De l’esclave au président

De

1865 : le 13e amendement abolit l’esclavage sur tout le territoire des États-Unis. 2008 : Barack Obama est élu à la Maison Blanche. Le président américain prononce dans la foulée son célèbre discours engageant les Afro-américains à prendre plus de responsabilités pour conquérir une vie meilleure. Une révolution culturelle est en cours. Cherchant à expliquer cette extraordinaire mutation, Hélène Le Dantec-Lowry décrypte les discours sur le système de parenté noir dans l’histoire américaine. Discours le plus souvent racistes sur l’infériorité des esclaves, puis des migrants ou des résidents des ghettos jusqu’aux années 1940 ; débats passionnés, à partir des années 1960, sur les déficiences supposées des familles noires ou, au contraire, sur les capacités de résistance et l’adaptabilité des réseaux de parenté afro-américains... Confrontant les écrits produits par les Blancs à ceux des Noirs, soulignant l’influence, dans ces controverses, des études sur les femmes et sur les notions de « race, classe et genre », Hélène Le Dantec-Lowry montre que les familles noires américaines sont désormais plus rarement décrites comme un groupe inférieur face à la famille-type blanche, mais plutôt comme un ensemble complexe rendu hétérogène par le métissage, les lieux, les générations et les classes. Une fresque magistrale, qui renouvelle en profondeur notre connaissance du multiculturalisme aux États-Unis.


Publié le : jeudi 16 juin 2016
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EAN13 : 9782271091208
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De l’esclave au président

Discours sur les familles noires aux États-Unis

Hélène Le Dantec-Lowry
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2010
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Anthropologie
  • ISBN électronique : 9782271091208

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782271070098
  • Nombre de pages : 266
 
Référence électronique

LE DANTEC-LOWRY, Hélène. De l’esclave au président : Discours sur les familles noires aux États-Unis. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2010 (généré le 17 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/9194>. ISBN : 9782271091208.

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1865 : le 13e amendement abolit l’esclavage sur tout le territoire des États-Unis. 2008 : Barack Obama est élu à la Maison Blanche. Le président américain prononce dans la foulée son célèbre discours engageant les Afro-américains à prendre plus de responsabilités pour conquérir une vie meilleure. Une révolution culturelle est en cours. Cherchant à expliquer cette extraordinaire mutation, Hélène Le Dantec-Lowry décrypte les discours sur le système de parenté noir dans l’histoire américaine. Discours le plus souvent racistes sur l’infériorité des esclaves, puis des migrants ou des résidents des ghettos jusqu’aux années 1940 ; débats passionnés, à partir des années 1960, sur les déficiences supposées des familles noires ou, au contraire, sur les capacités de résistance et l’adaptabilité des réseaux de parenté afro-américains… Confrontant les écrits produits par les Blancs à ceux des Noirs, soulignant l’influence, dans ces controverses, des études sur les femmes et sur les notions de « race, classe et genre », Hélène Le Dantec-Lowry montre que les familles noires américaines sont désormais plus rarement décrites comme un groupe inférieur face à la famille-type blanche, mais plutôt comme un ensemble complexe rendu hétérogène par le métissage, les lieux, les générations et les classes. Une fresque magistrale, qui renouvelle en profondeur notre connaissance du multiculturalisme aux États-Unis.

Sommaire
  1. Préface. Reconfigurer la famille noire américaine

    Loïc Wacquant
  2. Introduction

  3. Première partie. Familles noires en esclavage

    1. 1. Premiers écrits : des débuts de l’esclavage à l’aube du xxe siècle

    2. 2. W. E. B. Du Bois et Franklin Frazier : les débuts de la sociologie noire

    1. 3. La question des racines africaines

    2. 4. Le bouleversement des années 1960

    3. 5. Nouvelles approches : histoire des femmes, histoire locale

    4. 6. Questions en suspens et perspectives

  1. Deuxième partie. Familles noires en mouvement : urbanisation et ghettoïsation

    1. 1. De l’émancipation à la migration

    2. 2. Familles noires / modèle blanc

    3. 3. La migration : un processus dynamique

    4. 4. Les années 1960 et 1970 : le ghetto noir vu de l’intérieur

    5. 5. Des années 1970 aux années 1980 : force et diversité des familles noires

    6. 6. Pour affiner le débat

  2. Troisième partie. Familles noires en pauvreté : autour de la protection sociale

    1. 1. Des années 1930 aux années 1980 : vers une réduction de la protection sociale

    2. 2. Mères célibataires, pères absents

    1. 3. L’underclass des villes américaines

    2. 4. De lieu en lieu : ghettos, hyperghettos, banlieues

  1. Quatrième partie. Famille noires en devenir : enjeux et perspectives

    1. 1. (Re)définir la famille américaine, (re)penser les familles noires

    2. 2. Métissage et comparaisons

    3. 3. Race, classe, genre et au-delà...

      1. La race et la classe
      2. Le genre
      3. Le lieu
      4. Les générations
      5. La mémoire
  2. Conclusion

  3. Bibliographie

  4. Index général

Préface. Reconfigurer la famille noire américaine

Loïc Wacquant

Inimaginable il y a seulement quelques mois, l’entrée d’une famille noire – ou plus exactement, d’ascendance mixte : est-africaine, euro-américaine et afro-américaine – à la Maison Blanche nous invite à revisiter et réviser de fond en comble la place de l’unité domestique noire américaine dans l’histoire culturelle et dans l’imaginaire national des États-Unis. Depuis près d’un siècle, en effet, cette dernière est au cœur des débats sur l’inégalité raciale et le legs historique de l’esclavage au Nouveau Monde.

Moyeu supposé de la communauté, la famille noire américaine est l’objet pérenne de représentations polarisées et polarisantes dans les sciences sociales et leurs dérivés. D’un côté l’école de la « déficience », longtemps hégémonique, courant de W.E.B. Du Bois et E. Franklin Frazier jusqu’à William Julius Wilson en passant par Gunnar Myrdal, St Clair Drake et Horace Cayton, et Daniel Patrick Moynihan – le politiste et conseiller politique de Lyndon Johnson puis de Richard Nixon auteur du fameux « rapport Moynihan » sur The Negro Family qui continue d’alimenter (et de pervertir) le débat sur les disparités ethnoraciales un demi-siècle après sa parution en 19651. De l’autre, les chantres de la « résilience », qui, de Joyce Ladner, Robert Staples et Carol Stack à Hyman Rodman, Andrew Billingsley et aux innombrables ouvrages de témoignage, célèbrent la famille noire depuis les turbulentes années 1960 et font d’elle un bouclier protecteur puissant et flexible contre la domination blanche. Entre ces deux visions antagonistes, un vide béant qui a peu ou prou aspiré tous ceux qui ont cherché à reformuler la question dans une perspective élargie embrassant les trajectoires diversifiées de la diaspora noire aux Amériques, notamment en refermant la fenêtre comparative ouverte par les ouvrages un temps influents des anthropologues Raymond Smith et Judith Blake sur les familles d’ascendance africaine dans les Caraïbes britanniques2.

Les cinq traits censés distinguer la famille noire de la famille blanche de classe moyenne, tacitement instituée comme norme, à savoir la fragilité conjugale, le rôle-pivot assumé par la mère tant au plan économique qu’affectif, la méfiance frisant la défiance entre hommes et femmes, la tolérance marquée envers la sexualité et la paternité extra-maritales, enfin la protection collective des enfants (notamment par la pratique commune de l’adoption intra-lignagère)3, sont-ils dus à un tenace « héritage africain », à l’effet de rabotage social de l’esclavage, ou bien encore à la pauvreté intense qui, de génération en génération, frappe de manière disproportionnée la population afro-américaine ? Là encore, le débat a été largement tronqué, voire truqué, par la logique du procès qui préside communément à l’examen de la famille noire, considérée tour à tour comme vecteur de pathologies ou matrice de résistance. Car avant de s’enquérir de leur origine, ne convient-il pas vérifier que ces traits sont bien spécifiques aux Noirs qua groupe ethnique et non pas liés à leur position et à leur condition de classe ? De fait, la sociologie de l’urbanisation afro-américaine atteste depuis longtemps le fossé qui sépare les stratégies et les attentes familiales des classes moyennes et ouvrière noires. Dès 1945, St. Clair Drake et Horace Cayton montraient, dans leur maître-livre Black Metropolis, qu’il n’y pas grand chose de commun entre les ménages de la bourgeoisie de couleur « centrés sur le foyer », soucieux de « respectabilité » et tournés vers la protection et la transmission de leur capital économique et culturel, d’un côté, et les familles sous-prolétariennes dites « désorganisées », livrées aux aléas de la survie à la semaine dans les bas-fonds de l’espace social et physique de la ville, alors même que ces deux composantes de la population noire cohabitaient dans le territoire clos et comprimé de Bronzeville4. Un demi-siècle plus tard, cette divergence de classe s’est accentuée, comme en témoignent les portraits croisés que livrent William Julius Wilson du sous-prolétariat postindustriel relégué dans les décombres de l’hyperghetto et Karyn Lacy des multiples facettes de la nouvelle bourgeoisie éduquée qui peuple les banlieues noires prospères5.

Les études sur la famille en Amérique qui prennent la peine de comparer les catégories ethniques à même niveau social soulignent en outre les similarités flagrantes et croissantes des formes et des normes domestiques entre Noirs et Blancs. Survalorisation de la fonction maternelle, forte fréquence de la fécondité hors mariage et tension entre le désir de fonder un foyer et la défiance envers les hommes démonétisés par leur sous-emploi chronique : Edin et Kefalas ont récemment établi que ces propriétés se retrouvent peu ou prou avec la même fréquence parmi les ménages populaires d’origine africaine, mexicaine et européenne. De même, Annette Lareau montre dans son étude comparative sur l’adolescence que les familles noires et blanches de classe moyenne adoptent des schémas identiques dans leurs manières d’élever leurs enfants et d’organiser leur ménage6. En vérité, la quête obsessive des origines de sa differentia specifica révèle combien l’unité domestique des Noirs américains fonctionne à la manière d’un écran sur lequel se projettent à la fois les fantasmes raciaux et les aspirations démocratiques du pays.

C’est dire l’intérêt du présent ouvrage, qui retrace avec minutie et sagacité le tourbillonnement continué des débats sur la famille noire américaine dans les principaux univers de production symbolique, champ académique, champ journalistique et champ politique. Ce faisant, il apporte une triple contribution, à l’étude de l’inconscient ethnoracial de l’Amérique d’abord, à l’histoire sociale et culturelle des rapports entre famille et ethnicité ensuite, et à la sociologie historique de la science sociale étasunienne enfin. Hélène Le Dantec-Lowry dresse un tableau raisonné des protagonistes, des thèmes et des controverses qui ont scandé le déroulement historique du discours familialiste des sociologues, historiens, politologues mais aussi des journalistes et autres experts en politique publique qui se sont inquiétés (au sens ancien d’« agitation de l’esprit causée par quelque passion ») de la famille noire depuis l’ère esclavagiste jusqu’à nos jours. Ce discours s’avère constituer un véritable catalogue-test projectif des fantasmes ethniques du pays autant qu’un puissant révélateur des tensions et des contradictions de la domination raciale. Les représentations de la cellule familiale afro-américaine trahissent aussi comment elle est devenue un levier majeur de la division entre classes qui s’est approfondie après l’effondrement du ghetto au sortir de la décennie 1960. Hélène Le Dantec-Lowry pointe en passant le coût exorbitant de l’hétéronomie intellectuelle : ainsi, si les mouvements noir et féministe ont permis des avancées majeures dans l’étude de la famille afro-américaine, ils n’ont pas su sortir ce domaine de la logique du procès selon laquelle l’affrontement interminable des réquisitoires et des plaidoiries occulte la variété, structuralement conditionnée, des formes domestiques et leur dépendance commune vis-a-vis de l’État.

Hélène Le Dantec-Lowry souligne judicieusement la diversité des formes familiales de la diaspora afro-américaine selon la position et la trajectoire dans l’ordre social et géographique – rappel particulièrement salutaire au moment où, sous l’effet de la mode médiatico-politique de la « diversité », la sphère publique française résonne de débats pas toujours judicieusement formulés sur « la condition noire ». Rappeler qu’il n’existe pas une mais des familles noires, prises, comme les autres, dans le jeu croisé des transformations historiques de l’espace social et des politiques publiques, débouche in fine sur un questionnement de la « race » comme principe de vision et de division et du rôle de la structure et des actions de l’État dans la fabrication de ce collectif fictivement naturalisé qu’est la famille7. C’est dire que Le discours sur les familles noires aux États-Unis sera lu avec profit, non seulement par les spécialistes de civilisation étasunienne, mais aussi par tous ceux qui, par delà ce cas particulier, cherchent à percer le mystère de la formation des collectifs et à élucider les luttes pratiques et symboliques dont ces derniers sont à la fois l’enjeu et l’effet.

Notes

1 En attestent le gros numéro thématique des Annals of the American Academy of Social and Political Science qui lui est consacré, dirigé par Douglas Massey et Robert Sampson (n° 621, janvier 2009), et la place que lui accordent des auteurs aussi différents que Stephan Thernstrom et Abigail Thernstrom dans America in Black and White : One Nation, Indivisible (New York, Touchstone Books, 1999) ; William Julius Wilson dans More than Just Race : Being Black and Poor in the Inner City (New York, W.W. Norton, 2009) ; et Houston A. Baker dans Betrayal : How Black Intellectuals Have Abandoned the Ideals of the Civil Rights Era (New York, Columbia University Press, 2008).

2 Raymond T. Smith, The Negro Family in British Guiana : Family Structure and Social Status in the Villages (London : Routledge, 1959), et Judith Blake, Family Structure in Jamaica : The Social Context of Reproduction (Glencoe, Free Press, 1961 ; nouvelle édition 1980).

3 Pour un panorama des recherches empiriques relevant ces différences sur les versants historiographique et ethnographique, voir Frank F. Furstenberg, « The Making of the Black Family : Race and Class in Qualitative Studies in the Twentieth Century », Annual Review of Sociology 33 (2007) : 429-448.

4 St. Clair Drake et Horace Cayton, Black Metropolis : A Study of Negro Life in a Northern City (Chicago, University of Chicago Press, 1993, orig. 1945).

5 William Julius Wilson, When Work Disappears : The World of the New Urban Poor (New York, Knopf, 1996), et Karyn R. Lacy, Blue-Chip Black : Race, Class, and Status in the New Black Middle Class (Berkeley, University of Califonira Press, 2007). Voir également, en guise de point d’orgue, le récit de la confrontation entre Noirs des classes supérieure et populaire dans un quartier en cours de « gentrification » de Chicago fourni par Mary Patillo dans Black on the Block : The Politics of Race and Class in the City (Chicago, University of Chicago Press, 2007).

6 Kathryn Edin and Maria Kefalas, Promises I Can Keep : Why Poor Women Put Motherhood Before Marriage (Berkeley, University of California Press, 2005) ; Annette Lareau, Unequal Childhoods : Class, Race, and Family Life (Berkeley, University of California Press, 2003).

7 Pierre Bourdieu, « À propos de la famille comme catégorie réalisée », Actes de la recherche en sciences sociales, 100, décembre 1993, 32-37 (repris in Raisons pratiques, Paris, Éditions du Seuil, 1994), et Remi Lenoir, Généalogie de la famille (Paris, Éditions du Seuil, 2005).

Auteur
Loïc Wacquant

(University of California, Berkeley et Centre de sociologie européenne, Paris)

Introduction

Longtemps aux États-Unis, l’histoire – celle que l’on écrit – ignorait la complexité des dynamismes, des territoires et des individus divers qui composaient la nation. On laissait de côté les histoires – vécues cette fois – des groupes dits « minoritaires », tels les femmes, les Noirs ou les nations indiennes, pour représenter avant tout le point de vue du groupe blanc dominant. Ainsi, au xixe siècle, l’histoire était d’abord écrite, et enseignée, pour mettre en avant les progrès de la nation américaine, pour souligner la supériorité de ses institutions. On ne pouvait aborder l’histoire des Afro-Américains, ou alors seulement de façon périphérique, car elle aurait alors remis en cause un récit historique fondé sur l’« exceptionnalisme » de la destinée américaine et sur une doctrine égalitaire (voir Appleby et al., 1994 : 241). Après la guerre de Sécession (1861-1865) qui conduisit à l’abolition de l’esclavage et après l’organisation de la ségrégation légale dans les anciens États esclavagistes du Sud dès la fin du xixe siècle, on choisissait toujours de ne pas faire entendre le point de vue des Noirs puisque leur mise à l’écart dans les lois, les institutions et en termes de rapports sociaux, reniait une fois encore les fondements mêmes de la société américaine. Ensuite, pendant la Guerre froide, la nation préféra ignorer le traitement inégalitaire accordé à toute une partie de sa population ; le contexte politique et l’anticommunisme omniprésent engendrèrent une histoire consensuelle alors même que les Noirs s’organisaient en un mouvement de plus en plus actif pour réclamer l’égalité de traitement et l’intégration économique. On construisait donc majoritairement une histoire qui tenait à la fois du mythe et de la nécessité politique (Ross, 1995 : 653). Les Noirs étaient le plus souvent exclus du débat et peu écoutés : ils n’avaient pas vraiment accès aux lieux de recherche et de publication à quelques exceptions près (on pense par exemple aux sociologues Du Bois et Frazier et à l’historien Carter G. Woodson). Ainsi, l’histoire des Afro-Américains fut d’abord produite par les Blancs sans vraiment tenir compte des aspirations, des expériences et des problèmes spécifiques au groupe noir.

L’histoire de la famille américaine, discipline qui se développa surtout vers la fin du xixe siècle, puis dans la première moitié du vingtième siècle, se focalisait avant tout sur le système de parenté blanc dominant dont les schémas et structures, souvent simplifiés et généralisés pourtant, étaient devenus le modèle convenu et légitime. On oubliait bien vite l’hétérogénéité des familles depuis l’époque coloniale et leurs variations en fonction de critères ethnoraciaux, sociaux, religieux ou géographiques, selon les injonctions légales et institutionnelles à un moment donné et, enfin, concernant des choix maritaux, reproductifs ou éducatifs (voir Coontz, 1988 : chap. 1). Une thèse récurrente consistait à penser que l’on était passé progressivement d’une famille de type élargi à un modèle nucléaire et patriarcal encouragé par une économie de type capitaliste : ce dernier était le plus performant, le plus simple à comptabiliser et devait alors être encouragé1. On s’intéressait peu aux familles d’autres groupes dont les usages auraient pu remettre en cause la thèse dominante sur la nucléarité et sur le patriarcat ou parce qu’on estimait que ces familles, par trop différentes de la norme nucléaire, devaient être ignorées, réformées ou qu’elles se rapprocheraient éventuellement du modèle normatif (dans le cas des immigrants par exemple). Le discours sur la famille noire aux États-Unis a d’abord émané d’historiens et d’observateurs blancs qui discutaient le plus souvent de l’institution afro-américaine selon leurs propres critères de race et de classe. Ils dépeignaient souvent les familles noires comme un contre-modèle. À leur tour, et dès la fin du xixe siècle, les intellectuels noirs analysèrent leur propre système de parenté et tentèrent non seulement d’en appréhender la complexité en fonction de contextes changeants, mais cherchèrent également à en offrir une vision moins stéréotypée. Longtemps en effet, la famille noire avait été inexistante, peu digne d’intérêt, ou bien encore pathologique aux yeux des observateurs blancs. Nous verrons que l’analyse des sociologues noirs n’était pourtant pas dénuée de simplifications et de stéréotypes.

C’est seulement dans la seconde moitié du xxe siècle que l’histoire afro-américaine fut mieux incorporée à l’histoire des États-Unis. Les diverses luttes sociales et politiques dans les années 1960 avaient permis de remettre en cause les paradigmes précédents sur l’unicité et la supériorité de la destinée américaine. On interrogea alors, entre autres, la place dominante accordée à la « majorité » blanche et on insista sur les expériences variées des différents groupes qui composent la nation. Le mouvement noir demanda notamment l’insertion des Afro-Américains dans le récit historique sur les États-Unis. De nombreux chercheurs, dont une majorité de Noirs, qui intégraient enfin plus aisément les universités, s’intéressèrent alors à l’histoire de ce groupe et des départements d’études noires (les Black Studies departments) furent créés dans les universités dans les années 1970. Grâce à cette ouverture, l’histoire des Noirs aux États-Unis est aujourd’hui un champ d’études légitime et reconnu2.

L’un des chantiers d’investigation des chercheurs a été la famille afro-américaine. Les auteurs s’efforçaient alors de prouver son existence et de contrer les visions négatives et simplistes – racistes même – des analyses précédentes. Des études majeures étaient déjà parues dès la fin du xixe siècle (celles du sociologue noir Du Bois) et surtout au cours des années 1930 dans les ouvrages de Frazier, sociologue noir également, parmi d’autres. Mais c’est essentiellement après les années 1950 que l’on s’intéressa régulièrement aux familles noires en même temps qu’un regain d’intérêt pour la famille en général émergeait chez les historiens et les sociologues américains. Depuis, un grand nombre d’articles et d’ouvrages sont parus sur la question : le système de parenté des Noirs a fait l’objet de monographies et a été également très présent dans des études portant sur des périodes ou des sujets plus généraux. Son examen a progressé selon les critères et les paradigmes en vigueur à une époque donnée. Il n’est pas étonnant que le nombre d’études parues ait augmenté dans la seconde moitié du xxe siècle, alors même que les Noirs étaient davantage intégrés à l’écriture de l’histoire américaine en général.

Alors comment a-t-on « écrit » la famille noire ? À partir d’une mise en perspective historiographique, nous allons analyser les différents discours des chercheurs sur cette institution, dont de nombreux historiens et sociologues, mais aussi d’autres spécialistes en sciences sociales (anthropologues, ethnologues). Nous analyserons par ailleurs les productions d’autres « experts » (politologues, journalistes, politiciens) qui, à des degrés divers, infléchirent également le discours sur la famille noire. Il y eut des passerelles et des allers-retours nombreux entre les travaux des intellectuels et ceux des observateurs qui venaient des médias et de la politique.

Nous n’offrirons pas un simple panorama diachronique de ce discours. Il serait d’ailleurs quasi impossible de faire état de tous les écrits divers parus sur la famille afro-américaine au fil des années3. Nous adopterons l’approche de Michel de Certeau qui, comme le rappelle François Dosse, a placé « l’opération historiographique dans cet entredeux qui se situe entre le langage d’hier et celui, contemporain, de l’historien ». Il ne peut s’agir en effet de « restituer une histoire totale au point de la faire revivre dans le présent ». On ne peut que « reconstruire [le passé], le reconfigurer à sa manière dans une dialogique articulée à partir de l’écart irrémédiable entre le présent et le passé » (Dosse, 2003 : 7-8). On pourra nous reprocher d’avoir oublié tel auteur ou telle publication, mais notre but n’est pas d’offrir ici un catalogue exhaustif. Nous essaierons plutôt de dégager les moments-clé de l’historiographie dans ce domaine. En effet, certaines périodes historiques ont été privilégiées par les chercheurs pour leur examen de la famille noire et nous nous interrogerons sur les raisons de ces choix. Certaines problématiques ont aussi été davantage étudiées – elles sont d’ailleurs parfois récurrentes – et il nous faudra examiner pourquoi également. Nous reviendrons davantage sur certains ouvrages, certains textes qui ont bouleversé les conclusions précédentes et qui ont entraîné une révision du discours sur la famille noire et même sur les familles américaines en général.

Nous examinerons l’évolution des études parues : elles ont généralement donné d’abord une vision délétère du système de parenté des esclaves puis des migrants qui quittèrent les États anciennement esclavagistes du Sud pour s’installer dans les villes industrielles du Nord et de l’Ouest dès la fin du xixe siècle ou, plus tard, sur celui des habitants des ghettos. Par la suite, elles ont souvent décrit un schéma familial élargi – en opposition au modèle nucléaire blanc utilisé auparavant comme norme privilégiée par les chercheurs – qui fonctionnait en réseaux d’entraide et qui démontrait la capacité des Noirs à résister au racisme, à l’exploitation et à la pauvreté. Les chercheurs en étaient alors plus souvent noirs. Après avoir longtemps accepté une opposition binaire entre pratiques familiales noires et blanches, les études ont ensuite davantage souligné la complexité des familles et leur variété en fonction de paramètres géographiques et socioéconomiques. Nous verrons aussi comment l’intégration des concepts de genre a transformé l’approche sur les familles noires.

Bien sûr, une mise en contexte est ici nécessaire : le moment de l’écriture historique influe sur les choix théoriques, les prémisses et les postulats choisis par les auteurs. L’influence des mouvements de protestation (noir et féministe), l’intégration plus grande des Noirs et des femmes dans la recherche, les préférences pour l’histoire sociale ou culturelle et l’analyse quantitative ont changé l’approche sur le groupe noir et sur ses familles. Ainsi, après les années 1960, on assista à une forte remise en question d’une discipline qui favorisait avant tout les sujets touchant aux institutions politiques et aux schémas économiques ; la nouvelle histoire préféra se pencher sur les témoignages des oubliés de l’histoire plutôt que sur les discours politiques ou les textes de lois par exemple. On fit une histoire « vue d’en bas » (from the bottom up) qui donnait la part belle aux récits des Noirs eux-mêmes. On les laissa « raconter » leurs familles et on fit appel à des sources variées, souvent négligées jusque-là (lettres, journaux intimes, récits (auto) biographiques, chants, folklore), on chercha les « voix », les « traces » des Afro-Américains dans les registres de plantation, les archives militaires, juridiques ou administratives. De nouvelles approches furent favorisées : l’histoire orale, l’histoire culturelle, les analyses en terme de genre... ; toutes transformèrent le discours sur les Noirs et sur leurs familles.

Les observateurs de la famille noire ont prioritairement choisi certaines périodes ou certains lieux et nous les examinerons tour à tour, suivant ainsi une démarche qui reste finalement chronologique. En effet, dans une première partie nous verrons d’abord l’écriture des familles en esclavage. Dans la suivante, nous nous intéresserons à celles des migrants au moment de leur départ du Sud jusqu’à leur installation dans les ghettos du Nord et de l’Ouest, période d’urbanisation puis de ghettoïsation qui va jusqu’aux années 1960 et 1970. Enfin, dans une troisième partie nous examinerons une période plus récente qui s’étend des années 1980 au présent et nous y aborderons les questions de la pauvreté et également de l’éclatement géographique des Noirs selon leur appartenance de classe. Enfin, dans la conclusion, nous tenterons d’explorer certains problèmes persistants au niveau de la théorisation : nous réfléchirons à la définition de la « famille noire » et nous pencherons alors sur les concepts de famille et d’identité noire, sur les articulations entre notions de race, genre et classe pour finalement repenser les familles noires en termes de métissage, de lieux et de générations.

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