De l'héritage psychique

De
Publié par

La transmission n'est pas la communication. Comment la créativité individuelle peut-elle faire évoluer la cage culturelle collective qui nous précède et prescrit ? Le méliorisme éducatif est remis en question par la naturalisation biologique de la pensée. La transmission, entre biologie et culture...
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 89
EAN13 : 9782296812949
Nombre de pages : 218
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat









De l’héritage psychique
















Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche
clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage
réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre
pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet
singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend
à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la
créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie.
Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude
solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité,
coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus
profondes.

Dernières parutions

Marie-Noël GODET, De la réglementation du titre de psychothérapeute.
La santé mentale, une affaire d’État, 2011.
M.-L. DIMON, Psychanalyse et empathie, 2011.
Roland BRUNNER, Freud et Rome, 2011.
Renaud DE PORTZAMPARC, La Folie d’Artaud, 2011.
Harry STROEKEN, Rêves et rêveries, 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit, 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010.
J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie, 2010.
Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ?, 2010.
Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux
origines de la pensée, 2010.
Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique œuvre
contre la douleur. Une approche psychanalytique, 2010.
Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la
fonction paternelle, 2010.
Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin. Les
rapports mère-fille en lumière, 2009.
Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou
mythe ?, 2009.
Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient, 2009.
Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie
Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh, 2009. Albert LE DORZE







De l’héritage psychique














L’Harmattan
Du même auteur

Aux Editions L’Harmattan



Humanise et psy : la rupture ?, 2010.

La politisation de l’ordre sexuel, 2009.

Vagabondages psy... Il importe pourtant d’avoir
des certitudes, 2006.












© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55317-0
EAN : 9782296553170 Nous ne sommes jamais tout à fait contemporains de notre présent.
L’histoire s’avance masquée ; elle rentre en scène avec le masque de la
scène précédente et nous ne reconnaissons plus rien à la pièce. (R. Debray)
Si mon père m’eust fait coëffé
Et qu’il eust moins philosophé
Il eust amassé davantage. (Scarron)
Villon que l’on cherchait céans
N’est plus là, ni Verlaine
Dans ce caveau sombre et puant.
On y soupire la rengaine
On y fait comme avant,
Entre filous et tire-laine. (F. Carco)
C’est effrayant ce qu’on en a des choses et des gens qui ne bougent plus
dans son passé. Les vivants qu’on égare dans les cryptes du temps dorment
si bien avec les morts qu’une même ombre les confond déjà. On ne sait plus
qui réveiller en vieillissant, les vivants ou les morts. (L. F. Céline)
Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, ses enfants, ses frères,
ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. (Saint Luc)
5
6Préambule
Transmission et communication ne sont pas synonymes.
La communication-information est, pour Régis Debray, spatiale
et réciproque, alors que la transmission est temporelle et à
sens unique, c’est une histoire de générations, verticalité
nécessaire. La communication concerne nos contemporains,
le dit environnement naturel, la géographie, la diffusion par
des médias de plus en plus performants, ce qui peut aboutir à
une communion de masse et faire rêver – ou redouter – à des
rapports humains modélisés systémiques, ce qui abolirait
toute différence. Les savoirs, sus ou insus, à transmettre
d’hier à demain, concernent des objets séparés par un espace
temps : il y a dissymétrie des places… La transmission est
affaire de civilisation, la communication, de clic et d’écran.
Définition de la civilisation par Lalande : « Ensemble des
phénomènes sociaux de nature transmissible, présentant un
caractère religieux, moral, esthétique, technique ou
1scientifique, commun à toutes les parties du tout. » La
transmission fait trace, surtout concernée par le symbolique,
le cognitif ; la communication baigne dans l’émotion,
2l’affect, la sensation, l’éphémère . La transmission culturelle
commence où finit la communication interpersonnelle. Ce
que consciemment nous désirons transmettre est un bloc, une
concrétion qui exclut nécessairement de l’Autre, de l’étranger,

1 Lalande A. Vocabulaire technique et critique de la philosophie.
Paris : P.U.F ; 1980, p 141.
2 Debray R. Dégagements. Paris : Gallimard ; 2010, p 9.
7
facilement hostiles, construction de limites, de frontières. Mais
il y a aussi, d’évidence, de l’insu. J-B. Pontalis : « Quand il
s’agit de transmission et à fortiori d’enseignement, le doute
s’installe : c’est que nous sommes alors confrontés à la
nécessité d’un choix, d’un parti-pris, et, plus difficile encore,
à celle de fonder ce choix en – raison, en droit. Qu’allons-
nous, que devons-nous transmettre ? Pouvons-nous encore
prendre appui sur quelque chose comme une tradition ? La
rupture elle-même suppose une tradition et exige à son tour
3d’être légitimée. » Le mot mission ferait-il dévier la
transmission ?
Anthropologie : l’histoire naturelle de l’Homme depuis
Buffon et Linné devient l’étude des rapports du physique et
du moral (le corps et l’âme), de l’animalité et de l’humanité,
de l’être humain et de son milieu, son habitus, sa préhistoire,
son histoire, ses coutumes. Elle est la vertu qui conduit « de
l’observable des faits et des conduites à leur organisation
4intime en code ou (métaphoriquement) en langage. » Ce
langage mathématisé est celui de la phonétique linguistique
de Jacobson, étendu aux faits sociaux et culturels par Lévi-
Strauss. D’où des anthropologies physique, biologique,
génétique, technique, paléontologique, sociale, culturelle.
Anthropologie, ethnologie, sociologie, histoire des mentalités,
sont devenues quasi-synonymes. Biologie et culture sont les
terreaux que s’acharnent à labourer les jardiniers de la
connaissance humaine. La politique peut et doit s’en nourrir.
Parler de transmission ne peut éviter les sous-sols,
actes notariés, présupposés attachés à la notion de
patrimoine. D’une manière générale, ils concernent « ce qui

3 Pontalis J-B. « La culture défaite. » Le temps de la réflexion.
Paris : Gallimard, 1985 ; tome VI, p 33.
4 Rey A. Sous la direction de, « Anthropologie. » Dictionnaire
Culturel en langue française. Paris : Le Robert ; 2005, p 363.
8est transmis à une personne, à une collectivité par les
5ancêtres, les générations précédentes. »
Sans pour autant s’enfermer dans un juridisme spécialisé,
il apparaît indispensable de se référer au concept de
patrimoine revu et corrigé par le droit. Frédérique Cohet-
6Cordey , dont nous utiliserons sans vergogne les études,
estime ainsi que la théorie du patrimoine organise le droit
dans son entier car il permet d’articuler, de cimenter « le
statut de la personne - toute personne a un patrimoine et c'est
précisément cette capacité patrimoniale dite "d'acquisition et
de jouissance" qui confère à l'individu ou au groupement la
personnalité juridique physique ou morale -, le statut des
biens - il s'agit du contenu du patrimoine -, et le statut des
obligations - contrats et faits juridiques qui sont à l'origine
des fluctuations du patrimoine. (Considérer que la personne
ne peut exister sans patrimoine, c'est donc estimer non
seulement que celle-ci peut s'approprier des choses mais
également qu'elle doit répondre de ses actes. Les biens et les
obligations sont donc intimement liés à la personne, tout
comme ils le sont au patrimoine, reflet de la capacité
juridique de la personne.) La théorie du patrimoine explique
les rapports existants entre la personne, les biens et les
obligations. Ces trois notions, d'importance majeure, sont
indissociables les unes des autres. »
« La première notion de patrimoine, d'un ensemble de
biens liés entre eux par un caractère qui leur est commun, fut
celle d'un patrimoine collectif composé de l'ensemble des
biens affectés à l'usage commun d'un groupe, par opposition
aux biens d'un autre groupe de personnes. Un tel patrimoine
était attaché non pas à la destinée de ses membres pris

5 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Historique de la
Langue Française. Paris : Le Robert ; 1992, p 1823.
6 Cohet-Cordey F. « La valeur explicative de la théorie du
patrimoine en droit positif français. » Revue trimestrielle de droit
civil, 1996 ; p 819.
9individuellement, mais à celle de l'ensemble formé par leur
réunion. Il durait tant que durait le groupement. Avec
l'apparition de la notion de personnalité on assista à la
naissance d'un autre type de patrimoine : le patrimoine
individuel dont la destinée était liée à celui auquel il était
rattaché. Puis le développement du concept de famille amena
la reconnaissance d'un patrimoine familial à la tête duquel se
trouvait le pater familias. »
« Ces patrimoines n'étaient que des ensembles de choses
corporelles, ils ne comprenaient ni actif ni passif. Les notions
de créances et de dettes n'étant pas encore connues. En effet,
les obligations étaient directement personnelles et trouvaient
en conséquence leur exécution sur la personne du débiteur,
sur son corps, et non sur ses biens. Ce droit du créancier sur
la personne du débiteur n'avait aucune valeur pécuniaire, il
était tout aussi personnel que le besoin de vengeance dont il
n'était qu'un dérivé. En cas de décès du débiteur, son
créancier ne pouvait que se saisir de sa dépouille (sa dette
n'était pas transmise avec le patrimoine qui ne comportait
alors que des éléments actifs), le privant de sépulture, ce qui
constituait une peine redoutable selon les croyances
religieuses romaines. »
« La loi Poetelia Paripia supprima, en 428, l'exécution
des obligations sur la personne, et fit des créances un élément
du patrimoine puisque désormais le créancier pouvait obtenir
de son débiteur, ou de ses héritiers, une somme d'argent. Sa
créance était devenue à ce titre une valeur, un bien. Ce
n'est que plus tard que la dette sera considérée comme une
valeur passive comprise dans le patrimoine (si l'on considère
le patrimoine comme l'ensemble des biens qui appartiennent
à une même personne, et puisque notre droit ne considère les
biens que par rapport aux personnes qui les possèdent,
l'existence d'un lien entre patrimoine et personnalité paraît
difficilement niable). Si le droit romain a permis l'exécution
des obligations sur les biens ce fut toujours dans l'esprit
d'atteindre la personne. L'obligation restait donc un droit
10essentiellement personnel. Ce n'est qu'avec l'admission du
principe de l'exécution des obligations sur les biens que l'on
prit l'habitude de considérer l'ensemble des biens du débiteur
comme formant une universalité. [...] Seules avaient un
patrimoine les personnes dotées de la pleine personnalité,
les citoyens romains, libres »
« L'organisation d'une voie d'exécution sur les biens par
la venditio bonorum tendait à atteindre la volonté du débiteur,
resté l'objet de l'obligation, en le privant de son patrimoine.
Cette procédure qui avait pour but de faire passer le
patrimoine du débiteur qui n'exécutait pas volontairement à
un emptor bonorum, qui exécuterait à sa place, ne permet pas
de voir, dans le patrimoine, un bien. En effet, celui qui avait
été dépouillé de son patrimoine par la venditio bonorum se
trouvait dépouillé d'une partie de sa personnalité. Cette
conséquence constitue la preuve du fait que les Romains
firent jouer un rôle à la notion de personnalité. » (On ne peut
méconnaître le fait que si le débiteur est tenu sur tous ses
biens c'est parce qu'il est tenu personnellement. Ce ne sont
pas les biens du débiteur qui sont l'objet du droit des
créanciers, ni le patrimoine en tant qu'ensemble de biens,
mais sa personne, à travers son patrimoine.) « Le droit
successoral romain qui imposa à l'héritier l'obligation ultra
vires avait pour objectif premier d'assurer la continuité de la
personne du pater familias, tenu de ses obligations devant
Dieu. En instituant un héritier, on désignait quelqu'un pour
honorer ses dettes. »
« Le droit des créanciers était alors éminemment lié aux
éléments du "patrimoine" de la personne ; de leur nature
dépendait l'étendue du droit des créanciers. Par réaction à
cette pluralité de régimes particuliers, le code civil a voulu
rassembler autour de la personne tous les biens dont elle est
titulaire afin de leur appliquer un seul et même régime, à
quelques exceptions près... De ce postulat individualiste
découlera l'ordonnancement du système juridique français.
Selon Cambacérès, "c'est parce que l'homme est au centre du
11droit et que trois choses lui suffisent en société : être maître
de sa personne, avoir des biens pour remplir ses besoins et
pouvoir disposer, pour son plus grand intérêt, de sa personne
et de ses biens, que l'étude de la personne, de la propriété et
des conventions a paru indispensable". » Flux et reflux entre
les invocations à la personne propre, au corps de la personne
propre et un naturalisme juridique voulu objectif universel.
Si patrimoine dérive de père, matrimoine dérive de mater-
mère et concerne le mariage, les biens maternels. Les régimes
matrimoniaux régentent les revenus et la jouissance des biens
de la famille. Historiquement, il s’agit d’un mixte entre la
puissance maritale (mari, seigneur et maître et de la
communauté) et les tentatives progressives de protection de
la mère et des enfants. Ce jour, la gestion entre époux se veut
égalitaire : suppression, annihilation de la dot, de la
suprématie du un sur le deux, le divers, voire de la position
hétérosexuelle sur la position homosexuelle (le P.A.C.S. voté
en 1999).
Dans le Petit Robert de 1990, le mariage est défini
comme l’union légitime d’un homme et d’une femme,
définition encore donnée par Alain Rey dans le Dictionnaire
culturel en langue française de 2005. Les pratiques antiques
du rapt et du viol ont laissé place à l’échange des femmes
destiné, dans les sociétés rurales, patriarcales de l’Ancien
Régime à fixer les règles de la filiation. Si les répudiations
arbitraires, la polygamie sont peu à peu condamnées il n’en
demeure pas moins que le mariage institutionnel a pour
fonction d’assurer la propagation de l’espèce et la continuité
du lignage sans porter atteinte à l’intégrité du patrimoine. Du
point de vue anthropologique, c’est la peur de l’autre qui
oblige un groupe vulnérable à donner des filles à un groupe
plus fort, garantie de la paix, qui sinon utiliserait la violence
en cas de manque de femmes. D’où la prohibition culturelle
de l’inceste : on ne touche pas aux femmes de son clan car il
faut les échanger contre les femmes d’un autre groupe. Si
l’on entend par institution « un ensemble de pratiques, de
12rites et de règles de conduite entre des personnes ainsi que
l’ensemble des représentations qui concernent ces pratiques,
qui définissent leur signification et qui tendent à justifier leur
7existence, » soit les structures sociales définies par la loi ou
la coutume, il nous faut convenir que la dite institution du
mariage ne définit la femme que comme une mère potentielle
et que l’homme et la femme sont choisis par les clans ; c’est
la famille qui mariait et l’on se mariait avec une famille. Le
système traditionnel – Bourdieu dans son étude aiguisée sur
Le bal des célibataires – a pour fonction de réserver la
totalité du patrimoine à l’aîné, « les parts ou les dots des
cadets n’étant autre chose qu’une compensation qui leur est
accordée en échange de leur renoncement aux droits de la
8terre. » « L’adot désignait à la fois la part de l’héritage
revenant à chacun des enfants, garçon ou fille, et la donation
faite au moment du mariage, le plus souvent en espèces, afin
9d’éviter l’émiettement du patrimoine. » Bourdieu constate
ainsi que la transaction économique dont le mariage est
l’occasion, est de trop grande importance pour que la logique
du système de valeurs ne le cède pas à la stricte logique de
l’économie. Par la médiation de la dot, la logique des
échanges patrimoniaux dépend étroitement des bases
économiques de la société. Et pas d’illusions : si le droit
d’aînesse et le statut d’héritière échoit à une fille, cela ne
signifie pas que la coutume soit régie par le principe de
l’égalité des sexes, le primat est accordé aux membres mâles.
Dans la réalité, l’héritier n’est pas le premier né mais le
premier garçon, même s’il vient au septième rang. « C’est
seulement lorsqu’il n’y a que des filles, au grand désespoir
des parents, ou bien lorsque le garçon est parti, que l’on
institue une fille comme héritière. Si l’on préfère que

7 Dulong D. Dictionnaire des notions. Encyclopædia Universalis ;
2005, tome I, p 612.
8 Bourdieu P. Le bal des célibataires. Paris : Seuil essais ; 2002, p 26.
9eu P. Ibid. p 25.
13l’héritier soit un garçon c’est parce que la continuation du
nom se trouve ainsi assurée et qu’un homme est mieux fait
pour diriger une exploitation agricole. La continuité du
lignage, valeur des valeurs, peut être assurée indifféremment
par un homme ou par une femme, le mariage entre un cadet et
une héritière remplissant cette fonction aussi bien que le
mariage entre un aîné et une cadette. Dans les deux cas en
effet, les règles qui président aux échanges matrimoniaux
accomplissent leur fonction première, à savoir de garantir que
le patrimoine soit maintenu et transmis dans son intégrité. On
en trouvera une preuve supplémentaire dans le fait que
lorsque l’héritier ou l’héritière quittent la maison et la terre,
ils perdent leur droit d’aînesse parce que celui-ci est
inséparable de son exercice, c’est à dire de la direction
effective du domaine. Il apparaît donc que ce droit est attaché
non point à une personne particulière, homme ou femme,
premier ou second né, mais à une fonction socialement
définie ; le droit d’aînesse est moins un droit de propriété
10que le droit, ou mieux, le devoir d’agir en propriétaire. »
Il s’ensuit que l’héritier doit éviter de prendre une femme
d’une condition supérieure à la sienne ; d’abord parce que
l’importance de la dot peut constituer une menace pour la
propriété, ensuite parce que la belle-fille riche risque de ne
pas se soumettre à l’autorité de la mère du marié, la reine du
foyer, et pire : elle pourrait diriger l’exploitation ! « Il
apparaît donc que si les impératifs économiques s’imposent
avec la même rigueur qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes,
la logique des échanges matrimoniaux n’est pas exactement
identique pour les hommes et pour les femmes et possède une
autonomie relative du fait qu’elle apparaît comme
l’entrecroisement de la nécessité économique et d’impératifs
étrangers à l’ordre de l’économie, à savoir ceux qui découlent
du primat conféré aux hommes par le système de valeurs. Les

10 Bourdieu P. Ibid. p 23.
14différences économiques déterminent des impossibilités de
11fait ; les impératifs culturels des incompatibilités de droit. »
L’économie et les valeurs mâles dominent. La
démocratie, l’égalité des droits n’ont diffusé que lentement
dans les institutions conjugale et familiale. Et la disparition
de la dot signe la modernité urbaine, le Progrès, la liberté
individuelle, le passage du monde clos à l’univers infini. Si
nous consultons le Dictionnaire historique de la langue
12française d’Alain Rey , au mot dot, complété par son
13Dictionnaire culturel en langue française , nous constatons,
ece jour, que le mot dot qui était masculin jusqu’au XVII siècle
désigne les biens qu’une femme apporte en se mariant, les
biens donnés par un tiers dans le contrat de mariage à l’un ou
l’autre des futurs époux ou une compensation versée par le
futur époux ou par sa famille à la famille de la future épouse
mais que « l’ensemble des emplois [de ce mot] fait référence
à des usages en voie de disparition ou appartenant au passé.
Seuls le sens juridique et l’emploi relatif aux cultures autres
que celles d’Europe (africaine notamment ou encore dans
l’antiquité grecque) sont actuels. » Mais gageons que les
incises de Pierre Bourdieu quant aux processus de
transmission fondent, encore aujourd’hui, ce que certains
appellent un inconscient collectif.
L’enfant illégitime naît hors famille. L’enfant non
légitime n’est pas rattaché au Pater familias. Il porte le nom
de sa mère et en recueille l’héritage. La filiation naturelle
caractérisait les enfants nés de parents libres, c’est à dire non
mariés. L’Eglise impose, au fil du temps, le mariage et le
droit canon en condamnant la répudiation coutumière. La
nécessité de maintenir l’unité des domaines a joué en faveur

11 Bourdieu P. Ibid. p 36.
12 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Historique de la
Langue Française. Paris : Le Robert ; 1992, p 627.
13 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue
française. Paris : Le Robert ; 2005, p 160.
15du mariage indissoluble en rendant difficile l’héritage des
enfants nés hors mariage. Mais les enfants naturels (qui
pouvaient accéder au nom et aux biens des parents, si ceux-ci
se mariaient après coup) étaient privilégiés par rapport aux
enfants bâtards nés d’un adultère, le père et la mère étant
mariés à une autre personne. D’où le concept juridique de
filiation par faute : la naissance d’un enfant naturel étant
moins grave que celle d’un bâtard.
La Révolution Française marquera, de ce point de vue, un
progrès libéral sur l’égalité : les enfants naturels disposent de
droits égaux à ceux des enfants légitimes. Mais les bâtards
n’étaient pas concernés.
*
* *
Le patrimoine est à transmettre, intact ou augmenté : nécessité
de constituer un patrimoine pour demain. Cette notion
dépasse néanmoins, aujourd’hui, le point de vue personnel et
relève aussi du bien public, commun. Il s’agissait d’abord,
dans la langue ecclésiastique, des biens de l’Eglise, puis de
el’ensemble des biens appartenant au Père (au XVIII siècle
patrimoine signifiait génitoires). L’art, pour Bataille, offrait
des fleurs à la mort, les premiers objets qualifiés de
patrimoniaux concernaient les reliques de saints : morceaux
d’os, de dents, vêtements, bannières, statues exposés dans des
ossuaires, reliquaires, retables, sépultures, tombeaux, gisants,
offerts de près ou de loin au regard des fidèles.
L’iconoclasme révolutionnaire ne pouvait que briser ces
traces de superstition. D’où de nouveaux lieux, monuments,
démocratisés, sécularisés, exposant de nouveaux objets
désormais qualifiés de patrimoniaux citoyens. Premiers
musées où sont intégrées les œuvres d’art (tableaux et
sculptures), premières bibliothèques (livres anciens, rares,
précieux) protégées au nom de l’instruction du peuple.
L’abbé Grégoire s’occupe des dépôts littéraires
16départementaux. En 1804 les bibliothèques sont confiées aux
municipalités. En 1830 instauration de l’Inspection générale
des monuments historiques, en 1841 classement des
monuments historiques. Malraux, en 1964, procède à
l’Inventaire général des monuments et richesses artistiques de
la France qui fait passer le concept de patrimoine de la
dimension familiale à celle de bien constitutif d’une
conscience, d’une identité, d’une mémoire collective. Ces
objets, monuments, retour du refoulé, reçoivent un transfert
de sacralité d’origine religieuse : ils ne peuvent être vendus,
devenus inaliénables. Y porter atteinte est de l’ordre du
sacrilège. Maurice Godelier : « Finalement, un objet sacré est
un objet matériel qui représente l’irreprésentable, qui renvoie
les hommes à l’origine des choses et témoigne de la
légitimité de l’ordre cosmique et social qui a succédé aux
temps et aux évènements des origines. Un objet sacré n’est
pas nécessairement beau. [...] Il est plus que beau, il est
sublime. Un objet sacré met en effet l’humanité en présence
14des puissances qui ordonnent le monde au-delà du visible. »
Ces objets uniques sont mémoriels, chargés d’édifier les
sujets de la Nation − le territoire français est le patrimoine
commun de la Nation. − Repérés, structurés, établis, par
l’institutionnel, le Politique, à conserver pieusement ; c’est du
Symbolique dont il est question. Mais il faut introduire une
distinction entre la mémoire de la vie, toujours en évolution,
qui s’incarne dans des « lieux de mémoire », selon
l’expression de Pierre Nora, qui coagulent des valeurs
partagées par une collectivité d’hommes − processus vivant
d’appropriation − qui deviennent consacrés et l’histoire
critique des historiens qui se veut scientifique, qui
instrumentalise, au service de la connaissance, voulue
détachée des préjugés du présent. L’objet patrimonial n’est

14 Godelier M. Cité par Heinich N. La fabrique du patrimoine. De
la cathédrale à la petite cuillère. Paris : Editions de la maison des
sciences de l’homme ; 2009, p 255.
17donc pas vraiment historique, ni même nécessairement
esthétique. Maurice Halbwachs soutient même que ce qu’il
nomme « mémoire collective » ne se préoccupe pas de la
réalité des faits mémoriels, de la vérité historique. « Si
comme nous le croyons, la mémoire collective est
essentiellement une reconstruction du passé, si elle adapte
l’image des faits anciens aux croyances et aux besoins
spirituels du présent, la connaissance de ce qui était à
l’origine est secondaire, sinon tout à fait inutile, puisque la
réalité du passé n’est plus là, comme un modèle immuable
15auquel il faudrait se conformer. » Et, selon notre auteur,
nous ne pourrions nous souvenir que dans le cadre d’une
mémoire collective. « L’individu évoque ses souvenirs en
s’aidant des cadres de la mémoire sociale. En d’autres termes,
les divers groupes en lesquels se décompose la société sont
16capables à chaque instant de reconstruire leur passé. »
« Sans doute, il est difficile de modifier le présent, mais ne
l’est-il pas beaucoup plus, à certains égards, de transformer
l’image du passé qui existe, elle aussi, du moins
virtuellement, dans le présent, puisque la société porte
17toujours dans sa pensée les cadres de sa mémoire. » Ce
que d’aucuns peuvent considérer comme un avatar d’un dit
inconscient collectif. Nous sommes proches du mythe, cette
image amplifiée, souvent illusoire (nécessité humaine selon
Winnicott) que des groupes humains élaborent ou acceptent
au sujet d’un individu ou d’un fait et qui joue un rôle
déterminant dans leur comportement ou leur appréciation.
R. Barthes : « Le mythe est une parole choisie pour l’histoire : il
ne saurait surgir de la "nature" des choses. » Traditions,
symbolisme qui mettent en scène les forces de la nature, la

15 Halbwachs M. Cité par Recht R. Penser le patrimoine. Paris : Hazan ;
2008, p 12.
16 Halbwachs M. Les cadres sociaux de la mémoire. Paris : Félix
Alcan ; 1925, p 206.
17 Halbwachs M. Ibid. p 207.
18condition humaine, âge d’or, utopies. Et ne pas oublier que,
selon Lévi-Strauss, la pensée mythique est aussi structurée
que la pensée scientifique, que le sensible, le passionnel, sont,
eux aussi, investis par des schémas cognitifs. Autant de
régions concernées par le champ mythique. De nos jours,
nous pouvons considérer l’Histoire comme notre mythe
essentiel. D’où l’importance politique pour le présent de
disposer de ce qui pourrait modifier ces cadres collectifs de la
mémoire : justification de la censure. Régis Debray défend
aussi l’idée que « la croyance d’un individu n’est pas un
phénomène individuel. C’est une personnalité collective qui
joue à travers lui. Idéologique ou religieuse, la croyance
renvoie par nature à du collectif : mouvance, obédience,
18appartenance, » mais aussi tribu, communauté, passions
idéologiques. Question : est-il possible de penser librement
en dehors des codes collectifs de la mémoire, des croyances,
fut-ce simplement au niveau familial où il n’est pas conseillé
de soulever la poussière des secrets de famille dissimulée
sous le tapis. Oublis obligés.
Les opérations de transmission déclinent toutes les
gammes du concept d’identification. Identification : « Processus
par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un
attribut de l’autre et se transforme totalement ou
partiellement sur le modèle de celui-ci. » Laplanche et
19Pontalis . Ou nous nous identifions à nos ancêtres, à leurs
valeurs ou nous les refusons, les expulsons : constitution d’un
surmoi individuel souhaité simple duplication du surmoi
freudien, collectif, de la communauté civilisée ayant appris,
pour le bien de tous, à réprimer ses pulsions. Le mythe
20familial, dit Ferreira , exprime des convictions partagées par

18 Debray R. Transmettre. Paris : Odile Jacob ; 1997, p 149.
19 Laplanche et Pontalis J-B. Vocabulaire de la psychanalyse.
Paris : P.U.F ; 1973, p 187.
20 Ferreira A-J. Cité par Guyotat J. Mort, naissance et filiation.
Etudes de psychopathologie sur le lien de filiation. Paris : Masson ;
1980, p 59.
19les membres de la famille et de l’entourage. Acceptées à
priori même si fausses. Il prescrit le rôle et dicte les
comportements de chacun. Il n’est pas possible de
transgresser les tabous exprimés – c’est de l’ordre du sacré –.
Ce mythe familial a valeur de mythe organisateur.
Nietzsche : en matière de transmission les forts sont toujours
vaincus par les faibles. Car, selon lui, la puissance de volonté,
source de la pulsion créatrice, ne peut concerner que quelques
individus qui doivent s’extirper de la masse à priori hostile au
changement, à l’inconnu, in fine à la liberté. L’art est
individuel, comme le sont l’amour et le hasard poétique. Trop
souvent la nostalgie voire l’obsession du passé dissimulent
les difficultés du présent, la crainte d’un avenir menaçant.
Mais, dès lors, qu’en est-il du devoir de mémoire ?
Certains le considèrent comme un impératif moral d’ordre
kantien, d’autres le recouvrent de sarcasmes. Nietzsche nous
a appris que l’Histoire et ses philosophies ne mènent pas à la
terre promise, aux lendemains qui chantent. L’historisme et
ses fièvres, la naïveté dialectique d’un sens de l’histoire ne
sont pour Sloterdijk ou Foucault que pathologies. A soigner
si nous souhaitons une mémoire heureuse, condition d’accès
à la vie bonne. Ce qui ne peut se concevoir sans une bonne
dose d’oubli, cette instance sélective de la mémoire. Pour
21Nietzsche toujours, la mémoire ne serait que dettes,
sentiments de faute, de culpabilité, sources de ruminations
religieuses – c’est ma faute, c’est ma très grande faute – et
autres balivernes qui entravent la marche vers la Très Grande
Santé. Seconde considération intempestive : « L’homme
demanda peut-être à l’animal : "Pourquoi ne me parles-tu pas
de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ?"
L’animal voulut répondre et lui dire : "Cela vient de ce que

21 Nietzsche F. « De l'utilité et de l'inconvénient des études
historiques pour la vie » (1874). Seconde considération intempestive.
Cité par Bienenstock M. « Le devoir de mémoire : un impératif. » Les
temps modernes. Paris : septembre-octobre 2010 ; n°660, p 107.
20j’oublie immédiatement ce que je voulais dire" – mais il
oublia aussi cette réponse et resta muet – et l’homme de
s’étonner. Mais il s’étonne aussi de lui-même, de ne pouvoir
apprendre l’oubli et de rester toujours prisonnier du passé... »
Bonheur du regard torve de la vache qui regarde passer le
train, bienfaisance du neuroleptique qui fait cesser le chaos
des pensées et oublier les traumatismes, béatitudes du
toxique, du loisir sportif ou télévisuel, des vacances sans
journal, télévision ou téléphone ? Freud : l’hystérique souffre
de réminiscences, supprimons les réminiscences ! L’histoire
voulue scientifique, critique n’est certes pas la mémoire
individuelle. Bergson : il existe une mémoire générique faite
d’habitudes, d’apprentissages, reliée au corps et une mémoire
épisodique qui connote une certaine représentation du passé
qui nous sert à suspendre le présent, à interpréter nos
expériences historiques, à guider nos comportements. Mais
chacun sait depuis Freud que nos souvenirs ne sont, le plus
souvent, que des reconstructions polluées par le fantasme, le
sensible, le pathos qui maintiennent péniblement, hors
conscience, refoulés, les rejetons honteux issus de nos vices,
de nos pulsions vitales. Ce refoulement étant au service de la
pensée voulue rationnelle, de nos biens, de nos intérêts
présents. Du fait de l’amnésie infantile l’inconscient devient
la mémoire de ce qui est oublié. Il ne faut pas hésiter à faire
l’éloge d’un certain oubli qui fait couple avec la mémoire et
qui est le contraire de l’amnésie négative. Maurice
Olender : il « rend le sommeil à ceux qui en ont été privés,
apaise ceux qui ont souffert de ce qu’ils ne peuvent souvent
pas même formuler. Cet oubli ne survient que quand la
mémoire a fait son œuvre – un travail qui prend le temps de
se faire dans et par l’écriture de l’histoire, dans et par les
œuvres d’art qui s’élaborent en jouant avec la représentation
22de ce qui souvent ne peut l’être de manière commune. » Le

22 Olender M. « La race comme mythe. » Le Débat. Paris : Gallimard,
novembre-décembre 2010 ; n°162, p 174.
21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.