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De la cithare au portable

De
176 pages
Depuis le début du vingtième siècle, l'Afrique subsaharienne a connu d'immenses transformations qui n'ont pas épargné les zones rurales les plus isolées. Cet ouvrage décrit et analyse ces transformations à travers le cas d'Etyolo, village du pays bassari sénégalais situé près de la frontière avec la Guinée.
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DE LA CITHARE AU PORTABLEEN PAYS BASSARI
Du même auteur : Monique de Lestrange -Les Coniagui et les Bassari (Guinée française). Presses Universitaires de France, 1955.
Monique Gessain -Les migrations des Coniagui et Bassari. Société des Africanistes, 1967.
-Bassari, Guinée et Sénégal, 1927-2002. Éditions Sépia, 2003.
-Coniagui, Guinée, Sénégal et Gambie 1904-2004 : l’histoire d’une diaspora. Editions Sépia, 2004.
-La femme et le masque ou l’éloge de l’équilibre chez les Bassari. Éditions Sépia, 2006.
Marie-Thérèse de Lestrange et Monique Gessain - Collections bassari du Musée de l’Homme, du département d’Anthropologie de l’Université de Montréal, Canada, du Musée de l’IFAN à Dakar et du CRDS à Saint-Louis, Sénégal. Catalogue du Musée de l’Homme, Série C, Afrique Noire II, supplément au tome XV, 4, d’Objetset Mondes, Revue du Musée de l’Homme, 1976.
Michel Jouvet et Monique Gessain –Le grenier des Rêves, essai d’onirologie diachronique. Éditions Odile Jacob, 1997.
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.f ISBN : 978-2-296-99195-8 EAN : 9782296991958
Monique GESSAIN
DE LA CITHARE AU PORTABLEEN PAYS BASSARIÉvolution d’un village ouest-africain e auXXsiècle
Minorités et Sociétés Collection dirigée par Jacques Barou et Le Huu Khoa Déjà parus Babacar NDONG,Les Bassari du Sénégal À Tambacounda. Une communauté traditionnelle en milieu urbain, 2010.Marie-Hélène RIGAUD,Enfants de migrants lao, 2010. Stéphanie MELYON-REINETTE,Haïtiens à New York City. Être Amérique noire et Amérique multiculturelle, 2009. Michel BELLIN,Impotens Deus, 2008. BATTEGAY A., BAROU J., GERGELY A. A.,La ville, ses cultures, ses frontières,2004. VU-RENAUD Mong Hang,;Réfugiés vietnamiens en France interactrion et distinction de la culture confucéenne,2002. DECROUY Gaëlle, REYNAUD Jérôme, REYNAUD-MAURUPT Catherine, TORRIN Franck,L'exclusion sociale dans les Alpes-Maritimes, 1997. LASSALLE Didier,Les minorités ethniques en Grande-Bretagne : Aspects démographiques et sociologiques contemporains,1997. MIRANDA Adelnia,et non-migrants : mouvements et Migrants enracinements,1996. LE HUU KHOA,L'immigration confucéenne en France,1996. LE HUU KHOA,Asiatiques en France : les expériences d'intégration locale, 1995. BAROU Jacques et PRADO Patrick,Les Anglais dans nos campagnes, 1995. MOUILLAUD-FRAISSE Geneviève,Les fous cartographes, Littérature et appartenance, 1995. VINSONNEAU Geneviève,L'identité des jeunes en société inégalitaire, le cas des Maghrébins en France,1995. BAROU Jacques,La place du pauvre. Histoire et géographie sociale de l'habitat H.L.M., 1992. LE HUU KHOA,L'interculturel et l'Eurasien, 1992. GUILHAUME Jean-François,Les mythes fondateurs de l'Algérie française, 1992.
La présence française Autour de 1900 Chasseurs-cueilleurs-jardiniers autant qu’agriculteurs les Bassari retrouvent, après les guerres d’expansion peules, un certain équilibre. En 1891-2, parcourant la région, Rançon écrit : «dans le Bassari n’existent que des Bassari. Il n’y a ni Peul, ni Malinké» (p.341), mais au cours du siècle qui se termine de nombreuses incursions peules ont eu lieu en pays coniagui et bassari, surtout à partir du Fouta-Djalon. Les Bassari, dont certains se sont réfugiés chez les Coniagui, ont vu une partie de leur effectif disparaître parmi les Peuls, par captivité, conversion, mariage et assimilation, en particulier autour de Boussoura vers 1830 et de Kafou vers 1850. La population est estimée par Rançon à 2000 individus, contrairement à 6 à 8000 auparavant. Les chroniques peules ont gardé la mémoire de la destruction de villages tenda tout proches d’Etyolo (en 1898 ?) et jusqu’au ème milieu du 20 siècle, les Peuls resteront pour les Bassari les ennemis qui ont tué, brûlé, enlevé nombre de parents ou de voisins «pourchassés comme des bêtes fauves, [les Bassari]ont été dispersés ou pris, réduits en captivité, vendus de tous les côtés» (rapport du Lt. Le Brun, cité par B. Maupoil). Avec l’occupation française, la paix va s’installer, limitant l’extension des peuls musulmans et éleveurs. Avant 1900, les pays coniagui et bassari dépendent administrativement du poste de Satadougou, sous les ordres du commandant du cercle de Bakel en Haute Gambie. En 1898, une délimitation de la frontière entre Sénégal et Guinée a rattaché le pays coniagui et le Ndama à la Guinée. En 1900, le Niokholo jusqu’alors guinéen est regroupé avec Bakel. Au Sénégal, en 1903, un résident s’installe à Kédougou, village fondé vers 1825 par un Sarakolé sur une terre appartenant aux Bedik. Un poste y est créé en 1904 et Kédougou devient en 1907 le chef-lieu du cercle de Haute Gambie, détaché du cercle de Bakel et comprenant les provinces de Niokholo, Dantilia, Sirimana, Bafé-Satadougou, Bélédougou et Badon, auxquelles sont rattachés en 1915 les cantons (bassari) de Nankaré, Nané et Oubadj. En Guinée, le cercle de Boussoura a été créé en 1900 comprenant le Ndama, le Badyar, le pays coniagui et (une partie du pays ?) bassari. Après la mort du Lt. Moncorgé (1902), un poste est créé en 1903 à Youkounkoun. En 1904, le cercle de Boussoura est supprimé, la nouvelle circonscription s’appelle cercle des Koniagui, les Bassari y sont rattachés. Ce cercle dépend du cercle de Kadé et comprend en 1907 le Ndama et les territoires coniagui et bassari.
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La carte de Riembau (1908) montre les pays coniagui et bassari chevauchant la frontière sénégalo-guinéenne et il est vraisemblable qu’avec les modifications de la frontière certains villages au moins ont du relever tantôt du Sénégal, tantôt de la Guinée. Dans la région, les Bassari semblent les seuls à avoir construit des maisons au mur de blocs de latérite dont les ruines persistent de longues années après leur abandon. Cette particularité permet d’observer jusqu’à aujourd’hui d’anciens emplacements de carrés et de villages de fête. Le carré, selon le terme employé par l’administration sénégalaise, est l’ensemble des maisons d’une famille. Il n’y a pas au Sénégal aujourd’hui de village bassari groupé, contrairement à ce qui se passe en Guinée où le village est habité pendant toute la saison sèche, les familles n’habitant les champs qu’à l’époque des cultures. ème Au début du 20 siècle, les habitations au mur circulaire de blocs de latérite, au toit de bambou et de paille, suivent les déplacements des champs, généralement abandonnés au bout de six ans. Un nouveau carré est reconstruit chaque fois qu’on change de terrains de culture. Chaque famille cultive en général deux ou trois groupes de champs, laissés ensuite en jachère pendant une vingtaine d’années. Les cases sont plus petites qu’aujourd’hui et moins nombreuses, une famille se contentant d’une case-chambre à coucher, d’une cuisine brasserie et d’une bergerie pour les chèvres. Dans les villages sénégalais, seules les familles des initiés se rassemblent quelques semaines par an, à l’époque des fêtes de l’initiation (avril ou mai), à côté des maisons communes où les jeunes gens passent la nuit : lesambofor. Nous appelons village de fête l’ensemble constitué par les amboforet les maisons occupées temporairement par les familles des initiés, ensemble situé à côté des maisons du chef de village et de sa famille, généralement plus ou moins au centre du terroir du village. Les ruines de ces villages de fête, où des cercles de pierre conservent le souvenir desamboforde nombreuses maisons voisines, sont et ème particulièrement visibles. Au tout début du 20 siècle (schéma n°2 p.37) sur moins de la moitié du terroir actuel d’Etyolo (environ 35km2), neuf villages de fête sont groupés autour de la colline de Paté qui culmine à 300m d’altitude, plusieurs situés vers la courbe 200, là où leurs habitants se sont réfugiés à la fin du siècle précédent « pour voir de loin les Peuls arriver ». Les Peuls et leurs troupeaux occupant les terres basses, les Bassari occupaient la colline de Paté, haut lieu où sont en particulier situés divers ème autels sacrificiels fréquentés par plusieurs villages. Jusqu’à la fin du 20 siècle, en dehors de la période de l’initiation, les familles bassari sénégalaises habitent des maisons construites près de leurs champs, dispersées à travers le terroir. Mais il est possible qu’avant la guerre entre les Bassari et les Peuls, comme le font aujourd’hui les Bassari guinéens, tous lesBassari aient habité leurs « villages de fête » pendant la saison sèche.
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Nous ne connaissons pas la situation des différents villages bassari avant cette guerre mais tous ne s’étaient pas réfugiés sur la colline. Gumo était situé au quartier Ebo, le village de fête d’Ekes à Opeb. On voit les ruines d’Edan à l’ouest de la route de Kwoté : ce village ne s’éloignera que vers 1953. Les gens de Mbon habitaient à Akol, vers le carré 1 de la carte de 1962 (p. 39), la limite entre Etyolo et Mbon passait par Pangan, là où se groupent lesfalugwà la cérémoniembiŋar, en dessous de l’endroit où était situé en 1962 le carré 3. Les gens de Mbon franchiront plus tard vers l’est la rivière de Mbon. L’autel initiatique des ancêtres des gens de Sibikili était situé à côté des gens de Gumo, àHoloholocarte des points d’eau p. (voir 143), d’où le chef Tyarenleni Bidyar partit vers le nord en 1893 ou 94. 1 Les gens de Yabeta (leur chef était Kasing ) cultivaient alors vers Opeb, ceux d’Ebarak (leur chef était Dandila) là où s’est installé plus tard le carré 32 (voir carte n°2 p.39), à la limite des terres d’Egnissara et Ebarak, ceux d’Ingatyitil (leur chef était Juti) vers Ebo là où sont situés en 1962 les carrés 31 et 41 et ceux d’Etyolo (leur chef était Bishogesh, père de Singétak) vers Akol. Les actuels groupements de villages rappellent ces faits historiques : Ané correspond aux villages qui ont été groupés sur la « montagne » et ont e partagé tout au cours du 20 siècle un même autel initiatique à Mbon, tandis que Ekes et Edan en partageaient un autre avec Epingé et Eganga, ces quatre villages se réunissant encore pour les cérémoniesmbiŋarouɛyuk. La population est alors peu nombreuse et les villages bien moins peuplés qu’aujourd’hui. La démographie est probablement stationnaire. A cette date, les Bassari endogames, matrilinéaires, faiblement polygames, vivent plus ou moins en autarcie mais ont quelques relations commerciales avec les Coniagui et les Malinké. Dans la savane arborée soudanienne, ils sont chasseurs-cueilleurs, jardiniers de tubercules (ignames, taros, coleus) et ont aussi la réputation d’être de bons cultivateurs de sorgho (à la fois pour la nourriture et pour faire de la bière), de pois de terre et d’arachides : en juin 1907, les Bassari de Ségéko ont «ravitaillé[le Dr. Neveux]en mil, alors que les villages voisins malinké avaient épuisé leurs réserves et ne vivaient plus que de fruits sauvages». Ils exploitent de grands territoires de chasse et de cueillette et des champs exigus. Petits garçons, adolescents et hommes jeunes chassent - à l’arc, au fusil de traite (encore rare) ou au piège - individuellement, à deux ou trois autour des villages ou en groupes plus nombreux vers le Šaruat et dans ce qui deviendra le parc du Niokholo. La chasse rapporte nourriture et prestige. La quête du miel sauvage lui est assimilée et les Bassari sont des apiculteurs
1 Nous nous permettons de citer les noms de personnages décédés, dont le souvenir reste bien vivant chez leurs descendants. Mais nous respectons l’anonymat des sujets vivants que nous désignons par des initiales.
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renommés. S’il n’y a pas de territoire de chasse propre à tel ou tel village, les gens d’Egatch, Etyolo, Egnissara et Kekrech chassent ensemble, ceux de Mbon et d’Ebarak également, et il semble que tel ou tel groupe de villages, notion déjà présente, utilise des gués différents de la Gambie pour aller au Niokholo. Les vins de palme (palmiers à huile, palmiers rônier et palmiers raphia) sont surtout récoltés en Guinée. Ces Bassari sont aussi éleveurs de chèvres et de volaille. Mais la viande de chasse étant abondante,«si on n’en a pas à "croquer", il y en a au moins pour la sauce». Chèvres et poulets, comme la bière de mil, sont avant tout destinés aux offrandes sacrificielles et aux prestations entre classes d’âge. La pêche est peu ou pas pratiquée et le poisson peu ou pas consommé. Les hommes cultivent le mil, les femmes les tubercules, les pois de terre et l’arachide. Mais les champs d’une famille ne doivent guère dépasser un demi-hectare, la récolte de mil tenant « dans la fourche d’un arbre ». Grands chasseurs, les fils initiés et mariés plus tard qu’aujourd’hui quittaient aussi plus tard le carré de leurs pères, seuls à beaucoup cultiver. La société bassari est communautaire et ne connaît ni l’impôt ni l’accumulation des biens. L’essentiel est d’avoir de quoi se nourrir. Pour cela les cultivateurs sont aidés par les prestations des classes les plus jeunes envers les plus âgées et par les grandes corvées. La solidarité étant plus forte qu’aujourd’hui, les vieilles femmes n’ont pas honte de demander de la nourriture à ceux qui ont une bonne récolte. Cela s’appelaitbaŋoba, de ahoba« porter à l’envers sur la tête une calebasse, un panier ». Cela se fait encore : à qui apporte un peu d’argent, on donne une quantité de graines valant plus que cette somme. Les Bassari (deux ou trois fois moins nombreux qu’aujourd’hui) n’avaient alors ni troupeau à abreuver (à part quelques poules et quelques chèvres), ni jardin à arroser, ni linge à laver au savon. Ils ne connaissent pas le tissage, les hommes portaient un couvre-fesses de peau et un étui pénien de vannerie, les femmes d’étroits tabliers emperlés, des ceintures d’anneaux de cuivre, des bracelets de fer ou de cuivre. On se lavait et on lavait la vaisselle et les vêtements au point d’eau. Dans une famille peu nombreuse, une ou deux gourdes d’une contenance d’environ 10 litres chacune, rapportées le matin à la maison, pouvaient suffire à la boisson et la cuisine. Si des ruines de haut fourneaux et des scories se rencontrent à Etyolo (ainsi qu’à Nangar, en pays bedik etc.) il semble que dès qu’ils en ont eu l’occasion, les Bassari aient préféré au fer local le fer venu d’Europe et Rançon rapporte que dès 1891, les Coniagui se procuraient des tiges de cuivre aux comptoirs de Mac Carthy et Yabouteguenda (sur la Gambie). Les Bassari ont du rapidement s’en procurer auprès d’eux ou les imiter. La société bassari est fortement marquée par un système de classes d’âge qui, chez les hommes comme chez les femmes, groupe l’ensemble de la population de l’enfance à la vieillesse tant du point de vue économique que
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