Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

DE LA CRUAUTÉ COLLECTIVE ET INDIVIDUELLE

De
253 pages
En renouvelant l'intelligibilité de la haine et de la peur, Freud a montré comment la prématuration des humains les conduit à voir dans leurs semblables, à la fois leurs prédateurs, leurs proies et leurs objets d'amour. L'ouvrage élucide les processus psychiques qui créent cette confusion, les palliatifs que l'éducation peut y apporter, enfin leurs conséquences collectives. Les textes de quelques témoins de certains grands méfaits de la culture occidentale éclairent les analyses freudiennes et, réciproquement, sont éclairés par elles.
Voir plus Voir moins

DE

LA

CRUAUTÉ

COLLECTIVE et INDIVIDUELLE

Singularités de l'élaboration freudienne

Collection Espaces Théoriques dirigée par Michèle Bertrand

Partout où le réel est donné à penser, les sciences de l'homme et de la société affûtent inlassablement outils méthodologiques et modèles théoriques. Pas de savoir sans construction qui l'organise, pas de construction qui n'ait sans cesse à mettre à l'épreuve sa validité. La réflexion théorique est ainsi un moment nécessaire à chacun de ces savoirs. Mais par ailleurs, leur spécialisation croissante les rend de plus en plus étrangers les uns aux autres. Or certaines questions se situent au confluent de plusieurs d'entre eux. Ces questions ne sauraient être traitées par sin1plejuxtaposition d'études relevant de champs théoriques distincts, mais par une articulation rigoureuse et argumentée, ce qui implique la pratique accomplie, chez un auteur, de deux ou plusieurs disciplines. La collection Espaces Théoriques a donc une orientation épistémologique. Elle propose des ouvrages qui renouvellent le champ d'un savoir en y mettant à l'épreuve des modèles validés dans d'autres disciplines, parfois éloignées, aussi bien dans le domaine des SHS, que dans celui de la biologie, des mathématiques, ou de la philosophie.

Déjà parus

Jean-Michel OUGHOURLIAN, Hystérie, transe, possession: un mime nommé désir, 2000. Jean-Michel OUGHOURLIAN, Le désir: énergie etfin alité, 1999. Michèle BERTRAND, Gilles CAMPAGNOLO, Olivier LE GUILLOU, Esther DUFLO, Pierre SERNE, La reconstruction des identités communistes après les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale, 1997. Michèle BERTRAND, Les enfants dans la guerre et les violences civiles. Approches cliniques et théoriques, 1997. Jean-Pierre LEVAIN, Développement cognitif et proportionnalité, 1997. Michèle PORTE, Même, Semblable, Autrui, 1997. S. BOUYER, M.-C. MIETKIEWICZ, B. SCHNIEDER (eds), Histoire(s) de Grands-Parents, 2000. Claude de TYCHEY, Peut-on prévenir la psychopathologie ?, 2001. Françoise POUËCH, Effets des jeux langagiers de l'oral sur l'apprentissage de l'écrit, 2001. Jean-Paul TERRENOIRE, Sciences de l'homme et de la société la responsabilité des scientifiques, 2001.

Espaces Théoriques

Michèle

PORTE

DE

LA

CRUAUTÉ

COLLECTIVE et INDIVIDUELLE

Singularités de l'élaboration freudienne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Mémoire de la science. I. Trois récits. Les événements - Les intruments - L'invention du temps, ouvrage hors collection des
Cahiers de Fontenay, Paris, 1987. Mémoire de la science. II. Deux récits. Mesurer: des particu-

larismes au système

-

Le Vide et l'Un, ouvrage hors collection
en psychanalyse. Préface de René

des Cahiers de Fontenay, Paris, 1988. La dynamique qualitative Thom, Paris, PUF, 1994.

Pulsions et politique. Une relecture de l'événement psychique collectif à partir de l'œuvre de Freud. Suivi de Le non-être homologique, par Daniel Bennequin, Paris, L'Harmattan, 1997.

Le mythe monothéiste. Une lecture de

«

L'homme Moïse et la

religion monothéiste» de Sigmund Freud, Paris, ENS Éditions Fontenay-Saint Cloud, 1999. responsable de la publication de: Passion des Formes. Dynamique qualitative, Sémiophysique et Intelligibilité. À René Thom, Michèle Porte coordonnateur, Paris, ENS Éditions Fontenay-Saint Cloud, 1994. (2 vol.)
Remerciements

Nous remercions le comité de direction de la revue Topique et les éditions L'esprit du Temps pour nous avoir gracieusement autorisés à reproduire, avec quelques modifications, les articles suivants: Michèle Porte, 1998, « Pulsion de mort; pulsion de destruction; haine », Topique, 66, Les pulsions, Paris, L'es-

prit du Temps, pp. 35-53; et Michèle Porte, 2001, ~~ Quelques
concordances entre paléoanthropologie et psychanalyse», Topique, 75, Psychanalyse et Anthropologie, Paris, L'esprit du Temps, pp. 35-44.

(QL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2069-2

Introduction

«(...)

nous sommes aussi nous-mêmes, si l'on nous juge à nos motions pulsionnelles inconscientes, (. . .) une bande d'assassins» Freud S., 1915, Zeitgemiisses über Krieg und Tod, G.W. X, p. 351.

pas à pas l'œuvre de Freud, tout en dégageant les apports de la psychanalyse freudienne à l'intelligibilité des collectifs, sans se priver des instruments théoriques que les sciences actuelles fournissent, telle est la tâche à laquelle cet essai tente de contribuer 1. On avancera peu, puisque la première partie du texte est consacrée à une relecture de Le Je et le Ça, et la seconde, à certains articles qui s'ensuivent immédiatement, et étudient, les uns la question de la réalité, les autres, les problèmes que posent le sadisme et le masochisme. La lenteur de l'avancée correspond sans doute à une difficulté particulière. Si Au-delà du principe de plaisir (19191920) 2 a en effet introduit la psychanalyse à la dimension du tragique, avec l'hypothèse des pulsions de vie et de mort, ce fut d'une manière abstraite. L'essai demeurait spéculatif et Freud ne se hâta guère de tirer les conséquences qui découlaient de l'hypothèse de la pulsion de mort. Il exploita d'abord la liberté conceptuelle que l'agrandissement des dimensions du cadre de

R

ELIRE

1. Ainsi prend-il rang après Porte M., 1997, Pulsions et Politique. Une relecture de l'événement psychique collectif à partir de l'œuvre de Freud. Suivi de Le non-être homologique, par Daniel Bennequin, Paris, L'Harmattan (ouvrage désormais désigné en abrégé P&P); et Porte M., 1999, Le mythe monothéiste. Une lecture de "L'homme Moïse et la religion monothéiste" de Sigmund Freud, Paris, ENS Éditions Fontenay-Saint Cloud (ouvrage désormais désigné en abrégé MM). On ne considère pas ces ouvrages comme connus, et la lecture de cet essai est autonome. 2. Sauf mention contraire, les dates citées sont celles de la rédaction des ouvrages de Freud, et non celles de leur publication.

7

référence de la psychanalyse lui offrait 3, sans mentionner les pulsions de vie et de mort, ni les incarner. Ainsi sont-elles absentes de Psychologie des masses et analyse du Je (1920-1921), où Freud déploie la seule dynamique libidinale des masses. En 1922 cependant, Le Je et le Ça commence d'étudier « plus près de la psychanalyse» 4 les conséquences des hypothèses qu'Au-delà a formulées. Néanmoins, un thème essentiel de l'essai est absent de son titre: le sur-Je, que Freud nomme alors, et dont il étudie en détail tant la morphogenèse que les dynamiques propres. L'instance n'est pas complètement neuve et, dans le cours du texte, Freud ira parfois jusqu'à la confondre avec l'idéal du Je5. La perspective dans laquelle elle est étudiée est cependant transformée. La haine et la destructivité, considérées comme les avatars de la pulsion de mort, deviennent en effet des facteurs essentiels dans la dynamique du sur-Je. Or, Psychologie des masses et analyse du Je a introduit un schéma fondamental dont la dynamique de toute masse - alors libidinale - relève6. Les membres d'une masse réduisent en effet à un terme unique, qui leur est commun, leur {objet extérieurobjet du Je-idéal du Je}: c'est le tenant lieu du pouvoir en dernière instance dans la masse. Il est plus ou moins élaboré, du chef de horde aux idéaux raffinés. La réduction de l'idéal du Je des membres de la masse à un terme commun induit l'identification de leur Je. Ces deux espèces de liens, amour de la figure tenant lieu d'idéal et identification aux autres membres du collectif, constituent la dynamique libidinale fondamentale de tout groupe humain relativement stable.
3. Cf. Porte M., 1994, La dynamique qualitative en psychanalyse, Paris, PUF, chapitre 9. Ouvrage désormais désigné en abrégé DQP. 4. G.W. XIII, p. 237. Premier paragraphe introductif de Le Je et le ça. 5. Instance découverte dans, 1912-1913, Totem et tabou, et déployée dès 1914, dans Pour introduire le narcissisme. 6. Cf. Psychologie des mBSSes et analyse du Je, chapitre VIII, « Passion amoureuse et hypnose ». Le schéma conclut le chapitre, G.W. XIII, p. 128.

8

Comme les formes et modalités d'investissement du ~~ sur-Je
(idéal du Je) »7 ainsi que les relations de cette instance avec le Je et le Ça sont explorées de novo dans Le Je et le Ça, l'essai est une nouvelle contribution majeure à l'intelligibilité de la de signaler 8 . Désormais, il ne sera plus seulement loisible de comprendre comment se tissent les liens libidinaux qui constituent tant la stabilité d'une masse que le style prévalent des échanges qui y ont cours. L'investigation du sur-Je, ainsi que celle des pulsions de vie et de mort autorisent l'étude des modalités de la haine et de la peur dans les masses, et, en un certain sens, l'imposent. Elles donnent aussi les moyens d'étudier les styles de relations possibles d'une masse avec la réalité. C'est la raison pour laquelle la première partie de cet essai suit Freud mot à mot, dans la construction du sur-Je et l'examen de ses modalités d'efficience, ainsi que dans les diverses interprétations de la pulsion de mort et de ses modes d'action. On lira vite les deux premiers chapitres, qui reviennent sur l'ensemble du corpus constitué à cette date, afin de le critiquer et de justifier l'introduction du Ça, puis on s'attardera à une lecture détaillée des trois autres chapitres. Pourtant, ni le temps d'une seule lecture, ni l'étude précise ne paraissent suffisants pour s'approprier le contenu de l'essai. La puissance de l'analyse et sa brutalité ne peuvent manquer de susciter nos résistances. Certes, les Latins ont dès longtemps

métapsychologie des masses - ce que Freud ne se fait pas faute

énoncé l'apophtegme:

«

Homo homini lupus », mais de même

que la langue latine jetait naguère le voile de la connivence savante sur la crudité de la sexualité et de ses pratiques, de même l'expression latine de nos pulsions meurtrières les met en scène dans le haut parage d'une sublimation qui les édulcorent.
7. Partie du titre du troisième chapitre de Le Je et le Ça, intitulé: Je et le sur-Je (idéal du Je) », G.W. XIII, p. 256. 8. Dans, 1924, «Autoprésentation», G.W. XIV, p. 94. « Le

9

Et s'il est difficile de ne pas reconnaître la pratique universelle du meurtre intraspécifique, singulière à l'espèce humaine, par exemple dans les guerres, il est plus éprouvant de se lancer dans son étiologie. Ainsi, devoir conclure, avec Freud, que la prématuration spécifique de l'espèce humaine a de redoutables conséquences psychiques est désagréable, donc malaisé. Par exemple, enfants, nous confondons nos proies, nos prédateurs et nos objets sexuels: ce sont les adultes proches, nos semblables. Ils nous nourrissent et nous protègent, ils nous grondent et ont de fait puissance de vie et de mort sur nous, enfin nous les aimons et nous recherchons leur amour. Nous les considérons comme tout-puissants. Il s'avère qu'en grandissant nous ne sommes pas capables de revenir sur la confusion des proies, des prédateurs et des objets d'amour, ni de reconnaître que la toute-puissance n'existe que selon nos vœux. Il semble au contraire que nous acquérions de manière indestructible les formes et dynamiques psychiques liées à ces conditions et convictions infantiles. C'est ce que Freud décrit dans Le Je et le Ça en étudiant la morphogenèse du « sur-Je (idéal du Je) ». Le « tyran », comme un patient appelle cette partie de lui qui souvent le torture, est constitué par ces figures effrayantes, meurtrières, aimées cependant, et dont on cherche à tout prix l'amour, qui ordonnent, interdisent, condamnent, et où se re-

connaissent tant « les grands» tels qu'ils ont été interprétés par l'enfant - parents, grands-parents et autres proches -, que
l'enfant lui-même, dans la violence de ses rages, de ses peurs, de ses exigences et de ses passions.

Ainsi,

«

le plus élevé en l'homme », que Freud n'a pas dé-

signé sans humour par le nom de sur-Je, s'il internalise peu à peu toutes les exigences que la culture nous impose via l'éducation, procède aussi de motions meurtrières, jusqu'à se confondre souvent avec elles, et maintient en chacun de nous la conviction qu'il existe une forme humaine de la toute-puissance. 10

Devant cette trouvaille, nous nous révoltons. Qui n'est pas fier de sa propre moralité et de sa culture, au reste acquises au prix d'indiscutables efforts conscients ainsi que d'élaborations inconscientes 7 Comment accepter qu'elles soient encore tout imprégnées de souhaits de mort et de rêves de toute-puissance 7 Voire qu'elles les confortent et soient dangereuses?

Pourtant, « Quand le Je souffre de l'agression du sur-Je ou
même succombe, son destin fait pendant à celui des Protistes qui périssent de par les produits de décompositions qu'ils ont eux-mêmes fabriqués. Un semblable produit de décomposition, au sens économique, tel nous apparaît la morale à l'œuvre dans le sur-Je. »9 Si la façon d'analyse sauvage que le texte propose à son lecteur est difficilement audible, du point de vue individuel, l'éclairage qu'elle jette sur les processus collectifs est peut-être plus aveuglant. Freud n'attendra-t-il pas cinq ans avant d'en esquisser les premières conséquences explicites, dans L'avenir d'une illusion, en 19277 Et deux ans encore avant de commencer l'exploitation approfondie des résultats que Le Je et le Ça a proposés, dans Le malaise dans la culture, en 1929, puis avec L'homme Moïse et la religion monothéiste, entre 1934 et 19387 La densité métapsychologique de Le Je et le Ça ne permet pas d'y développer les implications collectives bien loin. Nous étudierons la morphogenèse du sur-Je, lors de la traversée œdipienne, et les conséquences qui découlent de cet héritage enfantin dans l'âge adulte. Les caractères fondamentaux de la haine et de la destructivité, en tant qu'incarnations de la pulsion de mort, seront ensuite examinés, avec leur mode de présence dans le sur-Je. Enfin, les dépendances du Je à l'endroit des autres instances et particulièrement du sur-Je seront précisées. Nous prendrons la latitude de développer un peu les ouvertures que le texte ménage sur le collectif. De plus, l'intro9. G.W. XIII, p. 287.

Il

duction d'une dimension affective fondamentale dans tout le règne animal manque dans le texte: la peur. Si le sur-Je dépend d'une dynamique de prédation intraspécifique, il faut pouvoir introduire la haine et la peur de façon simultanée, puisque ce sont deux affects interdépendants, selon le schéma attaquefuite. Aussi évoquera-t-on des modalités métapsychologiques permettant d'insérer la série des terreurs, peurs et angoisses dans les stylisations métapsychologiques. La dynamique qualitative actuelle permet de se dispenser d'un dualisme pulsionnel

strict

-

au profit d'une sorte de ternarité -, sans perdre la dy-

namique psychique, ni son intelligibilité; ce n'était pas le cas du temps de Freud. On n'ignore pas que le problème de l'angoisse sera révisé en 1925-1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse, avant que le renouvellement explicite de l'analyse des collectifs ne soit mis en œuvre 10. Il a néanmoins paru nécessaire d'aborder le problème dès que la haine et le sur-Je apparaissaient comme acteurs essentiels de la scène métapsychologique. Enfin, il sera suggéré de distinguer un peu plus que Freud ne le fait la figure du sur-Je, dont tout un chacun subit parfois les effets, par exemple, dans les accès de culpabilité et dans les situations collectives, d'une formation idéale moins virulente, et de construction plus raffinée que les identifications enfantines au(x) prédateur(s). L'occasion d'élucider certains fonctionnements collectifs à la lumière du sur-Je et de la pulsion de mort, et réciproquement, de mieux comprendre la signification de Le Je et le Ça sera fournie par des articles que Freud conçoit immédiatement après Le Je et le Ça, en particulier Névrose et psychose et Le problème économique du masochisme, rédigés pendant l'hiver 1923-1924. Les lire et les commenter est l'objet de la deuxième partie du présent essai.
10. Un ouvrage, à paraître en 2003, étudiera les propositions de Freud sur le thème, ainsi que leurs conséquences sur l'intelligibilité des collectifs.

12

tique, de la part de

Il s'agit de travaux d'approche, du point de vue psychanalyculture» du meurtre et de la destruction "'"' qui nous constitue, au moins depuis la conquête de l'Amérique par les Espagnols; voire depuis les croisades 11. La complicité des monothéismes avec le sur-Je y semble essentielle, dès l'ancienne culture hébreue, comme Freud finira par le découvrir et le montrer dans L 'homme Moïse et la religion monothéiste. Ici l'on essaiera de repérer comment notre culture, s'installant dans l'infatuation narcissique, aggrave d'un côté la méconnaissance de la réalité, de l'autre le déchaînement de la destructivité - dont le sado-masochisme -, tout en exploitant certaines potentialités du sur-Je. Des auteurs majeurs: Bartolomé de las Casas, et plus près de nous, Varlam Chalamov, Evguenia S. Guinzbourg, Primo Levi et Victor Klemperer nous aideront. Tous ont vécu et décrit certaines situations collectives extrêmes, fomentées par notre culture - conquête de l'Amérique, Allemagne nazie, camps de concentrations nazis et soviétiques -, et ils les ont décrites. Ils permettront d'aborder la dynamique des collectifs dont ils ont souffert. Les défenses qu'ils ont mises en œuvre à l'endroit de cette réalité seront étudiées: déchiquètement du Je et sa reconstruction dans la honte; stupeur; mais aussi maintien des processus psychiques qui entretiennent l'idéal du Je proprement dit. Les formes de méconnaissance de la réalité que ces collectifs imposent à leurs adeptes seront aussi envisagées. Liées à la prévalence d'une forme archaïque du sur-Je, elles ne dépendent pas, en général, d'une organisation perverse sado-masochisme proprement dite. Primo Levi l'indique ainsi: «(...) "bourreaux". Le mot désigne nos anciens gardiens, les SS, et, à mon avis, il est impropre: il fait penser à des individus moralement marqués à la naissance d'une malformation morale, sadique, affiiIl. Premières prédications, 1095; sac de Constantinople, 1204; huitième croisade, 1291; les papes continuent d'appeler à la croisade, et de proclamer des indulgences de croisade, contre l'Islam et les Turcs jusqu'au 17e siècle.

13

gés d'une tare originelle. Ils étaient au contraire de la même étoffe que nous, c'étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d'une méchanceté moyenne: sauf exceptions, ce n'étaient pas des monstres, ils avaient notre visage, mais ils avaient été mal éduqués. »12 Nous essaierons de préciser ce

que la

~~

mauvaise éducation» peut signifier, du point de vue
en relation avec la morphogenèse du sur-Je.

psychanalytique,

Ces travaux ne pallieront pas la destructivité de la culture occidentale, qui a proliféré tout en assassinant les humains par centaines de millions, et qui, tout en continuant dans la prolifération et les meurtres intraspécifiques de grande envergure, en est venue à la modification et à la destruction de l'ensemble de la terre et de ses occupants inanimés, végétaux et animaux. Nous aurons commencé de comprendre quels processus psychiques individuels et collectifs ont pu conduire à cette situation, et à quel point les monothéismes, relayés par la religion de la science, ont amplifié les dispositions mortifères que le sur-Je recèle, en exploitant nos vœux de toute-puissance.

12. Primo Levi, 1986, l sommersi e i Salvati, Torino, G. Einaudi editore s.p.a. ; trade fr., Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, traduit de l'italien par A. Maugé, Gallimard, Paris, 1989, p. 199. 14

Chapitre

1

La construction

du Ça dans Le Je et le Ça

(Chapitres I et II de Das Ich und das Es) doit être consacré à Le Je et le Ça, qui poursuit l'analyse du Je 1 entreprise dans Psychologie collective et analyse du Je. Nous lirons l'essai aussi vite que la perspective du collectif le permettra. Freud précise dès la première phrase2 qu'il continue d'élaborer ce qu'il a entrepris dans Au-delà« avec une certaine curiosité

U

N MOMENT

bienveillante », et précise-t-il un peu plus loin, « plus près de
la psychanalyse que 1'''Au-delà'' » (237). Ce dernier texte sera appelé en note un certain nombre de fois. Le Je et le Ça est ainsi apprécié par Freud, dans son rapport à la psychologie des masses, en 1924, dans 1'« Autoprésentation », « Selbstdarstellung »: « Th. Reik et l'ethnologue G. Roheim, dans de nombreux travaux dignes d'attention, se sont rattachés aux cheminements de pensée de "Totem et tabou", les ont prolongés, approfondis ou rectifiés. Moi-même j'y suis ultérieurement revenu encore quelquefois, lors d'investigations sur le "sentiment de culpabilité inconscient" auquel revient
1. J'ai choisi de désigner ainsi le leh. La traduction est littérale; l'usage de la maj uscule permet de distinguer l'instance et le pronom personnel, comme en allemand. J'en userai de même avec le ça. Cette traduction permet souvent de restituer les équivoques introduites par Freud. 2. G.W. XIII, p. 237. Dans la suite de cette étude, les références à Das leh und das Es sont fournies par le seul numéro de page. En outre, Freud souligne en espaçant les caractères, convention que je reproduis; je souligne avec des italiques.

15

aussi une si grande significativité (Bedeutung), parmi les motifs de la souffrance névrotique, et lors d'efforts pour lier la psychologie sociale (die soziale Psychologie) plus étroitement à

la psychologie de l'individu ("Le Je et le Ça"

-

"Psychologie

des masses et analyse du Je") »3. Freud incite à ne pas négliger Das Ich und das Es dans l'étude du collectif. L'ordre des textes mentionnés souligne l'importance de l'ouvrage. Les deux premiers chapitres introduisent la seconde topique4, avec le schéma de l'œuf, œil, poche ou bissac, dessiné au milieu du deuxième chapitre, après quinze pages de travail. Ces chapitres sont ardus. Ils créent une façon de transition de phase entre la première topique et ses prolongements - L'inconscient

(1915) inclus

-

et la seconde.

Le terme de transition de phase qualifie peut-être de manière adéquate l'ensemble de Das Ich und das Es; car tout y bascule ou y est réinterprété selon l'hypothèse des pulsions de vie et de mort. Ce n'est pas aisé, d'autant moins que la dynamique et l'économie de la pulsion de mort sont encore obscures. En outre, la métapsychologie n'est pas le plus facile de la psychanalyse. Cependant, la vingtaine de pages qui constitue les deux premiers chapitres est grandiose. Tout le travail produit depuis trente ans est convoqué, critiqué, remanié et, en un sens, maintenu. Ce remaniement est la construction de la seconde topique. Compte tenu de notre préoccupation des collectifs, nous nous contenterons néanmoins de quelques rappels. 1. Singularité de l'élaboration freudienne
c(c(

L'introduction est curieuse, par cette manière de distance Les discussions qui que Freud prend vis-à-vis de Au-delà: suivent continuent des voies de pensée qui furent prises dans mon texte "Au-delà du principe de plaisir" , vis-à-vis desquelles
3. G.W. XIV, p. 94. 4. Cette expression n'a jamais été employée par Freud lui-même, à ma connaissance. 16

moi personnellement je me situais, comme mentionné dans ce texte, avec une certaine curiosité bienveillante (wohlwollende

Neugierde).5 » (237). Ces nouvelles discussions, est-il annoncé, ont « plutôt le caractère d'une synthèse que d'une spéculation»; au contraire de Au-delà donc. Mais Freud ajoute qu'elles .ç.çtouchent à des choses qui n'ont pas encore été jusque là objet de l'élaboration psychanalytique (...) ». Synthèse et élaboration nouvelle semblent s'exclure et non se conjoindre. Pourtant Freud a raison, puisque créer le topos de l'œuf - la seconde topique est un moment synthétique.
-

La fin de l'introduction mérite mention:

«

Si la psychanalyse

n'a pas jusque là apprécié certaines choses, cela n'advint jamais parce qu'elle avait omis de voir leur performance (Leistung) ou qu'elle voulait dénier leur importance, mais parce qu'elle poursuit un chemin déterminé, qui n'avait pas encore conduit aussi loin. Et enfin, lorsqu'elle y est arrivée, les choses aussi lui paraissent autres qu'aux autres» (237-238). La très progressive conception du Je et du narcissisme, depuis 19106, les hésitations et atermoiements de Freud, les incitations de ses élèves et les ruptures avec Adler et Jung montrent combien ces phrases conviennent au narcissisme et au Je. Ils ont en effet conduit Freud

au remaniement spectaculaire, « troisième pas dans la théorie
des pulsions» 7, dont Le Je et le Ça est le provisoire épilogue, après Au-delà et Psychologie des masses et analyse du Je. Rappelons l'extrême singularité du chemin emprunté par Freud en ces matières. Narcissisme, Je et idéal du Je ont donné lieu à deux constructions théoriques et métapsychologiques primitives, toutes deux de grande envergure: Totem et tabou (19125. Dans A u-de1àFreud qualifie son attitude envers son travail de « fraîche
bienveillance» (küh1es Woh1wollende), (65). Cette position est énoncée à la fin du chapitre 6, lorsqu'après avoir décidé d'interrompre l'investigation, Freud en propose une critique. 6. Première mention du narcissisme, Trois essais sur la théorie sexuelle G.W. V, note 1, p. 44. 7. Au-delà, G.W. XIII, p. 64.

17

1913) et Pour introduire le narcissisme (1914). Sur ces deux piliers théoriques, dont la distance mesure l'intrépidité de Freud, une arche a ensuite été lancée: Massenpsychologie und lchAnalyse. Nombre de difficultés demeurent, dont le traitement de la haine, de la peur et de la culpabilité dans les collectifs. Le problème est le dual de l'introduction des pulsions de vie et de mort dans la considération du narcissisme, du Je et de l'idéal du Je. Ces deux thèmes n'ont quasi pas été abordés dans Massenpsychologie. Une autre énigme concerne l'idéal du Je. Il provient, via Totem et tabou, de l'élaboration du meurtre de l'archipère de l'archihorde; il provient aussi, via Pour introduire le narcissisme, du narcissisme primaire dont le nourrisson a joui. Si puissante que l'élaboration de Massenpsychologie und lch-Analyse ait été pour conjoindre les élaborations antérieures, cependant la double origine de l'idéal n'a pas été élucidée. Bien d'autres difficultés subsistent, par exemple la métapsychologie de la mélancolie demeure insatisfaisante. . . Toutes ces questions seront reprises dans le cours de Le Je et le ça.

2.

« Conscience

et Inconscient
si critique

»,

un chapitre

qu'il désoriente

« Dans ce chapitre introductif il n'y a rien de neuf à dire, ni à éviter la répétition de ce qui a souvent été dit naguère» (239), ainsi Freud débute-t-il et l'on aurait tort de le croire. Certes, la reprise de la distinction entre conscient et inconscient a une allure sempiternelle; cependant, l'opposition entre le seul critère logique des philosophes et le critère dynamique, selon les analystes, pour juger de l'existence ou non de l'inconscient, est dessinée avec une particulière clarté8(239-240) ; de même, la
-

8. Deux auteurs ont distingué ces deux points de vue avec acuité: Aristote et René Thom. Chez Aristote la différence est celle du logikos et du physikos. Toute la Sémiophysique de Thom (Esquisse d'une sémiophysique. Physique aristotélicienne et Théorie des catastrophes, Paris, InterEditions,

18

réfutation d'un continuum de la conscience claire à l'inconscient (242-243). Ce début est l'endroit où adresser les sceptiques quant à l'importance du point de vue dynamique, selon Freud. Il discute de continu, de discontinu et de limites. Aux conceptions monistes qui considèrent le conscient (ou le lumineux ou le vivant) comme de simples domaines ouverts (au sens des mathématiques), c'est-à-dire sans bord propre, et adynamiques, Freu~ oppose la construction de ces domaines phénoménaux par une dynamique de conflits sous-jacente, conscient/inconscient, lumière/obscurité, vie/mort. Ce sont d'authentiques dynamiques de genres, au sens d'Aristote et de Thom. Comme chez ces derniers auteurs, la nécessité s'ensuit de construire de façon dynamique des bords et des singularités subtiles. Suit une définition du Je. Elle introduit à l'insuffisance de la distinction dynamique, puis topique, Ics/Pcs-Os, qui vient d'être défendue avec vigueur. Dans le cours ultérieur du travail psychanalytique, il apparaît que même ces distinctions sont déficientes, pratiquement insuffisantes. Parmi les situations qui le montrent, mettons en avant la suivante, comme décisive. Nous nous sommes formés la représentation d'une organisation cohérente (eine zusammenhangende Organisation) des processus de l'âme dans une personne et nous la nommons le Je de
-<-<

cette dernière.

»

(243). Ce Je est nouveau,

en tant qu'-<-<rganisao

tion cohérente» postulée. Ce n'est pas ainsi que Freud l'a introduit à partir des années 1911-1912, ni dans Pour introduire de le narcissisme, 1914. Alors le Je résultait d'un placement libidinal singulier. Divers troubles en imposaient l'hypothèse: l'existence du Je dépendait de manifestations dynamiques (de la magie à l'animisme; de l'hypocondrie à l'incompatibilité entre état amoureux et rage de dents; de la paranoïa à l'amour des adultes
1988) montre comment les points de vue logique et structural sont seconds; ils opèrent dans les stratifications des formes constituées et dépendent de dynamiques sous-jacentes.

19

pour His Majesty the Baby). Une esquisse de morphogenèse s'ensuivaIt. Il ne s'agissait pas d'une organisation, a priori, structurale et statique. Il est probable que cette détermination du Je « organisation cohérente des processus de l'âme dans une
personne» soit un hapax 9 .

Il figure pour récuser la pertinence de l'les, en alléguant la seule résistance. Elle prouve qu'une partie du Je est in-

consciente; comme elle n'appartient pas au refoulé, « le caractère d'être inconscient» « se change en une qualité mul-

tivoque » (244). Voici trois problèmes. D'abord, Freud qualifie alors de « situation imprévue» (244) la résistance inconsciente du Je, alors qu'elle semble connue depuis 1895. Ensuite,

les différenciations Ies/Pes-Os sont dites

«

insuffisantes en pra-

tique» (243), or le point de vue paraît théorique. Enfin, sitôt le Ça introduit, l'Inconscient reparaîtra, trois pages plus loin, et Freud en maintiendra l'usage. Résolvons ces difficultés. Présentant la différenciation du psychisme en conscient et inconscient en début d'ouvrage, Freud l'a rapportée aux seuls processus pathologiques. À l'inverse, introduisant le Ça, dans

le deuxième chapitre, il commente:

«

Un individu est donc

pour nous un Ça psychique, non reconnu et inconscient, sur lui chevauche en surface le Je, développé à partir du systèmeP[erception] en tant que noyau» (261). De l'un à l'autre moments Freud passe de l'examen local des situations symptomatiques et de leur traitement (première topique), à un point de vue global sur la personnalité psychique et sur la cure (deuxième topique). Changeant de niveau, il découvre des formes et dynamiques différentes, sans devoir supprimer ni modifier les formes et dynamiques locales. La
9. Rappelons cependant l'expression universelle, « la fonction de l'âme », die seelische Funktion, ainsi que la désignation d'un Je-total, Gesamt-Ich, au début du ch. 9 de Massenpsychologie, G. W. XIII, pp. 145-146, si remarquables que j'ai cru devoir en donner un commentaire, P&P, pp. 274-276. (En 1895, le Je de l'Esquisse connote aussi un ensemble cohérent.)

20

« situation imprévue» de la résistance du Je, ainsi que les in-

suffisances pratiques s'éclairent. Elles ne correspondent pas aux résistances locales qui paraissent d'emblée dans les cures et psychothérapies, mais à la résistance globale que le Je manifeste, dans la cure analytique, à l'endroit de ce qui lui est étranger, après que les situations symptomatiques locales ont été travaillées. Les insuffisances pratiques visent le contre-transfert et la direction de la cure, qui ne sauraient s'appuyer sur la première topique. Ainsi, l'introduction du Ça dans le second chapitre correspond à une vue renouvelée, globale, sur la cure et sur la personnalité psychique. Il n'empêche que le Je du premier chapitre est nouveau, et qu'il a fallu lire le second pour sortir de la perplexité où Freud nous a précipités. Le problème de l'incohérence de la première topique avec l'hypothèse du Je a été formulée dès 1911 (Président Schreber). En un sens, Freud assume ici les objections qu'il avait commencé de soulever dans Pour introduire le narcissisme. Illes rapportait à la difficulté de maintenir à la fois l'investissement libidinal du Je et l'opposition des pulsions d'auto-conservation et sexuelles. Il aura fallu attendre que, par son « chemin déterminé », la psychanalyse invente l'opposition des pulsions de vie et de mort pour que le problème resté pendant depuis 1914 soit remis au jour et résolu. À la fin du premier chapitre, on se sent désemparé (de même, Freud se disait-il hilflos devant l'hypothèse du narcis-

sisme en 1911). La confrontation entre le Je, « organisation
cohérente» postulée, et la première topique a comme détruit non seulement cette dernière, mais le point de vue dynamique et last but not least, la pluralité des personnes psychiques. Reste ce Je, dont la relation avec toute la théorie analytique connue est problématique. Au moment où il aborde une façon de solution du problème, Freud ne transmet-il pas les affres qu'une métapsychologie défi21

ciente lui aura imposées pendant une douzaine d'années? 3. Plan du deuxième chapitre
«

Venons-en au deuxième chapitre,

Le Je et le Ça »: au-

toréférence de l'essai sur ce chapitre où le Ça est introduit. Les premières pages sont redoutables, à certaines lectures, à cause de discussions longues et embrouillées concernant les inscriptions et traces psychiques. Le chapitre est divisé en deux parties distinctes, dont le rapport n'est pas évident. D'abord une discussion de cinq pages, ardue et divisée en deux thèmes successifs, présente les conditions de conscience, d'une part des perceptions, représentations, processus de pensée,

d'autre part des sensations internes et sentiments

-

cette partie

reprend une ligne de pensée développée dans L'inconscient, et

ajoute le problème des « sensations inconscientes », entre autres
de la douleur, à la façon dont Au-delà s'était saisi du problème. Ensuite, Freud introduit le Ça, puis dessine et commente le schéma de ladite seconde topique. Certes, le schéma situe Perception-Conscience (P-Cs, W-Bw), Préconscient (Pes, Vbw), traces mnésiques acoustiques des mots (acoust., akust.), enfin refoulé (RB, Vdgt), par rapport au Je (lch) et au Ça (Es) -l'absent du schéma est l'les, mais le premier chapitre avait annoncé cette transformation. Cependant, la sophistication de la discussion de la première partie du chapitre excède ce que le schéma présenté dans la seconde est susceptible de subsumer. N'y a-t-il là qu'une précaution épistémologique? Freud étant prompt à

rappeler, à propos de tels schémas, « Cela me paraît inoffensif.
Je pense que nous sommes autorisés à laisser libre cours à nos conjectures, pourvu que nous conservions notre froid jugement et que nous ne prenions pas l'échafaudage pour le bâtiment. »10 Compte tenu des connaissances actuelles, en matière de
10. G.W. II/III, p. 541.

22

formes et dynamiques, Freud demeure à l'étroit dans les deux parties du chapitre. Il ne s'autorise pas à distinguer des espaces différents et articulés à la manière des « strates» (en acte et en structures) et des « fibres» (dynamiques) dont les mathématiciens ont proposé l'usage. Le schéma est à cet égard typique, puisque le Ça, essentiellement dynamique, paraît homogène au Je et au Pes, sauf à considérer que la série de lignes pointillées dessinée par Freud entre Je et Ça signifie un changement d'espace 11.

4. Perception
~~l'autre

interne et sensations
qualitatif-quantitatif»

inconscientes:

Sans entrer dans les subtiles discussions de la première partie du chapitre, signalons celle qui précède l'introduction du Ça et porte sur la ~~ perception interne». « La perception interne rend (ergibt) des sensations de processus provenant des strates le plus diverses, certainement aussi le plus profondes de l'appareil de l'âme. Elles [les sensations] sont mal connues, comme leur meilleur modèle peuvent valoir celles de la série plaisirdéplaisir. Elles sont plus originaires, plus élémentaires que celles qui proviennent de l'extérieur, peuvent encore avoir lieu dans des états de conscience troublée (konnen noeh in Zustande getrübten Bewusstseins zustande kommen) 12. Sur leur plus grande importance économique et son fondement métapsychologique,

je me suis exprimé en un autre lieu [Au-delà]. » (249). Freud
propose trois niveaux: processus psychiques, sensations corresIl. On doit moduler ce jugement, dans la mesure où le schéma de la seconde topique n'existe que dans le référentiel dynamique - les fibres que les pulsions de vie et de mort constituent. Néanmoins, elles seront tacites dans ce chapitre et dans le suivant. 12. Il y a un jeu de mot entre les états de conscience troublés et « être en état de présence », pourrait-on proposer, en ce qui concerne ces sensations. Comme si états de conscience troublés et perception interne de ces états coïncidaient la perception endopsychique de Schreber, selon Freud, vient à l'esprit.
-

23

pondantes, enfin rendu de ces sensations par la perception interne, mais aucun des trois niveaux n'est d'une grande évidence. n'ont rien de poussant (Drangendes) 13 en soi, au contraire les sensations de déplaisir [ont ce caractère] au plus haut degré. Ces dernières poussent au changement, à la décharge et c'est pourquoi nous interprétons le déplaisir dans le sens d'une élévation de l'investissement d'énergie, le plaisir dans le sens d'une baisse. Nommons ce qui devient conscient en tant que plaisir et déplaisir un autre quantitatif-qualitatif dans le cours de l'âme (ein quantitativ-qualitatif Anderes im seelischen Ablauf) alors la question est: un tel autre peut-il devenir conscient sur place (an Ort und Stelle) ou lui faut-il être conduit jusqu'au système

Poursuivons:

~~

Les serlsations avec un caractère de plaisir

P [Perception] » (249).
~~ L'autre quantitatif-qualitatif» est un terme neuf, qui, fors cet essai, n'existe pas dans l'œuvre. Il pose l'existence d'un trait spécifique supplémentaire au déplaisir-plaisir, lié à la conscience du plaisir et du déplaisir. La situation est nouvelle, puisque plaisir et déplaisir ont été supposés le seul genre de sensation, ou perception interne, en lequel les processus psychiques se faisaient connaître à la conscience. C'était le principe proposé par Fechner auquel Freud avait acquiescé. Il revient sur ce principe. Compte tenu de l'introduction du Ça après ce développement, Freud semble distribuer le principe de plaisir-déplaisir, eu égard à la nouvelle topique. En effet, que le Ça soit soumis au principe (économique) de déplaisir-plaisir n'implique pas que ses mouve-

ments soient conscients; d'où « l'autre quantitatif-qualitatif ».
La question « sur place» ou ~~conduit jusqu'au système P » est compliquée... sauf à supposer que viennent d'être
13. Terme essentiel du point de vue métapsychologique. Le choisissant, Freud rappelle Pulsions et destins des pulsions, 1915, texte où la poussée (Drang) de la pulsion (deux universaux créés dans ce texte) est devenue « son être même ». Quant aux enjeux épistémologiques et métapsychologiques de cette transformation, ses relations avec l'introduction du Je et du narcissisme, cf. DQP, ch. 3.

24

(ré)introduits, via

«

l'autre quantitatif-qualitatif », des senti-

ments non cs 14, qui trouveront leur lieu dans un instant: le Ça (ou le Je dans sa nouvelle conception). « L'expérience clinique décide pour la dernière réponse. Elle montre que cet autre se comporte comme une motion refoulée. Il peut déployer des forces pulsantes (treibende), sans que le Je remarque la contrainte. C'est seulement la résistance contre la contrainte, l'arrêt de la réaction de décharge qui rendent cet autre aussitôt conscient en tant que déplaisir. Tout autant que les tensions du besoin, la douleur aussi peut demeurer inconsciente (. . . )>>(250). L'hypothèse signifie l'établissement de sensations inconscientes. Le trait discriminant entre sensations conscientes et inconscientes porte le nom de « das quantitativ-qualitativ Andere ». Comme il sera précisé, ce terme, à vrai dire cette fonction, est l'analogue pour les sensations de ce que les mots du préconscient sont pour les pensées inconscientes.
«

Tout autant que les tensions de besoin, la douleur peut

aussi demeurer inconsciente, cette chose intermédiaire entre perception externe et interne, [douleur] qui se comporte comme une perception interne, même si elle naît du monde extérieur. Il demeure donc juste que même les sensations et sentiments ne deviennent conscients qu'en parvenant au système P[erception] ; si la transmission est barrée, ils n'adviennent pas en tant que sensations, bien que l'autre qui leur correspond soit le même dans le cours de l'excitation 15. D'une manière raccourcie, pas
14. Dans les deux premiers chapitres de Le Je et le Ça, Freud use des quatre écritures suivantes, pour les termes inconscient, préconscient et conscient: écriture en toutes lettres, avec ou sans majuscule, selon qu'il s'agit de l'instance ou de l'attribut; écriture abrégée, avec ou sans majuscule, selon qu'il s'agit de l'instance ou de l'attribut. Le terme perception est aussi pourvu d'une abréviation. Étudier le choix de ces diverses écritures, selon le contexte, donnerait sans doute des résultats intéressants... mais ce n'est pas le lieu de s'y consacrer. 15. Il Y a une difficulté, puisque cet autre a été défini comme « ce qui

25