De l'autre côté du social

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Nous avons décidé - de ne pas opter pour un être humain unique monolithique, momifié, sanctifié, robotique et sans âme. Quant à moi, j'ai opté pour un être humain certes narcissique mais dont la vision, sans cesse renouvelée, est à la recherche de la vérité, au delà des frontières, des contraintes et surtout de la langue de bois ainsi que des héroïsmes, des idéologismes et des lectures préfabriquées. Je suis à la recherche d'un être humain qui pense et d'une cité qui me prend dans ses bras et me protège de la langue de bois.
(Texte en arabe)
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296359024
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DE L'AUTRE CÔTÉ DU SOCIAL

Cul tures- Représentations-

Iden tités

Ouvrages déjà parus dans la même collection - Le chant arabo-andalou - Identité-Communauté - Espaces maghrébins: la force du local?

- Le

travail

en question

- Norme, - Langue,

sexualité, reproduction école, identités - Minorités culturelles, école républicaine et configurations de l'Etat-nation

Remerciements

La Direction de l'Education Permanente (DEP), service commun de formation continue de l'Université de Picardie Jules Verne, a été d'un grand appui pour la réalisation de ce travail. Je voudrais, au nom du CEFRESS, exprimer particulièrement ma gratitude, pour son soutien à la fois intense et constant, à Monique Fatras,

ingénieurd'étudesà la DEP, membrefondateur du « Réseau Universitaireen
Travail Social» fédérant à cejour quatorze universités françaises, et membre du bureau du « Réseau Européen des Formations Universitaires en Travail Social»

regroupant treize universités européennes. L'implication de Monique Fatras dans ces réseaux, le rôle essentiel qu'elle y joue, constituent pour nous un bénéficesubstantiel. Mes remerciements vont également à Anibal Frias et à Bénédicte Froment, qui ont assuré la lecture critique des textes, aux côtés de MarieCaroline Vanbremeersch, qui a été le maître d'oeuvre de celivre. Nadir MAR OUF Directeur du CEFRESS

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6368-1

Ouvrage coordonné

par

Marie-Caroline

VANBREMEERSCH

DE L'AUTRE CÔTÉ DU SOCIAL
Cultures- Représentations-Identités

Arlette ASQUIN, Christophe BATICLE, Allel BERRAHOU, Bernard BUISINE, Dominique COCHART, Catherine COULONSTRUMEYER, Marie-Madeleine DELATTRE, Pascal DEPOORTER, Isabelle FOJCIK-KASALA, Anibal FRIAS, Bénédicte FROMENT, Aziz JELLAB, Brigitte LlGNIER, Marie-Pierre MACKIEWICZ, Tariq RAGI, Philippe SCHROBER

Secrétariat: Christelle CHEV ALlER

Les cahiers du CEFRESS Université de Picardie Jules Verne
------------------------------------------

Direction du CEFRESS

: Nadir Marouf

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole- Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

SOMMAIRE

INTRODUCTION GENERALE Marie-Caroline VANBREMEERSCH.

..

... ..

9

PREMIERE PARTIE Cultures et représentations

sociales: Etroites cultures

Le bizutage au Portugal. Hiérarchies sociales et stratégies identitaires, Anibal FRIAS .. .

...

29

Les usages romantiques des jardins ouvriers L'exemple des jardins ouvriers du quartier Saint-Maurice à Amiens, Pascal DEPOORTER ...
Les travailleurs sociaux et les enfants issus de l'inceste, Marie-Madeleine DELATTRE ... ... .. Processus d'adultéité et accès au logement de jeunes en situation de vulnérabilité et d'indétermination sociale,
Philippe SCHRODER.. . . . ... .. ... ...

67

.89

113

5

DEUXIEME PARTIE Nouvelle division du travail et identités professionnelles: Identités minimes Crise de l'identité professionnelle chez les Educateurs spécialisés. Les méandres de l'utopie,
BemardBUISINE ... ... ... .. .. ...157

Evaluer la qualité des soins infirmiers en psychiatrie. Une stratégie de reconnaissance pour les infirmiers de secteur psychiatrique, Catherine COULON-STRUMEYER. ... ....

187

La professionnalisation des activités domestiques dans un contexte de précarisation du travail. Le cas de l'aide à domicile, Bénédicte FROMENT .
L'identité professionneUe Tariq RAG!... ... des animateurs, ..

209

.

..231

TROISIEME PARTIE Les suppléances institutionnelles:

Sens et impuissance

Les précarités psychosociales, signes d'incapacité parentale? Analyse de ce qu'en disent les parents d'enfants placés, Marie-Pierre MACKIEWICZ . . 259
Centre d'hébergement et de réadaptation sociale. Effets sur la trajectoire individuelle des femmes accueillies, Arlette ASQUIN. ... ... Placer sa mère âgée en maison de retraite. De la dualité mère/fiUe à l'enfermement institutionnel, IsabeUe FOJCIK-KASALA .

281

301

6

QUATRIEMEPARTIE
Politiques sociales et institutions:
«

Sens et Puissance

»

Approches de la détention des mineurs à travers des pratiques judiciaires, Brigitte LIGNIER... .. ... ...

325

Le développement social des quartiers: le politique et l'associatif, Christophe BATIC LEet Allel BERRAHOU.

...

.351

Insertion et socialisation institutionnelle. le cas des jeunes 16-25 ans face à la mission locale, Aziz JELLAB .. ... Compte-rendu
Les auteurs. ...

377 .41

de lecture, de Dominique Cochart
. .. ...

.. ...423

7

INTRODUCTION

« Le travail de recherche doit être pris dans le désir On a voulu ici que le travail de recherche soit dès ses débuts l'objet d'une demande forte, formulée en dehors de l'institution et qui ne peut être que la demande d'écriture» Roland Barthes, Jeunes chercheurs, 19721

La réflexion de Roland Barthes, il y a maintenant un quart de siècle, nous apparaît aujourd'hui prémonitoire. En 1972, le penseur soulignait l'originalité d'un munéro spécial de Communications entièrement consacré à la publication de travaux de jeunes chercheurs, une première dans le genre très savant des revues scientifiques: «Son unité originelle n'est pas dans son objet, mais dans le groupe de ses auteurs: ce sont tous des étudiants, récemment engagés dans la recherche; ce qui a été volontairement rassemblé, ce sont les premiers travaux de jeunes chercheurs, suffisamment libres pour avoir conçu eux-mêmes leur projet de recherche et cependant encore soumis à une institution, celle du doctorat de troisième cycle. Ce sur quoi on s'interroge ici est donc principalement la recherche elle-même ... ». Très marqué par le contexte intellectuel de l'époque, le propos prétendait réconcilier la pratique scientifique avec la pratique du désir, « le discours de la scientificité ( discours de la Loi) et (..) le discours du désir, ou écriture », et ce pour le plus grand bien commun, l'efficacité scientifique devant intégrer le potentiel des acteurs non
1 Roland Barthes, Jeunes chercheurs, 1972, repris dans Le Bruissement de la langue, Essais critiques IV, Points/Seuil, 1983, rééd 1993, pp 103-110

institutionnels pour une efficacité sociale accrue. La reconnaissance du jeune chercheur équivalait à ouvrir le monde sacré de la science au monde profane de la contingence sociale, faisant de lui le premier
passeur de l'humanisation contemporaine des sciences2
.

La « passion» se faisait publication, en dehors des considérations habituelles qui font la légitimité scientifique, notamment l'appartenance professionnelle au monde de la recherche, et devenait le fer de lance d'une ouverture de la recherche au monde social. La question apportée était celle de l'utilité sociale de la jeune recherche: « La société (concédait) à l'étudiant en lettres ce bonheur: qu'on ait besoin de lui; non de sa compétence ou de sa fonction future, mais de sa passion présente ». La fameuse revue figure alors l'improbable, que Roland Barthes appelle « un petit morceau d'utopie» : « La jeune recherche (publiée) ... devient une véritable interlocution, un travail pour les autres, en un mot: une production sociale ». D'utopie, il n'est plus question aujourd'hui, les initiatives comme celle de Communications se sont répétées. Pour autant, la publication des jeunes recherches reste encore une exception. Dans la recherche sur la question sociale actuelle qui nous intéresse plus particulièrement ici, nombreux sont ainsi les travaux (thèses, mémoires de maîtrise, de diplôme d'études approfondies-DEA, de diplôme supérieur en travail social-DSTS, comptes rendus d'études, rapports de recherche, etc.) qui fournissent des réflexions intéressantes, mais restent peu connus et peu diffusés3 . Le développement de la littérature grise dans le secteur social, quoique en progression croissante depuis les années 19804, et malgré les efforts incontestables de
2 François Dosse, L'empire du sens L'humanisation des sciences humaines, Paris, La Découverte, 1995 3 Cf notamment la table ronde organisée par le CEDIAS/Musée social dans le cadre du « Deuxième Salon du Livre social» Valoriser et dif.fUserles savoirs sur la question sociale aujourd'hui, sous la présidence de Marc de Montalembert, Paris, 10-11 octobre 1997 4 Concernant le développement de la recherche sur le champ social depuis les armées 1980, on référera utilement le numéro spécial de Vie sociale. « Enjeux scientifiques et développements de la recherche sociale », 2-3/1996, CEDIAS/Musée social et la MIRE/ Mission recherche Expérimentation, particulièrement les articles de Jean-Noël

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communication qui ont été engagés depuis dix ans avec un réel succès, demeure largement excédentaire au regard des publications effectives. En ce sens, ce numéro des Cahiers du CEFRESS s'inscrit dans l'effort croissant de reconnaissance qui distingue les productions de la recherche dans le champ du social. Cependant la reconnaissance, plus qu'ailleurs peut-être, y va à contre-courant des représentations admises, car le statut scientifique de la recherche sociale est lui-même problématique. Aujourd'hui comme hier, la recherche sociale affronte couramment la contestation qui lui refuse la légitimité scientifique. Sans prétendre résumer ici un débat largement fourni sur la légitimité de la recherche sociale, nous évoquerons seulement quelques-uns de ses arguments fondateurs En France particulièrement, nous rappelle Robert Castel, la crédibilité de la recherche sociale s'oppose à des traditions culturelles, autant qu'intellectuelles et scientifiques qui réalisent un cumul de handicaps singulièrement défavorable: en France, «où la noblesse d'une discipline se mesure presque toujours à son niveau d'abstraction et à sa distance par rapport aux réalités prosaïques»5 Or le prosaïsme en l'espèce n'est que trop apparent. Que l'on considère la visée de la recherche sociale regardant sans vergogne les hypothèses de transformation pratique issues des résultats de ses travaux scientifiques, ou, simplement, son objet, le social, véritable métaphore de « la misère du monde », les termes de la disqualification sont éclatants et obèrent le contrat de légitimité scientifique justement revendiqué. De l'alpha du « social» - comme mot, image ou réalité - à l'ômega de la recherche sociale comme
Chopart «Le développement de la recherche sur le champ social autour des années 1980 », de Michel Chauvière «La structuration du milieu de la recherche et les cinq éditions de l'Annuaire de la recherche sur le social », enfm de Michel Legros «Etudes, recherches et formation, de quelques usages de la littérature grise dans le secteur social» Plus récemment, le numéro spécial 4/1997 de Vie sociale « Répertoire des mémoires du diplôme supérieur en travail social (1991-1996) », particulièrement l'article de Brigitte Bouquet qui analyse l'évolution des thématiques des mémoires à travers leurs titres sur six années «Propos sur les sujets de mémoire DSTS présentés de 1991 à 1996 »,pp 11-311 à 23-323 5 Robert Castel, « A propos du statut scientifique de la recherche sociale », Vie sociale, 1996/2-3, op cU, pp 51-127 à 55-131

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élucidation de sa véritable réalité, les effets de culture qui discréditent l'un et l'autre présentent une merveilleuse continuité. L'espèce de désacralisation de la recherche à laquelle conviait Barthes se retourne aujourd'hui contre la recherche sociale - même si elle en demeure bien certainement l'hypothèse offensive. Le dépassement de cette difficulté serait-il un retour à une esthétisation accrue du discours de la science, favorable aux distances avec le discours politique et social, comme le suggère Michel Autès6 ? Ce ne serait que le retour à une tradition bien ancrée, à considérer la récurrence de la littérature dans le propos sociologique depuis ses origines jusqu'aux plus contemporains de nos sociologues? Ce que

Richard Brown pose comme une « poétique de la sociologie» 8 .
« Au coeur du sociologique », le littéraire apparaît fondateur d'une réflexion identitaire de la sociologie dans ses rapports avec la connaissance9. Particulièrement lorsque l'objet d'étude est le social. Il n'est que d'évoquer combien les productions romanesques de Balzac, Eugène Sue ou Zola, les rapprochent des analyses des grands sociologues du XIXème siècle. Le social, nouvel exotisme, celui de l'intérieur, est devenu par eux représentable. La distanciation esthétique ouvrait à la connaissance scientifique. Pour autant, la légitimité littéraire ne se confond pas avec la légitimité culturelle, et la fiction pré-sociologique du XIXème siècle reste un paradigme particulièrement éclairant des ambiguïtés de la valorisation de l'objet social. En représentant le social, les plus grands de la littérature ont ainsi, Claude Grignon et Jean-Claude Passeron l'ont vigoureusement démontrélO, refondé «l'illégitimité culturelle»
6

MichelAutès, «Recherche sociale, évaluationdes politiques et débat public », Vie

Sociale, 1996/2-3, op cU, pp 97-173 à 107-183 7 Laurence Ellena, «La sociologie et ses représentations de la littérature Etude du discours de cinq sociologues contemporains », La Création sociale, Sociétés-CulturesImaginaires, n02, 1997, Université Pierre Mendès France, Grenoble II, pp 71-89 Concernant le discours des origines, cf Wolf Lepenies, Les Trois Cultures Entre science et littérature, l'avènement de la sociologie, Paris, éd de la Maison des Sciences de l'Homme, 1990 8 Richard Brown, Clefs pour une poétique de la sociologie, Arles, Actes Sud, 1989 9 Laurence Ellena, op cit, P 89 10 Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire, Seuil, 1989

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du social inscrite dans la longue tradition socio-historique de la domination. Aujourd'hui, toujours à l'oeuvre dans les imaginaires sociaux dont elle structure les représentations, l'illégitimité culturelle du social ne demeure-t-elle pas en effet un des socles les plus inébranlables de la contestation de la légitimité de la recherche dans le champ social? La science du social ne cesse de souffiir la contamination des images et des imaginaires de l'objet social. Le foisonnement métaphorique qui entoure le discours scientifique sur le social nous rappelle combien la conquête de la légitimité scientifique demeure tributaire de l'illégitimité culturelle, et, en-deçà, de l'illégitimité sociale de son objet. Forme de «bien» - au sens de patrimoine collectif caractéristique de l'existence sociale longtemps rejeté dans l'ordre du trivial, le social cumule les effets de représentation contagieux. Le social, objet même de la recherche, « idéologiquement saturé »11, concentre sur lui la stigmatisation qui dans l'histoire des sociétés occidentales, frappe de l'opprobre tout ce qui présente la figure du populaire lorsqu'il n'est pas exaucé par l'esthétisationqui le distancie12. la misère, les carences, la non-valeur, l'injure aux valeurs, etc. Mais l'image du social est aussi celle de la menace monstrueuse qui sommeille, souterraine, envahissante, qui s'impose, écrit Marc-Henri Soulee3, comme « une image géologique, celle de l'iceberg et du ];'JOème visible », énorme «potentialité à relier à ces 9'] Oème invisibles ». Un iceberg «fait de problèmes sociaux », visibles, et «de problèmes non-sociaux» en attente d'être révélés, « deuxième image du volcan en activité qui se réveille ». En ce sens, le social devient davantage «champ» qu'objet, dans la mesure où il contient un surcroît de contenus dont l'énorme inconnue du social
« virtuel»
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qui n'a pas encore accédé à l'état de problème social.

11 Marc-Henri Soulet, «La recherche peut-elle être sociale? », Vie Sociale, 1996/2-3, op cit., p 37-113 12 Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire, op cU 13 M H Soulet, op cU, P 40-116 14 Concernant la défInition du social comme champ et la place qu'y occupent les virtualités, ibid, pp 38-114 à 40-116

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Ajoutons enfm la façon dont le travail social, par effet de proximité, contribue lui aussi à filer la métaphore de l'objectivation négative du social: ce travail social qui, nous assure Michel Autès, « a toujours eu affaire aux limites, à l'innommable, à l'impensé, au nonsens ». A la non-valeur. A « ce qui ne compte pour rien ». Le travail social, « art de la parole qui manque »15. Pour clore cette rapide évocation de que1ques affleurements significatifs du contexte mental dans lequel le jeune chercheur peut aujourd'hui s'adonner à l'exercice délicat de la recherche sociale, donnons le dernier mot à Robert Castell6. Certes, cette pratique de recherche, ostensiblement liée à une fmalité pragmatique, prête, en première apparence, directement le flanc à la pure réprobation scientifique de « l'abstrait contre le concret », du « noble contre l'ignoble >P, qui se rejoue d'âge en âge à l'intérieur du microcosme sociologique depuis ses fondateurs... qui sont aussi les fondateurs de la recherche sociale: Le Play, Durkheim. Mais dans les jeux scéniques des hiérarchies des savoirs, Robert Castel nous invite à voir, plus réels que ces évidences trompeuses, les écrans de fumée qui masquent l'unicité multiple du « noyau» de la recherche sociale. Trop visible, la proximité entre le savoir scientifique sur la société et l'action sociale crée l'illusion du non-savoir là où « le noyau» de la recherche est Un : « le noyau commun à toute recherche sociale (est) cet effort pour inscrire les faits, les données sociales dans un cadre intelligible en vue de transformer peu ou prou la réalité sociale »18.

15 M Autès, op cit, P 106-182 16 Robert Castel, «A propos du statut scientifique de la recherche sociale », op cit 17Ibid, p 51-127 18 Ibid, P 53-129

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En conséquence, le chercheur convie à l'expansion de la recherche sociale, à ses développements multiples et pluriels « une recherche sociale aussi libre et pluraliste que possible» Renouant avec la désacralisation qui rompt les interdits, il pose l'invite à la liberté.
Usons de cette liberté.

* *

*

« Aimerais-tu vivre dans la Maison du Miroir, Kitty?... Faisons semblant de pouvoir y entrer» Lewis Carroll, De ['autre côté du miroir.

De l'autre côté du social, comme de l'autre côté du miroir. C'est ce point de vue du regard que le collectif de jeunes chercheurs, réunis ici, a voulu poser Inscrire le texte du social dans la distance réflexive de son énonciation. Aller au-delà du miroir opaque en suivant les lignes de force d'une poétique du social. Traverser quelques images, en revenir armé d'un autre imaginaire. Le social est opacité. De l'autre côté du social, c'est le point de vue sur le social qui se détache de son opacité pour s'agir comme un mode de réflexion sinueux, ambulatoire, privilégiant les méandres et la décomposition des effets de réel. L'effort de recherche qui tend à disloquer la profondeur vivante du social regarde l'imaginaire, les représentations, les valeurs qui structurent aussi le social. La mythologie du social, sous-jacente aux effets de réel, oriente, . . souterramement, Ie questIonnement, comme une « quete du sens» 19 , Ie désir du meilleur, ou simplement, du mieux social.
~

19 Nous empruntons l'expression à l'ouvrage de André Gorz, Les métamorphoses du travail Quête du sens, Paris, Galilée, 1988

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Les jeunes chercheurs réunis ici semblaient occuper une position favorable pour porter ce regard à la fois poétique, distancié et rigoureux, mais aussi non linéaire. Eux-mêmes sur les frontières et les zones de rupture entre leur activité de recherche et leur activité professionnelle, ils se trouvaient semblablement dans cet espace critique qui aiguise les sensibilités du chercheur devant les écarts palpitants de l'existence sociale lorsqu'elle se rencontre en mal de prendre un sens. C'est la pertinence d'une lecture du social à partir des regards, multiples et croisés, d'une expérience de recherche nourrie chez ses acteurs d'une profonde expérience des incertitudes du social, qui est ici expérimentée20 Qui sont ces jeunes chercheurs? Par moitié des professionnels du social, voire de la santel, et, pour l'autre moitié, des professionnels, actuels ou futurs, de la recherche, notamment universitaire. Ils se sont rencontrés dans le cadre des activités de formation continue de l'Université de Picardie Jules Verne où les premiers faisaient leurs premières armes dans un cursus universitaire22,
20 Anticipant à peine sur la catégorisation de ces chercheurs, précisons cette expérience dans le premier groupe, les professionnels du social-chercheurs, elle est de deux ordres, l'expérience professionnelle qui leur donne une connaissance approfondie et le plus souvent directe des précarités et des fragilités du « social », mais aussi leur expérience propre les plaçant dans un entre-deux socio-professionnel tandis qu'ils réalisent une trajectoire de mobilité sociale et professionnelle à travers leur cursus et leur implication universitaire Quant aux jeunes chercheurs de formation initiale, il n'est que de référer les grandes difficultés actuelles de l'accès aux carrières universitaires, pour apprécier la très grande incertitude qui est leur situation Charles Soulié, « Précarité dans l'enseigrIement supérieur », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° lIS, décembre 1996, pp 58-64 2l Tous de statut cadre, majoritairement titulaires d'un diplôme professionnel d'éducateur spécialisé, plus rarement d'assistant social Panni eux, on compte deux formateurs dont un cadre infirmier Remarquons-le, car la présence de professionnels de la santé dans les cursus de deuxième et troisième cycle de sociologie constitue une tendance qui va s'accentuant 22 Depuis 1982, la Direction de l'Education Permanente (DEP), service de formation continue de l'Université de Picardie Jules Verne a préparé environ 300 professionnels du social aux licence et maîtrise de sciences sociales (à dominante sociologique 19821992), puis de sociologie (depuis 1992), ce qui correspond à onze promotins successives d'étudiants-travailleurs sociaux, dont la onzième vient de commencer Pour plus de précision concernant ces formations, cf le rapport d'étude réalisé par Christophe Baticle et Cécile PetigrIY (sous la 00. de M C Vanbremeersch, Les travailleurs sociaux diplômés en Licence, Maîtrise, DSTS, Logiques universitaires et

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les autres, enseignant et encadrant les premiers travaux de recherche des précédents - mémoires de licence puis de maîtrise. Mais jeunes chercheurs, tous, dans la mesure où leurs diplômes acquis sont récents d'une part, d'autre part où la grande majorité - à deux exceptions près est actuellement engagée dans des activités de recherche doctorale ou post-doctorale23. Leur appartenance statutaire diverse, pour significative, l'est moins cependant que leur commune implication dans la recherche universitaire. A ne regarder que les clivages professionnels classiques pour comprendre ce recueil de recherches plurielles, l'on méconnaîtrait trop rapidement, trop hâtivement peut-être, les enjeux qui traversent celles-là. Et notamment celui d'une production sociale de connaissances mobilisée par la même passion de découvrir l'au-delà du social. Par ailleurs, les ITontières qui distinguent les uns des autres sont moins étanches qu'il y paraîtrait au premier abord, et elles autorisent un certain nombre de capillarités qui rapprochent les professionnels du social du monde universitaire: communications dans les journées d'études, séminaires et autres rencontres scientifiques organisées dans le cadre du CEFRESS, publications, mais aussi, pour certains, chargés de cours ou de travaux dirigés, une première participation aux activités d'enseignement et d'encadrement en fonnation initiale ou en formation continue, parfois durable dans le temps. Enfm, il ne faudrait pas oublier que ces activités qui vont de soi dans la perspective de carrière d'un jeune étudiant en formation initiale, apparaissent chez le professionnel du social comme un effet majeur de son cursus universitaire en sociologie. Là se construit une remarquable appétence pour le travail scientifique, avec pour corollaire
représentations de leur devenir, CEFRESS/Direction de l'Education permanente, Université de Picardie-Jules Verne, janvier 1998 23 Concernant les diplômes acquis ou en cours, les auteurs se répartissent en deux docteurs en sociologie, auxquels on ajoutera un doctorant en sciences de l'éducation soutenant sa thèse en décembre 1997, quatre doctorants (2 en sociologie, l en anthropologie, 1 en psychologie sociale), trois titulaires de DEA en sociologie, deux préparant un DEA de sociologie, un préparant un DESS, deux enfm titulaires d'une maîtrise en sciences sociales

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des déplacements de trajectoires, soient-elles imaginaires, des professionnels-chercheurs du social qui se trouvent projetés dans l'anticipation, raisonnée ou rêvée, de réorientations universitaires24. Les itinéraires imaginaires de la recherche en sciences sociales pèsent lourd pour déterminer ces «jeunes chercheurs », quel qu'en soit l'âge, dans la quête scientifique du social. Dans cette perspective, le présent Cahier du CEFRESS apparaît comme la reconnaissance et l'affirmation de la fécondité de cette zone frontalière génératrice de création, où les chercheurs, professionnels ou non de la recherche, en position d'indétermination sociale ou identitaire, de commencement ou de recommencement, définissent les positionnements actuels du social. Venons maintenant aux démarches, proprement scientifiques, qui caractérisent cet ensemble de contributions en sciences sociales et humaines? Quelles en sont les convergences? D'emblée, l'unité disciplinaire, la sociologie dominant très généralement. Quant aux travaux se réclamant plus particulièrement de l'anthropologie (A. Frias), de la psychologie sociale (M.M. Delattre) ou des sciences de l'éducation (M.P. Mackiewicz), ils ne se font pas faute de larges emprunts à la sociologie. L'unité méthodologique ensuite, l'ensemble des travaux étant appuyé sur une méthodologie d'enquête. Et, si l'on peut évoquer à leur propos une production régionale - résultat secondaire de la collation de ces travaux réalisés par des chercheurs résidant pour la plupart dans la même région, mais qui n'était pas l'objectif principal - ce sera en
termes de terrain, une majorité des enquêtes étant en Picardie.

Faut-il ajouter l'unité thématique et problématique que constitue la recherche sociale? Nous avons suffisamment évoqué sa pluralité pour souligner le parti-pris retenu ici, celui d'une approche minimaliste et éclatée, à la semblance du fractionnement multiple du social.

24

Cf le rapport d'étude pré-cité Les Travailleurs sociaux CEFRESS/DEP, Université de Picardie Jules Verne, janvier 1998

diplômés,

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Cependant une unité semble s'imposer, la convergence des regards vers les imaginaires du social. Cette épaisseur qui fonde la souffrance (Delartre, Fojcik-Kasala), mais aussi le jugement et les émotions (Schroder), les utopies même (Depoorter, Buisine), ou encore les ambitions professionnelles (Coulon-Strumeyer), les vacuités des statuts précaires (Froment), les stigmatisations (Mackiewicz) et les répétitions du malheur (Asquin), les ruses du sentiment et de l'opportunisme (Ragi, Baticle, Berrahou), les préjugés sociaux (Lignier) et les disciplines du sens (Jellab). Entrons davantage dans le coeur de ces recherches pour en décrire les axes essentiels qui apparaissent en quatre parties dans l'ouvrage.

La première partie aborde les représentations sociales comme produits de cultures particulières: Etroites cultures. Les cultures construisent l'opacité du social, en aveuglant sur les modes d'exister extérieurs à leur propre monde. Le monde culturel des individus, étroitement tributaire du groupe social dans lequel chacun a été socialisé, constitue l'expression normative des horizons possibles. Ainsi la culture structure-t-elle le regard sur l'autre ou les devenirs envisageables. Le positionnement social se joue dans une répétition, à peine actualisée, des modèles existentiels de la naissance. Dans cette perspective, le social qui pourrait émerger comme « question sociale» se heurte à l'aveuglement partagé des micromilieux, familiaux, amicaux, scolaires, professionnels, sociaux. Anibal Frias montre les bizuts portugais affirmant et réaffirmant les mêmes hiérarchies universitaires traditionnelles pour afftrmer leur propre devenir social. Les hiérarchies identitaires de faculté à faculté, redoublant la hiérarchie des origines sociales étudiantes, servent des stratégies de groupe, servant à leur tour de base d'appui des stratégies individuelles de la réussite sociale. Pascal Depoorter décrit les locataires de jardins ouvriers, gardiens des fidélités aux traditions, traquant et poursuivant le moindre désordre qui romprait l'ordonnancement de l'héritage jardinier dans la tradition paysanne/ouvrière. Marie-Madeleine Delartre fait émerger l'infini

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désarroi des travailleurs sociaux, aveugles et aveuglés devant l'indicible et l'impensable du travail social, les enfants de l'inceste, ne sachant que répéter leur effroi et leur écart. Philippe Schroder explique comment les jeunes gens en rupture de familles défavorisées, sortis du nid peu protecteur, vivent leur première autonomie dans un logement qui leur est propre, en référence seulement à l'étroit horizon de leur bilan de vie familial, se distinguant simplement des modèles familiaux, ou de ceux que constituent leurs anciennes amitiés, et par ce faible écart, à peine éloignés, craintifs..., prisonniers de leurs milieux originels. La deuxième partie traite du remodelage ou de la construction des identités professionnelles comme effet des nouvelles divisions du travail dans les professions du social, de la santé, du travail à domicile, de l'animation: Identités minimes. Dans des contextes divers de mutations, les professions se redéfinissent et les professionnels définissent leurs identités. changements d'activités et de fonctions induisant une crise d'identité faussement prétendue « usure» (éducateurs spécialisés), changements des nomenclatures professionnelles et des contraintes ouvrant inégalement à des possibles valorisations (infmniers de secteur psychiatrique), nouvelles professionnalités en mal de certitudes (aides à domicile), opportunités politiques ou locales favorables à l'expansion de la profession (animateurs). Or, les définitions et redéfinitions des identités professionnelles dans le cas de ces professions récentes ou relativement récentes, s'élaborent, chez les individus concernés, dans la proximité, par tâtonnements, et en référence à des contextes minimes d'appropriation du réel. Bernard Buisine montre la crise de l'identité professionnelle chez les éducateurs spécialisés, dont les valeurs et les habitus ont été ravalés à l'état d'utopies. Utopies fondatrices pourtant. Le phénomène d'hystérésis (inertie) de l'habitus professionnel, figé dans le temps, mieux que toute explication en termes de bum-out - plus communément appelée usure du personnel - rend compte du diffIcile rapport à l'action pour ces professionnels entrés dans la profession dans les années soixante dix. Catherine Coulon-Strumeyer aborde les stratégies promotionnelles des infmniers du secteur psychiatrique, tous

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également « en quête de reconnaissance sociale et profèssionnelle », et tous également d'origine populaire. En distinguant une typologie de ces comportements infmniers, « gens de bonne volonté », «profèssionnels» et «désabusés fatalistes », l'auteur montre les responsabilités sociales dans les chances de promotion à l'intérieur d'un univers hospitalier traditionnellement réftactaire au redéploiement des hiérarchies institutionnelles, davantage encore sociales. Les chances de réussite dépendront des variantes, minimes mais significatives, qui distinguent les passés respectifs (profession du père, diplômes), conduisant les infinniers à gérer différemment leur conftontation avec les structures sociales et professionnelles du milieu hospitalier. Mais la marge du changement par rapport aux origines reste faible et ftagile : « la reproduction de l'habitus de soumission» reste en tous les cas une contrainte forte, et les distinctions s'opèrent principalement dans la recherche d'un langage savant, cependant insuffisamment maîtrisé. Bénédicte Froment approche la question des nouvelles professionnalités qui émergent comme une des réponses à la précarisation des conditions de travail. Le cas des aides à domicile est révélateur des très grandes incertitudes caractéristiques de la pratique presque expérimentale - de ces nouveaux secteurs d'activité. En dressant une typologie des identités professionnelles des aides à domicile par analogie avec des professions voisines ou avec des compétences extra-professionnelles (mère de famille), l'auteur montre les modes de construction identitaires qui peuvent aujourd'hui se construire et prévaloir dans des professions jouissant d'un faible crédit social: modes de construction privilégiant les références de proximité, et trouvant là une justification presque suffisante. Tariq Ragi montre comment l'identité professionnelle des animateurs a pu se construire en relation avec leurs conditions particulières d'exercice, plus particulièrement dans le cas des animateurs-enseignants de langues dans les établissements scolaires, puis de la génération plus récente des animateurs dits interculturels négociant habilement les opportunités des oilles socio-culturelles à l'échelon local. La troisième partie aborde les suppléances institutionnelles en relation avec les représentations de l'histoire personnelle et familiale des usagers: Sens et Impuissance.

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Les représentations des usagers des institutions sociales fonnent le troisième tenne structurant les situations de l'incertitude dès lors qu'il s'agit de gérer l'échec de la construction familiale. Introduites dans la pratique institutionnelle, elles se montrent comme un recours insuffisant puisque étroitement sélectif: l'usage stratégique des représentations sera bénéficiaire aux usagers dans le seul cas où ceux-

ci se trouveront dans une proximité culturelle de valeurs avec les
intervenants sociaux. Pour les autres, il restera sans efficacité. En effet, les rationalisations verbales de l'échec familial et personnel font très vite apparaître leurs limites. Pour tous, la représentation verbale constitue l'épreuve de conformité de leur système existentiel avec celui de la nonne représentée par le discours institutionnel. Et face aux suppléances institutionnelles, les horizons façonnés par les histoires socio-culturelles propres déterminent pour l'essentiel l'usage, inégal, que les individus en feront. Pour cette raison, la mise en scène des représentations chez ces populations socialement et culturellement fragiles témoigne davantage de leurs incapacités face aux pouvoirs des institutions que d'une réelle possibilité de transfonner les situations. Marie-Pierre Mackiewicz montre la complexité des situations de placement à travers le discours des parents qui énoncent ainsi le lourd cumul des processus de rupture, de stigmatisation et de culpabilité qui sanctionnent le parent d'enfant placé. Sanctionné par l'opinion sociale du voisinage, le désaveu souvent bien plus ancien de sa famille, et le jugement condamnatoire du professionnel social qui interprète en termes d'incapacités parentales ce que lui-même conçoit comme des conduites éducatives, le parent d'enfant placé est confronté à sa propre capacité stratégique de représentation dans son rapport aux intervenants sociaux, comme voie indispensable de négociation. Arlette Asquin analyse les effets du travail pédagogique du Centre d'hébergement et de réadaptation sociale (CHRS) qui accueille des femmes violentées et en grande difficulté économique et sociale, en visant à leur permettre de se forger un statut et des rôles leur assurant une certaine autonomie. Leur trajectoire ultérieure, évoquée quatre années après leur passage au CRRS, montre la « productivité» limitée de ce « travail pédagogique secondaire », suivi d'effets - c'est-à-dire de transfonnations effectives de la trajectoire - dans la mesure seulement où il tend à inculquer « ['habitus qui a été inculqué par le travail pédagogique primaire ». Pour les autres, dont la distance

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sociale et culturelle aux interv~nants du social est trop importante, la répétition du système familial déjà mis en place à travers une ou plusieurs expériences, semblerait «inéluctable ». Isabelle FojcikKasala cherche à caractériser pour des milieux populaires et ruraux le placement en maison de retraite des mères « désorientées» par leurs filles, elles-même mères et grand-mères. La fille, auto-détenninée pour ce rôle, mais aussi déléguée par la famille, impose le placement à sa mère. A partir de là, elle va développer un enfermement réciproque avec sa mère, dont les raisons se trouvent dans une histoire culturelle commune inculquant aux filles les devoirs domestiques et familiaux impératifs de leur sexe. La force de cette histoire et leur position socialement dominée expliqueront chez elles l'absence manifeste d'une volonté de contre-pouvoir face à l'institution et même leur totale incapacité à s'y opposer dans l'intérêt de leur mère. Une dernière partie analyse le fonctionnement des institutions en relation avec les politiques sociales, souligne et confirme leur formidable puissance face aux individus: la parole judiciaire (Lignier), la parole politique (Baticle, Berrahou), la parole administrative enfm (Jellab), leurs jeux et enjeux affmnent et assènent les représentations du social pour leurs publics qui n'ont d'autre choix que de l'être ou le
devenir: Sens et Puissance25
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Ce qui apparaît dans cet ensemble de textes, c'est la puissance réelle des représentations institutionnelles à l'intérieur de leur champ statutaire d'exercice. Brigitte Lignier approche la détention des mineurs à travers des pratiques judiciaires en la reliant à l'évolution de la société depuis vingt cinq ans. Elle met en évidence l'évolution « de la justice des mineurs vers des pratiques ordinaires de la justice des adultes» en soulignant les enjeux, notamment fantasmatiques, sousjacents à l'incarcération des jeunes, « nouvelle classe dangereuse ». En analysant et en confrontant les caractéristiques des procédures, celles des mineurs délinquants, et celles des attendus de jugement, l'auteur fait apparaître les remarquables incertitudes des usages judiciaires définissant ainsi «le champ mobile où juges et justiciables vont élaborer ce que nous retiendrons comme étant des décisions de justice ». Christophe Baticle et Allel Berrahou mettent en oeuvre« une
25 Nous empruntons l'expression au titre de l'ouvrage célèbre de Georges Balandier Sens et Puissance. les dynamiques sociales, 3ème éd, PUP, 1986, ColI « Quadrige»

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micro-sociologie de l'élaboration» d'un projet de Développement Social de Quartier (DSQ) réalisé au début des années 80, en analysant particulièrement les modes de relation du politique et du milieu associatif. La «Politique de la Ville» comme «formule euphémisée du traitement politique de l'exclusion sociale» apparaît comme l'effort pour produire les illusions nécessaires (<< l'illusion de l'intérêt général », «l'illusion de la démocratie participative »). A l'inverse, la réalité pluri-conflictuelle en caractérise l'ensemble des processus: « hiatus» majeurs entre Associations et Populations, entre Associations et Institutions, entre Associations en concurrence, entre Politique et Population. Concernant les plans successifs de Développement Urbain, ce sont fmalement « les positions de pouvoir qui structurent les conflits» et expliquent les décisions, rendant compte enfin des avatars successifs du milieu associatif concurrentiel (des concurrences « établies »/ »prétendantes », à « l'association interassociative », jusqu'à « la déstructuration du marché associatif»). Aziz
Jellab nous montre enfm, par-delà les objectifs déclarés - l'accès à l'emploi - comment les socialisations professionnelles et idéologiques

constituent l'enjeu principal de la Mission locale encadrant les jeunes de 16-25 ans. «Instance de socialisation postscolaire, la Mission locale, imprégnée en cela par une idéologie éminemment morale, oeuvre pour "introduire" (insérer ?) (sic) les jeunes dans un cadre social normatif et conformiste ». Préalable à toute entrée sur le marché du travail, la socialisation professionnelle des jeunes y est d'abord « l'apprentissage moral» et « l'assimilation de conduites normatives ». Partant, la Mission locale gérera les parcours des jeunes à partir de catégorisations identitaires les défmissant selon leur conformité aux modèles normatifs. En analysant le discours des jeunes et leurs logiques d'action face aux injonctions institutionnelles, l'auteur invite à élargir le champ des investigations sur l'insertion, en soulignant l'intérêt du contenu de cette socialisation postscolaire effectuée par les institutions au regard d'une compréhension plus exacte des processus engagés dans la mise sur le marché du travail des jeunes de faible qualification. Sur ce sujet, tout autant vaste que opaque, et même, «brûlant », du Social, l'ensemble des contributions réunies dans le présent ouvrage apparaîtra comme une métaphore du fractionnement, toujours renaissant, des questions sociales dans leur genèse incessante.

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«De l'Autre côté », inscrit dans le désir d'une collaboration entre professionnels et non-professionnels de l'écriture « scientifique », prétend approcher quelques moments du social (cultures, identités, impuissances, puissances) à travers le prisme d'une attention entraînée dans la pratique personnelle et professionnelle des incertitudes du social. Les regards diffèrent, mais la problématique cardinale qui les unit s'installe comme la traversée, mouvante et sensible, de situations de crise à travers l'interprétation des imaginaires, révélés dans les paroles ambiguës du social. Aperçus du réel montrés dans les filigranes des textes, les aperçus du social apparaissent alors en relief de l'un des fonds énigmatiques les plus inépuisables, sinon même insondables, de l'expérience collective.

«Pendant quelques resta sans mot dire à qui s'étendait devant vraiment un drôle de

minutes, Alice regarder le pays elle... et c'était pays» Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir.

Marie-Caroline

VANBREMEERSCH

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PREMIERE PARTIE

CULTURES ET REPRESENTATIONS SOCIALES: ETROITES CULTURES

LE BIZUTAGE AU PORTUGAL Hiérarchies sociales et stratégies identitaires

Anibal FRIAS' pour Marc

Ce travail a son origine dans une enquête de teITaÎn effectuée à Braga, au Portugal, en milieu universitaire. Quand je suis aITivé dans la capitale du Minho, au nord-ouest du pays, une nouvelle année universitaire débutait. Nous étions en octobre, en début de mois. A la sortie d'un cours, j'ai assisté à une praxe dos caloiros (bizutage des nouveaux étudiants). A première vue, ce bizutage estudiantin me paraissait ressembler fort à ceux pratiqués en France, à la même période et dans le même milieu socioculturel. Doit-on alors voir dans le bizutage ou dans la praxe (lire: prache) des pratiques « répugnantes et humiliantes », des « excès sadiques de voyous »1 ? S'il faudra s'inteIToger sur la fonction symbolique et les significations de la violence socialisée qui y est exercée, avec des « excès» parfois2, doit-on pour autant considérer ces pratiques comme « barbares », «stupides et humiliantes »3 ? Rapprocher les termes de praxe et de bizutage rencontré par ailleurs, serait sans doute de bonne méthode. Néanmoins, ce raccourci
Doctorant en anthropologie, Paris X-Nanterre, Chargé d'enseignement de Picardie Jules Verne (1992-1997) 1 L 'Evènement du jeudi, n° 367, Courrier des lecteurs, 1991, p. 91
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à l'Université

Voir, par exemple, Le Progrès du 27 octobre 1981, Le Courrier Picard de septembre 1991 ou 0 Expresso du 26 octobre 1991 qui parle de la mort d'un étudiant à Lisbonne 3 L 'Evénement du jeudi, op cit

analogique, nécessaire tout d'abord, a ses limites. Le bizutage, dans ses gros traits, tel qu'on le trouve en France de façon parfois résiduelle d'ailleurs: dans les classes préparatoires, certaines grandes écoles ou dans des facultés de médecine, n'est semble-t-il qu'une partie liminaire de la praxe. La praxe, prise dans une acception générique, est plus qu'un simple bizutage, entendu comme une conjonction de jeux et de rites « violents» exercés par les étudiants anciens sur les bizuts et, au Portugal, par les Doutores (<< Docteurs» : les étudiants conftnnés) sur les caloiros (les bizuts). Elle est à elle seule synonyme de traditions et « d'esprit» étudiants. La praxe est un phénomène culturel complexe où les éléments ludiques et festifs, où les valeurs collectives, quoique changeantes, focalisent des enjeux sociaux importants. La conservation du corps universitaire4 et de ses différentes hiérarchies, la distinction de chaque université par rapport aux autres, à commencer par la première d'entre elles (au sens chronologique comme celui de la réputation) : l'université de Coimbra, la transmission de certains us et coutumes constituent quelques-unes des «raisons» de la praxe. Le rituel praxique et les cérémonies festives qui en sont constitutives assurent une mise en scène identitaire en réactivant, de manière récurrente et publique, des valeurs et des comportements étudiants typiques. «L'esprit académique »5 se trouve ainsi à chaque fois revivifié et consolidé. Sous cette forme, la praxe est une conformation socioculturelle que l'on rencontrera ailleurs, mutatis mutandis: par exemple dans certaines grandes écoles ftançaises, comme Saint Cyr et l'Ecole des Arts et Métiers. Appliquée aux caloiros (les étudiants
4

Voir la thèse de M E Cruzeiro, Action symbolique et formation scolaire, l'Université de Coimbra et sa faculté de droit dans la seconde moitié du XIXème siècle, Paris, 1990, ERESS, 2 tomes. 5 Esprit fait de liens de solidarité, mais aussi d'un ethos particulier qui, comme le rappelle Bourdieu, « plus encore que les références à la culture enseignée ( ) ce sont, ici comme ailleurs, les impondérables des manières et du maintien, les formes de plaisanteries, les façons de porter le corps ou la voix, d'entrer en rapport avec les autres et en particulier avec les pareils, qui sont au fondement de la complicité immédiate, souvent inconsciente de ses déterminations, entre condisciples », Epreuves scolaires et consécration sociale, les classes préparatoires aux grandes écoles, ARS S, 1981, pp 43-44

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novices), l'action de bizuter (praxar os ca/a iras) constitue un cérémonial laic particulier avec sa liturgie (code de la Praxe)6, ses étapes intégratives, ses hiérarchies, ses stratégies identitaires, ses
symboles aussi. La praxe peut être perçue comme un rite de passage7
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De ce point de vue, la praxe des ca/airas et le bizutage ont un air de famille évident. Ne serait-ce que parce qu'ils appellent souvent les mêmes dispositions à «jouer le jeu », variables selon les lieux et les moments. Les transgressions symboliques: la confusion des genre (travestissement) et les rituels de rébellion vis-à-vis des enseignants ou de l'administration, les formes d'agression des ca/airas ; les « marquages» des novices ou la soumission exigée d'eux, mais aussi les processions réglées et parodiques en ville, les épreuves à connotation scatologique ou les discours spirituels, constituent autant de repères du rituel. Ne serait-ce également que parce que, ensemble, mais à des degrés différents, la praxe et le bizutage se référent explicitement aux coutumes étudiantes en marquant une limite tranchée entre l'espace de l'université et le monde profane8. A l'intérieur de cette césure «absolue », une autre ligne de partage redistribue rituellement les statuts et les rôles, tout particulièrement ceux qui séparent les ca/airas et les dautares. Il a donc été envisagé d'étudier ici la praxe à Coimbra et à Braga. En outre, et corrélativement, il s'est avéré utile de l'insérer dans le champ universitaire portugais où, d'emblée, elle trouve « prise », et où son action a des effets discriminants réels. «L'esprit académique» (0 espirita académica), la production de normes-valeurs et d'attitudes étudiantes, le développement de stratégies distinctives par et dans la hiérarchie qui la traverse, en sont quelques-uns. Espace aussi d'où ce folklore étudiant tire nombre de ses particularités. Mon terrain se situe à Braga. J'ai donc un peu plus orienté le travail ethnographique sur la culture étudiante de cette ville, en la

6 Le code de Coimbra de 1957 compte près de 250 pages 7 Anibal Frias, « La culture étudiante au Portugal' la praxe au Portugal, un rite de passage »,Journal du Groupe d'Anthropologie, n° S,janvier 1998, EHESS 8 A Coimbra, les habitants, donc la population qui ne fait pas partie de la gente universitaire, sont appelés du sobriquet péjoratifjùtricas (du français foutriquet)

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rapprochant constamment des pratiques de Coimbra9. Cela pour deux raisons. La première, parce que Coimbra est perçue, par tout un chacun, comme étant « la ville des étudiants ». Elle l'est au moins chronologiquement. Partant, elle l'est encore eu égard aux « origines mythiques» en tant que foyer de ces valeurs culturelles. La seconde raison, d'ordre plus méthodologique peut-être, n'est du reste que la résultante de la première. Elle tient en ce que les documents écrits sont en plus grand nombre pour les coutumes de Coimbra. Et puis surtout, les « traditions» de Braga, outre qu'elles sont d'une « invention» ou d'une restauration très récentes, se rapportent normativement à celles de leur aînée, fût-ce en s'y opposant par toute une série d'indices et d'actions identitaires. Parler des traditions étudiantes, de l'esprit qu'elles diffusent et des comportements qu'elles « animent» chez les acteurs concernés, suppose certainement la constitution d'un champ universitairelO. L'université, dès lors, est une institution juridique et un espace

physique, social et culturel relativement autonome et différencié!!. En
tant que telle, elle est le lieu où émerge une culture spécifique. «L'université existe en vertu d'une loi et de traditions; elle suppose, tant pour ses agents que pour ses utilisateurs, des comportements stéréotypés et hautement différenciés, véhiculés moins par le
Et subsidiairement des traditions étudiantes en France La comparaison systématique reste à faire 10 On peut penser que ce qui apparemment est lié à « l'esprit» des traditions ou des étudiants' les pratiques qui sont prescrites ou les valeurs véhiculées, réside moins dans une mystérieuse vertu intTinséque aux traditions que dans la logique sociale de l'Institution scolaire, historiquement constituée Sans doute Et la sociologie, on le sait depuis Durkheim, se doit d'en rendre compte Toutefois, la théorie doit aussi compter avec le fait qu'il ne suffit pas de renverser l'ordre de la cause et de l'effet pour supprimer, magiquement, par cette autre vertu qu'est la technique analytique, la croyance communément partagée, donc méconnue comme telle, en l'efficace des traditions sui generis C'est dire que, ici comme ailleurs, les «illusions », parce que bien fondées, ne sont pas illusoires socialement Elles ont des effets très réels Ces croyances résistent aux analyses théoriques elles ont leur inertie propre et de bonnes raisons qui sont celles de la pratique où elles se trouvent insérées Dans le cas considéré, la croyance aux traditions académiques, GOespirito (esprit) de la praxe, est un fondement positif des pratiques, du sens et des investissements (émotionnels, temporels et sociaux) engagés par les agents (les étudiants) dans le jeu 11 P Bourdieu, La noblesse d'Etat, grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989,p 187
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règlement que par l'usage;

elle dispose de tout un ensemble complexe
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de rites et de sanctions positives»

.

Le recours au concept de champ en tant qu'opérateur théorique, nous pennettra peut-être de mieux insister, dans cette partie et au-delà, sur les divers aspects identitaires, variables historiquement, présents dans l'espace scolaire. Cette institution suppose une convergence des status et une similarité des pratiques, étant donnée la relative homogénéité culturelle, au sens sociologique et ethnologique, du milieu en question. Des stratégies sont développées, en matière de comportement, qui favorisent l'apparition d'un ethos typique ou d'une idéologie13 commune au groupe des étudiants. Elles tendent alors à distinguer, corporativement, l'ensemble des « élus» appartenant à la communauté universitaire de tous ceux qui en sont « exclus ». C'est précisément cette séparation, accentuée par la position liminale des caloiros situés au seuil (limen) de deux « états », de deux
univers

- c'est

cette séparation que la praxe ritualise en la consolidant.

L'Universitas Dès la création des universités, un statut spécial leur a été accordées par le pouvoir royal et, surtout, papal (Q p.14, p. 33, Le Goff, 1985, pp. 73-80). A partir, grosso modo, du XIIIème siècle, un savoir « savant» (scolaire et religieux) institutionnalisé se met en
P Bonte, M. Izard (dir), Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUP, 1991, P 378, entrée: «Institution» 13 Le terme d'idéologie est pris ici darISle sens positif et arIthropologique que lui donne L Dumont darIs Homo Hierarchicus, Gallimard, 1966, 15, note la. «Le mot "idéologie" désigne communément un ensemble plus ou moins social d'idées et de valeurs On peut ainsi parler de l'idéologie d'une société, et aussi de celles de groupes plus restreints ( )>> Ce concept ne doit pas être entendu au sens restrictif d'homogénéisation des agents, de leurs pensées et actions Il est plutôt ce qui fait le sens commun et le système de croYarIcespropres à un groupe 14 Quid Praxis? (Portucalensis) code de lapraxe de Porto Dorénavant, nous ferons référence, dans le corps du texte ou en note, à ce code par les initiales « Q P » Il en ira de même pour le code de Braga (noté «C B ») et les codes de Coimbra (notés «C C »), suivis éventuellement de la date de leur publication Voir la bibliographie in fine
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place. Il résulte de cela la constitution d'un enseignement comme « métier» et d'une forme particulière de transmission des connaissances (lecture, écriture, exercices intellectuels oraux, etc.) Parallèlement, les statuts sociaux et juridiques des étudiants et des enseignants passent sous la protection du roi D. Dinis (Q.P., p. 15). C'est sans doute vers la même époque qu'est élaboré le Foro Académico : juridiction spéciale qui accordait aux universitaires qui formaient une corpo ratio, des droits et des statuts particuliers (tribunal et administration propres, privilèges, costumes, etc.). Ce Foro ne sera aboli qu'à la fm du XIXème siècle, en 1883 (Lamy, 1990, pp. 27370) : il aura sûrement contribué à faire émerger une culture universitaire traditiOlmelle. Au Moyen-Age, le milieu académique était divisé en collegium ou facultatem. Les étudiants se répartissaient et s'assemblaient alors par Nationes : selon l'origine ethnique ou « nationale» (Normands, Picards, etc. à Paris par exemple), et selon le degré (gradus) atteint dans le cursus universitaire. L'ensemble des facultatem formait le Studium generalel5. Assez tôt, dès le XlIIème siècle, les enseignantsl6 ont obtenu du pape la licentia ubique docenti. Cette licentia n'était autre que la liberté ou plutôt le privilège corporatiste, donc statutairement garanti, d'enseigner partout (Le Goff, 1985, p. 80). A la suite d'un accroissement rapide des différentes branches du savoir scolastique et de la population étudiante, le Studium fut désigné par Universitas. Au départ, ce terme est simplement synonyme de confTérie ou de société, dans le sens de societas ou de corporatio17 . Les universitates studiorum étaient alors une communauté de vie
15 Au moins jusqu'à la fm du XIXème siècle, au Portugal, on emploie encore l'expression Estudas Gerais (Etudes Générales) pour désigner une institution d'enseignement assez proche de l'université A Braga, il y en avait une du XYlème au XIXème siècle elle s'est transformée ensuite en lycée d'où vient d'ailleurs le Enterra da Gata, fête locale étudiante qui se déroule en mai 16 Les enseignants universitaires portugais, au moins jusqu'au XIXème siècle, sont appelés lentes (latin legente) de 1er (lire). Cela parce que leur principale fonction était de lire (lectares) Au Portugal, on parle encore du« ana lectiva » pour désigner l'année universitaire 17 Le Goff, A CivilizaçiJo do Ocidente Medieval (trad port.), Lisboa, 1984, Tome 2, p 35.

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associant, sous les traits d'une confrérie ou d'une communia, professeurs et étudiants. ils avaient en commun par exemple la pratique fortement ritualisée de la lecture et des études. La culture scolaire était acquise soit au sein d'une seule université, soit en faisant le Grand Tour, espèce de compagnonnage intellectuel, en se déplaçant d'une université à une autre pour se «former ». Cette «pérégrination académique» s'est poursuivie jusqu'au XVIIIème siècle dans toute l'EuropeI8. La première université portugaise fut celle de CoimbraLisbonne, fondée en 1288. Elle faisait suite à celles, parmi les plus importantes, de Bologne, de Paris, de Salamanque ou de Francfort. Après quelques allers-retours mouvementés entre les deux villes, l'université siégea défmitivement à Coimbra à partir de 1537.

Les réformes du Marquis de Pombal L'enseignement a évolué: il s'est adapté aux exigences de chaque époque, accompagnant les modifications intervenues dans l'institution universitairel9. Mais, c'est surtout après l'expulsion des Jésuites du Portugal, en 175920, que les changements dans ce domaines ont été les plus importants. En 1772, en effet, les réformes de l'enseignement supérieur du Marquis de Pombal jetèrent les bases de l'Université portugaise moderne. Dorénavant, l'université est composée de six facultés hiérarchisées: Teologia (théologie), Cânones (droit canon), Leis (lois, droits à partir de 1836), Medicina (médecine), Matematica (mathématiques) et Filosojia (philosophie). Cette hiérarchie puissante s'est conservée jusqu'à nos jours, avec des altérations. On verra que
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D Julia et J Revel (ed.), Les universités européennes du XYlème au XVlllème

siècle Histoire sociale des populations étudiantes, 1989, Tome 2, Ed. de l'EHESS, Paris, pp 86 et sq «L'apprentissage du monde le Grand Tour» , voir aussi J Le Goff, op. cit., Tome 2, p 72 19 Voir à ce sujet ME Cruzeiro et R Pereira da Silva, Cronologia historica das Universidades portuguesas, Analise Social, n° 22,23,24, Vol VI,1968 20 J Lacouture, Jésuites, Tome l, Les conquérants, Paris, Ed du Seuil, 1991, p 497 Ce phénomène accompagne un mouvement européen et extra-européen France 1764 , Espagne 1767 , Panne 1768 , Brésil 1764, p 498, etc

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cela aura des conséquences concrètes dans la perception et dans l'organisation de la praxe : la distribution de la hiérarchie panni les étudiants, selon leur niveau et selon leur faculté, les préséances en matière de responsabilité dans la gestion des cérémonies festives, jusque dans la répartition complexe des règles et des actions prmaques.. .

Continuités

et innovations dans la culture scolaire

Quelles étaient les autres nouveautés apportées par ces réformes? D'abord une obligation d'assister aux cours (Cruzeiro, 1979, p. 829). A cet effet, les étudiants étaient appelés chaque jour au hasard: ils devaient alors réciter la leçon du jourl : «a chamada à liçiio » (ou sabatina). Ce changement dans le mode de fonctionnement de la pédagogie avec notamment la multiplication ou la redéfInition des exercices scolaires (dissertations, commentaires) et la mise en place d'examens de fm d'année, ne dénote pas uniquement un déplacement du rôle accordé à l'enseignement, aux différents acteurs de l'institution et à la place de la formation scolaire dans la société (portugaise) du XVllIème siècle. TI révèle aussi, peut-être, un renforcement du contrôle à l'endroit des étudiants. Des contrôles du reste qui ne sont pas seulement d'ordre scolaire, mais aussi politique. D'autant que la population étudiante, depuis le Moyen-Age et d'une manière accrue au XVIIIème siècle, est perçue comme turbulente,

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Durkheim a montré que la lecture ou la récitation sont des actes rituels de l'humanisme académique, L 'évolunon pédagogique en France, Paris, Alcan, 1969 , voir aussi Y Johannot, Tourner la page Livres, rites et symboles, Jérôme Millon, 1991

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source de nombreux «désordres »22. Ainsi, après 1772, deux ou trois absences non justifiées pouvaient entraîner le risque d'un renvoi23. On comprend dès lors pourquoi, pour toutes ces raisons contraignantes et pour celles qui ont démasqué les étudiants «ignorants », le nombre des effectifs à l'Université de Coimbra baissa de 3000 en 1772 à... 833 en 1773 (Lamy, 1990, p. 49). Un changement en profondeur s'était ainsi opéré dans la définition même de l'institution universitaire. Désormais, elle sera essentiellement un lieu d'apprentissage d'un savoir «scolaire », en assurant une compétence «technique» à ses destinataires ou utilisateurs24. Ce privilège accordé, en droit pour l'instant, à l'étude scolaire, marquera néanmoins dans la seconde moitié du XIXème siècle l'orientation générale que prendront les traditions étudiantes.

Les stratégies étudiantes Pour autant, les étudiants ne se sont pas laissés discipliner par ces nouvelles formes de rationalité pédagogique. Surtout peut-être parce qu'elles venaient bousculer des habitudes installées, tant mentales que socioculturelles. Des stratégies ont été spontanément élaborées ou reprises: des bluffs et autres astuces, afm que les
22 C'est là une raison des va-et-vient incessants de l'université entre Lisbonne et Coimbra Il faut noter, plus généralement, que le chahut, plus ou moins ritualisé, défInit depuis toujours la tribu étudiante. Depuis le XYlème siècle, de nombreuses interdictions royales viennent prohiber le port d'annes parmi les étudiants Elles sont restées lettre morte parce que, entre autres raisons, cette coutume était un signe de distinction sociale. Mais la multiplication accélérée au cours du XVIIIème siècle de ces prohibitions d'annes laisse à penser qu'il y a là un déplacement vers le haut des sensibilités en matière de «violences», de « déviances» sociales retraduites en des termes juridiques. 23 T Coelho, fn fila Tempore, Portugalia, Lisboa, 1902, 7ème édition 24 Mais en plein XIXème siècle encore, le rapport compétence technique (C.T )/compétence sociale (C S) reste en faveur de la C S La simple fréquentation de l'université assurait les sujets d'une autorité à la fois sociale et charismatique auprès du reste de la population. Cette magie sociale est aussi à l'oeuvTe dans le seul titre de Doutor les étudiants étaient, sont encore parfois appelés « os Senhores Doutores » Toutefois, on peut poser que le rapport C TIC S tend avec le temps à se pôlariser, en terme de rationalité sociale (au sens de Weber), plutôt sur la C T , sans que la CS diminue jamais

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étudiants puissent jouer avec la règle tout en respectant, dans l'ensemble, la règle dujeu. Voyons-en quelques-unes. - Meter farpa ou farpear (croc, harpe: « objet que l'on pique

sur le taureau» )25 . il s'agit de donner à l'enseignant avant le cours, à la
porte de la salle de classe, une dispense (bilheta) avec matricula (numéro d'inscription universitaire) et consacrée: «Je sollicite de votre bienveillance une leçon» (Pede dispensa da liçiio de V Exa), en alléguant un empêchement de dernière heure, etc. (Lamy, 1990, pp. son nom, sa l'expression dispense de une maladie, 524-525).

- Jogar de porta (jeu de porte) : stratégie qui consistait à laisser tout le monde rentrer en cours; caché derrière la porte d'entrée, l'élève attend que le lente (enseignant) «appelle à la leçon» pour enfm rentrer dans la salle (id. : 526). Ou alors, autre variante: entrer pour l'appel, pour ne pas être noté absent, et sortir juste après, discrètement, avant« l'appel à la leçon» (Cruzeiro, 1979, p. 829). - Mergulhar (plonger) : se cacher, glisser sur son siège, se faire tout petit sous la table pour ne pas être chamado de cara (appelé à vue, directement) par le maître qui pointe son doigt ou fixe son regard sur l'élève ainsi désigné (Lamy, 1990, p. 527). - Estante : si untel a été prévenu d'avance par le professeur qu'il sera interrogé tel jour, l'étudiant recourt alors à un Estante qui fait office« d'anti-sèche» (cabula). Le voisin de devant a sur le dos la leçon que l'élève de derrière récite, en feignant de la savoir par coeur. D'autres actions similaires, qui se sont longtemps perpétuées, consistaient là encore à se jouer du règlement dans les règles (attitude non anomique), à ruser avec l'institution:

- A frequência

de Banco (la fréquence

de banc) ou fréquence

du cul (cu) ou présence de postérieur (rabo) : faire «acte de présence». Assister aux cours pour ne pas être consigné manquant, sans être toutefois attentif à ce qui se dit en classe.

25 Dicionario da Lingua Portuguesa, Porto Editora, 1975, 5è ediçao

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- Os coelhos (les lapins) . les mauvais étudiants (appelés encore ferradores) s'asseyaient dans le fond de la salle (appelé charanga), au dernier rang (coelheira). Au contraire, les ursos (ours), les bons étudiants, eux, s'installaient au premier rang (banca da frente), là où, précisément, ils seront plus en vue (montra) (id, pp. 528-529).

Une nouvelle rhétorique Toujours eu égard aux réformes de 1772, les enseignants universitaires étaient tenus d'adopter une méthode d'enseignement différente. Le cours ne se voulait plus désormais analytique, avec un commentaire infini d'un point précis de la doctrine ou de la tradition scolaire (ou scolastique) : la postila ou apostilla. TIreposait sur une méthode compréhensive (la sebenta) complétée, après 1786, par un compêndio, livre programmatique (Lamy, 1990, p. 530 ; Cruzeiro, 1979, p. 828). Cette nouvelle rhétorique est certes différente de celle du passé de l'institution considérée. Cependant, moins qu'il n'y parait. Un continuum existe. Elle puise en fait ses racines dans celle du Moyen-Age et forme ce que Bourdieu appelle la « scholè scolaire» . un ensemble de dispositions mentales et un système d'actions et d'appréciations acquis dans le champ scolaire, inculqués par l'institution26 et les « loisirs» qu'elle suppose. Les disputationes, les quaestiones, les responsiones sont ces exercices « gratuits », ces variations semi-improvisées qui affectent le parlé et le pensé scolaires en produisant, par la force du temps et par la logique de l'institution, l'habitus proprement scolaire. Celui-ci est fait d'un argot d'école (callio, giria), plus ou moins structuré, utilisé entre condisciples; de discours (en latin par exemple) et de postures stéréotypées qui ritualisent et médiatisent les rapports entre maîtres ou entre ces derniers et leurs disciples. Et cela tout particulièrement dans les moments solennels, donc formalisés, telles que les interrogations écrites et orales (la dissertation et son articulation logique de l'argumentation, les thèmes « scolaires»), les remises de diplômes,
26 Voir, par exemple, P Bourdieu, «The Scholastic point of view», Cultural Anthropology, 1990, n° 54, pp 380-391 ; «Lecture, lecteurs, lettrés, littérature », Choses Dites, Minuit, 1987, pp 132-143.

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l'ouverture de l'année universitaire, la réception d'un nouveau membre dans le corps enseignant ou dans la communauté étudiante (Praxe). Cette « histoire faite corps» s'accompagne d'actions et de gestes plus ou moins réglés. Ces habitudes à la fois mentales et verbales sont acquises, comme on dit, par la fréquentation continue des bancs de l'Ecole, c'est-à-dire dans l'espace et dans le temps socialisés d'une telle institution. C'est un ethos qui fonctionne parfaitement au sein de cet autre produit scolaire qu'est la Praxe académique. Avec cependant une fmalité ludique et rituelle. Ce sont ainsi toutes « les plaisanteries d'institution sur l'institution» (Bourdieu, 1981, p. 5), tous les sousentendus, entendus des seuls initiés, tous les canulars et autres jeux de mots stéréotypés qui abondent dans les paroles prononcées ou écrites au cours des cérémonies praxiques. Ce sont encore ces tests parodiques, ces discours empruntés qui alternent le solennel et le grotesque, les références populaires et savantes. Tout cela, entre autres choses, contribue à forger « l'esprit étudiant », à nul autre pareil.

Les Reais Republicas Enfm, les réformes de 1772 ont obligé les élèves à résider à Coimbra, sur le lieu même de leurs études. Autrefois, aussitôt les formalités de l'inscription accomplies, beaucoup d'entre eux se détournaient des études tout en conservant l'essentiel: leur statut d'étudiant et donc de Doutor. Ces obligations de résidence ont donc nécessité la multiplication de structures d'hébergement: ce sont les Reais Republicas (les Républiques Royales i). Elles existaient cependant déjà auparavant sous une forme légèrement différente. Le Roi D. Dinis, en effet, lors du premier transfert de l'université à Coimbra en 1309, exigea que fussent mises à la disposition des étudiants, certaines maisons de la ville (Q.P. : 86). Ces habitations d'étudiants sont des espèces de mini-internats de la taille d'une maison, qui regroupent 8 à 12 étudiants vivant en communauté domestique. TIs forment une association de pot et de toit en quelque sorte (C.c., 1957, art. 185).

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Les Reais Republicas sont encore vivantes aujourd'hui à Coimbra. Leurs murs intérieurs sont recouverts de graffiti, de femmes nues, de caricatures de professeurs... Les façades sont ornées lors des fêtes d'étudiants: un pot de chambre (penico) décore parfois à titre de dérision les fenêtres des Républiques. Seules les Républiques officialisées peuvent porter cette appellation (C.C., 1957, art. 186). Pour cela, certaines conditions sont nécessaires, parmi lesquelles: l'autonomie (administrative, économique, etc.), avoir un nom affiché, un drapeau et un emblème approuvés par le Conseil des Républiques (Conselho das Republicas), posséder un président (C.c., 1957, art. 187) et y garantir une totale liberté de pensée27. Les présidents de ces internats ont une désignation propre, souvent saugrenue: le KâgadoMor (de Kagados : nom d'une République

- jeu

de mots entre le nom

d'une tortue; Kagado et cagar : chier et Mor, contraction de maior : supérieur). Selon Teofilo Braga28, les Reais Republicas avaient pour ancêtres les Nationes dont on a parlé plus haut. Comme elles, les étudiants s'associaient, et s'associent encore sans doute aujourd'hui, selon leur provenance géographique ou selon leur discipline, mais aussi selon leurs affmités. D'ailleurs, certains noms des Républiques rappellent l'origine de la plupart de leurs occupants: Republica Açoreana (Açores), da Beira, da Beira Baixa, Estrela do Norte (Trasos-Montes), Minhota, Republica dos Pifaros do Algarve, Farol das Ilhas (lle de Madère), etc. Après la Seconde Guerre Mondiale, les désignations deviennent plus fantaisistes, en rivalisant d'imagination: Ay-o-linda, Babaouo, Algarve, Boa-Bay-Ela, Bota-a-Baixo, Boulevar dos Gatos, Bufalos-Bilis, Fantasmas, Flor Transmontana, Pim-Pim-Nelas, Pantéon do Génio, 1000-y-onarius, Ma Nota, Poyn-Ta-Pau, PynGuyns, Pra-Kys-Tiio, Soviete Supremo, Solar dos Mau-Maus, Solar do Vak-H-Lo, Tomar 1 (R.T. 1), Tomar 2 (R T. 2), Tomar 3 (R.T. 3), Palacio da Loucura... (Lamy, 1990, p. 492). Les étudiants n'y dorment pas seulement. C'étaient, ce sont encore, de hauts lieux de la Praxe et de la vie académique. On y boit et
27 «Grande Enciclopédia Portuguesa e Brasileira », vol 25, P 194 28 T Braga, Historia da Universidade de Coimbra, Tome 4.

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on y mange abondamment en commun, on y joue aux cartes ou à d'autres jeux (d'argent, de hasard, etc.), on s'y associe pour la pratique d'un sport collectif, etc.29. Ce modus vivendi favorise pleinement la convivialité et l'intégration des caloiros aux valeurs de la communauté étudiante, tout en fonctionnant sur des critères hiérarchiques puissants. Les Centenarios (les Centenaires) s'y déroulent tous les ans, réunissant jeunes et anciens étudiants d'une République30. Ils y trinquent à la santé de tel d'entre eux ou à la Bonne Vie (Boa Vida, Boémia) en entonnant la brinde de leur République. Void celle des Kagados, véritable hymne estudiantin : K... a...Ka, K...é...Ké, K...i...Ki, K...o...Ko, K...u...Ku
Ka...ga. .dos, Ka...ga.. dos, Ka. ..ga.. .dos, Aguent 'aga...do ! Tiens bon ivrogne!

Les étudiants peuvent également entonner le cri académique (0 grilo académio). C'est un rituel oral qui rythme à peu près toutes les manifestations praxiques organisées par un curso (disciple), repas, rites, fêtes, etc. :

29 Voir aussi les fraternities et les sonorities aux USA qui créent une nouvelle « famille », de nouveaux liens sociaux panni les étudiants ou les étudiantes 30 Ces retrouvailles autour d'une même table et des mêmes valeurs partagées, à un moment donné de l'existence d'un certain nombre d'individus, favorisent l'esprit de corps, les commémorations d'un même passé valorisé et renforcent les solidarités entre eux Voir D. Cuche pour le rôle de la Société des Anciens Elèves des Arts et Métiers, «La fabrication des "Gadz'Arts" », Ethnologie Française, 1988, l, pp 42-54 et « Traditions populaires ou traditions élitistes? », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1985, n° 60, pp 57-67 Voir également M Bozon,« Conscrits et fêtes de conscrits à Villefranche-sur-Saône », Ethnologie Française, 1979, IX, pp. 29-46 Le code de Brage définit l'A.A.E.U M., Association des Anciens Etudiants de l'Université de Minho comme ayant «pour fin de maintenir et de développer (avigorar) les liens de solidarité qui unissent les anciens étudiants de l'U M, en même temps, elle les représente, défènd et dynamise, et elle contribue à l'établissement de liens de collaboration avec l'Université », C B , Chap IX, Partie I, p 19

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