De l'Autre Côté

De
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New York, Lennox Hill Hospital.
Bryan O’donnell est un neurochirurgien talentueux, spécialiste reconnu du cerveau et de ses mystères. Mais, s’il est brillant techniquement, un profond traumatisme vécu quand il était enfant l’a déconnecté de ses émotions. D’étranges et douloureux événements vont pourtant le plonger dans une autre réalité, à laquelle seuls quelques élus ont aujourd’hui accès. Ses perceptions ont-elles du sens ? Se réconciliera-t-il avec lui-même et son histoire ? Retrouvera-t-il un jour l’amour d’une femme en qui il peut avoir confiance ?


Publié le : mardi 15 avril 2014
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EAN13 : 9782332682208
Nombre de pages : 368
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68218-5

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

« La Mort, c’est le commencement de quelque chose. »

Edith Piaf

 

Livre I

New York

1

« Froide est la douleur de croire que la chaleur ne reviendra jamais ».

John Berger

Service de Neurologie, Lennox Hill Hospital,
New York – 09.00 a.m.

Les visites matinales avaient commencé depuis une heure quand le Docteur O’donnell poussa la porte battante menant au couloir du service de neurologie. Depuis quelques jours, une douleur tenace lui vrillait l’estomac et la colère sourde qui se lovait en lui ne cessait de croître. Le monde entier l’agaçait, tout lui semblait morne et sans couleur.

En passant devant le bureau des infirmières pour se rendre à la chambre 2221, dernière sur sa longue liste de visites quotidiennes, il hocha brièvement la tête en signe de salut mais ses mâchoires restèrent crispées. Les deux soignantes qui se tenaient assises face à un café certainement trop sucré le regardèrent passer en silence, osant à peine le saluer à leur tour. S’il était plus qu’agréable à regarder, le médecin était connu pour son mutisme, rarement brisé par quelques phrases sèches et cassantes. Il ne faisait pas bon le contrarier sans raison valable. Le pli qui fronçait ses sourcils semblait ne jamais s’atténuer et son regard bleu acier ne cillait pas. Le Docteur O’donnell était un excellent praticien, reconnu par ses pairs comme par sa hiérarchie. Sa vision acérée et une intuition hors du commun lui permettaient d’analyser en une fraction de seconde les cas les plus complexes. Aucune lésion cérébrale ne lui échappait. Si elles s’étaient laissées aller à un humour douteux, les infirmières auraient pu dire que son diagnostic était toujours d’une précision… chirurgicale.

Il s’arrêta brièvement devant la porte de la chambre, consulta son dossier et frappa trois coups secs. Une voix chevrotante lui enjoignit d’entrer. La chambre était lumineuse. Un des murs peint en rose framboise égayait le lieu qui, sans cette touche de couleur, serait resté bien terne.

– Docteur O’donnell, bonjour, dit brièvement le médecin.

– Bonjour Docteur, répondit la dame allongée sur le lit blanc et manifestement stressée.

Ses yeux cernés de petites ridules brillaient de larmes contenues. Agée d’un peu plus de cinquante-cinq ans, elle venait à peine d’être grand-mère et voilà qu’elle devait aujourd’hui attendre, la peur au ventre, le diagnostic du médecin. Au fond d’elle, elle s’avait que ce qui l’attendait n’était pas bon. Pas bon du tout même. Ses intenses douleurs à la tête n’avaient cessé de se manifester depuis les deux derniers mois et c’est sa fille qui l’avait poussée à consulter.

– Je viens vous voir pour vous donner les résultats de vos dernières analyses. N’y allons pas par quatre chemins, Madame Gomez, vous avez une grenade dégoupillée dans le crâne. L’anévrisme que nous avons découvert par imagerie est extrêmement mal situé et d’une taille délicate. Aucune chirurgie endovasculaire n’est possible.

– Je… je ne comprends pas… Ça veut dire que je vais mourir, Docteur ?

– Ça veut dire que vous courrez le risque que votre artère se rompe et que votre cerveau soit noyé dans votre sang. Alors, oui, pour répondre à votre question, le risque de décès est plus qu’important. Nous allons cependant mettre un protocole médicamenteux en place.

Une larme coula sur la joue de la patiente. Oh bien sûr elle savait que quelque chose ne tournait pas rond dans son cerveau, que la migraine qui l’assaillait jusqu’à la faire vomir n’augurait rien de très positif. Mais mourir, elle n’était pas prête, non !

– Avez-vous encore des questions, Madame Gomez ? marmonna le médecin en regardant sa montre.

Cécilia Gomez, incapable d’articuler un son tant sa gorge était serrée, secoua la tête. Les larmes continuaient à rouler sur son visage. Le médecin se dirigea vers la porte d’un pas décidé. Avant de sortir de la pièce, il ajouta, comme pris d’un élan d’humanité.

– Si une question vous vient à l’esprit, vous pouvez vous adresser aux infirmières dont le bureau est à deux pas de votre chambre. Elles sont là pour ça, ajouta-t-il d’une voix grave en quittant les lieux.

2

« Si tu veux vaincre la colère, elle ne peut te vaincre. Tu commences à vaincre si tu la fais taire. »

Sénèque

Bureau du Dr O’donnell, Lennox Hill Hospital,
New York – 11.00 a.m.

Assis à son bureau, Bryan O’donnell ne décolérait pas. Il avait beau essayer de se concentrer sur l’article qu’il avait à rentrer pour le lendemain à l’American Medical Association, les phrases cédaient la priorité au malaise qui le poursuivait depuis quelques semaines. Sa vie n’avait jamais été simple. Abruti de travail la plupart du temps, il laissait peu de place à l’improvisation et encore plus à ces sentiments « fleur bleue » que ses contemporains semblaient considérer comme l’unique mode de communication valable. N’était-il pas plus simple et plus, disons, logique de procéder avec méthode et précision quand il s’agissait d’interagir entre êtres humains ? Il passa nerveusement une main dans ses épais cheveux bruns où les fils argentés se multipliaient depuis quelques temps. Il sentait bien que quelque chose lui échappait dans sa relation avec Chérie, son épouse depuis cinq ans. Il l’avait rencontrée lors d’un congrès auquel il participait en tant que conférencier à Washington. Jeune quadragénaire à l’époque, il avait été attiré par cette jolie assistante blonde et souriante qui s’assurait que le projecteur et l’ordinateur portable mis à la disposition des intervenants fonctionnaient correctement. Il l’avait séduite sans coup férir et l’avait épousée dans l’année. S’il l’aimait ? Oui, enfin… A sa façon. Aujourd’hui, quelque chose ne tournait pas rond. Chérie n’était pas plus distante, ni moins attentive. Elle assumait ses responsabilités de maîtresse de maison avec brio, prévenante et organisée. Mais quelque chose dans son regard, la lumière des premiers jours s’était éteinte. Un vide difficilement explicable. Il sentait bien qu’elle avait envie d’autre chose, de douces mélodies, de romantisme langoureux, de déclarations enflammées. Tout ce qu’il était incapable de donner et surtout, dont il ne voyait nullement l’utilité. Et cette demande implicite de son épouse avait le don de l’énerver, sans qu’il puisse mettre des mots sur la cause précise de son malaise.

Le téléphone sonna et le volume strident de la sonnerie le tira de sa rêverie. Il décrocha et accueillit son interlocuteur d’un grognement qui devait certainement signifier « oui, j’écoute ». A l’autre bout de la ligne, Daisy, sa secrétaire perpétuellement enrhumée, lui annonça l’appel de James Macfield, son meilleur ami.

O’donnell et Macfield, c’était une vieille histoire. Ils s’étaient rencontrés sur le campus de l’université. Autant Bryan était grand, élancé et brun, autant James était fluet et blond comme les blés. Ils avaient tout de suite accroché l’un avec l’autre malgré la différence d’éducation reçue de leurs parents. James était ce qu’on appelle classiquement un fils à papa. Né avec une petite cuillère en argent dans la bouche, il n’avait jamais dû véritablement se bouger pour que les portes s’ouvrent devant lui. Le nom de la dynastie Macfield suffisait à faire plier les plus récalcitrants. James, avec son air de ne pas y toucher, avait surfé sur la vague. Bon an, mal an, il avait décroché son diplôme en commerce extérieur. Il occupait aujourd’hui le prestigieux poste de directeur des ventes de Macfield Limited, l’entreprise familiale qui s’était transformée en multinationale prospère. Bryan, quant à lui, n’était pas né sous les mêmes auspices. Il avait dû s’accrocher pour se faire une place, si ce n’est au soleil, du moins dans la classe enviée et discrète de la haute société newyorkaise. Fils unique d’un père mécanicien à la tête d’un petit garage de campagne et d’une mère aide-soignante, il avait très rapidement appris que le travail acharné était une des clés vers une vie plus stable et plus confortable. Enfant, adolescent puis jeune adulte, il s’était passionné pour les mystères du corps humain qu’il analysait à la manière de son père penché sur le moteur d’une voiture. Chercher la panne, décortiquer des circuits puis les réparer, voici ce qui l’éclatait véritablement. Deborah, sa mère, lui avait pourtant appris que l’être humain ne se résumait pas à un ensemble de systèmes interdépendants et que derrière le corps se cachait aussi une âme, une personnalité, des joies, des peines et des souffrances. Mais Bryan avait, en grandissant, perdu de vue la composante émotionnelle de la médecine. Cette distance lui avait permis de développer un sang-froid hors du commun et une précision que beaucoup des autres aspirants médecins lui enviaient durant ses études. Le côté obscur de cette propension à occulter les émotions ne s’était révélé que plus tard face aux patients qu’il avait pris en charge. Ces derniers le consultaient certes pour ses compétences techniques et sa renommée de praticien de haut vol mais souffraient aussi de son manque d’empathie et d’humanité.

James et Bryan partageaient une passion commune, celle du basket-ball, qu’ils avaient pratiqué en binôme avec hargne et enthousiasme sur les parquets de l’université. Leur différence de taille et de musculature aurait pu les handicaper mais il n’en fut rien, au grand dam de leurs adversaires. Ils étaient complices malgré leurs différences et c’était très bien comme ça.

James s’adressa à Bryan avec entrain.

– Alors, vieux brigand, comment tu vas ? Toujours cloîtré au boulot ? Va falloir à un moment ou à un autre que tu penses à respirer !

– Salut James, toujours le mot pour rire, je vois. Je vais bien, t’inquiète pas.

– Mais justement si, je m’inquiète, va ! Ça fait trois semaines que j’essaie de te joindre sans succès. Toujours ok pour la soirée caritative ce soir ? Ils ont un whiskey dont tu me diras des nouvelles.

– Mmmh, grommela Bryan, j’avais oublié. Je ne vois pas pourquoi je paye ma secrétaire aussi cher pour que mon agenda ne soit pas à jour, râla-t-il en consultant son écran. C’est à quelle heure déjà ?

– 21 h, au MOMA, Jardin des Sculptures.

– Ok j’y serai. J’informe Chérie et on se retrouve là-bas.

– Ça marche !

Le médecin raccrocha le combiné avant de le décrocher aussi vite en pressant d’un doigt le bouton raccourci du numéro de sa secrétaire.

– Oui, Docteur, que puis-je faire pour vous ? répondit la voix nasillarde de son assistante.

– Appelez mon épouse, de suite.

– Bien Docteur, je m’en occupe.

Cinq minutes passèrent. Alors qu’il s’apprêtait à réitérer sa demande plus vivement et que, disons-le franchement, la moutarde lui montait au nez, sa secrétaire le rappela.

– J’ai essayé de joindre votre épouse sur sa ligne fixe et sur son portable mais sans la moindre réponse. Je lui ai également laissé un message lui demandant de vous rappeler. Dois-je insister, Docteur ?

– Non, merci, grommela le médecin.

Jetant un rapide coup d’œil à son planning toujours affiché à l’écran et à l’heure qui le surmontait, il demanda alors à son assistante de décaler son prochain rendez-vous d’une heure. Vu que Chérie ne répondait pas, le plus simple était de passer en coup de vent au loft qu’ils occupaient sur Central Park West. A cette heure-ci, elle devait être revenue de son jogging dans le parc et serait sans doute heureuse de le voir. Du moins le pensait-il.

Il attrapa sa veste, sortit de son bureau et, à la sortie de l’hôpital, héla un taxi d’un geste sûr.

3

« C’est toi pour moi. Moi pour toi

Dans la vie,

Il me l’a dit, l’a juré pour la vie. »

Edith Piaf, La Vie en Rose

Moab Information Center (MIC), Corner of Main&Center Streets, Moab, UT – 8.30 a.m

Le soleil colorait doucement de rouge les massifs rocheux et réchauffait déjà l’atmosphère malgré l’heure matinale. Sur le parking du MIC, Jeanne venait de garer son pick-up rouge comme elle le faisait tous les matins, du mois de mars au mois d’octobre. Le centre était un lieu important dans cette petite ville de l’Utah dont la population croissait significativement quand les touristes déferlaient, friands de nature authentique, chaussures de marche aux pieds et casquette vissée sur la tête. Jeanne aimait son métier. Elle dirigeait avec douceur une petite équipe de cinq guides touristiques passionnés par leur métier qui offraient aux visiteurs l’opportunité de découvrir un des plus beaux lieux de l’ouest américain, les Arches et Canyonlands National Parks. Evoquer ces massifs rocheux, la Colorado River qui serpentait non loin, ces arches de pierre finement ciselées ou ces colorations inédites du sol l’emplissait de joie. C’est donc le sourire aux lèvres qu’elle se rendait tous les matins dans son bureau pour accueillir les visiteurs et concocter pour eux un parcours spécifique, calqué sur leurs attentes et leur soif de nature.

La porte était grande ouverte quand Jeanne s’approcha, signe que Bonnie, sa plus ancienne collaboratrice, était déjà arrivée. La présence de cette dernière fut confirmée par les arômes de café chaud qui flottaient dans l’air. Bonnie était « coffee addict » et plaisantait allègrement sur son intention de se faire poser une intraveineuse lui distillant directement dans les veines la sacro-sainte caféine dont elle ne pouvait plus se passer. Quand Jeanne passa le seuil du centre, la douce petite musique, judicieux extrait de La Vie en Rose de Piaf, ne retentit pas.

– Il va falloir que je vérifie tout ça, se dit mentalement Jeanne, tout en redressant d’un doigt fin le cadre représentant Delicate Arch, le fleuron du parc, qui avait une fois de plus glissé sur le mur blanc.

Bonnie était au téléphone et lui fit un signe de la main. Les quatre autres collaborateurs étaient déjà partis se poster aux entrées des parcs pour y accueillir les visiteurs matinaux. Jeanne s’assit à son bureau, démarra son ordinateur et le temps que celui-ci daigne s’allumer – il était un peu poussif – elle se servit une grande tasse de café noir dans lequel elle fit délicatement couler quelques gouttes de fleur d’oranger. Sa petite manie à elle, souvenir du Maroc qu’elle n’avait jamais visité, mais qui la tentait quand même beaucoup. Sur ces entrefaites, le facteur entra et se dirigea vers elle.

– Bonjour Earl, lança gaiement Jeanne. Comment allez-vous ce matin ?

– Hello ma petite Jeanne, ça roule, ça roule. Il fait beau, mes rhumatismes ne me font pas trop souffrir donc comme dirait Kennedy, « Quand il est dur d’avancer, ce sont les durs qui avancent ».

– Que dites-vous là, Earl ! Je sais que vos genoux vous font mal mais de là à en oublier votre douceur légendaire… Mais ne changez pas, j’aime bien vos citations quotidiennes.

– J’en ai plein ma besace, ajouta-t-il en clignant comiquement de l’œil. Mais ce n’est pas tout, voici votre courrier. Et comme dirait à nouveau Kennedy, « Le meilleur temps pour réparer sa toiture, c’est quand le soleil brille », je m’en vais donc continuer ma tournée. Passez une douce journée, Jeanne de mon cœur.

– Vous aussi, Earl.

Le vieux facteur tourna les talons et franchit le seuil du centre. La Vie en Rose ne retentit pas. Bonnie se leva à son tour et quitta la pièce en roulant de gros yeux pour aller chercher les paquets de café qu’elle avait oubliés dans le coffre de sa voiture. A peine franchissait-elle la porte que la douce mélodie se fit entendre.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire encore, se dit Jeanne. Une fois ça fonctionne, une fois ça ne fonctionne pas. Faudra vraiment que je m’en occupe sans jouer la tête de linotte comme je le fais d’habitude.

Souriant aux anges, elle se rassit devant son écran et commença à travailler.

4

« Tout peut basculer si vite dans une vie, si vite que le passé s’efface comme dans un rêve. »

Christophe Gans,
extrait de Crying Freeman

Loft de Chérie et Bryan O’donnell, Central Park West, New York – midi

Le taxi se rangea non loin de l’entrée de l’immeuble. Perdu dans la contemplation de l’écran lumineux affichant à l’arrière du taxi les dernières actualités des spectacles sur Broadway, le médecin leva les yeux à l’appel du chauffeur. L’accent chantant des Pakistanais et Indiens fraîchement débarqués dans la Grosse Pomme l’avait toujours fait sourire. Il n’était pas rare que les taximen comptent sur la connaissance géographique de leurs clients pour se frayer un passage dans la circulation, ignorant où ils se rendaient et quel chemin ils allaient emprunter, mais maîtrisant avec brio le slang américain des rives de l’Hudson.

– C’est souvent par là que commence l’apprentissage d’une langue, se dit Bryan dans un demi-sourire. Les insultes d’abord, les mots doux ensuite.

Il régla la course et sortit du véhicule. Ses chaussures italiennes de la meilleure facture qui soit claquèrent sur le trottoir. Son père lui avait toujours dit : « Mon fils, on reconnaît toujours la valeur d’un homme à sa poignée de main et à la qualité de ses chaussures. Si la première est bien ferme et si les secondes sont bien entretenues, le gars en face de toi a des chances d’être correct ». Comme quoi, l’éducation resurgit parfois là où on ne l’attend pas.

Bryan se dirigea vers le porche de son immeuble où Diego, jeune Portoricain en livrée, l’accueillit avec le sourire.

– Re-bonjourrrrr Docteur O’donnell ! chantonna le portier de sa voix enjouée. Vous allez bien depuis ce matin ?

– Bien merci, Diego, répondit le médecin en passant le seuil d’un pas pressé.

S’attarder aurait été risquer une interminable discussion sur le temps qu’il faisait à New York en cette fin d’été. Tout ce que Bryan voulait éviter. Socialiser, même brièvement, était pour lui un effort. Déjà qu’il allait devoir se soumettre à l’exercice fastidieux du serrage de mains, le sourire aux lèvres, lors de cette foutue soirée caritative qui aurait lieu au MOMA dans quelques heures.

– Au moins, les statues et peintures ne parlent pas. C’est déjà ça, marmonna le médecin dans sa barbe de deux jours, faussement négligée comme disait Chérie.

L’ascenseur l’emmena dans les étages jusqu’au faîte de l’immeuble, vers son loft dont la vue sur le parc était époustouflante. C’était une source d’apaisement pour Bryan que de se plonger dans le paysage si typique de Central Park. Quelle que soit la saison, les couleurs qui s’étalaient devant ses yeux offraient un spectacle très apaisant pour un homme dont le monde intérieur bouillonnait sans cesse sous un abord si froid. Il s’approcha de la porte, tourna la clé dans la serrure et entra. Partout, la lumière dominait. Bryan adepte du vide, de l’ordre et de l’harmonie, avait voulu cet endroit sobre. Les lames de parquet en chêne miel alternaient avec de larges carreaux de marbre italien. Ce marbre dont on ne trouvait trace à New York que dans l’Apple store de la 5ème avenue, comme Steve Jobs l’avait souhaité. Des murs blancs, de l’acier brut, d’immenses baies vitrées. Un long Chesterfield au cuir vieilli trônant le long d’un mur de briques apparentes et des bouquets de fleurs rose vif posés ça et là apportaient un peu de chaleur au lieu qui aurait pu être qualifié d’aseptisé.

En entrant dans le salon, une masse colorée attira son attention. Il s’approcha et portant la main au sol, il s’empara des vêtements laissés à l’abandon. La robe rouge de Chérie d’abord, puis une chemise d’homme dont les premiers boutons avaient été arrachés. Un peu plus loin sur le sol, un pantalon de costume dont la boucle de ceinture brillait sous le soleil et les sous-vêtements de son épouse. Bryan sentit son sang se glacer. Il ramassa le pantalon et en fouilla les poches pour en sortir un portefeuille qui lui sembla familier.

– Ah le salaud, siffla-t-il les mâchoires serrées à s’en déchirer les maxillaires.

Des bruits significatifs provenant de la chambre ne lui laissèrent aucun doute sur ce qui était en train de se passer. Une bouffée de chaleur malsaine lui empourpra les joues. Une envie furieuse de tuer l’envahit, quelque chose se déchira en lui. De sa main s’échappèrent le portefeuille et son contenu. Le permis de conduire avec la photo de son ami, son frère, son complice de toujours, James, s’écrasa sur le sol. La poitrine écrasée comme dans un étau, la vue brouillée, il saisit la clé de voiture qui avait glissé sur le sol et se dirigea vers la sortie. A quoi bon interrompre les réjouissances de son épouse et de son meilleur ami. Réprimant tant bien que mal sa nausée, il referma la porte derrière lui et s’engouffra dans l’ascenseur. Il descendit vers le parking, se mordant les lèvres pour que les larmes de rage qui lui montaient aux yeux ne franchissent pas la barrière de ses paupières.

Il se mit à la recherche de la voiture de James. Le trident ornant la clé qu’il serrait à s’en blanchir les phalanges lui brulait la paume. La Maserati était garée bien proprement à côté de sa propre voiture, comme pour venir le narguer jusque sur son propre territoire.

Son cœur battant la chamade, dopé à l’adrénaline qui lui inondait les veines, il s’assit au volant de la voiture du traître et démarra en trombe. La voiture bondit hors du parking, laissant des centimètres de gomme sur le sol. Au volant, Bryan parvenait à peine à reprendre sa respiration. La voix de Rihanna résonna dans l’habitacle.

So give it to me like I want it

This is for ya, Eyes on it

Roc me out, back and forth

Roc me out, on the floor

Le bolide s’inséra dans la circulation, moins dense que d’habitude à cette heure de la journée. Se dirigeant vers Riverside Park et Harlem par la 87ème rue, le médecin accéléra.

Give it to me like I need it

You know how to make me feel it

Roc me out, more and more

Roc me out, on the floor

Le moteur de la Maserati gronda. Les pneus crissèrent. Alors qu’il abordait Riverside drive, un groupe de policiers à cheval s’engagea sur la chaussée.

Come over boy, I’m so ready

You’re taking too long to get my head on the ground

And my feet in the clouds, oh oh

Bryan bondit sur les freins et braqua violemment pour les éviter. Le cheval de tête se cabra, désarçonnant son cavalier qui chuta sur la chaussée dans un bruit mat. La Maserati heurta une borne d’incendie qu’elle arracha dans son élan avant de partir en tonneaux. Dans l’habitacle, Bryan ferma les yeux.

I’m so clean feeling so dirty

Come right now, you better hurry

Boy you miss out, and I’ll finish it off

Sa tête heurta la vitre latérale, constellant de sang le tableau de bord profilé.

I’ve been a bad girl, daddy

Won’t you come get me ?

Puis ce fut le trou noir. Le vide. Le silence.

5

« Douter de tout et tout croire, ce sont des positions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir. »

Henry Poincaré
extrait de La Science et l’Hypothèse

Walnut Lane, Moab, UT

Dans son jardin, Rutherford Gibson arrosait ses massifs de rosiers et d’hortensias. C’était l’heure idéale pour s’adonner à cette occupation. Assez tôt pour que le froid de la nuit se soit dissipé mais pas encore trop tard, avant ces heures chaudes où les rayons du soleil se plaisent à brûler tout ce qui pousse. Il avait toujours aimé les fleurs auprès desquelles il trouvait un réconfort simple. Les insectes qui vrombissaient autour de lui ne l’effrayaient nullement. Il connaissait leur utilité et leur accordait une attention toute paternelle. YMCA, son vieux matou à moitié pelé, le suivait à la trace, espérant ramasser les miettes que ne manquaient pas de faire tomber son maître quand il dévorait son sandwich, bacon – omelette, en guise de petit déjeuner. Cela faisait vingt ans que Rutherford avait posé ses valises à Moab, dans une petite rue proche du centre-ville. Pourquoi ici ? Il l’ignorait. Le fait est que, lassé de tracer la route au volant de son camion, il avait choisi de jeter l’ancre dans cette petite cité d’un autre âge et de répondre à l’appel qui lui avait été envoyé. Le visage de Rutherford racontait son histoire. Sillonné de profondes rides telle une carte d’état-major, il décrivait la genèse du monde et les centaines de rencontres d’une vie passée sur les routes. Il en avait croisé des gens au détour du tarmac. Tous lui étaient apparus avec leurs failles et leurs richesses. Rutherford lisait en eux comme dans un livre ouvert. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui, il répondait aux questions de ces gens de passage, qui, après avoir pris rendez-vous avec le vieil homme, venaient livrer leurs peines et leurs doutes à celui qu’on appelait le Sage.

– YMCA, sors de mon chemin, grogna-t-il. Tu vas finir par me faire tomber à force de faire des huit autour de mes jambes.

Le chat lui répondit dans un ronronnement rauque. Rutherford sourit dans sa barbe broussailleuse et ses yeux clairs se teintèrent de paillettes mordorées.

– Allez le chat, c’est pas tout ça mais il faut rentrer. La journée ne fait que commencer et il va falloir faire chauffer le thé. Les premières visites ne vont plus tarder maintenant.

Il ouvrit la porte qui donnait sur le jardin et écarta le rideau fleuri qui empêchait les mouches du désert de pénétrer à l’intérieur. Il les aimait bien, les insectes. Mais il fallait quand même dire qu’elles étaient casse-pieds, ces fameuses mouches, à venir se poser sur son crâne dégarni. Il mit une bouilloire sur le feu, sortit la théière, deux tasses, les soucoupes assorties et deux sachets de thé. Par la fenêtre, il fit un signe amical à Earl, le vieux facteur qui faisait sa tournée.

– Quand finira-t-il par raccrocher, ce brave facteur ? Il n’est plus un perdreau de l’année et il serait temps qu’il accepte de passer à autre chose, d’aller voir ailleurs si la lumière n’y est pas plus vive et le temps plus doux, pensa Rutherford. Mais passer à autre chose impose un lâcher prise, un véritable renoncement. Ce n’est pas facile.

La bouilloire se mit à siffler et Rutherford fit de même. Un air dont il ne connaissait que quelques paroles mais qu’il aimait bien.

Tea for two and two for tea

Just me for you and you for me

6

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