hasard par les moralistes et les médecins» (386). Qu'il s'agisse des erreurs logiques et des fautes morales qui trahissent un désordre dans le fonctionnement des tendances supérieures, des maladies du système nerveux et de leurs lésions organiques qui, en altérant le régime des réflexes et des perceptions, ramènent au moins en partie le patient en deçà des stades suspensif ou réflexe (234), ou des névroses et des psychoses qui révèlent une perturbation des activités intermédiaires, « toutes ces altérations sont au point de vue psychologique de la même nature et se rattachent les unes aux autres d'une manière continue» (388). Elles tiennent à ce que les individus ne parviennent pas tous au même stade de développement ou ne se maintiennent pas toujours au même niveau. Les maladies dites nerveuses ou mentales sont « des arrêts ou des régressions à des stades différents de l'évolution» (237). Il Y a arrêt chez les idiots qui ne dépassent pas le stade social (215), chez les imbéciles les plus bas qui s'arrêtent au stade intellectuel élémentaire (216), chez les débiles mentaux qui demeurent au stade asséritif (322). Mais plus intéressantes encore sont XXXII

les régressions, car elles démontrent l'existence et l'importance des oscillations du [124] niveau mental. « Sous mille influences l'esprit est capable de monter ou de descendre les échelons de cette hiérarchie des tendances psychologiques. On admet assez facilement l'évolution graduelle ascendante qui fait passer de l'enfant à l'adulte, du prélogique au logique. On connaît également les dégénérescences et les involutions qui ramènent le vieillard au niveau de l'enfance et qui font descendre le dément au-dessous du débile mental et du prélogique. Mais il faut aller plus loin et admettre au cours de la vie des oscillations passagères de la tension psychologique qui déterminent des abaissements momentanés de la conduite suivis d'un relèvement de l'activité psychologique à un stade supérieur» (381). Si ces oscillations s'accentuent et se prolongent, elles déterminent des maladies aiguës ou chroniques. Ainsi les aboulies, les doutes, les phobies, qui constituent des névroses, sont un trouble de la conduite réfléchie entravant la transformation des désirs en résolutions. Le délire d'interprétation comporte la perte de la conduite expérimentale et constitue un retour à la simple activité rationnelle. Le délire pithiatique, qui comprend « les délires hystériques de Charcot, les bouffées délirantes des dégénérés de Magnan, certaines formes de paranoïa, les délires épisodiques de la psychopathie constitutionnelle» et dont le délire psychasténique, comme nous allons voir, est une forme particulière, « dépend d'un abaissement arrêté au stade asséritif ». Le délire confusionnel ou onirique ramène le malade au stade intellectuel élémentaire (397). Les accès épileptiques sont une régression au stade de l'agitation diffuse (212). Les relations sont donc étroites entre les divers syndromes mentaux. « La plupart de ces troubles de la conduite ne sont que des degrés de la même dépression plus ou moins profonde. La profondeur de l'abaissement est caractérisée par le nombre plus ou moins grand des fonctions supérieures qui sont altérées et par le degré qu'occupent dans la hiérarchie les fonctions conservées et exagérées. Ce sont ces degrés de profondeur dans la dépression qui donnent aux différents troubles de l'esprit leur apparence si distincte» (387). Mais cette distinction apparente ne doit pas faire oublier leur communauté de nature et d'origine. Par conséquent, il convient d'y insister encore, l'évolution de l'espèce, l'évolution de l'individu, l'évolution des troubles morbides trouvent dans la hiérarchie des tendances un principe unique d'explication. La psychologie infantile a beau dire « que la forme [125] de XXXIII

croyance symbolique, égocentrique, irrationnelle que nous appelons la croyance élémentaire dépend de l'état d'enfance, puisqu'elle se transforme vers six ou sept ans, qu'elle est accompagnée par le parler enfantin, par l'absence d'expérience et de connaissance du petit enfant ». M. LévyBruhl a beau « rattacher la croyance des sauvages aux institutions dans lesquelles ils vivent, à l'ensemble des croyances analogues qui les environnent. Sans aucun doute ces conditions différentes modifient un peu les phénomènes et donnent naissance à des variétés. Je suis disposé à accorder plus tard une certaine importance à une de ces conditions. L'état d'esprit n'est pas exactement le même dans la croyance élémentaire quand le sujet a connu autrefois la forme de croyance supérieure: il en garde les expressions et les souvenirs qui altèrent la pureté de la croyance élémentaire. Mais ce sont là des modifications que l'on peut prévoir et qu'il est facile d'analyser. » En tout cas elles demeurent toutes relatives, car le « fait brutal », sur lequel se fonde la conception de M. Janet et qu'en même temps elle éclaire et justifie, « c'est que des individus adultes et vivants à notre époque, dans notre milieu, présentent, dans certaines circonstances, une forme de pensée et de croyance identique à celle des petits enfants et à celle des sauvages» (240).

IV. Parmi les plus significatives des perturbations des tendances moyennes qui constituent les névroses et les psychoses, se rangent les troubles groupés et isolés par M. Janet sous le nom de psychasthénie. La névrose psychasthénique est, à l'ordinaire, « caractérisée par des obsessions, des phobies accompagnées de conscience» (334), et la maladie se limite souvent, en effet, à des crises obsédantes plus ou moins espacées ou rapprochées. Mais l'évolution des troubles n'est pas toujours aussi simple. Malgré l'opposition classiquement établie entre les obsessions dont le patient reconnaît et les délires dont il méconnaît le caractère pathologique, la transformation des premières en les seconds est plus fréquente qu'on ne croit. L'état psychasthénique que nous venons de définir peut faire place par intervalles à un second état beaucoup plus grave qui mérite le nom de délire psychasthénique et dont la durée, à chaque fois, peut varier de quelques semaines à quelques années. Enfin [126] arrive, si les accès de délire se répètent et se prolongent, que les XXXIV

facultés intellectuelles s'abaissent et que le malade s'achemine vers un état plus ou moins démentiel, fait d'indifférence et d'inaction croissantes, que certains rattachent confusément à la démence précoce, mais qui constitue proprement une démence asthénique, aboutissement possible, par accentuation de la régression, des états et délires psychasthéniques. À l'exemple de M. Janet nous limiterons ici notre trop rapide examen à l'état et au délire psychasthéniques qui trouvent leur explication dans des oscillations variées de la tension psychologique au sein des tendances moyennes. À l'état normal, le psychasthénique est à peu près capable d'activité réfléchie. Dans l'état psychasthénique, il n'oublie pas ce qu'est une conduite réfléchie et il fait effort pour y parvenir. Mais la clef, précisément, de ses doutes, obsessions, phobies, aboulies, hésitations, lenteurs, remords, agitations et angoisses, c'est l'impossibilité de mener à bien une délibération, de la conclure par un choix, une décision, une volonté ou une croyance réfléchie. Le besoin d'affection et de protection, le besoin de direction, que ressent si profondément le psychasthénique, confirment son impuissance à atteindre une croyance parfaite et traduisent le besoin de faire faire par autrui ce qu'il ne peut faire lui-même. La croyance que le psychasthénique poursuit désespérément est évidemment la croyance réfléchie, et l'état psychasthénique est, par conséquent, un trouble des opérations réfléchies. Le délire psychasthénique se signale, au contraire, par une énergie dans les convictions et les actes qui contraste avec les lenteurs et les scrupules de l'état antérieur. À s'en tenir au côté intellectuel de ce délire, il est constitué par un ensemble d'affirmations immédiates, indifférentes à la pensée d'autrui et rebelles à toutes les règles de la pensée sociale, que la brutalité avec laquelle elles s'imposent fait volontiers prendre au malade pour des inspirations et des révélations. Ces croyances brutales et exagérées, pour lesquelles il n'est rien d'impossible, font un bloc du présent, du passé et de l'avenir, du réel et de l'imaginaire. Les corps et les esprits recouvrent avec elles l'indétermination de l'être, et les personnes la simplicité du personnage. Ces convictions, malgré leur profondeur immédiate, sont toutes momentanées et varient sans cesse au gré du sentiment prédominant. Ce sont là précisément tous les caractères de la croyance asséritive, pithiatique, de « cette forme de [127] croyance qui existe chez les enfants, chez les prélogiques, chez les débiles et qui caractérise un stade de développement antérieur au stade réfléchi» (377).

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Régression au stade asséritif, le délire psychasthénique appartient donc au groupe des délires pithiatiques, parmi lesquels il se distingue par l'énormité de ses exagérations et par ses résistances aux influences extérieures, particularités qu'il tient des doutes qui le précèdent. Nous voici maintenant en mesure de comprendre comment M. Janet interprète les troubles de la malade dont il nous apporte la longue et minutieuse observation. Vu les limites de notre étude, foree nous est, bien à regret, de ne pas nous attarder à la biographie de Madeleine dont l'intérêt anecdotique est cependant considérable, de ne nous étendre ni sur la syringomyélie qui a déterminé dans ses attitudes et sa marche des troubles auxquels elle a fait jouer un rôle important dans son délire, ni sur les stigmates qu'elle a présentés à plusieurs reprises et dont les causes apparaissent si multiples que la convergence en garde quelque chose de miraculeux, et de renoncer même à résumer une analyse dont l'ampleur, la souplesse et l'ingéniosité ne sauraient se condenser sans péril, pour nous restreindre à en signaler brièvement les résultats. Madeleine est morte à soixante-quatre ans. Durant les dix-neuf premières années de sa vie et les quatorze dernières, elle a vécu dans un état d'équilibre à peu près normal: très émotive, timide, scrupuleuse, elle a mené alors auprès des siens une existence aussi active et aussi utile que le lui permettait sa santé physique. Mais elle a présenté toute une série de crises morbides qui, entre vingt et cinquante ans, se sont rapprochées et accusées au point de nécessiter, de quarante à quarante-sept ans, un long séjour à la Salpêtrière. Ces crises complexes, durant lesquelles elle se trouvait le plus souvent incapable d'une activité sociale opportune et, en particulier, malgré ses convictions religieuses, tenait généralement les prêtres à l'écart, étaient constituées par la succession régulière de quatre états de durée fort variable, auxquels elle donnait elle-même les noms d'état de tentation, d'état de sécheresse, d'état de torture et d'état de consolation. Ces quatre états ont de commun la nature religieuse des préoccupations et des convictions qui s'y font jour, et leurs caractères intellectuels permettent de les grouper deux par deux, tentation et sécheresse, d'une part, torture et consolation, d'autre part. [128] Tentation et sécheresse diffèrent grandement au point de vue affectif. La tentation se signale par un perpétuel sentiment d'effort et d'inquiétude; la sécheresse, par des sentiments de vide, d'ennui, de tristesse indéfinissable, d'impuissance, d'indifférence à tout, aux douleurs XXXVI

comme aux joies. Mais l'état intellectuel est, en son fonds, le même dans les deux états: il est, dans l'un et dans l'autre, incapacité de mener correctement à terme une pensée et une action, une croyance et une volonté. Dans la tentation, cette incapacité s'agite; elle se dépense en vaines velléités, en obsessions, en doutes, en scrupules, en discussions interminables sur les problèmes religieux que soulève le cas de Madeleine; elle impose le besoin impérieux d'une direction morale au sujet de laquelle elle suscite en même temps mille difficultés. Dans la sécheresse, cette incapacité s'immobilise dans une morne inertie. Mais, en un cas comme dans l'autre, elle est un trouble de l'activité réfléchie, une régression en deçà de la décision concertée et révèle, par conséquent, chez Madeleine, l'existence d'un état psychasthénique. De même la différence est considérable entre les tortures et les consolations, qui, sous leur forme complète, équivalent aux extases mystiques. Durant les tortures, Madeleine s'agite, se désole et se lamente; elle se sent indigne, immorale et criminelle, incapable de rien comprendre. Tout, au moral et au physique, lui est souffrance et détresse. Durant les extases, dans une immobilité sereine faite du désintéressement des choses terrestres, elle goûte une joie intense, totale, ineffable, pleine du sentiment de sa force, de sa puissance, de sa pureté morale, de la lumineuse certitude et de l'infaillibilité de sa foi. Physiquement, moralement, tout lui est jouissance. En elle et pour elle tout est bon, tout est bien, tout est pur. Au point de vue intellectuel, l'état de torture se caractérise par une agitation mentale de nature sinistre: passé, présent, avenir se confondent en une suite de cataclysmes; Madeleine est abandonnée de tous, de Dieu et des hommes, elle est inexorablement la proie du démon. Avec une spontanéité irrésistible se développe tout un délire de rupture avec Dieu. L'extase, au contraire, est un délire d'amour et d'union avec Dieu. Une activité mentale énorme y déroule une foule de représentations, d'interprétations, de bavardages intérieurs, dont les relations affectueuses entretenues par Madeleine, en particulier, avec Dieu constituent le thème fondamental. Elle vit constamment avec Dieu, comme la servante avec son maître, l'élève avec son professeur, le [129] soldat avec son chef, l'enfant avec son père, l'épouse avec l'époux. Au gré des moments elle est Jésus, la Vierge ou Dieu même. Dieu, comme directeur, prend la place de M. Janet et c'est un directeur parfait à tous égards, puisque c'est Madeleine qui le fait parler, et la plus pauvre explication, rattachée à une telle origine et accompagnée du sentiment XXXVII

d'une joie parfaite, la saisit comme une révélation miraculeuse. Cette vie nouvelle qu'elle éprouve en elle est telle qu'elle ne peut être qu'une vie divine, et la parfaite extase, dans sa pleine intensité, ne saurait, en effet, être que religieuse. Les deux délires s'opposent donc bien profondément par leur contenu et par leur accent. Mais, qu'il s'agisse d'union ou de rupture avec Dieu, leur forme et leur modalité sont identiques. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont les mêmes affirmations brutales, les mêmes certitudes exagérées, les mêmes inspirations, les mêmes révélations, ravissantes ici et là désolantes. Madeleine se traite elle-même et traite les autres en personnages: dans l'extase, M. Janet tient le rôle de saint Joseph; Madeleine, celui de sainte miraculée. Les sentiments de présence, dont elle fournit de nombreux exemples, ne sont eux-mêmes que la manifestation d'une conviction exagérée et brutale, et ce n'est pas Dieu seul qui lui devient ainsi présent, mais toutes les personnes auxquelles sa pensée s'applique, et M. Janet en particulier. Par conséquent, les phénomènes intellectuels que présente Madeleine dans les extases et dans les tortures relèvent tous de la croyance asséritive ; ils constituent un délire pithiatique et Madeleine passe donc avec eux de l'état au délire psychasthénique. Mais le diagnostic de psychasthénie ainsi porté à propos de Madeleine prend toute sa signification, et une signification singulièrement importante, si l'on considère que ses extases sont tout à fait comparables à celles présentées par les mystiques que les religions honorent. La seule différence appréciable, s'il en est une, c'est qu'elles ont été mieux et plus exactement observées à la Salpêtrière que partout ailleurs. Sainte Thérèse s'exprime comme Madeleine et la pensée extatique n'est pas plus chez la première que chez la seconde une forme de pensée supérieure. Comte n'a pas écrit le Cours de Philosophie Positive parce qu'il a été interné. La merveilleuse activité de sainte Thérèse ne tient pas davantage à ses extases, en lesquelles le mieux est de reconnaître « un trouble pathologique momentané» (459). Pour bien comprendre [130] la valeur exacte de cette assimilation, il n'est que juste de rappeler que M. Janet n'établit pas entre le normal et le pathologique d'infranchissable fossé et que sa conception des tendances et de leur hiérarchie accuse, au contraire, l'identité foncière de toutes les manifestations de l'activité psychique. Une oscillation passagère du niveau mental ne préjuge rien des capacités passées et futures de celui qui la subit et n'est, en somme, que l'exagération d'un phénomène par ailleurs normal. XXXVIII

v.
Un tel ensemble de conceptions originales, qui, par leur largeur, leur continuité et leur unité parfaites, constituent une véritable philosophie de l'esprit humain, fera évidemment surgir les objections de bien des points de l'horizon scientifique. Parcourons-le rapidement du regard pour indiquer d'un mot d'où viendront les nuages. Au nom de leurs propres conceptions, les tenants de la psychose maniaque-dépressive et de la démence précoce après Kraepelin, ceux de la schizophrénie avec Bleuler, les psychanalystes avec Freud opposeront à la nosologie de M. Janet des difficultés déjà connues. Ce sont là luttes doctrinales dont l'avenir apportera la solution et dans lesquelles il serait présomptueux et prématuré de prétendre au rôle d'arbitre. Psychologie pathologique et clinique mentale se rencontrent le matin auprès des malades, mais elles se fréquentent peu l'après-midi. Ceux qui essayent de nouer entre elles des relations plus étroites ne sont pas toujours bien reçus. Les sociologues feront grief à M. Janet d'assimiler mentalité prélogique et délire pithiatique en insistant non seulement sur la brutalité immédiate, l'absurdité, l'indifférence à la contradiction, mais encore sur la mobilité communes aux croyances en l'un et l'autre cas. Ils estiment, en effet, que, si les croyances primitives sont absurdes et contradictoires, en revanche elles n'ont rien de mobile et de momentané. Elles sont, au contraire, remarquables au plus haut point par leur fixité. Au sein du groupe, dont, au cours des générations, elles partagent la permanence et la stabilité, les primitifs les reçoivent et les transmettent toutes faites avec un respect religieux. En fin de compte, pour accepter la thèse de M. Janet, les sociologues devraient renoncer à la notion [131] de représentations collectives. Il est douteux qu'ils le fassent de sitôt. Des spécialistes de la psychologie religieuse, très disposés à admettre que, même sans extases, l'activité pratique de sainte Thérèse aurait été la même, se demanderont cependant s'il est légitime d'établir entre elle et Madeleine, au point de vue mystique, un rapprochement aussi étroit. Les extases de Madeleine l'ont conduite à l'hôpital; celles de sainte Thérèse ont contribué à sa canonisation, et, s'il faut juger des conduites par leurs effets, c'est là, pour une conduite mystique, un assez beau succès. Les crises de Madeleine et de sainte Thérèse n'ont donc pas XXXIX

entraîné les mêmes réactions sociales. Or, les réactions du milieu comptent parmi les caractères objectifs des états mentaux. Entre l'extase qui fait moralement le vide autour de Madeleine et celle qui assure à sainte Thérèse une place éminente dans la communion des fidèles, le contraste est évident et l'on peut avoir scrupule à ne pas le tenir pour essentiel. Mais c'est là une difficulté dont, du moins, la solution ne semble pas impossible. Il ne paraît pas en être ainsi de la suivante. Les croyants stricts et même les esprits simplement religieux n'accepteront pas sans peine la théorie de M. Janet. Or, ils constituent de par le monde une masse imposante; quelques-uns au moins d'entre eux ont atteint le stade expérimental, et on ne saurait, d'un trait de plume, les rayer de l'univers pensant. Pour eux, Dieu est une réalité et une personne, omises par M. Janet dans son échelle des existences et des personnalités, et la réalité divine, la personne divine, la conduite à tenir envers elles ne peuvent trouver place qu'au sommet de la hiérarchie des conduites, des personnalités et des existences. Du moment que Dieu existe, d'autre part, il n'est pas impossible qu'il soit perçu. Pour le fidèle, le sentiment de présence, qui, selon M. Janet, offre toujours un caractère illusoire, traduit à la conscience la perception de la réalité divine. Cette perception est exceptionnelle. Elle est sujette à mille erreurs. Elle n'est pas invraisemblable. Entre les sentiments de présence il y a donc lieu de distinguer, et les églises savent à quels signes se reconnaissent les authentiques et les illusoires. Ainsi notre psychologie religieuse varie et ne peut pas ne pas varier, suivant que nous croyons ou ne croyons pas en Dieu. Comme il n'est pas possible de se mettre scientifiquement d'accord sur le problème de l'existence de Dieu, on ne voit pas le moyen de [132] trancher entre les différentes psychologies religieuses et d'établir en ce domaine l'unité du savoir et l'union des esprits. Mais une œuvre comme celle de M. Janet est beaucoup plus profitable à considérer du dedans que du dehors, et c'est pourquoi nous avons ici donné largement le pas à l'exposé sur la critique, car il convient de méditer son livre avec une confiante sympathie pour en tirer tout l'enseignement positif qu'il comporte pour tous.

XL

DE L'ANGOISSE À L'EXTASE
Études sur les croyances et les sentiments (1926)

VOLUME I

AUTRES

OUVRA.GES

DU MÊME AUTEUR

L'automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sw' les jormes inférieures de l'actiuité mentale. IvoI in-8 de la Bibliothèque de philosophie con[re édition, 188g. g' édition (librairie Félix Alcan). temporaine.
TRAVAUX DU LABORATOIRE. DE PSYCHOLOGIE DE LA SALPÊTRIÈRE.

(Librairie
J

Félix Alcan)

Première série. Névroses et Idées fixes. I. Etudes 9xpérimentalessur les troubles
de la uolonté. de l'attention, de. la mémoire, sur les émotions, les idéesobsédantes et leur traitement, l vol. in-S, avec 68 figures dans le texte, t8g8, tic édition. Deuxième série. Névroses. et Idées fixes. Ir: Fragmenls des leçons du mardi su/' les néurÇJses,les maladies produites pat' les émutions, les idées o!Jsédanteset leur traitement. l vol. gr. in-8, avec 67 figures dans le texte, [8g8, 30 édition. Tro;siènie série, Les Obsessions et la Psychasthénie. I. Études cliniques et expérimentales sur les idées obsédantes, les impulsions. les manzes men/ales. la folie du doute, les tics, les modifications du sentiment du réel, lew' pathogénie et leur traitement. l vol. gr. in-8, avec gravures dans le texte, 1903, 30 édition. Quatrième série, Les Obsessions et la Psychasthénie. II. Fragments des leçons du mw'di sur les états neurasthéniques, les aboulies, les sentiments d'incomplétude, les agitations et les angoisses diffuses, les algies, les phobies, les délires du contact, les tics, les manies mentales, les folies dll doute, les idées obsédantes, les impul[ vol. gr. in-8, avec 22 figures, sions, leur pathogénie et leur traitement. Ig03, 20 édition.

Cinquième série. L'État Mental des Hystérique,s. Les stigmates mentaux des hystériques. Les accidents mentauer des hystériques. Etudes sur divers symptômes hystériques. Le traitement psychologique de l'hystérie. l vol. gr. in-8, avec gravures dans le texte, Ir. édition, I8g2, 2" édition, '911. . Sixième série. Le$ Médications psychologiques. Études historiques, psychologiques et cliniques sur les méthodes de la psychothÜapie. 1. L'action morale. U Utilisation . de l'Automatisme, I9I9. 2" édition. Septième série. Les Médications giques, 1920.
logiques, 1920.

psychologiques.

IL Leç économies psycholo-

Huitième série. Les Médications psychologiques. III. Les acquisitions psychoThe major symptom1 of hysteria, fifteen lectures given in Harvard school (Mac Millan, éditor, New-York, Ig07), 2e édition. Les Névro~es, [ vol. in-I2, IgOg, IDe mille (Flammarion). medical

La Médecine psychologique, [

"01. in-[2,

1923 ~Flammarion).

Travaux du Laboratoire de Psychologie
"SUVIBMB

de la Salpêtrière

sÉnls

DE L'ANGOISSE
ÉTUDES SUR LES CROYANCES
~An

A L'EXTASE
E1 LES SENTI.lfENTS

LE DR PIERRE
Professeur

JANET

Membre de l'rnstHu~ de PsycQologie au Collège de France

..
UN DÉLIRE RELIGIEUX LA CROyANCE

AVEC

TROIS

PLA:'ICHES

EN

COULEURS LE

HORS-TEXTE

ET

37

FIGURES

DANS

TEXTE

PARIS LIBRAIRIE
108, BOULEVARD

FÉLIX

ALCAN
108

SAINT-G:ERMAIN, 1926

Tous droits de reproduction. d'adaptation et de tracluation réservés. pour .tous pays.

A MON VIEIL AMI GEORGES DWrJAS
pour coniinuer ses éiudes Sill' la joie et la irisiesse

FIG.

1

TABLEAU
Peinture

m:

LA

NATIVITÉ

de la malade

INTRODUCTION

Les diverses études réunies dans cet ouvrage ont pour occasion et pour centre une observation à plusieurs points de vue remarquable, celle cI'une femme que je désignerai sous le pseudonyme cie «Madeleine» choisi par elle-même, et que j'ai suivie pendant vingt-deux ans. Sa vie étrange, ses fugues, son délire religieux, . son attitude, sa marche sur la pointe des pieds, les stigmates du Christ qu'eIle a présentés aux pieds et aux mains à plusieurs eprises et surtout les sentiments violents qu'eIle éprouvai t dans des crises d'angoisse et clans des crises d'extase, sa guérison relative à la fin de sa vie soulèvent à chaque instant des problèmes médicaux et psychologiques du plus grand intérêt. Cette malade a été signalée à mon attention en février 1896 par des élèves du service qui avaient remarqué dans les cours de l'hospice cette petite femme trottinant indéfiniment sur l'extrême pointe des piecls (figures 2, 3 et 4). Elle avait 42 ans quand je l'ai fait entrer clans la petite salle Claucle Bernard, attenant au laboratoire de psychologie où Charcot d'abord, puis Raymond, m'avaient permis de placer quelques malades intéressantes à suivre au point de vue psychologique, elle y est restée près de huit années. Ce long séjour cie Madeleine à l'hospice de la Salpêtrière me paraît ajouter à son observation un certain intérêt. Les phénomènes de l'extase, les convictions de l'union intime avec Dieu et même les stigmates du Christ apparaissant sur le corps ne sont De l'angoisse à l'extase. 1

2 pas très rares. Moyen Age et lVlarie Chantal, Marie de Meerl,

INTRODUCTION

Sans remonter jusqu'aux saints extatiques du à sainte ThÔrèse, qui no connaît les noms de de Mme cie Gllyon, de Catherine Emmerich, de de Mario Bergaclier, cle LOIlise Latrau, la stig-

Fig. 2. Altitude

:sUl'la pointe des pieds

matisée du bois d'Haine, etc.? Mais cn gÙ1Ôral ccs phénomènes étaient immédiatement rattachés à la religion, ils étaient examinés dans dos couvents ot la plus grande partie de leur observation était recueillie par des re1igieux. Je s\lis loin d'on conclure que l'observation ait été prise d'nne manÎi'l'o innxHeLn et ([1[(,l'on

INTRODUCTION

3

ne puisse tirer grand parti de ces anciennes études, je crains seulement que ces études n'aient été faites Ù un point de vue 11ll peu particulier et qu'elles risquent d'Ôtre incomplÔtes. L'influence du milieu oÙ se trouvaient les sujets, l'enthousiasme qu'ils excitaient souvent, le désir tout naturel de faire servir leurs accidents étranges à la propagande ont pu al térer dans certains cas des phénomÔnes aussi délicats sur lesquels les diverses influences morales ont tant de prise. Ceux qui aujourd'hui veulent, en se plaçant à un point de vue plus scientifique, refaire les mêmes études sur ces personnages consacrés par la tradition, sont forcés de se servir uniquement de ces anciennes observations. QL,wlquefois ils ont à leur disposition des écrits du sujet luimême, mais ces écrits anciens, conservés, publiés et probablement très, expurgés par les premiers kmoins risqucnt encore d'ôtre fort incomplets. Ce que N[adeleine présente à mes yeux d'un peu exceptionnel, c'est que pendant plusieurs années elle a vécu dans lm hôpitallarque oÙ les extases mystiques et les stigmatcs du :~hrist n'habitent pas d'ordinaire et qu'elle a été étudiée en dehors les Înflüences qui agissent d'ordinaire sur les mystiques. Cettc étude larque, plus libre et plus complÔte peut-être sur certains points, reste tout aussi respectueuse des croyances et des sentiments religieux qui sont au fond de ces phénomènes. On pourrait répéter ici le mot souvent cité de NI. Hoffding: «Croire qu'un phénomène perd sa valeur parce qu'il est compris n'est qu'une superstition mythologique ou un scepticisme immoral (1)). J'ai déjà eu l'occasion de consacrer à cette malade Madeleine uno première étude dans une conférence faite à l'Institut psychologique le 25 mai 1901 et publiée dans le Bulletin de l'Institut psychologique en juillet-août 1901, p. 209. Dans la plupart de mes travaux publi6s depüis cette époque j'ai fréquemment fait allusion à son observation. Mais il est utile de présenter d'une manière plus complète les études qui ont été faites en elle, car les documents qui la concernent sont considérables. Pendant les années de son séjour à la Salpêtrière, j'ai d'abord suivi son observation à peu près chaque jour, j'ai réuni des renseignements nombreux et fort exacts qu'a bien voulu me communiquer une sœur de la malade et je remercie Mme X. de son obligeance. J'ai pu faire sur Madeleine de nombreuses obser(1) Cf. E. Jlr[URISIER. maladies du sentiment religieux, 1901, p. 5. Les

4

INTRODUCTION

vations cliniques et même quelques études expérimentales. Les plus intéressantes de ces recherches de laboratoire ont été faites en décembre 1896, janvier et févricr 1897 au laboratoire de physiologie de l'École de médecine avec l'aimable collaboration de mon excellent maître et ami, le professeur Charles Richet. J'ai amené Madeleine à ce laboratoire quelque temps après y

Fig.3,

Fig 4.

avoir amené une autre malade fort curiellse, Marceline (1), ann d'étudier SUr l'une comme SUr l'antre les échano'os o'azoux do la ,., ,., respiration et les trouhles dn métabolisme. J'adresse eneore iei à Charles Hiehet tons mes remereiemenLs pour son assistanee sans laquelle aneune de ces études n'auraÎL plI Ôtre faite d'Iwe manière utile.
(t) Une Félida artificielle, Reçue philosophique, HJ09, l, p. 829; L'étrl! mental des hystëriques, 20 édition, F. Alcml, 19H, p. 5!,5.

INTRODUCTION

5

Quel que soil; l'intérêt de ces notes et de ces recherches, j'attache une certaine importance aux leUres et au journal que Madeleine commença à rédiger à mon intention dès son entrée à l'hÔpital. Pour m'expliquer ce qu'elle ressentait, pOlir essayer de justifier à mes yeux ses croyances même les plus bizarres, pour me raconter tous les détails de sa vie antérieure si aventureuse, j\[adcleine prit l'habitude de rédiger tous les jOLlrs un long mémoire qu'elle me remettait le lendemain. Quand elle eut quitté l'hÔpital et quand elle fut rentrée dans sa famille, elle ne renonça pas complètement à cette habitude et elle continua à m'envoyer presque toutes les semaines de longues lettres qui me tenaient au courant de toutes les modifications de son état physique et mental: la veille de sa mort elle m'envoya encore une dernière lettre. J'ai re(}ueilIi~ainsi pendant vingt-deux ans -'i"~ ~<.c__
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une gl'tlllde auto-observation sur l'évolution de son esprit, observation qui remplit plus de 2.000 grandes feuilles. Au début Madeleine me réservait à moi seul ces confidences et se montrait très effrayée à la pensée que d'autres personnes de l 'hôpital, surtout les malades et les infirmières, pourraient en prendre connaissance. Plus tard elle prit de l'intérêt à son propre travail; elle imagina, ce qui est à mon avis douteux, que son histoire et ses réHexions pourraient être u tiles à l'enseignement de la religion; eHe comprit, ce que je lui répé tais, que ses observations pourraient être utiles à l'étude de la psychologie. Elle Hnit par clésirer que ses mémoires fussent publiés avec les réserves et les changements de noms nécessaires; à plusieurs reprises, clans ces lettres oÙ elle avait l'hahitude de m'appeler « mon père)) ello écrivait: « Donc, mon père, tout en vous répétant que je n'aime pas quo l'on parle de moi, je dois me résigner au sacriüce de mon désir 10 plus cher, celui de rester cachée, dans l'intérêt de la religion et de l'étudo. La pauvreté d'esprit que DieLl me demande exige queie ne ga.rde rien de ma

6
propriété. Mes écrits

IN'I'ROD

U CTION

ne m'appartiennent

plus

et

Valli>

avez

le

droit, mon p6rc, d'en faire cc que vous voulez» (figmc ~)),Il scrait difficile de publier toutes ces lettres telles qu'elles étaient, cela exposeraiL à des répétitions interminables, et à des longueurs sans intérêt et j'ai dû renoncer au projet qui avail séduit Madeleine. Je me bornerai, à propos des diverses études contenues dans cet ouvrage, à intercaler des passages assez longs et assez nombreux de cette auto-observation, ce qui permettra de voir la description des sentiments faite par le sujet lui-même, d'apprécier l'intelligence et la délicatesse morale de cette personne, ainsi que ses véritables qualités littéraires. C'est avec ces documents divers que j'ai abordé l'étude de la vie d'une personne intelligente et bonne, mais certainement malade depuis son enfance, présentant au début une névrose de scrupule et plus tard un grand délire religieux, avec crises extatiques. Après une biographie sommaire nécessaire pour siLuer les principaux phénomènes, je reprendrai l'analyse des divers états différents que traversait successivement l'esprit. Après cette première étude descriptive j'ai essayè d'abordcr les problèmes psychologiques eL cliniques que soulève l'interprétation de ces différents états, et à l'occasion de l'étude de cette observation je reprendrai soit le résumé de quelques études antérieures, soit la publication de quelques-uns de mes cours au Collège de France qui se rapportent au même sujet. Quoique tous les phénomènes psychologiqlles se tiennent étroitement, il est utile de distinguer des études faites à des points de vue diITérents. D'une manière générale l'intelligence ne sc sépare pas complètement,_clu sentiment: il s'agit toujours de conduites et de réactions de l'êtt'e vivant qui essaye de s'adapter aux eireonstances. Mais on peut dit'e que l'intelligenœ gén(;rale consiste dans l'adap tation des aetions et SllrLout cles langages aux circonstances extérieures à l'organisme: c'est, comme le disaiL autrefois II. Spencer, la concordance entre nos paroles et le monde extérieur physique et social. Les sentiments 011 lc; conduite qui constituent les sentiments, sont également un ensemble de réaetions, mais il s'agit de réactions à l'état intÔriellr de l'organisme, p[llLiJt qu'à J'dat dn monde ext(,t'ieur. L'organisme change constarnttwnt Gomme Je monde eX[,{I'ÎI)III'eL d'ailleurs SOIladaptation mûme au monde extéricur Je force à changer

INTRODUCTION

7

constamment. Après chaque c4:mgement il doit s'adapter à ce nouvel état, relier cet état avec les précédents, se soumettre à un certain équilibre. Les conduites du sentiment ont plutôt rapport à cette adaptation particulière de l'organisme à lui-même et malgré les interactions perpétuelles de ces deux adaptations, il y a lieu de maintenir la distinction entre les études sur l'intelligence et celles qui portent sur les sentiments. Les deux dernières parties de ce premier volume porteront sur les problèmes relatifs à l'intelligence; l'étude si importante des sentiments qui jouent un rôle prépondérant dans les divers états de notre malade fera l'objet du second volume de cet ouvrage. Les phénomènes intellectuels étudiés dans ce premier volume qui jouent le rôle principal dans les trouhles de Madeleine sont avant tau t des croyances et d'ailleurs la croyance nous paraît être le phénomène intellectuelle plus important, quand on considère le nive aH moyen des intelligences humaines. Nous sommes donc amenés à réunir ici un certain nombre d'é tudes sur la croyance. Pour comprendre la croyance et S9 place all milieu des autres conduites, pailI' cornprendt'e en pal'ticulier ses relations si importantes avec le langage j'ai {,té obligé de revenir sur une question plus gÔnérale, cullu de l'évolution des diverses tendances intellectuelles et de IUil!' tableau hiérarchique. J'ai réuni ici à ce propos line parLie du mes cours ail Collège de France sur l'évolution des tendances (L<)1 0-'10Je)) et mes conférences faites à l'Université de Londres en 1010. Parmi ces études j'ai surtout reproduit ici celles qui avaient rapport aux diverses formes de la croyance. Ces interprétations de la croyance trouvent leur application et leur confirmation dans mes recherches sur un délire particulier qui se présente de temps ell tE)olpS chez les malades troublés par des doutes et des obwssiollS et que j'ai désigné salis le nom de délire psyclwsténiqlie. CerLaines de mes publications anLérieuressur ce sujet ont Ôté réunies ici. Après ce détour vers les théories de la croyance, la 3e partie de ce premier volume nOllS ram(~ne à l'interprétation des troubles de notre malade l\[acleleino. J'examine chez elle l'état psychasténiquo fondamental a vec les dOiiLes et los obsessions et j'essaye de retrouver dans ses d{dit'es cn apparence si variés les Lraits caractéristiques du délire psychasLénique. C'est ce qui

s

INT ROD U CTION

permet de présenter à la fin de ce premier volume line interprétation particulière des délires de l'Union avec Dieu qui sont si fréquents chez les mystiques et qui se rattachent étroitement aux besoins de direction que j'ai si souvent ell l'occasion d'étudier chez ces malades psychasténiques clont la volonté et la croyance réfléchies sont défaillantes. Mai 1~25.

PREMIÈRE
UN In:URE RELIGIEUX

PARTIE
CIJEZ U~E EXTATIQUE

CHAPITHE

PHEl\llEH

BIOGRAPHIE

La narra Lion, même succincte, de la vie d'un individu est déjà par elle-même un document psychologique de quelque intérÔt. Les résuHats qu'il a pu obtenir ou ses insuccès indiquent déjà en partie les qualités ou les lacunes de sa constÏLution. La destinée étrange de Madeleine et los aventures assez singulières qu'elle a traversées nous feront soupçonner dès le début les anomalies de son esprit.

I. -

Enfunce

et jeunesse

chcz les (lnrent!!.

Les renseignements héréditaires sunt peu intéressants. Le père, qui était un indusLriol assez aisé du Nord de la France, avait uno santé délicato : il souffrait d'une maladie de cœur qui dderminaÜ des crises d'étonfTement, cependant il n'est mort qu'à 79 ans; il était très émoLif el, avait un esprit vif, un peu utopique et exalté. Aucun de sos parents n'a présenté à ma connaissance de troubles mentaux caracLérisés. La mère, morte phis JCUIlC d'hémon'agie cérébrale, était une fcmme seIlsée eL calme qui

10

UN

DÉLIRE

RELIGIEUX

CHEZ

UNE

EXTATIQUE

semblait redouter les exagérations dans les témoignages d'a[Tection et qui élevait ses enfants assez sévèrement; mais elle était nerveuse et facilement bouleversée par les émotions. Une de ses sœurs à la suite de malheurs de ménage a présenté des troubles mentaux et dut être soignée pendant quelque temps dans un asi! e. Cette famille eut quatre enfants: les trois sœurs de Madeleine ont été des femmes intelligentes et moralement normales. :!vIais on note chez deux d'entre eUes des migraines assez graves et périodiques et chez l'autre des crises de nerfs assez fréquentes de forme hystérique. La dernière fut en outre atteinte de tuberculose pulmonaire et Madeleine à la fin de sa vie est devenue sa garde-malade. Sept enfants qui semblent assez bien équilibrés sont les descendants de la famille. Un seul détail mérite d'être relevé: ceLte famille était certainement religieuse, catholique et pratiquante, mais sans exagération. Les enfants ont eu une éducation religieuse, mais ne semblent pas avoir été habitués à une trop grande dévotion. Une des sœurs est considérée comme un peu dévote, mais une autre sœur a complètement abandonné les pratiques religieuses et aITecte même l'incrédulité. C'est elle qui au moment oÙ l\[adeleine se dévouait pour la soigner se moquait de son exaHation religieuse et Madeleine lui répondait non sans till certain bon sens: « Si tu réussissais à m'enlever ma religion, qu'est-ce que tu me

donnerais à la place? » Ces remarques ne sont pas sans intérêt
quand il s'agit d'étudier les origines d'un délire religieux. Elles nous montrent que l'éducation religieuse et le milieu moral n'ont pas sllr son développement une influence allssi grande que l'on serait disposé à le croire. Madeleine, la troisième enfant de ceLte famille a toujours eu une santé très délicate et a présenté dès la première enfance des troubles constitutionnels. Il faut remarquer dès le début cles troubles cle la marche: l'enfant commença à marcher forL en reLarcl et pendant longtemps présentait une grande faiblesse cles jambes. Elle tombait à chaque instant à propos du plus léger obstacle et se montrait maladroite dans tous les mou vements un peu complexes, faire demi-tour, courir, s'arrÔter, monter un escalier. CeLLe gêne de la marche fut très sérieuse j USC(II' I'fige de 9 Oil 10ans, épo(lue à à laquelle elle diminua et sembla disparaître. J'insiste sur ces