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De l'animation psychosociale à la clinique du quotidien

De
359 pages
Le Racard, centre d'hébergement et lieu de vie avec appui psychosocial situé à Genève, réussit, dpuis sa fondation en 1987, à persévérer dans la conception d'un espace vital de recomposition subjective et psychique non psychologisant et non éducatif. Le Racard est un espace qui accueille mais qui n'enferme pas ceux qui y habitent puisqu'il les incite à partir au dehors quotidiennement, à séjourner ailleurs dans la journée. Ce lieu-seuil doit cependant faire médiation en tant qu'institution.
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DE L’ANIMATION PSYCHOSOCIALE
À LA CLINIQUE DU QUOTIDIEN

L UCILA VALENTE , ethno-sociologue et psychothérapeute, a notamment collaboré comme chercheuse avec le Département de Sociologie de l’Université de Genève, le Musée d’Ethnographie de Genève, les Institutions Universitaires de Psychiatrie de Genève. Actuellement psychothérapeute gestaltiste et psychocorporelle à Genève. OLIVIER MONGIN, écrivain, essayiste, directeur de la revue Esprit a publié plus d’une dizaine d’ouvrages, notamment : La condition urbaine, la ville à l’heure de la mondialisation, Seuil, 2005 ; rééd. coll. poche Points Seuil, 2007. De quoi rions-nous ? La société et ses comiques, Plon, 2006 ; rééd. Coll. de poche Pluriel/Hachette, 2007. En couverture, illustration de FEDERICA MATTA.

Sous la direction de Miguel D. Norambuena

DE L’ANIMATION PSYCHOSOCIALE
À LA CLINIQUE DU QUOTIDIEN
Le Centre Racard, critique et clinique Préface de Olivier Mongin Postface de Lucila Valente

Éditions L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12326-7 EAN : 9782296123267

SOMMAIRE
PRÉFACE LE RACARD, UN ESPACE IMPROPRE Olivier Mongin PRÉSENTATION Miguel D. Norambuena CARTOGRAPHIES INSTITUTIONNELLES CLINIQUE ET CRITIQUE DE LA QUOTIDIENNETÉ Paola Salati, Miguel D. Norambuena Y A-T-IL UN PILOTE DANS LA CABINE ? Paola Salati, Miguel D. Norambuena LA MENACE Sylvain Thévoz, Miguel D. Norambuena L’ANIMATION PSYCHOSOCIALE PAR LE LIEN Anne Spadazzi DEHORS, LIMITE, DEDANS Alexandra Favre LE MALADE ET SA MALADIE Marco Cencini DEUX TABLEAUX ERRANCE ET LIANT Franca Ferrari ISMAËL Paola Salati VIS-À-VIS DE L’USAGE DE LA PHOTOGRAPHIE AU RACARD Ariane Hubleur-Carvajal LE ZEN, LE RACARD : CONVERGENCES ET RENCONTRES Sylvain Thévoz MISES EN REGARD : RENCONTRE AVEC L’HUMAIN Martin Bühler 193 209 237 175 179 27 65 93 149 159 167 13 17

REGARDS TRANSVERSAUX LE SAPIN DE NOËL ET MOI LA PUNITION ATTENDUE ON ME DISAIT : « DEBOUT LA POUFFIASSE » ÊTRE VICTIME LE DEHORS RÉSIDANTS INSAISISSABLES Mark Hunyadi LE GÉNOCIDE AU RWANDA Yolande Mukagasana POSTFACE DE LA CLINIQUE SOCIALE À LA CRITIQUE SOCIALE Lucila Valente ANNEXE QUESTIONNEMENT SUR UNE APPROCHE PSYCHOSOCIALE SINGULIÈRE À GENÈVE Miguel D. Norambuena, Aurélie Auclair 333 327 299 303 263 273 279 293

Cet ouvrage est dédié à l’intelligence collective des décideurs des Ministères de l’Éducation, afin d’introduire, et avec urgence, dans l’école obligatoire, des cours d’information d’ethnologie ou d’anthropologie culturelle. Ceci afin de faire basculer l’ignorance actuelle de plus en plus massive dans laquelle nous vivons vers cette disponibilité particulière que méritent les enfants de la part des adultes, afin de leur donner la possibilité d’un développement harmonieux et non pas vécu dans la souffrance à vie, dans l’endettement psychique, inconscient ou non, vis-à-vis de leurs géniteurs. Cet endettement psychique et émotionnel se traduit d’une manière ou d’une autre par des comportements silencieux, souffrants, de dévalorisation et une haine de soi et d’altérité, véritable poison quotidien de la créativité, de la liberté et de la vie1. M. D. N.

Cf. à ce propos, Gabrielle Rubin, Le déclin du modèle œdipien, Paris, L’Harmattan, 2004, ainsi que du même auteur, Pourquoi on en veut aux gens qui nous font du bien, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2006.

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PRÉFACE Olivier Mongin LE RACARD, UN ESPACE IMPROPRE Le Centre Racard est d’abord un lieu, un appartement auquel on accède en montant un escalier comme si l’on rentrait chez soi. Mais on ne rentre pas chez soi puisqu’on pénètre dans un appartement composé d’une pièce d’accueil avec une grande table pour tout un chacun, et de chambres individuelles pour les habitants qui y séjournent le soir et la nuit. Le Racard est un lieu d’accueil où l’on ne tourne pas en rond jour et nuit puisqu’on y dort la nuit et qu’on n’y reste pas le jour. On peut y entrer mais il faut accepter d’en sortir. C’est un espace qui accueille mais qui n’enferme pas ceux qui y habitent puisqu’il les incite à partir au dehors quotidiennement, à séjourner ailleurs dans la journée. Voilà un lieu ouvert et fermé à la fois, un espace privé indissociable du monde public, celui qui est dehors, auquel il participe. À la différence d’autres espaces institutionnels, le Racard ne sépare pas le dehors et le dedans, il ne trace pas une frontière infranchissable, il n’oppose pas un espace privé et un espace public comme s’il n’y avait pas interpénétration des deux. Ainsi rappelle-t-il, comme dans un conte à dormir debout, qu’un lieu privé, loin d’être « privé » du public, en manque de public, n’est rien d’autre que le lieu le plus privé de l’espace public. L’habitant du Racard est accueilli comme quelqu’un qui vient du dehors pour « mieux » y retourner après un passage par le dedans. Comme Baudelaire l’a bien anticipé (« Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée », in Petits Poèmes en prose), l’oscillation se joue ici, toujours sur le fil du rasoir, entre un privé qui, trop privé, peut asphyxier, et un public qui, trop public, peut faire masse et aspirer l’énergie.

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LE RACARD, CRITIQUE ET CLINIQUE

Le Racard n’est pas n’importe quel lieu, n’importe quelle institution, c’est un passage, l’un de ces passages « urbains » aux formes diverses chers à Walter Benjamin, un entre-deux, l’un de ces « pas-de-porte » où l’on n’en finit pas de parler. Car on aime parler dans les sas, dans les espaces intermédiaires. Au seuil, là où ça passe, là où ça peut se passer, on prend le temps. Le Racard n’est pas un espace « propre » et « poli » mais un espace « impropre », pour reprendre une expression de Michel de Certeau. Le Racard, ce lieu-seuil, doit cependant faire médiation en tant qu’institution. C’est sa mission de faire office d’intermédiaire entre le dehors et le dedans, dans la tête et dans tout le corps. Il ne cherche pas à jouer un rôle salvateur et rédempteur en devenant un havre de paix, comme l’une de ces maisons où l’on accueille tristesses et névroses au bord du lac ou ailleurs. Mais de quelle médiation s’agit-il ? Pas de n’importe laquelle. Car le Racard n’est pas n’importe quel lieu, mais un espace « impropre », un seuil qui rend possible des pratiques et met en mouvement ceux qui y passent. Ce n’est pas le lieu en tant que tel qui doit retenir l’attention, mais ce qu’il rend possible, l’expérience qu’il suscite. C’est pourquoi la médiation opérée dans ce lieu est une médiation qui n’est pas sûre. Pas sûre et impropre car elle ne prétend pas relier ce qui ne peut pas l’être, faire lien entre un début et une fin, entre une séquence et une autre. Pas du tout, la médiation du Racard offre la possibilité d’être à la fois dedans et dehors. Dedans et dehors, c’est-à-dire, que l’on n’est ni l’otage du dehors (trop inquiétant ou trop rassurant) ni le prisonnier du dedans (trop rassurant ou trop inquiétant). Au Racard, la médiation a pour fonction de rendre possible un retrait passager et provisoire, de favoriser une position de « qui-vive ». « Être sur le quivive », ou plutôt « qui vive », « qu’il y vive ». Ce type d’institution n’est pas anodine à une époque où l’on n’a souvent d’autre choix qu’entre la mobilité (ne pas s’arrêter de courir,

PRÉFACE

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être toujours dehors, prisonnier des flux) et l’enfermement dans des lieux où l’on ne bouge plus (la relégation dans des zones où l’on est « embarré », un terme de varappe qui désigne celui qui est bloqué entre deux rochers, c’est-à-dire « ni dedans ni dehors » comme le dit l’architecte Henri Gaudin à propos des jeunes des banlieues/ghettos qui se retrouvent, mais sans paroles, en bas des escaliers de leurs immeubles, un endroit « zoné » qui n’est pas un pas-de-porte). La médiation du Racard emprunte à plusieurs significations. La médiation, c’est d’abord l’expression dialectique, toute hégélienne au demeurant, d’un rapport entre deux moments, entre un début et une fin, entre un avant et un après. Ce type de médiation fait passer d’un stade à l’autre et cherche à atteindre une fin. Elle est dangereuse si l’on en vient à croire que l’on peut s’arrêter. À cette forme de médiation répond le refus de la médiation dialectique, celui de Nietzsche ou de Deleuze, le culte de la disjonction, de la rupture disjonctive qui se défie de l’avant comme de l’après. Car on ne doit ni savoir ce qui fait passer d’un moment à l’autre, ni accorder d’importance à la médiation. Mais, dès lors qu’on accorde une place au récit et à la narration – ce que l’on raconte et ce que l’on entend sur le pas-de-porte du Racard, c’est-à-dire dans la pièce centrale dite « commune » – on peut aussi valoriser la « médiation imparfaite ». C’est ce que suggérait Paul Ricœur pour lequel cette médiation passe par un récit qui n’a cependant pas la moindre chance de trouver le mot Fin. C’est pourquoi l’institution du Racard n’en finit pas de continuer. Elle est « instituante » (C. Castoriadis). Et gageons que Miguel D. Norambuena, homme de l’exil et de plusieurs mondes à la fois, qui a été formé à la non-école de Guattari et de Deleuze, des iconoclastes qui aiment la disjonction, n’a rien d’un dogmatique (ce qui pourrait enfermer l’institution dans des idées lourdes comme il y a de l’eau lourde) ; c’est un homme de passage qui n’a sûrement rien contre le fait

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LE RACARD, CRITIQUE ET CLINIQUE

que je recoure à ces trois traditions de pensée, celles de la médiation dialectique (il faut du récit), de la disjonction (le refus de la médiation), et de la médiation imparfaite (le récit n’a pas de fin). Et pour cause, puisque le « Centre Racard » n’est pas un centre qui recentre mais un espace de décentrement/recentrement.

PRÉSENTATION Miguel D. Norambuena
Le fait que Deligny parle « d’initiative » ou de tentative et non d’expérimentation montre que sa conception va encore au-delà d’une simple recherche scientifique, puisqu’elle traite également d’un problème pratique institutionnel et politique (occuper dans une société la place vacante de l’accueil de l’anormalité rejetée de toutes parts) et en tire les conclusions sur la logique profonde de toute une civilisation matérielle et intellectuelle : l’humanisme occidental comme philosophie de l’exclusion, de la colonisation et de l’extermination, l’idéologie de l’homme justifiant la mise à l’écart de certains humains, et, au-delà, de ce qu’il appelle, en un sens original, « l’humain ». Bertrand Ogivie2 L’homme de l’humanisme est mort, reste son fantôme, qui hante les académies. De temps à autre, le nom d’Erasme sert de cache-misère à nos élites européennes ; elles lui font dire en général des fadaises. Jacques-Alain Miller3

Ce troisième et dernier volume des écrits du Centre Racard aux éditions L’Harmattan, clôt une boucle et en ouvre d’autres, de cette tentative, telle que l’entend Fernand Deligny, d’hospitalité4 – au sens fort du terme – institutionnelle et
« Au-delà du malaise dans la civilisation. Une anthropologie de l’altérité infinie », in : Fernand Deligny, Œuvres, Ed. L’Arachnéen, Paris, 2007, p. 1571. 3 Erasme, Le Monde de la philosophie, Le Monde, 20 juin 2008, p. 8. 4 Alain Montandon, (dir.), Le livre de l’hospitalité, accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures, Ed. Bayard, Paris, 2004.
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LE RACARD, CRITIQUE ET CLINIQUE

psychosociale offerte à des personnes souffrant de troubles importants de la personnalité. Le Centre Racard, lieu de vie avec appui psychosocial, réussit, depuis sa fondation en 1981 jusqu’à nos jours, à persévérer dans la conception d’un espace vital de recomposition subjective et psychique non psychologisant et non éducatif. Et ceci malgré les fréquentes pulsions normatives qui, dans la durée, guettent quotidiennement toutes sortes de dispositifs d’aide sociale et psychologique. Le défi, et tout professionnel du champ « psy » ou social peut s’en rendre compte, est à la hauteur des pressions inconscientes ou objectives de normalisation, venant non seulement de l’extérieur de par la rigidité des paradigmes en vogue, mais aussi de l’intérieur de par le côté déstabilisant et angoissant que peut engendrer cette démarche vis-à-vis des professionnels eux-mêmes. Durant toutes ces années il a fallu, au Centre Racard, articuler structure ou structuration de l’espace du faire et de l’agir institutionnel, avec des plages protégées vis-à-vis de toute codification normative préalable. Le plus difficile, certes, dans les rapports humains, ce n’est pas tant de structurer, de réglementer l’espace institutionnel, social et transsubjectif des échanges que de pouvoir laisser à chacun la place d’évoluer dans un climat de haut coefficient de liberté. D’évoluer, selon ses rapports de convenance ou de disconvenance, pour que l’humain, ainsi fait et tel qu’il se vit, puisse s’approprier le lieu, sortir de sa carapace invalidante afin de s’aventurer à saisir, voire « fabriquer », sa propre et singulière possibilité de se retrouver sans crainte d’être jugé. Afin que cette tentative institutionnelle, forcément éphémère et aléatoire, puisse persévérer dans sa perfectibilité intempestive et ainsi transiter, s’enjamber d’un jour à l’autre, elle doit demeurer assise dans un paradigme mouvant, créatif, éloigné des « cruautés ordinaires de la norme ». Ici, je dirais volontiers que nous travaillons comme sur une planche à voile, évoluant au gré des besoins d’un champ institutionnel et

PRÉSENTATION

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quotidien d’émergence de personnalités et de présences qui tantôt se repoussent, tantôt se cooptent. Sur une planche à voile où cohabitent d’une manière chaogénétique5, créationniste, des états de soi, comme des états de l’autre, d’une grande expressivité, expressivité qui peut être dévorante, anthropophage et despotique, aussi bien que d’un indicible et inaccessible mutisme. Toutes des personnalités sans cesse tournées vers ce que l’homme, pris de ressentiment, peut produire en société de plus mauvais et mesquin, comme de bon, quand il est intégré et entendu. Un espace institutionnel et de vie se structurant juste le nécessaire pour donner place à un plan d’immanence ou port d’attache à partir d’où et de quoi peut se créer son « Umwelt », son monde à soi, permettant d’aller à la rencontre du « dehors » équipé par son univers propre. Des mouvements pendulaires de structuration et de déstructuration, des repères à la recherche de la meilleure accommodation subjective et de sens, pour que l’autre, ainsi égaré de la norme, l’exclu, les résidants, puissent un tant soit peu se recueillir, se réconcilier et tenter de s’accepter dans leur différence et leur diversité pour y voir plus clair. Au Centre Racard il s’agit de pouvoir combiner, entrelacer patrimoine et innovation. À savoir, pouvoir agencer toute la culture institutionnelle et professionnelle alternative acquise durant toutes ces années d’expérience avec innovation et changement. Et ici, tout est question de seuils et d’opportunités, d’occasions6. Des seuils pour trouver le juste
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Felix Guattari, Chaosmose, Ed. Galilée, Paris, 1992. L’occasion en tant que « ce moment final, quand le fruit est mûr et qu’il est prêt de tomber. Si vous ne le cueillez pas, c’est raté. Quand par suite d’une accumulation progressive de potentiel, la situation favorable en vient enfin à culminer, il faut se garder de tout retard (…). Ce moment néanmoins n’est que conclusif, il marque le terme d’un processus ». François Jullien, Conférence sur l’efficacité, Centre Marcel Granet, Institut de la pensée contemporaine, PUF, Paris, 2005, p. 73.

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milieu au bon moment, de pouvoir évaluer l’instant où le patrimoine et l’innovation, soit se stratifient et se figent, soit libèrent la puissance propositionnelle de la démarche, son autonomie créatrice. S’agissant de vivre au quotidien avec le résidant dans des rapports de voisinage et de proximité plus au moins variables – prendre le petit déjeuner ensemble, le repas du soir, les rencontres de soutien psychosocial individuel, le coucher, le réveil, les lessives, le soin des plantes – le tout est de pouvoir associer à chaque interaction avec les résidants et dans un seul cours des choses, trois dimensions éthico-éthologiques, constituantes de cet « état d’hospitalité singulier » qu’on nomme « l’animation psychosociale ». La première dimension concerne la fonction du regard. Dès qu’un résidant est dans notre champ de vision, il doit se rendre compte que s’il est là, et s’il veut être vu, quand on le regarde…, on le voit. Cette façon de les voir quand ils sont là, et de signaler leur présence est une manière de « processualiser » et de « mettre au travail institutionnel » le sevrage de la violence intériorisée provoquée par l’exclusion et qui passe tout d’abord par un procès ouvert ou voilé, de mise en état social d’ignorance, voire de récusation de leur présence. Une manière douce qu’ont nos sociétés occidentales éduquées de porter « disparus » toutes celles ou ceux qui ne sont pas intégrables dans la norme. La deuxième dimension concerne la fonction de l’écoute. Ici, et de la même façon que la dimension précédente, on est censé pouvoir écouter ce qu’on entend. Il s’agit de la disponibilité qualitative d’écoute que chaque professionnel engage quand n’importe quel résidant émet un propos, développe un récit ou formule un appel. Et ceci, en dehors du fait de savoir si sur le moment, on comprend ou pas le sens des propos. Ce qui est avant tout important et subjectivement réparateur, c’est l’attitude d’intérêt et de disponibilité que l’on manifeste envers la personne. Le fait d’accuser réception de sa parole en lui offrant

PRÉSENTATION

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la place et le sentiment d’être entendu. La troisième dimension concerne la perception, c’est une fonction, plus vaste et en même temps plus pointue que les précédentes, d’évaluation perceptive au moment même des interactions avec les résidants. Bref, évaluation de leurs états d’humeur et psychologique, afin d’être, et de surcroît aux moments d’épisodes critiques, sur la bonne fréquence. Il sera aussi question, dans les rapports quotidiens, de savoir apprécier le bon moment, l’occasion pour mettre en avant des gestes qu’engagent le toucher. Par exemple, pouvoir toucher l’épaule d’un résidant pris dans un gouffre de désespérance afin d’apaiser sa tristesse, et en même temps, lui faire sentir qu’il peut vivre aussi une autre expérience corporelle que celle d’être investi d’un corps violenté. Cette « clinique du quotidien » et lieu d’expérimentation du liant, met en résonance, dans une communauté plurielle, des personnalités diversement concernées soit par la psychose, des états limites, dont certains sont chroniques, soit des personnes touchées de longue date par la polytoxicodépendance médicamenteuse et d’opiacés, soit encore par la consommation d’alcool. Toutes ces personnes sont prises en charge à l’extérieur du centre, médicalement et socialement, par les divers services publics et privés en place à Genève. La plupart d’entre elles nous sont envoyées par les services placeurs, parce que trop rétives aux conditions de séjour offertes dans les autres lieux de séjour, voire non admises pour cause de violence. Cette « clinique du quotidien », rejoint de près ou de loin les courants de la « psychothérapie institutionnelle », plutôt sous un aspect d’analyse institutionnelle, au plus loin des redondances stigmatisantes « psy » ; travail ininterrompu de soustraction, voire d’amputation de tout surplombage interprétatif psychologisant. Et, c’est dans ce sens que cette « clinique du quotidien » devient ou ne devient pas un échafaudage « analytique critique » d’un quotidien institutionnel sur-codifié,

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sur-représenté, saturé et hypertrophié de normes et de règles de tous genres. Certes, au Centre Racard, et selon les enseignements de la psychothérapie institutionnelle, c’est du côté des professionnels que doit se tourner en premier lieu la « politique de soin » ou pour paraphraser Michel Foucault, la politique de « soin de soi ». Cette nécessité de soin de soi, nous la constatons tous les jours puisque la vie menée auprès de résidants dépourvus de limites et vivant fort souvent dans la promiscuité subjective nous oblige à forger et à sans cesse renouveler une « proximité relationnelle juste » (et elle sera juste parce que pertinente !), afin de préserver l’autonomie propositionnelle, seule garante d’un renouveau subjectif et d’une hospitalité institutionnellement réparatrice. Le travail d’écriture que nous vous présentons dans ce volume, les diverses publications du centre7, ainsi que l’expérience filmique d’un documentaire8 et le travail photographique des résidants9 sont des axes parmi d’autres formant un tout ouvert et cohérent. Ce tout praxique, va d’un aspect tout à fait pratique – comme par exemple préparer le repas et le petit déjeuner, s’occuper du quotidien, des lessives, des
Hébergement d’urgence et animation psychosociale. Le Racard ou renouer avec la vie, Préface de Michel Porret, postface de Pierre Dominicé, Ed. L’Harmattan, Paris, 1997 ; Le Racard, une institution d’aide psychosociale. L’utopie au cœur du présent, Préface de Pierre Dominicé, postface de Gérald de Rham, Ed. L’Harmattan, Paris, 2001 ; Instants d’un regard, entre parole et silence. Portraits. Textes de Éliane Perrin, Carmen Perrin, Loraine Bieler, Ed. La Baconnière Arts, Genève, 2006. 8 Actuellement, une caméra vidéo (2.3 méga pixels), est mise en circulation librement durant les soirées, à l’usage des résidants et des professionnels, en vue de « fabriquer » ensemble une proposition expérimentale, un DVD, pour le grand public. 9 Les Maculatures, exposition des portraits des résidants, 19 mai-10 septembre, 2006, travail photographique de longue date exposé à l’Hôpital universitaire de Genève.
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PRÉSENTATION

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plantes, des chambres et des poubelles – mais passe aussi par un effort de formulation, de réflexion et de théorisation ainsi que d’écriture, de la pratique des professionnels. L’équipe d’animation psychosociale se retrouve, en outre, tous les mardis matin durant quatre heures, afin d’évaluer, d’élaborer et de modéliser les divers états et situations institutionnels vécus. Vivre quotidiennement avec les résidants, plonger ensemble à la rencontre des possibles, des transversalités, saisir au vol les virtualités frugales : plan hétérogénétique forgé à partir des écarts10 et de ses divers états changeants. Blocs de constellations, rhizomes d’agirs, séries d’accomplissements des gestes élémentaires afin de rendre visible une autre manière d’être debout sur terre. Pouvoir aussi se soustraire à tout discours calqué sur la norme et si le verbe y est, qu’il soit énoncé à l’infinitif. Parler, autrement dit, juste le nécessaire, l’essentiel pour laisser la place aux résidants, à leur présence, leurs récits. Devenir pour toute une équipe psychosociale aiguilleur ou transmetteurs d’intensités, de territoires, d’univers. Devenir producteur de signes et de lignes de traverses afin de créer les conditions institutionnelles pour que les résidants puissent construire leurs propres grammaires de vie. Non pas les faire venir à nous, mais aller à leur rencontre, les accueillir d’abord dans un climat hospitalier et le reste viendra après. Voilà quelques prolégomènes de cette « pratique clinique et critique du quotidien » en cours. Disons pour finir que dans cet ouvrage, nous vous présentons une série discontinue de textes reflétant une pratique institutionnelle au quotidien à partir de plusieurs points de vue. Des textes qui ont contribué d’abord à la mise à distance de la pratique propre à chaque professionnel et ensuite
10 François Jullien, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures. Ed. Fayard, Paris, 2008.

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à son enrichissement et doutes11. Des textes élaborés par des auteurs-praticiens au cours de ces dernières années sous forme de kaléidoscope, afin de permettre à chaque niveau d’intervention de cohabiter avec le suivant.

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Gadamer, Vérité et Méthode, Seuil, Paris, 1976.

CARTOGRAPHIES INSTITUTIONNELLES

CLINIQUE ET CRITIQUE DE LA QUOTIDIENNETÉ : QUELQUES REPÈRES Paola Salati Miguel D. Norambuena Miguel D. Norambuena : L’idée est que nous puissions visiter ensemble nos vingt ans d’expérience racardienne, visiter des concepts et des pratiques et leur devenir. Des concepts pratiques qui sont, soit opératoires et vivants dans la mémoire parce qu’ils sont encore d’utilité et en usage ; soit modifiés car les spécificités des résidants ont changé. Dans ce cas, les notions, concepts, leviers que l’on a construits il y a plus de quinze ans doivent être réinventés et remis en circulation pour devenir performatifs au travail de résidence et d’animation psychosociale d’aujourd’hui. Nous avons été étonnés, lors de la lecture du texte « Portes »12, qui date d’il y a au moins une quinzaine d’années, de l’actualité de celui-ci, texte que nous avions savamment mâché. Voilà donc l’exercice auquel nous nous soumettons : soit rappeler des notions passées à l’oubli, soit repérer des notions qui se sont intégrées à la personnalité de certains de nos collaborateurs et que, pour cette raison, nous avons de la peine à nommer et distinguer, voire à réinventer parce qu’elles demeurent invisibles. Paola Salati : Je pense qu’il y a un certain nombre de concepts que nous avons étudiés il y a vingt ans, des concepts que nous avons échafaudés, construits, sur lesquels nous nous sommes penchés durant les premières années de notre pratique
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Textes réunis et édités par Miguel D. Norambuena, Hébergement d’urgence et animation psychosociale. Le Racard ou renouer avec la vie, Ed. L’Harmattan, Paris, 1997, p. 205.

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de résidence au Racard, que nous avions, à l’époque, tournés dans tous les sens, et qui maintenant font partie intégrante de notre démarche, de notre manière d’être au Racard, face et avec les résidants. Un certain nombre ne sont plus utiles aujourd’hui, comme par exemple le dépannage d’urgence – au sens d’accueillir une personne durant une ou quelques nuits uniquement – ou l’hébergement des voyageurs ou travailleurs temporaires, et ce que cela implique de notre part comme type d’accueil ou de démarche. Ensuite, il y a tous les concepts qui sont encore valables aujourd’hui, qui restent d’actualité et que, parfois, nous oublions : ce sont des manières d’être qui peuvent sembler « naturelles », à première vue, mais qui, en réalité, sont pensées, réfléchies, raisonnées. Par rapport aux nouveaux collègues, la difficulté se situe dans le fait que si ces manières d’être correspondent à des traits de leur personnalité, ces collègues ont l’impression de fonctionner au Racard comme dans d’autres situations de la vie de tous les jours. Ils peuvent penser que ces manières d’être sont tout à fait spontanées, sans se rendre compte de l’importance du regard sur soi face à l’autre dans le travail de résidence. Par contre, lorsque nous sommes avec un ou des collègues qui « ne collent pas naturellement » avec le Racard, qui ont des traits de personnalité éloignés ou contraires à notre démarche fondamentale, la nécessité de réfléchir à notre manière d’être avec les résidants ou de penser le lieu, avec ses différents espaces, apparaît de façon plus évidente. Voici quelques exemples de caractéristiques personnelles difficilement conciliables avec le travail de résidence : le besoin d’avoir un cadre ou des règles rigides, applicables à chaque résidant, indépendamment de leur particularité pathologique ou personnologique ; la difficulté d’accepter un certain degré d’incertitude, de

CLINIQUE ET CRITIQUE DE LA QUOTIDIENNETÉ : QUELQUES REPÈRES

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flou, d’ambiguïté13 ainsi que d’incompréhensible, d’inexplicable ; la difficulté d’accepter de se tromper, de se remettre en question, de mettre en doute ses « dires » et ses « faires » ; le refus de regarder les effets que l’autre provoque en nous, refus d’avoir une attitude introspective ou d’analyser ses propres « contre-attitudes ». Il apparaît donc qu’il existe des exigences pour pouvoir travailler au Racard. Je vais maintenant énumérer quelques-uns des concepts échafaudés dans le passé et encore d’actualité aujourd’hui, constitutifs en quelque sorte du socle de base de notre démarche. Par exemple, il y a quelque chose qui se retrouve à tout moment : c’est le mouvement, la manière de bouger dans l’espace du Racard, dans cet endroit plutôt étriqué (couloirs étroits, chambres petites), lorsqu’il y a plusieurs personnes dans un même espace. Comment bouger ou se tenir pour que chaque personne présente trouve sa place, en respectant l’espace vital de chacun ou la distance nécessaire à une personne pour ne pas se sentir envahie par l’autre. Je pense à certains psychotiques qui ont besoin d’avoir autour d’eux un espace plus grand que d’autres personnes – une sorte d’espace de sécurité – ou à ceux qui ne supportent pas d’être touchés à certains moments, le risque étant pour eux d’être envahis ou possédés psychiquement par l’autre, voire contaminés. De manière opposée, des personnes, par leur culture d’origine, leurs caractéristiques ontogénétiques, ont besoin d’être touchées pour être rassurées ou pour ressentir l’empathie de l’autre ou d’autres qui s’approchent trop, qui « collent » à l’autre dans la recherche d’une sorte de fusion. Par conséquent, notre manière
« Une forte teneur en ambiguïté laisse le champ thérapeutique plus libre à l’expérience des liens et à son appropriation progressive, qui caractérisent la croissance psychique. » : Jacques Dill, Francis Maquesa, « Chambres avec vues », in : Malaise dans la psychiatrie. Changements dans la clinique, malentendus dans les pratiques, sous la direction de Marcel Sassolas, Ed. Érès, Ramonville-Saint-Agne, 2004, p. 192.
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de nous mouvoir dans cet espace doit être réfléchie et s’appliquer singulièrement à chaque personne présente dans le lieu. Un autre chapitre important tourne autour du statut de la parole, des silences, de l’écoute ainsi que de la manière dont les mots sont dits : les pauses, les intonations, la ponctuation14. Mises à part les rencontres à trois, c’est-à-dire les moments privilégiés de rencontre entre deux permanents et un résidant, où nous avons une relation de plus grande proximité avec l’autre, l’utilisation de la parole dans les espaces communs – à la cuisine ou dans les couloirs, lorsque nous croisons un résidant à un moment ou à un autre, dans un lieu ou dans un autre – est également réfléchie. Notre parole ne doit pas être utilisée pour remplir des vides, en racontant un événement ou une histoire quelconque, mais doit viser l’ouverture à l’autre et la création de liens15 : l’interpeller, le surprendre, l’inciter à « se raconter ». La parole doit jeter un pont, ouvrir une brèche afin que le résidant puisse se vivre en lien avec son monde environnant (personnes et objets) et qu’il puisse exprimer ses préoccupations, ses peines, ses joies, ses rêves, ses opinions ; parler de sa vie, de son histoire, de sa personne et du monde dans lequel il évolue. Il y a également l’attention que nous portons aux résidants dès que nous ouvrons la porte du Racard : nous avons les yeux et les oreilles partout ! Nous avons tous les sens en alerte : lorsque nous sommes au bureau, nous avons les oreilles à la cuisine, et si quelqu’un passe dans le couloir, nous devons le voir ; pendant que nous préparons le repas, même si nous
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Voir : Film documentaire de Danielle Sivadon et Jean-Claude Polack, François Tosquelles. Une politique de la folie, Anabase Films, 1989. 15 « Ce que l’on peut changer, ce sont les liens que chaque homme, avec sa propre structure, peut articuler avec les objets, toujours externes, et les autres personnes. C’est ça qui change le sens du passé, et en ce faisant ouvre l’avenir. Notre visée thérapeutique prend soin des liens. » : François Tosquelles, Éducation et psychothérapie institutionnelle, HIATUS, Mantes la Ville, 1984, p. 8.

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avons le dos tourné au reste de la cuisine, nous avons « les yeux derrière la tête » ou bien nous utilisons les nombreux miroirs que nous avons installés justement pour pouvoir regarder derrière notre dos à certains moments précis, lorsque nous faisons la vaisselle par exemple. Cette attention est aussi portée aux petits signes, mouvements, déplacements des résidants pouvant exprimer, par exemple, l’envie de dire ou de faire quelque chose, un dérangement quelconque, la présence d’une hallucination, d’une peur ou d’un plaisir particulier. Cela nous amène à l’importance que nous avons donnée au lieu et à son ambiance : la décoration, avec de nombreux objets disparates, les portraits, peintures ou dessins d’anciens résidants accrochés au mur, la musique d’ambiance à la cuisine, les petites lumières : tout cela n’est pas un hasard, mais chaque chose, pourrait-on dire, a une fonction. Cette question de l’importance de l’environnement dérive de la psychothérapie institutionnelle : Tosquelles, Oury…16 Cette attention que nous portons à chaque détail de l’environnement du Racard, la richesse et la disparité des éléments « décoratifs » ont pour but de permettre des liens, de stimuler des connexions. Certains résidants sont complètement enfermés sur eux-mêmes, le regard tourné presque exclusivement sur leur monde intérieur et cet environnement proche a pour fonction de leur offrir des ouvertures, des lucarnes vers l’extérieur pour les sortir de leurs univers souvent sombres, vides ou remplis d’angoisse. Regardons maintenant quels sont les changements qui sont survenus ces dernières années par rapport à nos débuts il y a vingt ans. Depuis que nous avons repris le Centre et après un premier échafaudage des dispositifs mis en place pour l’accueil
Jean Oury, Félix Guattari, François Tosquelles, Pratique de l’institutionnel et politique, Ed. Matrice, Vigneux, 1985 ; François Tosquelles, De la Personne au Groupe. À propos des équipes de soin, Ed. Érès, Ramonville-Saint-Agne, 2003.
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de toute personne en difficulté psychosociale, au fil du temps, la population accueillie est devenue de plus en plus lourde et complexe d’un point de vue psychopathologique, et les séjours de plus en plus longs, ce qui nous a obligés de nous renouveler. Ce renouvellement nous a été dicté par les résidants eux-mêmes et les nouvelles situations qu’ils nous présentaient. J’ai l’impression que, contrairement à ce qui se passe souvent dans les autres institutions, nous n’avons pas mis sur pied une structure avec son mode de fonctionnement, ses lois, ses règles et ensuite accueilli des personnes capables de s’adapter à ce lieu. Nous avons plutôt adapté nos règles, modulé notre mode de fonctionnement pour pouvoir accueillir des personnes qui nous demandaient un hébergement, au lieu d’essayer de contraindre ces personnes à se plier, à se conformer à une structure avec des règles trop rigides pour elles. Cette disposition, cette souplesse, le seuil bas de tolérance ont amené les assistants sociaux à nous envoyer, au fil des ans, des personnes aux problématiques de plus en plus difficiles à gérer, exclues de partout, pour lesquelles il était important de créer un espace de liberté dans lequel elles puissent, tout «simplement» – avec tout le travail d’observation, de repérage et d’analyse que cela implique – être. Abordons maintenant la question d’une plus longue durée de séjour des résidants et, comme corollaire, d’un plus petit nombre de résidants hébergés en une année et une moindre hétérogénéité des problématiques présentées par les personnes accueillies. Cela implique de nouveaux questionnements, la mise en évidence de nouveaux problèmes ainsi que l’élaboration de nouvelles réponses de notre part. Nous restons donc plus longtemps avec les mêmes résidants et avons moins de nouvelles arrivées, ce qui nous demande un surplus de créativité et un plus grand effort dans la variabilisation, notion deleuzienne17 que
17 Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins », in : Superpositions, Carmelo Bene, Gilles Deleuze, Ed. Minuit, Paris, 1979.

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nous avions étudiée à l’époque et dont l’importance, me semble-t-il, devient plus grande aujourd’hui. Par exemple, dans les réveils matinaux, nous sommes obligés de trouver des « combines » pour arriver à faire sortir les résidants du Centre, non pas pendant un mois, comme avant, mais peut-être pendant une année ! Et il faut que cela marche ! Les animations à table nécessitent également, de notre part, plus de créativité. Avant, avec un plus grand nombre de résidants qui passaient au Centre, nous assistions à de nouveaux récits de vie, des élans pour de nouveaux liens et échanges entre eux et avec nous, de nouveaux problèmes et questions. Chaque nouvelle arrivée amenait un flux de l’extérieur qui aidait à « meubler » les conversations à table. Cela, aujourd’hui, vient à manquer et nos animations risquent d’être répétitives ! De plus, les « temps morts » sont encore plus intégrés dans la démarche. Avant, nous avions chaque jour de nouvelles questions bien particulières que nous essayions de mettre en chantier : comment faire accepter et intégrer une nouvelle personne dans le groupe des résidants, par exemple. Alors qu’aujourd’hui nos questions ont changé, ainsi que les problèmes posés par les résidants. Les questions aujourd’hui seraient plutôt : comment faire transiter ces personnes sur un moyen terme, comment éviter la répétition, quels moyens nous donnons-nous pour varier nos modes d’être avec elles. Certains résidants considèrent le Racard comme leur « chez soi », leur maison, leur véritable lieu de vie, et non plus comme un lieu de passage provisoire, un tremplin pour aller habiter ailleurs comme c’était le cas il y a quelques années. Nous devons donc accepter de nous retirer par moments pour éviter de les harceler, pour qu’ils soufflent et se posent davantage. En outre, plus les années passent, plus nous hébergeons d’anciens résidants qui reviennent au Racard après y avoir déjà effectué un ou plusieurs séjours dans le passé. Nous les revoyons quelques années après, et sommes souvent surpris de

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voir les changements survenus chez la personne en question, ou bien l’immobilité de celle-ci. Ces séjours à moyen terme permettent une meilleure connaissance des personnes, des résidants et, de leur côté, une meilleure connaissance des permanents, et les liens créés sont, par conséquent, plus profonds. Cependant, ils ont leur revers : les résidants acquièrent une meilleure connaissance de nos points faibles, de nos stratégies, des différences entre nous et, par conséquent, il est plus difficile de les surprendre ! M.D.N. : Je pense que l’intuition que nous avions eue à l’époque a été d’inscrire cet espace-temps, ce territoire institutionnel du vécu dans une perspective dynamique réparatrice, et d’utiliser la notion d’a-parallélisme, notion empruntée à Deleuze et à Guattari. Aujourd’hui, cette notion prend tout son sens, car nous devons maintenir notre autonomie, en même temps que les résidants trouvent leurs degrés et seuils d’ancrage, d’habitudes, d’appropriation de l’espace, dans un rapport quotidien avec le lieu et nous, durant des mois. Cela est particulièrement vrai avec certains psychotiques, car le délire enveloppe petit à petit tout l’extérieur, le dehors et nous devons maintenir non seulement notre distance conjonctive, le « et lui », afin de maintenir notre autonomie en tant que personne, mais également maintenir l’autonomie de l’environnement institutionnel (les murs et ses objets, les affaires des autres résidants). Il ne faut pas oublier que l’environnement fait aussi partie des objets d’animation psychosociale, donc source d’être aussi englouti. On voit bien aujourd’hui, par exemple, qu’O. intègre les objets du Racard dans ses « machines » d’influence délirantes et qu’ils deviennent soit des éléments bénéfiques, soit des éléments maléfiques qui décomposent son état et, dans ce cas, il cherche à s’en débarrasser en jetant à la poubelle des objets qui font partie du lieu (par exemple un petit tableau fait par un autre résidant, ou une plante verte déposée à la cuisine).

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Tout à l’heure tu as évoqué l’allongement de la durée de séjour des résidants durant ces dernières années… Il y a un lien entre durée et habitude. La nôtre d’abord, celle des permanents, mais aussi l’habitude des résidants de nous voir et de s’approprier le lieu : tout cela est complexe : s’approprier pour engloutir, avaler l’autre, ou s’approprier pour expérimenter, bricoler des alliances, se donner un nouveau souffle. À partir d’une certaine durée de séjour, d’un certain coefficient de redondance, il n’y a plus de découverte, il n’y a plus d’inattendu, et notre force, c’est aussi l’inattendu, un plan intempestif. Il s’agit de maintenir un phylum continu, une sorte de continuité variable, une continuité dans la variabilisation comme tu as dit, et, par ailleurs, il y a aussi l’idée d’une discontinuité continue. Le tournus de la grille horaire, c’est une sorte de rupture dans la continuité, qui permet que les résidants soient soumis à un éventail, une mosaïque de personnalités, de gabarits, de présences hétérogènes. En effet, ils ne savent pas toujours à l’avance qui viendra travailler tel jour, ce qui fait partie du stock de matières d’inattendu qui nous permettent, dans la durée, d’installer des dispositifs ouverts de redécouverte de l’autre, de réveil du lien, du liant, et toutes les matières organiques qui vont avec. Tout à l’heure, en mangeant, tu as évoqué, par rapport toujours à O., lorsqu’il est apparu à la cuisine avec ses pantalons suffisamment en bas pour qu’apparaissent ses sous-vêtements d’intérieur et qui dénotaient, à ce moment-là, une sorte de travestissement d’homme en femme. Tu as évoqué la liberté de mouvement, comme une autre donnée caractéristique de cet espace institutionnel. Les résidants, dans la durée, peuvent aussi se réapproprier du territoire à tel point que O. par exemple, n’est plus gêné, il n’a plus de limites entre le sousespace de sa chambre et de la salle à manger. Nous pouvons mettre cela dans l’inventaire des phénomènes de lissage de la longue durée : il y a l’appartenance au sens du bien-être, mais